‹ Le maître d'école: Diane et LouiseChapitre 6 sur 20 · HONORÉ CIMAISE A EDOUARD CORBEV · texte numérisé non relu

HONORÉ CIMAISE A EDOUARD CORBEV

Mars, iS38.

Mon cher Edouard, •

Dans cette lettre je comptais te rendre compte de ma visite chez le préfet, mon préfet; chez mon directeur, monsieur Derbot, excellent homme; chez monsieur duHauterre, mon inspecteur, mari de madame du HauteiTe,le vrai maître de la maison. J'en avais esquissé d'assez bons croquis, et je te les enveiTais si je n'étais sous l'impression d'un récit que je viens d'entendre et que je veux t'écrire sur-le-champ pour ne pas en omettre la moindre circonstance.

Ce récit a été amené par une gaucherie de ton ocrvileur, gaucherie que je dois te dire aussi, parce quelle te fera mieux comprendre l'intérêt qu'a ^û m'inspirer à moi un récit que j'écoutais en présence de la femme qui en était l'objet.

11 faut d'abord t'apprendre que nous devions avoir pour

DIANK M83

hier samedi un grand bal à la prc^feclure, et j'avais réservé poui- celle soirée lout ce que je me crois de puissance d'observation pour composer ma galerie. Un bal de préfecture^ c'est une sorte d'exposition publique des produits moraux d'un déparlement, et je complais beaucoup sur la médisance verbeuse de la femme de mon inspecteur, madame de Haulerre, pour me servir de livret et me dire les noms et les titres des individus.

J'arrivai donc vers dix heures chez le préfet. Je m'aperçus qu'il était trop tard pour une de mes plus imporlanies observations, celle des entrées et des nuances de l'accueil administratif. Les salons étaient pleins, la fusion était opérée, on était en pleine contredanse, et j'avoue que dans cette mêlée de femmes vêtues de gaze et de soie, passant et repassant avec une grâce décente et assurée, je crus voir un reflet des éblouissantes fêtes de Paris. Je te dirai môme que j'ai remarqué dans ce bal une choi^e d'assez bon goût et que n'ont point nos bals de Paris.

Dans nos salons, il n'y a guère que deux classes de femmes, celles qui dansent et celles qui ne dansent plus; et comme à Paris les femmes ne renoncent à la danse que lorsqu'elles sont d'un âge ou d'un volume à épouvanter les plus petits jeunes gens, il en résulte que ce qu'on appelle tapisserie est un assortiment do visages i ides et boursouflés de la façon la plus grotesque. J'ai remarqué qu'il n'en était pas de même à ce bal de la préfecture ; beaucoup de femmes d'une charmante beauté restaient sur leurs sièges, regardant danser leurs jeunes filles, tandis que les aïeules de ces belles danseuses s'étaient reléguées dans d'autres saons, autour des tables de whist et de boston. Ainsi c'claient des quadrilles blancs et roses, parés de jeunesse et de candeur, s'agitant gracieusement dans un cadre de femmes qui portaient, sans en être écrasées, l'éclat de leurs brillantes toilettes. Ce premier aspect, je dois le dire, me désenchanta un peu du dédain que j'apportais à cette rcu-

^ nion, et je restai un moment dans un étonncment qui n'était pas exempt de quelque plaisir. Ce fut pendant que je contemplais le spectacle vraiment distingué de l'assemblée, que je remarquai une femme d'une rare beauté et d'une jeunesse qui admettait la danse même dans ce salon ; elle pouvait avoir vin^t-deux ans au plus. C'était une si. grande pureté de traits, une telle noblesse de physionomie, une si modeste majesté, que je ne pus la quitter des yeux et que je ne pus prendre garde à l'effet que je faisais. 11 me sembla que son regard passa plusieurs fois devant le mien, mais sans que rien m'avertît qu'elle daignât s'apercevoir de l'ardente admiration avec laquelle je la regardais.

Je pensai (et ici je rends franchement compte de mes sensations comme je les éprouvai), je pensai que ce devait être quelqu'une de ces reines de petite ville, qui ont toute la sottise d'un empire absolu, et je ne crus pas de ma dignité de me joindre à l'adoration publique par une contemplation ridicule.

Je passai dans les autres salons où j'allai saluer le peu de personnes que je connais, et où je vis monsieur Derbol, mon directeur, faisant une partie de trictrac dans un coin du salon. Madame du Hauterre était à deux pas, causant avec un vieux monsieur qui riait beaucoup des méchanceté^i que sans doute elle lui racontait. La conversation me parut tellement animée que j'aurais donné beaucoup poui* y prendre part; ne pouvant m'y mêler, je me mis à en observer la pantomime.

Madame du Hauterre^ que j'avais déjà vue une fois lors de ma visite à mon inspecteur, m'avait paru très-bien, mais elle me parut alors plus charmante encore que la première fois; elle causait avec une volubilité de paroles et de gestes pleine de grâce et de vivacité. Je ne savais de qui elle parlait; mais assurément elle contrefaisait quelqu'un de fort ridicule, cai* elle prenait des poses qui faisaient éclater de rire le vieux monsiem*.

Page 1