EDOUARD CORBEY A HONORÉ CIMAISE
Paris, ter février 1838.
Mon cher Honoré,
C'est ime fatalité biea persévérante que celle qui nous sépare.
11 y a cinq ans, en sortant du collège, cités pour notre amitié comme Oreste et Pylade, Damon et Pythias, nous faisions le projet de suivre la même carrière pour ne jamais nous quitter. La volonté de nos parents en décida autrement ; ton père te fit surnuméraire dans les bureaux deâ finances à Paris, et le mien me fit teneur de livres de sa maison de banque à Laval.
Ce n'est pas que cet état me déplût; tu sais que toute ma vie j'ai été volontiers d'un caractère très-calme et d'un esprit assez paresseux. Le travail régulier d'un bureau^ cette existence symétriquement divisée et étiquetée comme le casier noir que j'avais devant moi, me semble la plus convenable à ma natme.
Je ne suis point comme toi amoureux du mouvement et
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du bruit ; j*ai fort peu d'enthousiasme pour ces deux ou trois métiers de pauvres diables que vous appelez les arts ; je ne partage pas la vanité de certaines gens qui n'ont d'autres soins que de se produire dans un monde qui est audessus d'eux. Je ne suis pas de ceux qui se font un titre des titres de leurs amis ; et le jour où j'aurais pu toucher de la main un de vos grands hommes de coterie^ je n'aurais pas craint de la tendre à un camarade obscur, au risque d'effacer le lustre d'emprunt que j'aurais reçu de cet illustre attouchement.
Ce qu'on appelle les plaisirs de Paris me semble trèssouvent une prétention ridicule, et plus souvent encore une dissipation qui frise le vice ; toutes ces idées de progrès, de grand mouvement industriel, de régénération sociale dont on fait le texte de tant de médiocres articles de journal, me paraissent iine des plaies de notre époque. J'accepte le fantastique en fait de littérature ; c'est une flamme obscure et fausse qui a conduit ceux qui ont voulu la suivre à patauger dans l'abstu'de et le vide, mais le mal n'est pas bien grand; et, somme toute, j'aime encore mieux un fou qui me dit des billevesées toutes neuves qu'un pédant qui me répète des platitudes consacrées. Il n'en est pas de même en affaires, où le fantastique mène droit à la ruine et à la friponnerie. Enfin, mon cher Honoré, ce qui fait le bonheur du Parisien m'est indifférent ou insupportable, ce qui fait sa gloire me semble absurde ou ignoble.
C'était donc déjà pour moi un grand malheur de quitter ma bonne et douce vie de province, mes habitudes prises, mon bonheur modeste et réglé; toutefois il y avait une consolation au fond de mon déplaisir, c'était l'espoir de te retrouver à Paris et d'y vivre sous ton aile ; car, en cette occasion, c'est toi qui aurais été le protecteur de ma timide ignorance et de mon ridicule provincial.
J'arrive, et voilà que j'apprends qu'on vient de te nommer contrôleur des contributions directes à Châteauroux.
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J'ai été sui* le point de repartir immédiatement. Mais mon père ne me Teût point pardonné. D'ailleui^s je ne puis m'en retourner sans avoir au moins remis mes lettres de créance à monsieur Fanon, le banquier chez qui mon père prétend me faire achever mon éducation conunerciale.
Je ne sais trop ce que j'apprendrai chez mon nouveau patron^ à moins que ce ne soit Tart de vendre à prime des actions qui n'ont pas la valeur, réelle de leur capital nominal. Je n*y ai point de dispositions.
La banque faite avec probité est une chose qui n'a pas besoin de bien longues études ; la spéculation seule est difficile. Tout le monde peut être honnête homme^ c'est un rôle à la portée des moindres intelligences ; mais celui de fripon demande beaucoup tl'habileté ; et, vu la concurrence, je crois que le génie y devient nécessaire. J'y dois donc renoncer, moi pauvre petit esprit de province qui ne sais bien que deux des commandements de Dieu : Tes père et mère honoreras, et le bien d* autrui tu ne prendras.
C'est le premier de ces commandements qui m'a forcé à accepter im séjour d'un an à Paris pour obéir à mon père, et c'est le second qui rendra ce séjour inutile pour moi. Toujours est-il que m'y voQà.
Je suis arrivé avant-hier à neuf hem'es, dans une voiture appelée Messageries royales. Le roi est fort heureux d'avoir des voitiures particulières et de laisser ses Messageries au populaire. Je lis tous les jours de très-beaux prospectus sur la facilité et la commodité des nouvelles voitures publiques, et sm* les i^emerciments qu'on doit aux hommes industrieux qui les perfectionnent. Probablement les marchandises ont proûté de ces ifnmenses améliorations ; il est donc juste d'accorder aux entrepreneurs l'admiration des portemanteaux et la reconnaissance des colis. Mais quant à moi, voyageur, je me crois d'autant plus quitte envers ces bienfaiteurs de l'humanité, que j'ai payé ma
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place y cest-à-dire le supplice de rencagement et de lasuffocatiou pendant trente hem*es.
J'ai ti'dvei-sé Paris au milieu de tas de pavés, de trous^ de maisons en construction. J*ai demandé si nous étions en pleine révolution, on m*a répondu qu'on faisait des égouts. Tant d'égouts supposent beaucoup de fange. Encore si elle était toute sur le pavé, ce serait un petit désagrément.
Arrivé dans la cour des Messageries royales, j'ai été appréhendé au sac de nuit, à la malle, au portemanteau par un douanier en habit vert. Je n*ai pu persuader à ce monsieur que je n'avais pas fait soixantQ-dix lieues pour introduire en fraude une bouteille de vin, il n'a tenu compte de mes raisons, et j'ai été ob^gé de lui laisser tremper ses mains sales dans mon linge blanc. Une fois son examen fini^ il m'a abandonné à la voracité d'un commissionnaire qui a emporté, bon gré mal gré , mon bagage rue Montmartre, hôtel de...
• Dans la plus misérable auberge de province on m'eût donné à souper; dans ce que vous appelez hôtel, on m'a répondu qu'il n'y avait pas de cuisine pour les voyageurs. J'étais si fatigué que je me suis couché sans diner. Qui dort dîne, dit le proverbe; mais pour que le proverbe soit vrai, il faut dormir, et je n'ai pas fermé l'œil au milieu du tapage infernal de toute sorte de voitures roulant toute la nuit sous mes croisées.
Le lendemain j'examinai ma demeure, c'est une chambre à peu près meublée. J'ai demandé ce que cela me coûterait, on m'a répondu que cela valait quatre francs par jour, et j^ai calculé que cela me coûterait par an tout juste les quinze cents francs que mon père me donne en supplément aux deux mille cinq cetits francs que je dois gagner chez mon futur patron, et cela, dit mon pèiie, pour^^teuir mon rang à Paris.
J'ai voulu savoh* le prix de revient de ce que mon père
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appelle tenir son rang, et j*ai expérimenté ce que vous appelez la vie de garçon, si économique à votre dire. Je suis allé déjeuner dans le premier café que j'ai trouvé.
Je n'avais pas encore imaginé que manger quand on a faim fût un luxe exorbitant ; le total de ma carte a commencé mon insti'uction sous ce. rapport. J'ai payé ti'ois francs cinquante centimes des œufs sur le plat, une demibouteille de vin et un bifteck. Je ne sais pas l'anglais, mais il me semble que le mot bifteck veut dire bœuf grillé, et on m'a servi de la viande à peu près crue, que j'ai trouvée détestable, comme doit faire tout bon Français élevé dans la cuisine de ses pères et qui n'a pas la prétention de n'être pas de son pays.
Je suis allé ensuite flâner au Palais-Eoyal : flâner est un bonheur parisien. Je comprendrais que ce fût un plaisir de provincial, qui admire quelques magasins qu'il n'a pas vus, et je pardonnerais à son ignorance cette curiosité stupide qui arrête les passants devant une robe de chambre sur un mannequin, ou une peri\ique sur une tête en cire ; mais que ce soit là une occupation parisienne, je n'y conçois rien. Il est vrai qu'il y a beaucoup de choses auxquelles je ne conçois rien.
Après avoir flâné, je me suis trouvé fatigué. Le droit de fatigue coûte deux sous à Paris; louer deux sous par heure une chaise qui coûte trente sous m'a semblé d'une spéculation supérieure ; mais je ne veux pas t'ennuyer de mon ennui, je dois te dire seulement qu'après avoir erré en omnibus de monument en monument, qu'après avoir dîné et passé ma soir<5e au parterre de l'Opéra, je me suis trouvé avoir dépensé dix-huit francs, ce qui, avec les quatre francs de ma chambre, me donne par jour nn total de vingtdeux francs, et par an de huit mille trente francs, ce qui ne correspond guère aux quatre mille francs que je pos-* sède pour tenir mou rang.
Je ne dis rien de ce que j'ai vu, parce qu'en vérité j'ai
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peur de te paraître pai* trop niais, et qu'à supposer même que je partageasse votre admiration pour les prodiges des arts^ cette admiration me semble une ressource qui doit s'user bien vite.
J'accepte donc comme une noble jouissance l'aspect de cet immense morceau de pain d'épicc venu d'Egypte sous le nom d'obélisque, et je consens à reconnaître comme une occupation digne du peuple le plus spirituel de k terre le spectacle du ballet la Chatte métamiyrphosée en femme ; mais une chose qui est à la hauteur de mon esprit de provincial, ime toute petite chose, c'est qu'en entrant à l'Opéra on m'a fait payer trois sous' pour prendre soin de ma canne. Je savais que les Anglais ont mis un impôt sur la poudi^ à poudrer les domestiques, siu* les chiens et sur les chats ; mais j'ignorais qu'il existât en France un impôt sm* la canne. Dans mes loisirs de provincial je lis quelquefois les lois qui se discutent aux Chambres, et surtout les lois fiscales. Je ne connais pas la loi des cannes; ceci est peu de chose, mais tout porte leçon.
Probablement à mesure que j'avancerai dans la vie parisienne, si j'y avance, ce que je ne crois pas, j'apprendrai bien des choses que j'ignore; en attendant, je suis rentré chez moi, bien étonné de mon peu d'étonnement à l'aspect de cette ci lé colf»ssale, capitale du goût, des arts et de la civilisation.
Demain j'jrai chez monsieur Fanon ou plutôt chez monsieur Jules Fanon ; car maintenant la banque affecte la mode artistique du prénom, et mon ban(|uier s'appelle Jules Fanon, comme im de tes poètes favoris s'appelle Victor Hugo ; j'irai chez mon futur patron, je Terrai à quoi il me destine, et poiu* obéir à mon père je me résignerai au rôle subalterne que sa science parisienne me résene probablement; mais je t'avoue que je rejetterai le plus vite possible des ennuis que ta présence à Paris .m'eût sans doute fait accepter.
Ainsi donc, mou cher Honoré, si tu as quelque envie de me répondre, n'attends pas six semaines ou deux mois comme cela t'arrive quelquefois, sans qUoi ta lettre ne me trouverait sans doute plus à Paris. En tout cas, adresse-lamoi chez monsieur Jules Fanon ; car je vais quitter dès demain le luxe de loyer de mon hôtel garni.
Adieu, et porte-toi bien, c'est chose facile en province où Ton a de 1 air et de l'espace tant qu'on en veut; je tâcherai de ne pas être malade dans ce cloaque où je suppose que la maladie doit être fort chère et la mort ruineuse. Quant à moi, je t'écris chez ton directeur.
Ton ami poiu* la vie,
EDOUARD CORBEY.