‹ Le maître d'école: Diane et LouiseChapitre 9 sur 20 · EDOUARD CORBET A HONORE CIMAISB · texte numérisé non relu

EDOUARD CORBET A HONORE CIMAISB

Mon cher Honoré,

J'ai reçu ta lettre et ton histoire. En vérité , mon bon ami, pour un Paiisien, tu tombes dans la sentimentalité la plus effrayante. Ce ne sont que pleurs *t que grincements de dents, duel^, frères morts, père au désespoir; tout un mélodrame des mieux fournis. J'en ai vu quelques-uns depuis que je suis à Paris, et je n'y ai pas trouvé beaucoup plus de sang et beaucoup plus de larmes que dans ton véridique récit. Ceci nî'a frappé, je te l'avoue, et sans m'ôler mes saines opinions sur ce qu'on doit penser de la liUéith ture des boulevards , je me suis imaginé que peut-êtie il n'y avait pas tant de niaiserie qu'on se Tunagine dan^

ces di-ames stigmatises par la critique soiis le nom de mélodrames.

Du reste, je ne veux pas rester en arrière avec toi en fait de récits ; puisque tu m*as fait l'honneur de me prendre pour ton public, je te rendrai la pareille. Seulement, j'y mets plus de modestie que toi, et je dois déclarer que le récit que je t'envoie m'a été à peu près fait, mot pour mot, comme^ te l'écris. Cependant, je te dois la mise en scène de ce récit, et la voici :

Or je suis allé chez mon banquier, et la première personne que j'y ai rencontrée a été un certain Malintoin que j'ai connu à Laval, plus souvent gris qu'à jeun, mais toujours de sang-froid, et le plus fin renard que je connaisse pour vous mettre sur les bras une mauvaise afl'aire.

Je te narrerai plus tard mon entrevue avec mon patron, bon homme, qui m'a fort bien reçu et très-bien casé; mais ce que je te dois avant tout, c'est mon entrevue avec Malintoin. Je l'avais connu lorsqu'il n'était encore que com*tier de toiles, fort engoncé dans des cravates de couleur qui déteignaient sur ses immenses cols de chemise. Je le^'etrouvai habillé avec une supériorité admirable en ce qu'elle était justement inaperçue. Point de lorgnon dans l'œil, point de gants jaunes; rien qui ne fût acceptable par tout le monde, lorsqu'on le savait courtier de papier. Que de choses j'aurais à t'apprendre, commercialement parlant, sur c^t état! mais je doute que cela t'intéressât beaucoup, et je passe tout de suite à l'incident qui m'a amené à apprendre l'histoire que je te raconte.

Pour renouveler connaissance, et surtout pour m'en faire faire quelques-unes, Malintoin m'invita à souper le soir môme avec quelques-uns de ses amis. C'était che^lui, rue de Provence, à un entre-sol bas et d'une élégance toute féminine. L'heure m'avait paru extraordinaire, c'était à minuit. J'arrivai à minuit un quart ; j'étais le premier, tellement le premier, que Malintoin n'était pas rentré

chez lui. Pendant que j'y étais^ attendant au coin d*im feu trop ardent, j'entendis sonner, et bientôt le groom de Malintoin entra et posa un billet sur la cheminde où »en trouvaient déjà une assez grande quantité. Un billet arrivé à minuit, cela ressemblait assez à une lettre d*excuse, et, comptant malgré moi le nombre de lettres qui se trouvaient sur la tablette de la cheminée, je me laissai aller à supposer que la plupart des convives manqueraient au souper. Presque aussitôt Maliritoin arriva: il ne me dit qu'un mot. « Ah ! te voilà ! » d'un air assez étonné, et ouvrit les lettres.

J'aperçus que beaucoup contenaient des lettres de change, des billets à ordre, et je vis Malintoin les séparer et les trier avec un grand soin ; puis il serra chaque paquet dans un tiroir différent : il venait de terminer ses affaires. Toutefois il n'avait pas ouvert le petit billet venu pendant que j*y étais; il le prit assez négligemment, et sans doute il allait TouYrir lorsqu'on sonna, et bientôt après panu*ent deux femmes.

— Voilà qui est joli ! dit l'une ; eh bien, personne^ et il esf une heiu*e !

Et en disant cela elle défaisait une espèce de sac blanc que j'appris être un bournous ; puis, sortie de Son enveloppe, elle se secoua gracieusement, comme pour épanouir sa toilette. Elle m'apparut comme une charmante fleur du matin quand elle est encore à moitié fermée. Malintoin me la présenta en la nommant Ida. Je saluais avec un magnifique respect lorsque la seconde, qui était re:*tée dans un coin du salon oii|elle se débarrassait d'un grand chàle de cachemire, dit d'une voix grave et qui me fît retourner la tête :

— Cet animal de Walket est encore attablé au cercle à jouer la bouillotte, j'en suis sûre ; il va perdre son argent et il sera bête comme une vieille oie pendant tout le souper.

C'était une figure de reine et une taille de nymphe qui parlait ainsi.

LOUISE 29f»

Mâlintoin me présenta àmadame de Lature. Je saluai trèsrespectueusement. Elle me regarda peu et dit à Mâlintoin:

— Qui avons-nous ?

— Les habitués.

— Ah î fit-elle, en me toisant.

— Employé chez monsieur Jules Fanon, dit Mâlintoin, comme s*il ne s*était pas agi de moi.

Madame de Lature me rendit mon salut, et mademoiselle Ida, qui s'en allait le nez en l'air, visitant les étagères comme pour y choisir un cadeau, revint à Mâlintoin et lui dit, en lui montrant le billet qu'il tenait à la main :

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

— Tiens, dit-il, j'avais oublié !...

— Voyons, dirent les femmes.

Il allait l'ouvrir lorsque de nouveaux convives arrivèrent. Il y avait encore deux femmes, puis quatre jeunes gens ; le dernier venu, gaillard de cinq pieds six pouces, largement taillé, s'arrêta sur la porte, et, jetant un regard dans le $alon, s'écria :

— Ah çà ! il y aura-t-il des feux?

— Bon ! dit la belle Lature, il a perdu; nous allons en roir de drôles.

— Perdu ! dit le monsieur que je soupçonnai être le A^alket, perdu ! nenni, non, pas du tout î encore moins [agné. Or j'ai soif.

— Or tu boiras, lui dit Mâlintoin ; et Adolphe ?

— Voilà trois jours que je ne l'ai pas vu ; il ne viendra as, la Louise l'aura enfermé.

— Pécore ! dit Ida.

— Une vraie carcasse ! dit l'une des princesses dont ignorais le nom.

— Bégueule conune si elle mangeait le bon Dieu tous s jours !

— Dieu fit l'homme à son image, dit le Walket.

300 Sl\ MOIS DE CORRESPONDANCE

— Bête comme une vieille oie, ajouta la belle Lature. Walket passa un napoléon d'une poche dans une autre,

et Malintom lui cria :

— Deux.

— Qu'est-ce qu*il fait là, le vieux oie ? dit Lature.

— Trois, dit Malintoin.

— Qu'est-ce que c'est? fit la princesse; vous me faites peur.

— Rien, dit Walket; je compte le nombre d'oies que tu vas nous débiter ce soir.

— Tu ! fit la dame, est-ce que nous avons gardé les cochons ensemble ?

— Ç^ peut passer pour deux oies, dit Malintoin. C'était une plaisanterie du lieu, l'oie étant le terme de

comparaison dont usait sans cesse madame Lature.

— Voyons, dit Ida, laissez*la tranquille, ou bien elle va pleurer, et ce sera embêtant à mourir.

— Ils m'ont donc insultée ! s'écria madame Lature. Ah ! ah ! ah ! je veux m'en aller.

Et elle se mit à pleurer.

— Walket, tu n'en fais jamais d'autres, dit -Malintoin ; console-la, ou en voilà pour la nuit.

Walket emmena la dame dans un coin et lui fit toutes sortes de singeries qui finirent par la faire rire aux éclats. Pendant ce temps, la conversation reprenait sur le compte de Louise : les femmes l'attaquaient avec d'autant plus d'acharnement que les hommes la défendaient avec plus de chaleur. EnGn, c'était à ne plus s'entendre, lorsqu'on annonça le souper. Ce fut alors que Malintoin ouvrit son fameux billet qu'il jeta au feu sans autre façon. Cependant il avait l'air troublé, mais le souper commença. Ce fut une oi'gie...

Tous les convives avaient donc disparu lorsque Walket. demeuré seul raisonnable, me dit :

— Reste;ç-vous, monsieur ?

Locisfc 301

— Non.

— Si vous voulez, je puis vous reconduire. Où demeurez-vous?

Je lui donnai mon adresse.

Il me fit monter dans sa voiture, et, en passant rue Caumartin, il se mil à dire :

— Pauvre Louise !

— De qui parlez- vous?

— De la plus belle, de la plus charmante fille de mauvaise vie qui ail jamais vécu î

— Il me semble que nous avions à souper quelques beaTix échantillons.

— Ça? me dit-il, allons donc ! Si Malintoin n'était pas le plus fin gaillard de la teiTC, un drôle qui m'escompterait le papier de mon concierge, vous croyez que j'aurais été souper avec des princesses de bas lieu? Mais j'avais besoin de dix mille pour après-demain, et il faut bien faire quelque chose poiu* ses amis.

— Mais quelle est donc cette Louise si maltraitée par ces dames ?

— Demandez-moi plutôt quel était cet ange poursuivi par les coassements de ces reptiles, à la bonne heure; ange tombé, c'est vrai ; mais ange relevé, car c'est l'amour et la fierté qui l'ont tuée.

— Tuée ! elle donc morte?

— Morte depuis hier malin, le billet que Malintoin a lu si paisiblement le lui annonçait. Elle est morte, je rentre chez moi pour m'habiller et aller à son enterrement. Voulez-vous y venir? Vous êtes de province, ce sera une ocsion de voir le Père-Lachaise.

J'acceptai.

A dix heures monsieur Walket vint me prendre; il me mena dans une maison somptueuse: une vingtaine (l'homme^j y étaient, tous jeunes, tous beaux, tous assei tristes; un seul avait l'air désespéré.

302 su MOIS DE GORBESPONDAMCE

— Et Adolphe? dit monsieui* Walket à l*un des assistants.

— Il est parti pour la Suisse.

Je remarquai qu'on m'examinait beaucoup et qu'on parlait bds en me regardant. Walket, qui s'eu aperçut, se mit à' rire d*un manière assez visible.

Je lui en demandai la cause.

— Je vous dirai cela en voiture, me dit-il.

Nous partîmes.

— Vous ne savez pas pourquoi on vous regardait ainsi?

— Non.

— C'est que tous ces hommes ont été plus ou moins les amants de Louise, et que chacun d'eux, connaissant son temps de durée et voyant autour de lui tous les occupants des autres époques, calculait à part soi, ne sachant où vous caser, et se demandait si par hasard vous ne l'aviez pas mante ?

— Marité ! qu'est cela ?

^ — Une expression à moi seul, mais que mes amis veulent bien comprendre; expression détestable, illogique, mais enfm qui a un sens pour moi et dix personnes; je connais de gros livres qui n'en ont pour personne.

— Mais, enfm, quel est ce sens?

— Autrefois Molière appelait cela être cocu. Nos belles dames trouvant le mot impropre, j'ai inventé marité, c'està-dire mis à l'état de mari, voilà tout. Or ces messieurs, qui ne savaient pas que je vous avais amené, ^'iinaginent que vous les avez marités les uns ou les autres.

— 11 vous sera facile de les détromper.

— Pourquoi ça? Louise était bonne fille, et si elle savait tout le bien que ce renom peut vous faire dans le monde où elle n'est plus^ elle vous permettrait de vous en vanter.

— Mais quelle était donc cette Louise ?

Walket se posa dans sa voiture comme un homme qui rêve, et commença le récit suivant :

C'était une étrange femme et ce fut une singulière existence. Du reste, sa vie et sa mort sont peut-être l'exemple le plus extraordinaire que je puisse donner des contrastes que nous présente la nature humaine.

Je ne prétends point toutefois oiTrir Louise comme un type général de Tespèce de femmes à laquelle elle appartenait; je n'en veux point faire non plus une héroïne exceptionnelle parmi ces femmes. Je désire vous raconter tout simplement une chose vraie. Elle peut intéresser comme die peut déplaire ; il me serait impossible de préjuger ce qui en sera.

Louise était ime pauvre fille qui a commencé sa vie par le désordre, qui Ta continuée dans le vice et qu'il Ta finie par un ridicule. Voilà de tristes recommandations à l'intérêt, et je ne sais en vérité si je dois entreprendre ce récit, ilais je vous l'ai promis, je vous le dois : considérez donc [ue c'est une dette que j'acquitte et soyez indulgent, sinon >our moi, du moins pour la pauvre Louise qui n'est plus. Or lundi dernier, comme sept heures venaient de sonler, un homme jeune encore, mais déjà honnêtement hargé d'embonpoint, entra dans une maison de la rue Cau- ]ai*tin.

Cet homme, que j'appellerai Adolphe Silas (je cache seuîment son nom de famille), n'avait au premier aspect rien e remarquable qu'une assez gmnde élégance de toilette ; lais, examiné de pres^ il eût pu embarrasser l'observateur plus perspicace. L'enveloppe ou plutôt le costume àpparnail à la fashion, et à celle du meilleur goût; car l'élé-

gance n'en était ni outrée ni fastueuse. C'était le yêtement d'un homme de la meilleure compagnie ; mais ce vêtement^ bien que porté avec l'aisance d'un homme qui en a l'habi'^ tude, ne l'était pas avec la grâce d'un homme auquel il sied Des membres gros et lourds, un dos voûté, une allure commune et abandonnée, des mains grossières, des pieds épais, tout cela était mal dissimulé par l'élégance de l'habit; il eût donc été permis de croire que cet individu n'était qu'uu rustre enrichi qui avait un excellent valet de chambre.

Une seule chose donnait un démenti à cette supposition et un démenti éclatant, c*était le visage de cet homme.

Il y avait dans ce visage l'élévation du front, Taudace du regard, la distinction du nez, la grâce du sourire ; l'intelligence, la force, la finesbC, rayonnaient dans tous ses traits.

Quel était donc cet homme ?

Si, au lieu d'Adolphe Sila$«, je pouvais l'appeler de son vrai nom, on comprendrait tout de suite cet étrange contraste.

C'est un de ces hommes nés du peuple, dont le père a acquis une médiocre fortune qu'il a employée à donner une éducation libérale à son fils. Au sortir du collège, reu^ tré dans l'atelier de son père, Adolphe y fut siulout blessé de l'ignorance et de la gi'O'ssièreté de langage i car le beau langage était la seule chose d*un autre monde que le sien qu'il eût apprise au collège. La i-udesse des manières et des habitudes ne le choqua que peu ; c'est qu'il n'avait pas rencontré encore de point de comparaison qui pût les lui faire juger. Il se mêla donc volontiers à la vie commune de sa famille, en s'en séparant cependant par ses travaux. Ces travaux furent ardents, assidus, nombreux, et ils lui donnèrent, au bout d'assez longues années^, un nom distingué dans les lettres. Ce nom le conduisit dans la bonne compagnie, où personne n'avait plus de noblesse dans les idées et plus de distinction dans l'esprit, et fù

tout le monde cependant avait Tair mieux né et plus distingué que lui.

Ce fut alors qu'il tenta de devenir physiquement ce qu'il était moralement : il voulut aristocratiser sa personne comme son esprit; mais il était trop tard. En tout ce qui dépendait du bon goût, qui est une des fmesses du bon sens, Adolphe s'était mis au niveau des mieux partagés; il savait se loger, se meubler, se vêtir, il savait vivre comme un homme comme il faut; c'était beaucoup, ce n'était pas assez : l'origine de l'homme et ses premières relations avaient marqué sa personne d'un caractère ineffaçable ; le vulgaire de la nature perçait dans son immobilité, la gaucherie des façons dans son geste ; il ne savait ni se tenir, ni marcher, ni saluer ; il ne savait ni entrer dans un salon ni en sortir ; il essaya de corriger ce défaut par une tenue guindée et une pose théâtrale.

Mais cela ne dura pas longtemps ; Adolphe était un homme de trop d'esprit poiu* remplacer une nature disgracieuse par une sotte prétention, et il préféra un malheur à un ridicule.

Ce malheur, il faut l'avouer pour lui, qui ne l'avouait pas. Adolphe avait souvent entendu faire l'éloge de son talent et de son esprit ; des élégants avaient reconnu volontiers qu'il s'habillait aussi bien que personne ; des artistes s'étaient récriés sur la beauté intelligente de son visage : c'était lui reconnaître beaucoup d'avantages ; quel homme n'en eût été satisfait ? •

£h bien, il y avait un mot qui tuait tout cela pour Adolphe ; ce mot, il l'entendait sans cesse murmurer à son oreille ; ce mot c'était : a C'est dommage qu'il ait l'air si commun ! » Et le plus souvent c'étaient des femmes qui lançaient contre lui cet analhème impitoyable. Adolphe avait l'air commun, il le sentait et il en était malheureux et humilié, mais rien n'y pouvait.

Peut-être trouvera-t-on que c'est trop s'arrêter sur la

mauvaise grâce d'un homme, lorsqu'il s'agit de le peindi^. Mais j*ai bien moins voulu faire un portrait que dire les causes de la position où il se trouvait. En effet, je ne sais si le sentiment trop vif qu'Adolphe éprouva de sa vulgarité fut un ridicule, mais il influa sur sa vie, et particulièrement sur son talent.

Destitué physiquement de ce charme particulier qui tient à une nature exquise et à ce vernis naturel d'élégance que le frottement continuel du beau monde donne à ses habitués, comme le frottement de la main donne à certains meubles un poli dont aucune préparation ne peut égaler la finesse ; destitué, dis-je, en sa personne de ce charme particulier^ Adolphe chercha par-dessus tout à montrer dans ses œuvres qu'il le comprenait à merveille. Aussi, grand faiseur de nouvelles et de romans, il se complut sm* la peinture des mœurs les plus aristocratiques, des sentiments les plus délicats, des passions les plus déliées; il voulut prouver à ce monde si précieux, qui ne lui avait pas donné droit de bourgeoisie, qu'il le connaissait à fond dans la vie de son corps et de son âme; il se retira des salons qui lui avaient été ouverts, et à la place de sa personne, qu'on y trouvait commune, il leur envoya ses livras, qu'on y trouva délicieusement distingués.

Il est toujours sage de fuir un chagrin, mais à la condition de se choisir un abri convenable, et voilà ce qu'Adol'» phe ne sut pas faire. Ces succès d'homme qu'il n'avait pu obtenir dans Un monde aristocratique et élégant, il les chercha dans un autre monde qui a quelques appai^eoces du premier, et qui, si on peut s'exprimer ainsi, lui ressemble dans la rue. En effet, il a de belles femmes admirablement parées, de beaux jeunes gens bien gantés, des Toitures, des chevaux, et jusqu'à des loges à l'Opéra et aux Italiens.

Pour ceux qui ne sont ni Tun ni Tautre, il est difficile de les distinguer; mais si l'on y pénètre, on s'aperçoit que

tout manque au dernier^ derrière cet éclat séduisarrt. Il y a des boudoirs^ mais point de salons ; des intimitds, mais point d'alliances; des fêtes et point de réunions ; il y a beaucoup d'individus, mais poiut de familles; les hommes distingués s*en retirent, lorsqu'ils veulent donner leur nom à une femme, et les femmes n'y ont point de nom.

Lorsque Adolphe entra dans ce monde , il y fut accueilli par acclamation, comme un fleuron de diamant pur qui s'enchâssait à de fausses couronnes; il y réussit, et ces succès le menèrent de conquête en conquête jusqu'à la possession exclusive de Louise Cerneille.

Le triomphe n était pas d'être arrivé; il était d'avoir conservé, en despote unique et absolu, un trône toujours partagé avant lui. Son orgueil en fut longtemps assez étourdi pour qu'il piit sa fausse ivresse pour du bonheur. Mais le temps la dissipa comme toutes celles de notre humaine nature, et le jour dont je parle il en était au déboire de cette coupe de volupté qu'il avait crue intarissable.

Je crois en avoir assez dit pour faire comprendre la scène que j'ai à raconter.

Or, ce lundi fatal, Adolphe entra dans une maison de la rue Caumartin, comme sept heures venaient de sonner. 11 monta au premier et pénétra dans un appartement vaste, $omptueux, mais d'un aspect trisite et inhabité, malgié .^a richesse. Dans Tordre correct d'une vaste salle à manger et de deux salons qui la suivaient, il y avait un je ne sais quoi de solitaire et de vide qui glaçait.

Vous avez quelquefois visité les grands châteaux royaux de^ environs de Paris, comme était autrefois VersailleF, :ornme est encore Fontainebleau; dans celui-ci surtout vous ivez pu remarquer comme tout e^t beau et complet, comme out y représente le séjour d'un roi. Mais si vous voulez )eupler tout cela et vous le représenter dans la vie splenlide que doit animer un si magnifique corps, vous vous criez à votre insu :

— Gela devait être admirable quand la coiir de François 1er ou de Louis XIV y faisait séjour !

C'est qu'alors il y avait assez de grands seigneurs, de grandes fortunes pour tous ces salons royaux, assez de centaines de gentilshommes, de veneurs, de chambellans, d'officiers de toutes charges pour peupler tout ce dédale d'appartements; assez de milliers de valets, assez d'équipages et de chevaux pour encombrer ces vastes écuries et ces immenses communs. Vous cherchez au delà de notre époque constitutionnelle la vie probable de ces magnifiques palais.^

Eh bien, à Taspect de Tappartement que traversait Adolphe, on sentait quelque chose de semblable.

Un piano fermé et couvert d'un tapis gothique inamovible, des lustres chargés de bougies qui ne s'allumaient pas, des dorures enfermées dahs des gazes qu'on n'écartait pas pour s'en servir, pas un fauteuil dérangé pour receT<»r une visite, rien d'oublié sur un meuble, soit un jouet futile qui annonce un enfant, une paire de lunettes à forme antique qui appartient à une' vieille mère, le portefeuille d'un frère ou d'un mari, un panier à tapisserie, mille -objets dont ce n'est pas la place exacte, un peu de désordre même, et même un peu de dégât si l'on veut, enfin ce quelque chose qui annonce que la vie se meut, s'agite dans cette encemle. Tout cela manquait à cet ordre précis, luisant, neuf, glacé.

Ce n'était qu'en arrivant dans la chambre à coucher qu'on sentait battre l'artère de cet appartement : toute la vie était là; les meubles étaient chargés de mille futilités à l'usage d'une femme élégante; des bijoux de prix étaient né(^i— gemment répandus dans des coupes de cristal ou de porcelaine; des volumes de romans étaient ouverts çàet là, des papiers et des journaux de modes étaient jetés su* une table; les sièges y paraissaient affaissés, U y avait une àaxd^ feuse presque vieille, et enfin, dans un coin de cette vaste

chambre^ on voyait un guéridon sur lequel étaient deux couverts.

A peine Adolphe' fut-il entré qu'une femme d'une beauté charmante, et qui Favait accueilli avec un doux sourire, lui dit :

— Je vais faire servir.

— Comment, vous n'avez pas dîné ? dit Adolphe d'un ton impatient.

— Je vous ai attendu.

— Je vous ai cependant dit que je ne pouvais venir, reprit Adolphe en haussant les épaules.

— Vous m'aviez dit que vous ne pouviez me mener à l'Opéra, mais que vous viendriez me voir auparavant. J'ai cru que ce serait comme à l'ordinaire, ou plutôt comme autrefois.

— C'est que je me serai mal expliqué, dit Adolphe d'un ton plus conciliant.

— Ou que j'aurai mal compris, repartit Louise .d'un ton résigné ; car c'est chez Louise Cerneille que nous sommes en ce moment.

La conversation en resta là.

Mais Adolphe s'étant placé en face de Louise, se mit à la contempler.

Elle était d'une beauté singulière. Ses longs cheveux d'un blond paille tombaient à profusion le long de son visage étroit et long, d'épais sourcils blonds et des cils de la même teinte encadraient ses grands yeux d'im bleu pâle et transparent, son nez était admirablement profilé, ses lèvres longues et minces s'ouvraient sur des dents d'un émail ëtincelant, et la blancheur éblouissante de son front pouvait seule faire contraste avec la teinte effacée de sa chevelure; et cependant , avec de pareils traits , ce visage avait une expression d'ardeur extiaordinaire ; au fond de ce regard Lieu et transparent errait un éclair fauve et inquiet; la narine mince et ouverte se serrait et se gonflait à chaque as-

310 su MOIS DE CORRESPONDANCE

piration; un lëger duvet, répandu à fleur de peau, veloutait la blancheur de ce visage d*une teinte plus chaude, et ils*épaississait assez aux deux coins de la lèvre supérieure ' pour s' y dessiner hardiment et y jeter une ombre ferme et brune. ♦

Il y avait dans tout cet ensemble une ardeur et une passion qu'on comprendra peut-être si on veut bien se lappeler que la Vénus Mérétrix des anciens était blonde.

Toutefois, pendant qu'Adolphe contemplait Louise, cette expression habituelle semblait s'être perdue dans une pensée sérieuse qui avait arrêté son regard dans une vague fixité et fienché sa tête avec tristesse. Probablement Adolphe ^eut peur de celle préoccupation, probablement aussi il ne . voulut pas en demander la cause pour ne pas être obligé delà détruire; il se contenta dono de Finten-ompre par le mot le plus indifférent.

— Si je ne partage pas votre dîner, lui dit-il, j'y assisterai. Faites-vous servir.

— C'est inutile, dit Louise vivement, je n'ai pas faim. Puis elle ajouta en regardant attentivement Adolphe :

— Si vous revenez après l'Opéra, nous souperons. Adolphe ne répondit pas.

— Reviendrez-vous? dit-elle avec une impatience mal contenue.

— Je n'y vois aucun obstacle, dit Adolphe après quelque hésitation.

— Ni aucun attrait, reprit Louise amèrement.

La légère contraction d'impatience qui parut sur le visage d'Adolphe sembla prouver que ce reproche fait à sa froideur n'était pas le premier qu'il eût à subir. Cependant il sembla ne pas le comprendre.

— Je comptais travailler toute la nuit, dit-il.

Louise ne répondit pas, mais sa main, appuyée avec force sur le bras de son fauteuil, en fit grincer la soie sous ses ongles crispés par un violent mouvement nerveux; elle se

LOUISE 3il

leva soudainement^ et^ jetant les bras au ciel, eUe poussa une sourde exclamation. *

— Louise ! Louise 1 s'écria Adolphe en s'élançant près d'elle.

— Eh bien , quoi ? lui repartit-elle en se tournant tout à coup et en se reculant de lui. Qu'avez-vous? qu'est-ce qui vous prend ?

Adolphe se remit à sa place, mais il était pâle de colère.

Il y avait tout un drame dans ce silence que ces deux personnes s'imposaient. D'un côté, un cœur plein de reproches et de désespoir, mais qui ne voulait pas les faire éclater pour se donner l'avantage d'une haute résignation ; de l'autre, un homme qui devinait ces reproches et ce désespoir silencieux et qu'ils irritaient comme s'ils eussent parlé; qulïs irritaient bien plus, car il éprouvait le dépit de n'y point pouvoir répondre puisqu'ils se taisaient.

Ce silence fut long ; il donna à Louise et à Adolphe le temps de se calmer ou plutôt de se mieux contenir, et Louise la première repTit la conversation.

— A quelle heure allez-vous à l'Opéra?

. — On commence à huit heures.

— Vous n avez pas de temps à perdre.

— Je n'en perds jamais près de vous.

Louise reçut ce madrigal comme il avait été dit; elle fit une légère inclination de remercîment moqueur.

— Vous avez déjà été à la répétition générale, repritelle.

— Vous savez bien que vous n'avez pas voulu y venir.

— C'est que je comptais assister à la première représentation. Mais vous ne l'avez pas voulu.

— Vous savez bien que je n'ai pu avoir de loge.

— Ce n'est pas de cela que je veux vous pai 1er. Mais vous m'avez empêchée d'accepter les places que madame de Sainte-Forest m'offrait dans la sienn».

— Ah! madame de Sainte-Forest ! dit Adolphe avec une expression de mépris.

Malgré le ton d* Adolphe en prononçant ce mot^ Louise n*en parut point blessée^ et ceci était encore un des secrets de la position de ces deux personnes; au contraire elle s*empressa d'ajouter :

— Vous devez me rendre cette justice, que je n'ai point fait la moindi*e observation lorsque vous m*ayez montré le désir de me voir refuser Tinvitation de Mathilde.

— Vous avez dû en comprendre toute Finconvenance : madame de Sainte-Forest est une femme...

Louise n*était point irritée, mais elle était devenue triste; elle interrompit doucement Adolphe.

— Ne parlofhs pas de cela. Mathilde est mon amie, et je n*ai pas à juger sa conduite.

Louise essuya quelques larmes et ajouta :

— Allez à rOpéra, mon ami... Allez, et si vous le pouvez, revenez me voir... Je vous attendrai...

— Et je i*eviendrai assurément, dit Adolphe ravi d'avoir vu se dissiper en quelques pleurs Forage qui grondait au commencement de cette enti^vue ; je reviendrai, car, je vous le jure, si je n'étais pas forcé absolument d'assister à cette représentation , je préférerais rester près de vous.

— Si vous emportez le regret de me quitter, Adolj^e, je vous verrai partir presque avec plaisir. Ce n'est pas toutes vos heures que je vous demande, mais tout votre cœur; et si je puis croire qu'il est avec moi, même pendant votre sd>sence, j'aurai tout ce que je veux.

— En doutez- vous?

— Non , allez, adieu; je veux que vous ne perdiez rien de cette représentation pour que vous me la racontiez ce soir.

— A ce soir, dit Adolphe en déposant un baiser sur !e front de Louise ; et ite se séparèrent.

Il n*y avait pas un quart d'heure qu* Adolphe était parti que Louise entendit sonner chez elle et qu'on lui annonça presque aussitôt madame de Sainte-Forest. Celle-ci entra en grande toilette^ couronnée de diamants et un bouquet à la main. «

— Tu n'es pas à l'Opéra ? lui dit Louise.

— J'en viens.

— Que t'est-il donc arrivé ?

— La représentation n'a pas lieu, et je ne l'ai su qu'en descendant de voiture. C'est la faute de monsieur de Clampo, qui ne s'informe jamais de rien.

— Mais il paraît que personne ne l'a su; car Adolphe sort d'ici pour s'y rendre.

— Tant mieux ! je suis ravie de te trouver seule, dit Maihilde en s'asseyant d'un air décidé et comme pour une explication.

— Probablement il va revenir sur-le-champ, repartit Louise d*un ton embarrassé et inquiet.

— Raison de plus, fit Mathilde, pour que |e profite de son absence afin de te dire ce que j'ai sur le cœur contre lui.

— Contre lui ?

— Oui, contre lui, dit Mathilde. D'abord, imagine-toi bien que je ne t'en veux pas. Voilà dix ans que je te connais et que je te connais pour la tête la plus exaltée et le cœur le plus faible de la terre. Tu as refusé de venir dans ma loge parce que Adolphe Fa voulu.

— Un spectacle n'est pas pour moi un plaisir assez vif pour que je ne le lui sacrifie pas.

— L'excuse est drôle, dit Mathilde en haussant les épaules. Ce n'est donc, à ton compte, qu'une première représentation que tu lui as sacrifiée? Eh bien, moi, il me >emble que c'est mieux que cela : c'est d'abord moi, qui ;uis ta seule amie ; c'est ensuite ta liberté, ta réputation.

— Ma réputation, dit Louise amèrement ; il me semble

au contraire que je ne puis prétendre à la rétablir que par une conduite...

— Ma chère enfdni^ dit Matliiidc en l'interrompant d'un air de supériorité décidée, tii fais de la fausse poésie. Ta prétends jouer le rôle de Madeleine repentante ; c*est un beau rôle^ mais tu t*y prends mal, il est plus difficile à remplir que tu ne penses.

Je Tais te dire les moyens d'y airoir du succès.

Vends tes meubles, ton équipage, tes bijoux, tes rentes sur l'État, fais don de tout cela à un hospice et fais-toi sœur de charité. Alors il est possible que tu rétablisses ta réputation, comme tu dis, ou plutôt que tu te fasses une réputation toute nouvelle. Mais faire ce que tu fais, c'e^t mettre de l'ennui et du ridicule dans ta vie au lieu de plaisir et de succès, mais ce n'est pas en changer.

C'est du moins ce qu'en pense le monde^ si le monde veut bien encore penser à toi.

Louise parut cniellemeut atteinte de ces paroles^ mais elle répondit avec une fausse exaltation :

— Je m'occupe fort peu de ce qu'on dit de moi ; j'ai résumé toute ma vie en une seule pensée, en une seule espérance. Adolphe me comprend, c'est assez pour moi.

— Il est bien juste qu'il te comprenne, puisqu'il t'a faite ce que tues. Je le comprends très-bien aussi, lui... 11 t'a rencontrée jeune, belle, brillante, disputée par les plus beaux, les plus aimables,* il s'est mis sur les rangs; et comme il n'avait ni assez de fortune, ni assez de beauté, ni assez d'amabilité pom* lutter avec ses rivaux, il a pris un autre chemin. Il a jugé que tu avais une imagination asseï folle pour croire à la réalité de toutes ses inventions romanesques, et alors il t'a créé un rôle : — « Oh ! Luuise. t'a-t-il dit, continua Mathilde en prenant un ton de vaéiv pée dramatique; oh ! Louise, l'amour profond et chaste est un vœu qui purifie toutes choses ; c'est un abri où TaoK se retire des erreurs du pas^é. Oh ! qu'il serait fier ceii i

qui vous inspirerait un amour pareil! un amour qui vous arracherait à ce monde dont le contact a sali la pureté de cette âme si sainte ! qui vous dégagerait de ces honteux liens pour vous déposer blanche' et pure, ange relevé, dans un sanctuaire désormais sacré; qu^il serait heureux!,.. »

— Mathilde... Mathilde ! s'écria Louise avec impatience.

— Ldisse-moi donc tranquille, reprit celle-ci de son ton naturel et décidé; il me semble que je Fentends ou que je lis un de ses méchants romans.

— Mathilde !... s'écria encore Louise.

— Mon Dieu! ne te fâche pas. Ils sont excellents si tu veux, mais excellents à lire, et non pas à mettre en action comme tu fais*

— Mathilde, reprit Louise avec impatience, ne parlons pas de cela : je fais ce qui me plsdt, comme tu fais ce que tu veux; je ne te blâme pas ; épargne-moi donc tes sermons.

— Soit, dit Mathilde ; n'en parlons plus, j'ai tort. Tu es heureuse, donc tu as raison.

Louise ne répondit pas, et Mathilde se leva pour sortir.

— Adieu, mon enfant, ajouta-t elle. Adolphe va sans doute revenir ; il me déteste, je ne l'aime pas; nous n'avons aucun intérêt à nous rencontrer.

— Adieu donc, lui dit Louise tristement ; quand te reverrai-je?

— Moi ! reprit Mathilde d'un air fort étonné, je ne sais. Et puis, vois- lu, c'est tout à fait inutile; quand je viens, je te dis des choses qui te font de la peine , tes réponses m'en font aussi. Nous nous re verrons plus tard, quand tu >eras revenue de cette lubie qui te tient.

— Nous ne nous reverrons donc jamais! dit Louise fièrenent.

— Hum! fit Mathilde, ce sera plus tôt que tu ne >enses.

— Jamais! s'écria Louise^ jamais r Je ne quitterai jamais Adolphe ; et s'il me trompait...

— Eh bien , dit Mathilde en la regardant avec attention^ s'il te trompait^ que fertis-tu ?

— Je...

Louise n'acheva pas; mais le regard qu'elle adressa au ciel avait une expression si résolue^ qu'elle épouvanta Mathilde et sembla arrêter une confidence qu'elle était près de lui faire.» Alors elle ajouta en s'approchant d'elle :

— Allons, voyons^ Louise^ ne te monte pas la tète comme ça. Viens passer la soirée chez moi. Nous aurons du monde.

— Je te remercie^ fit Louise. Adolphe va revenir.

— Mais il n'est pas revenu^ et il a eu le temps de faire dix fois le chemin d'ici à l'Opéra et de l'Opéra ici.

Louise jeta un coup d'œil sur la pendule. Mathilde avait raison. Louise ne répondit pas^ elle parut un moment incertaine.

— Je veux que tu viennes, dit Mathilde- avec une insistance où il y avait un véritable intérêt. Adolphe sait que tu ne comptes pas sur lui avant minuit, il aura profité de sa soirée pour faire quelques visites; il ne viendra pas.

— 11 viendra.

— Je te dis que je suis sûre qu'il ne viendra pas, répondit Mathilde étourdi ment.

— Tu sais donc oii il est allé? lui dit Louise en la regardant en face.

— Gomment veux-tu que je le sache? repartit Mathilde embarrassée; mais quand même il reviendrait... laisse-lui un mot, il pourra venir nous retrouver.

— C'est impossible, dit Louise, je l'attendrai... il faut que je l'attende.

— Alors, nra foi, repartit Mathilde, à la gîràce de Dieu! j

— Que veux-tu dire? '

LOUISE ^il

' — Rien^ ah! rien, si ce n*est que tu es tout à fait folle. Adieu.

— Tu t'en vas?

— Oui, on m'attend en bas dans ime voiture.

— Qui donc, monsieur de Campo ?

— Lui et monsieur de la Fresnois.

— Arthur! s'écria vivement Louise.

— Héias, oui, dit Mathiide, ce pauvre Arthur. En voilà un qui t'aimait et qui t'aime encore. Celui-là ne craignait pas de se compromettre en t'accompagnant partout ; pom* toi il s'est brouillé avec sa famille ; il s'est fait déshériter de cinquante mille livrer de rente pai* son oncle le chanoine ; ce que tu voulais, il le voulait ; si jamais un homme fut l'esclave d'une femme, celui-là a été le tien; un beau et bon jeune homme qui t'aimait comme tu n'as jamais été aiméû !

— C'est vrai ! dit Louise tristement.

— Et envers qui tu n'as pas été bonne, toi !

— C'est vrai ! répéta Louise avec une larme ; je l'ai traité bien durement. Par vanité je lui ai fait quitter sa carrière, perdre ses protecteurs, s'aliéner sa famille, et puis je l'ai abandonné pour un autre. Et que fait-il maintenant ?

— Mais il s'obstine à t'aimer. ' '

— (1 m'aime encore ?

— Oui, oui, fit Mathiide; mais ce n'est pas sans te maudire, sans te souhaiter de soutfrir tout ce qu'il souffre, sans espérer qu'un jour arrivera où tu chercheras cet amour fantastique que tu lui as préféré et où ta ne le trouveras plus ; sans espérer que ton tour arrivera de demander sans obtenir, d'attendre sans qu'on vienne, d'avoir sacrifié tes relations, tes amis, ta vie, à un homme dont la vanité, satisfaite de ce triomphe, se lassera des devoirs qu'il lui im^ pose. C'est que, vois-tu, c'est une grande sottise en amour de vouloir être tout pour quelqu'un; tu en sais quelque chose.

Tu l*as essayé pour Arthur : tu lui as fait rompre toutes ses relations, tu Tas détourné de ses habitudes, de ses travaux ; et puis^ quand il a été tout \ toi, toujours et partout, ' tu as compris que c'était une tâche bien dure que de remplacer dans la vie d*un homme tout ce qui Toccupe d*ordinaire. Et peut-être, si tu réfléchissais, ponserais-tu que cette tâche n'est pas moins pesante pour T homme cpû aurait ainsi isolé une femme ; 11 peut s'en fatiguer, et ce que tu as fait, il peut le faire.

Louise prit les mains de Mathilde, et la regardant avec résolution, elle s'écria :

— Que ^ais-tu d'Adolphe ?

— Rien, te dis-je, rien. Je parle en général. Mais je crois que si tu faisais comprendre à Adolphe, en s'oilant ce soir, que tu peux te passer de lui, tu y gagnerais doublement.

— Et en quoi?

— D'abord, en prenant plus de liberté, tu lui en donnerais un peu. Je lui dois cette justice de dire que pour toi il néglige beaucoup de relations, qu'il manque à beaucoup de convenances. 11 le fait de bonne grâce ; mais il ne le fait pas sans le sentir, sans en être souvent contrarié.

Ensuite, tu sais cette éternelle vérité de l'amour, qu'on tient surtout à ce 'qui menace de nous échapper; et si Adolphe te voyait reprendre tes habitudes...

— Je ne ferai jamais avec lui de cette vulgaire coquetterie.

— Si ce n'est par coquetterie, tâche que ce soit par raison. Je te l'ai dit : une femme, si belle» si aimée qu'elle soit, ne tierit pas lieu de tout à un homme ; il est possible qu'il le croie, mais il s'aperçoit bientôt qu'il s*est trompée et alors....

— Oue sais-tu d'Adolphe ? s'écria Louise de nouveau.

— Je te dis que je ne sais rien et qu il n'y a rien ; mais je voudrais t'arracher pai' un moyen ou par un autre à la vie que lu mènes. Elle est mortelle, Louise ; tu changes.

tu vieillis. Je te connais : tes journées se passent à te livrer à tes imaginations folles que chaque soir vient détruire.

Quand tu l'attends seule chez toi sans rien qui te distraie, tu bâtis des romans, tu fais des suppositions, tu rêves des ti'ansports impossibles ou tu t'abandonnes à des soupçons injustes. Puis quand il arrive, il se trouve que tu Tes trompée dans tes craintes aussi bien que dans tes espérances. C'est un homme épris d'un amour fort calme que tu trouves devant toi, qui s'étonne des transports que tu lui montres ou qjxi s'irrite des soupçons que lu lui fais voir.' Comme tu vis dans un monde imaginaire et qu'il est demeuré néce^~ ' sairement dans la vie positive, vous n'êtes presque jamais d'accord.

Tu reconnais ton erreur, mais elle te coûte toujours; car tu souffres des illusions fausses que tu perds quand il faut les abandonner, et lu as souffert des faux soupçons que tu as eus, alors même qu'on les détruit. Voilà pourtant ton histoire de tous les jours; car si chaque soir tu jures d'être plus sage le lendemain, le lendemain tu es également folle.... Et peut-il en être autremeut dans cette solitude inoccupée que tu l'es faite?

On a dit beaucoup que l'oisiveté mène au vice; c'est vrai, mais parce que le vice est une occupation extérieure; mais l'oisiveté qui trouve son aliment en elle-même, celle-là mène à la folie ou a\i malheur.

En ce moment Mathilde parlait avec une gravité tendre et en serrant les mains à Louise.

Pourquoi me dis-tu tout cela, Mathilde? répondit

Louise.

Parce que lu me fais peur, vois-tu; parce que... Je

ne puis l'expliquer cela.... Voyons, veux-tu venir ce soir ?

— Non, Mathilde, non, répondit Louise avec douceui"^ je ne suis pas habillée, dailleurs il est lard déjà...

*— Eh bien, promets-moi une chose. Je pars demain pour la campagne; viens-y passer huit joursi.. quatre...

320 SIX MOIS DE COKRËSPONDAnCE

un... s*il ne te donne qu'un jour... Mais viens demain... J'ai une confidence à te faire.

— A moi? dit Louise alarmée.

— A toi... Mais une confidence qui me regarde, et sur laquelle je veux avoir ton avis...

— Ne peux-tu me la dire tout de suite ?

— Ah ! cela demande plus de temps que j'en en ai. Seulement, pom- te faire sentir toute l'importance de cette confidence, je t'en dirai un seul mot... On veut me marier.

— Toi?

— Oui, moi.

— Et monsieur de Campo ?

— Et si c'était lui?

— Lui ?

— Oui, lui !

— Lui ! rc^péta Louise en baissant la tête.

— Oui, lui ! dit tout bas Mathilde... Mais, vois-tu, je ne suis pas très-décidée... C'est très-beau d'être marquise de Campo... mais ce n'est pas amusant. Du reste, nous causerons de tout cela demain ; car tu viendras, n'est-ce pas?

-' Oui, j'irai, repartit Louise. Adieu.

— Adieu.

Et Mathilde était à peine sortie que Louise répétait avec une espèce de désespoir :

— Elle, marquise de Campo !... ellel... EtmoL.. Elle releva la tête, regarda la pendule :

— Dix heures ! et il n'est pas revenu !

Dix heures avaient sonné, et Adolphe n'était pas de retour.

Ce prétendu regret de quitter Louise n'était donc quun

mensonge.

Qu'avait-il fait de sa soirée?

Sous l'influence des paroles de Mathilde, les supposition^ de Louise prirent une direction d'abord asse^ calnie« Elle

voulut se persuader qu^il n'avait fait que saisir Toccasion de satisfaire à des devoirs impérieux qu'il avait négliges depuis longtemps. Prudente contre elle-même, Louise s'arrêta et s'enferma pour ainsi dire dans cette idée comme dans un abri ; elle ne voulait pas en sortir, car au delà de cette supposition elle sentait gronder un orage qui pouvait l'égarer et la perdre.

Longtemps elle fut forte contre toutes les tentations de sa pensée; elle ne fit pas de ces romans imaginaires que Mathilde lui avait reprochés et qui la trompaient sans cesse.

C'est le voyageur haletant de soif et de faim et ignorant la route qui doit le conduire à la maison qu'il cherche; surpris par la nuit dans une montagne coupée de précipices, lorsque la pluie et la foudre s'amassent sur sa tête, il trouve une masure ouverte et s'y cache. Malgi'é le besoin qui le poursuit, il se résout à attendre le retour de la lumière pour connaître son chemin. 11 garde longtemps sa résolution ; mais qu'il se hasarde à jeter les yeux au dehors, une fausse lueur passe devant lui, il croit reconnaître le but de son voyage, il met un pied hors de sa retraite, il fait quelques pas avec crainte, quelques autres encore, il avance jusqu'à ce qu'il s'aperçoive qu'il s'est trompé.

Mais déjà la foudre est déchaînée, et il ne peut plus regagner l'asile qu'il a quitté; alors il marche au hasard, se laissant guider par les fausses clartés des éclairs qui lui semblent une lumière protectrice, par les gémissements de la tempête qu'il écoute comme des voix qui l'appellent ; alors il va se heurtant, se brisant aux angles des rochei-s, se déchirant aux ronces des chemins : il commence une course aveugle et insensée à travers tous ces précipices qu'il redoutait un instant auparavant. Quelquefois il y périt ; d'autres fois, rassemblant toutes ses forces pour une lutte d-ésespérée, il atteint ainsi le jour.

Mais si, lorsque paraît celte lumière oui doit lui mon-

trer Fasile où il espère se reposer, il voit qu'elle n'éclaire qu'un morne désert sans issue, où rien ne peut le guider et le secourir, alors, encore plus épuisé d'espérance que de force, il use le dernier reste de sa vie à prévenir la lenteur de l'agonie qui le menace, alors il se tue.

Autant qu'une action physique peut expliquer une action morale, ce fut là ce qui arriva à Louise.

CSomme je l'ai dit, elle essaya longtemps la supposition que des devoirs impérieux avaient empêché Adolphe de rentrer près d'elle. Peut-être si, comme le lui reprochait Mathilde, Louise n'eût pas vécu dans une solitude qui la livrait sans défense à elle-même; peut-être, si elle eût eu à sa portée une occupation ou une distraction, sa pensée s'y fût attachée de manière à ne pas s'en détourner; mais Louise n'avait pas voulu suivre Mathilde, et rien chez elle ne pouvait lui apporter la distraction qu'elle n'avait pas été chercher au dehors.

Ce fut donc vainement qu'elle tenta de se satisfaire de la raison qu'elle donnait à l'absente d'Adolphe; une réflexion l'en fit sortir; elle se dit :

« Mais ces prétendus devoirs que je lui suppose et auxquels il me préfère n'étaient donc pas bien impérieux, puisqu'il leur préférait le plaisir d'un spectacle !

A quelle place suis-je donc en son cœur ou en son esprit ? ses plaisirs d'abord, ses devoirs ensuite, et moi après ses plaisirs et ses devoirs !

Et d'ailleurs, quels sont:ils ses devoirs ? Assez restreints pour qu'il ait pu y satisfaire sans me laisser seule ; car * cette solitude, qui me l'a faite ? c'est lui.

J'ai tout sacrifié aux exigences de son amour, et maintenant... mais cet amour, l'ai-je encore? Serait-il fatigué du dévouement d'un cœur qui a tout voulu recevoir de lui ? Mathilde aurait elle raison? Oh \ elle a raison, ce n'e^t pas pour rien qu'elle est venue ce soir, ce n'est pas sans intention qu'elle m'a dit que c'était folie que l'espoir d'être toute

la pensée d'un homme. Adolphe s'ennuie près de moi... Il s'ennuie ; et, en fait d'amour, de l'ennui à l'abandon il n'y a qu'un pas.

Moi, abandonnée, délaissée par Adolphe, parce que je ne puis lui suffire ! Mais lui, il a bien voulu être tout pour moi! Mais il a donc oublié que je suis ce qu'il a voulu; que cette existence solitaire qui le fatigue, il me l'a deman* dée comme le gage d'un amour qui ne devait avoir d'autre espérance que le sien! Et moi je l'ai cru, moi j'ai tout accepté, je me suis fait un bonheur de tous mes sacrifices ; et voilà déjà que les siens lui pèsent et lui coûtent. Je ne puis donc être pour lui ce qu'il est pour moi, je ne puis prétendre à recevoir ce que je donne !...

Ce qui a été la vérité de* ma vie n'a été pour lui qu'une erreur ou qu'un jeu de quelques mois. Lui, et lui seul, c'était toute mon ambition ! Moi, je compte à peine dans la sienne. Et si cela est vrai, à quoi m'a-t-il réduite? J'étais heureuse , adorée !... à quels titres ?... n'importe, je l'étais.

Il est venu me faire honte de mes succès, de mes plaisirs, de mes passions ; il m'a arraché à tout cela ; il a plus fait encore, il m'a forcée à regarder le passé avec;: mépris, et à témoigner ce mépris à celles qui ne faisaient que suivre une voie que j'ai si longtemps parcourue ; il m'a forcée, moi Louise, moi, à me détourner de leur amitié comme d'un contact impur ! Et je l'ai fait. Pourquoi? pour un amour que je n'ai pas même obtenu.

Oh ! qu'elles auront bien le droit à leur tour de se venger !... Elles riront de moi !... Oh I non, cette humiliation^ je né la subirai pas... Je ne reparaîtrai jamais dans ce monde qu'il m'a fait quitter. Jamais!...

Mais où aller alors? car il m'a trompée en tout. A son dire, ne devais je pas voir un autre monde me tenir compte de ma retraite, et celui-ci ne devait-il pas un jour s'ouvrir devant moi?

Qu'en ai-je obtenu? rien.

Qu'en a-l-il obtenu pour moi? rien.

Et lorsque je reste entre un asile qu*ii m*a obligée à fermer derrière moi et une barrière qu'il n*a ni la force ni le pouvoir de me faire franchir^ il me laisse seule pour aller... où?... où est-il allé? Dans ce monde qui m'est interdit, et qui lui fait peut-être un malbeur de notre amour^ qui pcut-'être lui en fait un ridicule!

Ah ! folle que je suis, ne dçvais-je pas m'y attendre, et puis-je en douter ? Je fais plus que de le fatiguer, je le déconsidère. .Ce n'est pas seulement de l'ennui^ c'est du dédain, du mépris que je lui inspire, et s'il revient, s'il daigne revenir, ce sera un reste de justice, un commencement de pitié qui le ramènera. Oh ! si je le savais !... »

Et à ce moment Louise, seule et demeurée immobile pendant tout le temps que sa pensée errait ainsi, jeta tout à coup vers le ciel ce même regard qui avait épou?anté Mathilde, et qui semblait se tomner vers un refuge dont elle était assurée. Mais à ce moment aussi le bruit de la sonnette de son appartement lui annonça le retour d'Adolphe.

Dans la crainte d'être surprise dans le désordre d'idées auquel elle s'était abandonnée, elle s'enfuit jusqu'au food d'un boudoir assez reculé pour se donner le temps de se remettre et pour accueillir Adolphe de manière à pouvoir observer sa tenue, son air, son abord, ses excuses. Mais après quelques moments d'attente, au lieu de la voix d'Adolphe, eUe entendit celle de Fanny, sa femme de chambre, fort surprise de ne pas la trouver dans sa cbam- •bre à coucher.

Louise rentra, et Fanny lui remit un billet.

— Voici, lui dit-elle, une lettre que le domestique de monsieur Silas vient d'apporter.

Louise la reçut en tremblant et la pâleur sur le visage.

— Madame a-t-elle besoin de moi pour se coucher? lui dit la femme de chambre d'un air accablé de sonuneil.

— Non, allez vous coucher. Je n'ai besoin de personne, lui répondit samsdtresse... Attendez, reprit-elle en ouvrant la lettre. Peut-être, pensa-t-elle, m'annonce- t-il qu'il viendra plus tard. Elle lut :

« La pièce nouvelle a fini très-tard. 11 est minuit; je rentre de l'Opéra, où j'ai été pris à la gorge et où il m'a absolument fallu promettre pour demain le travail dont je vous avais parlé. Je passerai donc la nuit à le faire.

)) Pardonnez-moi d'avoir à donner mes heures à d'autres qu'à vous.

y> Demain matin j'irai vous voir. »

Louise avait lu toute la lettre ; mais le premier mot avait suffi pour l'anéantir. « La pièce nouvelle a fini fort tard. » 11 n'était donc pas allé à l'Opéra, puisqu'il ignorait que la représentation n'avait pas eu lieu. Il ne devait donc pas y aller, comme il le prétendait; et lorsque qu'il avait défendu à Louise d'accepter des places dans la loge de Mathilde, ce n'était donc pas pour la fausse dignité qu'il exigeait d'elle qu'il lui avait ordonné ce refus. C'était pour la fuir, pour la tromper, pour la trahir sans doute !

L'idée d'une trahison n'était pas entrée jusque-là dans le cœur de Louise. Se croire sacrifiée au monde, à ses exigences, à de l'ambition, à des plaisirs même, c'était une afireuse supposition; mais être sacrifiée à une rivale, qu'une autre fût pour Adolphe ce qu'elle n'était déjà plus pour lui, oh ! c'en était trop !

Lutter contre le monde, contre les familles, contre les devoirs et être vaincue, le cœur en peut souffrir, mais l'orgueil n'en est pas humilié. On est vaincu, mais les armes n'étaient pas égales : une femme seule contre tant d'ennemis, il fallait bien succomber. D'ailleurs, ces abstractions devant lesquelles on a cédé, elles ne sont pas vivantes, elles n*ont pas un corps ^ un visage, ime voix, qui vous les

montre, qui vous les fassent reconnaître et a^ec lesqueb elles vous bravent et vous raillent.

Mais une rivale, une femme contre une femme ! et recon. naître sa défaite sans Tavoir prévue, sans avoir lutté ! avoir, pour ainsi dire, assuré ce triomphe par Tabandon du champ de bataille! Et cette femme, qui était-elle? Sans doute une de celles qui jadis avaient été si dédaigneuses pour Adolphe, et qui, maintenant que Vamour de Louise Tavait rehaussé à leurs yeux, venait le lui arracher.

Car elle savait mieux que personne que le premier attrait d'un homme, pour beaucoup de femmes, c'est la valeur de la femme qu'il aime. En fait d'aventures amoureuses, c'est le premier succès qui est difficile. Une fois celui-là obtenu, les autres suivent aisément. La possession d'une femme distinguée est, pour un homme, une espèce de lettre de crédit sur toutes les autres.

Et à ce compte, Louise n'eût fait autre chose que de donner à Adolphe cette valeur d'homme aimé qu'il n'avait pu obtenir jusque-là ; et pour aiTiver à ce but elle lui avait tout sacrifié.

Cette pensée transporta Louise d|une rage indicible; car on a beau dire, la trahison irrite bien plus parce qu'elle humilie l'orgueil que parce qu'elle blesse l'amour. Il 7 a bien plus de gens qu'on ne pense qui accepteraient certaines infidélités, si leur silence ne leur donnait pas le ridicule d'avoir Tair d'être pris pour dupes. Assurément Louise n'en était pas là, quoique bien souvent elle eût désiré voir uu événement quelconque rompre la vie solitaire et monotone qu'elle s'étajt imposée.

Depuis quelque temps, elle et Adolphe se jouaient mutuellement la comédie en se vantant d'être heureux de leur situation ; mais il y avait encore trop de jeunesse et de fierté dans le cœur de Louise pour propos«i^ou accepter un compromis aussi honteux que celui doot je viens de {parler*

D'ailleurs ce n'était pas là la question. Louise était trompée; Louise^ sollicitée par Tamitié de Mathiide, par l'amour des plus beaux et des plus riches ; Louise^ sollicitée de quitter une vie intérieurement ennuyeuse et extérieurement ridicule, Louise avait résisté... et lui, Adolphe, à la première occasion sans doute, il avait su se dégager de la chaîne qu'elle avait gardée, et probablement il riait de sa crédulité, et il n'en riait pas seul.

Toutes ces idées passaient dans sa tête comme un flot brillant ; et la femme de chambre, demeurée sur l'ordre de sa maîtresse, la voyant immobile et absorbée dans ses réflexions, se hasarda à lui dire :

— Madame a-t-elle des ordres à donner ?

Louise, éveillée par cette voix, se leva tout à coup et répondit :

— Fanny, ma voiture î

— Mais, madame, le cocher est couché; il faut l'éveiller.

— Vous avez raison, ce serait trop long. Qu'on aille me chercher un ûacre.

La première observation de la femme de chambre venait de son mauvais vouloir; car si sa maîtresse sortait à près de minuit, il faudrait sans doute l'attendre fort tard ; mais ce petit intérêt s'eflaça devant l'altération que cette fîlle remarqua sur le visage de sa maîtresse, et ce fut par crainte de ce qui pouvait arriver qu'elle lui répondit cette fois :

— Il est minuit ; dans ce quartier, on ne trouve pas de voitures à cette heure.

— C'est possible, dit Louise... c'est possible. Je sortirai à pied. Donnez-moi un chapeau, un châle... M'entendez-

Page 1