DUNE
moi... J'ai si peu de vie à perdre que ce n'est pas la peine de l'épargner !
Les deux frères se taisaient encore, leur résolution chancelait, et peut-être alhnent-ils dire tout; mais il n'en était pas de même de monsieur de Chivri, et plus son jeune fils se montrait digne de partager le danger que les aînés allaient courir, plus son cœur de père l'en voulait éloigner. Alors, s'armant d'une sévérité qui n'était pas dans son âme, il domina son émotion et dit gravement à son fils :
— Martial, je vous ai dit de nous laisser, et je veux être obéi.
— Mais, mon père. . .
— Pas d'observations, monsieur : celui qui dispute mes volontés n'est plus mon fils; il me manque de respect, car il suppose que je n'ai ni le bon sens ni la force de faire ce qui est convenable. Retirez-vous donc, si vous ne voulez pas que je doute des sentiments que vous prétendez avoir pour moi.
Martial baissa la tête ; tandis que de grosses larmes tombaient de ses yeux, ses deux frères lui tendirent la main; mais il se détourna avec un triste sourire et en secouant lentement la tête, comme s'il eût voulu leur dire qu'il n'acceptait pas leur pitié comme \m témoignage d'affection fraternelle, et il s'éloigna sans prononcer une parole.
Le premier mot de ces trois hommes, lorsqu'ils furent seuls fut:
•^ Pauvre Martial !
Mais cette émotion fut vite oubliée en présence des graves intérêts qui les réunisildent> et en peu de minutes la marche qu'on devait suivre fut arrêtée entre le père et les fifs*
L'abs(dution récente de quelques accusés qui se troiivalent dans une position semblable à celle de Léonard Asthon ne laissait guère de doute sur l'issue de son nouveau procès. Il fut donc décidé que monsieur de Ghivri et ses fils
240 SIX MOIS DE cobrespondànge
66 rendraient à Nantes, chacun de son côté, pour ne pis éveiller les soupçons de Martial, et que là ils attendraient secrètement l'acquittement de Léonard Âsthun.
Avertir leur ennemi de leur présence avant son jugemenl leur sembla, d*une part, un acte imprudent si Léonard. voulait se soustraire par la fuite à lem* vengeance, et de Fautre un acte de faiblesse ; car provoquer un prisonnier, c*était presque entamer une négociation dans une affaire qui n'en admettait pajs. D'ailleurs, Georges avait contre Léonard un peu de cette haine qui existe entre les militaires qui ont servi un régime différent et qui ont soif de faire prévaloir la résolution de leur com'age sur celle de leurs rivaux.
Quoi qu'il en soit des motifs qui déterminèrent la conduite de messieurs de Chivri, le lendemain de cette solennelle réunion de famille, Georges partit en di^ant qu'il retournait à Metz. Deux jours après, Philippe annonça qu'il se rendait à Londres, et monsiem* de Chivri fit ses préparatifs pour aller à Châteauroux.
Pendant tout ce temps, Martial s'était renfermé dans une réserve extrême-; il avait accepté avec un air d'entière confiance tout ce qui lui avait été dit sur la direction que chacun prenait. Seulement il avait prié son père de vouloir bien remettre à Diane un petit présent que son frère Martial lui envoyait, de lui dire combien il serait heureux de la revoir, et que ce serait un grand bonheur pour lui, Martial, si sa sœur voulait bien lui envoyer quelque chose en retour. En disant cela à son père, le jeune homme Texaminait avec soin, il le vit se troubler, et il ajouta froidement : •
-^ Si ma pauvre sœur ne sait que me renvoyer, qu'elle cueille une fieur dans son jardin, qu'elle la mette dans on pli de papier, vous aurez la bonté d'écrire l'adresse... mais qu'elle me l'envoie sur-le-champ. Je désire apprendre le plus tôt possible que mon présent a été accueilli ;
j'ai besoia de savoir qu'il y a quelqu'un qui m'aime dang ma famille?
— Martial, Martial, lui dit tendrement son père, doutestu de mon affection.
— Non, mon père, non... mais que voulez-vous?... c'est peut-être un enfantillage... mais je serais bien malheureux si ma sœur me faisait attendre la seule réponse qu'elle puisse me faire.
— Il faudra pourtant que tu l'attendes, répliqua monsieur de Chivri ; car quelques affaires me retiendront peut>être une semaine ou deux à Orléans. Ainsi ne t'afflige pas si ta sœur ne fait pas ce que tu veux, si moi-même je ne t'écris pas d'ici à quelque temps.
— C'est bien, mon père, dit Martial; excusez-moi devons confier de pareilles folies... j'attendrai.
Monsieur de Chivri ne répondit pas; il serra son fils dans ses bras, et ses larmes exilèrent silencieusement sur le front de son enfant. Peut-être en ce moment, un mot de prière de Martial eût-il arraché son secret à monsieur de Chivri, ^ais le fils reçut avec une tristesse résignée ces témoignages de l'amour de son père; et celui-ci se dit: « Nous avons blessé son orgueil et son amour, et, il nous en veut. Un jour viendra où je le désabuserai, )» et le pauvre père donna de nouveaux embrassements à son fils qui ne les lui rendait pas. *
Le lendemain, monsieur de Chivri partit pour Nantes, et deux heures plus tard, Martial était en route pour Châ-^ teauroux.
Ce que messieurs de Chivri avaient prévu arriva. Huit jours après leur arrivée à Nantes, Léonard Asthon parut devant la cour d'assises de la Loire-Inférieure, il fut ac- [{Tiitté et immédiatement mis en liberté. Pour bien te faire comprendre comment la scène qui suivit cet acquittement \xt si soudaine et si publique qu'elle l'a été, je dois te dire
242 SIX MOIS UE CORRESPONDàMCË
quelles raisons ayaient déterminé Léonard Asthon àne paâ se retirer immédiatement dans sa maison.
Les hommes sensés qui faisaient partie du jury avaient compris qu*il était temps de mettre un terme à une guerre civile qui, éteinte sm' le champ de bataille, eût pu se raviver devant les tribunaux; et la plupart faisant taire des ressentiments personnels et jusqu^àun certain point ce que je pourrais appeler la légalité de leurs convictions, prononçaient l'absolution d*hommes qui étaient véritablement coupables. Mais tous les habitants de ce pays où la guerre intestine a laissé de profondes dissensions ne voyaient pas du même œil cette justice généreuse et habile, et quelquesuns l'appelaient sottise et lâcheté. Parmi ceux-là, des jeunes gens disaient qu'ils remplaceraient le glaive inerte de la loi par leur épée de duellistes, et il était venu aux oreilles de Léonard Asthonquc s'il osait se montrer en public, il apprendrait à ses dépens qu'Ai se soumettant à ses juges il n'avait pas satisfait à la vengeance que ses adversaires comptaient tirorde lui. L'autorité avait l'œil sur ces brouillons, et Léonard en était instruit. Mais je n'ai pas besoin de t'expliquer comment un oflicier de Tex-garde royale eût cru commettre une lâcheté vis-à-vis de lui-même et de son parti en acceptant cette protection.
Or donc, aussitôt son jugement rendu, Léonard, accompagné de quelques amis, se rendit au spectacle. Son acquittement avait été prononcé à sept heures du soir; à sept heures et demie il se promenait dans le foyer du grand théâtre. A ce même moment, et pendant que Léonard Asthon recevait les félicitations de ses amis, Georges et Philippe s'étaient rendus chez lui ; et là un domestique, supposant que ces messieurs venaient aussi pour saluer son^ maître, leur avait appris que monsieiur Asthon venait de lui faire diie qu'il était au théâtre. Les deux fils de monsieur de Chivri s'y étaient rendus sur-le-champ. Lorsqu'ils arrivèrent, '.e foyer était en rumeur.
Léonard Asthon et ses amis mesuraient d'un regard insultant des groupes où l'on murmurait et où Ton semblait agiter la question de savoir s'il ne fallait pas corriger celte audacieuse bravade; déjà les plus résolus^ malgré les nombreux agents de l'autorité qui circulaient dans le foyer^ s'apprêtaient à adresser des provocations formelles à cea\ qu'ils appelaient les chouans, lorsque Georges et Philippe entrèrent dans le foyer. La première personne à qui ils demandèrent si monsieur Léonard Asthon était présent le leur désigna, et ils marchèrent immédiatement à lui. Léonard avait compris la question qui avait été faite sur son compte, au geste qui avait répondu en le désignant. 11 attendit donc ces deux hommes qui marchaient droit à lui, avec cette préoccupation qu'il allait recevoir une provocation pour des motifs politiques.
L'habit bleu boutonné jusqu'au menton, le ruban rouge, les éperons et les moustaches de Georges, sur lequel il fixa particulièrement son attention parce qu'il se présentait le premier, le firent reconnaître à Léonard pour un militaire, et son air sombre et résolu l'avertit que ce n'était pas un ami qui l'abordait ainsi. C'était indubitablement un duel qui le cherchait ; tu comprends alors quelle dut être la hauteur de l'accueil qu'il fit au duelliste.
Georges, car dans cette occasion il avait réclamé son droit d'aînesse pour être le premier à engager la querelle sanglante qui devait venger l'honneur de sa famille, Georges s'approcha de Léonard sans le saluer, et lui dit:
— Vous êtes monsieur Léonard Asthon?
— Je suis monsieur Léonard Asthon, répondit ironiquement celui à qui s'adressait cette question.
'— Eh bien, répliqua Georges, si vous êtes monsiem* ^ëonard Asthon, je suis Georges de Chivri.
— Tant mieux pour vous, monsieur, répondit Léonard !ji le mesurant du regard.
A cette froide et ironique réponse^ Georges pâlit ; car il
â44 SIX MOIS DE CORRESPONDANCE
lui semblait que son nom, jeté à la face du séducteur de Diane, dût au moins le troubler s'il avait quelque noblesse et pai' conséquent quelque remords dans le coeur. Cependant il se contint et répéta d'une voix altérée :
— M'avez-vous entendu, monsieur ? Je vous ai dit que j'étais Georges de Chivri.
— Et moi, dit Léonard Asthon, je vous ai répondu: Tant mieux pour vous .
La colère de Georges déborda à cette réplique faite d'un ton méprisant, et il s'écria d'une voix éclatante :
— Tant mieux pour moi et tant pis pour vous alors ! Et à l'instant même il fit à Léonard une de ces insultes
que rien au monde ne peut faire oublier ni pardonner, devant lesquelles toute explication se tait, toute intervention devient impossible^ il lui donna un soufflet.
Il est difficile de te peindre le tumulte qui suivit cette action. Les divers agents de l'autorité se précipitèrent à la fois sur monsieur de Chivri et sur Léonard, et prévinrent une lutte corps à coi^s à laquelle ces deux hommes bien nés se seraient peut-être laissés emporter dans un premier mouvement de fureur. On entraîna les deux adversaires; mais Philippe, qui n'avait point pris part à Finsulte, demeuré libre, s'approcha de l'un des jeunes gens qui s'étaient tenus près de Léonard, et lui dit à voix basse :
— A deux pas d'ici, à l'hôtel de France, monsieur Asthon trouvera bientôt, je l'espère, mon frère, ou, à son défaut, j'y serai.
— 11 suffit, répondit le jeune homme.
Et chacun se retim.
11 n'y avait aucune raison pour retenir monsieur Léonard Astlion prisonnier, on ne pouvait lui faire un crime de l'insulte qu'il avait reçue, et un quart d'heure aprb Tanrastation de Georges, son père, usant de Tautorité de son nom et de son titre, avait obtenu sa mise en liberté.
D'ailleurs, autant le premier magistrat de la ville aiait
montré de séyérité tant qu'il avait cru que c'était une querelle politique^ autant il pensa ne pouvoir arrêter le cours d'une affaire si grave, quand un vieillard comme monsieur de Chivri lui jura sur l'honneur qu'il ne s'agissait que d'une insulte personnelle où l'honneur de sa famille était engagé. La jurisprudence actuelle sur le duel n'existait pas encore et n'enchaînait pas dans les liens d'un devoir rigoureux ce sentiment d'honneur supérieur à toutes les lois^ et qui disait au magistrat qu'il devait y avoir du sang versé entre ces deux hommes.
En conséquence, vers neuf heures, deux amis de Léonard se présentèrent chez messieurs de Chivri, pour régler les conditions du combat. La présence d'un vieillard qu'à sa ressemblance on reconnaissait pour être le père de l'agresseur, les arrêta un moment. Mais monsieur de Chivri les prévint en leur disant froidement :
— Parlez, messieurs, parlez, je sais pourquoi vous êtes ici. Je suis le témoin de mes fils.
Cette déclaration étonna les amis de Léonard Asthon. Ils comprirent que ce ne pouvait être une querelle ordinaire que celle à laquelle un père s'associait ainsi, et après s'être regardés, le plus âgé des deux s'approcha et dit:
— Vous comprenez, messieurs, qu'après ce qui s'est passé, il ne nous reste plus qu'à régler les conditions du combat.
— Soit, dit Georges. En apparence du moins, c'est monsieur Léonard Asthon qui est rin§ulté. J'accepterai donc ses conditions.
— Les voici. Le combat aura lieu demain matin, à six heures, derrière Barbin, près de la Houssinière. On se battra à l'épée.
— Il suffit, nous y serons, dit Philippe, car je vous préviens que ce n'est pas un ennemi, mais deiu, que monsieur Asthon doit avoir à combattre.
— j^ardon, messieurs, ceci change raffaire de face.
— J'accepte pour Léonard, s*écria le plus jeune des témoins, et en tout cas j'accepte pour moi-mênie.
— C'est inutile, monsieur, dit Georges; ceci est une querelle entre nous et monsieur Asthon. S'il me tue, mon frère me remplacera; s'il le tue...
Il s'arrêta devant la pensée que son frère ou son père pourraient continuer la querelle, et il reprit :
— Mais il faut espérer que Dieu sera juste.
Le plus jeune des témoins salua pour se retirer; mais l'autre, dont l'âge plus avancé avait laissé moins de fougue à ses ressentiments, s'arrêta, et s'adressant à Georges, il loi dit:
— Le devoir que nous remplissons, messieurs, est grare. LMDsulte reçue par mon ami suffit à justifier un combat à mort ; mais je ne puis me retirer sans vous déclarer que quelques-unes de vos paroles m'ont fait croire que cette inculte avait un motif, et je vous jure sur l'honneur que Léonard l'ignore.
— 11 l'ignore, l'infâme ! cria Georges avec rage.
— Ou plutôt, dit monsieur de Chivri en s'avançant, il n'a pas voulu la dire à ces messieurs. Si quelque chose peut rendre moins méprisable l'indigne conduite de monsieur Asthon, croyez, messieurs, que c'est sa discrétion, ne lui demandez donc rien. L'insulte qu'il a reçue est assez grave pour que votre responsabilité soit à couvert. Je compte sur votre honneur pour ne pas insister davantage.
Quoi qu'il en fût, lossque les témoins revinrent auprès de Léonard, ils ne purent s'empêcher de lui répéter ce qui avait été dit à ce sujet entre eux et .messieurs de Chifri. Mais Léonard repoussa avec colère toute suppoi>ition qui tendait à expliquer l'insuUe qu'il avait reçue.
— Je ne sais qu'une chose, dit-il, c'est que j'ai été souffieté, et qu'il faut que je tue le misérable qui m'a insulté.
— Mais il avait im motif.
— Eh ! que m*linporte ? je ne le connais pas et je ne veux pas le connaître. J'aurais déshonoré sa mère ou sa sœur, que je ne répondrais que par un duel à mort à cet outi*age... N'en parlons donc plus... et à demain !
— A demain I dirent les témoins.
Le lendemain, à six heures du matin, les adversaires se trouvaient au rendez-vous. D'un côté, Léonard et ses deux amis; de l'autre, Georges et Philippe avec deux officiers do la garnison, camarades de Georges, et qui l'accompagnaient pour rendre le nombre des témoins égaux de deux côtés, car Philippe se présentait comme ennemi, et les fils de monsieur de Chivri avaient obtenu de leur père qu'il n'assisterait pas au combat. Il était demeuré dans sa voiture , à quelque distance du champ de bataille qu'il ne pouvait apercevoir.
Les apprêts furent bientôt faits, les places choisies et les habits* dépouillés. Georges et Asthon commencèrent une lutte d'autant plus terrible, qu'elle était calme C'était deux hommes intrépides, et qui voulaient fermement la mort l'un de l'autre. Aussi ne s'aventurèrent-ils pas en emportés qui ont hâte d'en finir ou en écoliers qui prennent l'ardeur pour le courage; ils se mesurèrent froidement, ils s'attaquèrent avec prudence, se défendirent avec soin. Tantôt les épées volaient et étincelaient dans leurs mains, tantôt elles se tâtaient doucement ; enfin, par un de ses moments où les coups' se succèdent avec une telle rapidité que l'œil le plus exercé ne pourrait les suivre, un faible cri se fît entendre , et Georges, frappé au cœur, tomba sans proférer une parole.
Les témoins des deux côtés se précipitèrent vers lui , mais Philippe les arrêta avec un geste terrible et silencieux, puis il dît à voix basse :
— Mon père est là!
-Uramassa Tëpëe^ et dit du même ton sourd en s*adresgaiit*À Asthon :
•— A moi^ monsieur.
Léonard^ véritablement étonné de cet acharnement^ regarda les témoins comme pour les consulter, et ceui-ci allaient s*interposer peut-être, lorsque Philippe, s'approchant de Léonard, le frappa au visage du plat de son épée et lui dit :
— A moi donc, monsieur !
Cette nouvelle insulte anima en Léonard une rage indicible, et alors commença une nouvelle lutte, lutte terrible, acharnée, sans repos, sans calme, où le fer ne cherchait plus le fer, mais la poitrine. Cette fois le sang d'Àsthon jaillit j c'est qu'il avait quitté un moment des yeux le fer de son ennemi en voyant paraître, au coin d'un bouquet d'arbres, la figure pâle et les cheveux blancs de monsieur de Chivri, et loin derrière lui, jm cavalier accourant à toute bride; la pensée que l'intervention ou l'arrivée d'un nouveau venu pouvait lui arracher la vie de cet homme qui ne l'avait pas moins insulté que son frère lui rendit toute sa présence d'esprit, et le combat recommença plus furieux, plus acharné. Asthon était blessé, Philippe le poussait avec une rapidité qui lui laissait à peine le temps de se défendre. Asthon rompait pour reprendre son avantage, et, par une singulière aftraction, monsieur de Cbivri avançait d'un pas vers les combattants à mesure que l'ennemi de son fils reculait.
Tout à coup les épées ne se choquèrent plus, les deux hommes restèrent debout et immobiles, monsieur de Chivri leva ses bras au ciel comme pour l'invoquer, car il avait compris qu'il y avait une blessure mortelle de reçue. Et presque aussitôt Philippe s'abattit de toute sa hauteur en criant :
— Mon père !
Il accourut, le malheureux vieillard, les yeux éperdus,
k bouche ëcumante^ les traits en délire^ et ramassant à son tour l'épée qui avait été inutile à ses fils, il s'écria :
— A moi donc, monsieur! à moi , à moi, à moi !
Et il répélait : A moi ! tandis que Léonard épouvanté reculait devant ce désespoir, et que les témoins de messieurs de Chivri retenaient le malhem*eux père. Mais au moment où il allait leur échapper, le cavalier que Léonard avait aperçu au loin aniva, et, se précipitant au has de son cheval, jeta un regard impossible à décrire sur cette scène épouvantable. 11 arracha Tépée des mains de monsieur de Chivri, et se plaça en face de Léonard en lui disant :
— C'est à moi î à moi, monsieur !
— Qui êtes- vous ? s*écria le vieux témoin de Léonard en se plaçant devant Tépée nue du jeune homme ; qui êtesvous?
— Le dernier frère de Diane, le dernier des trois fils du comte de Chivri, Martial de Chivri.
A cette voix, à Taspect de son dernier enfant J)ravant cette épée mortelle qui lui avait déjà tué deux fils, monsieur de Chivri s'élança vers Martial, et l'enlaçant dans ses bras, il lui cria :
— Non, pas loi, Martial! non, il te tuerait aussi comme l a tué tes frères... Non... je ne le veux pas...
— Ce serait donc vous, mon père ? dit l'enfant.
— Ni l'un ni l'autre, messieurs, dit le vieux témoin de Léonard. 11 y a un mystère que nous devons éclaircir...
— Place! place! criait Martial.
Et comme il avançait vers Léonard qui demeurait stupéfait, comprenant à son tour qu'il devait y avoir une horrible méprise dans ce funeste acharnement, monsiem* de Chivri saisit violemment le bras de son fils, et lui dit d'un ton solennel :
— Monsieur a raison : ni toi ni moi, mon fils; il faut à
cet homme ^ pour le punir^ le malheur qu'il nous i donné.
— Mais quel malheur? s'écria Léonard.
— Le déshonneur, Léonai'd Asthon, le déshonneur qui suit les infâmes qui séduisent les filles innocentes et tuent les frères qui veulent les venger.
Et sans ajouter une parole, monsieur de Chivri 8*éloign& en montrant du doigt les deux cadavres de ses fils à leurs témoins, comme pour leur dire d*en prendre soin.
Quant à Léonard, il était demeuré immobile à ces paroles de monsieur de Chivri, et l'approchant ce mot de Diane prononcé par Martial, du mot de fille séduite, il répéta tristement :
— Vous aviez raison, il y a ici quelque horrible mystère.
Et maintenant il faut que je t'explique ce qui avait amené Martial sur le lieu du combat.
Ainsi que je te Tai dit, Martial était parti pour Châteaui*oux iifimédiatement après le départ de son père pour Nantes.
En le suivant poste à poste, il s'était complètement assuré que monsieur de Chivri lui cachait le but de son voyage ; car Martial avait appris à Orléans non-seulement que la chaise qui le précédait ne s'était pas arrêtée dans cotte ville, mais qu'elle n'avait pas pris la route de l'Itidre. Si Mailial Teût voulu, il lui eût été facile de suivre son père et d aiTiver presque en même temps que lui dans la ville où il se rendait ; mais c'était désobéir à son père d'une manière trop formelle et probablement fort inutile.
D'ailleurs, lorsque Maiiial s'était résigné à ne rien apprendre des projets de son père et de ses frères, lorsqu'il avait cherché et obtenu la certitude que monsieur de Cbi* vri ne se rendait pas à Châteauroux, Martial s'était déjà arrêté au dessein d'aller près de sa sœur, et Martial
doué de cette volonté particulière qui ne se laisse point écarter de la route qu*elle s*est tracée^ à Fenvi des obstacles ou des meilleures espérances qui se présentent durant sa marche.
Avec celte manière d*étre, on néglige quelquefois des hasards heureux qui vous mèneraient plus vite où vous tendez ; mais on évite aussi de se laisser entraîner, sur de séduisantes apparences, dans de fausses voies qui vous éloignent pour longtemps du but, sinon pour toujours. Donc, lorsque Martial fut arrivé à Orléans, il laissa son pore continuer son voyage par Blois, et lui-même se dirigea, avec une rapidité impatiente, vers le département de rindre.
11 faisait nuit lorsque Martial arriva au Grandpin (c*est le nom du château de monsieur de Chivri). Comme dans toutes les maisons oii manquent la surveillance et Fautorité d'une femme, il y avait toujours chez monsieur de Chivri ce désordre souterrain qui garde toutes les apparences d*un service probe et régulier aux yeux d*un maître de maison qui ne sait pas ou ne veut pas descendre dans Texamen de certains détails- domestiques. Mais dès que le maître était absent, ce désordre, soigneusement contenu en sa présence, se montrait sans crainte, prenait ses aises, s*emparait du château, et chacun s*occupait à faire toute autre chose que ce qui le concernait.
11 en était résulté que Lucienne, la femme à qui monsieur de Chivri avait confié le soin de servir Diane, s*était fatiguée au bout de quelques jours de rester sans cesse auprès d'une pauvre fille qui ne répondait rien à ses bavardages, et dès que le soir était venu, elle annonçait assez bmtalement à sa jeune maîtresse que Vheure de dormir était arrivée, elle la déshabillait, ta couchait, et comme la nuit ne pouvait être un obstacle pour Taveugle dans le cas où il lui aurait pris le désir de quitter son appartement, Lucienne renfermait à clef et la laissait prisonnière jusqu'à
rheiire où il lui plaisait de revenir le lendemain matin.
Monsieur de Cbivii était trop grand seigneur pour avoir jamais soupçonné que pareille chose pût arriver. Dans les classes élevées de la société, on vit trop loin de sa domesticité pom* apprendre avec quelle intelligence malveillante cette race envieuse devine le malheur et la discorde qui sont dans une famille, et avec quelle satisfaction haineuse elle en profite. Sur vingt domestiques on en trouve aisément dix-neuf qui servent avec empressement les vices du fils contre le père, les dissipations du mari et les égarements de la femme; parce qu'ils comprennent que posséder le secret de son maître, c'est lui imposer vis-à-vis d'eux, par la crainte, une part de la servitude où ils sont, par état, vis-à-vis de lui. Or, la femme qui servait la paune aveugle n'avait pu se méprendre sur les motifs de la conduite de monsieur de Chivri envers Diane.
La faute irrémissible d'une jeune fille, celle qui la fait traiter comme était traitée mademoiselle de Chivri, n'est pas difficile à deviner; ce ne peut être, comme parmi les jeunes gens, ou le jeu, ou la dissipation, ou le manque de probité; dans notre société, les femmes ne commettent guère d'autre crime que celui de l'amour. Tout le monde, chez le comte, soupçonnait donc la faute de sa fille, et Lucienne s'en était assurée. •
Un jour où Diane s'était irritée de cette espèce d'emprisonnement où on la tenait durant la nuit, Lucienne avait eu l'insolence de lui répondre :
— C'est ennuyeux, n'est-ce pas? Mais si les galants [ont envie de venir, il faudra qu'ils passent par la fenêtre.
Ce n'est pas à l'âge de Diane, ce n'est pas quand on se sent privé de toute protection, ce n'est pas quand le cœur est courbé sous le poids d'une lourde affiiction, qu'on se relève assez fermement pour écraser de telles indignités. Diane baissa la tête devant cette insulte ; elle tomba plus
DIANE 25â
ayant que jamais dans cet abandon d*elle-même qui touche de si près à Tidiotisme^ et Lucienne se crut autorisée à n'avoir plus le moindre soin ou le moindre respect poui* celle qui n*avait pas la force de réclamer les soins et le respect qui lui étaient dus.
Or donc il advint que le soir où Martial arriva au Grandpin^ Lucienne avait fait comme à Fordinaire; elle avait enfermé sa jeune maîtresse chez elle^ elle avait mis la clef de la chambre dans sa poche et s'était absentée du château. J'entre dans tous ces détails, mon cher Edouard, parce qu'il me semble qu'on ne sait pas assez combien une circonstance si misérable peut dominer les événements les plus importants.
A peine Martial fut-il descendu de voiture qu'il ordonna à un domestique de le conduire à l'appartement de sa sœur. On essaya d'abord d'opposer à son désir que sa sœur était couchée et qu'il devait avoir lui-même besoin de repos. Martial trouva cette espèce d'avis au moins fort extraordinaire, et ayant insisté, il lui fut répondu que, dans l'état de santé oii se trouv^ait mademoiselle Diane, une arrivée aussi soudaine, un réveil en sursaut pourrait lui causer une émotion fatale.
Cette réponse confirma les soupçons qu'avait Martial d'un malheur arrivé à sa sœur; il n'insista pas davantage, pensant qu'il devait ménager une sensibilité sans doute sxaltée par le désespoir, et remit au lendemain à interroger l'infortunée sur le secret qu'il voulait apprendre d'elle pour la protéger. Il se retira donc dans l'appartement qui lui fui préparé, et bientôt il y demeura seul en proie aux L'ëflexions les plus tristes et aux suppositions les plus fuaestes.
Cependant la fatigue de la route commençait à l'empor- :er sur sa préoccupation, et déjà il se sentait gagner par le lommeil, lorsqu'il fut tiré de ce premier assoupissement >ar un bruit extiaordinaii^e qui avait lieu dans le château |
286 SIX MOIS bE CORKESPOÎiDANCE
A cette question^ Diane se recula violemment^ et elle répéta :
— Qui? qui?... Tu ne sai? donc pas?... Ab! ajouta-t-elle avec effroi, ce n'est pas Martial.
Et elle voulut s'enfuir de nouveau^ mais son frère s'était déjà emparé d'elle. Diane se débattit en poussant des cris aigus, et il fallut employer la force pour l'enlever et l'emporter dans sa cbambre.
Elle eut alors à souffrir une violente crise ner?euse, et comme Martial n'eût pu suffire à la contenir dans son lit, il fallut bien qu'il subît, pour sa sœur, les soins de deux ou trois femmes, et il en résulta qu'elles entendirent comme lui tout ce qu'elle dit dans son délire.
Quelque incobérentes que fussent les paroles qu'elle prononçait ainsi au basard, les mots de fille perdue et maudite, les cris de : Grâce pour lui ! s'y trouvaient trop souvent pour ne pas tout apprendre à ceux qui les entendaient; le nom de Léonard Astbon s'y mêlait tantôt avec un accent de prière, tantôt avec une expression de désespoir.
Enfin , lorsque les forces de l'infortunée se furent épuisées dans des convulsions terribles , elle se calma peu à peu ; bientôt après elle subit une espèce de somnolence agitée où sa boucbe murmurait encore quelques mots et où son corps tressaillait encorje de temps en temps; puis enfin , l'accablement fut complet, et elle dormit d'un sommeil profond et immobile.
Martial put alors demeurer seul près d'elle, et, rapprochant les soupçons que lui avait donnés la conduite de son père et de ses frères de ce qu'il avait entendu, il comprit le malbeiu* qui avait frappé sa sœur, et ne douta plus que ce Léonard Astbon ne fût celui qui avait porté le déshonneur et la désolation dans sa famille.
Ce nom de Léonard Astbon était connu de Martial par l'éclat de sa rébellion; et il se souvenait parfaitement de l'avoir vu citer quelque temps avant dans les journaux
comme celui du contumace qui Tenait de se constituer prisonnier. Il eut bientôt retrouvé dans sa mémoire le nom de la ville où Léonard allait subir un nouveau jugement; et, en se rappelant la route que son père avait buivic, il ne put douter qu'il ne ^e fût rendu à Nantes; mais ses frères y étaient-ils> a\ec lui? S'ils n'y ava'ent pas accompagné leur père^ il n'était pas douteux que monsieur de Chivri se fût rendu à Nantes pour une conciliation qui ne pouvait être incertaine. Si Georges et Philippe y étaient allés, il s'agissait sans doute d'une réparation sanglante^ et Martial n'en demeurait pas moins dans une incertitude que Diane ne pouvait même éclalrcir.
Il se résolut donc à quitter le château^ après avoir rassuré Diane par les meilieui*s mensonges qu'il pourrait imaginer, et à se rendre à Nantes.
Cependant^ lorsque le matin fut venu^ et que Diane, arrachée à son sommeil et se rappelant confusément ce qui lui était arrivé la veille, demanda si son frère Martial n'était pas au château, il fallut qu'il cherchât à expliquer ï Diane pourquoi il était près. d'elle; et comme, dans les premières paroles qu'il lui avait adressées la veille, il lui ivait parlé de bonnes nouvelles et de consolation, il fut )bligé, dans ce qu'il lui dit, de lui laisser une espérance. 1 lui confia donc que ce Léonai'd Asthon était de retour, i que son père venait de se rendre près de lui. Mais Mariai ignorait toutes les circonstances de cette déplorable listoire, et il sentit qu'il s'était trop avancé, lorsque sa oeur lui apprit comment, depuis sa première arrestation, éonard ne lui avait pas donné un souvenir, ni pendant u'il était prisonnier à Angers, ni pendant qu'il s*était enli loin de la France et de l'Europe.
Alors Martial voulut tout savoir, et la pauvre aveugle Li fit le récit de tout ce qui s'était passé à Machecoul, de . scène iiitâine du pavillun , de la scène terrible de la lort de n^adame de Kermic; de ce qu'elle avait souil'ert
alors et de ce qu^elle souffrait depuis qu*elle était enfermée au cliâteau du Grandpin.
Au bout de tant de douleurs^ Martial^ la voyant s'attacher avec une confiance fatale au faux espoir qu'il venait de lui présenter^ craignit de laisser cette âme s'^arer assez avant dans ses folies espérances pour que, le jour où il faudrait Ty arracher, ce ne pût être qu'aux dépens de sa vie éprouvée par tant de douleurs, ou de sa raison fatiguée de tant de secousses. 11 préféra, à son tour, lui dire toute la vérité, et, pour cela, il lui fit le récit de ce qui s'était passé à Paris entre lui, son père et ses frères; il lui dit comment il était venu au Grandpin pour apprendre d'elle ce mystère, et comment il n'était pas entré surle-champ dans son appartement, et, à ce moment seulement, il lui demanda quelle raison l'avait poussée à s'en échapper.
Diane avait écouté Martial avec une attention profonde, et, à mesure qu'elle découvrait que les paroles que son frère lui avait adressées la veille n'avaient été qu'une rose pour s'emparer d'elle, un triste et douloureux sourire errait sur ses lèvres; enfin, à la question qu'il lui. adressa sur les motifs qui l'avaient fait soilir de sa chambre, elle répondit :
— Écoute, Martial : il m*est arrivé en ce momedl ce qui pourrait recommencer encore si je ne m'arrachais moimême à l'incertitude affreuse où on me laisse. J'ai entendu le bruit d'une voiture ; j'ai cru que c*était mon père qui revenait. Je l'ai attendu. Quand le~ bruit de ton arrivée a été calmé et que j*ai cru comprendre que mon père ne viendrait pas, je ne puis te dire quel nouveau désespoir s'est emparé de moi ; il m'a semblé qu'on ne me comptait plus comme vivante dans cette maison; j'ai cm voir, dan." l'absence de mon père, luie approbation des indignilC5 dont j'ai été la victime depuis son départ ; en ne venant pas à moi, mon père m'abandonnait au mépris de ses do-
raesliques : ne valait-il pas mieux être morte ? Cette idée s'est emparée de moi et m'a dominée. J'ai voulu mourir ; mais, pour mourir, il faut le pouvoir.
J'aurais pu me précipiter de cette fenêtre ; mais j'avais gardé encore assez de raison pour savoir que ceux qui veulent périr ainsi ne se brisent pas le front en tombant d'une pareille hauteur, et j'ai cherché une mort plus certaine. Sans doute le ciel a pris pitié de moi, car je me suis égarée dans cette nuit où vous me cherchiez, comme si ce n'était pas toujours dans les ténèbres que je maiche. C'est qu'à ce moment une ombre inouïe s'est répandue sur ma pensée; il me semble que je comprends quel doit être le jour de vos yeux, cai* j'ai senti s'effacer le jour de ma raison.
Dans les sentiers où, la veille, je marchais si sûrement, j'errais sans pouvoir reconnaître, aux indices accoutumés, les endroits où je me trouvais; il s'est fait une nuit dans ma nuit. J'ai eu peur.
J'ai pensé que je pourrais vivre folle et aveugle, et quand ta voix est venue me frapper, je l'ai écoutée comme tu regarderais un flambeau à l'horizon. Puis, quand tu te taisais, les ténèbres revenaient; puis tu parlais, et il me sennblait revoir. Je ne puis l'expliquer cela autrement ; mais, en vérité, je ne sais si je comprenais alors le sens de tes paroles, et lorsque tu m'as saisie, je n'ai eu qu'une pensée, c'est qu'on allait m'enfermer encore dans ma prison et me laisser seule. Martial, ne me laisse pas seule... 'este ici^ ne me quitte pas...
— Non, ma sœur, je ne te quitterai pas, dit Martial, qui le voulait pas ajouter aux douleurs de sa sœur la nouelle trop précipitée de son départ; et cependant il voulait lier à Nantes, ne doutant plus que son père et ses frères e s'y fussent rendus pour y chercher une vengeance sanlante. îdais cette certitude ne devait pas venir seulement Martial, ^et bientôt;» à mesure que les idées de Diane pri-
260 Sl\ MOIS DE CORRESPONDANCE
rent assez de calme pour qu*e1Ie pût aussi établir des rapports entre toutes les circonstances qui venaient de lui être révélées, elle comprit aussi le but du voyage de son père et de ses frères.
11 s*était établi un long silence entre Martial et Diane; pendant ce temps, celui-ci cherchait, d*une part, les moyens d'apprendre à sa sœur qu*il fallait qu'il la quittât; et de Tautre, Diane avait, pour ainsi dire^ réuni tous les rayons épars de la conviction qui devait luire tout à coup à son esprit, et Téclairer sur le danger auquel son père et ses frères allaient s*exposer pour elle.
Martial en était arrivé à se demander s'il ne valait pas mieux avouer à Diane toute la vérité, que de la laisser errer encore dans d'affreuses incertitudes. 11 crut que c'était le plus sage parti, et il lui dit :
— Je ne doute pas maintenant que mes frères et mon l>ère ne soient à Nantes.
— Oui, dit Diane, ils y sont, j'en suis sûre.
— Il peut arriver telle circonstance où peut-être ils regretteront ma présence.
— Quelle circonstance ?
— Je ne puis la prévoir, mais je voudrais êfare auprès d'eux quand ils verront Léonard Asthon.
— Ne pourrions-nous y être, dit Diane , avant qu'ils l'aient vu?
— Nous?.*., répéta Martial.
~ Oui, nous... Écoute, Martial, mon père et mes frères sont à Nantes pour se battre contre lui.
— Je le crains...
— Eh bien, Martial... ils ne se battront pas.
— Que veux-tu dire ?
— Qu'il faut que je voie Léonard avant eux.
— Toi ?
' — MoL.. il m'aimait... et s'il ne m'aime plus, il aura
pitié de moi... Ton projet est de me quiller, je l'ai deviné à ton premier mot. Martial, emmène-moi.
— Je ne le puis, que dirait mon père ?
— Si tu pars sans moi, Martial, je me tuerai ; car je ne veux pas devenir folle.
— Je re.^terai donc, dit Martial.
— Et tu laisseras tuer nos frères, que je veux sauver?
— Tu ne le peux pas.
— Emmène-moi, et tu verras. Écoute, Martial, si Léonard tue un de mes frères, je mourrai ; car il m'aura abandonnée tout à fait ; si Tun de mes frères tue Léonard, je mourrai aussi, car le sang qui lavera votre déshonneur ne lâvera pas le mien ; ainsi donc, attendre ici, c'est la mort pour moi ; c'est la mort, je le le jui*e... Veux-tu me laisser mourir?
— Mais qu'iras-tu demander à cet homme ?
— L'honneur.
— Pauvre sœur !
— Oh! ne désespère pas, Martial, je lui rendrai la charge si légère et si courte... Ce n'est pas le bonheur, ce n'est pas l'amour que j'irai lui demander... mais son nom, son nom pour le porter quelques jours seulement, une heure, s'il le faut, assez de temps pourquoi n'y ait besoin que de moi pour victime.
Je ne saurais te dire si ce fut faiblesse ou résolution de [a part de Martial, mais il céda à la volonté de Diane et à la crainte qu il éprouvait à la laisser en proie à celte soliude qu'on lui avait faite dans l'isolement fatal que la naure lui avait imposé. D'ailleurs, la présence de Diane pouait éveiller des remords ou de la pitié dans le cœur d'Ashon; enfin il céda.
Ils paitirent dès que Diane fut assez forte pour se lever, t ils arrivèrent à Nantes le soir riicme où se prononçait le j^ement de Léonard; ils se cachèrent dans un hôtel, et
Martial parvint facilement à savoir où étaient descendus son père et ses frères.
Dès que le jour parut, Martial se rendit chez Léonard, à qui sa sœur avait exigé qu*il fit remettre simplement un billet ainsi conçu : « Une femme ddht la vie dépend de la promptitude de monsieur Léonard Asthon à se rendre près d'elle, l'attend, ce matin place Royale, hôtel des Étrangers. »'
Martial avait remis le billet à l'hôtel d* Asthon, sans faire attention qu'un domestique lui avait dit : « On le remettra à monsieur dès qu'il sera rentré. » Mais à quelques pas de là, Martial se demanda pourquoi Léonard était sorti si matin ; il retourna sur ses pas et s'informa à ce domestique s'il savait la cause de l'absence de son maître; celui-ci lui répondit que monsieur Asthon étaîl sorti en voitui-e avec deux de ses amis, et qu'il avait entendu donner Tordre au cocher de se rendre à la Houssinière. Cela ressemblait trop à un arrangement de duel pour ne pas alarmer Martial ; il avait couru sur-le-champ place Graslin, à l'hôtel de France, et des informations encore plus précises lui donnèrent la certitude que la rencontre que sa soeur voulait prévenir allait avoir lieu.
Alors, sans calculer dans quelle anxiété il laissait sa sœur, oubliant le billet qu'il avait laissé chez Léonard Asthon, sans réfléchir qu'il était trop tard pour que son intervention pût être utile, il avait pris un cheval, il avait couru au lieu du rendez-vous, et tu as vu comment il y était arrivé, comment, exaspéré à la vue de ses frères frappés de mort, il avait voulu les venger, et comment il avait été arrêté par son père et entraîné par lui.
N'oublie rien, je te prie, de ces petites circonstances, elles t'expliqueront aussi comment put arriver la scène étrange qui suivit cette épouvantable catastrophe.
En quittant le champ de bataille où deux de ses fils venaient de succomber, c'était monsieur de Chivri qui d'abord
avait entraîne Martial; mais dès qu'ils furent en voiture, ce fut le tour de Martial de prodiguer ses soins à son père.
Tu peux tUmaginer facilement le désespoir de ce vieillard qui venait de voir mourir ses deux fils aînés ; désespoir affreux et mêlé de remords, car il s'accusait d'avoir voué lui-même ses enfants à la mort pour atteindre une vengeance illégitime. C'est que tout ce qui lui semblait la veille devoir et courage, lui paraissait à présent préjugé cl folie. C'est que ce qu'il invoquait une heure avant comme un droit sacré de l'honneur, il le regardait maintenant comme une obligation barbare de nos moeurs ,• c'est que cette vengeance à laquelle il avait eu foi lui échappait.
Ainsi, lui, monsieur de Chivri, un homme juste et pieux, un homme de grand nom et de haute fortune, était tombé à ce degré falaj de désespoir qui est le partage des plus misérables, il en était arrivé à douter de la justice de Dieu à qui il avait pour ainsi dire confié sa cause, et à se révolter contre la justice humaine qui ne pouvait le protéger assez contre celui qui avait déshonoré sa fille et tué ses fils. De telles pensées mènent quelquefois au crime, quand elles s'emparent d'hommes chez qui les liens de l'honneur et de la religion ne sont pas assez forts pour résister au choc d'un coup si violent.
Alors lin père dans la position de monsieur de Chivi'i, abandonné qu'il se croit par le ciel et les hommes, se constitue le vengeur , souverain de sa misère, il prend un pistolet ou un couteau et assassine, le front levé, celui qui Ta déshonoré et désespéré. A celui-là, il faut le dire, il i*este une consolation, car il lui reste un espoir de vengeance ; mais à un homme comme monsieur de Chivri, rien ne restait que la misérable chance d'un procès contre Léonard Asthon. Il lui fallait donc retomber à ce point où il eût rougi de demeurer la veille ; il n'avait plus qu'à traîner le séducteur de sa fille en cour d'assises. Il demanderait et il obtiendrait sans doute la condamnation légale de Léo-
261 SIX UOIS DE COHHESPOKDANCC
iiard Asthon; mais, pour pouvoir demander celte condamnation légale sans que le monde lui en fît honte, il avait fallu auparavant que deux de ses fils morts lui eussent acquis le droit de n'en pas rougir. Sans doute il jetterait à Léonard Asthon le déshonneur qu'il lui avait promis, mais avant cela il lui fallait proclamer le dé^^honneur de sa fille.
Et puis, au milieu de tous ces aspects de son malheur venaient sans cesse se placer les cadavres de son fils; et tandis que Thomme blasphémait et maudissait du food do sa colère, le père gémissait et pleurait du fond de ses entrailles. Puis, se toiu*nant vers Martial, vers cet enfant, vers a' frêle roseau qu'il avait arraché à la funeste moisson de sa famille, il Timplorait, le priait, lui faisait jurer sur rhonneur de ne pas vouloir venger ses frères, de ne pa.< mom*ir, de ne pas Tabandonner.
Aussi, crois-moi, ce fut un désespoir comme peu d'hommes en ont eu à souffrir que celui de ce malheureux père, et tu dois comprendre que, n'ayant plus que Martial devant qui pleurer et soufi'rir, il ne lui demandât pas pourquoi et comment il était venu. Mailial était là près de lui, Martial avait voulu mourir, et il avait sauvé Martial ; voilà à quoi il pensait quand il pensait à lui.
Gependaut le temps qu'il (allait pour revenir de la Hoossinière suffit, je ne dirai pas à calmer ce désespoir, mais à y mettre de l'ordre, s'il est permis de s'exprimer ainsi. En effet, quand monsieur de Chivri rentra à son hôtel*, ce n'étaient plus ces sanglots tumultueux, ces larmes incessantes, ces cris désordonnés, ces fureurs, ces malédictions, ces gémissements, tout ce délire de soutlrance du premier moment; c'était une affiiction plus poignante peut-être, mais dans laquelle la résignation du chrétien et les devoirs du père avaient repris leur place. Il souffrait davantage, mais il pleurait moins et ne parlait plus.
Au milieu de sa propre douleur, ce silence effrayait Martial ; c est que dans toutes les malédictions et toutes les
DIANE 26o
lai'mes échappées de ce cœur de père, le nom de Diane n'avait pas été prononcé une seule fois.
Il ne Tavait pas comptée sans doute parmi les causes de son malheur, mais il ne Tavait pas non plus comptée parmi les victimes de cette grande infortune de famille. Donc, Martial était dans une cruelle anxiété sur le i^en1iment qui éclaterait avec ce nom ; ce nom, il n'osait le prononcer lorsque son père semblait Tavoir oublié. Il eût osé bien moins avouer à son père que Diane était à Nantes. Cette nouvelle pouvait irriter monsieur de Chivri ; et dans le misérable état où il se trouvait, sa colère contre Martial ou Diane ne pouvait être qu'une doulem* de plus que son (ils devait lui épargner.
La pail des angoisses de Martial était donc bien lai'ge aussi ; car il pensait aux angoisses de sa sœur qui attendait son retour et aux nouvelles douleurs que ce retour lui porterait, quand il faudrait lui dire que ses deux frères étaient tombés sous Tépée de Léonard Asthon.
Quant à lui, pauvre enfant, il pleurait sur un malhemqu'il ne pouvait réparer ni venger, et ce n'était point parce qu'il était trop faible qu'il ne pouvait le venger, mais parce qu'il comprenait bien qu'aller braver la chance de mourir comme ses frères, c'était abandonner son père et sa sœur. [1 appelait donc à son aide tout son courage et toute sa fermeté pour courber la tête sous cet horrible malheur.
Cependant les heures se passaient dans l'un de ses sombres entretiens où reviennent cent fois les mêmes plaintes il les mêmes regrets, et peut-être Martial et monsieur de !^hivri eussent- ils continué longtemps encore ces douloureux épanchemeuls de leur àuie, si l'on n'était venu les nterrompre.
L'un des officiers qui avaient assisté Georges et Philippe it deiiiander le ûls de monsieur de Chivri, et Martial se en dit près de lui.
Cet ofHcier lui annonça qu'il avait fait déposer les corps
de ses deux frères dans une maison de paysan, et que Tinhumation aurait lieu le surlendemain, dans la commune même où ils avaient été tués. Monsieur de Ghivri entra alors dans la chambre où son fils avait i^çu cet officier.
— Je vous remercie, monsieur, lui dit-il d*une voix qui avait repris de Fassm^ance, je vous remercie des tristes soins que vous vous êtes donnés ; mais pourquoi cette inhumation (à ces mots sa voix faiblit), pourquoi cette inhumation ne peut-elle avoir lieu à Nantes même ?
— Monsieur le comte, repartit Tofficier, tous les hommes honorables de cette ville partagent votre affliction; mais les magistrats ont craint qu'un si funèbre cortège, traversant les rues d*ime ville où tant de passions murmurent sourdement, n'excitât contre... Tauteur de vos malheurs, et peut-être contre tous ceux de son parti, un soulèvement qui pourrait amener les plus coupables excès.
— On aurait raison, monsieur, repaHit monsieur de Ghivri d'une voix entrecoupée, si Ton considérait le combat... où mes fils... sont morts... comme un duel politique... mais j'espère que demain la ville de Nantes saura combien la conduite de mes fils a été sainte et légitime. En attendant , permettez-moi de vous demander un nouveau service.
— Disposez de moi , monsieur, dit l'officier; disposez de moi de toute façon... comme d'un ami, comme du camarade de Georges...
Ce peu de mots, prononcés les larmes aux yeux, rendirent un moment de faiblesse à monsieur de Ghivri. Quelques sanglots mal étouffés sortirent de sa poitrine; ils*8pprocha de cet officier, et, lui serrant la main, il répondit :
— Merci, monsieur, merci !
Et il rentra dans sa chambre, et, par la porte entr'ouverte, Martial vit son père se placer devant une table pour écrire: il traçait quelques mots, puis il s'arrêtait pour essuyer ses larmes, il reprenait sa lettre et la suspendait en-
core. L^officier atlendait daus un morne silence ^ lorsque Martial s'approcha de lui et lui dit à voix basse :
— Monsieur, rendez-moi aussi un service à moi.
— Lequel ?
— Demandez à mon père que je vous accompagne. L'officier, qui avait été témoin de la résolution de ce noble
cDfant,le regarda en face et lui ditd'un ton de doux reproche :
— Vous voulez quitter votre père, monsieur ?
— Il le faut, je le dois...
— Vous voulez, n*est-ce pas, vous rendre chez monsieur Asthon ?
Martial baissa les yeux et répondit avec une profonde tristesse :
— Non, monsieur, non; cela ne m'est plus permis. J'ai juré sur l'honneur à mon père de ne pas provoquer un nouveau combat... Le devoir que j'ai à remplir est plus douloureux que tout ce que vous pouvez supposer.
— Jurez-moi que vous ne voulez pas sortir pour vous battre, et je ferai, ce que vous demandez.
— Je vous le jure.
Tls se serrèrent la main et attendirent monsieur de Ghi-
vri, qui rentra bientôt tenant une lettre à la main.
— Soyez assez bon, monsieur, dit-Uà l'oficier, pour vouloir bien aller porter \ous-même cette lettre à monsieur le procureur du roi. Je ne lui ai pu dire suffisamment tout ce qui m'empêchait de me rendre à son cabinet... Mais quand vous lui aurez raconté... que...
Ici monsieur de Chivri s'arrêta encore, dominé par l'éinotion qui lui remontait, pour ainsi dire, à chaque instant du cœur à la gorge ; enfin il se remit et ajouta :
— N'est-ce pas, monsieur, qu'il comprendra que je ne puis sortir ainsi, et qu'il voudra bien venir auprès d'un père au désespoir?
— Je n'en doute pas, monsieur, dit l'officier. Mais...
ne pensez-YOus pas que si monsieur votre fils m'accompagnait?...
A ce mot, monsieur de Chivri s'avança vivement vers rofficier ; dans un premier mouvement, il se plaça entre lui et Martial, et les mesurant lous deux d'un regard inquiet, il s'écria :
— Lui! me quitter; lui!... Non, monsieur, non...
— Mais, mon père... dit timidement Martial.
Monsieur de Chivri le regarda avec une tristesse désespérée.
— Oh ! dit Martial, je reste.
Et il fit signe à Tofûcier de s'éloigner. A peine le père et le fils furent-ils seuls, que monsieur de Chivri dit tristement :
— Martial, nous n'avons pas encore parlé de Diane.
Et ses larmes éclatant avec plus de violence que jamais, il s'écria :
— Hélas! pauvre Martial, pauvre enfant, c'est que tu ne sais rien, toi.
— Je sais tout, mon père.
— Toi, Martial... tu sais... Qui ^e l'a dit?
— Elle...
Monsieur de Chivri se recula de son fils, et l'ayant regardé avec un étonnement anxieux mais sans colère, il répondit :
— Tu l'as donc vue?
— Oui.
— Où? comment?
— Je vais vous le dire.
Alors Martial raconta à son père les soupçons qu'il avait eus à Paris, sa résolution d'aller à ChÂteaurouY, et son arrivée au Grandpin. Martial avait trop à cœur d'éveiller de la pitié pour sa sœur dans Tàme de son père pour ne pas lui [aire un tableau vrai de la misérable position où il
avait; trouvé Diane^ de son désespoir, de ses poignantes angoisses^ de sa douleur qui touchait à la folie.
Monsieur de Chivri étail tombé sur son siège ; il écoutait; des larmes coulaient de ses yeux ; mais il ne laissait écha^r ni un mot de pitié ni un mot de pardon.
Enfin Martial ajouta :
— Ce fut lorsque nous Teûmes rappelée à la raison qn^elIe me fit le récit de son infortune ; alors je compris tout à fait les motifs de votre voyage, et...
— Alors tu es venu trouver ton père et .tes frères , toi... toi, Martial, dit monsieur de Chivri en lui tendant la main.
— Oui, repartit Martial; mais... je ne suis pas venu seul.
— Martial ! s*écria monsieur de Chivri en se levant, quoi! Diane?... Diane?
— Elle est ici, mon père...
— Ici, repartit monsieur de Chivri avec un accent où la colère voulait parler vainement, étouffée qu*elle était sous la douleur et le désespoir. Elle ici! Mais que veut-elle?... la malheureuse!. . veut-elle que je la voie?... veut-elle que je lui pardonne?... elle qui m'a débhonoré, qui a causé la mort de ses frères !
Et il retomba sur son siège.
— Elle venait pour les sauver...
— Elle, les sauver... elle!... mais c'est elle qui lésa tués... elle!... et que fa^-elle dit quand elle a su qu'ils étaient morts?...
— Elle Fignore, mon père. Je suis arrivé cette nuit... Ce matin je suis allé chez Léonard, il était sorti. Je suis venu ici, vous étiez... tous sortis... J'ai deviné la vérité... Je suis monté à cheval... j'ai couru... et depuis ce temps... je n'ai encore pleuré qu'avec vous.
— Et c'est pour cela que tu voulais sortir?
— Oui, mon père. Elle m'attend.
— Oh ! dit tout bas monsieur de Chivri, la malheureuse t'attend^ et quand tu retourneras près d'elle ce sera pour lui apprendre que ses frères sont morts pour elle!
— Oui, mon père, ce sera là la bienvenue que ie lui porterai... ^
Le père et le fils éclatèrent en larmes ; le fils aux pieds de son père, le père penché sur le fils. Enfin, monsieur de Chivri s'arracha à ces tristes embrassements et dit à Martial :
— Va.. .-va, Martial... va près d'eUe...
— Merci, mon père... merci pour tous deux.
— Pauvre Diane!... ah! pauvre Diane, reprit monsieur de Chivii en se levant et en se frappant le front et le cœur... Pauvre Diane!... Oh! n'y va pas encore... MarUal, Martial, pas encore...
— Elle m'attend, mon père,
— Eh bien , Martial, s'écria monsieur de Chivri d'une voix basse et déchirante, Martial... ne lui dis rien, tu la tuerais.
A ce cri d'amour el de pitié échappé du fond du cœur paternel, Martial embrassa les genoux de son pèi*e,qtti aloR osa tout à fait parler.
— Martial, s'il faut lui apprendre tout, console-la; dislui que je lui pardonne, que je veux qu'elle vive ; qu'il le faut...
Il s'arrêta, et sa voix passant subitement à un accent tout différent, il ajouta :
— Oh ! dis-lui qu'il faut qu'elle nous aide à nous venger.
— Oui, mon père... oui, dit Martial, profitant en touto haie de la liberté qu'il venait d'obtenir.
Mais au moment où il allait franchir la porte, monsieur de Chivri lui lendit les bras en lui disant :
— N oublie pas, Martial, que je t'attendrai aussi. Enfin le père et le fils se séparèrent, el Martial courat
vers l'hôtel où Tattendait sa sœur, sans prévoir qu'il était
DIANE 27i
arrivé là une circonstance assez fatale pour rendre au cœur de Diane plus poignant encore qu'il ne le pensait le funeste événement qu'il avait à lui apprendre.
Tu te rappelles sans doute le billet que Martial avait été déposer chez Léonard Asthon.
Lorsque celui-ci quitta le lieu du combat, sous l'impression pénible que^ dans le duel qui venait de se passer, deux hommes d'honneur, deux frères, avaient été victimes d'une funeste méprise, et que lui-même n'avait vengé qu'une injure qui peut-être ne lui était pas véritablement destinée, il rentra chez lui après avoir parcoiiru avec ses témoins le champ de toutes les suppositions imaginables et sans avoir pu sortir de l'étrange perplexité dans laquelle l'avaient jeté les dernières paroles de monsiem* de Chivri. Cette perplexité s'accrut encore lorsqu'à son retour un domestique lui remit le billet qui avait été apporté, dit-il, par un petit jeune homme qu'il ne connaissait pas.
Au portrait que ce domestique fit du messager, Léonard et ses amis crurent reconnaître Martial, et tous trois furent convaincus que ce billet se rattachait nécessairement au mystère qu'ils cherchaient vainement à découvrir. Ce billet indiquait un rendez- vous à l'hôtel des Étrangers; et Léonard savait que messieurs de Chivri étaient logés à l'hôtel de France. Si cette femme était ce que supposait Léonard Asthon, elle n'était pas venue avec messieurs de Chivri, elle se cachait sans doute, et il n'avait point la chance d'y rencontrer du moins le vieillard qu'il venait de priver de ses deux fils.
Dans le trouble et l'inquiétude où il était^ Léonard résolut de se rendre sur-le-champ à cet étrange rendez-vous. Il remonta en voiture et arriva bientôt à l'hôtel des Étrangers. Là il demanda à la maîtresse de l'hôtel si ime dame n'était pas arrivée depuis peu.
— Oui, rëpondit-on, une jeune dame aveugle etuntièsjeune homme.
— Ah î dit Léonard, cette dame est aveugle ?
— Oui, monsieur, et son frère, car ce jeune homme est son frère, nous Ta bien recommandée ce matin en sériant.
— Ah ! il est sorti ce matin ?
— Oui, monsieur, et il m*a demandé si je connaissais la demeure de monsieur Asthon. Je lui ai dit qu*il logeait sur le cours Saint-Pierre, et il est parti.
— ^^Et, dit Abthon, il n'est pas rentré?...
—Non, monsieur, quoiqull eût bien promis de revenir tout de suite.
Léonard Asthon garda le silence; il rapprochait aussi dans sa tête les choses qu'il apprenait de celles qu'il savait déjà, et comprenait que Martial, appelé sur le lieu du combat par quelques renseignements dus au hasard, n'avait pu revenir près de sa sœur; le résultat de toutes ces réflexions rapidement faites lui fit répondredi)ientôt :
— Oui, je conçois qu'il ne soit pas renti^.
— Si vous saviez où il est, faites- le prévenir, car sa sœur l'attend avec une bien cruelle impatience.
— Je le crois; mais, dit Léonard en observant l'effet de la question, n'attend-elle pa^ une autre personne?
— Oui, monsieur, oui, elle a fait dire que, si monsieur Asthon se présentait, on l'introduisit sur-le-champ près d'elle.
— Eh bien , dit Léonard, faites-lui savoir... que je suis... Non, dites-lui seulement que quelqu'un qui ne veut pas se nommer désire lui parler.
Un moment après, Léonard Asthon fut introduit dans la chambre qu habitait Diane.
Il fut frappé à la fois de la sainte et noble beauté de la femme qui était devant lui et des traces que la douleur avait laissées sur ce Ix^au vi^age. En l'enlenaant entrer, Diane était restée immobile, les yeux baissés, au milieu de
Ja chambre; une pâleur mortelle couvrait son front, un tremblement convulsif qu'elle s'efforçait vainement de maîtriser agitait et faisait frémir tout son corps.
Léonard l'examina un moment en silence ; il n*osait parler le premier, quoiqu'il vît que ce silence fût pour la malheureuse qui était là une horrible attente. Tout à coup cette pâleur qui l'effrayait augmenta encore, Diane parut chanceler, et il s'élança pour la soutenir.
— N'y a-t-il personne ici, monsieur? dit-eUe d'une voix saccadée et en le repoussant.
— Personne, madame.
Et comme il allait marcher vers la porte ouverte, aiin de la fermer, Diane, se redressant tout à coup, le saisit par le bras, et, l'arrêtant avec force, elle s'écria :
— Répétez... répétez ce que vous venez de dire!
El, le corps penché vers Léonard, elle semblait prêter une oreille avide à cette parole qui allait se faire entendi^e.
— Je vous ai répondu, rhadame, dit Léonard, qu'il n'y a personne.
— Oh .'s'écria Diane, ce n'est pas lui!... Vous n'êtes pas Léonard Asthon...
— Madame...
— Vous u'êtez pas Léonard Asthon, monsieur ! Qui êtcsvous? que me voulez-vous? que vous ai-je fait pour venir m'insulter ici?... Sortez... sortez, monsieur... ou j'appelle!
C'en était assez pour que Léonard fût certain qu'un autre que lui, à qui le hasard avait donné le même nom ou qui s'était emparé du sien, était la cause de tous les malheurs qui venaient de s'accomplir. Il regarda dans un dés* espoir véritable cette malheureuse fille dont il venait de tuer les deux frères et qui l'avait peut-être aimé, lui, Asthon, pour ce qu'il était. Il ne savait s'il devait lui dire la vérité, et quelle vérité !
Il hésitait, lorsqu'elle reprit, comme si une nouvelle idée s'était emparée d'elle :
274 SIX MOIS DE CORRESPO?iCAMCE
— Vous n'êtes pas sorti ?... Ah ! vous avez à me parler... à m*annoDcer quelque malheur... je Tentends à votre silence... Parlez donc! Que fait mgn frère Maitial? que fait mon père... et mes frères ?... Ah! monsieur, s'écria-t-dle enfin et tombant à genoux... ah! parlez; qui êtes-vous? qu'avez- vous à me dire ?
11 était encore bisn plus affreux de répondre à cette question ; mais Léonard avait déjà arrêté en lui-même ce qu'il devait faire ; car, par un sentiment d'honneur digne de lui, il s'était demandé déjà s'il ne devait pas, à cette famille et à lui-même, de la venger du vrai coupable. Il dit doue alors doucement à Diane :
— Mademoiselle, je ne suis pas Léonard Asthon, mais je le connais, je le sais homme d'honneur...
— Et pourquoi n'est-il pas venu, monsieur ?
— Le billet que vous lui avez fait écrire ne lui est pas parvenu; c'est dans mes mains qu'il est tombé.
— Et vous avez abusé...
— Écoutez-moi, mademoiselle , et vous me comprendrez. •
^Asthon fit asseoir mademoiselle de Chivri, se recueillit un moment et reprit ensuite :
— Je suis l'ami, le sincère ami de Léonard, supposez que ce soit son père qui est devant vous et qui vous interroge ; supposez que tout ce que je puis vous dire en son nom soit sacré, comme si cela passait par la bouche d'un vieillard qui ne saurait mentir.
— Êtes-vous vraiment un vieillard, monsieur? dit la pauvre aveugle d'une voix suppliante... Oh ! ne me trompez pas, monbieui', ce serait bien mal. Je ne vous vois pas. moi, et vous me verrez rougir, vous... qui êtes-vous?
— Mademoiselle, ne me demandez pas ce que je suis , mais recevez ici le serment, que je fais devant Dieu, que vous êtes en face d'un homme pom* qui vous êtes sainte
DIAMË 275
et respectable , d*un homme qui se voue dès ce moment à proléger votre vie et voire honneur.
— Je vous crois, monsieur, je sens à votre accent que vous ne mentez pas... Eh bien, monsieur, sauvez donc ma vie à la fois et celle de mes frères.
Léonard tressaillit.
— Allez à Léonard, continua Diane d*un ton suppliant, dite^ui que je suis ici, dites-lui que je lui demande de rendre l'honneur à la pauvre ûUe qu'il a perdue, et qu'il a perdue lorsqu'elle venait de le sauver.
— De le sauver ! s'écria Abthon.
— Vous ne savez donc rien , monsieur ?
— Hélas! non... mais parlez... au nom du ciel! Oh! je vous sauverai... moi!
— Eh bien ! monsieur, s'écria Diane... mais c'est impossible... mais vous, son ami, vous devez savoir qu'il a été proscrit ?
— Cruellement proscrit.
— Vous savez qu'il a cherché un asile aux environs de Machecoul ?
— Je le sais...
— Et il ne vous a rien dit de plus ?...
— Rien de plus, répondit Léonard lentement.
A cette réponse, Diane parut hésiter.
— Oh ! parlez, par grâce, lui dit Léonard... on peut venir... et peut-être, peut-être...
Il s'arrêta^ et ajouta vite et à voix basse :
— Vous ne savez pas que, si on me surprenait ici, peuti>tre je ne pourrais plus rien pour vous.
— Soit donc! s'écria Diane... Mon Dieu! regardez celui i qui je parle, pour moi qui ne puis le voir, et qu'il rougisse devant vous, sinon devant moi, s'il se fait un jeu de Tion désespoir.
— Ah ! le Dieu que vous invoquez, je l'invoque aussi,
276 SIX MOIS DE CORRESPOI<(DÀNCE
moi, et c'est pour tous deux, repartit Asthon d*un ton inspiré.
— Qu'il soit entre nous, monsieur, reprit Diane, et maintenant écoutez : Léonard, poursuivi, perdu, traqué... accepta un asile chez ma grand'mère, madame de Kermic. Elle ne le connaissait pas, monsieur, mais elle Taimait, elle Taimait pour ses nobles qualités, son caractère... seij vertus. Moi aussi, monsieur, qui entendais chaque^our parler de lui... je Taimais pour tout cela. Un jour... pardonnez-moi le désordre de ce récit; un jour on nous dit qu'il n'avait plus de refuge, plus d'asile. Ce fut alors que ma grand'mère lui en fit offrir un par un homme qui disparut plus tard avec lui.
— Ah ! fit Léonard, le nom de cet homme?
— Valérien.
Diane jeta, sans y faire attention, ce nom que Léooai^d recueillit avec soin , et elle continua ainsi rapidement.
— Ck)mme je vous l'ai dit, Léonard accepta, on le cacha dans un pavillon ; c'est moi qui allais tous les jours près de lui, car ma pauvre grand'mère était tombée malade. Oui, monsieur, tous les jours j'y allais, tous les jours je récoutais, tous les jours je l'aimais, moi... Il me disait qu'il m'aimait, monsieur, à moi, à une pauvre aveugle pour qui on avait à peine de la pitié ; il m'aimait.
J'ai été bien folle de le croire, monsieur, n'est-ce pas? mais je l'aimais... je.n'y pouvais rien... je le ci'oyais...
Enfin un soir, car je vous ai dit que je Tai sauvé, et c'est vrai... un soir on envahit le château! Moi je courus au pavillon.... mais il n'en pouvait sortir, toutes les issues du dehors étaient gardées... Il n'y avait qu'un moyen de le sauver, monsieur, c'était de^faire croire que j'habitais seule ce pavillon... Pour cela je l'ai fait cacher... et quand les soldats sont entrés... j'étais couchée dans le lit qui était dans cette chambre.
Oui, voilà ce que j'ai fait... et les soldats, monsieur, se
sont retirés sans franchir le seuil de la porte ; ils se sont retirés et m'ont laissée seule avec lui... Seule, et alors... alors, monsieur... monsieur... il a fermé cette porte derrière les soldats qui m'avaient respectée, et lui.... lui....
Et comme Diane se tordait et criait en pleurant, Léonard prit sa tête dans ses mains, et lui dit :
— Ah ! l'infâme... l'mfâme !... Ass6ï... assez!...
Un long silence suivit, et Diane, dont le désespoir s'était calmé assez pour la laisser parler, reprit :
— Le lendemain, monsieur, il était arrêté, sans doute parce qu'il voulut me fuir.
— Arrêté, qui? dit Léonard qui ne pouvait soupçonner jusqu'à quel point le hasard avait pu servir à protéger l'erreur de Diane.
— Léonard Asthon.
— Arrêté dans la nuit du... ?
— Oui, dans cette fatale nuit.
Léonard réfléchit, et, comme si un souvenir terrihle venait l'éclairer :
— Oui, s'écrfa-t-il, celte nuit-là, à la lisière du bois était une voiture... une voiture qui emtpena celui qui vous a si lâchement trahie.
— Vous étiez donc là, monsieur? s'écria Diane.
— Oui, dit Léonard tristement ; proscrit aussi, errant aussi dans la nuit, je vis cette voiture qui ne pouvait me sauver... ; et à l'heure même où les soldats qui avaient visité votre château rm saisissaient dans la misérable hutte où je me cachais, je vis cette voiture qui emportait un LTime inouï de lâcheté, je vis cette voiture qui passait sur la route.
— Et c'est alors, sans doute, qu'on l'arrêta aussi, lui, l'est-ce pas ?
Celte question ramena Léonard à l'attention qu'il devait lu rôle qu'il s'était imposé, et il répondit :
— Oui, ce fut alors qu'on l'an-êta aussi.
— Eh bien , reprit Diane, depuis ce temps, jugez si j'ai souffert î pas un mot, pas une nouvelle de lui ; je restais seule, sans pouvoir lire, voir, interroger, avec un affreux secret sur le cœur... et ce secret, cependant, Je ne l'ai dit que lorsque, désespérée pour lui et non pour moi, j'ai appris qu'il était condamné à mort... Oui, c'est son danger et non ma douleur qui me l'a aiTaché.
Eh bien! monsieur, ma mère en est morte, elle, et c'est sur son lit de mort qu'elle a dit mon déshonneur à mon père et à mes frères. C'est entre ses mains mourantes, et qui me protégeaient encore, qu'ils ont juré de me venger; et maintenant ils sont ici pour cela... et c'est pour cela que je suis venue; pour empêcher un combat infâme... H ne peut pas tuer mes frères après m'avoii- déshonorée...
Vous comprenez cela, monsieur... vous le comprenez... Et il peut nous sauver s'il le veut... Je ne lui demande que bien peu de chose... son nom... Dites-lui de me donner son nom... et je vous jure, à vous, à lui... Je vous jure devant Dieu, que j'offenserai. .. que ce ne sera pas pour lui une longue chaîne... Je n'ai pas longtemps à vivre, monsieur... j'ai trop souffert pour cela...
Mais si Dieu était assez implacable pour me faire plus forte que mon malheur... je le lui jure... je me tuerai....
— Malheureuse ! s'écria Asthon qui, pour la première fois de sa vie, sentait ses larmes couler et son cœur se fonditî dans ime pitié désolée.
— Oh! je me tuerai, répliqua Diane plus froidement... pour lui... et je puis vous le dire à vous... pour moi... car je le méprise maintenant.
— Oh ! reprit Léonard avec un enthousiasme attendri, oh! ange sacré de misère et de douleur... je vous jure, moi, que si Léonard Asthon peut quelque chose en ce monde, il réparera votre honneur, il vous protégeia. .. Oh î ne le méiTÎsez pas avant de tout savoir....
— Qu'y a-t-il donc encore?... et qu'avez-vous à m'apprendre ? s'écria Diane avec épouvante.
— Je ne puis rien vous dire... je ne dois rien vous dire... mais sou venez- vous des paroles que* je prononce ici devant Dieu que vous avez invoqué : quoi que vous puissiez apprendre, quoi qu'on puisse vous dire, quoi que vous ayez à souffrir encore, soyez forte pour vivre... et comptez, comptez sur Léonard Asthon.
— Sur lui ?
— Sur lui, j'en réponds.
— Je vous crois, monsieur, lui dit Diane eu lui tendant la main.
Léonard la prit, et la posant sur son cœur, il s'écria :
— Ce cœur est digne de vous comprendre... ce cœur, vous pouvez vous y appuyer sans crainte qu'il vous trahisse. A bientôt, je l'espère, à bieptôt.
Léonard sortit et Diane resta seule.
Ce n'est pas impunément qu'on est jemie. Le vieil arbre dont la siéve expire meurt plus vite si l'on brise quelquesunes de ses fortes branches ; mais si l'arbre est jeune et vigoureux, c'est en vain que la serpe et la cognée auront déchiré son écorce et mutilé ses rameaux. Vienne une chaude haleine du printemps et un bon rayon de soleil, et voilà que l'arbre mutilé pousse vers le ciel de nouveaux rejetons plus hardis, plus hâtifs, plus tendres aussi que les premiers ; il recouvre de verdure toutes ses cicatrices et semble n'avoir jamais souffert.
Ainsi fait la jeunesse pour le cœur de l'homme : quelques douleurs qui l'aient frappé, quelques joies qu'on lui ait arrachées, vienne une noble parole qui le console, un regard ami qui l'encourage, et voilà que sa foi au bonheur, cette sève de la vie, s'épanouit de nouveau en lui; il pousse avec ardeur ses vœux vers l'avenir, et les douces espé-
rances refleurissent sur les blessures qu'elles cachent, Jusqu'à ce que la plaie soit fermée. Voilà ce qui annva pour Ôîane.
Lorsqu'elle fut seule, elle espéra.
Il ne faut pas croire que "dans cet espoir il y eût de Tégoîsme; dans Tignorance où était la pauvre aveugle des affreux événements qui venaient de se passer, les paroles qu'elle venait d'entendre devaient la rassurer encore plus pour sa famille que pour elle-même. Elles lui avaient promis l'honneur, et peut-être dans cette restitution n'étaitce pas elle qui avait le preinier intérêt; car, il faut l'avouer, en de pareilles réparations la famille retrouve tout ce qui a été compromis de son honneur; mais la femme ne rencontre souvent que le châtiment d'une faute que le monde n'oublie pas.
Toutefois Diane avait accepté cette espérance comme un bonheur : il faut si peu de chose à ceux qui ont beaucoup souffert pour les soulager; une goutte d'eau est un bienfait dans le désert ; il n'y a que les heureux et les hommes à qui rien ne manque qui sont exigeants.
Cependant il est possible que, dans ces rêves d'avenir calme où Diane reposait son âme douloureuse, elle pensât quelquefois à cet autre rêve d'amour et de félicité qui l'avait bercée autrefois durant quelques heures. Mais ce n'était que furtivement et pour s'en éloigner presque aussitôt que Diane s'y aventurait.
En cela elle ressemblait à ces proscrits politiques de nos premiers jours de révolution, à qui l'espérance avait été donnée de rentrer en France. Au milieu de la joie de cette belle espérance, ils se rappelaient quelquefois que, dans ce pays où ils allaient remettre le pied, ils avaient possédé l'opulence, le rang, un toit paternel consacré par mille souvenirs, et ils disaient : « Et cela aussi, je le pourrai retrouver»; mais aussitôt, en se rappelant tous les désastres arrivés, ils repoussaient l'espérance de cette complète féli-
cité comme insensée, et se disaient encore : « Ah ! c'est bien assez de la patrie ! » *•
Telle était Diane quand Tamour d'Asthon se présentait à elle dans son avenir, comme au proscrit l'opulence dans la patrie; elle en détournait aussi la tête en se disant tout bas : « Ah ! n'est-ce pas assez de l'honneur? »
£t à ce retour vers l'honneur, la patrie d'où elle était encore exilée, l'imprudente Diane avait ajouté foi; la parole de cet homme qu'elle venait d'entendre était si persuadée de ce qu'il promettait,- qu'elle avait persuadé Diane. C'est la loi naturelle de toutes choses, de la matière comme de l'esprit ; les vives émanations d'un corps pénètrent ceux qui le touchent, et la conviction persuade comme les parfums embaument.
Ainsi la pauvre aveugle, demeurée seule, attendait avec une impatience bien vive le retour de Martial ,• elle avait une bonne espérance à lui donnej*, une espérance qu'il pourrait aussitôt reporter à son père et à ses frères. Mais i/artial ne revenait pas, et les inquiétudes de Diane recomnençaient. Non qu'elle doutât de la promesse qui lui avait ié faite, car la voix qui lui avait parlé lui paraissait sarée, mais parce que mille choses pouvaient arriver à encontre de cette. bonne volonté, si sincère qu'elle fût. Le retard de Martial se prolongeait, et Diane se demanait déjà s'il voulait aussi l'abandonner, lorsqu'elle l'entenit entrer.
Elle s'élança vei's lui; tout ce qu'elle avait d'espérance i revint avec la présence de Martial; et comme le cœur ; Diane avait bien plus de hâte de consoler son frère que
cceur de Martial ne pouvait en avoir de dire un nouveau alheur à sa sœur, c'est elle qui parla la première. — Oh î mon frère, lui dit-elle, te voilà enfin ! C'est Dieu i ra'a inspirée lorsque j'ai voulu venir ici. Oui, j'avais eu son lorsque j'avais pensé que Léonard ne voudrait pas le >lioiineur de Diane et la désolation de sa famille.
— Que dis-tu? s*écria Martial qui venait^ lui, de voir combler cette désolation ; que dis-tu?
— Que ce que j*avais prévu est arrivé.
— Quoi donc? reprit Martial qui doutait à ce moment de la raison de Diane qui lui parlait d'espérance quand il venait, lui, lui parler de désespoir. Quoi donc?répéta-t-il.
— Oui, reprit Diane, quelqu'un est venu, non pas Léonard, mais un ami, un parent sans doute, un homme dont la voix est sincère, j'en ai la conviction. Et cet homme m'a dit : « Léonard Asthon vous rendra Thonneur, je vous le jure devant Dieu, d
— Cet homme fa dit cela? s'écria Martial avec effroi.
— Il me Ta dit.
— C'est qu'alors cet homme te trompait, pauvre sœur!
— Encore! s'écria Diane... encore un mensonge! Oh! c'est impossible !
— Peut-être se trompait-il lui-même; car ce n'était pas Léonard Asthon, n'est-ce pas?
— Non, ce n'était pas lui.
— C'est qu'alors il ne savait rien, cet homme.
A l'accent désolé avec lequel Martial prononça ces dernières paroles, Diane comprit que tout ce qu'elle avait redouté dans ses longues heures d'attente s'était réalisé. Et elle reprit avec une terreur indicible :
— 11 ne savait rien, dis-tu?,.. Martial... ainsi, mon père...
— 11 vit, lui...
— Lui!... et mes frères?...
Martial ne répondit que par des larmes.
— Mes frèi-es !... Mailial, mes frères !...
— Morts!... répondit-il d'une voix sourde.
— Morts!... répéta Diane avec un cri déchirant.
— Morts tous deiii >ious l'épéc de Léonard Asthon. En vérité, mon cher Edouard, je vais te dire quelque
chose qui te pai-aitra bien ridicule ou bien brutal. Heureusement pour elle et pour moi,, Diane ne put supporter U
violence de ce nouveau coup , et elle tomba dans un évanouissement qui fit craindre à Martial que la prédiction de son père ne se réalisât et que Diane ne fût morte.
Que j'aie dit heureusement pour elle, cela se conçoit ; mais que j*aie ajouté, et pour moi : voilà le ridicule et le brutal. Et cependant, je te l'avoue, pour moi, le nairateur sincère de cette lamentable histoire, après avoir compté tant de tortures, tant de cris, cet évanouissement est le bienvenu.
Ajouter une nouvelle scène de désespoir à tant de scènes déchirantes, je ne m'en serais pas senti le courage, je n'en aurais pas eu le pouvoir ; les mots m'eussent manqué pour la raconter, comme les forces manquèrent à Diane pour la subir. Et si j'étais homme de lettres de mon état, il me semble que je verrais dans cette circonstance une espèce d'avertissement littéraire, disant que là où la nature est impuissante à sentir, la littérature doit renoncer à peindre. Et j'ajoute qu'à supposer que ceci fût une histoire inventée aussi bien que c'est une histoire absolument vraie , il ne pouiTait y avoir de meilleure invention que celle de cet évanouissement.
Jl me semble te voir en face de ma lettre, t'étonnant de }ette bmsque transition et demandant ce que veut dire l'air légagé de mes réflexions en présence de cette tenible poition. Peut-être la fin de mon récit l'expliquera-t-elle ce ingulier écart, et peut-être alors m'excuseras-tu. Lorsque iprès d'affreux dangers on aperçoit le port, la joie revient LU cœur^ quoique les périls ne soient pas encore domptés, t on y porte malgré soi ses regards; c'est peut-être ce que ai fait.
En attendant, je reprends mon récit.
Or, comme je l'ai dit, Diane n'avait pas eu la force de ipporter la dernière et affreuse nouvelle qui l'avait frappe. Un long et froid évanouissement s'était emparé d'elle, Martial^ dans le premier moment d'alarme, avait fait
284 SIX Mots De corhespondancë
avertir son père, et monsieur de Chivri était accouru.
Aussi, lorsque Diane reprit la conscience de son être, elle ne revint à la vie qu'en voyant près d'elle son père qui Fui pardonnait, son Irère qui lui demandait pardon du mal qu'il avait dû lui faire. Et tel avait été le malheur de cette malheureuse famille, qu'ils éprouvèrent tous une sorte de consolation à pouvoir pleurer ensemble.
Martial avait raconté à son père la visite de cet homme inconnu, et Diane avait plus tard complété ce récit. Mais les uns et les autres n'y voyaient qu'une circonstance funeste de plus, mais qui leur prouvait combien il devait y avoir de sympathie pour eux dans tous les cœurs qui apprendraient le secret de cette déplorable aventure.
Ce secret, il allait bientôt être dévoilé aux yeux de tous; car le procurcm^ du roi avait reçu la plainte de monsieur de Chivri, et, quelques instants après son retour dans sa maison, Léonard Asthon avait de nouveau été arrêté.
Par une étrange contradiction avec ce que ses amis savaient de son caractère, toujours prêt à la révolte, ils s'étonnèront de le voir accepter avec une calme résignation ce nouvel emprisonnement. Mais la conduite de Léonard les surprit bien plus encore, loi-squ'ils purent l'appivudre par les récits que les journaux faisaient de l'insti-uction de cette affaire. A tous les interrogatoires qu'il*eut à subir, Léonard ne fit qu'une réponse : « Je me justifierai devant mes juges, je ne puis parler avant ce temps. » C<;tte obstination, que personne ne s'expliquait, se montra surtout d'une manière bien extraordinaire le jour où l'on dut confronter l'accusé avec la victime. .
Non-seulement Léonard-ne voulut pas s'expliquer sur les choses qu'on lui demandait, mais encore il refusa de prononcer une seule parole en présence de Diane. Et comftie, vis-à-vis de la pauvre aveugle , le son de sa voix était le seul indice auquel elle pût reconnaître son séducteur, on jugea qu*il se gardait un moyen honteux de faire
nier son identité par un avocat. Donc/ à mesure que Ton approchait du dénoûment de ce drame fatal^ le silence d'Asthon devenait contre lui une preuve presque irrécusable de sa culpabilité.
Mais ni les prières de ses amis ni les conseils de son avocat n'avaient pu le décider à le rompre, et il répondait à sa famille c^mme aux magistrats :
— Je me justifierai devant mes juges.
Tu dois comprendre combien les graves circonstances de cette affaire, devenues publiques, et la conduite étrange de Léonard Asthon durent exciter l'intérêt et la curiosité de toute la ville.
Les uns prenaient parti pour monsieur de Chivil; d'autres, sans l'accuser, essayaient de défendre Léonard Asthon, se rappelant combien toute sa vie avait été celle d'un honnête homme et d'un homme de grand cœur. Mais ils n'en demeuraient pas moins fort embarrassés d'expliquer son refus constant de se justifier.
Enfin le jour du jugement arriva.
Jamais affluence plus nombreuse n'avait encombré la salle d'audience. L'importance de l'accusé et des accusateurs, la circonstance particulière de la cécité de Diane, l'événement du duel, le silence obstiné de Léonard, tout cela faisait de celle cause l'une des plus singulières, des plus terribles et des plus intéressantes dont jamais on eût entendu parler. Elle avait même cela de particulier, qu'elle enfermait en clic un dénoûment imprévu.
Dans la plupart des actions soumises aux tribunaux, le verdict du jury n'est le plus souvent que la constatation légale d'une opinion que l'on a pu se faire à l'avance sur des faits connus, et auxquels il est bien rare que les débals ajouleut beaucoup d'éclaircissements. Mais en cette affaire, la déclaration du jury ne pouvait êtie prévenue; car on ignorait le système de défense de l'accusé, et on ne
pouvait imaginer quel aspect nouveau cette affaire pourrait prendre lorsqu^ii consentirait à parler.
Comme tu dois iè penser, les femmes étaient en grand nombre dans i*enceinte.
Une jeune Gile d'un grand nom, admirablement belle, séduite par un homme d*un rang égal au sien et qui, après avoir acquis un renom de veilu, était descendu à la plus infâme lâcheté ; cette jeune fille en présence de son séducteur, ce père en face du meurtrier de ses fils, ce jeune Mailial qui avait dû renoncer à venger ses frères : tout, je le répète, donnait à cette cause un attrait de curiosité qui avait appelé à la cour d^assises tout ce que la ville de Nantes avait de distingué , et tout cela prêtait en même temps à cette cause une solennité dont étaient pénétréb tous les assistants.
Tu sais aussi bien que moi comment se conduisent les débats 4'une cour d'assises. Après la lecture de Tacte d'accusation , et les téinoins retirés, le président procéda à Tinterrogaloire de Léonard Asthon.
On attendait en silence ses réponses. Gomme il dit son nom, ses qualités, son âge d'un ton grave et pour ainsi dire révérencieux, on s'attendait à l'entendre répondre de la même façon lorsqu'on aborderait le fond de Taccusation. Mais quand le président lui dit :
— N'avez vous pas à telle époque accepté un asile chez madame de Kermic ? .
Léonard répondit :
— Je ne puis encore répondre à cette question.
— Songez, lui dit le président, que ce silence peut être facilement interprété contre vous.
— Je le crois, repartit Léonard ; mais il ne m'est pa? permis de le rompre encore.
— N'oubliez pas, dit le procureur du roi, que ce refus àe vous défendre peut m*autoriser à demander la remise d<* la caube à une autre session.
— Cela ne serait pas juste, dit Léonard, et peul-ôlre qu'après l'audition des témoins et les explications que je m'engage à donner, vous trouverez que ma conduite a été ce qu'elle devait être.
A cette déclaration, l'auditoire laissa échapper un long murmure de surprise. Les jurés s'inteiTOgeaient du regard, les magistrats se demandaient s'ils n'étaient pas les jouets d'une odieuse impudence. Mais Favocat de monsieur de Chivri ayant déclaré que sou client demandait instamment que la cause fût continuée et jugée, le président déclara que les débats auraient leur cours.
Ce fut d'abord monsieur de Chivri qui raconta comment il avait été appelé à Machecoul p^r une lettre de sa bellemère. 11 retraça l'horreur de cette scène où il avait appris le déshonneur de sa tille et le nom de son séducteur.
— Je suis seul, ajouta-t-il, à venir témoigner de cette uneste confidence. Les deux fîls qui m'accompagnaient ont morts, tués par celui qui m'avait déshonoré; mais leur nort est un témoignage sacré de la vérité de ce que je iens de vous dire, car ils sont morts parce qu ils avaient tiré de venger leur sœur.
Cette déposition avait péniblement ému l'auditoire et le ^ibunal ; et lorsque monsieur de Chivri, brisé par la dou- !ur, eut été s'asseoir sur le banc des témoins, tous les reirds se tournèrent vers Asthon, comme pour lui demander )mpte de cette douleur vénérable. 11 était calme, quoique iste^
— Qu'avez-vous à dire ? lui demanda sévèrement le préient.
— Rien, monsieur.
— Rien? .
— Rien.
Un nouveau murmure d'indignation courut dans l'audire, et il exprimait si bien le sentiment commun de tous
les assistants comme des juges^ que c*est à peine si le président pensa à le réprimer.
— Introduisez un autre témoin, dit-il d'une voix agitée. Et se penchant vers les conseilltTs qui Tentouraient, il
leur parla avec une action qui semblait dire cfue, dans le cours de sa longue carrière, il avait rarement rencontré tant d'audace et de froid endurcissement.
Cependant c^élait le tour de Mai-tial, de cet enfant qu'on savait si noble, si héroïque, si dévoué à Tinfortune de sa sœur. Il y a, même dans le silence imposé par le respect qu'on doit à la magistrature, des démonstrations intimes de bienveillance qui arrivent à celui qui en est l'objet, et Mai*tial sentit en entrant (|u'il était l'objet de l'attendrissesement de tous.
Arrivé les yeux baissés jusqu*au pied du prétoire, lorsqu'il releva les yeux il les porta, soit hasard, soit volonté, sur Léonard ; et celui-ci, dont le regard avait suivi cet enfant avec \ine singulière expression d'intérêt, le détourna subitement en rencontrant celui de Martial. On observa ce mouvement, et l'impression n'en fut point favorable à Léonard : on crut y voir la conscience de la honte.
Le récit de Martial fut simple ; il raconta son départ de Paris, son arrivée à Châteauroux et ce que sa sœur lui auit appris. 11 dit ausbi dans quelle intention il l'avait anoenée à Nantes et tout ce qui s'était passé dans cette ville. Il parla ausbi dcî la visite de cet inconnu qui s'était rendu pr&> de sa sœur et qu'on n'avait pu découviir.
^ — Avez- vous idée de la personne qui a été voir mademoiselle de Chivri, dit le président à Asthon, la connaissezvous?
— Je la connais.
— Nommez-la.
— Je ne le puis, dit Léonard. .
— Vous ne le pouvez ? reprit le président. Je le comprends; vous avez honte d'être obligé de renier les paroles
qu^un homûie d*honneur^ abusé sans doute par votre hypocrisie, avait cru iwuvoir prononcer en votre nom.
-Je ne renie point ces paroles, dit Asthon, et je vous prie même, monsieur le président et messieurs les jurés, de vouloir bien vous les rappeler, car j'aurai peut-êti'e bientôt à les invoquer.
Le ton calme, Tair digne avec lesquels parla Léonard n'étonnèrent pas moins que son refus de répandre, et Ton se demandait quel pouvait être son but.
Martial n'avait plus rien à dire, et le président allait or; donner qu'on appelât Diane ; mais Asthon se leva :
— Pardon, moni^ieur le président, dit-il toujours avec le même calme, mais je dt^sire savoir si le nommé Valérien, qui a dû m'introduire chez madame de Kermic, au dire de l'acte d'accusation, a été retrouvé.
— Voustjavez bien qu on n'a pu le découvrir, l'epartit le président, et qu'il est parti avec vous la nuit même de l'attentat. Vous pourriez peut-être nous dire où on le retrouverait.
Asthon sourit dédaigneusement et ajouta :
— Monsieur le président, quelque douloureux que puisse •tre pour mademoiselle de Chivri l'interrogatoire qu'elle ra avoir à' subir, je désire qu'il soit aussi complet que posible, et que tout ce qui peut accuser le coupable soil piéisé dans cette déclaration. N'oubliez pas que c'est Je droit le ma défense, et que j'ai besoin de savoir exactement à uoi je vais avoir enlin à répondre.
Cette demande était assurément extraordinaii-e ; cepcnant elle lais.^ait tous les esprits dans la même anxiété et ans la même incertitude. Le président ne répondit pas, et lademoiselle de Chivri fut introduite.
Quoique aveugle, elle sentait de combien d'attention fide elle était entourée; les respirations haletantes qui oublaient seules le profond silence qui se fit à son entrée •rivaient à son oreille et lui étaient comme autant de
290 SIX MOIS DE CORRESPOr^DANCE
regards qui eussent troublé une moins malheureuse qu*elle. Encore est -il que celle qui voit peut se voiler de ses paupières et ne pas regarder qui la regarde, tandis que Diane ne pouvait s'empêcher d'entendre qu'on là regardait.
On la ût asseoir, et après les' premières questions sur son nom et son âge^ le président arriva à la question d'usage :
— Reconnaissez-vous l'accusé?
Il s'arrêta, et changeant cette question, il dit à Diane:
— Si l'accusé parlait, reconnaîtriez-vous sa voix ?
— Hélas ! oui, dit-elle... s'il parlait.
— Léonard Asthon, parlez à la cour, dit le président. Léonard secoua la tête en signe de refus.
A ce moment solennel attendu avec tant d'impatience, ce refus parut si coupable et si insolent, que les murmures éclatèrent de toutes parts avec une violence qui fit sourire Léonard et épouvanta Diane.
Encore une fois le président sembla consulter les conseillers sur cet acte d'une insolente révolte, et il dit avec une vivacité qui prouvait une très-vive émotion :
— 11 suffit... Nous jugerons cette cause, messieurs; ce serait un moyen trop facile d'échapper au châtiment et à la honte que le moyen que cet homme emploie.
Puis il commença l'interrogatoire de Diane avec une émotion dans la voix où il y avait autant d'indignation contre le coup.able que de pitié pour la victime.
Je n'ai pas à te répéter la triste histoire de Diane; mais toi qui viens de la lire , tu peux te figurer l'effet qu'elle dut produire, racontée par cette jeune et belle fille dont les larmes et les sanglotb suspendaient à chaque instant les paroles.
Quanta Léonard, il Técoutait comme les autres^ \es yeux tristement fixés sur elle; et, lorsqu'elle arriva au récit de cette mystérieuse visite où un inconnu lui avait promis l'assistance de Léonard Asthon , il étendît la main
vers elle, comme s*il faisait un serment tacite de tenir la parole qu'il lui avait donnée. Ce geste fut à peine remarqué, tant Tattention était attachée au récit de la pauvre^ aveugle. ^
11 n'était pas achevé, lorsque Pavocat de Léonard AsthoD, auquel celui-ci venait de faire passer une note édite, pria le président de demander au témoin si, durant son séjour chez madame de Kermic, Léonard s*en était jamais absenté des journées entières.
— Jamais, répondit Diane, car toutes ces journées, je lésai passées près de lui.
— Demandez au témoin , dit Favocat, si jamais Léonard s'est plaint d*une blessure qui n'était pas encore guérie, et qui, à cette époque, le faisait beaucoup souffrir?
— Jamais, répondit Diane.
L'avocat ne fit plus de question , et le président, s'étant tourné vers Léonard, lui dit d'une voix sévère, comme s'il était assuré d'uu nouveau refus :
— Et sans doute vous n'avez rien à dire ?
Asthon hésita. Son visage, calme jusque-là, se couvrit d'une soudaine pâleur. Mais il surmonta son émotion ; et se levant sur son banc, il répondit d'une voix ferme :
— Vous vous trompez, monsieur le président; il est temps que je parle et que je me justifie»
Aux accents de cette voix, Diane s'était levée, en écoutant pour ainsi dire autour d'elle d'un air égaré , elle s'écria :
— Qui a parléj mon Dieu ! qui a parlé ?
— L'accusé, reprit gravement le président»
— Mais quel accusé? reprit-elle avec éclat*
— Léonard Asthon.
— Léonard!... s'écria Diane | mais ce n'est pas lui... ze n'est pas sa voix... c'est la voix de cet inconnu qui est ?enu me voir, et qui m'a promis que Léonard Asthon me endrait l'honneur.
292 sii MOIS DE corrëspundaN(:e
— Mais cet iaconnu, c'est encore Léonard Asthon, dit le président.
-^ Non, reprit Diane, ce n*est pas lui... ce n*est pas loi que j*ai aimé.
— Non, ce n'est pas moi, dit' Léonard tristement.
— Ce n'est pas lui qui m'a déshonorée et abandonnée.
— Non, ce n*est pas moi qui vous aurais trahie et abandonnée, reprit Léonard, et cependant je suis Léonard Asthon.
— Mais ce n'est pas lui ! répétait Diane en délbe. Vous entendez bien que ce n'est pas lui !
Cet incident avait éclaté au milieu de cette cause comme un foyer de lumière qui l'éclairait d'un jour tout nouveau. Aussi tu dois comprendre le désordre, l'effroi, l'étonnement, tous les sentiments extrêmes qui durent s'emparer de l'assemblée entière.
— Ce n'est pas possible, criait monsieur de Chivri, c'est une imposture... Diane, Diane, reviens à la raison, rappelle-toi, reconnais sa voix. Ah! parlez, parlez donc! reprit-il en s'adressant à Léonard; parlez, qu'elle vous reconnaisse!
Et Diane ne répondait qu'un mot :
— Ce n'est pa» lui.
— Mais quel est donc le coupable? dit le président, montrant par cette exclamation involontaire combien toute sa conviction venait d'être changée en un moment.
— Dieu le sait, dit Léonard ; mais j'avais à cœur de prouver publiquement et devant tous mon innocence. Je sais ce que sont les suppositions malveUlantes du monde. Si ce qui vient de se pasi^er devant tous, messieurs, avait été enfermé dans le cabinet d'un magibtrat, croyez-moi) monsieur de Chivri, on aurait donné à votre conduite et à la mienne des interprétations déplorables pour vous et pour mui. On aurait pu dire que vous aviez gardé le silence par craiiite de révélations fâcheuses ; peut-être serais-je sorti de cette accusation avec une flétrissure sur
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mon honneur et des soupçons infâmes sur l'innocence de votre 011e, car elle est innocente à mes yeux, aux yeux de tous, n*est-cc pas?
Mille mui^mures d'assentiment répondirent à cette interrogation de Léonard.
Monsieur de Chivii cachait sa tête dans les bras de Martial, tandis que Diane, à genoux devant lui, pleurait, anéantie et sans force.
— 11 faut mettre un terme à cette horrible scène, dit le président... Monsieur deChivri, vous pouvez vous retirer.
— Non, répondit Léonard, je n'ai pas tout dit.
Il était si beau, si noble, si triste, debout sur le banc des accusés, que chacun se tut et Técouta, monsieur de Chivri co nmelesautres. Puis il continua, en s'adressant aux jurés :
— J'aurais pu me défendre depuis longtemps, messieurs; j'aurais pu faire comparaître les fidèles serviteurs qui m'ont caché dans leur cabane, à la même époque où un infâme salissait mon nom d'un crime ; j'aurais pu faire venir le médecin qui me soignait^ blessé que j'étais à cette époque et incapable de sortir ; ma justification eût été sans doute complète avec l'aveu de celte infortunée ; mais vous n'eussiez pas entendu cet aveu dans toute sa vérité, et j'en avais besoin pour ma justification.
— Oh ! s'écria monsieur de Chivri, n'était-ce pas assez d'avoir tué mes deux fils, et fallait-il que le ressentiment d'une injure si cruellement vengée vous fit traîner ici notre nouvelle honte ? Ah ! l'honneur de votre nom nous coûte bien cher, monsieur !
— C'est que Thonneur de ce nom ne peut vous être indifférent, monsieur, dit Léonard d'une voix émue. Écouteznioi bien, monsieur : une fatale erreur vous a privé de vos nis, mais devant Dieu et devant vous je suis innocent de Jcur mort; et cependant, avec la dcmleur de leur perte on vous a laissé une fille déshonorée : eh bien! moi, je lui ai promis que Léonard Asthon lui rendrait l'honneur si cela
était possible, et cette promesse je la tiendrai si vous voulez ; ce dernier malheur qui pèse sur vous, je Ten écarterai, et en échange du sang que j*ai versé innocemment, je vous offre de réparer, l'outrage que je ne vous ai pas fait. C'est au nom de Léonard Asthon qu'on a déshonoré votre fille, c'est ce nom de Léonard Asthon que je lui offre de porter pour le relever.
— Ah ! s'écria monsieur de Chivri que cette proposition touchait d'admiration, quoiqu'il ne se sentit pas capable de l'accepter, ah ! le meurtrier de mes fils ne peut prendre leur place.
— Celui qui vous rend l'honneur de votre fille peut s'appeler votre fils, monsieur ; car il n'y a pas de crime entre nous, il n'y a que du malheur.
Monsieur de Chi\ri se retira sans répondre^ avec ses deux enfants; et quelques minutes après, l'accusation ayant été abandonnée par le procureur du roi, l'acquittement de Léonard fut prononcé.
Pour la seconde fois Léonard quitta le tribunal, et bientôt après, pom^ la seconde fois aussi, il fut abordé par un fils de monsieur de Chivri : c'était Martial, qui, lui tendant la main, lui dit :
— Quoi qu'il arrive, monsieur, de la volonté de mon père, vous qui avez voulu rendre l'honneur à ma ^œur, vous êtes mon frère.
Trois mois après, et à une heure assez avancée de la nuit, on célébrait dans l'église de Saint-Pierre le mariage de Léonard Asthon et de Diane de Chivri. Martial seul était présent, car son père n'avait pas voulu assister à cette cérémonie, et depuis ce temps jusqu'au jour de sa mort il ne revit ni sa fille ni son gendre, quoiqu'il leiu* eût pardonné. Aucun événement ne troubla, je ne dirai pas la félicité, mais la pureté de cette union.
Cependant, un soir que Diane, seule avec son mari, assis-
tait dans une loge à une représentation des Italiens ; un jeune homme parlant haut, riant, plaisantant, entra dans la loge près de la dame. Au son de cette voix, un cri échappa à Diane, un tremblement convulsif s'empara do son corps et une pâleur mortelle couvrit son visage.
Par un mouvement aussi rapide que la pensée, Léonard se plaça entre sa femme et ce jeune homme, qui se pencha vainement pour voir cette jeune dame dont ses voisins lui vantaient la beauté; quelquesrainutes après, et lorsque ce jeune homme quitta sa loge, Léonard sortit en disant avec calme à sa femme qu'il allait revenir et qu'il avait à parler à un ami qu'il venait d'apercevoir dans la salle : il suivit ce jeune homme, et, dans le foyer, il s'approcha de lui en le regardant en face, et lui dit :
— Je vous ai entendu appeler nionsieui* de Furières ?
— C'est mon nom,
— Où peut-on vous voir ?
— Partout où ou veut, dit Arthur avec hauteur, étonné du ton dont cette question lui était faite.
— En ce cas, demain à Yincennes, à six heures.
— Et qui aurai-je l'honneur d'attendre ?
— Monsieur Léonard Asthon^ lui dit celui-ci en se penchant à son oreille.
MoBsieur de Furières demeura stupéfait; puis Léonard retourna près^ de sa femme, et jamais il ne fut plus tendre pour elle, plus empressé. Elle tremblait toujours, mais il ne Semblait pas y prendre garde.
Enfin le lendemain, à neuf heures, quand il entra dans sa chamlire, il la trouva malade; une fièvre assez vive s'était emparée d'elle.
— Tu as passé une mauvaise nuit, Diane ? lui dit-il.
— Une nuit affreuse !
— Tu n'as pas dormi?
— Non.
— Et pourquoi?
20C SIX. MOIS DE GORRESrO?iDAr<CE
— Oh ! reprit-elle avec effroi, c est que celte nuit j*ai été poursuivie par une voix...
— Que tu as entendue hier soir?
— Tu t*ea es aperçu ?
— Oui... et cette voix?
— Oh! cette voix! dit Diane en tombant à genoux... cette voix, c'est...
— Tais-toi... tu ne Tentendras plus! répliqua Léonard.
— Quoi ! s'écria Diane.
— Je l'ai tué.
Diane courba la tête, et jamais elle n'a demandé le nom de cet homme, et jamais Léonard ne le lui a dit.
Voilà mon histoire, mon cher Edouard. — Que t'en semble?
Ton ami,