VOUS
— Pardon, madame, repartit Fanny, mais où voulezvous aller à l'heure qu'il est?... qu'avez-vjus?... Ne sortez pas !
Et comme Louise, au lieu de répondre, avait pris elle-
même un châle et cherchait un chapeau, Fanny se mit à la suivre dans Tapparteraent en lui disant :
— Qu'avez-vous, madame? qu*avez-vous ?
— Ce que j'ai, Fanny ! s'écria Louise en se retournant avec violence.
Sa douleur sembla^ sur le point d'éclater ; mais Louise regaj'da longtemps sa femme de chambre avec un sourire désespéré ; une la^e lui vint aux yeux, et elle répondit en s'éloignant :
— Rien... je n'ai rien.
Et peut-être n'est-il pas inutile d'expliquer la pensée qui avait dicté à Louise cette exclamation, ce sourire, cette larme, cette réponse. Oui, la douleur fut près d'éclater quand Fanny l'interrogea; mais lorsque Louise regarda Fanny, elle ne vit devant elle qu'une femme de chambre, et tout son passé lui revint presque en mémoire à cet aspect.
Autrefois, quand Louise était la plus folle et la plus recherchée de ces femmes qui n'ont plus de nom dans notre langue , lorsqu'elle partageait sa vie à ses nombreux amours, la femme de chambre de Louise était sa complice, et dès lors sa confidente. On riait avec elle des bons tours faits à un niais ; on pleurait avec elle des petits chagrins que donnait l'amant préféré ; elle savait tout.
Mais maintenant que Louise était presque une grande dame en passion romanesque, on lui avait interdit ces confidences ; c'était manquer à la dignité de son nouvel amour que d'y mêler l'intimité d'une femme de chambre; et quand Louise regarda la sienne, un regret lui vint de ce passé : elle n'était pas si fière alors; mais, à défaut d'amies, elle avait une servante avec qui elle osait pleurer. Aujourd'hui elle n'avait plus personne, personne que ftit au monde, et lui la trahissait.
Cii fut cette pensée qui fit monter une larme Jans le»
yeux de Louise^ et qui la fit sortir avec un nouveau désespoir dans le cœur.
11 était plus de minuit quand elle arriva chez Adolphe. Lorsque le domestique vint lui ouvrir la porte^ il parut d'abord fort embarrassé de la voir.
— Monsieur Silas est-il chez lui?
— Oui, madame.
— Il travaille?
Le domestique se mit à sourire, et répondit d*un gros air fin :
— Je ne crois pas.
— Que fait-il donc?
— Je crois que monsieur est couché et qu'il dori. Cette naïve réponse humilia Louise au plus haut point.
Il est couché et il dort ! En ce moment elle ne vit plus en Adolphe que ce gros homme commun dont je vous ai parlé d'abord. Elle veillait dans les larmes et les angoisses; elle avait quitté sa maison avec désespoir, elle venait chercher chez lui l'arrêt de sa vie ; et lui, que fait-il ? il €st couché et il dort ! *
Un moment de révolte contre cette grossière circonstance fut sur le point d'arrêter Louise et de la faire retourner chez plie; maîs elle se reprit à une espérance bien futile.
— Vous croyez qu'il est couché et qu'il dort, vous n'êtes donc pas entré chez lui !
— Je rentrais précisément de chez madame lorsque madame a sonné.
— D'où savez-vous donc que monsiem* Silas ne travaille pas ? dit Louise en entrant dans l'appartement.
— C'est que lorsque monsieur est rentré, et qu'il a écrit le billet que j'ai été porter chez madame, il ne m'avait pas Tair disposé... il n'était pas en état...
— Que voulez- vous dire?
— Dame ! je ne peux pas trop expliquer ça à madame; mais je crois que le dîner du Rocher de Cancsde avait été soigné...
. — Ainsi, fit Louise avec un mouvement de dégoût, votre maître...
— Ce n*est pas pour dire, repartit le domestique en ricanant, mais je n'ai jamais été gris de cette force-là.
Louise baissa les yeux et rougit; il lui sembla que son amant, en se mettant au niveau de ce valet qui s*en vantait, l'y avait fait descendre, ellenussii.
Cependant elle se remit et dit au domestique :
— Allez me chercher une voiture. Je vais entrer chez lui ; peut-être est-ii malade.
— Je puis assurer à madame que ça ne lui fait jamais de mal.
Cette nouvelle révélation du domestique , qui de ce qu'elle avait pu croire un hasard faisait une habitude, révolta Louise; mais elle n'en montra rien et entra dans la chambre d'Adolphe.
Une bougie qu'il avait oublié d'éteindre brûlait assez près de son lit polir attester qu'il n'avait pas eu la conscience du danger auquel il s'exposait; des chaises étaient renversées, les vêtements jetés à terre. Ce désordre était flagrant, surtout pour Louise qui savait que ce n^était pas dans cet . état qu'à pareille heure elle avait quelquefois trouvé cette chambre. Elle resta un moment à considérer Adolphe que le bruit de son entrée n'avait pas éveillé de ce lourd sommeil que donne l'ivresse.
Louise souffrait encore, mais ce n'était plus de ce désespoir ardent, incisif, poétique, qui la tenait quelques heures auparavant; elle éprouvait un dégoût, un mépris de cet homme qui lui faisait mal au cœur. C'était en même temp^ un désintéressement de sa propre douleur, ime honte, une déception repoussante.
Cet Adolphe qui avait dû être pour elle le dieu rëdcmp-
LOUISE 33i
teur de ses péchés, son guide vers le inonde idéal des belles passions, ce n*était pas ce qu'elle avait espéré, ce n'était pas même ce qu'elle avait craint, ce n'était pas un ambitieux qui l'avait sacrifiée au monde, un perfide qui lui avait préféré quelque beauté plus éclatante ; c'était un gros homme qui était ivre et qui dormait!
Voilà ce que pensait Louise en le regardant; et peuteût-il été heureux pour elle qu'elle se fût arrêtée dans cette opinion assez grossière sur son semant; sans doute elle y eût perdu son amour, mais aussi elle y eût laissé cet enthousiasme factice qu'il lui avait inspiré bien plutôt pour des idées extravagantes que pour lui-même. Mais un fâcheux incident en ordonna autrement.
Dans un meuble ouvert, et qu'elle croyait aussi connaître, Louise aperçut un tiroir mal fermé et qui se cachait dans l'épaisseur de ce meuble. Elle en fut étonnée, elle y regarda : il était rempli de papiers. Parmi ceux-ci, elle trouva beaucoup de lettres, et parmi ces lettres, beaucoup avaient été écrites par des femmes.
Louise voulut en ouvrir une, mais presque aussitôt elle entendit les pas du domestique dans le salon. Elle s'éloigna du meuble, et le domestique annonça qu#a voiture était à la porte.
— C'est bien! lui dit-elle; je vais écrire un mot, et je descends à l'instant.
A peine le domestique fut-il éloigné, que Louise prit la niasse de papiers qui était dans le tiroir, les cacha sous son châle, et quitta la chambre en fermant le tiroir pour qu'il ne frappât point les regards du domestique, si par hasard il rentrait dans la chambre de son maître.
Ce bruit troubla assez le sommeil d'Adolphe pour qu'il se retournât dans son lit et mui:inurât sourdement un mot que Louise entendit, mais dont la poésie appartient trop aux piliers des halles poiu* que je puisse le répéter.
Gela fit bondir le cœur à Louise, mais elle s*éloignaavec d'autant plus de rapidité en emportant sa proie.
Lorsqu'elle fut rentrée chez elle, elle était assez calme pour que Fanny pensât que sa visite chez Adolphe avait dissipé son désespoir; elle laissa donc sa maîtresse seule. Ce fut alors que Louise déposa près d'elle tous les papiers qu'elle avait enlevés de chez Adolphe.
Peut-être serait-il assez curieux de la suivre dans l'inventaire qu'elle en ût, et de reconnaître de quoi peut se composer la correspondance d'un homme du nom et de la position d'Adolphe Silas; mais nous ne citerons textuellement que les deux premières qu'elle rencontra, parce qu'elles durent contribuer à dépoétiser Adolphe aux yeux de Louise dans les deux choses où elle l'admirait le plus : dans cette auréole de gloire qui lui faisait considérer le métier littéraire comme un. don divin, et dans cette ardeur de cœur qui affectait de ne parler que le langage des passions les plus épurées.
On doit supposer qu'elle choisit de préférence les lettres qui semblaient écrites par des femmes. La première qu'elle ouvrit était ainsi conçue :
• a Monsieur,
» J'ai lu vos livres où vous racontez avec un si admirable talent les secrets intimes du cœur des femmes, leurs souffrances et leurs malheurs ; et moi aussi j'ai des secrets, et moi aussi j'ai souffert; ma vie a été un tissu d'infortunes, et je ne doute pas que sous une plume aussi habile que la vôtre elle n'intéressât vivement le pubUc.
» Si vous vouliez m'écouter, monsieur, je vous ferais ce récit, et vous y trouveriez, je n'en doute pas, tous les éléments d'un, nouveau roman.
» Vous comprenez du reste, monsieur, que je n'ai pas U prétention de partager la gloire de cette œuvre; mais si,
dans vos arrangemens avec votre libraire, vous vouliez bien vous rappeler que le malheur m'a conduite à la pauvreté, vous feriez à la fois un bon livre et une bonne action.^
Un reçu de deux cents francs, signé de la même main, lui prouva qu'Adolphe avait accepté le marché. Pauvre Louise, cela lui gâta les plus belles pages de son Adolphe !
Louise ne connaissait point encore cette nouvelle manière de trafiquer de son infortune, et, après avoir jeté la lettre de côté, elle en prit une autre :
Celle-ci était d'une écriture menue, délicieuse, d'un papier ambré et soyeux ; ce devait être de quelque élégante.
Elle commençait ainsi :
ce Mon gros bonhomme, tu deviens bête comme un pot avec ta grande blonde. Nous nous sommes grisés trois fois sans toi chez Borel ; quand tu n'y es pas, ça ne va que d'une bouteille. Viens donc samedi, ou nous allons te donner un charivari rue Caumartin. »
Dans un moment de colère, Louise voulut déchirer cette lettre ; mais à l'aspect de la signature, elle la mit de côté. Ce qu'elle disait contrastait si fort avec la position et le renom de l'homme qui l'avait écrite, qu'elle se réserva d'en faire une arme contre celui qui l'appelait si cavalièrement la grande blonde.
Puis, toujours parmi les lettres à écriture de femme, elle lut beaucoup de billets de bas-bleus inédits et demandant la permission de soumettre un manuscrit au jugement de monsieur Adolphe Silas; puis quelques billets équivoques, des déclarations d'amour en style de cuisinière, avec des noms erronés ; des injures non signées, mais d'un excellent français et d'une orthographe irréprochable.
Enfin, après une recherche assez inutile, Louise aniva
à une lettre assez volumineuse, et qui avait l'air d'un manuscrit^ car il portait un 1111*6, et ce titre était celui de :