‹ Le maître amour; comédie dramatique en 4 actesChapitre 18 sur 36 · SCÈNE VIII Les mêmes ; Jean Vaingrret ; un instant, la servante · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII Les mêmes ; Jean Vaingrret ; un instant, la servante

Jean (sur la terrasse). — Vous ne sortez donc plus le matin ?

Bride. — Nous en avions l'habitude : c'était pour aller vous dire bonjour. Maintenant, nous n'avons plus de but. Mais cet après* midi, nous irons en ville...

WiLLiE {â Jean). — Et toi, tu resteras ici... Tu t'isoles trop, mon cher... Tu es toujours triste... Si tu savais comme cela me fait de la peine...

Jean. — Oh, Willie ! Pardonne- moi...

WiLLiE. — Si du moins je pouvais te rendre moins sombre. Voyons, Jean, dis-moi ce dont tu souffres ?

Jean. — Le sais-je moi-même, Willie ? J'ai besoin de repos,

d'oubli... Evidemment, j'ai tort de t'infîiger ma morne société... Si, si, et à M. Bride aussi... C'est reconnaître bien mal votre hospitalité si cordiale...

Willie. — Mais non, ce n'est pas cela. Où que tu fusses, je prendrais ma part de tes chagrins... Mais je me demande ce qui en est la cause, et l'aliment... Si je le savais, sans doute pounais-je faire, tenter quelque chose... Je t'aiderais à vaincre la tristesse...

Jean. — Tu es bon, Willie ; mais tu te soucies trop de moi...

WiLLiE. — Il m'est si pénible de te voir souffrant...

Jean. — Comme à moi de te voir inquiet...

Willie. — Tu ne me dis rien de ta peine...

Jean. — C'est que je n'ai rien à dire...

Willie. — Pourtant...

Jean. — J'ai tort, Willie ; pardonne-moi de te chagriner ; tu seras bientôt tranquille, heureux. . .

Bride {à Jean). — J'ai à vous demander votre avis... Tout à l'heure, nous avions, moi et Willie, un échange de vues sur l'égoïsme, l'altruisme, etc. Ce sont là de ces entretiens amenés par le hasard et qui n'engagent à rien .. Je disais qu'il est bien difficile de se dégager de cette impulsion naturelle qui fait que chacun poursuit, avant tout, son propre bien, quitte à écraser ses semblables...

Willie. — Et moi je protestais contre ce geste de sauvagerie.

Bride. — Willie a de belles théories. C'est déjà quelque chose... Mais...

Jean. — Oui, il y a des situations où l'on n'est plus maître de soi, où l'on fait du mal sans le vouloir...

Bride. — Pour son bien personnel. Dans la passion, par exemple, il n'y a plus de raisonnement généreux qui tienne...

Jean. — Quelle passion ?

Bride. — Prenons l'amour...

Jean. — L'amour est de vouloir, avant tout, le bonheur de l'être qu'on aime.

Willie. — Voilà ! J'étais sûr que tu pensais comme moi I Qu'en dites-vous, Harry ?

Bride (à Willie). — Je me dis ceci. S'il est démontré que vous, qui aimez, ne pouvez pas apporter son bonheur à l'être aimé, que reste-t-il à faire ? Vous imposer quand même ? Apporter la souffrance à la personne que vous chérissez ?

Jean. — Non. Sacrifier son amour par amour.

Willie, — Faire violence non à ce qu'on aime, non à l'amour, mais à soi-même, à l'amour-propre...

Jean. — S'effacer, faire la voie libre au bonheur d'autnii...

WiLUE. — Cesser d'y faire obstacle...

Jean. — Que tout ce qui lui est cher soit heureux, voilA l'aspiration d'un grand cœur...

Bride. — Et la souffrance ?

Jean. — Cette souffrance est noble.

Bride. — Mais qui accepterait d'autrui un tel sacrifice ?

Willie. — Il suffit qu'il aime, lui aussi...

Jean. — Cette souffrance est noble, oui, mais terrible...

Bride. — Je la crois au-dessus de ce qui est humain... Vous êtes des rêveurs, et... {On sonne, au loin, du côii droit. Af>pelani dans la maison) Alice, Alice ! On sonne à la grille... (Regardant vers Ujond, i droite) Tiens, une dame. . {A Jean) C'est votre mère... {La servante traverse la scène)

Jean. — Ma mère?.. {Agiti) Ah, non, non, non! Qu'on me laisse en paix I (// rentre dans la vtUa)

Willie {à Bride). — Vous avez entendu. Il ne me cache rien 1

Bride. — Peut-être, Willie... Alors, pauvre Ethel I [La urvanU reparait, précédant madame Vaingrel et rentre dans la mtaison)

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