DIA^E
Pendant ce temps la conti*edanse avait flni^ et comme die allait recommencer^ mi jeune homme vint offrir la main à madame du Hauterre. '
A ce moment seulement elle se retourna en se levant, et me vit fort occupé à Texaminer. En m*apercevant, elle devint rouge jusqu'au blanc des yeux ; elle demeura un moment comme indécise sur ce qu'elle avait à faire, et enfin, acceptant la main que lui présentait son cavalier, elle passa (levant moi en me rendant le salut le plus pincé et le plus froid du monde.
J'avoue (et remai^que que je te rends toujours compte de mes sensations telles qu'elles eurent lieu, une à une), j'avoue que je fus flatté de cette froideur. Cette femme m'avait paru trop émue lorsqu'elle rencontra mon regard pour ne pas croire que ma présence n'était pas étrangère à cette émotion, et je compris très-bien qu'elle eût la prétention de la cacher sous ce grand air de froideur. Je la suivis donc bientôt dans le salon de danse où je retrouvai la belle personne dont je l'ai déjà parlé, assise encore à la même place et ne dansant point. Cet abandon m'étonna assez pour me distraire de mes obsei*vations sur madame du HauteiTe. Cependant je pus la voir me cherchant du regard toutes les fois que la contredanse lui permettait de m'apercevoir.
Je crus deviner que l'attention exclusive que je donnais à la belle abandonnée la piquait, et j'en eus la conviction lorsque je la vis engager avec son danseur une conversalion où elle semblait affecter de me montrer qu'elle ne s'occupait point de moi.
La contredanse s'acheva, et c'eût été pousser hors des bornes de la politesse mon rôle de cruel que de ne pas aller m'inforraer de la santé de mon inspectrice. Je m'approchai d'elle; mais avant que je lui eusse adressé la parole, elle me dit avec un sourire plein de coquetterie :
— Ni pour celle-ci, ni pour la seconde, ni pour la troisième, je suis engagée.
186 SIX MOIS DL CORRESrOKDANCE
Je trouvai assez leste le refus d*une chose que je n'avais pas •iemandée, et je m'inclinai avec un profond respect en lui disant :
— Vous me supposez plus ambitieux que je ne le suis, madame ; je ne venais que vous demander des nouvelles de votre santé.
— Ahî fit-elle d'un air presque irrité en se reculant. Je renouvelai mon salut en disant :
— Je ne danse plus.
Elle me l'egarda alors avec un air d'indéfinissable raillerie et me répondit en s'inclinant :
— Pardon, j'avais oublié.
Je^ l'avoue^ je ne compris rien à cette repartie qui fit sourire le jeime homme qui lui donnait la main. Elle devait donc cacher une méchanceté dont je n'avais pas la cler, et je me résolus à aller m'asseoir auprès de madame du Hauterre pour lui en demander l'explication. J'allais inc diriger vers elle avec d'autant plus d'empressement qu'elle avait été prendre place près de cette belle des belles qui ne dansait pas, lorsqu'une voix partie de derrière la porte contre laquelle j'étais appuyée me cloua à ma place.
— Montrez-moi donc votre nouveau contrôleur, dit-on à coté de moi.
La voix de mon directeur répondit :
— Il était là tout à l'heure.
— Ce doit être un plaisant original, reprit le premier interlocuteur; madame du Hauterre vient de me raconter les visites qu'il lui a faites; il parait que c'est un gant-jauoo assez ridicule.
— Hum I hum ! fit mon directeur, vous savez que madame du Hauterre n'est pas très-indulgenle.
— C'est égal, dit l'autre, je ne serais pas fâché de voir un échantillon de l'espèce fashionable.
Je me penchai de l'autre côté de la porte et je reconnu^
le vieillard avec qui madame du Hauterro causait si joyeusement un instant auparavant.
Coût été un jeune homme, que j*auraiî? peut-être réfléchi que c^étalt un mauvais début dans un monde où je vais être forcé de vivre, qu*une demande pérymptoire d'explication dans la première réunion où je m?. Iro'ivais, chez le premier magistrat du département; j'aurais peut-être pensé que ce jeune homme n'était pas responsable des méchancetés d'une femme que j'avais trouvée, queliiucsjoui-s avant, si amusante, quand sa malice s'exerçait sur le compte des autres; mais enfin, toutes ces sages réflexions me furent inutiles : le curieux qui désirait me connaître était un vieillard, et celui auquel il s'enquérait de moi était mon supérieur; je fus donc forcé de garder mon dépit, et je compris alors la rougeur subite de madame du Hauterre surprise par moi dans ses médisances, je pus commenter alors sa pantomime si expressive, et jusqu'à ce mot : — Je l'avais oublié ! qui m'avait semblé si peu significatif, et qui probablement voulait dire :
— Pavais oublié qu'un des ridicules de la jeunesse parisienne, c'est de ne plus danser.
Ce devait être un ridicule en effet dans le salon où je me trouvais, et où tous les jeunes gens prenaient à cœur ce plaisir si insipide quand il n'a d'aptre but que de remuer les jambes, le plus souvent à contre-mesure.
Je Dfie sentis plus irrité que je ne l'avais jamais été, et dans ma colère je ne crus pas pouvoir me venger trop vite ni trop cruellement de madame du Hauterre.
La plus grande puissance du sang-froid n'est pas de parev sur-le-champ les coups imprévus, c'est celle qui vous fait attendre patiemment l'occasion de prendre votre revanche. Si j'avais eu cette qualité, probablement j'aurais pu rendre à madame du Hauterre une partie du dépit qu'elle avait fait naître en moi. Il eût peut-être suffi pour cela de ne pas m'occuper d'elle ; mais j'avais hâte de lui prou-
ver que je n'étais pas un homme à bafouer à plaisir, et cette impatience me fit faire une énorme ou plutôt deux énormes sottises. La première, ce fut de me venger d'une médisance par une grossièreté ; la seconde... mais il faut te| dire avant ce qui me poussa à cette sottise. I
Madame du Hauterre était demeurée près de cette admirable personne qu*on ne faisait pas danser. Je Tenais de dire à madame du Hauterre que je ne dansais plus ; citait, à ce qu'il me parut du moins^ d'une impertinence assez achevée que d'inviter une autre femme et de l'inviter à côté d'elle ; d'ailleurs, c'était aussi réparer vis-à-vis de cette belle délaissée l'injure que lui faisait tout le monde. Cette idée m'envahit^ s'empara de moi, et sans me donner le temps de réfléchir, je me décidai à la mettre à exécution.
Déjà les musiciens reprenaient leurs instruments, le nouveau danseur de madame du Hauterre allait l'enlever, elle s'était déjà à moitié levée, tout en parlant à sa voisine ; je me glisse rapidement, je m'approche et je dis à cette reine des belles :
— Oserais-je vous demander l'honneur de danser avec vous ?
Cette dame se tourna aussitôt en tendant sa main veis moi, et je pus voir sa céleste figure où se peignait un étonnement inquiet, tandis que madame du Hauterre me regardait d'un air renversé.
— Serais-je assez heureux, dis-je en prenant la main qu'on me tendait, pour voir ma demande accueillie ?
— Qui est-ce ? dit cette dame en retirant sa main avec un singulier efl'roi. Est-ce à moi qu'on parle ?
— Oui, madame, lui dis-je, fort surpris de son geste. Cette dame baissa la tête et me répondit d'une voix
étouff*ée :
— Je ne danse pas, monsieur.
Et en même temps je vis deux grosses larmes rouler sur es joues.
J'étais stupéfait : madame du Hauterre s'était replacée près de cette dame, en me jetant un regard superbe de dédain, et je pus voir, en me retirant, qu'elle parlait à sa voisine comme pour la consoler du malheur qui \enaitde lui arriver ; et tu dois penser si ma sottise parisienne dut servir de texte aux consolations de la provinciale à la provinciale.
Je regagnai le salon où se trouvait monsieur Derbot, mon directeur. Il avait fini sa partie de trictrac, et m'aborda avec une charmante bonhomie, bien différente du ton assez bourru que je lui avais vu dans ses bureaux.
— Eh bien , me dit->il, comment trouvez-vous nos bals de pn)vince ?
— Charmants, lui dis-je; mais on y maixhe sm* des charbons ardents quand on n'y connaît personne.
— Pourquoi cela ? me répondit-il.
— Parce qu'on risque d'y commettre beaucoup de maladresses.
^ Nos dames sont indulgentes.
— Vous Remettez pas madame du Hauterre du nombre, je suppose.
— Est-ce ^e vous en savez déjà quelque méchanceté sur votre compte ?
— C'est ce que je vous dirai tout à l'heure, si vous voulez bien me dire quelle est cette dame que je vais vous montrer.
— Ah ! vous avez déjà remarqué une dame, me répondit le directeur en riant ; voyons, ajouta-t-il en me suivant vers la porte du salon.
— Veuillez bien prendre garde, lui dis-je, de ne pas prêter à ma question un sens qu'elle n'a pas ; quand je vous aurai dit ce qui m'est arrivé, vous verrez que cette question est presque nécessaire. Tenez, voyez t quelle est cette dame qui est près de cette console et qui écoute ce vieux monsieur que je crois des amis de madame du Hau-
terre, car ils causaient liès-gaiement ensemble quand je suis arrivé ?
— D'abord, me dit monsieur Derbot, ce monsieur, qui est le président du tribunal, et madame du Hauterre se détestent cordialement; comme ils ont le même genre d'esprit, ils se craignent et se ménagent. Monsieur HerTois est peut-être le seul bomme dont madame du Hauterre ne dise pas de mal, et madame du Hauterre est la seule femme qui échappe à la dent de monsieur Hervois ; c'est poiucela qu'ils vivent dans une intimité haineuse qui finira par une guerre acharnée.
— C'est très-bien, dis-je à mon directeur; mais cette dame, quelle est cette dame?
— Madame Léonai*d Asthon,la fameuse madame Léonard Asthon.
— J'avoue que sa renommée n'est pas venue jusqu'à moi.
— Eh bien , reprit monsieur Derbot, c'est la fameuse mademoiselle de Chivri.
— Pas davantage, lui dis-je en secouant la tête.
— Au fait, vous avez raison, me dit-il ; cette affaire a été étouffée le plus possible, on a empêché les journaux d'en parler, il est tout simple que vous l'ignoriez. Mais pourquoi me demandez-vous qui elle est?
— C'est, lui répondis-je prudemment, parce que je m'étonne qu'on ne la fasse pas danser.
— Elle! me fit mon directeur; elle est aveugle. — î Aveugle !
— Vous ne vous en êtes pas aperçu?
— Si peu, que je l'ai invitée à danser.
•— Vous! s'écria-l-il; ah! tant pis... tant pis... car voui avez dû lui faire bien du chagrin.
— Elle est donc bien malheul*euse de sa position?
— Oui, me dit monsieur Derbot, car sa position a été un grand malheur pour elle...
Diane 101
Puis il reprit :
— Mon Dieu ! que je suis fâché que vous ayez élé rinviter; je suis sûr qu'elle en pleure dans le cœur.
— Je ne vous cache pas qu'elle en a pleuré de ses deux yeux, et madame du Hauterre, qui était près d'elle, s'est chargée do la consoler.
— Pauvre femme ! reprit mon directeur ; mais comment madame du Hauterr% ne vous a-t-elle pas aiTÔté quand vous avez fait cette...
— Sottise, voulez-vous dire?
— Non, reprit monsieur DcrLot ; mais c'est plus qu'une maladresse, c'est un grand chagrin que vous avez fait à la plus malheureuse des femmes ; et Cbmme l'intérêt ^c sa vie est lié à beaucoup d'autres que vous pourriez blesser parce que vous les ignorez, il faut que je vous apprenne cette déplorable histoire.
— Volontiers, lui dis-je.
Il m'emmena dans un petit boudoir reculé, et voici ce qu il me raconta.
Tu dois bien supposer, mon cher Edouard, que ce n'est pas cependant comme je vais te la dire que monsieur Der* bot me raconta cette histoire.
Elle est fort embrouillée de noms supposés que je confondais quelquefois les uns avec les autres, et de circonstances singulières que je ne comprenais pas toujours; alors j'interrompais le narrateur, je demandais des explications, et j'arrivais à démêler tous ces fils, à suivre clairement les événements et à les coordonner. C'est donc le récit de mon directeur que je t'envoie, mais avec les impressions qu'il a fait naître en moi, mais dans un ordre plus régulier et débarrassé des mille incidents d'une conversation.
192 SiX MOIS DE CORRËSPOISDàNCE
sans que toutefois j'aie rien ajouté ni retranché des faits importants. Seulement, tu remarqueras que, pourt'épargaer la fatigue que j*ai eue à tirer à clair cette histoire, j'ai commencé par t'en faire connaître d'ahord les principaux personnages avec leurs po&itions respectives.
Monsieur Léonard Âsthon est un gentilhomme de Vitré et très-riche propriétaire dans cette pï^rtie de la Bretagne. Sa famille, qui est d'excellente noblesse, vint en France à la suite de Jacques II, et s'y tixa après la mort de ce roi déchu. Depuis le règne de Louis XIV, tous les chefs de cette famille prirent part aux diverses entreprises desStuarts pour remonter sur le trône, et ce ne fut que lorsque le dernier de cette race eut dit adieu pour toujours à des espérances impossibles, que les Asthon se considérèrent comme dégagés de leui-s services envers les Stuarts , et qu'ils prirent la qualité de Fmnçais et transportèrent à une autre monarchie cet esprit de dévouement qui déjà leur avait fait un renom chevaleresque dans le dernier siècle. *
Cette fidélité au malheur, qui semblait une destinée particulière de la famille des Asthon, ne manqua à aucun de ses membres. Le grand*père de Léonard avait suivi Charles-Edouard dans sa malheureuse tentative de 1743; durant notre première révolution, son père servit les Bourbom dans les guerres de la Vendée, et Léonard^ ancien officier de la garde royale, accepta cet héritage d'aveugle dévouement et de rébellion, en se mêlant activement aux troubles qui agitèrent les dépaitements de l'Ouest après la révolution de juillet*
Je te dis tout ceci pour te faire coniprendi*e comment ce seul nom d*Astnon emportait avec lui une de ces grandes idées de générosité et de dévouement qui séduisent de prime abord Timagination et intéressent le cœur.
Du reste, monsieur Léonard Asthon répondait parfaitement de sa personne à Tidéc romanesque que son nom faisait naître. Il avait à peine trente ans et était d^une beauté remarquable ; il avait ce courage aventureux qui se sent mal à l'aise dans les rangs calmes et réguliers d'uu régiment, et qui regrette ces sanglantes mêlées de na« pères où un chevalier armé de toutes pièces s'élançait, la hache au poing, dans les rangs de ses ennemis pour y acquérir une gloire qui n'était qu'à lui. Tu comprends qu'aveu de pareilles dispositions, Léonard Asthon ajoutant sa chevalerie personnelle à celle de ses ancêtres^ dut bientôt devenir une sorte de héros parmi ceux de son parti. C'était, pour les paysans de la Bretagne, un nouveau Charette; un autre Bonchamps; c'était, pour les châtelaines de ce pays un Mac Yvor, un Claverhousc, un de ces beaux personnages de Scott, qui font si bon effet dans les rêves des femmes.
Or, parmi ces femmesqui rêvent, il y avait àquelques lieues de Nantes une certaine madame de Kermic, de pure race bretonne aussi, et dont les ûls et le mari avaient péri dans les premières guerres de la Vendée. Une ^cxûe fille lui était restée et avait épousé monsieur de Chivri, qui avait été le frère d'armes de messieurs de Kermic. C'est de ce mariage que naquirent trois fils, Georges et Philippe de Chivri, nés en 1804 et 1806, et plus de dix ans après, en 1814 et en 1816, Mai'tial et Diane de Chivri, celle dont je dois te dire rhiiituir(^.
La naissance de Diane fut un malheur; car sa mère mouml en lui donnant la vio, cl Diane naquit aveugle.
A cette même époque, madame de Kermic perdit une nièce qui lui avait fait (iUèle compagnie dans sa vieillesse ; car
is
madame de ChLvri habitait les environs de Châteauroux, où sont toutes les propriétés de son mari. Madame de Kermic apprit à la fois la mort de sa fille ^ la naissance de Diane et rinfirmité dont cette enfant était fiappée. Elle la demanda à son gendre^ à qui elle fit comprendre qu*iin homme ne pouvait entourer Tenfance de Diane des soins vigilants et continus qu'exigeait sa nouvelle position. Monsieur de Chivri, dont l'ambition s'était réveillée au commencement de la Restauration, et qui s'était décidé à aller habiter Paris avec ses fils pour surveiller leur éducation ; monsieur de Ghivri y dis-je, se rendit aux désirs de sa bellemère ; il lui envoya sa fille, et Diane fut élevée par sa grand'mcf e au château de Gigan, à une demi-lieue de Machecoul et loin de son père et de ses frères.
Maintenant, franchis d'un seul bond une période de seize ans ; vois monsieur de Ghivri, âgé de soixanle-dii ans^ devenu pair de France, demeuré fidèle à ses devoirs de législateur, et comprenant que le pays tout entier vaut bien une famille, et que les droits des nations viennent encore mieux de Dieu que les droits des souverains ; vois aussi ses trois fils, Georges, chef de bataillon dans un régiment de ligne ; Philippe, déjà distingué dans la carrière civile, et Martial, âgé de dix-huit ans, mais faible, étiolé, pâle comme le sont presque toujours ces enfants tardifs, fruits presque avortés d'une nature déjà défaillante. Toutefois il eût semblé que Diane avait échappé à cette loi commune de dépérissement, tant à seize ans elle était déjà grande, belle et forte, si la cécité dont elle était aflligée n'eût montré que celte nature avait été impuissante à compléter cette oeuvre d'ailleurs si parfaite.
Tous ces préliminaires indispensables étant posés, figuretoi que tu es à la fin de l'année 1832, au moment où la guerre civile venait d'êlre terminée par l'arrestatiou de la duchesse de BeiTy, et où ceux qui avaient pris part à ta folie tentative étaient obligés de se soustraire au ju^-
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ment dont ils étaient' menaces; transporte- toi dans un vieux château assis au pied d'une colline couverte de bois et de roches, et où se trouvaient des fourré^ssez ëpais^ des cavernes assez profondes pour qu'on pût s'y cacher. Autour de ce château , un 'parc d'une grande étendue, et dans lequel se trouvent plusieurs pavillons séparés, dont l'un est situé à l'angle le plus éloigné de ce parc, à un endroit où le bois touche aux murs de l'enclos ; une des portes de ce pavillon ouvre sur le bois, l'autre sur le parc. 11 est dix heures du soir, la nuit est mauvaise et tourmentée, et le bien-être qu'on éprouve à se trouver au coin d'un âtre où brûle un bon feu vous porte à plaindre le sort de ceux qui sont exposés à la pluie et au vent. C'est dans cette disposition que se trouvaient ce soir-là madame de Kermic et Diane, demeurées plus tard que de coutume dans le salon. Depuis quelque temps elles gardaient toutes deux le silence, écoutant le murmiure constant de la pluie, coupé de temps en temps par les longs gémissements du vent qui la chassait avec une force violente contre les volets fermés du ithâteau.
— Quel temps ! quel temps ! dit la vieille madame de Kermic, tirée de sa rêverie par une raffale plus forte que les autres; et penser que peut-être en ce moment nos amis, ceux qui se sont dévoués à la défense de la bonne cause, errent sans asile, traqués et poursuivis comme des loups , c'est bien triste !
— Il faut espérer, repartit Dianej que les plus compromis auront trouvé moyen de quitter la France.
— Ce ne sont pas toujours les plus compromis qui sont les plus prompts à se mettre à Tabri. Le même courage qui les a poussés en avant les empêche de se retirer tant qu'il y a un danger à courir : ainsi j'ai appris certainement qu'il y a quinze jours monsieur Léonard Aslhon avait refusé de s'embarquer au Croisic, où on lui avait ménagé un passage à bord d'un lougre anglais.
— Mais n'est-ce pas plus que du courage^ et n'y a-t-il pas de rimprudence à agir ainsi? repartit Diane.
— Noble ^mpiiidence, du rooins^ qui dédaigne le salut pour elle-même tant qu'il y a des malheureux en danger !
La conversation en resta là; les deux dames reprirent leur rêverie; ce fut Diane qui^ cette fois^ rompit le silence la première.
— 11 se fait tard^ ma bonne mère; ne pensez-vous pas à vous retirer ?
— Pas encore^ Diane; je ne sais^mais je me ferais presque scrupule de dormir dans im bon lit tandis que de braves gens souffrent dehors.
Diane réfléchit que madame de Kermic n*avait pas d'ordinaire CCS scrupules pour les malheureux mendiants qui venaient solliciter un asile à la porte de son château, et elle se demanda si l'humanité n'était qu'une vertu de parti; elle reprit donc :
— Cependant, ma mère, vous ne pouvez veiUer ainsi toute la nuit ; ce n'est pas votre habitude.
— Viens t'asseoir tout près de moi, Diane, et je te dirai pourquoi j'attends.
La jeune fille se mit à genoux sur le coussin où reposaient les pieds de sa grand'mère, et celle-ci se penchant vers elle, lui dit à voix basse :
— Écoute, Diane, tu connais bien Valérien?
— Oui, c'est un nouveau garde-chasse que vous avez ici depuis quinze jours. Ne sort-il pas de chez le vicomte de Furières ?
— Oui, un mauvais gamement qui, criblé de dettes à Paris, est venu se réfugier dans son château, où l'on dit que les huissiers le poursuivent encore. Valérien a quitté son service, fatigué de ne point recevoir ses gages et d'êtie en butte aux plus mauvais traitements ; car on dit que ce vicomte de Furières ajoute la brutalité à tous ses autres vices. Eh bien, mon enfant^ ce Valérien^ qui est un garçon
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alerte, vif, dévoué^ m'a dit que ce matiii^ au point du joui', en faisant une battue dans le bois^ il avait aperçu un homme à lui inconnu, et qui, en l'apercevant, s'était rais en état de défense. C'est, m'a-t-il dit, un homme de trente ans au plus, d'un beau visage, d'une tournure distinguée, d'une taille élevée, et dont le costume de chasseur, quoique en un état déplorable, annonce une certaine élégance. •
— Eh bien, reprit Diane, cet homme?
-— Valérien l'a abordé, et soupçonnant ce qu'il pouvait être, il lui a dit :
« — Ne craignez rien, monsieur; je ne suppose pas que ce soit pour chasser que vous portez un fusil de ce calibre, un sabre et une paire de. pistolets ; je suis gardechasse pour arrêter les braconniers, mais je ne suis pas gendarme pour empoigner les voleurs ou les chouans. »
Il paraît qu'à ce mot de chouan cet homme a tressailli en regardant autour de lui; puis il s'e^t rapproché, et a dit tout bas à Valérien :
— N'êtes-vous pas au service de madame dé Kermic?
— Oui vraiment, lui a répondu Valérien.
— Alors dites-lui...
Cet homme s'est arrêté tout à coup, puis il a repris :
— Non, ce serait la compromettre; sa générosité ne lui permettrait pas de me refuser un asile ; ne lui dites rien de cette rencontre.
Et aussitôt il s'est éloigné à grands pas, et Valérien l'a perdu de vue.
— Ah ! fit Diane, à qui ce récit avait inspiré un certain intérêt; et Valérien vous a raconté cela ?
— Oui, il est revenu au château pour me prévenir de ce qui lui était aiTivé; au portrait quMI m'a fait de cet inconnu, à l'air de commandement qu'il m'a dit que cet homme portait en soi, j'ai cru reconnaître que ce devait être monsieur Âsthon lui-même.
i98 StX mots DE CORRESPONDANCE
— Monsieur Asthon ! s*écria Diane, pour qui ce nom était le synonyme de toutes les vertus chevaleresques des héros de roman. Monsieur Asthon! reprit-elle ; mais vous ne le connaissez pas !
— Non, sans doute; mais monsieur Demois, notre curé, qui le connaît, m'a affirmé sur l'honneur que monsieur Asthon était caché dans les environs de Machecoul.
— Il est bien fâcheux, dit Diane, que monsieur Demois soit absent; il aurait pu vous dire si cet inconnu est véritélblement monsieur Léonard Asthon.
— Que ce soit lui ou un autre, reprit madame de Kermic avec impatience, c'est toujours un homme dqnt la vie est en danger pour une cause qui est la nôtre ; car tu n'es pas comme ton père et tes* frères, toi; tu n'as pas renié tes devoirs ; or donc, que ce soit lui ou un autre, il a droit à un asile chez moi, et je le lui donnerai.
— Mais comment le lui donner, reprit Diane, puisqpie cet homme s'est éloigné sans avoir voulu même tenter de l'obtenir?
— Et c'est une générosité qui m'a dit ce que j'avais à faire : j'ai chargé Valérien de chercher cet inconnu, de le retrouver et de lui dire que ce serait me faire injure que de ne pas m'associer, au moins par l'hospitalité, à une cause que j'ai toujours considérée, chez ceux qui Font soutenue, comme l'accomplissement d'un noble devoir.
— Et, dites-moi, reprit Diane, Valérien a-t-il retrouTC cet homme?
' — Je l'attends depuis ce matin. Mais tout est convenu; s'il le rencontre, il le fera entrer dans le pavillon du bois.
-7- Dans mon pavillon ? repartit Diane.
— Oui, mon enfant; car c'est le seul endroit du château oïl, gi'âce à ta volonté, les domestiques n'entrent que lorsqu'ils en reçoivent l'ordre. De cette façon^ notre inconnu
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poun'a y rester caché tant que nous le voudrons; nous pourrons allier lui tenir compagnie sans exciter les soupçons de personne, et Valérien se chargera de lui apporter des vivres en entrant par la porte du bois.
Diane, qui avait fait' arranger ce payillon pour son usage, qui avait fait déposer sa harpe et les divers ouvrages de tapisserie dans lesquels elle était devenue d*une adresse remarquable, malgré son infirmité, Diane aurait peut-être fait quelques objections à cette disposition prise à son insu; mais presque aussitôt la porte du salon s'ouvrit et Valérien se montra aux regards de sa maîtresse dans un état déplorable. Ses habits ruisselaient d'eau et étaient couverts de fange. Malgré ses soixante-dix ans, madame de Kermic se leva à son aspect et lui dit avec un accent inquiet :
— Eh bien ?
Valérien montra du doigt la jeune aveugle qui s'était retournée à ce bruit, et madame de Kermic ajouta :
— Tu peux parler devcmt elle, elle sait tout.
— Eh bien , madame la marquise, il est dans le pa* Villon.
— T'a-t-il dit son nom ?
Valérien parut embarrassé, et répondit après un moment d'hésitation :
— Il ne veut le dire qu'à madame la marquise ellemême.
— C'est bien, je vais au pavillon.
— Pardon, ma mère, mais à votre âge, par le temps qu'il fait, traverser tout le parc, ce serait d'une imprudence...
— Mademoiselle a raison, dit Valérien; la pluie tombe à flots, et demain il sera temps d'interroger cet inconnu.
—Je voudrais bien savoir cependant, dit madame de Kermic avec une vivacité qui partait de son désir extrême d'associer son nom à un nom fameux, je voudrais bien
savoir si c'est véritablement monsieur Léonard Ahlhon.
— Monsieur Léonard Asthon, dit Valérien avec un vif mouvement de surprise; je ne crois pas...
Puis il se mit à réfléchir comme un homme qui calcule les probabilités d'une chose pareille, et il reprit ;
— Au fait, c'est possible. Monsieur d' Asthon est, dit-on, dans les environs. Oui vraiment, il est bien possible que ce
soit lui.
— Et s'il en est ainsi, dit madame de Kermic, il trouvera un asile dans ma maison tant qu'il pourra lui être
utile.
— Vrai, dit Valérien, je commence à croire que ce doit
être lui.
— Et s'il se trouvait avoir besoin d'autres secours dans l'état où il est, si l'argent lui manquait, ma bourse lui est ouverte comme ma maison.
— C'est lui, certainement, dit Valérien. Voulez-vous que
j'aille le lui demander?
— Ce serait inutile, puisqu'il a déjà i-efusé de te répondre. Mais il me semble que le temps se calme, que la pluie cesse, et que je puis sortir.
Une raffale plus violente que les précédentes vint avertir la vieille dame que ses désirs la trompaient sur la possibilité d'une pareille visite, et elle se replaça au coin de son feu, en disant d'un ton grondeur à Valérien :
— Comment se fait-il que vous ne soyez pas arrivés plus tôt?
— Il a d'abord fallu retrouver monsieur Asthon , car je ne doute plus que ce soit lui, repartit Valérien ; et ce n'a pas été une chose facile ni sans danger; car, lorsque j'ai fini par le découvrir il s'est imaginé que je le cherchais pour le dénoncer, et il a voulu me tuer ni plus ni moins qu'une grive; puis il a fallu le décidera venir, ce qui n'a pas été plus facile que de le trouver. « Non, disait-il, je ^^ compromettrai pas madame do Kormicpar ma présence
chez elle. Je ne yeux pas; remerciez-la de ma paii; mais si je dois être arrêté^ que ce soit du moins sans appeler la vengeance de mes ennemis sur d*autres que sur moi. »
— Noble jeune homme ! dit madame de Kermic. Valérien^ il faut que tu me conduises, il faut que je le voie.
— Pardon, madame, dit Yalérien ; mais vous comprenez que je n*ai pu allumer ni feu ni lumière dans le pavillon, on aurait pu les voir du château, et je Tai laissé dans Tobscurité.
— Mais il ne peut rester ainsi, mouillé sans doute comme tu Tes, n'ayant pas mangé peut-être de la journée. En fermant exactement les lideaux et les volets, on ne Terra rien ; il faut lui donner de la lumière, lui allumer du feu. Chargé-toi de ce soin, Yaléiien, et, pour ce soir, c'est nous qui lui apporterons des vivres.
— Mais, ma mère...
— Ah! je le veux! dit madame de Kermic de ce ton qu'elle prenait rarement, mais qui, une fois arrivé, n'admettait pas la moindre observation.
Yalérien sortit, prit du bois dans un vaste bûcher qui se trouvait dans une des ailes du château, et se dirigea vers le pavillon.
— Maintenant, dit madame de Kermic, il faut nous procurer de quoi porter à souper à monsieur Asthon.
— Mais c'est impossible, ma mère, les domestiques ne sont pas couchés, et la femme de chambre veille dans la salle à manger, par où il faut passer pour entrer à l'office.
— Eh bien , je vais l'envoyer se coucher.
— Vous savez bien que Marthe n'ira pas, ou que, si elle fait semblant d'obéir, elle restera levée dans sa chambre jusqu'à ce qu'elle n'entende plus de bi-uit dans la maison.
— C'est vrai, c'est vrai, dit madame de Kermic avec humeur, elle est d'un zèle insupportable quelquefois.
— Aujourd'hui peut-être, reprit Diane ; mais vous savez combien elle vous est attachée: si vous la chargiez...
— Diane, reprit madame de Kermic d'un ton sé?ère, je ne te reconnais pas ; tu trouves des impossibilités à tout quand il s'agit de secourir un malheur si noble et si pressant.
— C'est que je ne sais que vous dire, ma mère, reprit Diane ; mais j'ai un triste pressentiment que ce sera une affaire qui vous amènera plus de désagréments que tous ne pensez, et...
— C'est bien, dit madame de Kermic en se levant, je vais me charger de tout ce soin...
— Âh ! ma mère, dit Diane en la retenant, qu'allez-vous faire?
— N'ayez pas peur, Diane, vous ne serez pas compromise.
— Oh ! ma mère, s'écria la jeune fille, j'y vais, j'y vais, et peut-être, tenez, vaut-il mieux que j'y aille seule.
— Comment, seule !
— Écoutez, vous allez monter dans votre chambre avec Marthe, et je ferai semblant de me retirer dans la mienne. Aussitôt je descendrai à l'office, j'y prendrai tout ce qui est nécessaire. Vous savez, dit-elle tristement, que je n'ai
pas besoin de lumière pour cela.
Madame de Kermic baisa sa petite-fille au front en murmurant : « Pauvre enfant! » Et Diane continua :
— Pendant ce temps, vous retiendrez Marthe, et moi j'irai au pavillon porter le panier que j'aurai fait; je rentrerai sans que personne m'entende, et une fois que je serai rentrée dans ma chambre, vous pourrez renvoyer Marthe, et je viendrai vous dire ce qui se sera passé.
— Diane, mon enfant, s'écria madame de Kermic, ab! voilà qui est bon et digne de toi ; mais viens, mon enfant, hàtons-nous, il me tarde déjà que tu sois revenue.
Ce qui avait été convenu fut exécuté, et pendant plus
DIAISE 203
d'une demi-heure que dura l*absence de Diane, madame de Kermic gronda Marthe plus qu'elle ne Tavait fait depuis Tîngt ans qu'elle était à son service. Tout ce qu'elle faisait était mal fait et à recommencer ; madame de Kermic n'était jamais contente ni de la place où était posée sa lampe de nuit, quoiqu'elle fût inamoviblement marquée sur le même marbre depuis vingt ans, ni de la manière dont ses rideaux étaient fermés, son feu couvert, ses couvertures arrangées. Enfin, ayant entendu tousser dans la chambre à côté, elle renvoya Marthe ; et Diane, dont la robe et le chapeau de paille dégouttaient de pluie, entra aussitôt.
— Est-ce lui? s'écria madame de Kermic.
— Oui, ma mère, répondit Diane avec un accent presque exalté; c'est lui, c'est monsieur Léonard Asthon.
— Gomment est-il ?
— Ma mère ! fit Diane en^se détournant.
— Ah! pardonne, pauvre enfant; j'oublie que je ne puis te faire cette interrogation.
— Mais, reprit Diane, s'il m'a été défendu de le voir, je l'ai entendu. ^
— Et que t'a-t-a dit?
— Oh ! il a une voix d'une douceur et d'un charme étonnants. 11 parle avec une facilité, un accent...
^ J'en étais sûre... Et tu lui as apprêté tout ce qu'il fautf
— Oui, ma mère.
— Avait-il l'air bien reconnaissant?
— Il m*a prié de vous porter ses respects et l'assurance de sa gratitude.
— Bon jeune homme I... Tiens, assois-toi sur mon lit et conte-moi... Mais tu es trempée, pauvre enfant, tu grelottes.
— Cen'estrien...
— Non, non, couche-toi..', demain nous reparlerons de tout cela. Va, je le veux absolument.
— Bonsoir, ma mère.
— Bonsoir, mon enfant. On peut se coucher le cœur gai quand on a fait une bonne action.
Diane se retira ; mais ni la mère ni la petite-fille ne dormii'ent, malgré leur bonne action : Tune rêvait à son héroïsme et Tautre à cette voix suave et douce qui lui avait parlé.
Pendant ce temps, un beau jeune homme, assis devant un feu pétillant, à côté d*un guéridon sur lequel était un souper très-confortable, s'écriait :
— Eh bien , Valérien, ai-je bien joué mon rôle?
— Aussi bien que moi, monsieur le vicomte.
— Tu as bien fait de venir m*avertir de prendre ce nom de Léonard Asthon ; car jamais, sans cela, je n*y aurais pensé. Donne-moi un verre de vin... Sais-tu que cette mademoiselle de Chivri est belle comme les amours?
— Mais oui, monsieur le vicomte ; c*est dommage qu'elle soit aveugle.
— Raison de plus pour ne pas voir le danger.
— Quel danger? fit le garde-chasse.
— Oh ! rien. Encore un verre... il ^t excellent... Elle est vraiment beUe!... Je vais me coucher ; et maintenant les huissiers peuvent courir après moi ; je leui* donne en mille à deviner que le vicomte de Furières, poursuivi ^ur dettes, se cache chez madame de Kermic sous le nom de Léonard Asthon, proscrit politique.
— Bonsoir, monsieur le vicomte.
— Bonsoir, drôle.
Une demi-hem*e après, le vicomte dormait du sommeil du juste.
Diane avait seize ans à cette époque ; mais II parait que cette pure et noble beauté, dont j'ai été si vivement fmppë, brillait déjà en elle de tout soh éclat ; et si elle avait moins de majesté qu*ai^ourd'hui, elle en avait de plus la suavité ineffable de cet âge qui quitte l'enfance et entre dans la
jeunesse. Du reste, c'est tout au plus si Diane savait qu'elle était belle : pour ceux qui avaient constamment vécu près d'elle, cette beauté était venue sans qu'ils y prissent garde ; pour ceux qui la voyaient pour la première fois, c'était presque autant un sujet de plaindre Diane que de Tadmirer. Le cri : Quelle est belle ! eût dû être si nécessairement suivi de la restriction : C'est dommage qu'elle soit aveugle ! que ceux-là se taisaient et cherchaient à flatter In jeune fille dans des qualités dont elle pouvait être heureuse, parce qu'elle en sentait le prix dans les autres.
Ainsi, comme elle aimait une causerie douce et spirituelle, elle accueillait comme un hommage le plaisir qu'on prenait à l'écouter; ainsi, comme les notes d'un chant mélodieux la prenaient au cœur jusqu'à la faire pleurer, c'était pour elle un vrai triomphe que de sentir les auditeurs tressaillir aux accents de sa voix et de sa harpe unis ensemble. Alors elle comprenait l'émotion qu'elle donnait par celle qu'elle pouvait recevoir, et elle en était fière. Alors, quand on lui prodiguait les louanges, elle rougissait; mais la première fois qu'on lui dit qu'elle était belle, elle se mit à pleurer.
Et cependant cet hommage a dû bien souvent lui arriver. Imagine-toi le front le plus pur couronné de flots de cheveux bruns, un nez dont le profil aquilin témoigne une volonté ferme, une bouche dont les lèvres légèrement bombées ont pour ainsi dire la grâce et la forme d'un baiser; et puis je ne saurais te faire comprendre combien, malgré sa cécité, se» yeux ont encore d'expression» A la manière dont elle les tourna vers moi lorsque je lui parlai, je n'aurais jamais cru qu'elle fût aveugle ; et lors même qu'on sait qu'elle ne voit pas, on est tenté de croire qu'elle regarde.
Et puis, mon cher Edouard, il y a au-dessus de tout cela un charme pailiculier qui ne peut appartenir qu'à un pareil malheur : c'est celui qui résulte de l'ignorance et de
206 SIX MOIS 'de corbespondance
la naïveté de celte beauté. Gomme rinfortiinëe n*a jamais pu étudier dans un miroir toutes ces expressions de codvention que le monde impose à la femme qui entend et qui paille, il y a dans le visage de Diane une franchise d'émotion dont rien ne peut te donner une idée. Si elle sourit parce qu'elle est heureuse, ce sourire est ouvat juqu'au cœur, rien ne le gêne et ne le comprime; si elle souffre, toute sa douleur monte ^ son visage; lorsquVUe est calme même, elle se laisse nécessairement aller à êti*e belle sans minauderie et sans affectation ; son beau visage est à qui veut le voir, elle no le voile ni ne le pai*e pour persomie. Telle est Diane aujoui'd'hui, juge ce qu'elle devait être à seize ans, lorsique le malheur n'avait pas touché cette têle charmante.
D'un autre côté, l'esprit de Diane était plus avancé que ne l'est d'ordinaire celui des jeunes ûlles de son âge. Dans la vie solitaire que menait madame de Kermic, on ne songeait à rien cacher à Diane de ce qui venait distraire cette monotonie. On eût dit qu'on croyait son âme aveugle comme ses yeux.
Ainsi lorsque, dans ses longues soirées d'hiver, madame de Kermic se faisait lii*e soit les journaux, soit les romans nouveaux, soit une tragédie ancienne, on admettait Diane à ces lectiu*es. Par les journaux, par le récit des crimes, des suicides, desadultèi'es,des séductions dont ils sont remplis, elle apprenait ce que les passions humaines ont de fatal, de bas et de hideux ; par les livres, elle croyait savoir «e qu'elles peuvent avoir de bonheur^ de noblesse et d'enivrement.
Ote à cette femme la coquetterie qu'elle ne pouvait comprendre, les plaisirs du monde auquel elle ne pouvait se mêler, ces deux occupations qui prennent les sept buitièmes de la pensée et de l'activité féminines, et applique à une réflexion ardente, assidue, toute cette force de Fàme et de l'esprit, et comprends à quel degré d'exaltation celte
DIAKE 207
femme avait dû arriver dans ses lèves, dans ses craiiites> dans ses espérances.
Voilà ce qu'était Diane lorsqu'elle toniba entre les mains d'un libertin sans honneur, à qui une indigne supercherie avait prêté, avec le nom d'Asthon, l'apparence des plus nobles et des plus éclatantes qualités, et à qui le hasard avait donné les dons qui devaient séduire naturellement mademoiselle de Chivri.
Monsieur de Fm'ières était à Paris l'un de ces dix ou douze gentilshommes de grande famille à qui leur beau nom ne suffisait pas pour vivre de pair dans la bande joyeuse et exclusive des artistes, et qui avaient ajouté un talent véritable à leur position élevée. Arthur de Furières était un excellent musicien, il faisait des romances charmantes et les chantait avec un goût exquis. 11 dut à cela beaucoup de succès dans toutes sortes de mondes. Pour les femmes d'un rang élevé, c'était un amant convenable par son nom et par son titre, avec celte teinte d'indépendance romanesque qu'on suppose à des hommes dont la valeur est en euxmêmes; pour les reines de coulisses, qu'Arthur fréquentait beaucoup, c'était l'hoomie de talent dont on sollicite le suffrage et le grand seigneiu* dont on accepte l'amour; pour toutes, c'était le fruit défendu avec la saveur d'un autre paradis que celui où elles vivaient.
A tant de bonheur facile, Arthur perdit d'abord sa fortune et ensuite sa probité ; il y perdit surtout ce qui peut arracher un homme à toutes les folies et à tous les vices, la foi dans les sentiments vrais et honorables. « On prétend, disait-il, qt^l y a des femmes qui se vendent et d'autres qui se donnent ; cette distinction n'est qu'un piu* jeu de mots : toutes s'échangent, les unes coÊti*e de l'argent, les autres contre des soins, des plaisirs, des vengeances ; souvenez-vous que les unes sont pauvres et les autres riches, et dites-moi s'il y a plus de vice d'un côté que de l'autre? »
Avec de pareils principes, peut-être Arthur eût-il cepen-
dant respecte ou dédaigné le malheur de Diane, s*ii Teût rencontrée, dans le monde. Mais dans l'oisiveté de sa solitude, ce devait être une séduction trop puissante que létude des premiers raouvemenls d*amour dans un être comme Diane, pour qu'un esprit coiTompu comme celui du vicomte de Furières résistât au désir d*éveiilcr a*tte âme pour la voir marcher dans sa nuit. Toute sa conduite durant le temps qu'il passa dans ce pavillon n'eut pas d'autre but.
A la première entrevue qu'il eut avec madame de Kermie et Diane, il fut facile à Ailhiu* de jouer son rôle; tout ce que madame de Kermic savait de la vie d'Asthon, il le savait comme elle ; tout ce qu'elle en ignorait, il l'ioventait avec une merveilleuse facilité et avec cette fausse poésie qui en toutes choses séduit aisément ceux qui ont un parti pris de croire et d'admirer. Les exagérations dont il ornait sa vie aventureuse trouvaient un auditeur crédule dans la prévention de madame de Kermic; et quanta Diane, le mystère de la vie clairvoyante était si impénétrable pour elle, elle comprenait si peu qu'on pût reconnaître la présence de quelqu'un à une distance qu'il lui follait souvent une heure pour atteindre, que toutes les forfanteries d'Arthur lui paraissaient possibles, par cela même que les actes les plus vulgaires de la vie étaient impossibles pour elle. En pareilles choses, Diane ne pouvait douter que par l'incertitude des autres, et madame de Kermic était d'une bonne foi qui aveuglait la pauvi'e aveugle.
Toutefois, si madame de Kermic avait accompagné sa petite-fille dans toutes les visites qu'elle reilttait au pavillon, il est probable que la séduction calculée d'Arthur n*cût pu arriver à une femme que le regard ne pouvait aveitir du trouble qu'elle inspirait, à qui un billet glissé secrètement ne pouvait donner le trouble si fatal de la curiosité. Mais madame de Kermic tomba malade; et comme elle ne pouvait faire appeler dans sa chamhi«Ya-
iérien, le garde-chasse, pour l'interroger sur ce que faisait monsieur Léonard Asthon durant toute la journée ; comme Diane elle-même ne pouvait, sans éveiller Tattention des gens de la maison, avoir des entretiens trop fm}uents avec un homme dont le service lui était tout à fait étranger, la vieille madame de Kermic, pour qui son hospitalité était une occupation à laquelle elle prenait un vif intérêt, exigea que sa petite-fille se rendit tous le^jours au pavillon pour y savoir des nouvelles de Tinfortuné proscrit.
Il faut le dire pour l'excuse de madame de Kermic, la bonne renommée d'Asthon lui eût paru une garantie suffisante de sa bonne conduite, si elle eût pensé que la séduction pût s'adresser à une telle infortune. Mais, par une de ces préoccupations assez ordinaires à l'esprit humain, comme Diane faisait une exception à toutes les autres femmes par son infirmité, madame de Kermic n'avait jamais songé qu'une pauvre fille aveugle pût avoir à subir les dangers communs de la jeunesse et de la beauté. Ce fut donc sans la moindre appréhension que la vieille dame permit ou plutôt ordonna ces dangereuses entrevues. Diane toutefois n'y alla pas avec la même tranquillité. Elle avait déjà senti en elle ce trouble inconnu qui étonne et alarme le cœur la première fois qu'on l'éprouve. Lorsqu'elle approchait de ce pavillon, elle subissait ensemble cet efl'roi ' instinctif qui vous avertit d'un danger sans vous le monti*er et le désir tout-puissant de s'y livrer qui domine cet efii'oi. Elle avait touché du bout de ses lèvres virginales cette coupe de l'amom' qui enivre et qui altère.
Du reste, c'est l'histoire de toutes les passions, des plus graves con^e des plus naïves; l'ambitieux redoute les chagrins qu'amène la puissance, et la poursuit avec ardeur; i'enfaot a peur des revenants, et oubhe tous les jeux pour un conte bien effrayant. Telle avait été la première émotion de Diane; pendant quelques jours elle s'était livrée sans ré-
2i0 8IX MOIS DE CORRESPONDANCE
flexion à cette crainte aventureuse qui Tagitait et la faisait lever. Mais tout à coup une vive lumière vint éclairer la route où elle avançait alors^ aveugle de son cœur comme de ses yeux.
Léonard ne lui disait rien qu*il ne dit \ sa grand*mère. Mais que Taccent de sa voix était différent ! Il tremblait comme elle-même avait senti trembler sa voix lorsqu'elle Tabordait.
11 y avait donc entre eux quelque chose qui n*était qu'à eux. Était-ce donc de Famour ? Elle sHnterrogea et se dit qu'elle aimait. Aveu fatal, quoiqu'elle ne VeCii fait qu'à elle-même, car il laût, pour ainsi dire, pénétrer dans toute la puissance de sa passion ; il lui fit comprendre l'ineffable bonheur qu'elle éprouvait à être aimée, et cependant elle ignorait tout de l'amour. Pauvre aveugle, qui le soir s'asseyait aux pieds de sa grand'mèré, et qui, la tète appuyée sur ses genoux, se plaisait à entendre ses récits; elle pourrait être ainsi aux pieds d'Aiihur, et ce serait sa voix qui parlerait ! Elle aimait ceux qui la conduisaient avec soin dans les chemins qu'elle ne connaissait pas ; cette attention lui était douce ; mais être guidée par lui, ce serait un bonheur inconnu, ce serait presque voir.
Est-ce donc que l'amour est une émanation céleste qui pénètre toutes les choses de la vie et donne aux plus vulgaires une lumière et un parfum qui ne sont qu'à lui, qui éblouissent et enivrent? Ainsi Diane, cecœur enfant, ne diêrchait les joies de l'amour que dan^^ce qu'elle savait de la vie, etcela suffisait cependant pour enïaire une vie toute nouvelle.
Mais TaiTreux souvenir de son malheur venait la saisir au milieu de ses rêves, et il brisait ses espérances. cSt sa voix est émue, se disait-elle, c'est qu'il me plaint ! »
La pitié d'un ami est une consolation, la pitié de celui qu*on aime d'amour est un désespoir, et Diane souffirait ce désespoir, car eile aimait Léonard Asthon. Ce fut donc avec une douleur sincère qu'elle consentit à aller tous les jours
DIAMfi 2H
pai*tager sa solitude; car elle venait le cœur nu se heurter à une indifférence dont son infortune la persuadait. Voilà surtout pourquoi ces entretiens devaient être si dangereux: c'est qu'ayant rêvé le bonheur d'être aimée, et ayant repoussé ses espérances comme insensées , elle devait trop montrer sa joie loi-squ'un mot viendrait les lui présenter comme possibles.
Aussi, lorsque Arthur osa pour la première fois lui dire ce niot : Je vous aime ! qui tombe presque toujours comme la foudre dans le cœur pour le brûler et y laisser une cicatrice ; la première fois qu'il dissipa ce doute mortel qui torturait Diane, il sut, lui, combien il était aimé. Tout ce corps d'enfant frissonna d'émotion, tout ce visage de vierge lesplcndit de joie, et il put se dire : Elle est à moi; elle est k moi si j'ose la prendre ! Il l'osa, et peut-être dois-je raconter ce qui égara Arthur jusqu'à ce crime, pour que l'on sache l'aide détestable que la dépravation de l'esprit peut prêter à la dépravation du cœur ; car c'est elle qui aiguillonne des désirs qui sans cela mourraient presque aussitôt cpi'ils sont nés.
Arthur était aimé, et cet amour lui livrait si bien Diane sans défense, que son âme blasée eût peut-être dédaigné cette fleur penchée sous sa main ; mais une circonstance fatale sembla lui donner l'attrait d'une forfanterie, et il y succomba; voici comment :
Trop de gens savaient que le véritable Léonard Asthon se cachait dans les environs de Machccoul, pour que la police n'en fût pas instiuite. On dirigea donc des recherches plus actives de ce côté de la Bretagne; et ses recherches alarmèrent non-seulement Diane et madame de Kermic, mais Arthur de Furières lui-même. En effet, on pouvait ordonner une visite domiciliaii*e chez madame de Kermic, et si on n'v découvrait pas Léonard Asthon, on y trouverait du moins monsieur de Furières, convaincu dès ce moment d'avoir pris un faux nom. Ce n'était pas assurément la
honte d'une pareille supercherie qui alarmait Arthur, il en riait comme d'un excellent tour joué à ses créanciers et à la crédulité de madame de Kerinic; ce qui ralarmait) c'était le danger d'une capture, car il comprenait très-bien que les huissiers remplaceraient vite les gendarmes. D'ailleurs Asthon pouvait être arrêté, et alors encore on se demanderait quel était l'homme qui s'était servi de son nom pour voler une généreuse hospitalité, et Arthur courait risque d'être chassé comme un misérable.
Dans cette conjoncture, et grâce aux soins de YalérieD) il prépara sa fuite.
Une voiture devait l'attendre au milieu de la nuit à quelque distance du château et le conduire à Nantes, où soo passage était arrêté sur un navire qui partait pour l'Angleterre. Le vicomte n'avait point fait part de ses projets de départ à Diauje.
Cet amour qu'il avait fait naître et dont les rêves avaient distrait sa solitude, cet amour pouvait avoir, au moment de la séparation, des scènes de désespoir dont il ne voulait pas s'embarrasser. Cet amour, comment l'avait-il exalté jusqu'au point où il était parvenu? Ce pourrait être le secret inconnu de cette solitude, si ce n'était le secret si connu de l'amour. Que de beautés qui n'attirent que des yeux^ que d'esprit qui ne plaît qu'à l'esprit, que de vertus qu'on ne salue qu'avec respect ! Puis vient un être souvent indififérent à tous, à qui soi-même on ne reconnaît d'autre supériorité que de l'aimer, et on l'aime. Voilà tout : n'en demandons pas davantage à l'amour ; c'est toute la raison du cœur.
Diane aimait donc Arthur, et à la siagulière puissance que cet homme exerçait sur elle se joignait, pour l'éblouir tout à fait, cet éclat de noblesse et de hautes qualités qu il avait emprunté à un autre; et cette passion avait cela de fatal, qu'elle avait pour 'elle cette raison du cœur qui est aveugle et la raison de l'esprit qui se croyait clairvoyante.
DIANE âl3
Un* soir donc, le soir même où Arthur voulait partir, le soir oïl sans un cruel concours de circonstances il n*enl emporté que la fleur de l'àrae de Diane, son premier amour, et oîi il ne lui eût laissé qu'un désespoir sans remords, douleur qui rend fière, ce soir-là, dis-je, madame de Kermic fut tout à coup envahie par une nombreuse troupe de soldats. Ils venaient accomplir un ordre de perquisition dans tout le château.
A peine avaient-ils frappé à la porte principale, que le bruit des armes avertit madame de Kermic de ce danger, et à peine Diane Teût-elle compris, qu'elle s'écria : « Je le sauverai!» Ainsi, tandis que les soldats pénétraient dans le château, elle courut au pavillon pour avertir le prisonnier et le faire sortir par la porte du bois. Elle entra, mais il était trop tard ; car des sentinelles posées de distance en distance surveillaient toutes les issues de ce vaste enclos. Arthur les avait entendues depuis longtemps et avait éteint la lumière qui, se glissant par la fente des volets, eût pu attirer leurs regards. Ce fut en se jetant dans ses bras que Diane apprit ce nouveau danger.
Ce danger, dans un esprit prévenu comme celui de Diane, c'était la mort, la mort de celui qu'elle aimait ; il ne faut donc pas s'étonner si la pauvre enfant oublia tout, excepté le salut de cet homme qui était sa vie. Elle tremblait, tandis que lui n'était qu'irrité comme un maladroit pris au piège ; mais elle prenait cette colère pour l'impatience d'un noble cœur qui eût voulu une autre mort. Déjà on entendait les soldats qui se dispersaient dans le parc, lorsque Diane s'écria avec cet accent inspiré qui est l'écho de la pensée soudaine qui vient de nous frapper :
— Faites disparaître de cette chambre tout ce qui peut annoncer la présence d'un homme.
— Il n'y reste rien de pareil, dit Arthm\
— Rien... en êtes-vous bien sûr?
2i4 SIX MOIS DE CORRESPONDANCE
— Çui, ajouia-t-il ; j'avais prévu ce danger^ cl loûl Cfcl soigneusement caché.
Il avait tout fait enlever à la vérité, mais c'était pour sa fuite.
— Eh bien, lui dit Diane, placez-vous au fond de cette alcôve. La nuit est noire, n'est-ce pas, ajouta-t-elle d'une voix tremblante, et l'on ne peut rien voir du dehors?
— Ce n'est qu'au bruit de votre voix que je sais où vous êtes.
— C'est bien, reprit Diane ; cachez- vous et laissez-moi faire.
Arthur se blottit dans le fond de l'alcôve, derrière les vastes rideaux qui la décoraient.
Alors il entendit Diane allant et venant rapidement dans cette chambre. Puis elle descendit, alla ouvrir la porte qu'elle avait fermée derrière elle. On entendait déjà la voix des soldats qui approchaient, et des éclairs de lumière partis des torches qui les guidaient se glissaient quelquefois jusque dans l'appartement et y jetaient de douteuses et fugitives clartés. Les soldats touchèrent enfin le seuil.
Ce fut à ce moment qu'il sembla à Arthur qu'une ombre blanche et fluide passait rapidement dans la chambre; elle disparut, et Arthur, caché au fond de cette alcôve, crut entendre près de lui la respiration de Diane.
Presque aussitôt les soldats entrèrent et éclairèrent cette chambre.
Un cri partit du lit où était couchée Diane.
— Qu'est cela? dit-elle, qui vient ici? Au secours!... au secours!...
El cet effroi fut si bien joué, que l'officier qui commandait cette troupe s'arrêta et fit reculer ses soldats jusqu'en dehors de cette chambre que le bruit public lui avait souvent désignée comme étant le refuge de mademoiselle de Chivri, cette belle jeune fille aveugle qu'on disait si noble
DIANE 2i5
et si pure^ chambre virginale que protégeaient l*lnnocence et le malheur. *
— Pardonnez-moi^ mademoiselle, i*ai dû visiter toutes les parties de ce château; cependant j'aurais respecté ce lieu si j'avais su qu'on y eût pu troubler votre repos.
Et il s'éloigna. Noble confiance d'un soldat ! Ce fut le dernier hommage rendu à la pureté de Diane.
Et à peine avaient-ils franchi le seuil et feimé la porte, qu'elle dit d'une voix altérée:
— Ils n'ont point laissé de lumière?
— Aucune. -
11 n'y en avait aucune. La nuit ne pouvait être un danger pour elle, elle qui ne vivait que dans la nuit; mais la nuit empêche le crime de pâlir comme l'innocence de rougir, et Arthur ne s'épouvanta pas d'un crime si sombrement voilé.
Diane n'avait d'autre défense que ses cris ; mais ses cris pouvaient le perdre.
11 n'y eut qu'elle de perdue... •
Et tu dois comprendre quelles furent les tortures de ce cœur lorsque, retournée auprès de sa vieille grand'mère, celle-ci, dansla joie du salut de son héros, demandait à Diane comment elle l'avait sauvé, par quelle adroite tromperie elle avait arrêté l'investigation des soldats. Diane ne répondait qu'en pleurant, quoique l'infâme lui eût promis ce nom qu'il ne pouvait lui donner, puisqu'il ne lui appartenait pas.
Cependant, quand cette nuit fut passée, madame de Kermic vpulut que Diane retournât près de Léonard. Elle aussi voulait y retourner, et cependant ce fut une angoisse inouïe qui la tortura pendant qu'elle approchait de ce pavillon.
Reparaître devant celui qu'on voudrait maudire et à qui on a pardonné ; avoir subi la honte de son crime et sentir
le remords de l'avoir absous ; affronter des regards doal elle lîe pouvait même détourner le front ; peut-être ne Feût-elle pas osé, si elle eût été plus innocente ; mais elle aimait et elle avait cette fatale soumission de Tamour qui met la victime à genoux devant son bourreau ; servitude sans retour^ comme tous les esclavages qu'accompagne la dégradation. Elle alla donc vers ce pavillon, et s'arrêta longtemps sur le seuil.
^ Oh ! se dit-elle, il me cachera dans ses bras, il sera assez généreux pour ne pas me regarder, v Et sur cette espérance elle monta. Tout son corps tremblait quand elle ouvrit la porte de cette fatale chambre. Elle y demeura immobile; elle attendait.
Elle attendit ainsi une longue minute : un silence de désert régnait autour d'elle ; un froid glacé la prit au cœur^ et sa voix qui grelottait murmura avec terreur :
— Léonard? Léonard?
Il ne répondit point. Alors elle tomba à» genoux sur ce seuil ouvert et tendit ses bras devant elle en criant :
— Léonard ? Léonard ?. . .
Ce fut encore le même silence ; elle se releva folle et désespérée, tendant son oreille à ce silence mortel. Le souffle d'aucune vie ne respirait dans cette chambre ; elle s'élança, elle la parcourut des mains, se heurtant, se brisant aux meubles, revenant partout où elle avait passé ; il n'y était ^lus, lui qui avait dit qu'il ne voulait plus (ùir, lui qui n'en avait pas besoin, puisqu'elle avait éloigné le danger au prix de son honneur. Il n'y était plus ! Ce n'était pas possible, et elle recommença son aveugle investigation; mais rien, rien encore !
Diane avait tout ce qui convient au malheur, la sensibilité du cœur et la force du corps, ce qui fait c[u'on souffre beaucoup, qu'on ne meurt pas. Elle eut donc tout son désespoir. Perdue et adandonnée ! ISi honneur, ni amour, la dernière misère d'une femme I Et cette fenome, elle était
^ DtAME 2i7
aveugle I Et si jamais elle deyait le rencontrer^ elle ne pouvait pas aller à lui s*il ne daignait pas venir à elle !
Que de douleurs, que de tortures passèrent dans cette âme sans la briser! que de doutes horribles et de prévisions funestes assiégèrent cette raison sans la perdre I que le supplice dut être affreux ! Et cependant elle Teût peut-être fait cesser, ne pouvant y succomber : elle savait comment on meurt quand on le veut, et elle y pensait déjà lorsque la vieille Marthe vint frapper à ce pavillon. Et telle était la malheureuse destinée de Diane, que ce ne fut que par une nouvelle douleur qu'elle fut arrachée à ce désespoir qui allait la conduire au suicide.
— Madame la marquise vous demande, lui dit Marthe. Elle a reçu ce matin une nouvelle qui paraît Talarmer beaucoup.
— Qu'est-ce donc ? s'écria Diane.
— Venez, venez, répondit Marthe; madame la marquise prétend que vous seule pouvez la rassurer.
— Mais sur quoi ? s'écria Diane qui se croyait désintéressée de tout autre malheur que du sien.
— 11 parait, jeprit Marthe à, voix basse, que ce monsieur Léonard Asthon dont eJle parlait si souvent avec tant d'enthousiasme...
— Eh bien ! monsieur Asthon ?
— On dit dans le pays qu'il est arrêté.
— Arrêté ? reprit Diane.
Et avant de penser au danger de celui qu'elle croyait son amant, un éclair de joie et d'espérance se glissa dans le cœur de Diane ; et lors même qu'elle y pensa, quand elle se souvint qu^il pouvait moimr, die ne fut plus si malheureuse en face d'un plus grand malheur. Elle retourna en toute hâte auprès de sa grand'mère qui lui expliqua que monsieur Léonard Asthon avait été arrêté près du château par les mêmes hommes qui l'avaient visité; et toutes deux, ingénieuses à le défendre, disaient, madame
218 SIX MOIS DE COHHESPqNDiNCE
de Rermic : qu'il s*était enfui pour ne pas exposer une femme sans défense au danger de son hospitalité ; Diane : que sans doute il avait voulu prêter appui à quelque infortuné comms lui ; et toutes deux attendirent avec épouvante la fin de la journée.
Valérien avait disparu, et Ton pensa que la crainte Tavait éloigné. Comment alors s'informer du sort de Léonard Asthon?Que pouvait lui écrire madame de Rermic? Lui parler de Tasile qu'elle lui avait offert, c'était se compromettre sans nécessité. Quel message pouvait loi en* voyer l'aveugle ? et que pourrait-il répondre à ce message, si même on le lui laissait parvenir ? Elles attendirent ainsi le lendemain, chaque jour, l'une avec inquiétude, l'autre avec un profond désespoir.
Les seules nouvelles qui leur parvenaient leur étaient apportées par les journaux, qui disaient froidement dans quelle prison Léonard Asthon avait été transféré, coibhien d'interrogatoires il avait suhis ; lignes glacées qui venaient frapper Diane et l'épouvanter.
Six mois se passèrent ainsi, six mois de silence pendant lesquels il semblait à Diane qu'Asthon eût pu lui faire dire un mot qu'elle seule eût compris ; six mois de silence que madame de Kermic accepta comme la preuve de la délicate générosité de Léonard Asthon, qui ne voulait pas que le plus innocent message de sa part pût appeler sur elle l'attention de l'autorité.
Ce temps si long, et pour lequel ces deux femmes accusaient le pouvoir de cruauté, ce temps avait été laissé entre le crime et le jugement de l'accusé pour laisser à ce jugement un calme qui lui eût peut-être manqué quand la révolte était encore flagrante. Mais enfin ce procès dot commencer; et ce fut encore dans le récit froid et piécis des journaux que madame de Kermic et Diane en apprirent toutes les circonstances. Il n'occupa que deux au*
, dienceS; la première où les témoins n'eurent pas besoin de constater un crime dont Taccusé se Tantait ; et comme madame de Kermic en lisait le récit à sa petite-fille, qui récoutait assise à ses pieds, la vieille dame admirait cet héroïsme qui bravait la mort, et Diane pleurait cet égoîsme de Thonneur qui oubliait que cette mort serait pour deux.
Le jour suivant, ce fut le ministère public qui parla^ et après, Tavocat. Mais ni Tune ni Taulre ne cherchèrent aucune des paroles qui furent prononcées pour accuser ou pour défendre Léonard. Madame de Kermic chercha rapidement Je résultat de cette seconde journée. Elle lut lentement :
« A sept heures , les jurés entrent dans la chambre des délibérations... » ^
— Eh bien, ma mère ?...
— Je ne puis lire.
— Comme vous tremblez ! .
^ Attends.
Et madame de Kermic continua :
« Les jurés, rentrés après une demi-heure d*absence^ prononcent leur verdict... d
— Eh bien?... eh bien?...
« Leur réponse est affirmative sm* toutes les questions. «
— Après, ma mère?
— Oh ! malheureux jeune homme !
— Ma mère ! ma mère ! mais lisez donc, lisez donc !... a La cour condamne Taccusé à la peine de mort, m
— La mort ! cria Diane en se renversant comme si elle eûHpu voir sur le visage de sa mère la vérité de ce qu'elle venait d'entendre; la mort! répéta-t-elle... la mort!... Et moi !... et moi!... *
— Toi ? reprit madame de Kermic que ce désespoir épouvantait, toi?
— Oui, moi, repartit Diane, veulent-ils donc que je rëpouse sur Téchafaud ?
— L'épouser! s'écria madame de Kermic, répouser! Oh! malheureuse, malheureuse ! qu'as-tu fait ?
— Ma mère, ma mère ! dit Diane en se cachant la tèle sur les genoux de son aïeule, jlai voulu le sauver !
— L'infàmc ! et il t'a perdue ! Diane, Diane, répélaitelle, réponds-moi, est-ce vrai, Diane ? i
Madame de Kermic releva cette tête penchée sur ses ge- . noux; cette fois le désespoir avait été le plus fort; Diane ne répondit pas.
— Elle est morte! s'écria madame de Kermic, morte... ' Elle avait trop à souffrir encore pour cela. '
L'émotion de la scène que je viens de te rapporter avait été assez violente pour faire perdre connaissance à Diane. Mais il y avait trop de vie dans ce corps jeune et vigoureux pour lui porter un coup mortel ; il n'en fut pas de mêioe pour la vieille madame de Kermic j elle trouva dans son indignation la force de secourir sa petite-fille et de la rappeler à elle-même sans appeler personne, car un mot ou un cri de douleur de Diane, échappé au premier roomeot de son retour à la vie, eussent pu avertir un étranger du déshonneur de l'infoilunée.
Mais cet effort fut tout ce que la vieillesse de madame de Kermic put supporter ; une maladie active et violente s'empara d'elle, et longtemps avant que personne, même les médecins, comprit toute la gravité de son état, elle avait deviné que sa mort était prochaine et assurée. Elle avait donc écrit à son gendre, monsieur de Ghivri, pour ravertir de sa maladie et de son danger. »
Cette lettre est trop curieuse par son laconisme et sa fermeté, pouAjue je ne la transcrive pas ici telle qu'elle m'a été répétée mot pour mot :
a Mon fils, » Je n'ai que peu de jours à vivre, cette lettre eo met-
tra trois à vous parvenir ; il vous en faut autant pour venir jusque chez moi^ je vous attends.
» Je vivrai jusqu'à ce que vous soyez arrive, car j*ai à vous dire des choses qu'un père seul doit entendre. »
Tu conçois qu'une pareille lettre ne laissait point d'incertitude à monsieui' de Ghivri sur la nécessité et la promptitude de son départ. Il se hâta donc de se rendre auprès de sa belle-mère. Madame de Kermic n'avait point informé Diane de ce message, et depuis l'aveu qui lui était échappé et le récit qui l'avait suivi plus tard, sa grand'mère ne lui avait pas adressé \me seule question sur Léonard Asthon ; mais Diane ne pouvait croire que c'élai^colère ou mépris, car jamais sa grand'mère n'avait été plus affectueuse et plus tendre pour elle. Il y avait au contraire dans l'accent de la vieille dame quelque chose de triste et de soumis, comme si c'était elle qui *eût à demander pardon à sa petite-fille de la faute qui la déshonorait.
Madame de Kermic avait donné des ordres précis pour que monsieur de Chivri fût introduit près d'elle aussitôt qu'il arriverait, et à l'insu de sa petite-fille, mais le hasard ou le malheur en ordonna autrement.
On était au milieu de la nuit, la malade avait été fort agitée durant toute la journée, car le temps qu'elle savait être nécessaire à monsieur de Ghivri pour se rendre à Machecoul était sur le point d'expirer, et il semblait que, sûre de vivre jusque-là par la puissance de sa volonté, elle craignît de ne pouvoir aller au delà du terme -qu'elle s'était fixé à elle-même ; elle avait forcé Diane, qui la veillait toutes les nuits, à aller prendre quelque repos. Mais ce n'était pas seulement la maladie de sa grand'mère qui faisait à Diane des nuits sans sommeil, et, la première de toutes les personnes quiiiabitaient le château, elle fut avertie de l'arrivée d'une chaise de poste par le bruit qu'elle fit.
Les domestiques chargés de la recevoir prévinrent assez
222 SIX MOIS de' CORRESFv'NDANCE
tôt monsieur de Ghivri qu*il devait ùlre secrètement conduit chez sa belle-mère, pour qu'il n'élevât point la voii do manière à être entendu. Mais il n*t5tait'pas arrivé seul, et ses deux fils aînés, qui se trouvaient près de lui lorsque la lettre de madame de Kermic lui était arrivée, avaient voulu absolument raccompagner. F^i s termes singuliei-s de cette lettre avaient fait naître de tristes soupçons dans le cœur du père et des frères de Diane, et la précaution extraordinaire avec laquelle on les introduisit leur fit comprendre tout à fait que quelque funeste révélation les attendait auprès du lit de la mourante.
On était allé prévenir la vieille Marthe, qui était restée près de sa maîtrefce.
— Est-ce lui ? est-ce mon gendre? avait dit madame de Kermic, que le bruit de la voiture avait aiTachée aussi à son abattement.
^- Oui, madame, mais deux de ses fils raccompagnent
— Ah ! mes petits-fils sont avec lui, eh bien ! qu'ils entrent tous trois ; ce que j*ai à dire les regarde auisi : va les chercher, et fais en sorte que Diane ne soupçonne pas leur arrivée.
Mais dès Tinstant que Diane avait entendu le bruit d'une voiture, elle s'était levée, et avec quelque précaution que les voyageurs fussent descendus et que le domestiqua fût venu jusque dans l'appartement de madame de Kermic, Diane, dont l'ouïe avait cette finesse qu*acquiert un sens qui doit presque tenir lieu d'un autre, Diane avait entendu le mouvement sourd qui s'était opéré dans la maison, et à peine Mailhe avait-elle quitté la chambre de madame de Kermic, que Diane y était entrée.
A son aspect, la vieille dame s'était levée sur son séant avec une vivacité que sa faiblesse eût fait supposer impassible un moment auparavant.
— Diane! Diane! s'écria-t-elle avec une sévérité qu'eik n'avait jamais eue vis-à-vis de sa petite-fille^ même dans
des temps plus heureux, alors que la sévérité est un témoignage d*araour; Diane, qui tous a appelée ici ? qu'y vcnez-?ous faire ?
— Pardon, ma mère, j'ai entendu, j*ai cru entendre...
— Que vous importe ? Ne peut-il rien arriver ici que vous ne deviez en être instruite ?
— Oh ! ma mère, ré[K)ndit Diane, croyez-vous que ce soit une vaine curiosité qui me guide ? mais dans Tétat de faiblesse où vous Hcs, ne dois-je pas m'alarmer de ce qui peut venir troubler votre repos?
Madame de Kermic ne répondit pas d'abord à sa fille qui s'était approchée de son lit; alors, lui prenant doucement la main* elle lui dit :
— Tu as ?aison, Diane ; mais tu ne dois pas encore voir ceux que j'attends... Demain, dans une heure peut-être, je te ferai appeler ; mais maintenant laisse-moi seule avec eux. Je t'en prie, je le veux.
— Je vous obéis, répondit tristement Diane.
— Necrains rien, enfant, et embrasse-moi, dit madame de Kermic.
La jeune fille se pencha vers sa grand'mère, qui prit sa tête dans ses mains, et l'aveugle sentit rouler sur son front les pleurs de la moiu^ante.
— Ma mère ! ma mère ! lui dit-elle, pourquoi cette émotion t
— Ya, mon enfant, va, lui répondit sa grand'mère.
Et comme Diane se relevait pour se retirer, la porte s'ouvrit et la voix de Msrrthc annonça :
— Messieurs de Chivri.
A ce nom, Diane poussa un cri efiî'ayant; tout le désespoir de sa vie venait de lui apparaître.
— Mon père! s'écria-t-elle.
Et, poussée par une force plus puissante que la raison et que la volonté, elle tomba à genoux près du lit de sa mère-
ai la scène qui me reste à te l'dconter mérite mi meilleur narrateur que moi^ le tableau silencieux qui la précéda mériterait aussi d'exercer le talent d'un peintre.
Une vaste chambre à peine éclairée par ime lampe de nuit ; près de la porle^ monsieur de Ghivri inunobile, les regards attachés sur sa fille à genoux; ses deux fils placés deiTière lui^ et contemplant aussi leur sœur, dans un muet et douloureux étonnement. Diane à genoux, le visage tourné du côté de son père et de ses frères, les mains jointes comme une coupable, et madame de Kermic assise dûis son lit, les yeux fixés sur son gendre, et qui, par un mouvement instinctif de protection, avait posé sa main blanche et décharnée sur la tête de Diane.
11 y eut un moment de silence solennel.
Aucun de ces cinq personnages ne semblait oser le rompre le premier. Que pouvait dire ce père voyant son enfant tomber à genoux devant lui, si ce n'était de prononcer une malédiction ? et son cœur s'y refusait encore, malgré les horribles soupçons dont il. était agité. Que pouvait dire Diane, sinon crier grâce pour un crime que son père ignorait peut-être encm'e? Que pouvaient dire ces deux jeunes gens, qui sentaient bien qu'une voix plus austère que la leur avait droit d'interroger ; madame de Kermic elle-même avait espéré voir son gendre seul, et n'était point préparée à celte espèce de tribunal de famille que le hasard semblait avoir formé et devant lequel elle n'eût pas voulu faire comparaître l'infortunée que le iiasard y avait amenée. Seulement son geste semblait avoir voulu mettre Diane à l'abri d'un premier mouvement de colère, et ce fut elle enfin qui trouva dans l'autorité que donne l'approche de la mort la force de rompre la première ce silence terrible.
— Je vous attendais seul, mon fils, dit-elle à monsieur de Ghivri; mais Dieu a voulu sans doute que vos fils iîisseol présents à cet entretien ; il a voulu que je n'eusse pas à
biÀMK 225
rougir devant vous seul de Taveu que j*ai à vous faire : c'est, je n'en doute pas, un châtiment qu'il m'a réservé, et je Taccepte comme un arrêt de sa juste sévérité.
Monsieur de Ghivri écouta madame de Kermic en attachant sur elle des regards où la colère semblait prêle à succéder à l'anxiété, et répondit lentement en montrant l'infortunée Diane du doigt :
— Et ma fille, n*a-t-elle rien à me dire?...
— Mon père ! dit Diane en essayant de se traîner vers lui.
— Bien, repartit madame de Kermic en la retenant ; rien, jusqu'à ce que je vous aie tout dit !
— Ah! s'écria monsieur de Ghivri avec colère, malheur à Tenfant qui ne peut tendre les bras à son père et qui demeure tremblante et éperdue à ses pieds !
— Gardez vos malédictions pour les coupables, répondit madame de Kermic avec ime force extraordinaire ; car de tous les complices de ce crime, elle seule en est innocente peut-être, et elle seule en est victime. Et maintenant, écoutez-moi tous les trois, toi aussi, Diane : je ne voulais pas que tu fusses présente à cet entretien, mais ce doit être encore la main de Dieu qui t'y a amenée. Oui, s'il arrive qu'un jour la colère de ton père et de tes frères te frappe sans pitié, tu pourras leur rappeler mes dernières paroles; s^ls osaient t'abandonner, tu les feras souvenir de ma dernière prière. Écoutez-moi donc tous.
IL' avancèrent près du lit; monsieur de Ghivri s'assit en face ie Diane, ses deux fils restèrent debout de chaque côté de SOL' siège, et madame de Kermic conunença ainsi :
— Il y a six mois, un homme proscrit et menacé de mort errait dans les environs de ce château. Quelle que soit Topinion politique que vous professiez, s'il était venu vous demander im asile, vous ne le lui auriez pas refusé.
I C'était un homme du pai ti auquel mon mari et mes fils avaient donné leur sang, et auquel j'ai voué, moi, toute
ftt
mon existence. Je lui fis offrir cet asile, il l'accepta.
Quand je vous Taurai nommé, car je vous le nojmnerai, TOUS reconnaîtrez comme moi qu'il méritait alors ce que je fis pour lui. Son courage, ses vertus, son nom, tout le recommandait à mon hospitalité/ Cependant je fus assez imprudente pour laisser souvent près de lui, et dans le secret d'une retraite que je ne partageai pas toujours, une jeune fille, belle, confiante aussi, et qui devait se croire protégée par le malheur qui Ta frappée en naissant.
<^Et l'infâme a osé... murmura le fils aine de monsieur de Chivri.
— Oui, repartit madame de Kennic, il a payé par le déshonneur le dévouement de la noble fille qui voulait le sauver. Écoutez bien, mes fils, pour .que votre colère ne s^adresse qu'à celui qui Ta véritablement méritée, pour que lui seul soit puni , lui seul, n'est-ce pas ?
— Oui, ma mère... répondirent les deux fils de monsieur de Chivri.
— Et il le sera, n'est-ce pas?
Leurs regards et leur geste répondirent assez.
Alors madame de Kermic commença le récit de cette scène fatale que j'ai déjà racontée; elle n'en épargna aucun détail à l'avide attention du père et des frères ; elle leur dit tout.
Pendant ce temps, Diane, toujours à genoux, et dont le désespoir éclatait en larmes et en sanglots, s'était traînée jusqu'aux pieds de son* père. Et d'abord il l'avait hissée embrasser ses genoux; puis, peu à peu, ses mains cherchèrent cette tète qui gémissait, et la couvrirent en là pressant avec des tressaillements involontaires, ël, comme Diane élevait vers lui ses mains, chacun de ses frères en prit une dans les siennes en la serrant en signe de pitié; et quand madame de Keimic eut fini son récit, monsiair de Chivri releva sa fille, et, l'attirant dans ses bras, il lui dit :
— Diane^ que la bénédiction de ton père soit avec toi ! . Mes fils^ embrassez votre sœur !
Puis, pendant que les jeunes gens, dont les yeux ne pouvaient contenir les larmes de pitié et de rage qui leur remplissaient le cœur, pressaient Diane dans de muets embrassements, la voix de monsieur de Ghivri s'approcha du lit de la mourante et lui dit :
— Et maintenant, ma mère, le nom de Tinfàme?
— Il s'appelle Léonard Asthon.
A ce nom, Diane tomba affaissée sous le poids de son désespoir, et l'aîné des fils de monsieur de Chivri s'écria :
— Léonard Asthon... et il est condamné à mort!
— Rassurez-vous, mes fils, repartit monsieur de Chivri avec éclat, il a demandé la cassation du jugement qui le condamne, et ce jugement a été cassé le jour même de notre départ. Rassurez-vous, il bc nous échappera pas.
Ce» mots étaient à peine prononcés, qu'on entendit un léger murmure du côté du lit où était retombée madame de Rermic. Ses enfants se penchèrent vei^ elle, mais elle était morte.
Tant d'émotions, tant de douleurs ne vinrent pas impunément frapper le cœur de la malheureuse Diane; une fièvre violente s'empara d'elle ; et comme dans les accès de son délire elle appelait Asthon, l'accusait et s'accusait elle-^même, monsieur de Chivri demeura seul à son chevet, tandis que le plus jeune de ses iils, Philippe de Chivri, s'occupait des derniers devoirs à rendre à sa grand'mère, et que Georges partait pour Angers, où Léonard Asthon était détenu en ce moment.
Trois jours après> monsieur de Ghivri recevait une lettre de son fils qui lui annonçait que véritablement le pourvoi du condamné atait été admis; mais que le jour même où on en avait reçu la nouvelle^ Léonard^ redoutant sans
doute les chances d'un second jugement^ était parvenu à s'évader sans que personne pût soupçonner de quel côté il avait dirigé sa fuite. Georges remettait donc à plus tard le soin de la vQpgeance commune^ et annonçait à son père qu'il allait se rendre à Paris où il espérait trouver près de la police des renseignements qui pourraient le diriger. Mais toutes les enquêtes de Georges furent inutiles, et lorsque la jeunesse eut triomphé de la maladie violente qui avait fait craindre un moment pour la vie de Diane, il fallut bien lui dire la vérité, et que le coupable avait échappé à la vengeance qui le poursuivait.
Le cœur des femmes a d'étranges mystères ; ce qui faisait le désespoir de monsieur de Ghivri fit la consolation secrète de Diane. Elle ne pouvait se croire abandonnée, et lorsqu'elle apprit que Léonard avait reconquis sa liberté, elle attendit chaque jour qu'un message vint la rassurer. Mais rien ne vint et rien ne pouvait venir.
Puis, lorsqu elle fut assez forte pour pouvoir marcher, elle se traîna un matin vers le pavillon où il avait habité, et elle chercha partout, comme s'il avait pu y venir déposer un gage de sa présence; mais elle n'y trouva que sa harpe, ses meubles accoutumés, un volume de poésies qu'il avait coutmne de lui lire, et l'aveugle emporta ce Tolume, comme si elle avait pu y retrouver la trace de cette parole qui l'avait séduite. Ainsi se passèrent les jours et les mois, sans qu'on apprit ce qu'était devenu Léonard Asthon.
La vengeance attendait avec rage, l'amour avec désespoir.
Ge fut plus de Àx mois après la mort de madame de Kermic qu'on sut, par un journal américain, que le capitaine Léonard Asthon avait passé d'abord en Angleterre, puis dans l'Inde, où il avait, dit-on, entrepris un Toyage dans l'intérieur des royaumes les plus inaccessibles.
Cette nouvelle, en détruisant pour ainsi dire tout espoir de vengeance pour monsieur de Ghivl*! et ses flis, fut le dernier mallieur qui semblait devoir frapper Diane.
Tant que la colère de ces trois hommes avait eu un but à peu près certain, quoique cache, tant qu'ils avaient espéré découvrir et atteindre Léonard Asthon, Diane avait été pour eux un objet de pitié; mais lorsqu'ils se trouvèrent pour ainsi dire désarmés devant cette absence et l'immensité qui les séparait du coupable, ih se tournèrent contre la victime, et le déshonneur qu'il leur fallait dévorer lui fut reproché avec toute l'irritation de l'impuissant a qui sa proie vient d'échapper.
A cette époque, monsieur de Ghivri quitta Machecoul et emmena sa fille dans le château qu'il possède aux environs de Châteauroux. Il l'y enferma et s'y enferma avec elle. Personne ^n'y pénétrait, et durant plus d'une année Diane vécut ainsi avec le souvenir de son amour tpompé, lorsqu'elle était seule; avec les reproches amers ou le silence plus amer de son père, lorsqu'ils se trouvaient ensemble.
On ne sait pas assez tout ce que le cœur de l'homme peut supporter de douleur sans péiir. A voir tout ce qu'avait souffert Diane, il semblait que c'était assez, et qu'une douleur de plus eût dû la tuer. Ce ne fut pas une douleur de plus qui lui arriva, ce furent ensemble toutes les douleurs et toutes les hontes, et cependant elle y a survécu.
Un jour elle entend dans la maison de son père un mouvement extraordinaire ; elle entend apprêter une voiture, fermer des malles, amener des chevaux de poste. Elle s'alarme, elle interroge ; mais on ne lui répond rien qui la satisfasse. On exécute iicuîcment, dit-on, les ordres de monsieur le comte. Elle veut aller près de son père, on lui répond qu'il est enfermé et qu'il a défendu qu'on laissât pénétrer sa fille jusque chez lui.
Alors Diane se pose à sa porte, résolue à l'attendre, car
sen cœur lui dit qu*il se trame encore im malheur contre elle. Mais la pauvre enfant oublie que cette porte où elle veille n*est pc^s la seule issue de Tappartement de son . père, et lorsqu'elle écoute de tout son pouvoir pour deviner le plus léger des mouvements qu'il peut faire, elle entend le bruit d'une voiture qui s'éloigne, et lorsqu'elle s^élance vers la cour pour savoir qui part ainsi, on Tarrête et on lui dit que son père vient de quitter le château et qu'il a donné l'ordre de n'y laisser pénétrer persoivie, et que cet ordre interdit à Diane d'en franchir le seuil.
Cette sévérité prouva à la malheureuse que le sombre pressentiment qu'elle avait éprouvé ne l'avait pas trompée. Son père ne serait point parti' ainsi si son voyage eût été commandé par des affaires politiques ou d'intérêt; il y avait un mystère terrible dans ce départ, et un nouveau malheur la menaçait sans doute. Mais quel pouvait . être ce malheur, comment l'apprendre et à qui le demander? D'ailleurs, son père aurait- il été plus confiant envers un domestique qu'envers elle ? Alors une attente horrible s'empara d'elle, malheureuse aveugle qui n'avail de pouvoir que celui d'écouter ! elle allait dans ce château comme une ombre muette, collant son oreille aux portes, se cachant, lorsqu'elle entendait des voix, pour saisir une parole qui pût l'éclairer. Mais ce n'étaient que des entretiens qui lui étaient étrangers qu'elle surprenait ainsi; ou, si son nom s'y trouvait mêlé quelquefois, c'était au milieu de suppositions infâmes ou d'expressions d'une pitié humiliante.
Cependant le souvenir lui vint de la manière dont elle avait appris la condamnation de Léonard; et, dût-elle être instruite ainsi d'un épouvantable malheur, elle voulut y avoir recours. Elle demanda, avec autant d'indifférence qu'elle put en jouer, elle demanda à la femme qui la servait de lui lire les journaux pour la distraire.
— Monsieur Ta défendu^ fut la seule réponse qu'elle obtint.
Son père l'avait défendu... ces journaux pouvaient donc lui apprendre le motif de son départ. Alors ce fut pour elle un désir ardent et furieux de connaître ces journaux.
Quand ils arrivaient le matin y elle les prenait dans ses mains, elle les froissait, elle les parcourait des doigts ; sa vie ou sa mort étaient peut-être là ; mais elle était aveugle, et tout ce qui parlait pour les autres était muet pour elle! Enfin, un jour où, devenue presque insensée, elle parcourait le parc de son château, elle entendit près d'elle deux voix qui riaient. C'était les enfants du jardinier, l'un âgé de huit ans au plus, l'autre encore plus jeune ; Marie, rainée, tenait son frère sur ses genoux et lui enseignait à épeler ses lettres.
Ah ! je voudrais trouver des mots pour vous dire quelle nouvelle douleur ce fut pour Diane que d'entendre ces deux voix d'enfants, dont l'un refusait d'apprendre, et qui pouvaient, si petits et si misérables, ce qu'elle eût voulu pouvoir au prix de sa vie. Diane allait s'éloigner plus éperdue encore, lorsqu'une idée soudaine vint la frapper.
« Cette enfant, dit-elle, ne sera peut-être pas implacable comme ceux à qui je me suis adressée, i» Et sous l'inspiration de cette espérance, Diane appela près d'elle la petite fille, et la- flattant, lui promettant de beaux habits,* des friandises, elle lui demanda de lui lire le journal qu'elle tenait à la main.
Hélas ! que demandait-elle, et à quel supplice ne s'exposait-elle pas ! La pauvre enfant, en présence de cette vaste feuille qui lui était remise, lisait et annonçait le titre, et les articles de politique, et les nouvelles de bourse, et tout ce qui était indifférent à Diane, et Diane ne pouvait lui montrer du doigt l'endroit où eussent pu se trouver les nouvelles qu'elle cherchait. Et elle écoutait avec une patience obstinée cette lecture, pour ainsi dire muette, d'une
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voix qiii ne comprenait pas, et qui lui parlait de tout hors de ce qu'elle eût voulu entendre. Et cependant plus de huit jourâ se passèrent pendant lesquels elle obligea l'enfant, à force de promesses et de soumissions, à lui faire cette cmelle lecture. Mais on peut supposer aisëmeolquel temps elle devait durer. On s'étonna des longues absences de Marie; on l'espionna, on la surprit, et Diane eut à subir les reproches grossiers d'une femme qui raecusa d'avoir séduit son enfant.
Ce fut au bout de tant de souffrances que Diane commença à éprouver cette lassitude qui, si elle éteint on peu le sentiment de la douleur, emporte aussi avec elle l'espérance et la dignité. Diane s'enferma dans sa chambre, et là, durant toute la journée, elle restait assise, ne parlant plus, ne pleurant plus, ne s'enquérant derien, obéissant à la voix qui lui disait qu'il était l'heure de se lever, de manger, de se coucher; sans réQexion, sans conscience, pour ainsi dire, de ce qu'efle faisait.
Quelques mois encore, et peut-être cet esprit naïf, ardent, énergique, allait-il s'éteindre dans une afireuse imbécillité, lorsqu'elle fut arrachée à sa torpeur par une nouvelle souffrance, la plus horrible sans doute de toutes celles qu'elle avait éprouvées.
Peut-être, mon cher Edouard, si j'étais un faiseur de romans, ne devrais-je pas abandonner mon héroïne en l'état où je te l'ai montrée, peut-être faudrait-il te raconter tout de suite comment de nouvelles douleurs, terribles, imprévues, écrasantes, vinrent la frapper coup sur coup, et compléter le tableau sans en détourner l'attention de mes lecteurs ; peut-être serait-ce le comble de l'art que de les tenir courbés jusqu'à satiété sur cette existence torturée avec excès, et peut-être, si je faisais ainsi, parviendmis-je à faire naître, dans le cœui: . du public lisant^ cet intéiît avide et douloureux qui fait qu'on s'acharne à on livre
sans pouvoir le quitter avant la dernière page, et qui fait aussi qu*on le quitte avec plaisir lorsqu*il est fini, comme on s'éveille avec joie d*UD mauvais rêve.
Mais ceci n*est point un roman qui doive être dévoré, c'est une histoire toute vraie et qui ne me semble pas avoir besoin de cette espèce de crescendo furibond d'émotions pour inspirer une vive pitié pour la femme qui a souffert tant de maui. Laissons donc un moment la pauvre Diane en proie à ce fatal afTaissement où sa raison faillit périr, mais qui sauva sa santé presque perdue, en Farrachant à la conscience de son malheur.
Et maintenant apprends ce qui avait causé le départ précipité de monsieur de Ghivri. Ce fut quelques lignes d'un journal.
Elles étaient ainsi conçues : ^
« On se rappelle que monsieur Léonard Asthon, dont le pourvoi avait été admis, s'était soustrait par la fuite aux r.bances d'un nouveau jugement. Condamné par défaut à la peine de mort, cet accusé vient de se constituer prisonnier afin de purger sa contumace, v
Cette nouvelle, partie de la Bretagne, était arrivée à Paris, et de là elle avait été chercher monsieur de Chivri à Châteauroux, Georges à Metz, où il était en garnison, et Philippe à Londres, où le retenait une mission du gouver* nement.
Monsieur de Chivri arriva le premier à Paris ; ses deux fils l'y rejoignirent à peu de jours d'intervalle, le temps qu'il fallut à chacun d'eux pour obtenir un congé qui leur permît de quitter leur poste. Le père n'avait point écrit à ses fils, les fils n'avaient point écrit à leur père et ne s'étaient point avertis ; mais un espoir de vengeance ou de réparation s'était pour ainsi dire levé à l'horizon, et tous y avaient couru avec le même empressement et la même détermination. *
Martial, le plus jeune des fils de monsieur de Chivri, achevait ses études à Paris, et c'est lui qui avait reçu son père; mais il Tavait interrogé.. xainement sur la cause de son retour et sur la cause de sa trislesse, monsieur de Ghivri s'était obstinément refusé à satisfaire la curiosité de son fils, soit qu'il ne voulût pas confier à un si jeune homme le secret du déshonneur de sa sœur, soit plutôt qu'il ne voulût pas associer ce dernier rejeton de sa fa» mille à une vengeance qui pouvait en mener les exécuteurs à la mort. D'ailleurs, comme je te l'ai dit, Martial était un faible et pâle enfant à qui ses vingt ans n'avaient donné qu'un large développement du cœur et de la pensée dans un corps débile et étiolé.
Chez les êtres vulgaires, ce contraste de la force morale et de la faiblesse physique produit presque toujours ces petits hommes taquins, hargneux, querelleurs, ces nains matamores, toujours jappant, grondant, montrant les dents, et qu'on a si bien nommés roquets. Mais lorsque cette lutte s'établit dans un être véritablement ambitieux d'une yraie distinction, elle donne à sa volonté une persévérance, à ses désirs une élévation, à son caractère une fermeté dont peut-être il n'eût pas senti le besoin s'il n'avait incessamment à sauver l'exiguïté de sa personne du dédain et du ridicule.
Tel était Martial.
A l'arrivée soudaine de son père il avait compris ai» sèment qu'il s'agissait d'une affaire de famille d'une haute gravité, et plus d'une circonstance lui avait fait soupçonner que cette afi'aire devait regarder sa sœur Diane. En effet, la défense formelle de son père d'aller le rejoindre à Cbàteauroux, la réclusion oii monsieur de Chivri tenait sa fille, cette séparation qui semblait vouloir prévenir une confidence, disaient aisément à Martial que sa sœur devait être malheureuse ou coupable. Mais, pour lui, elle devait être encore plus malheureuse que coupable.
Entre lui, pauvre jeune homme maladif^ et sa sœu* aveugle^ il y avait une sympathie de malheur qui avait donné un caractère plus que fraternel à raffection qu!ils se portaient. Enfants déshérités tous deux de cette première fortune de l'homme, la santé et la jouissance de tous les sens de la vie, ils se sentaient à part dans cette famille d'hommes vigoureux qui ne pouvaient avoir guère de pitié pour des maux qu'ils ne comprenaient pas.
Aussi Martial s*alarmait-il et s'indignait-il à la fois du mystère qu'on lui faisait des intérêts de sa famille. Il s'alarmait ; car s'il était vrai que sa chère sœur Diane fût malheureuse, il devinait que les mains rudes de son père et de ses frères ne sauraient toucher aux blessure» de la misérable aveugle que pour les meurtrir ,- il s'indignait , car la défiance qu'on lui montrait était un témoignage cruel du peu de cas qu'on faisait d'un être si débile et si pauvrement né que lui. Toutefois il garda silencieusement ses craintes et son dépit jusqu'au jour où Georges, Philippe et monsieur de Chivri fiu^ent réunis.
En se retrouvant, ces trois hommes n'avaient eu qu'à se tendre la main pour se remercier mutuellement de s'être si bien entendus pour la vengeance commune. Mais [une fois en présence, il fallut discuter, ne fût-ce qu'un moment, le meilleur moyen à prendre pour atteindre leur but. Martial était ^présent lorsque ses deux frères et son père se trouvèrent ensemble. Monsieur de Chivri, qui n'avait jamais rencontré dans son plus jeune fils qu'une obéissance timide et respectueuse, ne crut pas devoir prendre d'autres précautions vis-à-vis de lui que de l'éloigner, et il dit à Martial :
— Laisse-nous, j'ai à parler à tes frères.
Pour la première fois, Martial n'obéit pas sur-le-champ à la parole de son père, et il resta immobile et la tête baissée, à la place où il était dans le salon où cette famille était réunie.
— Martial, reprit monsieur de Ghivri^ ne m'as-tu pas entendu ? laisse^nous un moment.
Le jeune homme semblait en proie à une triste incertitude; il balançait encore entre la soumission respectueuse qu'il devait à son pèi*e et ce quUl se devait pour ainsi dire à lui-même.
Sortir sans rien dire, c'était accepter cette exclusion humiliante qui le mettait en dehors des intérêts de sa famille, comme incapable de les comprendre et de les sctutenlr; rester, c'était peut être apporter à son père, qui lui semblait si malheureux, le chagrin de la révolte de son fils le plus aimé ; il garda donc encore le silence, sans faire aucun mouvement pour quitter sa place.
— Eh bien , Martial, redit encore monsieur de Chivri, d'une voix plus haute, eh bien! ne m'entendez-vous pas?
— Pardon, mon père, répondit l'enfant, car on pouvait le nommer ainsi tant il en avait l'aspect, pardon! mais permettez-moi de vous demander s'il est bien nécessaire que je m'éloigne.
— Du moment que je vous l'ordonne, il me semble que ce n'est plus une question.
— Oui, Martial, dit Georges le militaire, en s'approchant amicalement de son frère, nous avons à causer d'une affaire qui ne pourrait que te donner du chagrin sans que tu pusses y porter remède.
Comme ce n'était plus à son père qu'il parlait, Martial osa élever sa voix et sa parole à la hauteur des sentiments qui parlaient en lui, et il répondit avec fierté :
— Pourquoi, si mes frères peuvent quelque chose dans celte affaire, n'y puis-je rien, moi?
Le père et les deux autres fils se regardèrent, et il y eut dans ces regards échangés unç espèce de consultation pour décider s'il ne fallait pas admettre Martial dans ce triste secret. Son nom lui en donnait le droit, et la fermeté de sa question semblait prouver qu'il méritait de l'exercer.
Mais les régaf dâ du père et des fils se reportèrent sur cette faible et pâle créature, et un même sentiment de pitié leur dit qu*il y aurait barbarie à l'exposer au danger d'une rencontre avec un homme comme Léonard.
Un signe Imperceptible, mais qui ne put échapper à l'attention de Martial, suffit à monsieur de Chivri et à ses fils pour s'entendre entre eux sur leur détermination irrévocable à cet égard, et Georges reprit :
— Je ne sais ce que tu supposes, Martial; mais, croismoi, ce n*est ni défiance de ta raison, ni doute sur ton courage qui nous font désirer de ne pas te parler de l'affaire qui nous réunit. C'est qu'en vérité... elle... ne te regarde pas.
La voix de Georges s'était légèrement embarrassée en prononçant ces derniers mots, et Martial lui répondit avec fermeté :
— Eh bien , donne-moi ta parole d'honneur qu'elle ne me regarde pas, et je sors.
Georges baissa les yeux et monsieur de Chivri s'écria avec vivacité :
— Mon fils, que signifient de telles conditions?
— Mon père, repartit Martial en se tournant vers hii, la prière dans les yeux et les larmes dans la voix; mon père, pardonnez-moi cette insistance ; vous savez bien que ce n'est pas une folle cm^osité ou une vaine prétention qui me fait agir. Mais il y a un malheur dans notre famille.
— D'où sais-tu ?... s'écria monsieur de Chivii.
-r Je ne le sais pas, mais je Fai deviné, et maintenant j'-en suis sûr. Ce malheur,- il pèse sur vous, mon père, et stir mes frères aussi; ce malheur, j'en deipande ma part , je la veux, j'y ai droit; qu'ai-je fait pour que l'on me la refuse?
A ces paroles de son fils, prononcées avec une forte exaltation^ monsieur de Chivri s'était détourné pour cacher les larmes qui lui étaient venues aux yeux, et Georges et Phi-
lippe^ attendris aussi par ce noble élan^ s'étaient approchés de Mai*tial en lui disant doucement :
— Allons, Martial, pourquoi te figurer des choses qui ne sont pas ; tu te fais des idées folles du motif de notre réanion, tu es un enfant...
Ce mot touchait trop juste à là partie souffrante de rame du jeune homme pour ne .pas la faire éclater.
— Un enfant ! s'écria-t-il en se frappant le front avec colère; oui, ajouta-t-il en se mesiurant lui-même du geste et du regard, im pauvre enfant qui n*a ni force, ni courage, ni volonté, une misérable créature dédaignée, qui ne peut rien, qui n*est bonne à rien, qui n*est pas même de sa famille !
— Mon frère I mon frère 1 disaient Georges et Philippe en tâchant de calmer Martial, tandis que monsieur de Cbivri cachait encore ses larmes, ne pouvant en vouloir à ce noble enfant de son désespoir.
— Votre frère, reprit Martial amèrement; mais je ne suis pas votre frère : je suis un pauvre petit malheureux qu'on méprise ou dont on a pitié ; et que voulez- vous que je fasse dans le monde, si Ton me traite ainsi dans ma famille? on se croira le droit de m'insulter; et qui me défendra?
— Nous ! nous 1 dirent ensemble les deux frères.
— Vous! dit Martial en se reculant, merci, mes frères, je n*en ai pas besoin; je me défendrai moi tout seul; je ne vous demanderai rien, à vous qui ne voulez rien partager avec moi !
Georges et Philippe se taisaient.
— Mais qu'y a-t-il? continua Martial avec désespoir. Une ruine de fortune? mais je la saurais déjà : vous me croyei encore assez fort pour être pauvi'e ; une honte à éviter? mais je n'en veux pas plus que vous, et si je ne vous aide pas à U repousser, on dh-a que je l'aurai acceptée. Est-ce un danger de mort ?... ah! s'il en estainsi^ laisses-le moi, Iaî8sei4e-