HONORÉ CIMAISE A EDOUARD CORBEY
Châteaaronx, 40 février 1838.
Mon cher Edouard,
J*ai reçu ta lettre et je Tai lue jusqu'au bout, et qui plus est je l'ai relue jusqu'au bout; elle était cependant toute dans un mot ; il t'aurait suffi de m'écrire :
J'ai dépensé vingt-deux francs en un jour. '
J'aurais deviné le reste; Paris est \m cloaque, les Parisiens sont des imbéciles, et tout ce qui se fait à Paris est un métier de dupes ou de fripons; tu as quatre mille francs à dépenser par an, et tu es à Paris ! et tu te plains ! et lu ne comprends pas que tu es l'homme le plus riche, le plus heureux, le plus indépendant du monde !
Avec quatre mille francs d'assurés, on fait, quand on veut, six mille fmncs par an de dettes non usuraires. Cela dure deux ans, ton père payera : le mien a bien payé, et il
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n*est pas banquier. .Cela te constitue dix mille fi-ancs de rente nets et clairs, c'est une fortune.
Je ne te parle pas des ressources que Ton trouve toujours à Paris quand on veut bien les chercher.
Tu dois bien penser que je ne m'étais pas acquis une assez belle réputation d'élégance avec douze cents francs du ministère et les deux mille francs de crédit que j'y ajoutais par an. Je n'usais pas tout le papier de l'administration à son profit, et j'ai écrit plus d'un vaudeville dont le manuscrit portait en tête ;
MINISTÈRE DES FINANCES Dirision des contributions direct«>s.
Je ne sais si cela a porté bonheur à mes pièces, mais elles seoiblaient participer à la propriété qu'a tout papier du ministère des finances, et qui est de demander et de percevoir l'argent du public. Quoi qu'il en soit, j'étais fort content de mon sort, et je ne demandais rien à personne, lorsqu'il a pris au ministre l'idée de me donner de ravancément. C'est moi qui aurais le droit de demander si nous sommes en révolution.
Conçois-tu im ministre à qui l'on ne demande rien, et qui vous accorde quelque chose ? Voilà de ces événements qui n'arrivent qu'à moi. Toujours est-il qu'il m'a fallu partir, et que je suis arrivé hier à Châteauroux.
Je ne te ferai pas l'odyssée de mes infortunes, elles* ne ressemblent en rien aux tiennes. On m'a donné à souper dans mon auberge. Malheur! trois fois malheur! On se passe de souper, c'est un petit désagrément; mais manger un pareil souper, c'est im châtiment que je n'avais pas méritée
La maîtresse de mon hôtel ayant appris mon nom, et mon nom est connu à Châteauroux comme celui d'un fonctionnaire public qui n'a pas moins de deux mille hait
cents francs d^appoîntements à dévorer^ coaime disent le^ contribuables^ la maîtresse de mon hôtel m'a oiTert de m*abonner à la table d'hôte qui est servie tous les jours à cinq heures, le tout moyennant quarante-cinq francs par mois payés d'avance. D'avance ! comme ce mot renverse de fond en comble le beau système du crédit que j'ai pratiqué jusqu^à présent. Mais je crois que le crédit me serait chose fort inutile en ce pays et que j'en serai réduit à faire des éco-* nomies sur mes deux mille huit cents francs, à moins que la bouillotte ne s'en mêle. Je répondis à mon hôtesse que je prendrais un parti quand j'aurais vu la ville, et je suis allé me coucher. Tu n'as pas dormi, je n'ai pas dormi. Seulement c'est mon lit qui m'a tenu éveillé et non pas le bruit des voitures. En province vous appelez cela des lits ; on en fait à Paris pour redresser les bossus, ceux de Châteauroux ont probablement un but tout contraire.
Je me suis levé et j'ai entendu un gros garçon en sabots me demander. C'est le domestique de mon directeur qui m'envoyait ta missive qui venait de lui arriver, et qui me faisait dire qu'il m'attendait dans la matinée. Ceci m'a paru d'un empressement plus qu'administratif, et j'ai sollicité du factotum de mon chef le temps de faire im peu de toilette.
Je n'ai aucune envie de l'envoyer mes impressions de province, mais j'ai eu le malheur d'ouvrir ma fenêtre, et j'ai eu sous les yeux le •spectacle du marché. C'est sale et c'est laid, voilà tout. Jamais je n'ai entendu piailler de ce ton.
Je veux que le diable m'emporte si je sais comment je ferai pour aller chez mon directeur en bottes vernies il y a un demi-pied de boue dans les rues. J'ai fait demanderun cabriolet, on m'a proposé une carriole d'osier attelée d'un cheval de labour, avec un cocher en sabots et en blouse. Alors j'ai compris où j'étais, en province, entendstu? en province. Jusque-là je ne me l'étais pas complète-
ment figure. Envoie-moi des socques, mon cher Edouard, je mettrai des socques et j'aurai un parapluie.
Je t'écris en attendant l'heure de ma visite, devant laquelle je recule le plus que je peux.
Une fille d'auberge entre dans ma chambre; elle vient de cirer mes bottes de voyage à la cire anglaise. Elle a l'air ravi de ce qu'elle a fait. ^ Je pars la mort dans l'àme. Attends une seconde lettre de moi avant de m'écrire. Je ne resterai pas dans ce pays, je te le jme, et j'espère t*annoncer mon retour à Paris avant huit jours. A bientôt.