HISTOIRE DE LOUISE CERNEILLE
Louise avait été d'abord fort surprise et ensuite singulièrement irritée du titre que portait le manuscrit qu'elle venait de découvrir. Ce sentiment fut si vif qu'elle n'en commença pas immédiatement la lecture.
Comme s'il y eût eu à ses côtés quelqu'un à qui elle pût demander comtite de tant d'insolence, elle promena d'abord autour d'elle un regard furieux ; puis elle sembla se recueillir un moment, se leva, et, par une précaution bien étrange, elle alla fermer au verrou la porte de sa chambre; on eût dit qu'elle se trouvait face à face avec un confident dont la voix pouvait parler trop haut et la perdre; puis elle revint à sa place, s'assit près de la table où étaient entassés tous les papiers qu'elle avait apportés de ches Adolphe, et posa sa main sur la fatale lettre. Elle resta encore longtemps, dans cette posture. A quoi pensait-elle ?
Hélas ! elle refaisait en mémoire cette histoire qu elle allait lire, et elle s'épouvantait à la pensée que peuf«tre ce récit serait exact.
Quelle avait donc été la vie de Louise Cerneille, qu'ellemême en eût tant de terreur ? Pour ma part, je l'avoue, je serais fort embaiTassé de la raconter; mais un autre la fait, et cet autre est une femme.
Que les femmes lisent donc avec indulgence ce que l'une d'elles a osé écrire. Du reste, le préambule de ce récit expliquera mieux que je ne pourrais le faire sous quelle influence et dans quel but il a été fait. Ce préambule n'était à vrai dire qu'une lettre d'envoi que je transcris litténlement :
« Monsieur,
>î Vous avez dit devant moi et vous avez écrit pour qui a voulu le lire, que rien n^était plus usurpé que la réputation qu'on a faite aux femmes de savoir dire, avec délicatesse et bonheur, les choses les plus scabreuses !
n Toute cette finesse des femmes consiste, avez-vous dit, dans Texpression assez précieuse de certains sentiments alambiqués; mais qu'on les mette en présence de caractères vrais, de faits réels, de situations difficiles parce qu'elles sont vulgaires ou repoussantes, elles manqueront à la fois de force pour tout dire et d'habiieté pour ne rien dire de trop.
» Leur esprit, ou plutôt leur style, selon vous^ monsieur, a la flexibilité étroite de ces petites plantes grimpantes qui s'attachent aisément aux légers grillages soigneusement préparés pour les recevoir, et qui les couvrent alors d'une verdure passagère et de fleurs qui n'ont qu'une vie d'un jour; mais l'esprit de l'homme, selon vous encore, ou plutôt son style, a la puissante souplei^se des grandes lianes des forêts américaines : quelle que soit la hauteur ou l'étendue des objets dont il s'empare, il les embrasse de .ses vastes replis, il monte ou descend avec eux, court sur les flancs des rochers les plus arides pour les couvrir de sa prodigue végétation, enveloppe de ses bras féconds leurs pointes les plus aiguës, pour les revêtir de son feuillage splendide, et s^élance à leur sommet pour les couronner de fleurs magnifiques. Et telle est, dites-vous toujours, la richesse de cette production, que si elle rencontre quelque masure hideuse et infecte, elle la voile et la purifie par le nombre et le parfum de ses jets vigoureux, et que sous l'éclat de ses festons brillants et vivaces on admire quelquefois le tronc ïiideux et dépouillé d'un arbre qu'un ver malfaisant a pourri jusqu'au coeur.
x> Quoique un vieux proverbe dise que comparaison n*est pas raison, je ne veux pas contester la justesse de la vôtre ; mais je veux vous prouver que la part que vous avez faite aux femmes est, je ne dbai pas trop petite, mais n'est pas celle qui leur revient.
» En effet, si elles n'ont pas la force de tout dire, elles ODt l'adresse de tout.faire entendre, et si par hasard elles disent quelque chose de trop, elles ont du moins Tart de prêter le charme d'un aveu à ce qui, sous votre plume, ne serait qu'une grossière révélation.
» C'est beaucoup de prétention queje montre sans doute, mais peut-être, monsieur, vous plus qu'un autre, vous avouerez que je l'aurai justifiée si je puis vous faire lire sans rougir de honte et de colère l'histoire de mademoi* selle Louise Gerneille. »
Après cette lettre commençait immédiatement le récit annoncé, et Ton comprendra aisément que je fasse pour le récit ce que j'ai fait pour la lettre, c'est-à-dire queje le transcrive sans y rien changer; le voici :
a Louis Gerneille, le père de. Louise, était modèle. Cest assurément un des plus misérables métiers qu'on puisse faire, car l'homme n'y compte guère pour plus qu'un mannequin. Le seul avantage qu'il ait sur ce simulacre mort, c'est d'être vivant, et d'avoir à ce titre plus de s^iuplesse dans les articulations et plus de transparence à la peau.
)) Je ne sais même si l'on peut appeler fic\9i un métier. Il me semble qu'un métier, si borné qu'il soit, suppose toujours un emploi quelconque de la force ou de TintelligeDoe: il n'est *pas impossible de faire un manuel raisonné sur l'ail de bien pousser une brouetle, mais je ne saurais dire à quoi servent à un modèle les qualités qui en font un être pensant.
» Toutefois, je ne parle que de généralités, car hm
Cerneille était un modèle tout à fait exceptionnel. Il avait clé, sous l'Empire, professeur de grec au lycée d*Angouléme. 11 se maria, le i^r septembre 1812, dans cette ville, avec une danseuse de corde dont le plus grand charme fut, pour Louis Cerneille, d'avoir un titre dérivé du grec et de s'appeler acrobate.
» Gomme bien vous le pensez, monsieur, cette alliance déplut à la grave Université, qui sait qu'en face d'écoliers moqueurs il n'y a pas de science si vaste qu'elle couvi*e un ridicule. Le renvoi de Louis Cerneille fut donc à peu près décidé, à moins toutefois qu'une conduite exemplaire du nouveau ménage ne parvînt à faire oublier ce qu'il avait d'extravagant. Malheureusement il n'en fut pas ainsi.
)) Les scandales se succédèrent rapidement. Le premier de tous fut la naissance de Louise Cerneille, qui eut lieu le l^r mars 1813. On comprend aisément comment les autres furent la conséquence de celui-ci. C'était tous les jours des querelles, des rixes même : Cerneille jetant à la tête de sa femme ses lexiques et ses in-folio, et ne l'atteignant jamais ; sa femme lui renvoyant les assiettes et le^bouteiflcs, et l'attrapant presque toujours. Il en résultait que Cerneille n'arrivait jamais à sa classe sans quelque large balafre ou quelque bosse énorme. Alors les écoliers, s'apitoyant malignement sur les accidents arrivés à leur professeur, le poussaient à en donner les explications les plus burlesques, qui devenaient la fable et la joie du lycée tout entier.
» Le proviseur jugea qu'il fallait mettre un terme ù ce genre d'études,- or, un matin du mois de novembre 1813, il annonça au professeur qu'il était remplacé dans sa classe. » Je vous laisse à deviner toute l'étendue des malheurs de Cerneille, par l'exclamation avec laquelle il accueillit cette nouvelle.
» — Remplacé ! s*écria-t-il, remplacé ! là aussi! Cerneille, en perdant ses appointements, perdait toute sa fortune.
9 Cependant cette disgrâce ne fut pas sans compensation ; cai' le jour même où il n*eut plus d'emploi^ sa femme dédaigna de lui rester à charge, et partit avec une troupe de saltimbanques qui^ huit jours après, s*cmbar(iua pour les États-Unis. Mais elle ne voulut pas quitter son époux sans lui laisser un souvenir de la tendresse dont elle était capable; ce souvenir fut Louise Cerncille, à laquelle elle avait du moins donné le nom de son mari.
)> Le peu de gens qui s'intéressaient à Gemeille lui conseillèrent de mettre cette petite fille aux Enfants trouvés; mais il y avait un fond d'honneur et de^cœur dans la folie de Gemeille; car vous avez dû juger que notre helléniste était un peu fou. Il garda donc Louise, et vînt à Paris pour demander sa réintégration.
)) Louis Cernelle était un pauvre homme ; car la Restauration étant arrivée, il eut la maladresse de manquer sa fortune. En eflèt, ayant obtenu la haute protection du père de Tun de ses anciens élèves, celui-ci le présenta au miniistre en lui disant :
» — Je vDus recommande monsieur Gemeille comme un professeur du premier mérite, et surtout comme ime victime du pouvoir impérial.
» — Ah ! fit le ministre en se toumant d'un air plein de bienveillance vers le professeur, vous avez été persécuté par Bonaparte? Pour vos opinions, sans doute?
)) —Hélas! répondit Gcrneille, c'est bien pis : j'ai été de. '..lue parce que ma femme me battait.
)> Sans cette fatale réponse, peut-être Louis Gemeille eiH-i! été réintégré d'enthousiasme et sans plus ample informé; cette naïveté fit que sa demande fut froidement examii.ce.
» Les ministres changent, mais les cartons restent, et les rensci<3^]cments qu'on y trouva ne furent pas de nature à lui roi î ir les portes de l'Université. Louis se trouva donc
bientôt réduit à la misère. Il vivait à grand'peine, ainsi* que sa fille, de quelques répétitions qu*il faisait en ville.
» Parmi les enfants auxquels il donnait des leçons se trouvait le neveu d'un peintre fort célèbre. Jamais Louis Gerneille ne s'était douté que son front vaste et chauve, son nez aquilin, son regard inquiet et perçant avaient un grand caractère de beauté. Le peintre s'en aperçut un jour qu'il cherchait vainement un visage qui pût lui servir de modèle pour un tableau de saint Augustin. 11 proposa au vieux professeur d'être ee modèle, et celui-ci, contre Tattente du peintre, accueillit cette proposition avec joie lorsqu'il Peut bien comprise.
» Seulement, après quelques moments de réflexion, il demanda à l'artiste la pennission de se préparer pendant quelques jours à ce noble rôle. Le peintre ne comprit pas trop ce que Gerneille entendait par se préparer au rôle de modèle; mais il fut très-étonné lorsqu'au bout d'une semaine Gerneille lui ayant déclaré qu'il était prêt, il le vit affecter une expression de visage- toute particulière.
)» Louis appuya sa tête sur sa main gauche, pendant que sa main droite semblait jouer avec une plume, et une expression de doute et d'ironie errait sur ses lèvres, tandis c|ue son regard tourné vers le ciel semblait plutôt l'examiner que le contempler. Le peintre voulut savoir pourquoi le vieux professeur prenait ainsi de lui-même cette pose, et Louis lui expliqua comment 11 avait passé toute sa semaine à se pénétrer des écrits ou plutôt de l'esprit de saint Augustin, et il déclara formellement que ce n'était pas comprendre saint Augustin que de le représenter dans une autre attitude et avec une autie expression que celle qu'il avait lui-même découverte.'
y> Notre peintre était un homme de sens et d'esprit, s'il n'était point un savant; il comprit sur-le-champ tout le parti qu'il pourrait tirer d'un homme comme Louis Gcr-
ue\\)e, et il Tassocia pour ainsi dire à son travail de tous les jours.
» Quel que fût le hérc»s que Tartiste voulût peindre^ Louis Cerneille lui était utile : si sa personne ne répondait pas à Taspect physique que la peinture devait prêter au personnage^ le vieil helléniste du moins lui en indiquait Tespiit, le caractère^ les habitudes. Il faisait les recherches les plus exactes sur le costume^ les armes^ les ameublements de répoque^ il les revêtait^ les drapait^ les arrangeait; c'était sa passion^ sa vie.
)) Mais les jours de joie étaient ceux où il pouvait poser pour Texpression^ comme disait le peintre, et pour la pensée, comme disait Cerneille. Ce bonheur était assez fréquent.
» Vous savez combien la Restauration mit à la mode les tableaux d'église, et vous savez aussi que sur dix saints il y en a toujours neuf qu'on est convenu de représenter dans un âge avancé.
» Je ne puis donc vous nombrer combien souvent le visage de l'helléniste passa sur la toile, tantôt sombre jusqu'au désespoir, tantôt joyeux jusqu'à l'extase, quelquefois calme et serein dans sa victoire sur le démon, d'autres fois convuisif et haletant dans sa lutte contre Satan, toujours vrai cependant, toujours illuminé de l'esprit particulier du personnage à peindre. Vous devez comprendre, monsieur, que sous ce point de vue l'état de modèle n'était pas, pour Louis CemeiUe, ce misérable métier de chair et d'os dont je vous ai parlé plus haut; il lui avait donné un but, une pensée élevée, et ce fut sans remords, sans honte, sans embarras, qu'il y appela sa fille.
» Toutefois, ne croyez pas, monsieur, que ce fût en faisant abdiquer toute pudeur à Une enfant qu'il lui fit un mal véritable; c'est en voulant Tanimerde la singulière passion qu'il avait en lui. Ainsi, la première fois qu'à l'âge de huit ans Louise dut poser pour représenter un ange en adora-
tion devant la Vierge^ Cerneille se complut à lui donner une leçon de pose comme il rentendail.
» — imagine-toi , lui dit-il , que tu es à genoux devant celle qui te donnera tout ce que tu peux désirer. -
» Et comme Tenfant lui disait tout ce que sa jeune imagination rêvait de biens^ il lui répondit :
» — Eh bien, pense à tout cela, et regarde vêts le ciel, comme si tu y voyais tout ce que tu désii*es, et comme si tu devais l'obtenir à force de le regarder.
» Je ne vous répéterai pas, monsieur, toutes les leçons de ce genre que Cerneille donna à Louise dès qu'elle fut en état de le comprendre ; car c'est à partir de l'âge de huit ans qu'il l'associa au métier auquel lui-même s'était complètement livré, et qu'il poussa la jeune imagination de Louise à cette fausse exaltation qui devait l'habituer à vivre toujours hors du monde réel et dans une perpétuelle exaltation factice.
> » Toutefois, si Louise dut à Cerneille devenu modèle de ne pas être autre chose que ce qu'il était, elle lui dut de participer à ce qu'il avait été. Ainsi, dans une profession réservée le plus souvent aux femmes de la plus basse ignorance, elle reçut, par les soins de l'helléniste, une instruction qui ne manquait pas de solidité, et apprit de lui un langage assez correct pour qu'avec la grâce que son cœur et son esprit devaient lui prêter plus tard, il devînt aisément celui d'une femme distinguée.
» D'un autre côté, c'est peut-être parce que Louise commença son nouvel état à un âge où elle n'eut à hii sacrifier aucun sentiment délicat de jeune fille, qu'elle arriva à le continuer plus tard, lorsque Cerneille, étant mort en 1827, la laissa sans autres ressourcés que la réputation qu'elle avait d'être l'un des modèles les plus parfaits de Paris.
» En vous écrivant ceci, monsieur, je n'oublie pas que je parle à un homme qui, dans le trésor de son amours compte pom* beaucoup la possession exclusive de la beauté
de celte femme, et je conçois qu'il s*élève en son cœur des mouvements de rage jalouse en pensant à tous les regards qui ont partagé cette fortune.
» Mais, monsieur, une chose qye vous devez savoir et que je ne vous rappelle que parce que vous l'avez peut-être oubliée dans un premier mouvement de dépit, c'est que les arts ont un voile céleste dont la transparence laisse passer le regard du peintre et arrête les désirs de Thomme. C'est la vitre de cristal qui rompt l'effort du vent et donne passage à la lumière du soleil ; et telle est cette vérité, qu'il n'est pas un de ceux qui, dans leur atelier, avaient pu copier sur la toile toute la charmante beauté de Louise pour un modeste salaire, qui n'eût donné beaucoup d'or pour voir dans sa modeste chambre le bout de son pied blanc déchaussé.
r> Aussi, ne vous y trompez point, monsieur, la première faute de Louise, malgré Télat qu'elle faisait, fut comme celle de toutes les autres jeunes filles ; elle commença par l'esprit et par le cœur, et les luttes de la pudeur furent peut-être plus vives en elle que chez celles dont le voile ne s'était jamais levé que devant les regards d'une mère.
p Hélas ! nous nous torturons souvent l'esprit pour donner des explications bien subtiles à des sentiments que nous croyons nés de nos habitudes civilisées et de nos mœurs corrompues, et nous oublions qu'ils sont souvent écrits dans des livres où l'homme est représenté à quelques heures de la création. Eve ne comprit sa nudité que lorsqu'elle eut péché; Louise abandonna son état le lendemain du jour où le voile de son innocence ne la couvrit plus.
» Louise comprit qu'elle rougirait, et Louise ne voulait rougir devant personne; car il est temps de vous faire comprendre quel a été le mobile de toutes les bonnes et de toutes les mauvaises actions de Louise. Ce mobile a été Torgueil. J'avais d'abord écrit vanité; mai^ en y réfléchissant bien, je me suis aperçu que la vanité es^un sentiment por-
sonnel de toutes les heures^ un étemel contentement de soi et un dédain constant des autres, et jamais ce ne fut là le caractère de Louise.
» Son caractère ne fut point non plus Fenvie : jamais elle ne fut malheureuse d*un bonheur ou d*une meilleure fortune arrivés à une rivale, si cette bonne fortune et ce bonheur passaient à côté d'elle sans la heurter avec intention. Mais du moment que quelque chose au monde tentait de Fhumilier et de se poser à côté d'elle de manière à lui faire honte de son infériorité, elle s'irritait de la comparaison, et alors cette folle imagination que lui avait faite Louis Gerneilie Texcitait à inventer une fortune ou une position du haut de laquelle elle pût rendre à son tour les dédains qu'on lui avait prodigués.
D Une fois ce caractère admis, vous devez comprendre comment Louise, jeune, belle, ardente, plus instruite et plus spirituelle que la plupart des femmes qui l'entouraient, dut monter rapidement degré à degré l'échelle de cette fortune illégitime au sommet de laquelle vous l'avez trouvée.
D Du moment que vous savez où et comment eUe est ar* rivée, vous faut-il dire d'où elle est partie et par où elle a passé ? Gela sera peut-être inutile et douloureux pour l'amant, mais cela peut être curieux et instructif pour l'homme de lettres ; je poursuis donc.
)> Hélas ! monsieur, il faut que je vous fasse un aveu : le premier sentiment qui perdit Louise fut un sentiment de coquetterie.
ï) Si j'ai pris pour vous dire cela un ton si humble, c'est qu'il faut bien que je reconnaisse qu'en cela Louise obéit à la passion qui domine le plus chez nous autres femmes. Si mièvre et si petit que fût l'intérêt pour lequel elle succomba, il faut considéi*er qu'il était immense par rapport à sa position. Disons tout, il était le même qui nous
égai'e toute notre y\e, dans tous les rangs de la société: c'était une autre femme à écraser.
» Dans l'atelier où allait Louise, elle rencontrait sou- Tent une femme moins belle , moins jeune, moins chaimante qu'elle. La pauvre jeune fille avait bien quelquefois regardé avec envie les beaux atours de cette femme, mais cela ne l'avait pas autrement troublée.
» Mais un jour où elles se trouvaient en présence, un misérable incident vint allumer cette ardeur de triomphe qui, en se modifiant ou en s'élevant, selon les circonstances, devait la conduire où elle est aiiivée. Comme Louise venait d'entrer dans l'atelier où elle avait coutume de venir, cette femme se prépara à en sortir. Tandis que quelques jeunes peintres commandaient assez lestement à Louise de se préparer, comme on ordonne à un manœuvre de hâter son ouvrage, d'autres reconduisaient la belle dame en lui faisant toutes sortes de charmants adieux.
)> Louise n'y prenait pas garde; mais l'un d'eux, maladroitement empressé, voit un mouchoir sur une chaise et se précipitant vers la divinité qu'on adorait, le lui présente en lui disant :
» — Vous oubliez votre mouchoir.
» Celle-ci se retourne, et apercevant le modeste mouchoir de coton, elle retire avec dégoût sa main gantée qu'elle avait d'abord avancée, et répond d'un air aigredoux :
» — Où avez-vous pris que cette guenille fût à moi?
» — C'est vrai, dit quelqu'un, c'est le mouchoir de Louise.
))^Le mouchoir de Louise était donc une guenille ; voilà ce qu'elle entendit, et voilà qu'elle vit aussitôt cette femme agitant dans sa main une magnifique batiste brodée.
» Ce n'était rien, cela, et c'était tout. Le point de départ des mauvaises pensées était fixé, la barrière abaissée.
» Ce ne fut plus ce riche mouchoir contre ce pauvre
mouchoir qui entra en lutte, ce fut cette belle parure contre une mise mesquine et pauvre, ce furent l'oisiveté et les plaisirs contre le travail et les privations, ce fut tout le luxe insolent contre la pauvreté honteuse, ce fut toute une destinée comblée de tous les biens contre une destinée privée du moindre bonheur; car, aux yeux de Louise, ce que possédait alors cette femme était tous les biens qu'elle ambitionnait, car c'était to«s ceux qu'elle connaissait.
» Et qu'avait-elle de plus pom* tout ce bonheur? on avait une faute à lui reprocher. Mais- cette faute, la lui reprochait-on ? au contraire, on lui en faisait gloire. Et qu'était donc cette froide et étroite justice que quelques maîtres 4*endaient à l'honnêteté de Louise, à côté de toutes ces adulations empressées, de toutes ces ardentes adorations que celle qui l'avait humiliée devait précisément à sa faute ?...
» Comprenez-vous, monsieur, que lorsqu'une jeune fille n'a pas d'autre défenseur que quelques principes généraux d'une morale qu'aucune voix protectrice ne fait parler avec autorité, elle écoute ses désirs et succombe à la tentation ? C'est ce qui arriva à Louise; et, pour tout vous dire, monsieur, ce fut sans amom* qu'elle eut un amant. Mais il était jeune, beau, vaniteux, et parce qu'il se trouva sans s'en douter avoir le même vice que Louise, ils crurent qu'ils s'aimaient parce qu'ils s'entendaient.
D Être la plus fêtée, la plus élégante des femmes parmi lesquelles elle vivait était devenu le but de L'ouise ; posséder cette femme avait toujours été le but de cet homme; ils y marchèrent d'une égale ardeur; lorsqu'ils y arrivèrent, toute la fortune de ce jeune homme s'y était épuisée.
» Ne vous imaginez pas cependant, monsieur, que cela ressemblât le moins du monde à ce que vous voyez aujourd'hui. Quand je parle de belles parures, d'éclat, de luxe, de plaisir, tout cela n'est plaisir, éclat et luxe que par rapport à la vie misérable que Louise venait de quiltcr.
» Un très-modeste appartement, me des Filles-du-Gal-
3i6 SIIL MOIS DE CORRESPONDANCE
vaire^ carrelé à la vérité^ mais mis en couleur; des rideaux de calicot, mais rouges et avec des bordures imprimées; des meubles de peu de valeur, mais en aciyou; et enfin, pour comble de triomphe, une pièce avec un canapé, six chaises, une table ronde au milieu et une pendule sur la cheminée, et qu'elle appelait mm scUon, Elle avait un salon.
» On m*a dit qu'elle en a deux aujourd'hui, et du goût le plus splendide, mais assurément ils ne lui ont jamais donné la vanité que lui causa alors cette étroite pièce si mesquinement meublée. Cependant, celui qui lui avait donné cet Éden était ruiné.
D Ce serait peu que d'avoir à vous dire qu'il fut remplacé par un autre plus riche, ce serait raffaire d'un mot; mais ce qu'il faut que vous sachiez pour apprendre tout ce qu'a été Louise, c'est que ce ne fut pas en elle un changement banal, comme il arrive à beaucoup de femmes de sa position, mais une révolution complète dans sa vie, oonune cela devait être avec cette ardeur de triomphe dont je vous ai parlé plus haut. Pour que vous puissiez Inen me comprendre, il est nécessaire que j'entre dans quelques explications.
D Vous devez vous rappeler, monsieur, que vers la fin de la Restauration il se forma spontanément une société de jeunes gens qui fit alors quelque bruit. Elle diua fort peu de temps, les éléments en ayant été dispersés par la révolution^de 1830. Toutefois, elle eut un caractère assez parti» culier pour que je tâche de vous l'expliquer.
1» Pai'donnez-moi de mêler des considérations d'un ordre général à une histoire aussi vulgaire que celle que je vous raconte; mais s'il est vrai que les plus grands événements viennent quelquefois des plus petites causes, il faut aussi reconnaître que les plus minimes existences subissent souvent Taction de causes qui au premier aspect semblent placées bien loin et bien au-dessus d'elles.
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)) Un des torts ou l*une des fautes de la Restauration a
été d*avoir peur de la jeunesse et de la tenir le plus possible éloignée des affaires. Les jeunes gens ne sont pas toujours les meilleurs auxiliaires d'un gouvernement, mais ils en sont facilei4bnt les ennemis les plus redoutables. Si les qualités qu'il faut au premier de ces emplois leur manquent souvent, ils- ont toujours les défauts qui conviennent au second. En effet, si d'une part leur dévouement manque de docilité et leur zèle de prudence, de Vautre ils ont la turbulence qui se plaît au désordre, et Taudace que n'arrête aucun danger.
» C'est pour cela que j'ai dit que la Restauration avait eu le tort de ne pas donner d*abord un aliment à l'activité de la jeunesse, et ensuite à son ambition une espérance prochaine de fortune politique.
» Je n'ai pas à m'occuper ici de ce qui arriva de cette exclusion, mais ce qu'il y a de certain, c'est que vers l'époque dont je parle il s'en trouvait à Paris un certain nombre sans caiTière ni emploi. Hommes d'im esprit distingué pour la plupart, ils n'étaient rien et étaient tout : avocats, médecins ou savants par diplôme, ils étaient gens de lettres par occasion , spéculateurs par besoin , journalistes quelquefois, artistes par caprice ; c'était une masse flottante d'esprits actifs, aux ordres du premier souffle révolutionnaire : lazzaroni aux mains blanches et aux gants jaunes, ils restaient couchés dans leur oisiveté volontaire, vivant au jour le jour de cette large aumône sociale qu'on appelle crédit, et attendant leur heure ; car, il faut le dire, l'heure de ceux-là n'était sonnée dans aucun rang. L'esprit voltairien, déclamateur et railleur. à la fois, ampoulé et cynique tout ensemble, qui faisait le fond du vieux libéraUsme,'ne lejir allait poiiît, et d'un autre côté ils hésitaient à se rattacher à un pouvoir et à des croyances restaurées de la veille, et qui affectaient déjà des prétentions de bon plaisir et une intolérance plus que bigoic.
» Or^ dans cette indifférence, ou plutôt dans cet exil de^ tous les inlërêts qui s'agitaient autour d'eux, sans but fixe, sans ambition déterminée, ne vivant pour rien, ces jeunes gens s'io^aginèrent de vivre pour vivre. Le nom qu'on leur donna en fait foi, on les appela viveurs.
)) Il ne serait pas sans doute séant qu'une femme vous rappelât les folies éclatantes, les mystifications inouïes, le^ orgies fabuleuses qui signalèrent cette société ; mais ce que je puis dire, c'es't que leurs plus grands excès n'allèrent jamais ni jusqu'à l'abrutissement, ni jusqu'à la férocité.
)> On a fait mille récits pleins d'indignation de ces fameuses débaucbes ; mais on n'a jamais pu leur reprocher aucune de ces actions avilissantes qui montrent que Tbomme est devenu semblable à une bête brute, ni un de ces actes barbares qui en font une véritable bête fauve. Au-dessus de ce désordre planait une espèce d'esprit de prévoyance qui, tout en abandonnant le présent à une vie déplorable, savait cependant garantir l'avenir de ces fautes que rien ne répare.
)) Sans doute ce fut un grand bonheur pour beaucoup d'entre ces jeunes gens que le grand ébranlement politique de 1830 vint rompre toutes ces mauvaises habitudes; on commence par le désordi'e joyeux et la débiuche spirituelle ; on finit, sans sans apercevoir, par le vice honteux et la crapule hébétée. Heureusement ils surent s'en garantir ou ils n'eurent pas le temps d'y arriver ; toujours est-il que vers la fin de la Restauration on parlait beaucoup de ce monde à part ; que beaucoup de jeunes gens sollicitaient la faveur d'y être reçus, et que quelques femmes faisaient gloire d'en faire partie.
» Je n'ai pas à vous dire non plus qu'elles étaient ce» femmes ; mais pour vous faire comprendre la raison d'une si singulière vanité, il faut que je vous rappelle que, parmi ces roués de nouvelle création , la jeunesse et la beauté n'étaient pas les seules qualités d'admission poui' ces fcm-
mes ; qu'on leur demandait de l'esprit, beaucoup d'esprit. Et heureuses celles qui en avaient plus que de tout autre don de la nature. La vie leur était plus que facile, je vous assure ; car lorsqu'on avait dit d'une de ces femmes qu'elle était amusante, on lui avait décerné une couronne qui avait ses privilèges ; étranges privilèges, sans doute, mais que je ne discute pas, que je constate.
)) Ainsi, trahisons amoureuses, caprices extravagants, perfidies plaisantes , insolences éhontées , on leur passait tout, on leur faisait un mérite de tout, on les adorait pour ce qui eût fait, je ne dirai pas la honte, car la honte n'existait pas là, mais pour ce qui eût fait le crime d'une femme qui n'eût été que belle. C'était le culte de la galanterie perverse.
)) Combien, sans cette manie, n'eussent été que les prétresses obscures d'un temple banal, qui devinrent l'oracle et la divinité de ce sanctuaire de délire ! Combien aussi, dont un reste de morale appliquée au vice n'eût pas été au delà d'une seule faiblesse à la fois, qui aspii'èrent à une gloire qui ne s'acquérait que par le nombre et Teusemble des suffrages qui vous y portaient 1 Et en ceci comme en des questions bien plus graves, il fallait payer les suffrages pour les obtenir.
)) Je crois vous en avoir assez dit, monsieur, pour vous faire comprendre qu'avec une disposition naturelle à se mettre partout en première ligne, une femme qui mettait le pied dans ce monde y devait faire un rapide chemin. Telle fut, telle devait être la destinée de Louise.
» La première fois qu'elle fut présentée dans un de ces éclatants soupers où l'orgie parlait bien plus qu'elle n'agissait; où la mison s'étourdissait bien plus de l'ivresse des paroles que de celle du vin ; où Tintempérance n'était admise que comme un aiguillon de l'esprit; où l'obscénité, huée, sinon par la pudeur, du moins par le dédain, n'était pas comptée comme trop facile au nombre des armes loyales
3o0 SIX MOIS DE CORRESPONDANCE
avec lesquelles on combattait les bonnes mœurs : la première fois, dis-je^ que Louise parut à Tun de ces éclatants soupers, elle y assista comme à une scène fantastique.
» Elle avait pu comprendi*e qu'une femme livrât la beauté de son corps aux regards d'un atelier, mais elle s'étonna qu'elle étalât si complaisamment la laideur de sa vie dans oute sa nudité, et que cette laideur provoquât des cris d'admiration. Elle fut donc la plus gauche et la plus embarrassée des femmes, en présence de cette mêlée étourdissante de propos iasolites, d'axiomes fabuleux, de démoralisation transcendante. C'est le conscrit à sa première bataille.
» Louise fut sur le point de fuir.
» Mais son caractère devait encore l'emporter en cette circonstance sur ses sentiments. Une nouvelle humiliation la poussa à de nouvelles fautes. Coname elle était admirablement belle, on dédaigna de lui contester cet avantage, mais on la ravala autant qu'on le pouvait en pareil monde. On la couvrit de railleries; et Louise se laissa accabler sans répondre.
» Une des plus impertinentes de la troupe, qui n'en était ni la plus jeune ni la plus belle, s'écria tout à coup, en regardant les convives :
» — Est-ce jugé?
» C'est jugé, répondirent tous les hommes, excepté celui qui était près de Louise.
1» — J'en appelle, dit celui-ci.
)» — Jugé, archijugé, lui répondit-on de tous côtés.
» — Quoi? fit Louise assez naïvement, qu'est-ce qui est jugé?
D — Que vous êtes la plus belle de toutes les femmes ici présentes, dit un tout jeune homme en ncanant
» *- C'est pourquoi je demande, répliqua l'insolente, que la belle des belles soit abandonnée à sa beauté.
» Louise ignorait trop complètement le jargon de l'en-
LOUISE 35t
droit pour comprendre nettement qu'elle venait d'être proclamée en.^emble la plus bête et la plus belle. Mais, dès que le dédain dont elle devint Tobjet lui en eut donné la certitude, elle éprouva un violent désir de se venger. Au bout de quelques minutes on lui en donna Toccasion.
)»jÀ.u milieu d*une discussion assez vive sur les sottes préférences de certains hommes, Timpertinente reprit, en regardant Louise :
» — N'est-ce pas que ce que je dis est vrai? qu'il n'est pas nécessaire d'avoir de l-esprit pour séduire certains honunes? vous en savez quelque chose...
» — J'avoue, répondit Louise, que je n*en ai pas encore eu besoin; mais cela viendra avec le temps.
» — Et en attendant vous vous en passez.
» — Non, répliqua Louise, mais je l'économise pour mes vieux 'jours; c'est une ressource, vous en savez quelque chose !
D La chute avait été complète, le triomphe fut délirant; l'impertinente fut déclaiée battue et Louise applaudie avec enthousiasme.
T» De plus grands seigneurs que Louise ont commencé leur réputation de gens d'esprit par des reparties moins nettes ; ne vous étonnez donc pas du succès qu'elle obtint et qu'elle conserva. Mais que vous dirais-je, monsieur? toutes les popularités se payent cher.
» L'esprit humain renferme les plus étranges contradictions; quelquefois il voue un culte à une idole parce qu'elle est enfermée dans un sanctuaire impénétrable; d'autres fois, il veut que la divinité soit accessible à tous. Telle était la condition de la royauté de Louise.
» D'ailleurs, ce n'était point plaire qui était le véritable triomphe de ces femmes ; c'était tromper, tromper souvent avec audace ou adresse. Entre elles, c'était perpétuellement la gageure des trois commères, et je dois vous avouer qu*à ce jeu Louise gagnait toujours. Et encore n'était-ce pas tout
que le succès dans les actions y il fallait y ajouter les succès dans le récit. Accomplir une cidroite trahison, faire une bonne dupe , n'était rien si Ton n'osait pas ou si l'on ne savait pas faire rire de la victime. Et comme rien n'encourage comme le succès, Louise rechercha et obtint tous ceux que peut donner une pareille vie.
» Où étiez- vous alors, monsieur? pourquoi ne vous êtesvous pas trouvé sm* la route de Louise pour lui inspirer cette passion profonde et exclusive qui la domine aujourd'hui ? Que de fâcheuses rencontres, devant lesquelles il lui faut baisser les yeux, elle ne ferait pas aujourd'hui! Il n'est équipage si rapide que le passant ne puisse le suivre du regard et du doigt en disant je ne sais quoi tout bas, et en ajoutant tout haut :
» — Dans ce temps-là elle allait à pied.
» Car il faut bien vous le dire, et peut-être l'avei-vous remarqué souvent quand vous vous cachiez au fond de la loge de madame Gemeille à l'Opéra : ce n'était pas toijyours des loges élégantes et des stalles de Torchestre que partaient les regards surpris qui semblaient dire :
» — Est-ce bien elle ? Louise en grande dame ! Louise couronnée de diamants !
)) Oui, monsieur, si vous eussiez rencontré Louise à celte époque, sans doute vous lui auriez épargné l'embaiins de toutes ces surprises; car'^lle ne les exciterait ni par ce qu'elle a été ni par ce qu'elle est maintenant.
» En effet, si d'une part elle n'eût point semé dans le monde tant d'intimes souvenirs de sa vie, d*un autre côlé elle n'en eût pas recueilli de si riches résultats. Certes, si Louise n'eût pas eu alors le renom de la plus belle, de la plus folle et de la plus spirituelle de ces femmes dont la meilleure réputation est d'en avoir une détestable, certes le vieux prince de B.... n'aurait pas payé cette beauté, cette folie, cet esprit, d'un hôtel, d'une terre, d'une fortune.
» Peut- être aussi, monsieur, il faut le reçonnsdtie, si vous
eussiez rencontre Louise à cette époque, n*eussiez-yous pas eu pour elle et ne lui eussiez-vous pas inspiré cette vive passion qui vous unit. Louise n'était pas encore la femme qui vous a séduit; çUe n'avait ni celte parfaite élégance de manières et de langage, ni cette dignité gracieuse, ni ces grands airs bienveillants qu'elle a appris dans l'intimité du prince de 6..., le vieillard le plus grand seigneur de la Restauration. Elle ne ressemblait pas à s'y méprendre à la femme la plus distinguée du monde le plus aristocratique, et ce faux diamant ne vous eût pas ébloui au point de se faire désirer par vous comme un trésor véritable.
» De votre côté, vous n'étiez pas non plus ce que vous êtes devenu ; et eussiez-vous été déjà un homme dont le nom a de l'importance et le talent de la popularité, que Louise ne vous eût pas compris. \'ous n'étiez pas dans ses ambitions d'alors. Ce qu'elle voulait à cette époque, c'était l'éclat, la fortune, et avec la fortune l'indépendance: car la chaîne d'or à laquelle elle avait rivé son existence était étroite et lourde. Ce n'est pas qu'elle n'y ait échappé quelquefois, surtout dans les premier; temps, lorsqu'elle était toute pleine encore de cet esprit honteux qui lui ava!. enseigné la trahison comme un acte de force ou d'habileté.
» Jusqu'à présent, monsieur, je vous ai dit le ford de la vie de Louise, mais je vous ai épargné les détails.
» Ces détails, je n'eusse pu les écrire sans y mêlor beaucoup de noms qui se disent trop souvent en vo're présence pour que ce ne fût pas un perpétuel supplice pour vous que de les entendre prononcer, ou qui sont portés par trop de gens de votre connaissance pour que lem* rencontre ne vous devint pas insupportable. Mais celui du héros de la seule aventure que je veuille vous apprendre , vous ne le connaissez pas , et l'asile où il est enfoui aujourd'hui ne le laissera probablement jamais échapper que pour l'iu' scrire ainsi :
ft Victor, aliéné, entré le 20 février 1831, mort le.... »
» Je ne crois pas cependant qu'il soit encore mort. »
» C'était en 1830, la révolution de juillet venait d'avoir lieu. Louise, attachée au prince de B..., détestait cette révolution , non point parce qu'elle partageait les opinions du prince sur les faits et sur les hommes, mais parce qu'en enlevant à monsieur de B... un brillant emploi à la cour, elle lui avait donné une liberté qui augmentait d'autant Tesclavage de Louise.
» Il n'y avait plus d'heures certaines de service où elle fût à l'abri d'une visite imprévue, et les souvenirs qu'elle accordait encore à quelques anciens amis n'offraient plus assez de sécurité pour qu'elle risquât pour eux la riche position que ses anciennes rivales lui enviaient et que cette envie lui rendait si précieuse.
» Il fallait donc subir Vétemelle compagnie du prince, et cette compagnie devenait d'autant plus ennuyeuse, qu'il n'y avait plus désormais entre lui et les quelques amis dont il permettait la société à Louise qu'un même thème de conversation. C'était une déblatération renouvelée sous toutes les formes contre les glorieuses , et surtout contre les héros de juillet* Ces mots héros de juillet faisait entrer le prince de B... dans les rages les plus comiques. La seule vengeance que Louise tirait de l'ennui assidu que lui causait monsieur de B... était de prendre leur parti , et de le pousser à des colères qui lui faisaient quitter sa place.
1» Assurément Louise n'aimait ni n'admirait les hommes qui s'étaient dévoués au triomphe de la liberté publique, mais elle ne pouvait guère les défendre qu'en s'appliquant à trouver toutes les bonnes raisons de justice ou d'enthousiasme qui parlaient en leur faveur. Après les avoir dites par caprice, elle les répéta avec passion, et, comme il arrive souvent^ elle se persuada de ses propres arguments, et finit par croire avec ardeur à une gloire qu'elle avait préconisée par| hasarda
» Il arriva de ceci ce qui devait en arriver : c'est que bientôt les querelles s'aigrirent , et que dans un moment de colère le prince dit à Louise :
» — Certes je ne suis pas homme à pardonner une injure; mais j'ai trop vécu pour ne pas savoir qu'il passe par la tête des femmes les caprices les plus extravagants.
» — Oui, repartit Louise, comme d'aimer son laquais, ainsi que cela arrivait quelquefois aux grandes dames de l'ancienne cour de Louis XV.
» — C'est une sottise de libéraux.
» — Vous me l'avez dit vous-même.
» — C'est possible, répliqua le prTnce avec colère ; eh bien, aujourd'hui encore où l'insolence de la populace a ôté toute liberté aux mœurs des gens du monde, je pardonnerais plutôt à une femme d'aimer son laquais qu'un héros de juillet.
» — Et si j'en aimais un ! dit Louise avec impertinence.
)) Toute la bonne éducation du prince faillit l'abandonner devant cette bravade ; pour la première fois une violence brutale faillit l'emporter, et ce que madame de Staël appelait une colère verte parut sur son visage, qui véritablement sembla prendre celte couleur; mais il triompha de ce premier mouvement, et se contenta de répondre d'ime voix altérée :
V — Si cela vous arrivait, vous apprendriez comment un homme comme moi punit une femme comme vous.
» C'était la* première fois que le prince humiliait Louise de sa position. Louise humiliée ne savait jamais que se révolter avec violence.
y> Était-ce seulement la faute de son caractère ? Non sans doute ; c'était la conséquence de sa vie. Quand une femme ne peut plus relever la tête avec dignité^ il faut qu'elle la courbe avec résignation ou qu'elle la redresse avec effronterie. C'est ce que fit Louise ; il lui parut insolemment plaisant de donner pour rival au prince de B..;
366 SIX MOIS DE COHRESPO^DANCË
un héros de juillet. Ce pouvait être une folie impertinence de plus dans la vie de Louise^ malheureusement ce fut une mauvaise action.
» Depuis ses relations avec le prince de B...^ Louise allait assez souvent chez un bijoutier où elle faisait remonter dans le goût le plus moderne les vieux diamants de feu la princesse de B...
» Avant la révolution de juillet^ elle y avait remarqua un assez beau jeune homme nommé Victor, qui la regardait entrer, demeurer et sortir avec une admiration, un trouble, une anxiété qui ne pouvaient être que de Famour. Cette passion muette qui eût pu ne pas irriter une grande dame, parce qu'elle n*y eût vu qu*un hommage respectueux à sa beauté, déplut à Louise, parce que, malgré sa fortune et ses grands airs, elle n'était pas assez au-dessus de cet amour pour qu'il n'eût pas le droit de parler s'il Tavait osé. Aussi s'était-elle montrée toujours fort peu gracieuse . vis-à-vis de ce jeune homme, qui paraissait chaque jour devenir plus triste et plus silencieux.
» Louise s'était imaginé que sa dignité factice avait commandé cette retenue respectueuse; mais elle ignorait qu'alors même qu'elle eût bien voulu être simple et indifférente vis-à-vis de Victor, cette passion n'eût pas été moins timide. C'est que Victor était dans une j)osition cruelle, et pour son malheur il avait pris cette position au sérieux.
D Enfant abandonné, il avait été élevé dans un hospice, et là, comme tous les infortunés dont il partageait le sort, il avait appris un métier. Sa nature distinguée l'avait poussé à choisir celui où le travail matériel demandait le plus de délicatesse, et il s'était fait bijoutier. Avec le désespoir de n'avoir ni nom ni famille et cependant le désir de compter pour quelque chose dans la société où il entrait, il tra* vailla avec ardeur, il devint l'un des plus habiles ouvrieis et à vingt-cinq ans il était le premier commis d'une des plus riches maisons de bijouterie de Paris. Sobre, modeste,
laborieux, probe, Victor pensi toutes les qualités qui Tont ud placer le nom et la famille qu que la révolution de juillet éc deur. C'était une occasion rare
» Il ne fallait pas, comme <^ tendre au hasard le bonhcui
du danger pour qui en voulait, et Victor se jeta parmi les plus terribles. Ce ne fut pas une gloire sujette àcevtificals que celle qu'il j trouva; il en portait sur lui l'éclatant témoignage, et deux blessures et un bras amputé lui valurent la croix d'honneur en attendant k croix spéciale réscrviîe à ceux qu'une enquête faite avec soin en déclarerait dignes.
» Les premiers effets de^a révolution de juillet avaient été de mettre un freina ta prodigalité du prince de B... et de supprimer par conséquent les visites fréquentes que Louise faisait avant cela à son bijoutier. Elle était venue, à la vérité, mio ou deux fois chez lui, et avait remarqué l'absence de Victor, mais sans en demander le motif; et comme on savait que le commis déplaisait À cette excellente pratique, on ne lui en avait pas parlé.
n Cependant, quelques jours après l'explication trèsvive dont je vous ai parlé plus haut, le prince crut devoir acheter le pardon des rudes paroles qu'il avait prononcées en envoyant un très-riche présent à Louise. Celait quelques diamants de la plus belle eau, montés d'une façon trop vieille pour que Louise ne courût pas chez son bijoutier pour faire ti-ansformer en épis la rose gothique qu'ils représentaient.
s Lorsqu'elle entra, Victor était seul dans le magasin , et Louise resta stupéfaite à l'aspect du riiban rouge qui le décorait et de son bras mutilé. Victor paraissait si pille et si souffrant, que c'eût été, je ne dirai pas trop de cruauté, mais trop de comédie que de ne pas s'informer de ce
qp\ ëÉiHtiiriYë à Yictor. Ce. fut en tremblant et en balbutiant qu*il lui raconta qu*il avait été Tun des plus braves de ces journées oîi il y avait eu tant de braves.
» Je vous l*ai dit, monsieur : à force d*exalter, par esprit de taquinerie^ le mérite des hëmmes'de juillet^ Louise s'était créé pour eux une espèce d'enthousiasme factice. A qui pouvait-elle mieux l'appliquer qu'à celui qui répondait si bien à Tidée qu'elle s'était faite d'un de ces héros, siulout quand ce héros intrépide baissait les yeux devant son regard ?
1» La muette admiration qui suivit de la part de Louise le récit de Victor embarrassa ce jeune homme au point que la sachant liée à un homme dont les opinions étaient si contraires aux siennes^ il s'imagina avoir blessé sa sus< ceptibilité politique.
» — Peut-être, lui dit-il, vous ai-je déplu, madame, en vous parlant de choses que vous ne considérez pv^ sous le même aspect que moi; veuillez m'excuser, et ne pas me laisser craindre que la confiance que vous avez en mon patron en soit altérée.
» — Eh ! pourquoi cette confiance serait-elle altérée, monsieur? lui dit-elle; parce que vous avez montré un courage héroïque?* monsieur, non, je vous jure... ]
» Elle s'arrêta un moment et reprit :
y> — Voici des diamants, je désirerais les faire monter de la forme la plus nouvelle. Je me fie à votive bon goût de ce soin...
» — Je pourrais montrer à madame des parures...
» — Non, je n'ai pas le temps aujourd'hui... Biais si vous pouviez m'en envoyer, ou m'en apporter... vousmême, nous verrions ce qu'il y aurait de mieux à faire.
» Elle sortit; Victor demeura stupéfait de ce changement subit, sans penser à ce qu'il pouvait lui promettre.
» Être aimé de Louise n'étajf pas un bonheur qu'il eiit jamais osé rêver. Et cependant, tout ce que donne un pa-
reil bonheur, Victor devait l'obtenir, mais ce n'était pas de l'amour qu'il devait le recevoir.
» Je suis bien peinée, monsieur, de ce qu'il faut que je vous dise ; mais si le premier mouvement de Louise fut rempli d'une véritable émotion, la réflexion la fît disparaître. Ce ne fut plus le bon et noble Victor qu'elle désira revoir, ce fut le héros de juillet, l'homme qui devait lui servir à braver les menaces du prince de B..., ce fut lui qu'elle reçut, ce fut lui qu'elle attira chez elle, ce fut lui à qui elle se donna
» Mais Louise n'en était plus à faire tovt haut une joyeuse aventure d'une pareille faiblesse,^ ^ ^'ailleurs la passion de Victor était trop ardente, tr " j. Pière poifr qu'elle n'affeclàt pas une passion égale à la sienne. Victor crut être aimé, et alors il osa parler le langage de l'amour. Ce langage fut étrange dans sa bouche, car il fut d'une franchise eiîrayante.
» — Écoutez, disait-il à Louise, je ne suis rien qu'un pauvre enfant abandonné, sans nom, sans familK,* je n'irai nulle part que l'on ne m'en fasse cruellement souvenir; les heureux de ce monde, ceux qui ont un père, une mère, un nom, me repousseront si je veux ra'allier à eux. Eh bien, vous, proscrite comme moi, innocente pcut-êlre comme moi, car l'abandon et la misère sont peut-être votre premier crime, oubliez ce que je suis, j'oublierai ce que vous avez été. Le nom quç je vous donnerai n'est pas celui d'une famille honorée, mais il effacera celui que vous avez porté jusqu'à présent, et si vous n'avez pas à vous en glorifier, vous n'aurez pas à en rougir.
Y> Si aujourd'hui Louise rencontrait encore un homme qui lui tînt ce langage, Louise accepterait, parce qu'elle a maintenant tout ce qu'elle a ambitionné, excepté le nom d'un homme qui la protège. Mais alors, grâce à la prudence de monsieur de B..., elle n'était pas assurée de la fortune qu'elle possède aujourd'hui ; et comme alors
la richesse était la distinction qu*elle ambitionnait le plus^ elle lui sacrifia yict(>r.
» Elle cherclia à Téioigner par des raisons de pixidence, puis ensuilc par des prières^ et enfin un jour qu*il avait osé se présenter chez elle, désespéré, et qu'il y rencontra le. prince de B..., Louise le chassa comme un fou dont elle ne pouvait se débarrasser. Louise ne s'était pas trompée, ce fut bien un fou qu'elle chassa de chez elle, car huit jours après Victor était à Bicêtre.
» Triste destinée commencée à l'hospice des Enfants trouvés et *;jJ finira à l'hospice des fous ! »
Arrivée^ .. fJ^cndroit, Louise s'arrêta; ce n'étaient plus de joyeuses folies, de honteuses intrigues, de grossiers plaisirs mênip. que ce récit lui rappelait; c'était un ciimc, et ce aime elle tremblait qu'un autre ne l'eût commis à son égard ; ei(e tremblait qu'elle ne fût pour Adolphe le jouet dont il parait sa vanité, et que le jour où elle l'embarrasserait, cette vanité ne fût aussi implacable contre elle que l'avait été son ambition contre Victor.
Ce fut donc en tremblant d'un nouveau sentiment qu'elle reprit cette lecture qui touchait à sa fin.
Ce récit continuait ainsi :
(( Je ne sais si, lorsque Louise apprit le malheur de Victor, elle en éprouva quelques remords. Elle n'en était plus à dire à personne les bons ou mauvais sentiments de son âme. La santé du prince de B... s'altérait, et une nouvelle lutte s'était établie entre Louise et de nouveaux adversaires; ces adversaires étaient les héritiers ou plutôt l'héritier et la famille du prince.
T» Que de son vivant monsieur de B... dépensât ses immenses revenus en chevaux ou en maîtresses, c'était un droit que personne ne songeait à lui contester; mais qu'il
dif^posât pai* teslament (l*une partie de ses propriétés en faveur de qui que ce fût^ cela, disaient-ils^ nVtait ni d*un gentilhomme ni d'un horméte homme. Parmi les grandes idées que la nohlesse de France se faisait autrefois de ses devoii*s^ celle en vertu de laquelle la famille deB... élevait cette prétention é{^it peut-être Tune des plus justes et des plus puissantes.
» Toutefois^ quoique notre Code civil ait cru devoir assurer péremptoirement les droits des héritiers contre des dispositions testamentaires spoliatrices, les motifs qui ont dicté cette loi sont loin d'être ceux qui obligeaient autrefois la noblesse. Notre loi a surtout appuyé les droits des enfants sur la présomption d*une affection paternelle qu'un moment de faiblesse pouvait égarer au moment de la mort, et c'est sous ce point de vue moral qu'elle casse le testament qui sort des limites imposées au père de famille.
» Mais il n'en était pas de même jadis du chef d'une maison vis-î-vis de ses successeurs.
» Le possesseur d'un titre et d'une fortune reçus de ses ancêtres en devait, comme gentilhomme^ un compte rigoureux à ses héritiers. Le patrimoine qui servait à maintenir l'éclat d'un grand nom était plutôt un dépôt qu'une propriété, et celui qui le dilapidait d'ime façon quelconque était bien plutôt accusé d'avoir manqué à la probité de sa position et à la dignité de sa race qu'à Taffection naturelle qu'il devait à ses descendants.
» Veuillez m'excuser, monsieur, si j'ai cru devoir vous exposer cette manière de voir de nos vieilles familles ; mais elle seule peut vous expliquer la ténacité de la lutte que Louise eut à soutenir, surtout dans les circonstances particulières où se ti*ouvait le prince de B... 11 n'avait ni enfants ni héritiers directs dont la loi nouvelle eût réservé les droits, il était donc le maiti'e légalement de disposer de sa fortune tout entière.
)) D*un autre côtë^ le seul collatéral qui pût être appelé à recueillir à la fois son titre et sa fortune s*était depuis longtemps aliéné son afTecltoiir ^ïm ne semblait donc devoir l'arrêter dans les dispositions testamentaires qu'il ayait à faire. Mais ce futur héritier^ fort peu soucieux de la tendresse de monsieur de B,„y ne craignait pas d'invoquer hautement ce droit moral dont je vous ai parlé, et monsieur de B...^ sans affection pour cet héritier, sans estime même pour sa personne, n'osa lui contester la validité de ce droit.
» Ce serait peut-être un curieux tableau, monsieur, que celui de la vie misérable de ce grand seigneur si opulent entre un héritier qu'il détestait et qui l'épouvantait sans cesse des obligations d'un grand nom, et une femme qu'il adorait avec la faiblesse d'un vieillard, et à laquelle il ne se sentait pas le courage d'assurer après sa mort une partie de la fortune qu'il lui livrait tout entière de son vivant.
» Je dois tout vous dire, monsieur, parce que les choses les plus mauvaises portent leur moralité avec elles, parce que les plus incroyables sont celles qui ont surtout le plus besoin d'être mises au jour pour l'enseignement de l'humanité : eh bien, monsieur, voici ce qui arriva.
» Pour la première fois, Louise fut vaincue dans cette lutfe; prières, larmes, supplications, menaces d'abandon ou de suicide, rien ne put ébranler la timidité du prince en face du blâme que les siens eussent jeté sur sa mémoire. Nulle de ses propriétés, qui comptaient dans la succession des B... depuis des siècles, ne fut distraite de cet immense héritage.
)) Cependant il fallait une paît à Louise Gerneille; vous allez savoir comment elle se la fit.
)) En moins de six mois le prince de B... abandonna son hôtel, réforma sa maison, se réduisit à la vie d'im bourgeois aisé. Louise elle-même quitta le. luxe de son apparie*
ment et de ses habitudeSy et dès lors tous les revenus de cette énorme fortune s'accumulèrent dans les mains de cette femme. Gela fit scandale, et Tindignation des nobles amis du prince de B... fut sur le point de détruire l'œuvre ^ de Louise avant qu'elle eût porté tous les fruits qu'elle en attendait.
» Elle triompha de celte influence en y arrachant le prince, elle le força à quitter Paris et l'emmena dans une de ses terres, où rien n'arrivait, ni visites, ni lettres, ni conseils.
» A vrai dire, elle trouva un merveilleux auxiliaire dans l'esprit de bouderie qui s'empara du faubourg Saint-Germain, après la révolution de juillet; elle parvint à persuader au prince qu'il ne faisait que donner à ceux de son paili l'exemple d'une opposition qui consistait à garder son argent. Mais comme vous devez le penser, il ne le gardait pas, et Louise trouvait excellent pour elle-même les placements à cinq pour cent, qu'elle montrait au prince comme impolitiques, en ce que de sa part ils eussent témoigné de sa confiance dans la durée du nouveau gouvernement.
» Cependant, l'héritier qui n'avait jamais compté que sur le principal de la fortune du prince, et qui n'avait jamais songé qu'il pût s'augmenter, trouva odieux que les économies qu'il faisait ne lui profitassent pas.
» Il eut la maladresse de le faire savoir à monsieur de B..., et par conséquent à Louise. Gette maladresse lui coûta cher. Les vues de Louise s'étaient arrêtées sur des revenus de cent cinquante mille francs, dont elle et le prince ne dépensaient plus guère que dix mille écus. G'éiait tous les ans un placement de cent vingt mille francs. G'éiait beaucoup ; mais on voulut les disputer à Louise, et ce ne fut plus assez.
» La volonté du prince était irrévocable à l'endroit de ses propriétés. «Elles passeront intactes, disait-il, aux mains de^
36i SIX MOIS DE CORRESPONDANCE
celui qui portera mon titre. » Louise n*enireprit point sur le fond de cette volonté ^ mais elle la commenta admirablement à son profit dans son expression. Sans doute les propriétés de monsieur le prince de B... devaient passer intactes à son futiu* héritier; on n*en distrairait pas un arpent; mais pourquoi cet arpent serait -il riche des bois de haute futaie qui le couvraient? L'hôtel du faubourg Saint-Germain devait sans doute loger Théritier des B»..; mais étaitil certain que cet hôtel dût être garni du riche mobilier qu'il possédait^ à l'exception des portraits de famille?
» Ce commentaire du mot intact réussit à merveiUe^ et en peu de temps les terres se dépouillèrent de leurs bois, la pêche des étangs fut avancée, le mobilier fut vendu, et toutes les sommes qui en provinrent s'ajoutèrent aux sommes déjà considérables des revenus accumulés ; en moins de six ans, cela fit une énorme fortune.
» Certes l'avarice et l'avidité n'étaient pas des vices naturels au cai'actère de Louise, et cependant elle alla aussi loin que possible dans les privations qu'elle imposa an prince pour augmenter sa fortune. Cet acharnement ne vint que de ce besoin de dire tout haut : J'ai voulu cela et je l'ai eu.
» Elle sacrifiait le prince au besoin de triompher ; mais je dois lui rendre cette justice qu'elle se sacrifia autant que lui. Plus de plaisirs, plus de fêtes, plus de parures, plus de succès de beauté, plus d'intrigues même ni folles ni sérieuses. Toutes ses heures, tous ses soins, toutes ses tendresses étaient pour monsieur deB.... Et ne pensez pas que l'espérance de la mort prochaine du prince la soutint dans cette existence misérable.
» Quoique la fortune que Lt)uise avait déjà acquise fût tout ce qu'elle en avait jamais ambitionné, elle n'eôt jamais repris la vie brillante qu'elle aimait, eût-elle dû atteindre la vieillesse dans cette espèce d'exil qu'elle s*était imposé, si le prince eût dû vivre encore de longues années.
Mais si ce n*était plusTargent pour lequel elle luttait^ c'élait sa yanité encore pour laquelle elle vivait dans une position oîi il lui fallait supporter tous les ennuis, toutes les infirmités^ tous les caprices d*un vieillai'd qui obéissait sans doute, mais qui se débattait dans son obéissance.
» Enfin la mort de monsieur de B... vint la délivrer de ce rôle aussi odieux que pénible^ et c'est alors qu'elle reparut à Paris dans tout Téclat d'une beauté reposée, et d'une fortune qu'elle avait appris à gérer admirablement dans sa retraite, en désorganisant celle du prince.
» C'est pendant cette retraite, monsieur, que vous avez obtenu Louise ; l'ennui la livra à une occupation dont vous avez souvent fait les frais.
» La lectui*e des romans à la mode et des vôtres en particulier lui fit' croire à la réalité de ces passions profondes, dévouées, qui, se concentrant sur un moment donné de la vie, l'éclairent d'un si vif éclat qu'elles laissent tout le passé dans l'obscurité la plus profonde. Le rôle de cette reine des courtisanes, qui retrouve dans un amour piu* la virginité de son âme, lui ps^iit le plus séduisant du monde et le seul peut-être qui manquât à la gloire de sa vie. Elle rêva cet amour ; votre rencontre devait le réaliser.
9 II faut , monsieur, que ce rôle ait grandement séduit Louise; elle lui sacrifia le succès le plus inouï et le plus inattendu. ^
D Quelques discussions d'affaires inévitables, malgi*é toutes les précautions de Louise, la suivirent en présence de rhéritier qu'elle avait dépouillé si étrangement.
v — Je lui ai laissé l'habit, disait-elle, mais j'ai vidé les poches.
» Eh bien , Thabit, elle eût pu l'avoir si elle avait voulu. Le nouveau prince de B... subit l'influence de cette femme qui, vous le savez, a de si charmants abandons, des regards si brûlants, des sourires qui vous ouvrent le cœur comme pour y faire pénétrer sa douce et ravissante parole : il aima
366 six tfOIS DE CORRESPONDAt^CE
Louise, il Taima avec passion, avec fureur; il ne fut pas le seul. Mais vous étiez là, monsieur, et sa nouvelle vanité vous préféra.
» Ne pâlissez pas de colère, monsieur, en lisant ce mot ; non, vous ne fûtes pas plus dans Tamour de Louise qu'aucun autre; non, ce sentiment qui seii d*excuse à tant de faiblesses, s1l peut y avoir une excuse à Toubli de toute vertu; non, Tamourne vous a pas plus donné Louise qu'il ne Ta donnée au premier qui la jeta dans cette carrière de vice, pas plus qu*il ne la donna au prince de B..., ou à Victor, ou à un autre; c'est la vanité, la seule vanité. Vous êtes devenu la sienne, monsieur.
» Obtenir seule et sans partage la passion d'un homme qui a fait de l'amoiu* qu'elle inspire à un esprit supérieur un titre de considération pour une femme, être l'unique pensée de celui qui a écrit que
(( La passion d'un noble cœur est un manteau qui couvre » toutes les erreurs du passé. »
» Voilà ce qu'elle a obtenu. Et maintenant, ce qu'elle espère, ce qu'elle veut, ce qu'elle obtiendra, c'est que votre conduite envers elle vienne confirmer solennellement la théorie de vos romans et que mademoiselle Louise Gerneille devienne madame Silas. y>
tt JAMAIS!»
Ce mot était écrit de la main d'Adolphe.
Le manuscrit s'arrêtait à l'endroit où l'auteur anonyme disait si formellement le désir et le but de Louise.
Au désordre de l'écriture, aux trois traits dont ce mol était souligné , on pouvait reconnaître qu'Adolphe l'avait écrit dans un premier mouvement d'indignation, et comme une protcfctation formelle qu'il avait besoin de se faire à lui-même contre une si folle prétention. La violente ëmo-
lion de colère qui saisit Louise à la lectiu'C de ce mot lui lit jeter loin d'elle le manuscrit, sans qu'elle s'aperçût qu'il n'était pas terminé.
— Jamais! jamais! répéta-t-elle; il me méprise cet hom(pe dont tout est faux, même ce qui fait sa gloire ; lui qui après avoir exalté dans ses livres les affections sincères et profondes de Tâme , lui qui , après en avoir fait un monde idéal où les cœurs égarés doivent se retirer, va rire dans une orgie et parmi le choc des verres de l'exaltation fausse qu'il a fait naître.
Il me méprise assez pour écrire JAMAIS au bas de ce manuscrit, lui, Adolphe, qui a voué un culte aux Purifications du repentir, comme il me l'a dit cent fois. Je n'ai donc été pour lui qu'une occasion de montrer qu'il pouvait donner à d'autres la foi qu'il prêchait, mais qu'il n'avait pas, et je serais sa dupe plus longtemps! Non certes; ah ! c'est celui-là qu'il me faut chasser comme un valet, et que je chasserai !
Et, dans un transport de colère furieuse, elle prit ce manuscrit pour le renvoyer à Adolphe, avec une réponse à son mot JAMAIS.
Cette réponse eût été sans doute d'un style bien singulier, car ce n'était plus Louise devenue grande dame qui allait répondre; c'était Louise d'autrefois, Louise qui savait répondre au besoin, dans les soupers des viveurs, le langage de Robert Macaire ; Louise qui allait écrire à la fois un mot à Mathilde pour lui annoncer son départ pour la campagne, et un billet à Arthur pour qu'il voulût bien venir l'y rejoindre ; Louise qui regrettait de n'avoir pas à se vanter à Adolphe de l'avoir trompé, mais qui ne voulait pas lui laisser un instant de plus la pensée qu'elle fût sa dupe.
On ne peut dire jusqu'où le désir d'humilier Adolphe et de lui renvoyer le mépris qu'il témoignait pour elle eût poussé Louise, si elle n'eût apcrçu> au moment d'écrire>
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que le manuscrit portait encore quelques lignes de récriture d'Adolphe. Elle y jeta les yeux et s'arrêta.
L'écriture était posée et calme ; ce n'était plus un premier mouvement d'indignation explicable après une première lecture qui ayait dicté ces quelques lignes. G'étiitle résultat d'un parti pris , d'une réflexion tardive; c'était peut être une rétractation.
Louise l'espéra un moment.
Voici ce qu'elle lut :
« Je ne puis nier que la personne qui a fait cette histoire de Louise n'y ait mis à peu près toute la vérité sous des formes assez convenables. Mais ce n'était pas là résoudre la difQculté annoncée avec tant de présomption en tète de ce manuscrit. Les généralités les plus hideuses^ et je dirai les plus obscènes^ ne sont pas difficiles à dire quand on ne fait que les indiquer. Mais ce qui m'eût paru un véritable tour de force^ c'était de raconter tous les détails- de cette vie de libertinage, de faire pénétrer le lecteur dans ces marches honteux qui ont livré si souvent une femme comme Louise à qui a voulu Tacheter, n fallait, pour atteindre le but, initier le monde honnête qui l'ignore à tout les secrets de ce monde pervers, bas, ignoble, dégoûtant, qu'on voulait lui enseigner, et cela sans soulever le d^oùt ni l'horreur.
» Voilà ce que l'auteur du manuscrit n'a point fait, voilà ce que je ferai un jour, quand j'aurai saisi à travers sa nouvelle pruderie toutes les nuances de saleté que peut renfermer une âme conune celle de Louise.
» Du reste, si l'auteur veut terminer cette nouvdie et que le dénoûment l'embarrasse, je vais le lui donner; le voici :
« Adolphe Silas était im homme qui comprenait trop bien la dignité de son nom pour le sacri6er à une ftniune acquise par la honte et la débauche. Le rêve de Louise une
fois évanoui^ elle regarda autoiir d'elle, et reconnut enfin qu'il est une chose que rien ne peut rendre en ce monde à une femme, c'estla considération qu'elle a perdue. Alors, en fille sage, elle reprit sa vie, renoua de nouvelles intrigues, fit de nouvelles dupes, et continua splendidement la vie de désordre pour laquelle elle était faite.
» Puis, au bout de quelques années, quand sa beauté fut éclipsée et sa fortune ébranlée, elle tomba sous le joug de quelque beau manant qui lui donna des coups de cravache, répousa, la ruina, en mangeant avec d'autres courtisées ce que la courtisane avait amassé, et qui renvoya mourir dans un hôpital. Cet avenir, je le livre aux déve- loppements que voudra lui donner l'auteur de la vie de Louise Gerneille, et je le garantis, parce que je connais encore mieux Louise que celle quia prétendu avoir écrit son histoire.
)) Louise n'a pas la vanité ou plutôt l'orgueil qu'on lui suppose, sans cela je n'oserais affirmer aussi certainement ce qui arrivera ; mais Louise a vécu dans le vice, elle mourra dans le vice. »