SCÈNE IY
PÉRINETTE, DELLEMARE, VARADE.
VARADE
Ce M. Fabien, c’est l’élève favori de M. Éverard, n’est-cé pas? le sujet distingué que ce maître d’école, certes peu ordinaire , a seul mis à même , dit-on , d’en remontrer à toute la Faculté? — Est-ce qu’il habite la maison, ce jeune Esculape?
PÉRINETTE
Non, monsieur, M. Fabien demeure à. l’entrée de Mijoux , dans une petite maison qu’il a héritée de ses parents.
DELLEMARE.
De sorte qu’en l’absence de M. Éverard vous êtes seule ici, avec votre fils. — Ne craignez-vous rien?
Oh ! le logis n’est pas bien riche 1
VARADE, riant et désignant l'armoire de chêne.
Voilà cependant une espèce de coffre-fort!
PÉRINETTE
Ça, c’est où monsieur serre ses papiers et les drogues qui poürraient être malfaisantes.
VARADE, bas , à Dellemare.
Entendez-vous? ses papiers!
PÉRINETTE
D’ailleurs, il n’y a point de mauvaises gens dans ce pays.
VARADE
Oui-dà !... Dites-moi, est-ce que le père de votre fils n’est pas un certain Jérôme Bux,' braconnier, contrebandier, réfractaire, qui depuis des années vit en guerre ouverte avec la société et la loi?
PÉRINETTE, tremblante.
Hélas ! c’est la vérité !
LE MAITRE D’ÉCOLE
DKLI.EM ARE.
Votre fils néanmoins ne porte pas le nom de son père?
Oh! monsieur!... Exçuscz-moi! ma vie n’est pas cachée; mais pourquoi donc, mon Dieu, me demandez-vous ça?
DELLEMARE.
'Encore une fois, c’est pour votre bien.
PÉRINETTE
Ah! je vois: votre fille, monsieur, me fréquente pour ce que je l’ai élevée, et vous avez besoin de savoir si j’ai le cœur honnête et si je ne porterai pas tort à votre enfant. Eh bien, oui, monsieur, j’ai aimé... j’ai aimé toute jeune Jérôme Bux. Nous étions promis l’un à l’autre par nos parents et par nousmêmes. Je le voyais fort et hardi, faisant trembler les autres, tremblant devant moi, et ça me rendait comme aveugle. Enfin, mon Dieu! de ce qu’il était à moi, je fus à lui. C’est une faute que le mariage pouvait réparer. Mais voilà que huit jours avant la noce, Bux a blessé, dans une mauvaise querelle, un homme de Saint-Claude, a battu la garde qui voulait l’arrêter, et s’est échappé tout farouche dans la montagne.
VARADE
Bref, il vous a laissée là, selon l’usage.
PÉRINETTE
Il m’a fait proposer d’aller nous marier en Suisse; mais moi j’ai eu peur alors de sa sauvagerie, — peur, non pas pour moi, mais pour le pauvre enfant dont j’allais être mère. Mieux vaut pas de nom, qu’un nom taché de sang! J’ai envoyé dire à Bux que, tant qu’il resterait un brigand, il n’aurait pas de femme et pas de fils. Et, depuis quinze ans que mon malhenr dure, j’ai vécu seule et triste, et jamais un blâme ne s’est élevé contre moi , et vous pouvez, monsieur, me laisser à garder votre enfant, car je suis gardée par le mien.
Ainsi, ce Bux, il n’y a rien de bon à attendre de lui?
PÉRINETTE, vivement.
Je n’ai pas dit ça! Si on le laissait s’enrôler soldat, comme