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éloignée et marchait le long de la terrasse aux côtés de la baronne. Du bout de son ombrelle de soie rouge, elle frappait machinalement les fleurs d'un rosier grimpant qui enlaçait ses rameaux aux balustres de pierre.
Le maître de forges poussa im soupir et se détournant de ce charmant spectacle :
— Cen*est pas la première fois, dit-il, que j'entends prononcer le nom de M. de Préfont.
Et comme le baron faisait ^un geste de protestation polie.
' — Monsieur n'est-il pas l'auteur d'un très consi- /dérable travail sur la cémentation ? Je me suis , beaucoup occupé moi-même de cette importante question, et j'ai lu avec la plus vive curiosité le Mémoire que vous avez adressé à l'Académie des Sciences.
— Oh I oh I- baron, s'écria gaiement Octave, vous ne vous attendiez pas à être si connu dans nos montagnes?... Allons ! vous êtes en route pour la célébrité, mon bon, votre nom a pénétré jusqu'au fond des campagnes, et à votre vieille devise: For-^
./15^/adio, il faut ajouter : etpennâ» Et ne' croyez pas que je me moque de vous... Je vous imiterais si j'en étais capable...
Mais le baron avait bien souci de ce que pouvais
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dire ei marquis I Ravi de rencontrer un auditenr en état de le comprendre, il s'élait lancé dans une dissertation très ardue sur la façon de fondre l'acier. Et Tintervention de la baronne elle-môme ne l'aurait pas détourné de son sujet. Sa raideur anglaise avait fait place à un laisser-aller plein d'expansion. Il tapait dans ses mains, en imitant le bruit des machines, pour appuyer sa démonstration. Et animé, gesticulant, il avait pris M. Derblay par le bras, comme pour être bien sûr que celui* ci ne lui échapperait pas.
Mais Philippe n'avait nulle envie de se soustraire à l'envahissante familiarité de son interlocuteur. Bien au contraire, il le poussait, heureux de trouver un allié imprévu dans cette maison où il se sentait si mal à Taise. Et le baron allait, enchanté, parlant d'abondance et appelant déjà Philippe : mon cher monsieur, ce qu'il n*eût certes pas fait pour tout autre, au bout de trois mois de relor tions suivies. Mais, en un instant, leur commune préoccupation scientifique les avait rapprochés et liés, comme deux francs-maçons qui ont échangé mystérieusement des signes en se touchant la main.
— Et vous extrayez vous-même le minerai? Comme votre exploitation doit è^\& intéressante I
disait le baron. Il faudra que je descende à Pont- Avesnes, demain matin, pour que vous me fassiez visiter vos ateliers. Vous devez occuper beau* coup de monde ?
— Deux mille ouvriers
— C'est admirable I Et combien de hauts*foi}f^ neaux ?
— Dix qui n'éteignent jamais leurs feux d'un bout de Tannée à Tautre. Vous verrez mon martealI^ pilon. Il pèse quarante mille kilos et se manœuvre avec 'une telle précision que vous le feriez descendre sur un œuf) et le toucher^ sans casser la eoquille.
— Mais avec un pareil instrument, vous pouves faire concurrence au Creuzot lui-même ?
• — Parfaitement, et nous faisons en peUt ce qu'il fait dans des proportions immenses.
— Mon cher monsieur, c'est une bonne fortuna pour moi de vous avoir rencontré, s'écria joyeusement le l3aron... Je voulais partir à la an de la semaine avec la baronne^ pour aller en Suisse, mais au diable le voyage I... Je reste, vous oomprenes bieiï?... Nous allons faire des expériences..» Avezvous un laboratoire? Oui! Vous êtes chimiste? Parfait 1 Vous êtes un des hommes les plus agréables que j'aie encore rencontrés.
Kl i)renant Philippe par le bras, le baron commenoa h arpenter la terrasse.
— Âh ça ! qu*a donc mon mari? dit la baronne, en s'approchant avec Claire.
— Il a, ma chère cousine, répondit gaiement Octave, qu'il est parti sur son dada favori, prenant en esroupe M, Derblay.
— Eh bien I Ils vont aller loin comme ça, si on li'arrôte pas le baron.
— Et pourquoi Tarrôterait-on? fit le marquis. Est-ce que vous trouvez mauvaise celte confraternité de M. Derblay et de Préfont? Votre mari, ma chère amie, descendant dôs preux, incame dans sa persontte dix siècles de grandeur guerrière. M. Derblay, fils d'industriels, représente un. siècle Unique, celui qui a produit la vapeur, le gaz et l'électricité. Et je vous avoue que, pour ma part, j'admire beaucoup le bon accord soudain de ces deux hommes qui confondent, dans une ixxïisa^eée-érw&e^ tnUtuelle estime, ce qui fait un pays grand entre tous : la gloire dans le passé et le progrès ddns le présent.
— Octave, mon ami, dit la baronne, on voit que vous êtes avocat : vous parlez très bien. Mais pour leflls de votre pèro, laissez-moi vous dire que je vous trouve un peu démocrate I
' — Eh l cousine, reprit en riant le jeune homme, la démocratie nous envahit. Tâchons de constituer une aristocratie dans la démocratie même. Pour y arriver, prenons la médiocrité comme niveau, et audessus d*elle, mettons tout ce qui aura du mérite.
Nous fonderons ainsi Taristocratie du talent, la
seule qui soit digne de succéder à rarislocratie d& naissance. D'ailleurs, en agissant ainsi, nous ne ferons qu'imiter ce que firent nos ancêtres. Vous figurez-vous que les fondateurs de nos maisons étaient nés nobles? Ce fut leur courage qui fut la cause de leur élévation au-dessus des autres hommes. Le premier des Préfont s'appelait tout platement Gaucher, ce qui, sans doute, ne l'empêchait pas d'être adroit, car il passe pour avoir été un rude seidat. Anobli pour ses faits d'armes et enrichi par son butin, il prit le nom de sa terre, en revenant de Palestine. Et c'est par la grâce du capitaine Gfaucher^machère^ que vous êtes baronne. Pourquoi donc dénierions-nous aujourd'hui à des hommes qui valent peut-être votre aïeul le droit de sortir du commun? Jadis on disait : Honneur aux plus braves ; maintenant disons : Place aux plus intelligents !
— Bien pensé et bien parlé, monsieur le marquis, •t je prie madame la baronne de m'excuser si je
Lfi MAITUE DE FORGES
me prononce contre eue, dit une voix sonore derrière un massif.
Et Bachelin, très rouge, le chapeau à la main, sa serviette bourrée de papiers sous le bras, comme d'habitude, apparut au coin de la terrasse.
, — Ehl Bachelin, vous arrivez à point, s'écria la baronne gaiement. Âhl vous voilà bien, vous autres robins, vous êtes tous du Tiers-EtaL C'est à votre profit qu'on a fait la Révolution. Mais vous apparaissez comme un diable qui sort d'une trappe I,.. Par où ôtes-vous donc venu?
— J'ai traversé le parc, je viens de la Varenne, et j'ai laissé mon cabriolet à la petite porte.. .Mais, pardon...
Et se tournant vers madame de Beaulieu qi)i s'approchait avec Suzanne.
— Madame la marquise... tout mon respect... Mademoiselle Suzanne, mes hommages... Il fait aujourd'hui une chaleurextraordinaire... Jesuis venu .en hâte... Je tenais à être ici en môme temps que M.Derblay...Maisun acte très important à signer m'a retenu... Un acte qui m'a causé bien des regrets, madame la marquise. U s'agit de la vente de la Varenne.
— Ahl Les d'Estrelles ont enfin trouvé un acquéreur? interrogea le marquis^
— Oui, un acquéreur, soupii'a feachelin, et qui a \ payé un prix de convenance, je vous en réponds. ] Mais il tenait tout particulièrement â cette terre... Et îl en tt donné au moins un tiers de plus qu'on n'en aurait pu trouver, môme en la morcelant. C'est un gros fabricant de Paris. H m'a dit même avoir ^ l'hotoeur de connaîti'e la ftimille de inadamela marquise; C'est sans doute la raison qui lui a fait reeherchet^ le voisinage de Beaulieu.
-^ Et |ieUt-on savoir le nom dô be tnonsieur? demanda la marquise avec iIldif^é^etlcô.
-^ 11 s'appelle M. Moulinet, répondit tranquillement le notaire.
Bachelin ne se doutait certes pas de Teffet qu'il ^^^"^ait produire en prononçant le nom de l'acquéreur de la Varenne. Mademoiselle de Beaulieu se leva brusquement pendant que la baronne, frappant vivement ses mains l'une contre l'autre, s'écriait: Le père d'Âthénaîs!
— M. Moulinet avait effectivement avec lui une jeune personne qu'il nommait Athéhaïs, ajouta le notaire. Le domaine a été acheté pour elle, et afin de figurer parmi ses propres le jour de son naariage. C'est trente mille livres de trente en sacs, et les baux sont susceptibles d'augmentation. , 5 — » Ah I c'est trop fort 1 les voilà voa voisins I r**
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prit la ^aronàe. El M. Moulinet Va jouer au iBéf^ gaeur châielamv Le pauvre homme 1 il aura l'air de Bonjardinierl -^ Il est, dit^oii) fort riche? interrogea Bachelin.
— Exeessivement riche, répcmdit la baroiine,.M* diculemeat riche.
— Eh bien l 'Octave, voilà o& conduisent vos ihSorÎBS, mon cher. La voilà, Taristocratie de Tinii^i* gence I M^ Moulinet en est un des plus beauk repré* sentants. Les d'Estrelles, qui ont donné à la Frani^d dix maistres de camp, deux amiraux, un inaréehàl et plusieurs ministres d'Etat, qui ont les portraitt de leurs ancêtres à Versailles et leur nom à toutei les grandes pages de notre histoire, sont mid hors de leur château par un fabricant de chocolat qui n'a jamais rendu service pour un centime à sa patrie, et dont le nom ne figure que sur les prospectus qull fait distribuer au coin de la rue. Voilà votre dé-* mocratie, mon cher ! Tenez 1 ne me parlez pas d^un pays où de pareilles abominations peuvent secom* mettre... C'est un pays perdu l
j — Calmez-vous, baronne, dit Octave, je trouve déplorable, comme vous, que les d'Ëstrelles soient dépossédés de leur château, mais franchement, que pouvons-nûus y faire? Faut-il prendre à M. Mou* linbt son argent Dour enrichir nos amis? Ce serait
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un peu bien arbitraire. Et, à. moins da lui chauffer les pieds par-dessus le ];narché,^*e ne vois-point ce qu'on pourrait lui faire de pis.
— Laissez-moi tranquille, vous êtes insupportable, s'écria madame de Préfont. Tenez, je crais que vous dites tout cela pour me taquiner^ et que vous )i*en pensez pas un mot.
Et, prenant le bras de le marquise, elle fit quelques pas au-devant du baron qui revenait avec Philippe.
Glaire était restée en arrière, immobile et pensive.- La brusque apparition de M.Derblay etd*Âthéna!s Moulinet dans sa vie si rigoureusement fermée, la troublait étrangement. Élevée dans pe grand monde, autour duquel la fierté rigoriste de ses aris* . tocratiques habitants a tracé des barrières infi^an* chissables, elle assistait, avec une amère stupafaction, à cette violation inattendue de son intimité. Du moment que M. D^rblay entrait à Beaulieu si facilement et était, déprime abord, traité sur un pisd d*égalité,il lui paraissait que l'antique maison dovenait banale comme la rue. Elle résolut de réagir contre cette facilité un peu vulgaire avec laquelle tous les hôtes du château se prodiguaient envers des étrangers. Et, les voyant tous si souriants et si affables, elle se fit sévère et glacée* v
L% màitrs db forges m
Cependant elle devinait dans ce qui se passait autour d'elle quelque chose d'inexpliqué et de menaçant. Le silence prolongé du duc l'inquiétait plus qu'elle ne voulait l'avouer. Et l'attitude contrainte de ceux qui l'entouraient, quelques lambeaux de phrases qu'elle avait saisis au vol, certains silences subits quand elle approchait h l'improviste, une recrudescence de tendresse de la part des siens, avaient achevé de la mettre en déflance. Elle souffrit beaucoup. A cette nature Hère et franche l'équivoque était insupportable. H était dans son, caractère d'aller droit h l'obstacle et de l'attaquer de front. En cette circonstance elle n'osa pas. Sa ten* dresse la rendit timide. Elle eut peur d'apprendre que le duc la trahissait. Et, honteuse pour celui qu^elle aimait, craignant d'être obligée de constater son indignité, elle s'abstint de questionner et garda un douloureux silence.
Philippe la vit donc impassible et hautaine, accueillant ses timides hommages avec un dédain peu dissimulé, et faisant attention à lui juste assez pour lui prouver que sa présence lui déplaisait. Buzanne, décontenancée, avant vaizu^ment essayé par quelques douces paroles de détendra la bou cbe crispée de mademoiselle de Beaulieu, s'était réfugiée auprès de Bachelin. goii la couvrait de sa paternelle affection.
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Les attentions gracieuses du marquis, visiblement gagné par ia grâce simple delà jeune fille, avaient trouvé Suzanne triste et découragée. Les illusions que la chère enfant s'était faites tombèrent en un instant. Elle vit le bonheur de son frère gravement compromis. Son précoce bon sens lui fit mesurer toute la distance qui séparait Philippe de cette hautaine et imposante Claire. Elle comprit qu'un événement imprévu pouvait, seul, rapprocher ces deux êtres si dissemblables. Cependant, elle ne désespéra pas. Et naïvement, avec cette foi tenace des enfants, elle s'en remit à la Providence du soin de lever toutes les difficultés.
La marquise, toute pleine des confidences louangeuses de bachelin sur le compte de Philippe, enchantée de l'enthousiasme du baron, qui avait décidément accaparé le maître de forges, et vraiment surprise d'avoir rencontré à sa porte un homme. • tel que M. Derblay, s'était laissé aller à lui demander de rester à dîner au château. Foudroyée par un regard de sa fille, elle fit un retour sur elleliiêcne, et se demanda si elle n'aVaitpas été un peu vite dans l'expression de sa sympathie. Sa raison interrogée ne lui reprocha rien. Elle ne dut voir dâiis le mécontentement de Claire qu^un accès de subite sauvagerie. Dn rftste, M. Derblay offrit d^
Itti^méme à la marquise un moyien lie prompt iipàfrsement. Il refusa avec une convenance exquise^ s'exeusant de ne point profiter de la grande faveuv qui lui était faite, et prétextant le soin d'affairoa aecablantesv
En réalité, il avait hâte de s'éloigner. Les deox heures qu'il venait de passer sur cette terrasvd^ écoutant le baron sans le comprendre^ les tempes serrées comme par les mâchoires d'un étau^ le cei^ veau martelé par des pensées tumultueuses» avaient été pour lui un cruel supplice. Il voulut absolument s'y soustraire. Cette entrevue^ si impatiemment attendue et dont il se promettait tant de joie, Ait un des plus durs moments de sa vie. Et découragé, abattu^ prêt k renoncer à ses ambitieux projets, il prit congé des hôtes du château.
Glaire ne parut pas attacher plus d'importance à Bon départ qu^elle n'en avait prêtée à, son arrivée^ Elle resta dédaigneuse et muette, répondant à son respectueux salut par un léger mouvement de tête. Juste ce qu'elle eût accordé à un fournisseur. r
La retraite de Philippe eût singulièrement l'es* semblé h une déroute, si les alliés qu'il avait su déjà se faire datiela place ne lui eussent pas prêté un utile secoursv Le baron montra, en cette circonstance, à quel point la passion peut modifier les caraeières^
Cet homme, 'si plein de rései^ye, accompagna M. Derblay jusqu'à là griHe, etlui secoua la main, en le quittant, avec la vigueur, le laisser-aller, d'un compagnon dii tour de France. Le marquis, lui, suivait Suzanne, et prouvait, par les gracieusetés qu'il prodiguait au fbère, tout l'intérêt qu'il prenait à la sœur. Bachelin, son inamovible serviette sous le bras, fermait la marche. A la petite porte du parc, son cabriolet, attelé d'un vieux cheval gris qui broutait philosophiquement des feuilles de coudrier, l'attendait. Il y fit monter Philippe et Suzanne, pendant que le baron poussait la prévenance jusqu'à tenir le bidet par la bride, précaution d'ailleurs bien inutile, et que le marquis échangeait un . dernier sourire avec la jeune fille. Bachelin passa son fouet sur le dos de son cheval. Le cabriolet s'é^ branla, et le baron et le marquis crièrent avec une touchante unanimité :
— Au revoir l
Philippe, d'une voix tremblante, répondit par un : Jamais ! qui se perdit heureusement dans le bruit de ferraille qui accompagnait la marche de la voiture. Le notaire s'était retourné brusquement:
— Jamais ? répéta-t-il, jamais I Ah ça ! mon bon ami, est-ce que vous perdez la raison? Et pourquoi ne vous reverrait-on Jamais à Beaulieu?
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Philippe, questionné^ cessa de se contenir, et, ouvrant son cœur, il en laissa couler librement le flot amer de ses désillusions. A quoi bon persévérer dans ime entreprise qui était fatalement destinée, tout l'indiquait, & échouer misérablement. Il se préparait des humiliations imméritées et des ch(|k* grins cuisants. Autant valait renoncer tout de suite, et couper le mal dans sa racine avant qu'il eût pu s'étendre.
- - Eh I mon cher, interrompit Bachelin avec ironie qu'est-ce que vous espériez donc? La violence de 1 Jos regrets me donne à supposer que vous aviez de bien grandes prétentions. Pensiez-vous que mai lemoiselle de Beaulieu allait de but en blane vor s faire des avances comme une grisette à un étudiant ? Dans le monde où vous venez de pénétrer, mon cher ami, les sentiments se traduisent
habituellement par des nuances d'une délicatesse extrême. Il n'y a ni enthousiasmes violemment res-- Sentis, ni antipathies nettement déclarées. Tout se fait avec correction et tenue. Vous avez du premier coup obtenu des résultats incroyables. Les hommes ont été fanatisés, le marquis est votre ami et le J)aron veut être votre préparateur. La . marquise enQn, entraînée parla passion générale, vous invite à dîner dès le premier jour, comme on
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tert pour nn stmî ùe vîng* »h», et ir<m» vous plaigniez? Mais vous êtes injuste entreAous les homteies f A vrai dire mademoiselle Claire vous a fait jfrekie mine. La belle affaire I II s'aurait phisf man- ^ô qu'^ell^ vous sautât au eou?AbIvous allez vfle en besogne, vous!» Hfep vous- ne PÔviez rien de phi» doux que le bonheur de la voïr, été Tapproeher pendant quelques instants. Vous venez de passer deux heures auprès d'elle, et vous poussez des interjections désespérées-, vous accusez le/;iel et la terre l' Et vous ne voulez plus reparaître d ans fet iaarson. Vous êtes insensé I D'abord vous, ne pouvez pas Vous abstenir de retourner à Beau! ieu, sous peine de passer pour un homme fort nal ^vé. Et puis, est-ce que vous auriez la puissa Qce sur vous-même de ne pas aller faire vos dévotions aux pieds de cette adorable Claire? Ah 1 mon cher, voù&ètes bien heureux d'aimer. Vous êtes jeune, pleurez, souffrez, c'est ce qu'il y a de meilleur en ce monde. 11 n'y a même absolument que cela, croyez-en un vieil homme qui, comme notaire, a reçu bien des confidences depuis quarante ans, et qui lui-môme, h l'heure présenté, ne regrette qu'une chose...
Bachelin, la figure animée, les yeux brillants, allait sans doute laisser échapper quelque 'aveu pré-
eieux à enregistrer, mais ses regards tombèrent sur Suzanne qui, tout en Técoutant attentivement, effeuillait les pétales d'une admirable rose cueillie parle marquis sur la terrasse de Beaulieu. Le notaire s'arrêta brusquement et, allongeant un vigoureux coup de fouet à son bidet qui trottinait la tête entre les jambes:
— Croyez-moi, mon cher ami, retournez chez la marquise. Mademoiselle Claire aura prochainement de cruelles épreuves à supporter, et son attitude vis-à-vis de vous pourra être singulièrement modifiée par les événement». Ahl déjà voua ne dites plus: Jamais. C'est un progrès \ Demain vou» direz : Toujours. Mais noua voici arrivés à Pottl*
Avesnes. Je n'entre pas avec voua. J'ai de la bese^ gfte pressée à donner à mes clercs... AlïoHiï, h&n appétit, et voyez tout en rose I'
Bachelin ayant donné une derrière poignée de mains à Philippe, ayant galamment baiséle^doig** de Suzanne, enfila rapidement la principale rue ete bour^,et di^arut bientôt à Y angle de la graB<iepIace*
Philippe poussa un soupir, ouvrit te petite porte de la cour, et, le front penché, suivi de sa so&ur qui respectait sa silencieuse tristesse, rentra dan^ sa maison qu'il avait, deux heures plus tôt, quittée )^ edBUf palpitant d'espérance.
VU
Le château de la Varenne estime des plus belles constructions féodales qui existent encore en France. Bâti par Enguerrand d'Estrelles, qui s'illustra à Bouvines en relevant le roi Philippe-Auguste, jeté à bas dé çon cheval par un piquier flamand, il eut rhonneur d'abriter sous ses tourelles aiguô^, àtoits de plomb ouvragé, l'empereur Charles-Quint, se rendant au siège de Nancy. Renversé à coups de canon parTurenne, pendant une pointe que l'illustre maréchal fit contre les Impériaux, avant de commencer sa sanglante et sauvage campagne du Palatinat, le donjon de la Varenne est resté en ruines pendant les règnes de Louis XV et de Louis XVI-
La Révolution a|passé impuissante sur ses déoom-
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bres. B n'y avait plus de mal à faire. Les citoyens de Besançon se bornèrent à couper les fiitaies pour se ctrauffe'r, et à voler les pierres pour se constrtrii'ô des maisons. Le manoir, exploité comme une caN rière, a fourni les matériaux de plus de vingt hâbitations. Un ferrailleur du payy a même emporté plus de trois cent mille kilos de plomb provenant des toitures, et les a vendus impudemment. Il a fait sa fotftune.
Les d'Estrelles, partis avec le comte d'Artois, n'^aientpâjs Ri pour réclamer contre ces déprédations. Ils faisaient le coup de feu devant Mayence, et sabraïent,aTeccettebelIe ardeur quinous valutPontenoy, les hussards de Biron et les grenadiers dé , Pichegru. Les vols organisés, dont tout le pays fut oomplice, sauvèrent, bizarre résultat, les d'Estrelles de la ruine. Jamais la commune de Besançon ne put vendre les terres de laVarenne, comme biens nationaux. Personne n*eût osé acheter le domaine, dans la crainte du mauvais vouloir des paysans e( des citadins, habitués à le piller comme un pays conquis.
Sous le Directoire, les' d'Estrelles, grâce à Ta protection de Barras, purent rentrer en France. Us trouvèrent leur propriété saccagée, mais libre, et ils s'installèrent dons un pavillon de garde auquel
il» firent remettre des portes et des. fenêtres. Avec les débris de leur patrimoine soigneusement administré pendant toute la durée deTEmpireâls se reconstituèrent une fortune. Et aux premiers jours de la Restauration, ils reparurent à Paris et purent y faire figure. Sous la monarchie de Juillet, le dernier des d'Estrelles épousa la fille, riche de deux cent mille francs de rente, du banquier Claude Chrétien, fait tout fraîchement baron pour des ser vices rendus à la liste civile.
Le gentilhomme était possédé de la passion des antiquités. Il fit reconstruire à grands frais le-€hâteau de la Varenne^ tel qu'il s'élevait au temps dfr sa splendeur. Les hautes murailles couronnées de terrasses crénelées, les tours superbes- aux gargouilles bizarrement sculptées, se dressèrent de nouveau au-dessus des grands arbres du parc. Le travail dura dix ans et coûta des sommes immenses.
Le mobilier fut rétabli avec un goût exquis. M. d- Estrelles, devançantlamode, achetales vieilles 3rédences finement fouillées, les glaces aux cadres spîendides, les boiseries d'églises, chefs-d'œuvre des tailleurs d'images du moyen âge, " et les merveilleuses tapisseries de Flandres. La Varenne devint un véritable musée dans lequel s'accumulèrent toutes les richesses artistiques de la province,
alors dédaignées et aujourd'hui si ardemment re^ eherchées. Cette demeure splendide fut un paradis pour.te collectionneur passionné qui y entâsàales trésors.
M. d'Estrelles en mourant laissa cette belle propriété, complètement remise en état, à son fils, jeune lieutenant aux guides, déjà pourvu d'un conseil judiciaire. En quatre ans, la terre de la Varenne fut hypothéquée aux deux tiers de sa valeur. Et les inestimables collections d'objets d'ftrt allaient être emportées à Paris pour être vendues aux enchères, quand M. Moulinet se présenta pour acquérir le domaine.
L'industriel, poursuivant son projet d'union entre le duc et sa fille, avait d'abord songé à racheter la .terre do Bligny en Touraine. Mais le château patrimonial de son futur gendre était tombé, à la suite d'assez nombreux changements de propriétaires, dans les mains d'un riche faïencier de Blois qyi avait dédaigné les ofl^res pourtant bien tentantes de Moulinet. A défaut de Bligny, le père d'Athénaïs s'était rabattu sur la Varcnne, et, tout compte fait, il se trouvait enchanté de son acquisition.
Le voisinage de Beaulieu l'avait séduit. On se trouverait ainsi, pensait-il, en famille, et les rapports de voisinage deviendraient parla suite tout è
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Mi «gréabies. Moulinet, fidèle exécuteur des eal* e«d« tépiébfeùx qui avaient guidé sa fîUe dans le ^oixdô son futur mari, mais ne mesurant pas toute rétendue de la perfidie d'Athénaïs, s*aUendmt bien à rencontrer du côté des parents du duc quelques résistances à ses familiarités. En soxnme^ Gaston avait dû épouser sa cousine. Mais avec uno admirable indépendance d'esprit, le père .ambitieux considérait ces fiançailles comme d'agréables jeux d'en&nts. Gaston et Glaire avaient été petit mari etputite femme, à l'âge où le cœur s'ignore et où Fespritest sans direction. Il n'admettait pas qu'un attachement profond eût été, de la part au moini dHm des fiancés, la conséquence de oes engagements contractés au début de la vie.
^ il avait été lui-mâme lié par d'enfantines pro-. messes à la fille, âgée de treize ans, d'un menuisier de la rue de la Peironnerie, alors qu'il était petit eommischee un droguiste de la rue des Lombards. La fille du menuisier, absolument oubliée par lui» avait épousé un boucher de la place des Innocents. n l'avait entrevue un jour, grasse et rouge, les bras ornés de bouts do manche en toile, et les épaules aouvertes d'une palatine en astrakan, pesant des oôtelettes dans unegrandbs balance de cuivre. Et lui. Moulinet, devenu millionnaire, habitait un admirar
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ble hûtel^ boulevard .Malesherbes.'Quel rapport pouvait-il y avoir entre un juge au tribunal de commerce et cette bouchère luisante de santé ? La vie B*était chargée de mettre bon ordre àleurs folles aspirations, et, les séparant, les avcdt mis Tun et l'autre à leur vraie place. N'en était-il pas de même de mademoiselle de Beaulieu et du duc ?
Unis, ils étalent déplorablement condamnés à une commune médiocrité. Séparés, ils devaient, chacun de leur côté, se tirer admirablement d'affaire. Le duc casé, Claire ne pouvait manquer de trouver une condition digne d'elle. Il y aiderait môme, lui. Moulinet, de toutes ses forces.
Et puis, dans son espril, un argument dominait tbus les. autres, c'était celui de son bon plaisir. Il avait vu dans le duc de Bligny le gendre qui lui convenait. Ce n'était pas un homme tel que lui, qui avait violenté la fortune, qu'on empêcherait de ftiire ce qui lui plaisait. Il avait décidé que sa fille serait duchesse, il fallait que ce fût. Et ça allait être.
Le château de la Varenne avait, en outré, par ses proportions grandioses, flatté prodigieusement la vanité de Moulinet. Les tours à créneaux, les mâchicoulis des poivrières, le beffroi solennel qui sonnait gravement les heures, plurent à ce parvenu. Gonflé par la vanité, le commergant enrichi se
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ù^uva à sa place dans la haute salle des gardes ëur les murs de laquelle étaient peintes les armoi- , ries de tous les alliés de la vieille famille d'EstreEes. Dans la chambre, restaurée avec une exactitude scrupuleuse, où Charles-Quint avait couché, Moulinet eut l'impudence de s'installer.
Avec une satisfaction sans pareille, le marchand de chocolat coucha à la place même où le vain* queur de Pavie avait dormi. Ayant entendu nommer sa chambre, par les familiers du château, la chambre de l'Empereur, il oublia la restauration récente, l'achat des meubles nouveaux. Il se ûgura que c'était le môme plancher, les mêmes murs entre lesquels le grand homme avait vécu pendant quelques heures, et il choisit cette chambre pour y habiter. Il roula sa plébéienne personne dans le lit à colonnes, élevé sur une pompeuse estrade et garni de rideaux en point de Venise. Jamais il ne manqua de dire avec emphase : « Ma pendule a été montée autrefois par Charles-Quint ». Il croyait très sincèrement que le grand empereur sr'était toute sa vie occupé de régler les horloges, comme il le lit plus tard à Saint-Just pour tromper l'ennui qui dévorait son vaste esprit.
, Athénaïs, elle, moins accessible aux jouissances de l'orgueil satisfait» m vit dAus le château qu'une
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forteresse menaçante, d'où elle pourrait fondre sur son ennemie. Le plus grand avantage de la Varenne, à SCS yeux, était de dresser ses orgueilleuses et splendides tourelles à deux lieues à peine de Bcau^ieu. De là elle dominait la situation et allait pouvoir, en toute sécurité, choisir l'heure oîi elle frapperait sûrement celle qu'elle haïssait dft toutes les forces de son être.
Elle avait adroitement pris des informations, dès le lendemain de son installation, qui avait suivi la signature de l'acte dressé par Bachelin. Elle savait que la baronne était auprès de Claire. Mais une adversaire de plus n'était pas pour l'intimider. Bien au contraire, elle se réjouissait à la pensée de triompher de la fière mademoiselle de Beaulieu, sous les yeux de madame de Préfont.
Depuis trois jours, Moulinet et Athénaïs habitaient le château. Après avoir fait en détail et plu* sieurs fois le tour de son parc, de ses potagers e'; do ses communs, l'acquéreur de la Varenne et, était arrivé à s'ennuyer furieusement dans sa pro* priété, quand une dépêche apportée par un exprès venu de la ville, annonça la venue du duc, qu'on n'attendait pas si tôt.
Cette prompte arrivée contraria vivement Athénaïs. La jeune fille craignit aue le duc ne fût en
humeur de contrecarrer ses projets. Il devait entrer dans la pensée de Gaston de ménager les lé* gîtiraes susceptibilités de sa famille. Et tout pe que voulait tenter mademoiselle Moulinet pour bleaser mademoiselle de Beaulieu rencontrerait forcément de la part du duc une opposition sérieuse, Athénaïs prit donc la résolution d'agir avant que Bligny fût en mesure d'entraver sa liberté. Le fiancé devait arriver à la Varenne le jour même, k [^trois heures. Il n'y avait pas une minute k perdre. Moulinet, froissant encore machinalement dans sa main la dépèche, se promenait de long en large dans le superbe parterre à la française qui s'étend devant la façade du château^ quand sa ûlle, dans une délicieuse toilette, vint à lui, déguisant sous une apparence insoucieuse la violence de ses résolutions.
- — Eh bien I papa, il va falloir aller au château de Beaulieu, aujourd'hui môme, dit-elle avec un doux sourire.
— Et pourquoi donc aujourd'hui? demanda Moulinet surpris. Le duc arrive, ne conviendrait-il pas mieux de l'attendre? Nous serons bien mieux accueillis sous ses auspices... et il nous présentera lui-môme à sa famille.
— C'est précisémont ce qu'il ne faut pas, répli-
. X#E MAITRB Bi F0RGK8 ^71
quQ. AthénaXs avec un visage tn^iiquiUe. finlre Claire de Beaulieu et moi il n'est pas besoin d'intermédiaire. Et elle pourrdt s'étonner è juste titre de n'avoir pas appris mon mariage de ma bouche mémQ. Et pMÎs^ de toi à moi, la situation de M. de Bligny serait un peu fausse. Et je crois qu'il nous saura gré de lui avoir évité les difficultés de lapre* mière entrevue. Une fois la situation nettement posée^ il n'y aura plus à revenir sur d'anciennes idéeis et tout ira pour le mieux. Je suppose que tune crains pas d'être mal reçu?
— Mal recul s'écria Moulinet en se dressant de toute fia hauteur et en enfonçant avec réaolutioa ses mains dans lea poches de son pantalon. Un homme dans ma position, un ancien juge au tribu* nal de commerce, n'est mal reçu nulle part. Si nous 06 vivions pas (sous un gouvernement de rien du tout, et s'il y avait une cour aux Tuileries... ou ai« leurs, j'irais comme ches moi, sache-le, ma âliet Mal recul Par des gens qui n'ont peutrôtre plue seulement soixante mille livres de rentes I Ce se<« rait curieux à voir. Attends un peu ( Je vais donnel ordre de prendre la grande voiture à huit ressorts, et les valets de pied mettront leur livrée de gala.
— Non, mon père, interrompit Athénafs, la petite tenue» au contraire, et une Victoria. Point d'étalage
i78 LES BATAILLES DE LA VIE
de notre fortune. Plus noua sommes riches^ et plus il faut nous montrer modestes. On se moquerait de notre luxe, on applaudira à notre simpli- - cité.
— Tu crois? demanda Moulinet avec un acceni de regret. Il me semble cependant que la culotte courte et les bas de soie auraient fait un certaia effet... Mais je m'en rapporte à toi : tu es une Hlle de goût, et tu connais les usages de la haute société... Prépare-toi, je vais jusqu'aux écuries dire xqu' on attelle...
Un quart d'heure plus tard, Athénaîs et son père, enlevés au trot de deux vigoureux carrossiers, roulaient dans un ûot de poussière sur la route de Pont-Avesnes.
Oublieux des résolutions prises dans un moment de découragement, Philippe était retourné au ch&* teau. Â dire vrai, le baron ne lui avait pas laissé le loisir de s'enfermer daiis sa solitude. Cet imitateur de Louis XVI, dans sa passion pour les arts mécaniques, le lendemain même de la visite faite par Philippe à Beaulieu, était arrivé dès le matin à Fusine et, 'enlevant son habit, retroussant ses manches, s'était mis dans un tel état que le maître de forges avait été obligé de lui donner des vêtements de rechange et de le garder & déjeuner.
LB MAITRE DE FORGES i70
Le moyen apr&s cela de ne pas le reconduire h Beaulicu ? Philippe s'était donné h lui-môme de sî
/ bonnes raisons pour excuser sa faiblesse, qu'D avait revu sahs déplaisir cette terrasse où il avait passé la veille deux heures si pleine d'angoisses. Claire s'était montrée aussi froide et aussi indifférente qu'à leur première entrevue. Mais cette dédaigneuse et hautaine attitude de la jeune fille, au lieu de décontenancer le maître de forges, l'a-
- vait irrité cette fois. Etplus mademoiselle de Beaulieu affectait de l'ignorer, plus il voulut la forcer à «^occuper de lui.
. La marquise était une de ces fômmes heureuses entre toutes, que la nature a douées d'une parfaite égalité d^humeur. Telle on l'avait vue la veille, telle on la retrouvait le lendemain. Philippe, dès le premier instant, lui avait plu. Jamais l'opinion qu'elle s'était faite de lui ne devait changer. Elle l'accueillit avec son affabilité habituelle, et le mit complètement à Taise.
La"baronne, curieuse de pénétrer le caractère de celui qu'elle avait d'abord vu dans son imagi* nation sous les traits d'une espèce de cyclope, déploya pour M. Derblay les grâces de son esprit sémillant et frivole. Elle trouva Philippe aimable sans qu'il parût faire d'efforts, et intéressant sans qu'il
180 LE» BATAILLES If^B LA tIB
y mit de prétention. Elle le déclara un boinme so- Ede au moral auttot qu'il Fêtait au physique, et oeoçut pour lui une estinste toute particulière.
Le ntarquis, lui, avait rencontré dans Suzaimelaplfus agréable des compagnes. Ils engageaient ensemble de terribles parties de billard anglais et de toupie hollandaise, auxquelles les gens séiieux ne dédaignaient quelquefois pas de prendre p-art.
Le jour même où Moulinet et Athénais s'ét-ateni mis en route,- pour aller à Beaulieu, une parLÎKî de woeket acharnée avait été engagée entre la baronne, Octave, Suzanne et le baron. Le champ de bataille était une pelouse située entre les oom,nauns et la grille d'entrée, au milieu de la grande cour du château. Par les fenêtres du salon laissées ouvertes, la marquise et Claire, restées indifférentes à la lutte, entendaient retentir les coups de maiDets^ et monter joyeuses les exclamations detï joueurs, lorsqu'un coup habile ou malheureux airaH fait pencher la victoire du côté de l'un ou de l'autre camp. Philippe et Bachelin, constitués aa*bitres de la partie, suivaient la marché des boules, et lors» qu'une contestation se présentait, mesuraient gra» vement les distances à l'aide d'une règle.
Un arbitrage consciencieux et attentivement. suivi allait donner gain de cause au baron et à Su-
rr-
LU MAITRB DK FORGES 184
zanne, quand une voiture, en s'arrêtant brusquement devant la grille, détourna Tattention dea joueurs et fit oublier en un instant tout Tintérôl de la partie. Au môme moment la cloche de rentrée, vigoureusement mise en mouvement par le valet de pied, n'avait pas laissé de doutes aux hôtes du château : c'étaient bien des visiteurs qui arrivaient.
En une seconde, comme un vol d'oiseaux effarouchés, les joueurs se sauvèrent, gravirentle perron et rentrèrent au salon, pendant qu'un domestique , portant une carte , s'approchait de la marquise. Celle-ci, ajustant son lorgnon, jeta un coup d'œil sur le carré de bristol, et, levant la tôte d'un air très étonné, laissa tomber ces mots i — M. et mademoiselle Moulinet. -
n y eut un silence comme si chacun avait pressenti que quelque grave événement allait se produire. La baronne se remit la première et, frappant ses mains l'une contre l'autre, elle murmura :
— Voilà qui est un peu trop fort I
— Que nous veulent ces gens-là? demanda tranquillement madame de Beaulieu.
Gomme personne ne répondait, Bachelin prit la parole :
— Mon Dieu, madame la marquise, il est pro-
i82 LES BATAILLES DE LA TIB
bable que M. et mademoiselle Moulinet, étant noa« jf^ellement installés dans le pays, ont jugé convenar ble de faire quelques visites de bon voisinage, Vous n'ignorez pas que c'est Tusage. Ils ont commencé par le château : cela était juste et naturel. La famille de Beaulieu est une des plus importanteà et des plus anciennes de la province. De plus, M. Moulinet n'a-t-il point prétendu que sa fille connaît depuis longtemps mademoiselle Claire ?..• -Voilà plus de raisons qu'il n'en faut pour expliquer sa démarche.
— Je suppose, ma tante, s'écria la baronne avec impétuosité, que vous n'allez pas vous prêter aux familiarités de la famille Moulinet? Que peut-il y avoir de commun entre ce personnage et vous? C'est un homme tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Pour sa fille, je vous la donne comme la plus dangereuse petite peste qu'il y aiten ce monde. Voilà bien ces parvenus qui s'imaginent qu'ils vont se procurer des relations, comme ils se sont offert un château, par la grâce de leurs millions ! Ne vous laissez pas faire^ ma tante, et résistez à cette tentative d'effraction 1
— Je pense, ma chère amie, dit froidement le ba* ron, que votre tante sait comment elle doit agir, et que vous n'avez pas besoin de lui donner de conseils.
La marquise hocha la tète avec hésitation. Elle était visiblement très contrariée. Sa nature indolente avait horreur des complications et des difficultés. Puis, se tournant ducâté de sa fille .qui était restée immobile et silencieuse, comme si elle eût été étrangère au débat qui s'agitait devant elle :
— Claire, dit-elle, que penses-tu qu'il faille faire ?
— Mon Dieu, mamère, réponditla jeune Aille avec calme, il me parait bien difïicile de fermer notre porte & M. et & mademoiselle Moulinet. H faudrait donner im prétexte. Lequel? Une absence? De leur voiture ils ont pu voir jouer ces dames et ces messieurs dans la cour. Nous-mêmes nous étions à lé fenêtre. Faire dire tout simplement que vous ne recevez pas, ce serait répondre par une impolitesse à un procédé en somme très courtois. Est-ce digne de nous? Je ne le crois pas. Il faut recevoir, et, une fois la visite subie, s'en tenir là. N'est-ce pas votre avis?
— Oui, mon enfaut, tu as raison, et -c'est ainsi qu'il faut faire. Octave, dis qu'on reçoive.
Un instant après, M. et mademoiselle Moulinet entraient dans le grand salon du chÂteau de Beaulieu.
Dans toutes les femmes, il y a Tétofie d'une co-
i84 LES Bi^TAILLES Ùfi LA VIS
médienne. Malgré sa vtve émotion, et quoique le cœur lui battit bien fort, Âthénaïs coupa court à rembarras du premier instant par une manœuvre audacieuse. S'àvançant les yeux brillants de joie, le sourire jsur les lèvres et les mains tendues vers mademoiselle de Beaulieu, elle lui sauta au cou comme à une amie des plus chères, en s'écriant hardiment : « Âhl ma belle Claire, que je suis heureuse de te voir. »
L*étonnemènt que cette effusion causa à mademoiselle de Beaulieu fut si grande que, malgré son habituelle présence d'esprit, elle ne trouva pas un mot èi répondre. Pendant ce temps-là, Athénaïs, profitant de son avantage, s'était tournée vers la marquise, et, la saluant avec une déférence et une modestie parfaites :
— C'est une bien grande joie pour moi, madame la marquise, de me trouver rapprochée de made« moiselle de Beaulieu. Depuis que je la connais, et il y a déjà longtemps, poursuivit-eUe, en adressant à Clairele plus affectueux sourire, Timiter en tout a été ma règle de conduite. Et je crois qu'il eût été difficile de trouver un plus parfait modèle.
— M'imiter seulement? dit Claire avec iranquil* lité. Tu es modeste.
LJS MAITRB DE FORGES 485
— Et c'est bien la première fois que cela t' arrive, murmura la baronne en s*avegiQant.
Envoyant madame de Préfont, la joie d'Athé* naîs parut ne plus connaître de bornes. Mais ma<^ . demoiselle Moulinet ne se risqua pas à se jeté? dans les bras de la fantasque Sophie. Elle étais sortie autrefois trop souvent meurtrie de ces petites mains, pour tenter publiquement l'aventure. Qui pouvait prévoir si cette folle ne lui ferait pas publiquement une de ces avanies qui jettent bas l'échafaudage de projets le mieux construits, et rompent d*un seul coup tous les fils d'une trame savamment ourdie? La prudente Âthénals se borna à lui donner un vigoureux shake-hand, qui fit sonner ses bracelets, mais elle masqua cette froideur relative par la chaleur de seà tendres protestations. C'était un double bonheur pour elle. Comment I et cette chère d'HennecourA aussi I
N'ayant pas été invitée au mariage, elle affecta . de le tenir pour non avenu et donna à Sophie son nom de demoiselle. Celle-ci, pour couper court à , cette adroite équivoque, dut présenter le baron à Athénaïs qui trouva une phrase charmante pour féliciter M. de Préfont d'avoir choisi une si at« trayante compagne.
m LB8 BATAILLES DE LA VI|
Manœuvrant sur ce cnamp de bataOle, semé d'obstacles et d'embuscades, avec Tadresse et TaploH^b d*un grand tacticien, mademoiselle Moulinet paralysa ses adversaires par son audace, stupéfia son père par sa présence d'esprit et donna à tous une haute idée de son intelligence. Elle parut à Sophie et à Glaire une ennemie bien plus redoutable qu'elles n'avaient pu le prévoir.
Cette petite fille s'était, en deux ans, développée d'une façon surprenante. Physiquement, elle était devenue très jolie. Un peu courte et manifestant une certaine tendance à l'embonpoint, qui lui prô* tait une nonchalance trompeuse, mais séduisantOi eUe avait les cheveux d'un noir de jais et des yeux bleus 1res expressifs. Ses mains, gantées de peau de Suède jusque par-dessus les ruches de samanche très serrée au-dessous du coude^ et ses pieds, que sa robe très courte laissait apercevoir, trahissaient, par une lourdeur regrettable, sa plébéienne origine. Un examen attentif la faisait voir un peu vulgaire. Au premier coup d'oeil, on ne pouvait s'empêcher de la trouver agréable.
Moulinet, en extase, était resté muet. H se oonfiait à lui-même que sa fille était une petite personne assurément supérieure et incontestablement née duchesse.
L*Bxc&s de Tadmiration attendrit subiteme&t Moulinet. Il pensa que si sa pauvre défunte voyait Athénaîs, elle serait & la «fois bien ravie et bien étonnée,. Cette émotion conjugale amena un pleur dans le coin des yeux de Tancien juge au tribunal de commerce, qui dut tirer un mouchoir large comme une serviette et se moucher bruyamment. Un coup d'œil terrible d'Athénaïs le rappela au sen-| timent de la situation et lui ût comprendre que, dans le monde où il se trouvait, tout devait se fairei avec modération.
Alors, se penchant vers la marquise, Jes bras arrondis et appuyant son chapeau sur son cœur :
— Mademoiselle de Beaulieu et madame, dit-il en désignant la baronne, ont été les condisciples de ma ûlle au Sacré-Cœur. Je me suis toyj ours applaudi, et aujourd'hui plus que jamais, d'avoir mis Athénaïs dans cet établissement, qui est sans conteste le meilleur de Paris... Les jeunes personnes y reçoivent une éducation de premier ordre, et s'y font des relations très avantageuses...
La marquise laissa échapper un sourire, et, regardant Moulinet du haut de sa tête :
— Je m'en aperçois, dit-elle avec une nuance d'ironie que l'industriel ne saisit pas, mais qui fit p&Ur Athénaïs de rage impuissante.
— Quant à moi, poursuivit Moulinet encouragé, je suis bien ému, madame la marquise, de la faveur que vous me faites en m'admettant à vous offrir mes hommages. Je vous les devais h plusieurs titres, d'abord comme nouvel arrivant dans ce pays, où j*ai acheté une terre...
La marquise échangea un coup d'œil avec Ba- Ichelin. Le notaire fit un geste qui signifiait : « Que ivous avais-je annoncé? » Madame de Beaulieu répondit par un signe de tête qui voulait dire: «Vous aviez raison. »
— Une terre très importante... appuya Moulinet, un moment décontenancé par le muet colloque de la marquise et du notaire. La Varenne... aux d'Estrelles... Je n'y tenais pas. Mais ma fille, qui est fort entendue, m'a fait comprendre que, dans une grande fortune comme la mienne, il faut de la terre... Et puis, laissez-moi vous l'avouer, madame lamarquise, comme opinions, je suis libéral, mais comme relations, je ne comprends que l'aristocratie...
Et Moulinet, chique.naudant le revers de son gilet blanc avec des grâces dix-huitième siècle, adressa à la ronde un sourire plein d'avances. Une stupeur profonde s'était emparée de tous les assistants. La bôtise monumentale de l'ancien juge au tribunal de commerce , écrasa Athénaïs^ qui« sanA forces pour
LE MÀITRB DI F0R6K8 489
Iréagir, se laissa aller sur un fauteuil en poussant un soupir. La marquise montra en cette occasion le bon goût d'une maltresse de maison accomplicp et rimpertinence voilée d*une vraii^grande dame. Elle ne voulut pas que Moulinet s* aperçût de la sévérité avec laquelle on le jugeait, mais nerenonça pas cependant à la satisfaction de lui décocher quelques fines épigrammes. Elle joua alors, pour ceux qui étaient en état de comprendre la situation, une exquise comédie.
— Croyez, monsieur, dit-elle à Moulinet, que je suss zrès touchée des sentiments que vous m*ex* primez avec cette simplicité pleine de rondeur. Ils sont dignes d'un homme arrivé h la position que vous avez su vous faire par votre intelligence.
Moulinet, charmé de la réponse et n'y voyant pas malice, pensa que la marquise était vraiment une bonne femme, et il se promit de lui témoigner des égards tout particuliers. H vit la connaissance tout à fait ébauchée entre eux et jugea qu'il n'y avait plus qu'à se frapper dans la main.
— Voilà comme je suis I s'écria-t-il avec expan* sion. Elt Simon caractère vous va, madame lamarquise, je crois que nous pourrons trouver quelque agrément à voisiner.
La baronne exaspérée, ne pouvant plus se con-
tenir, s'était levée, et, attirant Philippe dans uùe embrasure de fenêtre, elle s'était soulagée en murmurant ;
— Mais c'esL un monstre que cet homme I Quant à Moulinet, voyant qu'il produisait de
d'impression, mais ne se rendant pas compte si ^'était en bien ou en mal, il s'était lancé tout à fait:
— Le domaine de la Varenne est très considérable. Vous connaissez sans doute le château ÎVeus savez qu'il est historique? J'y habite la chambre dans laquelle l'empereur Charles-Quint a couché, It ce qu'on m'a dit. Oui, madame la marquise, je couche dans un lit impérial I
Elt, faisant un geste de modestie, l'ancien juge au tribunal de commerce ajouta :
— Ahl mon Dieul je n'en suis pas plus fier pour çal
Cette fois Athénaïs ne put se contenir davantage. EUe vit qu'en quelques minutes son père venait de compromettre sa partie. Et se levant brusquement, la figure changée, un méchant regard dans le.« yeux, la bouche pincée et la voix sèche :
— Père, dit-elle, demande donc à madame la jmarquise de te montrer l'admirable terrasse du château : on y jouit, paraît-il, d'une vue merveilleuse.
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/ Et pour couper court aux épanchements paternels, elle se dirigea résolument vers Ja porte-fenôtre qui donnait sur le perron. La marquise s'était levée, montrant le chemin à Moulinet, et suivie par ses hôtes. Glaire marchait la dernière, soucieuse et comme devinant une catastrophe. Au moment où elle allait sortir et comme elle avançait le pied vers la première marche, elle se trouva face à face avec Âthéna!s qui, s' étant très adroitement séparée du groupe, revenait vers le salon. Elle recula. Les regards des deux jeunes filles se croisèrent/ Celui de Claire [étonné et interrogateur, celui d'Athénaïs sérieux et inquiétant
— Restons, veux-tu? dit mademoiselle Moulinet^ en faisant uApas dans le salon.
— Volontiers, dit mademoiselle de Beaulieu avec un subit serrement de cœur. Tu as à me parler?
Avec la certitude que la crise devinée était îmminente,Claire retrouva tout son sang-froid et toute son énergie. Sa taille splendide se redressa et, maltresse de son esprit, sûre de son. cœur, elle attendît,avec une superbe confiance, Tattaque de celle qu'elle savait être son implacable ennemie.
— Tu ne peux te douter du plaisir que j'ai à me trouver librement auprès fi^ ^i, fit Athénaïs sans
répondre à la question de. mademoiselle de Beau» lieu. Depuis deux ans que nous nous sommes quittées, j'ai beaucoup réfléchi et j'ai beaucoup vu. Il m'est venu un peu d'expérience, et mes sentiments se sont singulièrement modifiés. Ainsi, autrefois, nous n'étions pas précisément bonnes amies...
— Mais... dit Claire qui fronça le sourcil en faisant un geste de protestation hautaine.
— Oh I ne dis pas le contraire I s'écria vivement Athéna!s, je ne t'aimais pas I J'étais jalouse de toi, je puis l'avouer maintenant. Je me suis assez élevée moi-môme, pour avoir le droit d'être franche, sans paraître humble. Instinctivement cependant, je t'admirais, et mon rôve était d'arriver à t'égaler.
— M'égaler, grand Dieu ! dit Claire avec un amer rjourire. Moi qui suis si peu de chose 1 Mais tu me dépasses, je t'assure, et de beaucoup I Juge-toi plus équitablement I beauté, élégance, luxe, tu as tout...
— Tout, c'est vrai, dit froidement Athénals, excepté un nom.
— Eh bien I mais, reprit Claire avec simplicité, un nom, parle temps qui court, cela s'achète. Il y en a à tous les prix, des petits,des moyens et des grands. En conscience A si tu tiens à la noblesse, tu feras
bien de' f ojffrir tout ce qu'il y a de mieux. Tes moyens te le permettent.
— En effet, répondit Athénaïs en s'efforçant de raffermir sa voix, que la colère commençait à faire trembler. Et justement il est question en ce moment d'un mariage pour moi.
— Ah I mais c'est charmant. Je te fais mes compliments bien sincères.
— J'attends autre chose de toi que des félicitaliions.
— Et quoi donc? demanda Glaire avec étonnement.
— Un avis.
— Un avis, et sur quoi?
— Sur le choix que je vais faire.
— En vérité, tu me combles. Me demander un conseil sur tes affaires de famille? Je t'assure que cela va m'embarrasser. Nous nous connaissons si peu I Est-ce que tu ne pourrais pas te passer de mon suffrage?
— C'est impossible, dit Athénaïs gravement.
— Je ne comprends pas du tout, répliqua Claire avec trouble.
— Ecoute-moi attentivement, reprit mademoiselle Moulinet, le sujet en vaut la peine. Le mariage dont il s'agit i>ôur moi est un tvhi grand mariage,
fort au-dessus de ma condition^ et qui dépasse tou^ les mes espérances. Il serait question pour moi d'une couronne*..
— Royale ? demanda Claire en essayant de sourire.
— Non, ducale seulement, répondit Athénaïs, en plongeant son regard dans les yeux de sa rivale ; je serais duchesse.
A ces mots, mademoiselle de Beaulieu frémit. Il lui sembla qu'un voile étendu sur son esprit se déchirait brusquement. En un instant elle devina ce que tous les sieps lui cachaient avec soin depuis ai longtemps. Elle ne douta pas une seconde que ce ne fût de Gaston qu'il s'agit. Son éloignement, son silence, tout fut expliqué. Et pne douleur immense 0^empara d'elle. Un flot de sang gonfla son cœur, pendant que son beau visage devenait blême, et qu'un soupir douloureux expirait sur ses lèvres,
Athénaîs asBi3ta à ce brusque changement avec une joie furieuse. Elle se délecta des tortures de Glaire. Elle compta avec ivresse les battements désordonnés de ses tempes. Elle jouit souveraiit||^ ment du plaisir de rendre en une seule fois à la flore jeune fille toutes les humiliations dont elle l'abreuvait depuis un quart d'heure. La voy&ût immobile, glacée, elle craignit de i& wir s'âvanouir
LB MAtTRS DE FaRGBS f #8
et lui échapper. Elle avait encore à lui faire subir la seconde moitié de aa féroce confidence.
— Tu ne me demandes pas le nom de mon fiancé? dit-elle à Qaire, chancelante, le regard fixe» et les oreilles pleines de bourdonnements.
•^Non, balbutia mademoiselle de Beaulieu, in« consoiente de ce qu'elle répondait, abîmée dans ses douloureuses réflexions.
— ^Hfaut cependant que tu le connaisses!. C'est U3Q. devoir pour moi de te le dire, reprit Athénaïs: Et, prenant bien son temps, comme si elle eût voulu choisir la place où elle allait frapper :
— G^est le duc de Blignyl
Glaire s'attendait au coup^ elle n'avait plud au^ cune illusion, elle était sûre de la trahison du duc. Cependant ce nom de Bligny, qui devait être le sien, prononcé par Athénaïs, la fit tressaillir douloureusement. Elle demeura immobile, n'osant pai faire entendre sa voix dont elle redoutait raltératioti, les mains tremblantes, la bouche aride, les yeux cernés d'une sombre meurtrissure, épuisant jusqu'au fond la coupe amère de ses désillusions*
— M. de Bligny est ton parent, poursuivit Athé* naîs» exaspérée par la morne impassibilité de sa rivale» ton ami d'enfance. On a ménle parlé de ce^* tains projeta d'union entre vous* J'avais à cœur» tu
le comprends maintenant? de venir à toi, loyalement, de {'avertir et de te consulter.
Dans les paroles faussement généreuses d'Athénaïs, mademoiselle de Beaulieu vit luire comme un rayon d'espoir. Peut-être les choses n'étaient-ellea pas aussi avancéos qu'on voulait le lui faire croire. Elle reprit courage et résolut de se défendre jusqu'au bout.
— Me consulter? dit-elle, et sur quoi donc?
— Mais sur la véritable situation du duc vis-à-vis de toi, répondit mademoiselle Moulinet avec bonhomie. Tu comprends que s'il était vrai que vous vous fussiez promis l'un à l'autre, tu aurais pu m'accuserde t'avoir enlevé ton fiancé. Le ducm'ademandée en mariage, mais moi je ne l'aime pas : c'est à peine si je le connais. Lui ou un autre, que m'importe?... Voyons I... sois franche avec moi. L'aimestu? Mon mariage avec lui te froissera-tril, te déplaira-t-il seulement? Dis un seul mot et je m'engage à rompre...
Peut-être si Claire avait courageusement avoué Ion amour, Âthénaîs se fût-elle donné la suprême latisfaction de jouer la générosité, et eût-elle renoncé, pour écraser mieux mademoiselle de Beau* Ueu^ à son rêvé d'ambition. En une seconde, la destinée des deux.àeunes filles devait se décider. Maïs
LE MAÎTRE DE FORCTES f97
de tout ce que mademoiselle Moulinet lui avait dit, Claire n'avait retenu qu'une[seule phrase : «Le duo m'a demandée en mariage ». Une rougeur brûlante lui monta au front. Et, prôte à mourir plutôt que d'avouer sa tendre&se pour le duc, elle sut, par un un miracle de volonté, commander à son regaM, à sa voix, et se faire une attitude dégagée et tran* quille .
— Je te remercie, dit-elle avec un froid sourire. Mais sois assurée que je ne suis pas une femme qu'on abandonne et qu'on dédaigne. Si le duc était
engagé envers moi, ne crois pas qu'il en épouserait une autre. NonI Quand on est enfants, entre cousins, c'est de règle : la famille vous ûance et vous marie entre deux sourires. Ce sont jeux du premier âge, mais on grandit vite, la raison vient, et les exigences de la vie bouleversent tous ces projets. Le duc a demandé ta main, dis-tu?*... Epouse-le. D eût été vraiment regrettable que vous n'eussiez pas été unis. Vous êtes dignes l'un de Pautre.
Athénaïs blêmit sous la flétrissure que lui infligeaient ces derniers mots. Claire lui avait rendu d'un seul coup tout ce qu'elle avait dû endurer. Elle se regardèrent en échangeant des sourires mortels. Entre ces deux ennemies, la lutte affectait les formes de la plus exquise politesse. C'était la bataille
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à coups d* épingles d'or, s'enfonoant dans la chair, aiguâs et dangereuses comme des poignards. Le combat à coups d'éventails maniés en souriant, mais dpnt les battements perfides étaient insultants comme des soufflets. Guerre de femmes, aux attaques combinées, avec une science raffinée, et dana laquelle la victoire, ardemment disputée, devait laisser les deux adversaires aussi cruellement blessées Tune que Tautre,
— Ainsi ce mariage n'a rien qui te contrarie? reprit mademoiselle Moulinet, exprimant dans les plaies qu'elle avait faites son plus suâtil venin. Gomme tu me rends heureuse I Songe donc quel rêve 1 Ta parente, ton égale, cette fois vraiment, et duchesse 1
-^ Tout ce que tu mérites I dit Claire avec une ironie profonde.
— Laisse-moi t'embrasserl s'écria Âthénaîs^ se jetant sur Glaire et la saisissant par le cou comme si elle eût voulu la mordre.
Mademoiselle de Beaulieu se laissa faire et Âthé* nais put déposer sur la joue de son ennemie le plus hypocrite baiser qu'eût jamais donné une femme. Et, la regardant gravement ;
— Sache que tu as en moi une amie siocëre et dévouée.
LB MAITRE DE FORGES m
Claire eut encore la force de répondre : .
— Tu viens de m'en donner la preuve.
Puis, les jambes cassées^ elle |se laissa aller sur le canapé.
Très heureusement, la baronne, inquiète de ne pas voir reparaître les deux jeunes filles, etsoup* çonnant quelque perfidie d'Athénaïs, s'était mise à la recherche. Elle entra et,d'un coup d'œiU voyant Glaire pftie et brisée, Athénaïs debout et rayonnante, elle pressentit ce qui s'était passé.
— Eh bien I que faites-voiis donc là enfermées toutes deux, dit-elle, depuis une demi-heure ? '
Et^ anxieuse, se penchant vers Glaire :
— Qu'y a-t-il ?
Mademoiselle deBeaulieu ne répondit pas. D'un regard navrant elle montra sa rivale qui rajustait froidement ses gants comme un duelliste qui vient de tiier son adversaire. Ge suppliant appel à l'aide bouleversa la baronne. Elle sentit une terrible colère lui monter à la tôie, ses petites oreilles devinrent rouges comme du feu, et, marchant sur mademoiselle Moulinet avec un geste menaçant elle lui montra la porte en commençant cette phrase significative :
— Tu vas t'en aller... I
Athénaïs, avec une grande pré^^n^e d'es;pritt
coupa si nettement court àTinjure, qu'elle eut le droit de paraître ne pas l'avoir comprise.
— Oui, je m'en vais aller... retrouver mon père sur la terrasse, dit-elle. Puis, se tournant vers Claire :
— A tout à l'heure.
Et, sans se presser, marquant ainsi qu'elle quittait de son plein gré et victorieuse un champ de ba* Uillequi lui appartenait, elle sortit
vm
A peine mademoiselle Moulinet eut-elle disparu que Claire, se levant d*un bond, s'élança sur la ba- * ronne, et, les yeux étincelants d'une rage qu'elle n'avait plus besoin de contenir :
— Tu le savais, toi, qu'il allait se marier? s'é» cria-t-elle. Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?
Et comme madame Préfont restait interdite :
— Trahie I Délaissée ! reprit avec éclat made-. moiselle de Beaulieu en tordant ses belles mains dans un paroxysme de désespoir fou. Pour elle I Pour cette fille ! Et vous m'avez laissée l'apprendre de sa bouche I Elle a pu librement me porter un pareil coup I Mais vous étiez donc ses complices i Il n'en est donc pas un seul parmi vous qui m'aime 1 Et lui? Luil... Pour de Targentl le misérable I
202 LÉS BAtAÎLLES DE LA VIE
Bouleversée par le spectacle de cette douleur d^ bordante et furieuse, la baronne voulut essayer de calmer son amie :
— Par grâce 1 Claire, dit-elle, tu me fais peur.
Mais mademoiselle de Beaulieu n'était plus en possession d'elle-même. La violence de son caractère, si longtemps maîtrisée, s'épanchait sans que rien pût l'arrêter. Tous les efforts qu'elle avait faits pendant cet horrible entretien lui semblèrent avoir été autant de lâches défaillances. Elle se demanda avec stupeur comment elle avait pu ne pas jeter & la face de celle qui s^était si impudemment jouée de ses tortures toutes les insultes qui lui montaient maintenant aux lèvres. Elle regretta de ne pas Tavoir frappée et meurtrie. Elle eut des cris de plébéienne exaspérée à qui on vient de voler son amant, une fureur de femme dégagée de"* toutes les entraves des convenances, et trépignant, enfiévrée, sourde aux conseils de la raison. Le sang des grands ba* rons, ayant droit de haute et basse justice, bouil* lonna dans les veines de mademoiselle de Beaulieu. Elle rêva des supplices infamants et cruels pour sa rivale. Mais le sentiment de son. impuissance U terrassa de nouveau. Elle comprit que toutes ses espérances étaient à jamais perdues, et que tout espoir de revanche lui était interdit. Ses nerfs se
f^^STy'
détendirent brusquement et, le visage inondé de larmes, avec d'horribles sanglots, elle se laissa tomber dans les bras de la baronne, en balbutiant :
— Ah I que je suis malheureuse I Que je suis malheureuse!
Madame de préfont, désolée, la pressa sur sa poitrine, appuya ioucement sa tête alourdie sur son épaule, et, lui parlant ce doux langage que les mères adressent aux enfants pour apaiser leurs chagrins et endormir leurs souffrances, elle s'efforça de ramener uu peu de calme dans ce cœur ulcéré. Claire pleura désespérément. Les larmes entraînèrent le venin dont Athénaïs avait infecté la plaie et en adoucirent les cuisantes douleurs. Mademoiselle de Beaulieu se retrouva elle-même, et rougit de s'être abaissée à un tel excès d'emporté-* ment. Elle voulut dominer sa triste situation, et, par un suprême effort de son orgueil, elle y réussit.
Sa mère, en arrivant dans le salon, terrifiée par une naïve confidence que Moulinet venait de lui faire, la trouva sinon résignée — la résignation lui était impossible — , au moins courageuse et digne.
La marquise, suffoquée autant par l'émotion qu'elle venait d'éprouver que par la rapidité avec laquelle elle avaitgravi le perron, resta abasourdie devant Glaire encore livide et tremblante. Puis,
204 ifiS BATAILLES DE LA VIE
ayant cherché une phrase que, dans son trouble,, elle ne trouva pas, elle se jeta dans les bras de sa fille en gémissant :
— Ahl mon Dieu, ma pauvre enfuniî...
— Vous savez, ma mère? interrogea Glaire, dans les yeux de laquelle quelques larme.^ reparurent.
— Le père, à Tinstant, m'a tout appris I Et quand je pense, s'écria la marquise en levant les bras au ciel avec indignation, que c'est toi qui, pour ne pas leur faire une impolitesse, as voulu qu'on les reçûtl
— J'en suis bien récompensée, n'est-il pas vrai? fit Claire avec amertume. J'ai été bien imprudente.. J'aurais dû me garer de cette... personne avec soin. Je connaissais si bien ses sentiments à mon égard! Si nous lui avons fait autrefois subir des humiliations, comme elle se venge I Elle n'a jamais pardonné ! Elle a attendu l'heure propice, s'est atta- J quée àlaplus heureuse de ses anciennes compagnes, et Ta frappée au cœur 1 Elle a brisé ma vie. L'abandon dont je suis victime pèsera toujours sur moi,
et si, après l'humiliation qui m'atteint, j'étais assoz
folle pour penser à me marier, qui donc voudrait de moi maintenant?
— Comment I qui? s'écria la marquise avec vivacité. Mais tous ceux qui auront des yeux pour 16 voir et des oreilles pour t'^n tendre. Ma chère ea- '
LB MilTRE DB FORGB& 20ft
feni, si quelqu'un est atteint^ en cette circonstance, ce n'est pas toi, c'est le duc. Et s'il te plaît de te marier, grâce au ciel, tu n'auMs que l'embarras du choix, dans notre monde et ailleurs. Une fille comme mademoiselle de Beaulieu ne manque point d'épouseurs* n n'y a pas six mois, j'ai dû décliner les ouvertures qui m'ont été faites par des familles trëi9 honorables. Et certainement les gens qi^ite deman« daient alors ont été trop malheureux de.se voir éconduits pour avoir si promptement changé d'aviii« Qaire fit un geste de découragement.
— Après le duc de Bligny, ma mère, je n'ai le droit d'épouser qu'un homme qui sera en tout supé« rieur à lui, ou qu'un homme que je pourrai paraître aimer. Ma seule justification possible aux yeux du monde sera dans la grandeur ou dans l'entraîne* ment de mon choix. Mais, ma mère, vous savez bien que c'est impossible, et qu'une fille telle que moi, après une pareille déception, n'épouse que le couvent!
— Allons 1 mon enfant, dit la marquise avec dou« eeur, tu déraisonnes. Le couvent? Eh bien t et nous? Non I Tu es trop jeune pour avoir le droit de désespérer. Tu as trop de qualités morales et trop de beauté pour que l'avenir ne te garde pas de sûres Revanches. Enfin^- si ttt veux le savoir, il y a tout
près d'ici quelqu'un qui accepterait ta main à gefioux...
Mademoiselle de Beaulîeu releva ses fiers sourcils, et, se tournant vers sa mère :
— M. Derblay? ditrcUe simplement.
, — M. Derblay, oui, répondit la marquise, et je
ne te parle de lui que pour rassurer ton esprit. Qui pourra Rapprocher sans t' aimer?... Veux-tu" que nous repartions pour Paris, veux-tu aller en Suisse avec M. et madame de Préfont? Parle, je suis prête à tout ce qui pourra te satisfaire et te consoler. Que désires-tu?
— Ahl le sais'je? s*écria Claire avec abandon. Je voudrais disparaître en un instant, fuir les autres et moi-même. J'ai tout en haine et en mépris. Hélas 1 que nepuis-je mourir I
— La mort, ma chère enfant, voilà le seul mal auquel il n'y ait pas de remède. Si toutes les femmes qui ont été abandonnées par leurs fiancés ou leurs maris mouraient, mais le monde serait dépeuplé! Il n'y a presque pas d'hommes fidèles, vois-tu bien, et quand ce n'est pas avant qu'ils vous trompenti c'est après l
} Gomme si, en parlant de l'infidélité des hommesi la marquise eût invoqué l'infidèle même qui venait de faire pousser tant de soupirs et de faire oouler
tanl de larmes, le bruit d'un galop furieux retentit soudain,et,par la grille restée ouverte, le duc de Bligny,8urun cheval blanc d'écume,entra dans la cour.' En un instant, il fut à terre, et, jetant sa bride aux mains d'un domestique stupéfait, il gravit quatre à quatre les marches du perron, et il allait, sans rien demander à personne, entrer tout droit dans le salon, quand le baron et Bachelin qui, sans s'être concertés, accouraient, l'arrêtèrent dans le vestibule. Pâle, les traits contractés, le duc ne se laissa pas barrer le chemin sans résistance.
— M. et mademoiselle Moulinet sont-ils encore ici? demanda-t-il d'une voix altérée.
Et comme le baron- répondait afQrmativement :
— Ma tante? Il faut que je voie la marquise surle-champ. Peut-être n'est-il pas trop tard?
— Détrompez-vous, mon cher:, répondit grave-
ment le baron, comprenant les motifs de la précipitation avec laquelle le duc avait agi. Il est trop tard- M. et mademoiselle Moulinet ont parlé.
Le duc laissa échapper un profond soupir, et, se laissant tomber sur une des hautes banquettes sculptées du vestibule, il regarda avec affliction les deux hommes et dit :
— Que puis-je faire, maintenant, pour réparer le mal qui a été f^**^
— Ce mal est, hélas I irréparable, monsieur lu duc, répondit Bachelin d'un ton de respectueux reproche. Et le mieux que vous puissiez faire maintenant est de repartir sans chercher à voir madame de Beaulieu.
— C'est à quoi je ne consentirai Jamais, s'écria vivement le duc en se levant. Je ne puis, rester sous le coup du blâme que ma tante a dû jeter sur moi. Il faut que je lui explique ma conduite... que je lui donne l'assurance que je n'ai point, trempé dans l'infamie qui vient d'être commise... Je ferai ce qu'elle voudra... Mais je veux la voir, lui parler, pleurer avec elle... Vous voyez bien cependant que je suis désespéré de ce qui arrive...
Le duc montra au baron et à Bachelin un visage .tellement bouleversé que ceux-ci, si prévenus qu'il» fussent contre le jeune homme, se sentirent émus.
— So.it, dit Bachelin. M. le baron va avoir la bonté de vous tenir compagnie, monsieur le duo, et moi j'irai demander à madame de Beaulieu s'il lui convient de céder à vos prières.
Laissant les deux cousins en tôte-à-tête, Bachelin passa sur la terrasse, et, discrètement, vint heurter à la porte du salon.
Gomme s'ils ne se fussent pas doutés du trouble violent qui bouleversait cette maison, dont ils
étaient les hôtes, Philippe^ Moulinet, Suzanne, Athénaîs et le marquie continuaient à causer paisiblement sur la terrasse. Le soleil baissait è Thonzon, rougissant d'une bande de pourpre le ciel, d'un bleu nuancé de vert. Un calme délicieux descendait, avec le soir, sur la vallée, dont le fond déjà s'emplissait d'ombre. La cloche de l'église de PontrAvesnes tintait^ claire et mélancolique, dans réloignement, annonçant pour le lendemain la messe des morts. Une paix si profonde enveloppait cette belle nature, qu' Athénaîs en subit Tiniluence» Elle se sentit moins violemment aigrie.. Et, ayant triomphé si complètement de sa rivale, elle songet^ à la ménager désormais.
En entrant dans le salon, Bacbelin trouva les trois femmes en proie à une émotion inexprimable. Glaire, en voyant le duc arriver à toute bride dans la cour, s'était dressée stupéfaite et effarée* Elle essaya de parler : elle ne put y parvenir, et, ten^ dant seulement la main vers le nouvel arrivant, elle fut prise d'un bégaiement entrecoupé d'un rire nerveux. Elle parut devenir folle, La marquise et la baronne furent épouvantées. Elles s'élancèrent vers la jeune fille qui tremblait convulsivement et dont les lèvres étaient devenues toutes blanches. Elles craignirent de la voir tomber en syncope, et voulue
210 LBS MTÀILLES DE LA VIE
rent appeler. D'un geste impérieux, Claire les arrêta. Puis, faisant un effort sur elle-mÔLae, elle parvint, entre ses dents serrées par la crise qui la secouait si durement, à faire passer ces mots:
— Rien, personne, laissez-moi, je vais me remettre.
Elle s'assit. Une sueur glacée perla sur son front, aussitôt essuyée par la baronne. La marquise, arrachant tous ses fichus de laine, se dépouillant de son chéQe, en enveloppa sa fille qui grelottait. Un instant se passa ainsi dans une horrible anxiété. Claire, le front penché -sur sa poitrine, le dos appuyé èi des coussins, restait immobile et comme a» soupie. Ses yeux étincelants et fixés obstinément sur une rosace du tapis, qu'ils regardaient sans voir, prouvaient seuls qu'elle ne dormait pas. Elle réfléchissait profondément, un pli profond s'était creusé entre ses deux sourcils sous l'effort d'une pensée absorbante. Au bout de quelques minutes, le sang remonta à ses joues. Un soupir dégonfla sa poitrine, et, d'un brusque mouvement, elle rejeta les vêtements dont sa mère l'avait cou^ verte.
Le bruit de la porte vitrée, s'ouvrant pour laisser passer BacbA^iA, lui fiiioimxârla tète. Elle ne you-
It MAITRE DE FORGES 211
hit pas avoirrair de souffrir, et sourit au notaire. Celui-ci, la "figure consternée, marchant sur la pointe du pied, comme dans la chambre d'un malade, s'approcha de madame de Beaulieu, et, s'inr clinant plus bas que de coutume, comme s'il avait honte de ce qu'il allait demander :
— Madame la marquise, dit-il, pardonnez-moi, mais ce qui arrive est si extraordinaire...
; — Je sais, interrompit la marquise avec brusquerie. Le duc est là. Eh bien ?
— Eh bien I madame, reprit le notaire un peu décontenancé, malgré tout ce que nous avons pu lui dire, il insiste pour vous voir...
— Voilà qui est étrangement hardi I s'écria la marquise eh se dressant avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle. Et elle se dirigea vers la porte du salon.
— Où allez-vous, ma mère? demanda Claire.
— Je vais le faire chasser comme il le mérité I répondit madame de Beaulieu, rouge d'indignation.'
Claire resta une seconde silencieuse, se consultant comme si elle hésitait à prendre une grave résolution. Puis, hochant la tète :
— Non, ma mère, dit-elle^ il ne faut pas faire chasser le duc de Blîgny. Il faut le recevoir.
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— Le recevoir? répéta la marquise avec stupeuri le demandant si, décidément, sa fille avait perdu la raison.
— Oui, et lui faire bon visage. Pour rien au monde, Je ne voudrais qu'il pût croire que j'ai souffert de son abandon. Etre pleuré par une fflle telle que moi; lui ! U en serait trop fier. Tout plutôt que son insultante pitié I Non, receve2-le, ma mère... (te peut bien lui ouvrir la porte» puisqu'on ne l'a pas fermée à sa fiancée I
— Mais que vas-tu faire ? demanda madame de Beaulieu, pleine d'inquiétude.
— Me venger I répondit Glaire avec une effrayante expression de colère.
Puis se tournant vers Bachelin :
— Soyez assez bon, lui dit-elle,pour prier le duc de passer sur la terrasse et d'attendre un instant. Voua l'introduirez quand je vous appellerai par la fenô* tre. En môme temps veuillez m'envoyer M. Derblay.
' La baronne et la marquise échangèrent un regard plein d'étonnement. Les raisons auxquelles obéissait Glaire leur échappaient. Bachelin, plus perspicace, devinant que ses combinaisons étaient près de réussir, disparut avec la légèreCé d'un jeun« homme. Un inatant aorès, Philippe entrait dans le salon.
LS MÀITRB DB F0R6BS %iZ
— Ma mère et toi, ma chère Sophie, éloignezvous un peu, que je puisse causer eeule avec M. Derblay.
Madame de Beaulieu et la baronne se retirèrent dans Tembrasure d'une fenêtre, et, fort intriguées, attendirent le résultat de Tentretien. Philippe, très ému, comprenant que sa destinée se jouait en cette seconde, et, d'ailleurs*, averti par un mot de Baohelin que la crise était près d'aboutir, restait immobile, le front baissé devant celle qu'il adorait.
— Monsieur^ dit QairCi s'adressant à lui directement pour la première fois, notre vieil ami, notre excellent conseil, M. Bachelin^a dit, à ma mère que vous me faisiez l'honneur d'aspirer à ma main.
Sans répondre, Philippe s'inclina en signe d'assentiment.
— Je vous crois galant homme, poursuivit mademoiselle de Beaulieu avec fermeté. Je pense donc que, pour avoir formé de tels projets, vous saviez, comme tous ceux qui m'entourent, et depuis longtemps déjà peut-être, que le duc de Bligny s'était détourné de moi...
— Oui,' mademoiselle, je le savais, articula Philippe avec peine, et croyez bien que, même en ce moment, s'il dépendaitde moi d'assurer votre bon-
2i4 ^8S BATAILLES DB LA YIB
heur en vous ramenant le duc, je n'hésiterais pas, fût-ce au prix de ma vie.
— Je vous remercie, dit Claire, mais tout lien entre le duc de Bligny et moi est à jamais rompu. Et la preuve la plus certaine que j'en puisse donner, c'est que, si vous avez gardé les mômes sentiments, je suis prête à vous tendre ma main.
En disant ces mots, la voix de mademoiselle de Beaûlieu faiblit, et Philippe les devina plutôt qu'il ne les entendit. En lin instant, le jeune homme se rappela le jour où, le voyant triste et découragé, sa petite sœur lui avait dit en riant :
— Tu verras 1 Ce sera elle-même qui viendra; te demander de lui faire la faveur d'être son époux.
Ainsi la prédiction de Suzanne s'était accomplie. Uenfant, éclairée par son affection, avait eu la prescience du bonheur de son frère. Il ne rêvait pas, tout était bien vrai: Claire elle-même lui tendait la main. Une joie immense descendit dans le cœur de Philippe, et, prenant cette main charinante qu'il avait tant de fois désespéré de tenir dans la sienne, le jeune homme, sur le bout des doigts glacés, déposa le plus timide et le plus délicieux des baisers.
— Il me reste une faveur à vous demander, monsieur, reprit Claire. Je désirerais que vous fissiez tout ce qu'il faudra pour laisser croire que nos pa-
«oies sont échangées depuis plusieurs jours. Je n'ai pas besoin de vous expliquer les raisons de cette supercherie. Elles sont nées de mon orgueil Vous êtes, hélas 1 sans illusions sur Tétat de mon cœur. Mais je puis vous assurer que vous aurez en moi une femme fidèle et loyale. Veuillez me quitter, maintenant, mais ne vous écartez pas, je puis avoir besoin de vous.
Et laissant Philippe s'éloigner, elle fit signe à Bachelin qu'il pouvait amener le duc.
Le notaire avait très habilement occupé Bligny, dont il redoutait la fougue, pendant les quelques minutes qu'avait duré Tentretien de mademoiselle de Beaulieu et de M. Derblay. Il venait seulement de lui ouvrir la porte donnant sur la terrasse, quand Philippe sortit rayonnant du salon.
La stupéfaction de Moulinet et d' Athénaïs fut immense en voyant arriver Gaston. Napoléon attendant Grouchy et apercevant les avant-gardes de Blûcher, ne fut pas plus bouleversé que le fut la fille de rancieû juge au tribunal de commerce. Le duc à Beaulieu, en ce moment critique, c'était tout ce qui pouvait se présenter de plus dangereux pour &es combinaisons. Âthénaïs fut saisie d'une angoisse poignante. Sûre de la victoire, allait-elle subir une désastreuse et humiliante défaite? Qu'ai*
nie LftB BATilllLÏS DE LA VIS
lait^l résulter do la misé en préseûce de Gaston él de Glaire? Les cartes étaient-elles assez brouillées pour qu'une réconciliation fût impossible? Ou bien, d^m seul regard, les deux fiancés allaient-ils reprendra ponsession l'un de l'autre, et, dans une éireiûte suprême, échanger le plusxsolennel et plus irrémissible des serments ?
Moulinet lui, fut profondément surpris, mais s'alla pas si loin que le clairvoyant esprit de sa fiUe. *I1 ne comprit pas comment le duc ne l'avait pas at« tendu à la Varenne, et n'eut pas le moindre soupçon de ce qui l'amenait à BeaiQieu. Il s'avsmça Ters son futur gendre avec un aimable sourire, lui tendit la main,et resta foudroyé par le coup d'œit qud lui lança Geusiton en passant devant lui sans même saluer Âthénals. Cependant, il suivit le duo qui se dirigeait vers le salon.
En un instant, la marquise et la baronne avaient improvisé une mise en scène. Et lorsque Bligny entra, il aperçut la marquise pelotonnée, comme d'habitude, au fond de sa bergère. La baronne, de* bout auprès de la cheminée, les mains croisées pouf qu'il ne prit pas fantaisie à Gaston de lui tendre une des siennes, comme il avait coutume de le faire. Mademoiselle de Beaulieu, assise entre sa mère et la baronne, tournant le dos au jour afin
,LE MAITRE DÉ FORGES 2iT
que raltéralion de ses traits fût moins visible. Ce fut l'admirable ^ chevelure d*or de Claire qui attira tout d'abord les yeux du jeune homme.* Il frémit malgré lui, et, saisi par une violente émotion, il fut sur le point de courir à celle qu'il aimait si tendrement encore, et de se jeter à ses pieds, quoi qu'il pût résulter de cette démonstration passionnée. Le regard calme et sévère de la marquise l'arrôtar .Et, s*incliriant profondément devant celle qui lui avait servi de mère :
— Madame la marquise, dit-il d'une voix entrecoupée... ma chère tante... Vous voyez mon trouble... mon chagrin... mes regrets ! En arrivant à la VarennOi chez monsieur... Le duc eut honte de prononcer le nom de Moulinet... J'ai appris quelle démarche inqualiûable...
— Mais, monsieur le duc, voulut interrompre l'ancien juge au tribunal de commerce, visiblement froissé.
Le duc,se tournant alors vers son futur beau-père, avec une souveraine hauteur :
— Procédé inconcevable, monsieur, et dont je tiens à déclarer bien haut que je ne suis pas complice... J'ai pu commettre bien des fautes, agir avec légèreté, avec ingratitude. Mais avoir autorisé une si outrageante conduite vis-à-vis dos
miefis, non, cela, sur l'honneur, je ne l'ai pas fait l
— Une simple visite de politesse, murmura Mou- /înet, dominé par l'énergie du duc. Je ne comprends pas...
— Vous ne comprenez pas î Interrompit le jeune homme avec un écrasant dédain, c'est là votre seule excuse I
Mais Moulinet était trop infatué de lui-même pour se laisser plus longtemps malmener, même par un homme qu'il considérait comme étant d'une essence supérieure. Il prit un air digne, et, s'inclinant avec gravité :
— Si j'ai des torts, mon gendre, dit-il, je vous prie de mêles faire connaître: je suis prêt à lesf réparer.
Mais en l'appelant « mon gendre », il porta au plus haut point l'irritation du jeune homme. Et, perdant toute mesure, le duc coupa la parole, cette fois définitivement, à l'ancien juge au tribunal de commerce par un « Assez, monsieur 1 », cinglant comme un coup de cravache. Puis osant, pour la première fois depuis qu'il était entré, regarder Claire qui restait imperturbablement assise :
— Ma tante, je vous dois des explications, souffrez que je vous les donne. Claire, je ne sortirai pas d'ici sans aue vous m'aye;z pardonné.
LE maître' de forges m
A ces mots, qui lui étaient enfin personnellement adressés, et qu'elle semblait attendre, mademoîselle de Beaulieu se leva^ fièrement, et regardant ' •on fiancé avec une sérénité admirable r
— Mais, duc, vous ne devez pas d'explications, dit-elle tranquillement, et vous n*avez pas besoin de pardon. Vous vous mariez, m'a-t^on dit, avec la fille de monsieur. Et dans ces seuls mots, Claire prodigua des trésors d'impertinence. Vous aviez bien le droit de le faire, il me semble. N'étiez-vous pas libre comme je Tétais moi-même?
En entendant ces paroles, le duc se demanda s'il n'était pas le jouet d'un rêve. Il regarda Glaire, la baronne et sa tante, et les vit sans émotion apparente, sans tristesse et sans colère. D s'attendait à essuyer des larmes et il ne trouvait que des sourires. Etait-il donc possible que, pendant cette année qu'il avait si fatalement employée, mademoiselle de Beaulieu se fût ainsi détachée de lui ?
— Votre fiancée estvenuem'annoncer l'heureuse nouvelle, poursuivit Claire ; cela est fort bien, et je ne veux pas être en reste avec vous.
Faisant alors quelques pas vers la terrassej elle adressa à Philippe un signe de la main. Dévorée par la curiosité, Athénaïs suivit hardiment le maître de forges et, en un instant, le salon
se trouva rempli par tous les hôtes du château.
— Il faut, messieurs, que je vous présente l'un à l'autre, dit mademoiselle de Beaulieu avec un sang-froid efTr ant. Et, désignant le ducàPhilippe: M. le duc de Bligny, mon cousin, dit-elle. Puis, sd tournant vers Gaston et le bravant du regard : Duc, M. Derblay, mon fiancé I
Letonnerre,en tombant sur le château, n^eûtpa? produit une commotion pareille à celle que resseï*tirent tous les spectateurs de cette scène. Le duc, écrasé, chancela. Athénaïs eut le vertige, et son teint vermeil devint couleur de cendre. Le baron et la baronne échangèrent des regards pleins do surprise. Seuls Bachelin et Suzanne ne marquèrent aucun étonnement. Le notaire, parce qu'il avait sourdement travaillé à amener ce dénouement; Su- 2anne,parce que, dans son adorationpour son frère, elle n^avait point douté que mademoiselle de Beaur lieu ne finît par céder au mérite irrésistible de Philippe. .
Le duc montra que la pratique de la diplomatie ne lui avait pas été inutile. Il se remit promptement, et, se composant une attitude irréprochable, il adressa à M. Derblay un gracieux sourire.
-r Recevez mes compliments, monsieur, ditriLi d*une voix qui ne trembla pas trop ; vous épouses
LB MAITRE D£ FORGBS 2;:<
une femme dont bien peu de nous auraient été dignes.
Si terrassée qu'elle fût par la foudroyante riposte que lui avait adressée mademoiselle de Beaulieu, Athénaïs comprit qu'il fallait à tout prix faire bonne contenance. Elle s'avança à son tour et, regardant Claire avec attention :
— Toutes mes félicitations, dit-elle. Et, à mi-voix^ avec un perfide sourire: C'est un mariage d'amourl
Mademoiselle de Beaulieu frémit, et, brusquement, toute rhorrëur de sa position lui apparut. L'homme qu'elle adorait était là, devant elle, et il allait partir avec sa rivale. En ce moment, la révélation inattendue qui venait de lui être faite ayant dissipé sa colère, il causait à Técart avec Athénaïs, lui tenant le bout des doigts, en riant avec l'abandon d'un homme heureux. Et elle, Claire, avait, dans un mouvement d'indomptable orgueil, décidé
Je sa vie, aliéné sa liberté. Elle venait de se proj mettre à un homme qu'elle ne pouvait pas aimer, 4 ar son cœur était plein du douloureux et cher sou^ \ mir d'un autre.. Elle jeta sur le duc un regard d'angoisse mortelle. Elle fut sur le point de traverser le salon, de l'enlever aux coquetteries vouluei et exagérées d' Athénaïs, et de lui dire toute la vérité. Mais elle le vit si calme, si indifférent, si léger.
-'"'P^Z.^^ifTM
qu'un retour de colère et de fierté la sauva de sa faiblesse. Elle voulut, désespérément, ne pas paraître avoir été abandonnée. Elle sacrifia résolument tout son avenir à cette victoire d*amourpropre, et, enveloppant Blîgny et mademoiselle Moulinet dan« un môme coup d!œil triomphant, allé murmura :
— Je serai mariée avant eux.
Les apprêts du mariage se firent avec une in-! croyable rapidité. Tout le monde à Beaulieu et à Pont-Avesnes sembla se faire complice de Glaire. Philippe partit brusquement dans le Berry pour y chercher des papiers qui lui étdent indispensables* Le marquis, en môme temps, prit le chemin de Paris. La poste et le télégraphe marchèrent h. qui mieux mieux pour activer les fournisseurs. Une agitation violente remplaça le calme dans lequel la marquise vivait depuis un an. L'excellente femme, étourdie par les événements, accepta, sans. trouver l'autorité nécessaire pour la discuter^ la brusque détermination de sa fille.
Se fiant à Bachelin qui lui avait donné de si favo- ' râbles renseignements sur M. Derblay, et, déplus.
très touchée de la délicatesse désintéressée avec laquelle se conduisait le maître de forges, elle vit d'un œil plus étonné qu'inquiet se décider cette union. Elle regretta que Claire n'eût pas consenti h attendre quelque temps afin de choisir un naari qui fût de son monde. Mais elle se demanda en même temps si un homme, ayant de la fortune et un nom, aurait, dans ce siècle positif, consenti à épouser mademoiselle de Beaulieu sans dot. La réponse lui parut si douteuse qu'elle en vint à considérer comme une rare bonne fortune la rencontre de M. Derblay àTheure critique.
Claire fit tout ce qui dépendait d'elle pour enddiv mîr la défiance de sa mère et lui procurer un<^ absolue sécurité. Elle montra un visage rayonnant et donna à tous l'illusion du bonheur. Seule la baronne fut dans le secret de ses angoisses et de ses regrets. Elle assista à ses défaillances et calma ses colères. Enfermée dans sa chambre, Claire passa des journées sans dire une parole, accablée physi^quement et moralement, n'ayant plus la force de faire un pas, étendue, les yeux sombres et le front plissé, 5ur une chaise longue. Dans son cerveau endolori, elle ressassait sans cesse les cruels épisodes de la rupture, ne pouvant pas s'habituer à cet écroulement soudain de toutes ses espérances. Elle
cherchait comment eue avan pu nwMer une teil^ infortune» Et elle ne trouvait aucun reproche à s'adresser. Tout venait de la haine de sa rivale et de la lâcheté de son fiancé.
Forcée de se considérer comme une victime d'ennemis acharnés, comme une martyre de la destinée implacable, Glaire en vint à des pensées de revanche. Elle regarda la vie comme une bataille dans laquelle il fallait être cuirassée de mépris pour ne pas être blessée, et armée d* audace pour vaincre. Elle arracha de son esprit tous les scrupules qui l'avaient livrée, garrottée et sans défense, à ses adversaires. Elle se jura de ne plus s'arrêter devant rien désormais pour atteindre son but. Son cœur s'aigrit et sa raison se troubla. Elle devint implacable et méchante. Ainsi de la noble, généreuse , et tendre Claire, il ne resta rien. Elle se fit dure, intéressée et égoïste, prête à tout sacrifier à son bon plaisir. D sembla que son cœur se fût desséché au feu de la douleur. Sa beauté elle-même se ma* d:£a. Elle prit un aspect en quelque sorte marmo- H in. Elle eut la majesté et la froideur des statues.
Raisonnant son prochain changement de situation, elle se traça une ligne de conduite qu'elle résolut de suivre sans une déviation. Son indifférence
pour M. Derbiay était profonde. Elle no lui sut
aucun gré de son aveugle dévouement. Laissée dans rignorance des généreuses intentions du maître de forgea, elle attribua sa condescendance à Tunique ambition de devenir son époux. Comment le jeune homme n'aurait-il pas consenti à tout pour épouser une fllle si riche, et entrer dans une famille si noble ? Elle conçut même quelque dédain pour la facilité avec laquelle M. Derblay s'était plié à l'humiliante comédie qu'elle avait jouée devai\t le duc. Ainsi l'admirable générosité de Philippe parut à Claire être de la bassesse. Elle se dit qu'elle aurait en lui un mari couple et aisé à conduire. Et c'était justement là ce qu'elle voulait. Si M. Derblay se montrait docile, elle s'intéresserait à lui, et, s' appuyant sur toutes les influences dont elle pouvait disposer, elle se chargerait de son avenir et le ferait arriver très haut. L'importance du rang qu'occuperait ainsi son mari compenserait son manque de naissance. Après tout, on était dans le eiècle des parvenus.
La petite baronne, inquiète du calme terrible aveclequel sa cousine se préparait à une union qui ne pouvait être conclue de gaîté de cœur,, se donna la tâche de pénétrer dans la pensée de mademoiselle de Beaulieu. Elle se mit donc à interroger la jeune ûlle, variant ses questions, les faisant
«' Vi'.'
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porter sur différents points, et masquant leur gra* vite par le ton fantasque et léger qui lui était habi tuel.
Claire fit de vains efforts pour jouer l'indifférence. L*amertume montait malgré elle àseslàvrett. Elle laissa voir à la baronne la plaie cruelle quisai« gnait au fond d'elle-même. Et, s'étant confiée à ison amie, elle éprouva un immense soulagement. La baronne connut ainsi toutes les tortures de la fière jeune fille. Elle put admirer son courage et, en môme temps, pressentir ses résolutions. Avec Vex< périence que trois ans de mariage lui avaient fait acquérir, elle comprit toute la gravité de la conduite de mademoiselle de Beaulieu. Elle essaya de lui faire entrevoir la réalité des choses. Mais elle se heurta à une volonté invincible.
Claire avait promulgué à son usage une sorte de loi du talion. Elle avait souffert par les autres, les autres souffriraient par elle. Tant pis s'Ds étaient innocents. Est-ce qu'elle était coupable? Puisque rinjustice était la règle de l'humanité, elle n'aurai! aucun souci du droit et du devoir, et sacrifierait tout à son bon plaisir. Dans sa pensée les êtres devenaient des moyens d'action. Elle était décidée à lee faire marcher, hommes et femmes, comme des pions sur un échiquier, afin de gagner une partie
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triomphale. Se venger d'Athénaïs et humilier le duc, tel fut son but. Elle résolut de sacrifier tout à' cette triste satisfaction. Et la premiSre victime fut ce passionné et généreux Philippe qui, lui, rêvait de rendre à celle qu'il adorait le calme troublé et le bonheur perdu.
Madame de Préfont ne put se retenn* do blâmer sévèrement ces intentions despotiques. Cette cruelle confusion du juste et de Tinjuste, faite froidement par mademoiselle de Beaulieu, au profit de sonégoïsme, parut tellement insensée à la jeune femme, qu'elle la mit sur le compte d'une exagération de sentiments, destinée à tomber avec IC temps. •
Elle fit cependant entendre à son amie que tyranniser les créatures pensantes et agissantes, n*était point aussi facile qu'elle paraissait le croire. Certes, M. Derblay ne pouvait être que très flatté (d'entrer dans la famille de Beaulieu, et peu de sacrifices devaient lui coûter pour obtenir Thonneur ambitionné d'épouser Claire. En échange du ser-
vice que Philippe avait rendu à la jeune fille, en, lui permettant d'accabler ses ennemis au moment môme où ils la croyaient humiliée et vaincue, elle lui donnait sa main. C'était fort bien. Mais quel avenir allait-elle faire à cet homme ? Et quelle so;
roit rattitude de Philippe, quand, venant h safemme les bras ouverts, et des paroles de tendresse sur les lèvres, il la trouverait grave et froide ? Mademoiselle de Beaulieu attribuait la recherche du maître de forges à l'ambition. Mais ne pouvait-elle être expliquée par Tamour? Certes, les spécular lions avaient actuellement une part dans les accords matrimoniaux. On s'occupait volontiers de Tavoir de sa future épouse. Mais, enfin, on voyait encore des maris qui aimaient leurs femmes. Pourquoi M. Derblay ne serait-il pas au nombre de ces phénomènes?
Glaire n'avait envisagé qu'un côté de la question, et la baronne le lui déclarait en y insistant. Dans le mariage, la femme était rarement la souveraine, et l'homme était généralement de caractère enclin à la domination. Si M. Derblay, qui paraissait savoir aussi très bien ce qu'il voulait, allait se révolter et vouloir renverser tous les plans dressés par Claire ? Que résulterait-il du choc de ces deux volontés? Il ne s'agissait pas là d'une alliance de quelques heures, comme il s'en contracte, derrière réventail, pour mener à bien une intrigue de salon ou déjouer une machination mondaine. C'était toute la vie qui était engagée. Et il n'était pas possible de congédier son auxiliaire en lui donnant comme
récompense, pour le concours prêté, le bout de ses doigts à baiser. C'était un mari, c'est-à-dire un être auquel elle serait indissolublement liée. Il fallait y réfléchir avant de pousser les choses plus avant. Une fois mariée, il n'y aurait plus à s'en dédire, ce ne serait pas une comédie qu'on dénouerait en cinq minutes. Cela pouvait tourner audr^me, pour peu qu'on n'y veillât pas. Et peut-être vcdait-U mieux s'arrêter pendant qu'il était temps encore.
Toutes ces raisons laissèrent mademoiselle de B^âulieu insensible. Elle se montra prête à tout risquer plutôt que de modifier ses projets. Elle avait voulu paraître abandonner le duc, elle avait résolu d'être mariée avant lui. Le jour du mariage était fixé. Rien ne pçuvait la faire reculer. Elle comprit cependant qu'elle avait été imprudente en laissant la baronne lire si complètement dans sa pensée. Et elle jugea nécessaire de lui donner le change. Elle détendit les muscles crispés et durcis de son visage, et parvint à sourire. D'une voix légère elle plaignit plaisamment le pauvre M. Derblay, qui était condamné à ce triste sort d'épouser une fille comme elle, et qui ne trouverait pas assez d'avantages dans l'alliance qu'il contractait pour que Thumeur capricieuse et un peutyranniquedesafemme lui parût compensée.
LB MAITRE DE FORGES T3i
1 La bar oùne fut prise au piège, que lui préparaît son amie. Elle compta sur Tavenir pour dissiper
' la Eoire mélancolie, et calmer Tirritation inquiétante de Claire. En elle-même, elle se dit que le mariage est plein de surprises pour une jeune flUe,
[et que la possession alanguit bien les plus violents
I caractères. Une fois en tête-à-tête avec son mari, la plus récalcitrante est obligée de revenir à la raison. Un homme qui n'est pas sot et qui est très amoureux, peut singulièrement modifier les idées d'une femme. Et puis, s'il arrive un enfant, voilà la situation changée du tout au tout, et la tigresse devient
[ la plus douce et la plus tendre des brebis.
Toutes ces réflexions calmèrent la baronne. Elle n'était pas femme, d'ailleurs, à suivre longtemps la môme idée. Et, ayant eu de la gravité et de la pénétration pendant une journée, elle se mit
; bien vite à divaguer pendant le reste de la se-
V maine.
Cependant, Philippe était revenu de son voyage,
• et avait rapporté la bague des fiançailles : un admirable rubis d'un rougé sombre, entouré de bril- * t
' lants. Ce fut en tremblant que le pauvre garçon de-J
manda à mademoiselle de Beaulieu la permissioti\ de la lui passer au doigt. Claire n'eut qu'un dédaigneux regard pour co b^ou orincier. Elle tendit sa
blanche main à M. Derblây avec une fierté pleine d'indifférence, et né lui adressa pas un mot deremer- \ cîment. Cetanneau pourelle, était le symbole de son engagement : il lui fut odieux. Et,le]endemain,Phi- y lippe, avec un affreux serrement de cœiir, remar- ■ gua qu'elle ne le portait plus. IL n'osa rien dire. '\ Il était si timide devant elle I Mais ses yeux, fixés | sur la main de mademoiselle de Beaulieu, eurent une teUe éloquence, que la jeune fille ne put s'empêcher de lui dire : « Vous m'excuserez, je ne porte jamais de bagues. »
Ces mots rassurèrent le maître de forges. U avait cru voir, dans la mise à l'écart de ce bijou, une sorte de répulsion manifestée'par mademoiselle de Beaulieu pour tout ce que viendrait de lui. Il savait à quoi s'en tenir sur les sentiments de la jeune fille. Il avait assisté à la crise prédite par Bachelin. n n^ignorait pas qu'il .n'avait été accepté que par dépit. Mais il se sentait si pénétré de passion, si plein de tendresse, qu'il se croyait sûr de ramener à lai ce cœur égaré. Comment une femme pourraitelle être insensible à une affection de tous les instants, attentive, délicate, dévouée? Mademoiselle : de Beaulieu, déçue dans ses espérances, s'était douloureusement repliée sur elle-même. Mais corn* ^ ment à vingt ans le cœur se fermerait-il pour iom«
LE MAITBE DE F0R6B» 233
jours? En pleine jeunesse vouloir demeurer insensensible et glacée. Avoir les oreilles fermées à tous les appels de la vie, les yeux bouchés à tous les Bourires de l'espoir. Estrce que c'était croyable ? Philippe, éperdument épris de Claire, ne douta pas d'arriver à se faire aimer d'elle. Là jeune fille croyait son cœur mort, il n'était qu'endormi. Peu à peu il se ranimerait, il se reprendrait à battre. Et pour qui, sinon pour celui qui l'aurait arraché à sa léthargie ? Philippe, ayant sauvé cette âme, n'auraitil pas des droits sur elle? Et Claire, revenue à là vie, les yeux dessillés, faisant la différence entre l'affection qu'elle avait perdue et celle qu'elle avait gagnée, ne récompenserait-elle pas Philippe de sa délivrance, par toute une existence de bonheur ?
Ainsi pensait Philippe pendant ses heures de contemplation muette. Forcé dès sa jeunesse de se jeter dans les absorbantes occupations d'une affaire très lourde, il n'avait pas eu le temps d'aller dans le monde. Il était resté très timide. Les femmes en général le troublaient fort. Mademoiselle de Beaulieu, elle, le fît trembler. Il ne l'approcha jamais «ans une horrible palpitation. Cette froide et grave Claire n'avait qu'à diriger sur lui ses yeux tranquilles, pour qu'il perdît aussitôt contenance.
En gravissant la côlc qui conduisait de Pont-
^vesnes à Beaulieu, Philippe développait à Suzaixnd tous* ses projets pour l'avenir; il lui indiquait les réformes qu*il rêvait dans raméne^ement du château, il lui disait enfin combien il aimait sa fiancée. Suzanne, avec un sourire^ Técoutait, animée, les yeux brillants, la parole colorée. Ellle comprenait qu*il répétait sa leçon, qu'il s'entraînait avant de se présenter devant Glaire. Et quand, quêtant une approbation, son frère lui adressait un : <c N'est-ce pas?» interrogateur, elle lui répondait malicieuselment :
— Mais ce n^est pas à moi qu'il faut raconter tout cela, Philippe, c'est à elle. Moi, tu comprends, je trouve tout ce que tu dis si sage, et tout ce que tu fais si bien, que je suis toujours de ton avis. Mais mademoiselle de Beaulieu...
— Aussi vais-je lui parler aujourd'hui, s'écriait le maître de forges avec résolution... Ohl j'ai tant de choses à lui dire I
Et arrivé au chlteau, aussitôt en présence de Glaire, sa beUe hardiesse disparaissait. H balbutiait pour dire bonjour. Et, désolé, il s'asseyait à l'écart, regrettant de ne pouvoir, par un miracle^ ouvrir son cœur, comme un écrin, afin de faire voir à la jeune fille, tous les trésors mystérieux qu'il contenait.
Le froid était venu avecles premiers jour de no« vembre. Et maintenant on ne pouvait plus se répandre par groupes sur la terrasse. Les hôtes du ch&teau se renfermaient dans le grand salon. Phi-
lippe trouva dans cette intimité plus resserrée quelques occasions de parler avec avantage, non pas de sa passion : il continuait à avoir les lèvres fermées quand il s'agissait de lui-môme; mais sur des questions générales, habilement secondé par Octave et par le baron, il put montrer la rectitude de son jugement et la solidité de ses connaissances* Claire, assise auprès de sa mère, qui écoutait distraitement en se pelotonnant au coin de la cheminée, dans laquelle flambait un grand feu, travaillait sans que ses yeux quittassent sa broderie. Par la porte grande ouverte de la salle de billard, les éclats de rire de Suzanne et du marquis, passionnément acharnés à une partie de crocket de salon, arrivaient par joyeuses bouffées. Ils étaient les seuls qui jetassent un peu d'animation sur le tableau. Du premier jour ils s'étaient appareillés et ils s'aftiusaient ensemble, comme deux enfants.
Athénaïs, furieuse d'avoir vu échouer son artificieuse combinaison, était repartie pour Paris, en- < traînant son père et le duc.
Moulinet était revenu faire une visite d'adieu et
avait été très convenablementreçu par la marquise A la prière de Claire, madame de Beaulieu avait / déridé son front, déplissé ses lèvres et accueilli Tan- ^ cien juge au tribunal de commerce comme devait rêfre le futur beau-père d'un neveu tendrement aimé.
Ainsi cette mère elle-même consentit à jouer son rôle dans la comédie préparée par sa Me outragée. Les Moulinet et le duc de Bligny durent donc ajouter foi à la déclaration si hautement faite par mademoiselle de Beaulieu, et rejeter loin d'eux la pensée qu'ils l'avaient blessée. Le duc fut étonné de se trouver aussi innocent après s'être cru si coupable. Athénaïs admira la force d'âme de sa rivale, et, se sentant battue, elle qui croyait battre, se promit de terribles représailles.
Le mariage qu'elle avait projeté de célébrer à la . Varenne, en grande cérémonie, dans la superbe chapelle du château, dut décidément se faire à Paris. Elle comprenait bien que la bourgeoisie parisienne, conviée par son père, ne viendrait pas en province pour lui faire cortège, et elle soupçonnait que les grandes familles du pays, invitées par le duc, pourraient bien s'abstenir de se faire représenter. Elle craignit un échec, et ne s'y exposa pas. Elle promit de revenir pour le ipariago de saî
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ftiture cousine, de sa « bonne Glaire », comme elle affectait d'appeler mademoiselle de Beaulieu, et partit.
Ge départ fut un soulagement pour Glaire. Sa rivale s'étant éloignée, il lui sembla que Tair qu'elle respirait devenait plus pur. Son beau visage s'éclaira, et elle eut comme un mouvement de joie. Philippe avait secrètement mis les ouvriers à Pont- Avesnes et fait restaurer les appartement du château, un peu dégradés par le temps. Il profita de ce rayon de bonne humeur pour proposer à madame de Beaulieu de venir visiter la future résidence de sa fille. La partie fut acceptée, et le lendemain, dans un grand breack, tous les habitants de BeauUeu descendirent à Pont-Avesnes.
L'impression produite par l'entrée fut favorable. La grande cour plantée de vieux tilleuls, la pièce d'eau, le château entouré de ses douves pleines d'arbres fruitiers, plurent à Glaire. Le parc, avec ses allées profondes et noires, lui promit le recueillement et le silence. La solennelle tristesse des vastes appartements parut à la jeune fille, s'harmoniser avec sa propre mélancolie. Gette habitation sans vue,«entourée de grands arbres, eût semblé un tombeau à toute autre. Mademoiselle de Beaulieu la trouva à son gré.
La baroniio, parcourant toutes les pièces des ap« partements de réception, poussait des cris de surprise et de joie en admirant les richesses anciennes réunies par le père de Philippe. Les meubles Louis XIV au petit point la transportèrent, et elle resta en extase devant les hautes portières de Beauvais représentant les batailles d'Alexandre. L'amour des antiquités, si répandu aujourd'hui, a fait
. de toute personne qui se respecte une manière d'expert. La baronne avait beaucoup couru les ventes^
^ et c'étai merveille de lui entendre évaluer les crédences sculptées portant les gaudrons de Henri III, et les bonbonnières de vieux Saxe. Elle avait une façon tout à fait amusante de frapper un petit coup sec sur les plats en faïencepour constater s'ils étaient intacts. Et elle discourait, allait d'un salon à l'autre, avec une vivacité et un abandon de jeune per-. ruche, assourdissant sa tante qui ne comprenait pas un mot à ses locutions de bric à ,brac. Seule, Brigitte apprécia l'enthousiasme de la baronne pour le mobilier qu'elle avait soigné pondant si longtemps, et fit honneur à sa propreté des éloges de la jeune femme.
Suzanne et Octave n'étaient même pas entrée dans le château. Il avaient parcouru en causant les allées correctes du parterre à la française, puis
Suzanne avait soudaiaement prîg . en courant le èhemin de la, cuisine, et, rapportant un énorme, chanteau de pain, s'était mise avec le marquis à le jeter par morceaux aux carpes de la pièce d*eau. Depuis une demi-heure il étaient là, s* amusant des efforts faits par les gourmandes pour entraîner une large croûte qui surnageait. Quant au baron, le voisinage de Tusine ne lui avait pas laissé sa Kberté d'esprit, et, passant par une petite allée -qu'il connaissait bien, il s'était dirigé vers les ate- Kers.
Claire, pendant que la baronne inventoriait le mobilier de Pont-Avesnes et que Philippe faisait à madanàe de Beaulieu les honneurs de sa maison, était restée en arrière. Une porte-fenêtre, s'ouvrant sur un perron, donnait dans le parc. Elle Touvrit et seule descendit. Dans Téloignement, les marteaux de l'usine sonnaient gaîment sur les enchi» mes, les hauts fourneaux ronflaient, jetant vers le ciel leur fumée épaisse. Le parc était recueilli, profond et mystérieux. Ce bruit et ce silence formaient un contraste qui séduisit Claire. Elle s'engagea gous la voûte des arbres aux feuillages déjà rougis par les grands vents de l'automne. Et, marchant à pas lents sur la mousse des allées, elle se perdit dans une grave rêverie.
Ce parc sombre et désert lui parut être le cadre bien choisi dans lequel devait être renfermée sa vie. Les branches mortes qui craquaient sous son pied s'étaient détachées des arbres comme ses es^. pérances étaient tombées de son cœur. Elle allait éc6U*ter d'elle ses rêves comme elle dispersait les feuilles desséchées . Ainsi que ces grands bois sourds et désolés, tout en elle était inerte et froid. Elle suivit ainsi Tallée obscure, constatant avec une âpre joie la tristesse delà nature. Soudain, au détour du chemin, elle aperçut, par une large percée, la campagne ensoleillée étendant au loin ses plaines fécondes. Ce fut comme un tableau brusquement découvert. Claire ressentit une violente impression. Elle s'était, depuis un instant, si complètement identifiée avec ce qui l'entourait, que son esprit fut frappé. Ainsi la gaieté succédait en un instant à la tristesse. Après ce parc lugubre et noir, ces champs fertiles et pleins de vie. En serait-il ■ donc ainsi d'elle ? Et les sentiments qu'elle éprouvait pourraient-ils donc changer? La jeune fîUe se détourna avec colère du riant spectacle qui s'offrait à elle. Et, rentrant dans la solitude, dans la tristesse, dans l'ombre, elle repoussa les promesses que lui faisait l'avenir.
Lorsque, étonnés el un peu inquiets de sa longue
absence, la baronne^ Philippe et madame de Beaulieu se mirent en quête d*elle, ils la virent revenir à pas lents par Tallée silencieuse. Elle était calme et souriait. Seuls, ses yeux, encore humides des larmes secrètement versées, témoignaient des douloureux combats qui s'étaient livrés dans son cœur. Le baron, arraché à ses attachantes observations scientifiques, Suzanne et Octave, descendus de la barque sur laquelle ils avaient sillonné la pièce d'eau, la marquise remonta en voiture, emmenant Philippe et sa sœur dîner à Beaulieu.
Huit jours seulement séparaient Claire et Philippe du jour tant désiré par l'orgueil de l'une et par Tambur de l'autre. A mesure que la date fixée approchait, la jeune fille devenait plus nerveuse, plus agitée. Tous ceux qui la virent, pendant cette dernière semaine, purent croire qu'elle était heureuse de cette union, tant elle se montra pressée de la conclure. Elle paraissait craindre qu'un obslacle survînt au dernier instant.
Les paquets ne cessaient pas d'arriver au chemin de fer, et le service de la poste était sur les dents. Au château, les sonnettes avaient la danse de Saint-Guy, et les domestiques, habitués au calme et tranquille service de la province, devenaient enragés .
Puis, aumoment d'envoyer les invitations, made-
moiselle de Beauliea prit deux résolutions qui stupéfièrent tout son entourage. Elle déclara qu'elle voulait que la cérémonie nuptiale eût lieu à minuit, sans la moindre pompe, dan? la petite église de Pont-Avesnes, et que personne n'y fût présent, si ce n'est la famille. Les bras de la marquise se tendirent vers le ciel, la baronne se laissa tomber avec abattement dans un fauteuil et resta dix minutes sans parler. Octave demanda tout net* à sa sœur si elle devenait folle. Philippe ne fit pas connaître sa manière de voir.
Glaire, sans fournir de raisons, maintint ses volontés et supporta sans fléchir Fassaut de tous les siens. Se marier h minuit I C'était déjà passablement étrange, quoique cette mode régnât encore au Faubourg Saint-Germain. Une messe noire!. Sans doute. Glaire se considérant comme veuve du duc, c'était de deuil I A la rigueur, on pouvait passer sur le mariage à minuit, mais, par-dessus le marché, n'inviter personne? On aurait donc l'air de Bù cacher? Mademoiselle de Beaulieu paraîtrait donc rougir de son mari? Et puis cela pourrait porter malheur.
Gôtte dernière considération fut risquée pacla baronne, et n*eut pas plus de poids que les autres arguments.
Philippe, pressé de rompre le silence et de donner son avis, enleva Taffaire en déclarant que tout ce que mademoiselle de Beaulieu désirait lui paraissait excellent, et que, pour son compte, il ne voyait aucun inconvénient à ce que satisfaction lui fût accordée sur tous les points.
Le principal intéressé ne faisant pas d'objections, l'opposition tomba en un instant. La baronne, très vexée, — elle avait fait venir de Paris une miagni&que robe pour la circonstance, — dit en riant que ce serait un mariage comme on en voyait d.ans les drames, à la Porte-SaintrMartin, quand le condamné à mort reçoit du roi la faveur d'épouser, dans la prison, celle qu'il aime, avant de monter sur réchafaud.
La signature du contrat eut lieu la veille du grand jour. Bachelin, forcé de choisir entre ses deux clients, puisqu'il était à la fois le notaire de M. Derblay et de mademoiselle de Beaulieu, s'adjoignit un de ses confrères de Besançon et représenta la noble famille pour laquelle ses pères et lui ofQciaient depuis des siècles. Le vieux praticien escamota la lecture du contrat avec une extrême habileté. Et Claire, môme si elle eût écouté attentivement le grimoire ânonné par Bachelin, n'eût certes pas pu s'éclairer sur sa situation. La jeune
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fille resta donc dans la plus complète ignorance de sa ruine, et quand elle se vit présenter la plume par Bachelin, qui était certes plus tremblant et plus ému qu'elle, elle signa l'acte qui faisait tomber dans sa main^ sans qu'elle s'en doutât, la moitié de la fortune de M. Derblay.
Philippe, une fois le contrat dûmeiït; parafé, se sentit plus léger, mais il avoua depuis qu'il n'avait été vraiment tranquille que, lorsque à la question posée par le maire à mademoiselle de Beaulieu : Consentez-vous à prendre M. Philippe Derblay pour époux? — il avait entendu Claire, d'une voix ferme, répondre : oui.
n était bien près d'une heuro du matin lorsque SiSzanne, tout en blanc, ayant quitté la sacristie avant la fin des signature^, arriva comme un coup de vent dans l'appartement des nouveaux mariés. Devant la haute cheminée de grès sculpté du petit salon, la fidèle Brigitte à genoux, soufflait d*une main vigoureuse pour activer la combustion d'un grand feu, dont les lueurs éclairaient la plaque de fonte fleurdelisée du foyer. En entendant la porte se refermer, la brave fille s'était retournée, et sans se tever, le soufflet à la main, elle avait adressé un large sourire à mademoiselle Derblay.
— Quoi, mademoiselle Suzanne, vous voilà déjà revenue de Téglise? ditrelle. Le mariage est-il donc fini?
— Pinil Tout ce qu'il y a de plus fini, ma bonne, et j'ai laissé tout le monde avec notre cher curé, pour venir donner ici mon dernier coup d'œU Nous avons une nouvelle maltresse de maison, Brigitte. Il faut qu'elle se plaise chez elle.
— Ehl mon Dieu, comment ne s'y plairait-eDe points s'écria Brigitte, du moment qu'elle y sera avec notre Philippe? Et puis si l'oiseau est joli, la cage est assez belle!
Et la servante jeta un coup d'œil plein d'admiration sur le magnifique et sévère mobilier Henri III qui garnissait la haute pièce, caressant du regard les larges fauteuils aux dossiers scupltés, les crédences trapues à pieds tournés, et les tentures en vieux cuir de Cordoue, dont les ors brunis par le temps étincelaient discrètement dans l'ombre. Une porte entr'ouverte donnait dans la chambre à coucher, vaguement éclairée par une lampe, dont la lumière se reflétait dans les triples panneaux d'une superbe armoire à glace de style Louis XVI.
— Et par là, tout est-il en ordre? demanda Suzanne en désignant la chambre.
— Tout, j'en réponds, j'ai voulu faire la besogne moi-même. La noce tourne la tôte à nos domestiques, il n'y a rien à obtenir d'eux, les fai* uuaiits !
Wl
- Puis, s'approchant de la jeune fille, les yeux pleins de malice :
— Quand on pense, mademoiselle, que dans un an ou deux ce sera votre tour de tout mettre sens dessus dessous à la maison \
' Suzanne rougit, et, se détournant avec un peu d'embarras :
— Il n'en est pas question, ma bonne, heureusement I
— Heureusement? reprit la servante. Ahl tant mieux I Mais quel est donc ce gentil monsieur à qui vous- donniez' le bras au départ, et qui avait Pair si attentionné pour vous?...
— C'est M. Octave de Beaulieu, répondit la jeune fllle, en affectant de tourner autour du salon comme pour passer une suprême revue, le frère de mademoiselle Claire...
— Ehl ehl dit Brigitte avec un gros rire, voilà un garçon d'honneur qui a joliment Tair de respirer nos fleurs d'oranger!
' — Allons, ma bonne, tu ne sais pas ce que tu dis, fit Suzanne, rouge jusqu'à la racine des cheveux...
Le bruit de plusieurs voitures, roulant sur le sable de la cour, interrompit fort à propos le caquet do Brîgilto. Suzanne s'f5tnit précipitée à la fenêtre.
tt8 LfiS BATAILLES DE LA VIE
Dans r obscurité, des lanternes brillaient, éclairant la verdure sombre des^arbres.
— Voilà notre monde qui arrive, s'écria la jeune Ûlle. Et, ouvrant la porte, elle passa dans le grand salon au moment où la baronne, encapuchonnée et vêtue comme pour une expédition au Pôle-Nord, entrait, suivie d'Octave et du baron, en s'écriant :
— Ne vous dérangez pas! C'est nousl Dyadu feu ici, quel bonheur! Je suis un vrai glaçon l
Et tirant un fauteuil à elle, la jeune femme s'installa devant la cheminée, relevant sa robe et exposant à la flamme ses deux petits pieds chaussés de souliers en satin noir. Puis, poussant un soupir, elle repoussa son manteau de fourrure ' qui tomba à la taille, et dit : Âh I cela va mieuxl...
Les voitures, maintenant, se succédaient rapide* ment devant le perron, amenant les parents de mademoiselle de Beaulieu, les témoins de M. Derblay et quelques intimes qu'il n'avait pas été possible de laisser à l'écart. M. Moulinet, Athénaïs et le duc avaient assisté à la cérémonie. La fameuse berline de gala et les livrées de grande tenue des valets de pied avaient servi en cette circonstance. Malheureusement l'obscurité était profonde et la splendeur de cet éclatant équipage n'avait pas produit tout son effet. Moulinet aurait donné cent
francs pour qu'il fit au moins clair de lune : Tastre des nuits avait été incorruptible et ne s'était pas montré.
L'ancien juge au tribunal de commerce était, du reste, en plein désenchantement. Venu de Paris, croyant assister àunmariage dans le grand monde, \ était tombé au travers de la plus bourgeoise des cérémonies. Il espérait voir les plus nobles familles représentées à cette noce, et dans le salon, en ce moment, il apercevait... qui? Le notaire qui lui avait vendu la terre de la Varenne, les parents ei les témoins des mariés. C'était une dérision I
Cependant Moulinet avait eu un instant de véritable émotion et il avait trouvé que la cérémonie prenait des proportions grandioses. C'était, quand, on descendant de Beaulieu, pour se rendre à l'église, les voitures avaient dû traverser la foule compacte des ouvriers de M. Derblay, rangés en silence sur la place. Les braves gens n'avaient pas été invités à la messe, mais ils n'avaient cependant pas voulu laisser leur cher patron aller à l'église sans qu'ils fussent là pour tirer leurs chapeaux à sa jeune femme. Et, vêtus de leurs habits des diman« ches, ils s'étaient groupés devant le portail, attendantle cortège. Dans la nuit, cette masse de qTjinze cents ou deux mille individus, hommes, femmes et
enfants, recueillis, panant Das, parm^oft énorme. Et quand j sur le passage des voitures, tous les fronts se découvrirent, Moulinet éprouva une violente oppression. Il voulut sourire et saluer comme il avait si souvent vu les personnages officiels faire aux Jours de fête, mais brusquement saisi et troublé, il avait senti sa gorge se serrer et il s'était mis à rire sans savoir pourquoi.
Rappelé à lui par un regard irrité d'Athénaïs, il avait mis pied à terre avec une grande dignité, prenant des airs de tête superbes, et redressant les plis de son pantalon gris-perle un peu froissé. L'église lui parut étroite et sale. Il s'assit avec une grimace sur les stalles de bois qui garnissent le chœur et jeta sur ce qui l'entourait des regards dominateurs, n n'y avait pas vingt cierges allumés ^ l'autel, et le bon curé avait mis les mômes ornements sacerdotaux qui lui avaient servi huit jours auparavant pour marier la fi}le du menuisier. Mou^ linet avait un vieux fond voltairien d'ancien abonné du Siècle. D s'était senti en humeur de railler, et se penchant vers le duc, il avait voulu entamer une conversation. Celui-ci, levant les yeux, l'avait regardé d'une si étrange façon, que le père d'Athénaïs n'avait pas cru devoir insister. IL avait reporté son attention sur la cérémonie qui se poursuivait»
simple, comme pour un pauvre. L'orgue, seul^ touché par une main savante, avait accompagné df Bes chants les paroles du prêtre. Et sous ces voû« tes froides et nues, les sons graves de Tinstrumenl avaient résonné avec une mélancolie profonde.
Le duc, "pâle et le sourcil froncé, semblait grave« ment absorbé. Ce chant lui ût mal. Par un retour subit de sa mémoire, il se retrouva dans la soml)re église de Saint-Germain-des-Prés, assistant àren** terrement de son père. C'étaient les mômes sons plaintifs de Torgue, la môme obscurité piquée de points éclatants par la flamme des cierges. La même odeur de cires allumées et d*encens évaporé, qui porte au cœur et étouffe. Il avait alors à ses côtés sa tante qui pleurait en le regardant, et Glaire et Octave, ,vêtus de noir comme lui, qui lui serraient tendrement les mains. Et maintenant, il était seul. Ges êtres chers qui Tavaicnt entouré, consolé, qui avaient été si bons, il s'était séparé d'eux et pour jamais. Les liens qui l'attachaient à eux il les avait rompus, et volontairement. Gette Claire qu'il avait adorée était la femme d'un autre; - et lui, il allait être le mari d'une étrangère dont il avait servi, il s'en rendait bien compte, les haineux projets. Une immense tristesse s'empara de lui et il déplora amèrement sa faiblesse. U avait rendu
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le mal pour le- bien à ceux qui l'avaient recueilli, aimé, quand il était resté orphelin. Il avait ainsi payé sa dette. Mais ne s'étaitril pas puni lui-même? Et, en abandonnant Claire, n'avaiWl pas renoncé à son bonheur?
Il fut alors amené à comparer la conduite de Philippe à la sienne, et il ne put s'empêcher de reconnaître qu'autant il avait été ingrat et égoïste, autant le maître de forges s'était montré dévoué et généreux. Et il avait'pu, lui, épouser la femme qu'il aimait quoiqu'elle fût sans fortune. Il travaillait. Le duc regretta amèrement son inutilité. Il n'était dans le monde qu'une valeur négative. Comme un zéro, pour qu'il eût une signification, il était nécessaire qu'on mît un chiffre devant lui. Pour qu'il trouvât à tirer parti de lui-môme, il avait fallu qu'un riche bourgeois s'entichât de son grand nom. Mais par lui-môme que pouvait-il? Rien. Il était un homme de luxe. On se l'offrait comme on achète un joli cheval de piarade.
Ces réflexions, qu'il n'avait jamais faites, luiins» pirèrent une horreur profonde pour Moulinet. H se vit son esclave. Furieux, il résolut de se révolter contre son pouvoir et de le dominer. En même temps, Athénaïs lui apparut ce qu'elle était en réalité; une petite bourgeoise sans largeur dans les idées,
LÉ MAITRE Dfi FORCES 253
sans grandeur dans le caractère, bassement envieuse et méchante. U la regarda agenouillée sur son prie-dieu, guindée dans sa superbe robe trop luxueusement ornée pour une jeune fille, bayant distraitement avec un air assommé. Puis ses yeux se dirigèrent vers Claire qui, inclinée sous ses voiles blancs, semblait abîmée dans une prière obstinées Et, au mouvement de ses épaules, le duc devina qu'elle pleurait.
Auprès d'elle, debout, immobile et le visage sévère, Philippe dressait sa haute taille. Etait-co donc là rhomme qu'elle aimait et qu'elle avait préféré au duc? Bligny, en un instant, découvrit le sens des actions de mademoiselle de Beaulieu. La si^ tuation qui depuis quinze jours était obscure pour lui devint lumineuse. La véritable position du maître de forges lui apparut. Et voyant Claire si belle dans sa douleur , une pensée traversa son esprit qui amena un fugitif sourire sur ses lèvres. Le Bligny sincère et tendre qu'il avait été pendant deux semaines disparut pour toujours, et il redevint le blasé sceptique et froid que la corruption russe avait fait.
Ce M. Derblay, le principal artisan de Thumîliation qui lui avait été infligée, il se promit do tirer de lui une très douce vengeance. Ce batteur de fer, en
possession déQnitive d^ime adorable femme telle que Claire, était-ce possible à supporter? C'était bien ce qu*il ferait voir avant qu'il fût longtemps. Elle pleurait, se dit-il : elle déteste cet homme et elle m'aime encore.
Toute son assurance lui était revenue. Jusqu'à ce moment, il avait eu l'air penaud et gêné. Se sentant sur un bon terrain, il reprit son attitude fiôre et dégagée de grand seigneur sûr de sa supériorité. La baronne s'étant tournée de son côté, à la fin de la messe, il lui lança un coup si chargé d'ironie qu'elle fronça le sourcil, a^ec cette hostilité instinctive des chiens de garde qui devinentles gens mal intentionné»
Quand, lamesse terminée, onpassadans l'étroite et pauvre sacristie, et que la mariée, relevant son voile, s'offrit aux regards de ses amis et de ses parents, le duc chercha vainement sur le visage de Claire la trace des larmes qu'il lui avait vu verser en silence. Le fende son orgueil les avait Bêchées, et, calme, souriante, elle parlait avec une liberté d'esprit complète. Le duc fut mécontent; il eût voulu ^ la voir abattue. Il pensa que la fière jeune femme se défendait contre lui, et qu'il y aurait lutte. Il se ''"^'Pfomit donc de combattro, et il ne désespéra pas de triompher.
Remonté dans la superbe berline avec son futur beau-père et Athénaïs, il lui fallut supporter le flot des observations que Moulinet avait dû contenir pendant la cérémonie. C'était quelque chose de gai que ce mariage à minuit dans une église sépulcrale où le froid vous tombait sur les épaules comme un manteau de plomb. Il ne comprenait pas du tout les mariages de cette façon-là, Tancien juge au tribunal de commerce. Dans trois semaines il mènerait sa fille à l'autel, et là enverrait ce que c'était pour lui qu'une noce. La messe aurait lieu à la Madeleine. U avait commandé tout ce qu'il y avait de plus cher. Tout le chœur illuminé, des fleurs, des arbres verts, et enfin des chœurs et des solos...
— Soli, interrompit le duc, que cet étalage de splendeur commençait à agacer.
— Solos, soli... reprit Moulinet, qui n'attachait pas grande importance à l'exactitude de la termi naison. Enfin, des chants, exécutés pardes artistes de rOpéra,M. Paure, tout cequ'ily avaitde mieux... D en aurait pour quinze mille francs I Mais qu'est-ce que ça pouvait lui faire? MouUnet ne mariait pasr tous les jours sa fille, et il faudrait qu'on en parlât pendant longtemps...
— Monsieur, si peu qu'on en parle, on en parlera
toujours trop, interrompit le duc d'un ton tranchant comme une lame de couteau...
— Mais, mon gendre... voulut répondre Moulinet vexé...
— Mais, MonsTeur, Interrompît encore une fois le duc, je ne suis, d'abord, pas encore votre gendre, et ensuite vous m'obligerez fort en ne vous servant jamais vis-à-vis de moi de cette appellation qui est tout ce qu'il y a de plus commun, de plus boutiquier. Enfin je vous ferai remarquerquenous voici arrivés chez M. Derblay, et je vous prierai en grâce, dans notre intérêt à tous, de parler le moins possible...
- Et descendant lentement de la voiture qui venait de s'arrêter, le jeune homme offrit gracieusement la main à mademoiselle Moulinet, pour l'aider h mettre pied à terre, pendant que l'ancien juge de commerce, complètement interloqué, se demandait avec inquiétude si le duc le prenait pour une bête. Dansle grand salon dePont-Avesnes, la marquise écoutait, assise au fond d'un large fauteuil, Bach elin qui lui parlait à voix basse. Madame de Beaulieu avait le matin même prié le vieux notaire de demander à Philippe l'autorisation d'apprendre Il Claire sa véritable situation de fortune. Le mariage étant conclu, la marquise avait pensé <îu'il
serait juste de faire connaître à la jeune femme et sa ruine et le tendre désintéressement de son mari. Le maître de forges recevrait ainsi la juste récompense de sa délicatesse.
Philippe, avide d'épargner tout souci et toute amertume à Claire, s'y était refusé. 11 ne voulait pas que la jeune femme, en mettant le pied dans sa maison, pût croire qu'elle y entrait ien quelque sorte amoindrie. Assombrir cet esprit délicat et sensible? Et pourquoi?Pour s'assurer à lui une jouissance d'àinour-propre?Pour s'attirer de la part de Glaire un remercîmentcenfusetpeut-ôtre humilié ?Illui sembla indigne de lui d'user de pareils moyens pour gagner l'afTection de mademoiselle de Beaulieu. Il voulait plus que sa reconnaissance. Il aspirait à son amour.
-^ Mon cher Bachelin, je ferai ce que M. Derblay désire, avait répondu la marquise. Mais je ne sais pas si, à sa place, je montrerais tant de raflînement. En toutes circonstances, il m'étonne, je vous Tavoue. Il a une largeur de vues, une élévation de caractère surprenantes. C'est vraiment un homme extraordinaire.
— C'est ce que j'ai eu l'honneur de vous dire, madame la marquise, quand je vous ai parlé d( 4ui, souvenez-vous-en, répondit Bachelin. C'est un véritable gentilhomme.
— Oui^ oui, nous avons eu la main heureuse, ajouta la marquise, et c'est à vous que nous devons cet heureux résultat. Espérons que ma fille saura comme nous apprécier son mari... Elle est bien pâle, Bachelinl...
Le vieux notaire se retourna. Claire, blanche comme une morte, sous sa coiffure de fleurs d'oranger, lui apparut telle que Juliette se relevant de saoouche de marbre à la voix adorée de Roméo. Le duc venait de s'approcher d'elle, et, se courbant avec un mélancolique sourire :
— Nous allons nous éloigner, Claire, disâit-il, et avant, j'ai tenu à vous parler. J'ai le cœur profondément triste et troublé. D'un mot, vous pourriez me rendre la tranquillité. Soyez bonne, dites-moi que vous me pardonnez..,
Claire releva le front avec orgueil et, jetant au duo un regard triomphant, elle répondit d'une voix qui ne tremblait pas :
— J'ai tout oublié. J'aime mon mari. Adieu, duc. Bligny tressaillit, et, rendant bravade pour bravade:
—Je souhaite qu'en parlant ainsi vous soyez sincère, fit-il.
Puis, avec un ton presque menaçant, il ajouta:
— Au revoir, Claire.
Et, s'inclinant de nouveau, il s'éloigna.
— Eh bien, duc, vousparlez? ditle baron en arrôtant le jeujae homme au passage.
— Oui, répondit le duc froidement. Je n'ai pluft rien à faire ici. C'est le tour du mari.
— Ehlehidit le baron, vous paraissez n'être pas sans quelque amertume. En voyant Glaire mariée, avouez que Vous avez des regrets I
D'un coup d'œil railleur, le duc montra Claire qui se soutenait à peine :
— Des regrets? fit-il. Est-ce moi qui en ai?
— Mon cher, voilà une réponse assez prétentieuse et passablement ridicule, reprit M. de Préfont. Mais, puisque vous vous croyez un tel vainqueur, faites-moi un plaisir... Regardez M. Derblay, et dites-moi s'il a l'encolure d'un mari à qui on prend sa femme?...
Le duc dévisagea Philippe qui, dans un coin du salon, dressait sa haute taille. Son visage, bruni par le grand air, respirait l'énergie. La colère d'un tel homme devait être terrible.
— Peuh I fit le duc d'un ton léger, depuis Vulcain, les forgerons n'ont pas de chance.
— Eh bien! répondit avec gravité le baron, croyez-moi, gare au marteau I
Bligny haussa les épaules avec insouciance, et,
rejoignant M. Moulinet dans une embrasure de porte : /
— Nous nous en irons quand vous voudrez, lui dit-U.
— Ce n'est pas moi qui vous retiendrai, murmura l'ancien juge au tribunal de commerce. Quelle réception I mon cher duc... On n*a pas seulement offert un verre d' eau I Chez nous autres bourgeois, on appelle ça une noce sèche. Vous verrez comment, moi, je ferai les choses... Je donnerai deux dîners et unbal quiferont sensation... Et quand nos invités sortiront de chez moi, je vous réponds qu'ils n'auront pas l'estomac dans les talons 1
Moulinet aurait pu continuer à énumérer lès splendeurs qu'il projetait: le duc ne Técoutait pas. Il regardait Athénaïs qui faisait ses adieux à la mariée. Lajeune fille s'était approchée de Claire et, lui prenant les mains, elle se livrait à de bruyantes démonstrations de tendresse.
— Nous serons tout près l'une de l'autre pendant l'été, disait-elle. La Varenne n'est qu'à une lieue. Mais, pendant l'hiver, comme tu vas ma manquer !..• Ah I sans toi, Paris me semblera vide ! Est-ce que M. Derblay t'enfermera à Pont- Avesnes, sans pitié, sans rémission? Je sais bien qu'ici tu n'auras rien à désirer : tu es aimée, tu aimes. . , Promets-moi que
tu penseras à moi dans tes joîes ei (tans tes tris« tesses, si tu en avais. Tu sais que j'en prendrai toujours ma part.
Ces perfides et cruelles paroles trouvèrent Claire impassible.
— Sois sûre, répondit-elle, que j'apprécie ton amitié h sa juste valeur. Mais, tu sais, le bonheur ne cherche pas de confidents. Je serai heureuse sans le dire.
Athénaïs, la rage dans le cœur, désespérant de dompter son intrépide ennemie, voulut au moins ne lui épargner aucune vexation.
— Embrasse-moi, veux-tu? dit-elle.
— Bien volontiers, répondit sans hésiter Claire. Et ses lèvres douces et brûlantes se posèrent sur le front d'Athénaïs.
Mais la jeune femme était au bout de ses forces Et, prenant vivement le bras de la baronne qui se trouvait près d'elle, elle l'entraîna hors du salon en. disant:
— Sortons, j'étouffe 1...
La marquise inquiète avait suivi sa fille. En un instant le visage de Claire se décomposa. Ses yeux s'enfoncèrent dans leurs orbites. Sa bouche se. tira, et elle parut près de défaillir. Mais l'énergie de son âme dompta encore une fois la faiblesse de son
corps, et, regardant avec tendresse sa mère penchée anxieusement sur elle :
-^ Ce n'est rien, dit-elle, un peu de fatigue et. d'émotion... Mais je me sens déjà mieux...
Et, en effet, le rouge de la fièvre montait à ses joues, et ses yeux brillaient. La marquise, que sa fille avait tenue avec soin dans l'ignorance des tourments qui l'avaient agitée, eut, en ce moment, xe vague soupçon que Claire l'avait trompée. L'union qui la satisfaisait si complètement allait-elle donner à sa fille le bonheur qu'elle méritait? Était-ce avec un esprit calme et un cœur confiant que mademoiselle de Béaulieu s'était engagée? L'excellente femme, en une seconde, réfléchit plus qu'elle ne l'avait fait en quinze jours, et elle se posa une foule de questions^ auxquelles elle ne put répondre. Ha* bituée à subir la volonté des autres, ayant pris autrefois son parti des infidélités de son mari, s'étant pliée au tendre despotisme de sa fille, subissant tout, elle ne s'était jamais préoccupée de la responsabilité. Elle était de ces créatures sans caractère qui s'accommodent de toutes les situations et ne Comprennent pas qu'on essaye de modifier sa destinée. Elle avait laissé Glaire faire ce qui lui avait plu. Mais, à cette heure grave, elle se demanda, pour la première fois, si elle avait agi avec pru-
dence. Très troubfée, elle chercha une approbation dans les yeux de sa fille. Et, la prenant dans ses bras:
-^ Tu es heureuse, mon enfant, n'est-ce pas? lui dit-elle... Vois-tu! mon rôle de mère est terminé... Td vas être maîtresse de ta vie... Dis-moi que j'ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour que tu sois heureuse]
Glaire vit dans les yeux de sa mère l'angoisse qui l'avait saisie. Elle fît un dernier effort pour la tromper, et, l'embrassant tendrement :
— Oui, mèrechérie, tu m'as faite heureuse. N'aie aucun soèci et aucune inquiétude.
Et comme la marquise, à ces paroles, s'était mi^e à fondre en larmes :
— Ne m'attendris pas, ajouta la jeune femme d'une voix étouffée... On pourrait croire... Elle ne compléta pas sa pensée... et, serrant nerveusement sa mère une dernière fois dans ses bras :
— Va, dit-elle, il faut nous séparer... va... A domain. . .
Madame de Beaulieu, rassurée par ce calme apparent, retrouva sa sécurité un instant troublée, et rentra dans le salon sans la moindre préoccupation.
Au mômemoiDP*^^ ^"^^nna revenait dans l'appar-
264 Lès BilTAILL^ DB LA VIE
tementde madame Derblay avec Brigitte. La jeune fille, peu confiante dans la dextérité de la fidèle Jurassienne, avait voulu raccompagner pour suppléer aux défaillances de son service, La douce enfant allait, légère comme un oiseau, tournant dans Vaçy partement, se préoccupant des moindres détails, veillant à tout. Claire Tavait regardée en silence, mécontente, soupçonneuse, et pensant avec irrita^ tion qu'elle aurait, dans la sœur de son mari, une surveillante de tous les instants, dontles yeux, éclairés par Taffection, ne perdraient pas une de ses pâleurs, pas un dé ses abattements. Elle vit dans Suzanne un espion naturel, et, emportée par l'exagération de ses sentiments, elle se prit à la haïr.
Cependant la jeune fille avait enlevé le voile et la couronne de Claire et, délicatement, les tournait dans ses doigts, faisant bouffer les plis du tulle, redressant les fleurs, visiblement tourmentée par un secret désir, mais hésitant à le faire connaître.
Enfin, s'avançant vers madame Derblay : ^ — Ma sœur, dit-elle en rougissant, on croit, dans notre province, que la fleur détachée de la couronne d'une mariée que Ton aime porte bonheur. Je vous aime bien tendrement : voulez-vous me permettre de prendre une de ces fleurs?
Cilaire regarda froidement la Jeune fille, et, d'un brusque mouvement, arrachant la guirlande qui ornait sa robe, elle la jeta à ses pieds en s'écriant :
— Si ces fleurs portent bonheur, elles me sont inutiles I Tenez, les voilà, prenez-les toutes I
' Suzanne recula étonnée, le bouquet tomba à ses pieds et, tournant vers Glaire ses yeux pleins de larmes :
— Vous paraissez n'y pas tenir, à ces fleurs, dit-elle doucement. Et pourtant c'est mon frère qui vous les a données...
Glaire fut troublée par la plainte de cette enfant. EUe^fit un rapide retour sur elle-même. Mais l'emportement de sa nature prit aussitôt le dessus, et sa main, qu'elle avait tendue h Suzanne, retomba froide et fermée à son côté.
— Laissez-la, ma chère petite, disait en môme temps la baronne à mademoiselle Derblay. Elle a besoin d'un peu de calme... Né vous faites pas de chagrin, et reprenez votre petit bouquet. Il vous servira de modèle un de ces jours.. .
Et montrant à Suzanne une figure souriante, elle la reconduisit, rassurée et confiante, jusqu'à la porte du salon. Puis, revenant à Glaire, qui était restée assise, les yeux fixes, sans parole, plongée dans ses douloureuses pensées :
— Eh bien 1 ma chère, à quoi penses-tu donc ? dit la baronne. Tu viens de faire de la peine à cette pauvre petite, et bien gratuitement I Comment ne parviens-tu pas à gouverner tes nerfs? Franchement, écoute, ajouta-t-elle, en essayant de plaisanter, on te conduirait au supplice, sur Tair de la marche funèbre du cinquième acte de la Juive, que tu n'aurais pas Tair plus bouleversé.
Claire jeta à son amie un regard si chargé de reproches que celle-ci redevint grave en un instant.
— Voyons, parle-moi, dit-elle, qu*ya-t-il? Claire se leva, marchant devant elle comme au
hasard, puis, revenant à la baronne dont elle prit les mains avec angoisse :
— Mais tu ne vois donc pas combien je souffre! Tune comprends donc pas que je deviens folle? Dans un instant, vous tous qui m'aimez, vous serez partis. Et je resterai seule dans cette grande maison inconnue. A quoi me retenir, vers qui me tourner? Tout ce qui m'attachait au passé se brise, tout ce qui pouvait m'attirer vers l'avenir a disparu !
— Tu te désoles, dit labaronne, comme si tu étais une véritable abandonnée. N'auras-tu pas totyours les alTections anciennes ? Et n'en vas-tu pas avoir de nouvelles, sincères et dévouées? Ton mari est là, il t'adore, aie confiance.
La baronne s'arrêta.
A ces mots « ton mari «jelle avait vu Claire frémir.
— Ohl si tu savais ce qui se passe en moi I murmura la jeune femme. Ce mariage que j'ai voulu, malgré tout, avec l'emportement d'un orgueil révolté, maintenant qu'il est accompli, il me fait horreur. Cet homme qui est mon mari, je voudrais le fuir. Tiens I né me quitte pas, reste là, il n'osera pas venir tant que tu seras auprès de moi... Oh! cet homme 1 Cet homme qui m'inspire la première crainte de ma vie, comme je le haisl
— Mon Dieu I mais tu m'épouvantes, s'écria la baronne vraiment effrayée. Ta mère n'est peut-être pas encore partie : veux-tu que je l'appelle ? .
— Non I répondit vivement Claire. C'est d'elle surtout que je veux me cacher. Tu as vu comme je me suis contenue devant elle. D faut qu'elle ignore mes craintes, qu'elle ne se doute pas de mon désespoir. Bonne mère 1 c'est par amour pour moi, par faiblesse, qu'elle m'a encouragée, aidée à conclure ce mariage... Si elle pouvait penser!... Oh! non l c'est assez de moi pour souffrir I^ Tout ce qui a été fait, c'est moi qui l'ai voulu, moi seule dois en supporter la peine... Mes défaillances sont sans excuses, elles sont indignes de moi. Sois tranquillel elles ne se renouvelleront pas...
wr
Et, montrant à la baronne qui robscrvaît,mc[uîète de Tâpreté de sa voix, de la violence de ses paro- . les, un visage impénétrable :
— Va rejoindre ton mari, ajouta la jeune femme, sans arrière-pensée, sans inquiétude. Embrassemoi, et que tout ce qui vient de m'échapper soit oublié par toi quand tu auras passé le seuil de celle chambre. Me le promets-tu?
— Je te le promets, dit la baronne. A demain; Et étouffant un soupir, jetant un dernier regard
sur son amie, madame de Préfont sortit en murmurant : « Pauvre Qaire 1 »
Dans la grande chambre Claire resta seule. Ses yeux errèrent vaguement autour d'elje. Cette pièce était sévère et recueillie. Les lampes éclairaient doucement les vieilles tapisseries dont les murs étaient recouverts. C'était Fadmirable sérié des amours de Renaud et d'Armide. Sous une tente de pourpre et d'or, le chevalier, couché aux pieds de l'enchanteresse, souriait en levant d'un bras alangui une large coupe ciselée. Plus loin^ les deux chevaliers libérateurs traversaient la forôt enchantée, écartant à l'aide du bouclier magique les monstres qui tentaient de leur barrer le passage. Et enfin, dans la bataille livrée par les Chrétiens aux troupes du Soudan sous les murs de Jérusalem, Ârmide, debout sur son char traîné par des licornes blan-
ches, lançait avec rage contre Renaud, couvert du sang des infidèles, les redoutables traits de son carquois. Un merveilleux bahut de la Renaissance, en ébène incrusté de marbres polychromeâ, se dressait dans un panneau, faisant face à un très beau litàcolonne, en poirier sculpté, dont le ciet était entouré d'un lambrequin en velours de Gênes, fond maïs à larges bouquets de fleurs. Un admirable coffre à tiroirs de style Louis XIII, en bois noir, orné de cuivres, remplaçait la banale et ridicule commode. Une superbe glace, encadrée dans une bordure de bronze très finement découpée en forme de feuillages, réfléchissait les clartés mourantes du feu qui brûlait dans une haute cheminée en grès, dans le rétable de laquelle était enchâssée une remarquable toile de l'Ecole espagnole, représentant una infante blonde, guindée dans la roideur de son costume, le menton appuyé sur une fraise de dentelles, et respirant une rose avec un mélancolique sourire. De grandes appliques en cuivre attachées aux murs, et un lustre flamand, tombant du plafond à caissons, complétaient ce simple et riche mobilier.
Claire resta indifférente à ce qui l'entourait. Elle songeait. Tant qu'elle avait été entraînée par l'ardeup de son désir, elle s'était fait illusion sur la -situation
LE MAITRff DE FORGES 271
dans laquelle elle allait se trouver. Elle n'avait pas voulu penser à ce qui arriverait après la conclusion du mariage. Elle s'était hâtée de le conclure fiévreusement, avide de consommer l'acte qui, aux yeux du monde, devait la relever de l'injure que le duc de Bligny lui avait faite. Et voilà que, brusquement, elle se trouvait en face de la réalité brutale. Les chamelles nécessités du ma^ riage lui apparaissaient tout à coup, révélées par cette chambre quî devait lui être commune avec son mari, par ce grand lit qu'elle allait partager avec cet homme, presque un inconnu pour elle.
Sa pudeur se révolta à cette pensée. Elle eut horreur de PhDippe et d'elle-même. Elle se trouva, elle, insensée d'avoir rêvé cette union. Elle le trouva, lui, indigne de s'y être prêté. Ses idées coQfuses tournèrent désespérément dans son cerveau. Elle alla à la fenêtre et l'ouvrit. La fraîcheur de la nuit lui rendit un peu de calme. La lune s'était dégagée des nuages etéclairaitles grands arbres du parc. Son disque se reflétait danslapièce d'eau. Tout était silencieux et recueilli. Glaire se demanda s'il ne vaudrait pas mieux disparaître à jamais dans cette tranquillité pure et profonde, que de lutter contre les embarras honteux et répugnants de la vie. Elle eut un instant la pensée de descendre au
es
bord de ces eaux immobiles et» brillantes, et d^ns la virginité immaculée de son unique amour, de se confier à elles, comme la pâle flancéa d'Hamlet.
Mais le souci de l'opinion du monde, cette préoccupation du qu'en dira-t-on, qui avait eu une si funeste* influence sur toutes ses résolutions, la détourna de cet acte désespéré. Elle sourit amèrement Il la pensée qu'Atbénaïs pourrait dire qu'elle s'était tuée par amour pour le duc. Elle eut le dégoût du bruit que cette fin romanesque ferait dans son entourage. Enfin, elle ne voulut pas désoler les siens et leur imposer l'horreur presque dégradante de ce suicide. Elle adressa un dernier regard ami aux eaux dormantes et lumineuses, et, refermant sa fenêtre, vint s'asseoir près de la cheminée.
C'en était fait, elle le comprenait bien^ elle ne s'appartenait plus. Il lui fallait vivre, et vivre liée à un homme qui allait venir armé de ses droits, et pouvant dire : «je veux 1 » à elle jusque-là toujours libre, toujours obéie. Elle éprouva à la fois de la crainte et de la colère. Son orgueil protesta contre cette sujétion qui lui était imposée. Elle ne voulut pas s'y soumettre et chercha les moyens par lesquels elle pourrait obtenir de son mari qu'il lui rendit sa liberté.
LE MÂltRÉ DE ^ORGE!^ 273
Elle en était arrivée à rêver une sorte d'état ma- Irimonial dans lequel chaque époux resterait maître de sa destinée. Que Philippe fût fidèle, elle s'en souciait peu, pourvuqu'ilfûtrespectueux et soumis. Qu'il fît ce que bon lui semblerait, à la condition dQ la laisser maîtresse d'elle-même. Serait-il donc si difficile d'obtenir du maître de forges, un ambitieux sans doute, qu'il eût quelques complaisances pour une femme qui allait apporter dans sa maison une fortune considérable et le faire bénéficier de sérieuses inQuences de famille. Il l'aimait cependant, elle l'avait bien compris. Mais elle ne voulut pas tenir compte de ce sentiment. Avec son despotisme de femme habituée à tout plier à son caprice, elle écarta cel amour qui la gênait, et résolut, si Philippe se montrait exigeant, de lui tenir tête. Elle était énergique et fîère, capable de discuter et de lutter. Elle ne douta pas un instant qu'elle ne pût vaincre même de sérieuses résistances, et ne pensa pas une seule fois, dans son égoïsme implacable, aux blessures qu'elle allait faire au cœur de cet homme qui l'adorait.
Un bruit de pas, retentissant dans la pièce voisine, la fit soudain tressaillir. Tout son sang lui ûionta au visage. Incapable de rester en place, elle se leva et, s'accoudant frissonnante à la haute ta-
blette de la cheminée, elle murmura : C'est lui!
Philippe, ayant fait les honneu'rs de la maison à «es parents et à ses amis, et les ayant vus s'éloigner les uns après les autres, était resté seul. Il s'était dirigé presque machinalement vers sa chambre de garçon. Celle qu'il devait habiter avec sa femme é(ait Tîmcienne chambre de son père et de sa mère. Il pensa avec un trouble délicieux que, tout près, -, séparée seulement par quelques portes, plus émue encore que lui, dans sa blanche toilette, celle qu'il aimait attendait sa venue. Il avait souvent pensé à l'heure adorable qui mettrait dans ses bras cette jeune fille si belle, et il avait/rissonné de volupté. Il s'étonna de trouver ses sens engourdis. Aucun désir ne l'entraînait. Il était grave, préoccupé et très attendri. Son amour pour Claire s'était doublé d'une sorte de tendresse protectrice. Il se jugeait appelé à guérir ce cœur faible. Et il se sentit repris de cette affection qu'il avait eue pour sa sœur quand elle était enfant. En lui-môme, il remercia la providence qui lui avait accordé la possession du trésor si ardemment convoité. Et il se promit d'être digne de la faveur qui lui était faite, en assurant le bonheur de Claire.
Il se surprit ainsi dans sa chambre, assis dans un fauteuil, rêvant et très absorbé, une demi-heure
Lfi MAITRE DB FORGES 275
après le départ de ses derniers invités. Il sourit et \ se trouva un peu sot. Puis, se levant vivement, il , passa dans son cabinet de toilette. La grande glace I de son armoire lui renvoya son image et, se voyant ' vêtuiie son costume de marié, il pensa qu'il serait I souverainement ridicule à lui de.se présenter de-
^ vant sa femme avec cet habit noir et cette cravate
blanche. Il mit un costume du matin bleu foncé. Et, le cœur palpitant, ressaisi par* une émotion inexprimable, il se dirigea vers la chambre de Claire. Ayant traversé le petit salon, il frappa du bout du doigt contre le bois delà porte, sans recevoir da réponse. Pensant avoir sufQsamment annoncé sa . présence, il entra.*
h Claire, encore vêtue de sa robe de mariée, était [ debout, muette, grave, le coude appuyé à la haute \ cheminée. Elle ne tourna pas les yeux vers lui, elle baissa seulement un peu la tête, et Philippe vit la torsade épaisse de ses cheveux blonds étinceler sur sa nuque blanche.
Il s'avança lentement, et, parlant avec effort : — Voulez-vous me permettre de m' approcher de vous ? dit- il.
De la main, Claire fit un geste d'assentiment. Profitant de Tautorisation, Philippe se glissa jusqu'à la chaise longue et s'assit, courbé, presque
dux pieds de la jeune ffemme. 1! la regarda attentivemenl. Son visage crispé et dur Tétonna. Il lui eonnaissait cette expression farouche et menaçante : 31a lui avait vue quand elle se trouvait en présence du duc. n fut inquiet de voir Claire ainsi ramassée sur elle-même^ comme prête à la lutte. H ne pouvait deviner les projets de la jeune fenmie, mais, instinctivement, il pressentit une résistance. II voulut pénétrer enfin dans ce cœur si obstinément fermé, avoir le mot de l'énigme, et, autant il était ému un instant auparavant, autantil devint calme.
Ce changement dans l'esprit de Philippe était inquiétant pour Qaire. EUe eût pu avoir facilement raison d'un mari troublé et hésitant. Le mettant sur ses gardes, elle lui rendait toute sa clairvoyance pour deviner, toute son énergie pour combattre.
— Pour la première fois, nous voici seuls, dit Philippe à voix basse, et j'ai pour vous bien des choses dans le cœur. Jusqu'ici, je n'ai pas osé parler... J'aurais mal exprimé mes sentiments... Toute ma, vie s'est passée dans le travail... Aussi je vpus supplie d'être indulgente... Ce que je ressens^ croyez-le bien, vaut mieux que ce que je dis... Bien souvent vous m'avez vu venir à vous, balbutier quelques paroles, puis garder le silence. J'avais peur de vous paraître trop hardi ou trop timide...
Et cette crainte me paralysait. Alors je me bornais à vous écouter, et votre voix était douce à mon oreifle comme un chant. Je me perdais dans votre contemplation, oubliant tout pour vous suivre des yeux quand vous marchiez sur la terrasse, dans un rayon de soleil. Vous êtes entrée ainsi profondément en moi : je vous ai adorée. Vous êtes devenue ma pensée unique, mon espérance, ma vie... Aussi; jugez de mon ivresse, maintenant que je vous vois là, près de moi, tout à moil
Et, saisissant la main de Glaire entre les siennes, Philippe la posa passionnément sur son front enflammé. La jeune femme fit un mouvement et retira sa main.
— Par grâce, monsieur... murmura-trelle avec assitude.
Philippe releva vivement la tête, et regardant Claire, plein d'étonnement :
— Qu'avez- vous? dit-il... Suis-je assez maJheu^ reux pour que mes paroles vous déplaisent?
' — Ne me les dites pas en ce moment, répondit Glaire avec douceur... Je vous en prie... Vous le voyez : mon trouble est profond...
Philippe fut ému par Taccent douloureux de la jeune femme, et hochant tristement la tête :
— Mais oui, vous êtes pâle, tremblante,,. Est-ce* donc moi qui en suis cause?
Claire détourna les yeux pour cacher deux larmes qui coulaient sur ses joues, et, d'une voix tremblante, répondit :
— Oui.
— Rassurez-vous, je vous en supplie, reprit Philippe. Ne sentez-vous pas que mon seul désir est de ne point vous déplaire? Que faut-il que je fasse? Exigez. Tout me sera facile. Je vous aime tant!
La jeune femme tressaillit de joie. Une lueur d'espoir brilla dans Tobscurité où elle*se débattait. L*ardeur passionnée de son mari lui fît comprendre ïuel pouvoir sans bornes elle exerçait sur lui. Et, sans pitié, elle résolut d'en abuser. Elle se fit coquette, et, pour la première fois, regardant le maître âe forges avec un fin sourire :
— Si vous m'aimez, dit-elle, alors...
Elle n'acheva pas. Mais elle fit un geste d'autorité que Philippe comprit bien.
— Désirez-vous que je vous laisse ? dit-il avec soumission, est-ce là l'épreuve qu'il vous plaît de m'imposer? Je m'y résignerai, si c'est votre volonté.
Claire respira avec délices. Elle se sentit maîtresse absolue de cet homme qui lui avait causé
une si grande fl^ayeur. En un instant l'expression de son visage changea; elle montra à Philippe un front rayonnant.
— Eh bien, ouï, ditrelle, je vous en saurai gré. Les émotions de cette journée m* ont fait mal. J'ai besoin de calme. Il faut que je me recueille. Et demain, plus tard, plus en possession de ma pensée, plus sûre de moi-même, je vous expliquerai...
Philippe resta un moment silencieux. Dans les paroles de Glaire quelques mots lui avaient paru sonner faux. Cet atermoiement embarrassé lui sembla suspect. Il y avait là un mystère qu*il résolut de mettre à jour.
— Que me direz-vous demain, ou plus tard, que j® ne puisse entendre aujourd'hui? reprit-il. Ma vie et la vôtre ne sontrcUes pas désormais inséparables? Notre chemin est tout tracé. A vous d'être confiante et sincère. Â moi d'être dévoué et patient... J'y suis prêt, je vous l'assure. Etes-vou9 dans les mêmes dispositions?
Le langage de Philippe était net et ferme. Il avait regardé sa femme bien en face. Celle-ci craignit de s'être avancée trop vite. Elle voulut aller en arrière.
— Laissez-moi vous dire que la confiance ne se gagne pas en un moment, reprit-elle. Voilà deux
heures seulement que je suis mariée. Ma vie^ hélasy date de plus loin. Cette vie, on me la faisait heureuse. J*avais le droit de penser tout haut, j*étais libre de me taire. Je n'ai jamais été forcée de mentir. Mes peines, et j'en ai eu, vous le savez, on les devinait. On comprenait que le souvenir ne pouvait s'en effacer instantanément. J'ai été très gâtée... On ne m'a jamais demandé de sourire quand j'avais le cœur triste... S'il faut que je me résigne à dissimuler auprès de vous, de grâce laissez-moi le temps de m'habituer à cette contrainte.
Claire, avec une extrême habileté, avait déplacé la question pour se dispenser de répondre. Elle se posa en victime. Philippe, en insistant, eût paru cruel. Il le sentit.
— Je vous en prie, n'ajoutez pas un mot, s'écriat-a, allant au-devant du sacrifice. Vous me faites injure... Vous n'aurez jamais, sachez-le, d'ami plus tendre et plus dévoué que moi. En vous épousant, j'ai pris ma part de vos peines, et je prétends vous les faire oublier. Fiez-vous à moi, je suis responsable de votre bonheur. Si le passé vous a déçue, espérez tout de l'avenir. Loin de moi la pensée de vous imposer mon amour I Ce que je vous demande, c'est de me laisser essayer, à force de soins et de tendresses, de vous conquérir sur
LB MâJTRE DB forges 281
VOUS- môme. VoiUi toute mon^ ambition. Et puisque vous avez besoin de repos^ de solitude, restez chez vous, libre et rassurée comme vous Tétiez hier. Je me retire; c'est bien là, n'est-ce pas? ce que vous souhaitez? Qu'il soit fait selon votre désir.
Lajeune femme, en entendant ces paroles, fut à la fois irritée et inquiète. Le maître de forges se montrait si fler et si grand, que toutes les combinaisons préparées d'avance par elle pour conquérir sa liberté menaçaient de manquer misérablement. Philippe venant au-devant de ses désirs avec une bonté inattendue, allaitrelle donc pouvoir demeurer séparée de lui? DTadorait et il prétendait essayer de se faire aimer d'elle.' Comment, sans injustice et sans cruauté, repousser éternellement un homme si loyal et si généreux? La douceur et la tendresse de son mari lui rendraient, le lendemain, la résistance impossible sans brutalité. Elle comprit le danger qu'elle courait, et résolut d'y échapper en brisant résolument tous les liens qui l'unissaient à PÎdlippe.
Celui-cî, voyant Claire rester silencieuse et immobile, s'avança vers elle. Il pencha la tête, et sa bouche vint effleurer le front blanc de lajeune femme :
— A demain, dll-il.
Mais en respirant le parfUm da cette blonde
chevelure, en sentant sur ?es lèvres cette chair frémissante, Philippe fut étourdi par une soudaine ivresse. Il cessa d^ôtre maître de lui. OuUiant ses promesses, il ne pensa plus aux susceptibilités du cœur troublé qui palpitait si près du sien. II vit une femme adorable qu'il désirait follement et qui lui appartenait. Dans un transport irrésistible, il la saisit dans ses bras, et, les yeux ardents :
— Si vous saviez, murmura-t-il, comme je vous aimel
Claire, surprise d'abord, devintlivide. EUecourba sa taille et, appuyant ses mains sur les épaules de son mari, elle s'efforça de fuir un contact qui lui était odieux :
— Laissez-moi I cria-t-elle avec colère.
Les bras de Philippe se desserrèrent. Il recula. Et, regardant la jeune femme qui était devant lui tremblante, le visage décomposé parTangoisse...
— Comment! dit-il d'une voix troublée, vous ne me donnez môme pas le droit d'effleurer votre front de mes lèvres? Vous me repoussez avec violence^ presque avec horreur! Que se passe-t-il en vous î Ce n'est pas là seulement Teifroi de la pudeur?... C'est de la répulsion î... Vous me haïssez donc? Et pourquoi ? Que vous ai-je fait? Tenez ! vos paroles de tout h l'heure me reviennent à l'esprit, et main*
il MAITRB BË FORGES 2$3
ten^t je crains de les mieux comprendre. Après cette déception dont vous avez souffert, il est resté plus que de l'amertume dans votre cœur. Il y a du regret, peut-être...
— Monsieur ! protesta sourdement Claire. Mais Philippe s'était animé. Un commencement
de colère avait fait monter le sang à ses joues, ^ei marchant avec agitation :
— Madame, les protestations vagues, entre nous, sont maintenant inutiles. L'heure des explications nettes et franches est venue. Vous me donnez, par votre attitude, des soupçons qu'il faut que vous éclaircissiez. Une femme ne repousse pas son mari sans motifs. Pour me traiter comme vous le faites, il faut...
Philippe s'arrêta. Sa voix s'était étranglée dans sa gorge, il était devenu très pâle, et ses mains étaient agitées d'un tressaillement nerveux. Il respira avec force et, se tournant vers sa femme de façon à ne pas perdre un mouvement de son visage :
— Cet homme, dit-il, qui vous a si lâchement abandonnée, est-ce que vous l'aimeriez encore?
Claire comprit que l'occasion de cette rupture tant désirée par elle se présentait certaine, irrémédiable. Elle hésita cependant à la saisir. Philippe, nvec sa colère puissante et lucide, lui faisait peur.
Elle resta devant lui, les sourcils froncés, incertaine, le cœur bondissant, comprenant bien que sa destinée tenait à un fil.
Son silence acheva d'irriter Philippe qui, perdant toute mesure, lui saisit le bras avec force, et, la regardant avec des yeux enflammés :
— Vous m'avez entendu ? Répondez-moi I II le faut I Je le veux I
La main de Philippe sur le bras de Claire produisit TefTet d'un doigt posé sur la détente d'une arme à feu. Le coup partit. La hautaine jeune femme, froissée et entraînée par cette violence, regarda fixement son mari :
— Eh bien 1 Si cela était? dil^elle avec audace. A peine ces mots étaient-ils prononcés qu'elle les
regretta. Le maître de forges s'était dressé formi-' dable. En un instant sa taille grandit, son visage prit une expression terrible, et, levant le poing, conmie un de ses lourds marteaux à battre le fer :
— Malheureuse I cria-t-il.
Gl€di*e ne reculapoint d'un pas. Elle baissale front et laissa tomber ses mains avec abandon comme une martyre prête à recevoir la mort. Philippe la vit, poussa un soupir, fit quelques pas au hasard, saisit avec rage son poing droit dans sa main gauche, comme s'il eût voulu le briser pour le punir de
s'être dressé menaçant sur le front de cette femme adorée, puis, reprenant son calme :
— Voyons, ditril à Claire, mesurez bien vos paroles... Ce que vous m'avez répondu ne doit pas être vrai?... C'est impossible ! Je rêve, ou bien vous avez voulu m' éprouver. C'est cela, n'est-ce pas? Ohl ne craignez pas de me Pavouer, je vous pardonne d'avance, quoique vous m'ayez fait bien mal... n ne faut pas abuser d'un cœur comme le mien, vous le saurez un jour... C'est un jeu cruel, je vous assure...
Il s'efforça de sourire, mais ses lèvres restèrent crispées. Claire demeurait sombre et insensible, comme butée, avec la force d'inertie d'un bloc de pierre.
— Mais parlez donc I reprit Philippe suppliant. Dites-moi quelque chose I Vous vous taisez ?.,. C'est donc vrai ?
ËUe ne dit pas une parole^ s' abandonnant à la destinée qu'elle s'était préparée} ayant vaguement conscience qu'elle commettait un crime, mais, dans son implacable orgueil, décidée à aller jusqu'au bout. Philippe, frappé de stupeur, s'était dirigé vers la fenêtre, et, appuyant son front brûlant à la vitre, il cherchait à reprendre un peu de sang-froid. H comprenait que l'explication horrible qu'il avait
entamée avec sa femme ne faisait que oommen* cer. D voulut savoir jusqu'où Claire était décidée à pousser son audacieuse révolte.
Il revint vers elle,
— Ainsi, c'est le cœur plein d'un autre que vous avez consenti à m' épouser? dit-il. Après l'indignité de sa conduite, après l'aflront qu'il vous a laissé subir, vous l'aimez encore I Et vous osez me le dire I Vous m'aviez donné votre parole d'être femme loyale et fidèle. Voilà comment vous avez tenu vos engagements I Et c'est sans rougir que vous avez placé votre main dans la mienne I A quel degré de dépravation morale ôtes-vous tombée?
— Monsieur, je ne me défends pas, dit Claire, est-ce généreux à vous de me faire soufCrir?
• — Vous souffrez I s'écria Philippe. Et moi, je ne souffre donc pas? Moi qui vous aime de toutes les forces de mon âme. Moi qui étais prêt à tout pour Vous plaire et qui ne vous demandais, en échange, qu'un peu d'indulgence et d'affection. Pour satisfaire votre orgueil blessé, pour qu'on ne soupçon- ^ nât pas votre dépit, vous m'avez sacrifié, spéculant sur ma confiance, riant peut-être <ie mon aveuglement. Savez-vous que c'est atroce ce que vous , avez fait là?
— Eh I Vous n'avez donc pas vu que depuis
pr
LÉ MAlTRfi DE FORGES 287
quinze jours je suis folle? s'écria Claire, cessant de se contenir. Mais vous ne comprenez donc pas que je me débats dans un cercle dont je ne puis sortir? J'ai été entraînée à ce que j'ai fait par une fatalité irrésistible. Je dois vous paraître une créature misérable. Vous ne me jugerez jamais aussi sévèrement que je me juge. J'ai mérité votre colère ît votre mépris. Tenez I prenez tout de moi, excepté* moi-même,.. Ma fortune est à vous, je vous l'abandonne. Qu'elle soit la rançon de ma liberté 1
— Votre fortune? Vous m' offrez?... Amoil.., s'écria Philippe.
D fut sur le point de parler et, dans son indignation, de lui apprendre cette ruine qu'il avait mis tant de soins et de délicatesse à lui cacher. Quelle vengeance à tirer de la hautaine Claire I Et comme elle était sûre, rapide et cruelle I II repoussa bien loin cette pensée. Il la trouva indigne de lui. Et, tout à fait calmé par la satisfaction qu'il éprouva en se trouvant si supérieur moralement à la jeum femme» il put la regarder sans colère.
— En vérité, dit-il froidement, est-ce que voui me prenez pour un homme qui se vend ? En vou« épousant, dans votre pensée, j'aurais donc fail • une spéculation? Vous vous trompez, madame! vous croyez avoir encore affaire au duc de Bligny.
Le coup atteignit directement Claire, et, bondis^ sant, comme si^ en outrageant le duc, on Teût outragée elle-même :
— Monsieur! cria-t-elle, en foudroysait Philippe d'un regard.
Mais aussitôt, comme honteuse, elle garda le silence.
. — Eh bien I Pourquoi vous arrêter ? reprit le maître de forges avec amertume. Défendez-le donc! C'est le moins que vous puissiez faire pour lui... Vous êtes parfaitement en mesure de F apprécier. Votre conduite ressemble tout à fait à la sienne I... Calcul et duplicité, telle est votre règle, n^est-ce pas? Ohl je vois clair maintenant. Vous avez voulu prendre pour époux un homme qui fût en votre dépendance, et vous l'avez choisi bien épris et bien confiant. Une union avec moi était une mésalliance, mais ma docilité devait compenser la bassesse de mon origine. Si, par hasard, je songeais à me révolter et à faire valoir mes droits, on avait de quoi me fermer la bouche... Un sac d*écus I Et, en effet, que pouvais-je dire ? Mari d'une femme si noble et si riche l Moi, un être vulgaire et cupide I Voilà ce que vous avez combiné 1 Et quand venez-vous me l'avouer? Honnêtement sans doute, une heure avant la cérémonie? Assez à temps pour que je
LE MâITBB de forges 289
puisse refuser le marché? No;a pas I Vous ne me laissez comprendre que quand je ne puis plus me r^'eter en arrière, quand tout est fini, signé, irrévocable, quand je suis bien sûrement votre dupe, etque vous n'avez plus & craindre que je vous échappe 1 Et moi, aveugle qui n*ai pas vu le piège î Niais, qui n'ai rien soupçonné de cette piquante intrigue I Moi qui suis venu tout à l'heure, palpitant, tremblant, faire ici ma déclaration d'amour I Kétais-jepas plus qu'insensé, plus que grotesque? N'étais-je pas cynique et ignoble? Car enfin, j'ai votre fortune, n'estril pas vrai? je suis payé I Je n'ai pas le droit de réclamer I
Et Philippe, éclatant d'un rire effroyable, s'abattit sur le canapé et cacha son visage dans ses mains crispées. Glaire avait écouté, sans protester, cette terrible apostrophe. Elle fut plus blessée par les reproches de son mari qu'elle ne fut touchée p&^' sa douleur. Elle s'était mise hors du droit. Et la vé^ rite l'irritait sans l'éclairer. Elle n'entendit pas le cri de souffrance de Philippe, elle ne retint que l'ironie de ses paroles.
— Monsieur I dit-elle avec hauteur, brisons là, épargnez-moi d'inutiles railleries...
Philippe écarta vivement ses mains, et montrant à la jeune femme un visage inondé do larmes :
290 LES BATAILLES Zm LA VIE
— Je ne raille pas, madame, dit-il, je pleure, sur mes espérances trompées, sur mon bonheur perdu. Mais c'est assez de faiblesse. Vous vouliez m*acheter votre iiberté, tout à Theure. Je vous la donne pour rien. Croyez que je ne la troublerai jamais. Entre nous, tout lien est rompu et rien ne doit plus nous être commun. Toutefois, une séparation publique causerait un scandale que je ne mérite pas de subir et que je vous prie de m'épargner. Nous vivrons T.un près de l'autre, Tun sans Tautre. Mais comme je ne veux point d'équivoque de vous à moi, écoutez bien ce que je vais vous dire. Vous apprendrez un jour la vérité. Vous saurez que vous venez d*étre encore plus injuste que cruelle. Et peut-être aurez-vous alors la pensée de revenir sur ce que vous avez fait. Je vous déclare dès à présent que ce sera inutile. Je vous verrais maintenant vous traîner à mes pieds en implorant votre pardon que je n'aurais pas pour vous une parole de pitié. J'aurais pu être indulgent pour votre colère. Il me sera impossible d'oublier votre sécheresse de cœur et votre égoîsme. Adieu,, madame : nous vivrons comme vous l'avez voulu. Voici votre appartement. Voicile mien. A compter d'aiyourd'hui vous n'existez plus pour moi.
Glaire, sans prononcer une parçle, inclina la tôte
en signe d'assentiment. Philippe, le cœur serré, jeta un dernier regard sur la jeune femme, espérant un retour, une défaillance qui la lui rendît au moment où il allait la perdre pour toujours. Il la
■ vit insensible et glacée. Ses yeux n'eurent pas un regard, ses lèvres pas une parole.
Il traversa la chambre, ouvrit la porte avec lenteur et la referma comme à regret, . s'arrêtant encore pour écouter si un cri, un sanglot ou ufi soupir ne lui donnerait pas, à lui, meurtri, humilié, un prétexte pour revenir le premier et offrir de
• pardonner pendant qu'il en était temps encore. D n'entendit rien.
Alors, se tournant vers cette porte derrière laquelle restait seule l'implacable jeune femme : — Créature orgueilleuse qui ne veux pas plier,
^ dit-il, je te briserai.
Et reprenant le chemin qu'il avait parcouru une heure avant, le cœur si plein d'espoir, il rentra ' dans sa chambre de gargon.
La flamme des lampes avait baissé. Le feu s*étai éteint. La grande chambre demeura dans une demiobscurité. Glaire, clouée à la même place, debout devant la haute cheminée, chercha à rassemblée ses idées. Elle était sortie triomphante de la lutte. Elle se sentait cependant brisée comme si elle avait été vaincue. Une torpeur pesante l'accablait. Sa tête lui paraissait si lourde qu'elle dut la soutenir avec sa main. Elle eut dans les oreilles des tintements qui l'assourdirent. Et, devant ses yeux troublés, tout sembla tourner avec une affreuse rapidité Son cœur lui monta aux lèvres, une sueur glacé< perla à ses tempes. Et elle resta égarée, inerte souffrant horriblement, se sentant défaillir etn'tiyari ni la force de bouger, ni la volonté d'appeler.
LE MÀiTKË DB FORGES 293
EUe se laissa tomber sur sa chaise longue, mais elle dut se relever aussitôt. Des douleurs violentes tiraient les jnuscles de ses jambes, et elle ne put sp tenir immobile. Il fallut qu'elle marchât de long en large dans la chambre, malgré la lourdeur de sa tête, qui lui sembledt enflée et vide. Au-dessus du sourcil gauche, elle éprouvait une souffrance aiguô, comme si on lui avait enfoncé un clou dans le front. Une fièvre horrible faisait battre ses artères. Et courbée en deux, gémissant tant elle * avait de mal, elle marchait dans la chambre, ressassant -dans son cerveau troublé les mômes idées obsédantes et insupportables. Eveillée, elle était en proie à une sorte de cauchemar. Et elle allait, marmottant maintenant des paroles confuses, entrecoupées par un claquement de dents terrible.
Elle souffrit ainsi pendant deux heures, sombre, entêtée, ne voulant pas appeler, s'imaginant que si elle ouvrait seulement sa porte, son mari croirait qu'elle demandait grâce, et reviendrait. Confiante cependant dans sa loyauté, elle n'avait même pas tourné la clef dans la serrure, ni poussé le verrou Triste conquête à faire, hélas I et qui eût épouvanté Philippe,- car elle avait tant changé en si peu de temps, sous rinfiuence de la fièvre qui la dévorait,
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que le seul sentimoni qu'elle eût pu inspirer eftt été la pitié.
Les premières lueurs de Taube la trouvèrent marchant toujours dans sa chambre, pour tromper par lemouvementles douleurs grandissantes de ses jambes. Elle se traînait, très pâle, les yeux éteints, les deux côtés du front maintenant pris et martelés. Elle n'en pouvait plus. Elle regarda un instant le ciel qui devenait rose. Elle voulut ouvrir la. fenêtre, espérant que Fair pur du matin la rafraîchirait et la calmerait. Sa main défaillante ne put tourner la crémone, et, poussant un cri, elle tomba évanouie sur le tapis.
Vers neuf heures, Brigitte, en approchant de la porte à pas de loup pour écouter si sa maîtresse dormait encore, entendit un gémissement. La fidèle servante eut peur, et, sans hésiter, elle entra., Glaire, étendue à la même place où elle était tombée, gisait sans mouvement. Elle parlait tout haut d'une voix inintelligible. Son visage était rouge et ses pieds glacés. Brigitte, en un tour de main, sans se demander comment madame Derblay se trouvait ainsi par terre, et toute vêtue, Tenleva comme une plume, la déshabilla, la coucha ainsi qu'un enfant et, la voyant calmée par l'exquise sensation de bien-être que lui avait procurée la
fraîcheur des draps, elle courut chercher Philippe.
^ Celui-ci s'habillait dans sa chambre. D'un coup d'œil la Jurassienne vit le lit défait, lut la tristesse sur le visage de son maître, et, prenant près de
oreiller Un mouchoif humide de larmes, elle hocha tristement la tête.
\ — Ah 1 monsieur Philippe, dit-elle, quel malheur 1 Voilà que vous avez pleuré. Et elle...
Le maître de forges devint livide. Il trembla. L'idée lui vint que Claire s'était livrée à quelque acte de désespoir et qu'elle était morte.
— Eh bien? interrogea-t-il avec un geste d'effrayante angoisse...
Brigitte comprit sa pensée.
— Non, dit-elle, mais... si malade I
Philippe n'entendit pas un mot de plus. Sans prendre le temps de mettre sa redingote, courant comme un fou, il s'était dirigé vers la chambre de Claire. Sur le tapis, la robe blanche, les jupons froissés, les petits souliers à talons cambrés et le corset de satin blanc parfumé étaient jetés en dé- Bordre.
Pourpre, les yeux brillants sous leurs paupièrei demi levées. Glaire était étendue dans le grand lit à colonnes. Graves, tenant leurs lances, les guer** riers de la tapisserie semblaifl*^ veiller sur elle.
Philippe put s'approcher : elle ne le reconnut {>a8. Elle souriait doucement, et ses lèvres décolorées laissaient voir ses dents blanches. Il lui prit la main, ot la trouva brûlante. Un engourdissement profond succédait à T agitation incessante de la nuit. Philippe fut épouvanté; il écrivit promptement un mot pdur le meilleur médecin de Besançon qu'il envoya chercher en voiture. En môme temps, îl ' faisait prévenir à Beaulieu.
Il s'installa au chevet de Glaire, plongé dans de désolantes pensées. Allait-elle donc mourir, et tout était-il fini? Elle restait immobile, les yeux ouverte maintenant et louches. Une contraction douloureuse semblait forcer ses regards à se croiser. Elle fronçait les sourcils et, de temps en temps, portait la main à sa nuque en gémissant. Elle souffrait horriblement: c'était visible. Et le délire s'emparait d'elle plus complètement de minute en minute.
Toutes les pensées de rancune du mari tombèrent devant ce triste spectacle. Superstitieux pour la première fois de sa vie, Philippe pensa que, si Glaire surmontait son mal, ce serait un signe qu'ils devaient, lui et elle, finir par être heureux. Dès lors, il n'eut plus qu'une idée : la sauver. Il l'adorait encore follement, malgré ce qu'elle lui avait fait souffrir, à cause de cela peut-être. Philippe passa,
assis au pied de ce lit, deux des heures les plus cruelles de sa vie, qui avait cependant déjà connu beaucoup d'épreuves. L'arrivée de madame de Beaulieu et d*Octave fut pour lui un immense sou- . lagement. U se sentit déchargé d'une partie de sa responsabilité. La marquise, stupéfaite et épouvantée, fut heureusement silencieuse. Elle ne poussa pas de cris violents, ne versa pas de torrents de , larmes et n'invoqua pas le ciel. Elle interrogea dis- , crëtement son gendre, prescrivit quelques soins élémentaires, et pâle, grave, resta auprès de sa Me qui ne se doutait pas de sa présence. Octave, bouillant d'impatience et d'inquiétude, avait pris un cheval et était parti à fond de train au-devant du médecin.
Vers midi, celui-ci arriva. C'était un homme jeune encore, ancien interne des hôpitaux, très au courant des progrès dQ la thérapeutique et parfais tement en situation de formuler un diagnostic se rieux. D n'eut d'ailleurs pas besoin de clairvoyant pour deviner la maladie. Elle s'annonçait d'elle môme par le délire, par les douleurs à la nuque € -; dans le front, par la contracture bi-latérale. D interrogea le pouls et constata cent vingt pulsations. Le thermomètre, placé sous Taisselle, accusa quarante degrés. La fièvre était d'une extrême inten-
298 LfiS BATAILLES DE LA VIE
site. Le médecin hocha la tête et murmura ces mots:
— Très sérieux 1
Et comme la mère, le frère et le mari rinterrogeaient anxieusement du regard, il ajouta:
— Méningite... -
Et se penchant vers la blanche poitrine de Glaire, dans laquelle une respiration haletante sifflait dou- ^ loureusement, il écouta longuement et soigneuse-
ment. Puis, se relevant :
— Quelques troubles au cœur, conséquences d'un état nerveux fort grave.... Il faudrait envoyer immédiatement chercher douze sangsues et de la glace.
' Suzanne, qui écoutait du seuil de la chambre, fit
ïin signe à Brigitte, et la servante partit en courant,
' L'aimable enfant depuis deux heures attendait
^ dans le salon, tremblante, agitée, soupçonnant un.
événement inexplicable, et n'osant pas entrer. EUe
se glissa auprès du lit, ne parlant pas pour qu'on
n'eût pas l'idée de Téloigner, retenant son soufBLe et
regardant avec terreur le visage rouge et les lèvres
pâles de Claire. Il lui sembla qu'on étouffait dans
cette grande chambre. Et, sans rien demander»
guidée par cet instinct qui fait de toutes les femmes
; d'adorables garde-malades, elle alla sur la pointe
.« tj
du pied ouvrir la fenêtre. Le médecin la regarda. du coin de Foeil, sourit et dit: Bien. Philippe, qui n'avait même pas aperçu sa sœur, tant il était absorbé, se tourna vers elle avec des yeux attendris, et, ne pouvant se retenir, il lui tendit les bras en fondant en larmes. Les nerfs du pauvre garçon étaient trop tendus depuis vingt-quatre heures, Suzanne mêla ses larmes à celles de son frère. Et sç peu* chant sur son épaule :
-^ Va, ne crains rien, murmura-t-elle, entre nous deux, il ne peut rien lui arriver. Nous la sauverons!
Mais si Glaire pouvait être sauvée, ce ne devait pas être par Suzanne. PhiMppe demanda à sa sœur, comme un grand sacrifice^ de consentir à ' retourner à son couvent. Le maître de forges se défiait du délire de la jeune femme. Elle parlait avec une affreuse animation , et sans cesse le [ lom du duc de Bligny revenait sur ses lèvres. Elle rappelait avec rage, l'accablant de repro- Jthes, et montrant à découvert la cruelle plaie que l'abandon de son fiancé lui avait faite au cœur, 'hilippe aussi lui apparaissait dans ses hallucinaions, mais toujours sous une forme menaçante, venait armé pour la frapper après avoir tué le duc, e lui voyait du sang aux »*^insj et elle le sup
pliait de l'envoyer rejoindre celui qu'elle aimait» i Si Philippe, muet et immobile, dut écouter ces I jparoles de démence, au moins il voulut que Suzanne les ignor&t. Il eut assez de conSance dans l'avenir ^^ pour épargner à sa sœur la connaissance de son ; malheur. Il jugea que ce présent douloureux s'ef- ,j facerait. un jour, comme un mauvais rêve. Il ne de- 1 vait donc pas s'élever l'ombre d'un pénible souve^ nir entre Suzanne et Claire.
Suzanne pleurant amèrement, mais obéissant i comme toujours aux ordres de son frère, partit j pour Besançon, sous la conduite de la fidèle Bri- ^ gitte. Et Philippe resta seul dans sa maison^ en possession complète de la malade adorée. La marquise, dès le premier instant, en voyant avec] quelle décision, quelle sagacité et quelle attention I de tous les instants son gendre combattait la mala- i die, le laissa libre d'agir, et se borna à l'assister de sa présence. Elle passait toutes ses journées dans la chambre de sa fille. Le soir venu, Philippe s'installait dans un fauteuil auprès du lit, et, dans ! la demi-clarté d'une lampe placée à l'écart, il veil-~ lait.
Le délire n'avait pas cessé. Vainement, le mari' avait vu, en pâlissant, ic sang de Claire couler goutte ft goutte, le long de son cou charmant, traçant un
Lfi MAITUE DE FORGES ' 301
sillon rouge&lre sur sa peau blanche. La folie, qui s'était emparée de ce pauvre cerveau affaibli, avait continué à le troubler. Les jours elles nuits se passaient, la fièvre continuait, étendant ses ravages. Le visage de la jeune femme s'était amaigri, ses dents faisaient saillie sous ses joues creuses. Les membres, sans cesse en mouvement, frottaient douloureusement contre les plis dû drap. Et un murmure de paroles indistinctes, tant la faiblesse était devenue grande, se faisait entendre dans Tombre des rideaux.
Une seule pensée lucide persistait dans le cerveau de Glaire. Elle avait la conscience que, pendant qu'elle était étendue là, Athénaïs se mariait. Par une sorte de double vue, le jour môme où sa rivale gravit triomphalement les marches de la Madeleine, couvertes de fleurs par la magnificence de M. Moulinet, à rheure exacte où la foule entrait dans Téglise sur les pas des maries. Glaire eut comme un réveil. Une lueur de raison passa dans ses yeux, elle se souleva et, d'une voix très nette, elle dit :
— G'est en ce moment qu'ils se marient, et moi je vais mouric.
La marquise, qui s'était approchée, essaya de lui. parler, de la tromper; elle ne voulut rien entendre. Son délire l'avait reprise. Elle entra dans un accès
terrible, criant, se tordant les bras, les lèvres brûlées par la fièvre, et la sueurcoulantdans ses beaux oheveux emmêlés. Philippe épouvanté envoya chercher le médecin qui ne devait venir que le soir. Qelui-ci constata une élévation nouvelle de la tem«» pérature du corps. Les artères, comme des con» duits oh la vapeur est surchauffée, étaient près d'ô-
dater. Encore un degré et c'était la fin.
Cette journée-là fut horrible. Philippe attendit dans une angoisse mortelle Fissue de la crise. H sentait que sa vie se décidait pendant ces heures interminables. Dans satôte brisée parla fatigue et le chagrin, sans cesse cette pensée tournait, impérieuse conune un arrêt: « Si elle vit, nous finirons par être heureux. » Il y voyait, et il aurait^donné volontiers de sa vie h lui pour prolonger celle de la mourante.
Le soir était enfin venu, et le calme passager que la nuit apportait habituellement à Glaire ne s'était pas produit. Les sourcils froncés, la mâchoire serrée, appelant toujours le duc avec des accents déchirants,lapauvre femme était étendue dans sonlit en désordre. Philippe s' était levé et se penchait vers elle, croyant qu'elle ne le voyait pas. Les yeux de la malade s'ouvrirent. et« Dleins d'horreur, se fixé* rent sur lui^
Eaie fit un effort pour lever le bras et, d'une voix ■ sourde:
— Vous Tavez tué, dit-elle ; qu'attendez-voùs donc pour me tuer moi-même?
Philippe, le cœur déchiré en se voyant si cruelle^ ment méconnu, épuisé par tant d'efforts, devint, en un instant, faible comme un enfant. U appuya son
I front au bois sculpté du grand lit et se laissa allerè
: pleurer amèrement. Lentement ses larmes tombé- • rent goutte à goutte sur le front brûlant de Claire. Ce
> fiitcomme une rosée bienfaisante. U sembla que ces larmes, venues du cœur de Philippe, fussent un philtre souverain. Les traits de la jeune femme se
. détendirent. Elle soupira doucement, se souleva avec peine sur le côté pour écouter. Philippe sanglotait dans Tombre, sans contrainte, auprès de cet être sans pensée. Une main se posa sur la sienne, ,et, en môme temps, la voixfaible delà malade murmura :
— Qui donc pleure auprès de moi? Est-ce toi, mère?
Le m^re de forges releva la tête, et vit les yeux . de Claire dirigés de son côté. Il s'approcha. La jeune femme le-reconnut. Une ombre douloureuse passa 6ur son front, comme si elle se souvenait. Une larme brilla dans ses yeux agrandis, et tendant
la tbain vers Thomme qu'elle avait tant fait souf* frir :
— Oh I c'est vous? dît-elle... Toujours vous, généreux et dévoué... Ohl pardon 1 Philippe, pardon!
Le maître de forges tomba à genoux et baisa passionnément ces yeux qui, pour la première fois, ravalent regardé sans colère. La jeune femme sourit bistement,puis une contraction douloureuse rendit à son visage sa terrible dureté, et le délire s'emparant d'elle, de nouveau elle se mit à balbutier des mots sans suite.
Depuis trois semaines elle était entre la vie et la mort. Cette crise fut la dernière. A partir de cette nuit, la maladie entra dans une phase nouvelle. L'astation violente fit place à un engourdissement invincible.
— Période comateuse, dit le médecin avec tranquillité. Nous avons fait jusqu'ici tout ce que nous avons pu pour endormir madame Derblay : maintenant nous allons faire tout ce que nous paurrons pour la réveiller.
Philippe comprit bien que Claire, sauf rechute ou complication nouvelle, était sauvée. Mais avec Tespérance qu'elle vivrait, le grave souci de régler son existence lui vint. Tant que la jeune femme avait été en danger, il n'avait pensé qu'à la dis-
puter à là mort. Maintenant il allait falloir la dis* puter àla vie.
Glaire, retrouvant sa raison, allait, bien probablement, retrouver ses répugnances. DansFabattement de la maladie, elle avait pu s'attendrir, avoir un instant de faiblesse, et demander pardon. Rentrée en possession d'elle-même, se montrerait -elle en*^ coreiiumble et soumise ?
Philippe avait appris à connaître le caractère altiet de sa femme. Il redouta quelque retour de son intraitable orgueil. Il trembla à la pensée qu'elle pût croire qu'il était décidé à profiter de sa convalescence pour rompre le pacte qu'ils avaient fait dans cette affreuse nuit de noces. S'il paraissait manquer de dignité en revenant sur les engagements pris par luinnème, et de son propre mouvement, il pouvait déchoir aux yeux de Glaire, et pour toujours. La rigueur lui parut donc nécessaire. Et avec la force de caractère qu'il possédait, il était certain qu'il ne 9*en départirait point. Il s'était juré à ^ui-mème de briser l'orgueil de sa femme. Il se prépara à tenir son serment.
On était en janvier : l'hiver avait été rude. Le travail de l'usine, suspendu en partie pendant la période aigu6 de la maladie de Glaire, avait repris son activité. Le bruit des marteaux sonnant sur les en-
306 LBS BATAILLES DE LA VIB
jluines ^gaya la jeune femme. Sa longue convalescence fut très douce. Elle se reprit à vivre avec détices. Elle éprouva une joie profonde à fixer ses yeux sur tout ce qui l'entourait. La grande chambre sévère et un peu sombre, avec ses panneaux en vieilles tapisseries et ses meubles anciens', lui plut beaucoup. Tout y était calme, harmonieux et reposé. Devant son lit, sur la tenture, une nymphe, aux cheveux dénoués, laissait couler d'une urne qu'elle portait sur Tépaule une eau qui se répandait dans la plaine, et formait un fleuve. Il lui sembla que cette belle figure formait une allégorie, et que de son urne complaisamment penchée elle lui versait la vie.
Par les larges fenêtres, elle voyait les arbres do parc, encore couverts de neige,, étinceler au soleil. Les oiseaux venaient battre de l'aile contre la vitre, eomme pour demander asile. Elle les regardait ave 3 plaisir et leur fit jeter du pain. Elle s'intéressa & tout. La force lui revenait peu à peu et elle éprouva de vives jouissances à se sentir renaître physiquement et moralement. EHe se trouva bien dans sa maison. Elle s'allongeait paresseusement dans soà lit, restant des heures à écouter le tic-tac delà pendule, sans une idée dans la tête, perdue dans un vido oxquis
LE MAfTRB DE P0R6E8 307
Elle passait toutes ses journées en tète-à-téte ivec la marquise. Philippe maintenant ne venait plus que deuxfoiS; dans la journée et le soir. Il s'informait soigneusement de sa santé, lui demandait B'il pouvait lui procurer quelque chose qui lui fit envie. Et, après ôtre resté cinq minutes assis au pied de son lit, il s'éloignait gravement. Et elle écoutait son pas qui se perdait dans le lointain des appartements. Elle attendait ses visites, les trouvait trop courtes, et commençait à s'irriter légèrement contre lui.
Elle trouva une occasion de se f&cher et en profita avec un laisser-aller d* enfant. Elle eut la fantaisie d'avoir des fleurs dans sa chambre. Les serres de Beaulieu en étaient pleines. La marquise arriva un jour les'bras chargés d'une botte de lilas blanc admirable. Philippe se présenta sur ces entrefaites et trouva Glaire respirant les tiges odo rantes. Il fit doucement observer que le parfum des fleurs pouvait faire beaucoup de mal à la jeune femme, et, prenant le bouquet, il se disposa à Tenir porter dans le salon.
— Mais je vous assure que je me sens très bien, dit alors Claire avec vivacité, vous pourriez parfaitement me laisser ces fleurs. . .
— Vous êtes comme toutes les convalescentes,
répondit Philippe en souriant, vous vous exagérei vos forces... Mais il faut que nous ayons de If raison pour vous...
— Je vais tout à fait bien puisque vous voui risquez à me contrarier, reprit la jeune femme. >vec une moue pleine de coquetterie. Quand j^étaîl rraiment malade, vous étiez tout autre.
Philippe devint aussitôt très grave, et, sans répondre, il jeta à Claire un regard triste et sévère. La jeune femme poussaunsoupir,et, d'une voix altérée:
— Vous avez raison, dit-elle, emportez ces fleurs. Je vous remercie.
Ce jour-là, elle fut pensive.
Peu à peu elle retrouvait la force de réfléchir. Et dans son cerveau rafFermi, le souvenir du passé revenait. Elle prit sur elle de s'interroger. Elle fut étonnée de ne plus trouver dans son cœur la moindre trace de son amour pour le duc. Comme un mauvais fruit, sa tendresse était tombée. Elle n*avait pas de haine non plus contre Athénaïs. Elle la plaignait, la devinant destinée à souffrir d'une incurable envie. Elle ne s'informa pas du mariage. Elle le supposa accompli. On évitait avec soin autour d'elle de prononcer le nom de Bligny. Précaution inutile. Elle Teût entendu sans émotion. Son cœur avait fait peau neuve.
LE MÀITRB DB F0R6BS ' 309
Sa convalescence fut très longue. Quana elle voulut se lever pour la première fois, elle s'évanouit, et il fallut la recoucher. Philippe, anxieux, reparut à son chevet et recommença à la soigner avec le 'même dévouement impassible et silencieux. Elle souffrait toujours du front. Il semblait qu'elle eût quelque désordre persistant dans les méningea Quand elle agitait sa tête, elle disait qu'elle sentait sa cervelle remuer douloureusement comme le bat»tant d'un grelot.
— J'étais déjà un peu folle avant ma maladie, cgoutait-elle en souriant. Que sera-ce maintenant?
D y avait juste cinq mois qu'elle était mariée, quaiid, par une belle journée d'avril, elle putdescendre dans le jardin, soutenue par sa mère et par l'excellente Brigitte.
Elle fit lentement le tour de la pièce d'eau, s'arrôtant de temps en temps pour reprendre des forces sur les bancs de pierre chauffés par le soleil.
En la voyant marcher ainsi à petits pas sur le sable du parterre, il aurait été impossible de reconnaître la flère et orgueilleuse jeune fille de laquelle sa mère disait: « C'est un garçon manqué ». Ses traits s'étaient fondus et adoucis, ses yeux brillaient * plus doux. Elle s^était féminisée, et n'ayant plus le
môme port de Lete superbe et altier, elle semblait plus petite.
A partir de ce jour l'attitude de Philippe ne changea plus. Doux, aimable et provenant pour Claire en présence d'étrangers, il se montrait froid, poU et grave, quand ils étaient seuls. Sa conduite fat si habilement calculée que, dans son entourage,* 1 passa pour un mari modèle. La marquise n'eut pas le moindre soupçon. Elle était habituée à la galanterie calme et correcte des époux de son monde. Et d'ailleurs le marquis de Beaulieu ne l'avait pas gâtée par ses effusions. Elle trouva donc que le ménage de sa fille allait à merveille, et se tint quitte de toute surveillance. Complètement rassurée sur la santé de Claire, elle annonça un beau matin qu'elle partait pour Paris, où son fils Octave, depuis le mois de janvier, était installé. Fidèle à ses théories égalitaires, le jeune marquis se disposait à jeter son blason aux orties et à se faire une bonne clientèle d'avocat.
Claire resta donc en tôte-à-tôte avec son mari* Elle le vit juste à l'heure des repas. Après avoir dîné^ il la conduisait au salon, s'asseyait cinq minutes, puis se levait, lui disait bonsoir, et se retirait dans son cabinet. Elle eut un soir la curiosité de voir ce qu'il ; faisait. Et du dehors, dans la nuit, bien cou-
LB MAITRB OS FORGES 31i
vertë d'un manèeau, elle l'épia. Elle vit sur le rideau le la fenêtre éclairée, passer et repasser son ornière, à laquelle le jeu de la lumière donnait une hauteur gigantesque. D marchait de long en largQ sans s'arrêter^ lentement, comme pensif. Glaire rentra danç le château et gagna^ sur la pointe du pied, la pièce voisine du cabinet de travail. Elle s'assit dans Tobscurité, regarda la raie de lumière qui passait sous la porte, et écouta les pas réguliers de Philippe foulant sourdement l'épais tapis. Il marcha ainsi jusqu'à minuit. Puis, quand les dernières vibrations de la sonnerie se furent perdues dans le silence, elle Tentendit ouvrir la porte de sa chambre et la raie de lumière disparut.
 quoi songeait-il ainsi pendant cette marche prolongée et presque inconsciente ? Quelles pensées Pabsorbaient pendant ces longues heures solitaires ? ClÉiire eût donné beaucoup pour le savoir. ' Ayant un désir, elle n'était pas femme à se con« tenir longtemps, et un soir que Philippe prenait congé d'elle, comme d'habitude :
— Que faites-vous donc, lui dit-elle, seul, enfermé,^ si avant dans la nuit?
— Je règle des comptes arriérés, répondit tranquillement le maître des forges. Et^ tenez, justementi j*ai de l'argent à vous remettre*
En parlant ainsi, il tirait de sa poche une liasse de billets de banque.
— De l'argent ? fit Claire avec étonnement... à moi ?
— Les revenus de votre fortune pendant si [ iois;..
Et Philippe, posant l'argent sur la table, «youta f Voidement :
— Veuillez vérifier, je vous prie, si le compte est exact.
Claire fit un pas en arrière ; un flot de sang lui monta au visage, et le cœur serré, la main tremblante :
— Reprenez, monsieur, s'écria- t-elle.... Reprenez, je vous en prie... Je ne dois pas accepter cet argent...
— D faut cependant que vous le preniez, dit le maître de forges, et, d'un geste dédaigneux, il poussa les billets vers la jeune femme. -
Celle-ci se redressa, prête à lutter. Le geste et l'accent de Philippe l'avaient froissée jusqu'au plus profond d'elle-môme. Ses yeux étincelèrent : en un instant elle redevint l'orgueilleuse et violente Glaire d'autrefois.
— Je ne veux pas... commença-t-elle, en fixant audacieusement son mari.
: LB MÀItRB DE FORGES 343
— Vous ne voulez pas ? répéta-t-il avec une Bourde ironie.
Leurs regards se croisèrent. Eît celui de Philippe était si ferme, si droit et si puissant que la jeune femme ne put le soutenir. Sa résistance se détendit soudainement, sa inain fièrement levée retomba et, vaincue, elle garda un douloureux silence* Le xnaltre de forges s'inclina silencieuse^ ment et sortit.
Pour la première fois, Claire Heurtait sa volonté à celle de Philippe. Elle sbt'tit de ce choc étourdie et brisée. Elle fut forcée de reconnaître la supériorité du caractère de son mari et elle en éprouva une irritation mêlée de joie. Elle conçut pour lui une profonde estime. Elt, très attirée par cette nature énergique, elle se mit & l'étudier attentivement. Dans Texpansion de son retour à la vie, elle avait résolu d'être bonne et d'accorder une franche amitié à Philippe. Elle constata avec dépit qu'elle était décidée à accorder plus qu'on ne lui demandait. Quand elle était prête à aller jusqu'à l'amitié, son mari s'en tenait à l'indiflérence. Il ne boudait pas. S'il avait boudé, ily aurait eu de la ressource. Il ne s'occupait pas du tout d'elle, la laissant vivre à sa guise, comme elle l'avait demandé, et lui montrant une froideur glaciale* Glaire, humiliéQde cette
314 , LES BATAILLES DE tA 7I£
inattention un peu dédaigneuse, s'ingénia à la combattre." Elle était essentiellement militante. H lui fallait toiyours une difficulté à vaincre.
Quand Bachelin venait dîner à PontÂvesnes, Philippe passait la soirée au salon. La jeune femme invita le notaire deux fois par semaine régulièrement. ElUe se mit à jouer au whist et fit le mort, comme une douairière. Devant Bachelin, le maître de forges causa, joua, mais, le convive parti, redevint sévère et silencieux. Malgré ses efforts, la jeune femme ne gagna rien sur la volonté de son mari.
La puissance de Philippe sur lui-môme exaspéra Claire. Seule dans sa chambre, elle se laissa aller à de violentes colères. Elle frémissait de se sentir dominée. Cet homme était son maître. H la menait comme il lui plaisait. Et quand elle essayait de se révolter, d'un regard il savait la faire rentrer dans l'obéissance . Elle le vit froid et dur comme le fer qu'il travaillait. Il martelait le caractère de la jeune femme et il était évident qu'il pourrait, à son gré, lui donner la forme qu'il lui plairait. Claire pleura de honte en constatant son impuissance. Un dernier reste d'orgueil lui permit de cacher ses tourments à Philippe. Elle se montra alors telle qu'elle devait être, résignée sans amertump et^iigirc sans raideur.
Cependant, si elle était indifférente à ce qui se passaitloin dePoni-Avesnes, ceux des siens qui étaient il Paris ne lui permettaient point d'oublier. La baronne, depuis qu'elle savait son amie revenue à la santé, lui écrivait, avec une passion intermittente, des lettres pleines de détails inco*. hérents, mais curieux. Par elle, Glaire eut des nouvelles du duc, de la duchesse et de M. Moulinet.
Âthénids avait fait son entrée dans le monde avec un éclat tapageur. Elle avait généralement plu aux hommes, mais elle avait déchaîné contre elle toutes les femmes par ses allures libres et garçonnières. Le duc ne faisait du reste aucune attention à elle. Trois mois après son mariage, il passait pour être séparé de sa femme, autant qu'il est possible de Tôtre. Il rendait des soins à la belle comtesse de Ganalheilles , une Irlandaise aux yeux bleus, profonds et troublants comme la mer. Quant à la duchesse, elle flirtait avec une demidouzaine de jeunes élégants à bandeaux frisés et à plastrons irréprochables, sans lesquels on ne la voyait nulle part. Elle appelait cette petite phalange de galants « son attelage à six ». Elle le conduisait d'une main sûre sans risquer de verser jamais. La sécheresse de son cœur et la pauvreté de son tem-
aie LIS BATAILLES DS LA YIB
pérament la mettaient d'ailleurs à Fabri d'une surprise.
Moulinet, lui, depuis qu'il' était débarraasé de sa fille, semblait mûrir des projets considérables. 11 avaitprisun secrétaire, et s'enfermait tous les jours pendant plusieurs heures dans une belle pièce de son appartement, baptisée par lui bibliothèque, quoiqu'elle ne contint pas le moindre livra D y avait porté, sur une grande table-bureau, un traité d'économie politique. Et sa fille prétendait que, de deux à cinq, il s'endormait dessus avec conscience. La baronne assurait que l'ancien juge au tribunal de commerce devait préparer quelque candidature. On l'avait rencontré, disait-elle, avec des gens de médiocre apparence qui ne pouvaient être que des journalistes. Enfin il avait fait plusieurs voyages dans le Jura. Il bâtissait une école laïque dans sa commune et, secrètement, il faisait restaurer Féglise. De la main gauche il. caressait les radicaux et de la droite il flattait les conservateurs. Ge fabricant de chocolat se montrait machiavélique.
La vérité était que M. Moulinet sur le tard s'était senti mordre par l'ambition. U avait pensé qu'ayant si bien dirigé ses affaires, il excellerait à diriger celles des autres. Et il s'était demandé si à la Chambre il y avait un seul homme qui pût a(H
\ puyer une situation politique sur une fortune plus considérable qu& la sienne. D s'était avoué franchement à lui-même que non. Et, ayant payé à sa alla un mari « tout ce qu'il y avait de mieux », il ne crut pas devoir hésiter à se payer à iui-môme un
i mandat électoral.
D hésita quelque temps entre le Sénat et -la
i* Chambre. Sénateur 1 Ce titre lui paraissait très ma-
; jestueux. Il avait conservé une sorte de fétichisme pour ce corps, composé autrefois des hommes les plus éminents du pays. Mais, d'un autre côté, député ne sonnait point mal. Et la Chambre lui semblait plus vive, plus remuante. Avec un sens
i.très fin il comprit qu'il y trouverait assez de gens médiocres pour qu'il lui fût facile de devenir prompiement un homme important. Et il commença sa campagne, décidé à ne reculer devant aucun sa-
.orifice pour assurer son succès.
. C'était pour poser ses premiers jalons qu'il était allé à la Varenne. Son arrondissement était limitrophe de celui de Besançon et de celui de Pont- Avesnes. L'influence de M. Derblay devait être grande dans le pays. H résolut de se la concilier. Il alla visiter le maître de forges, et, très madré, se fit patelin et bonhomme. Il ne sonna pas mot de ses projets* annonça son retour au château pour la
-.■,c::^r-,y?^rnsm
saison d'éjbé, et trouva moyen de faire croire à Claire qu'il était plus naïf que mal intentionné, et que, dans Taifaire du mariage, il n^avait été que l'gagent inconscient d*Âthénaîs.
En même temps. Moulinet fondait h Besançon uiî journal à un sou intitulé : le Courrier Jurassien^ et destiné à soutenir sa candidature. Le rédacteur en chef était un des individus de médiocre apparence qu'on avait rencontrés avec l'ancien juge de commerce. Il avait pris le plus présentable. Et celui-ci lui ayant offert un lot de convictions politiques à choisir, Moulinet s'était arrêté à.une bonne petite opinion républicaine, flottant entre le centre gauche et le centre droit. Assez foncée pour les exaltés, assez claire pour les timides. Quelque chose comme les paroles de la Marseillaise sur Tair de la reine Hortense.
Du reste, la couleur de sa candidature l'inquiétait peu au fond. Gomme argument décisif, il comptait sur son sac, et il n'avait pas tort. Les projets de M. Moulinet mécontentèrent extrêmement le duc de Bligny. Celui-ci pensa que son beau-père, ayant su gagner une si belle fortune, ne devait plus avoir d'autre occupation que de l'en faire jouir. Il s'en ouvrit à lui avec cette familiarité légèrement impertinente qui était le ton habituel de sa conver-
sation avec Pancien juge au tribunal de commerce.
— Quelle mouche vous pique de vous lancer dans la politique? lui dit-il... Ne trouvez-vous pas que nos affaires vont assez mal? Singulière rage qu'ont les gens tranquilles d'aller se fourrer bénévolement dans des bagarres I Savez- vous que les électeurs seront peut-être assez botes pour vous nommer? . •
— Mais, mon cher duc, j'y compte bien.
— Nous verrons ce qu'il vous en coûtera.
— Que vous importe?
. — Il m'importe beaucoup I J'ai épousé une fille unique, et voilà que vous lui donnez une sœur.
— Une sœur?
— Certainement une sœur : la politique 1 Et une sœur qui aura beaucoup d'enfants : tous vos courtiers, agents, aides, protecteurs, défenseurs, sans compter les électeurs qui vont tous vous gruger à Venvi, et Dieu sait oîi ça s'arrêtera 1
Moulinet fit un geste majestueux, et frappant sur son gousset, par une habitude déplorable dont il ne put jamais se défaire :
— Mon gendre, mes moyens me permettent toutes les fantaisies. Je n'ai que la soixantaine, je pourrais entretenir des danseuses...
*— Je ne vous en ferais ^wiô Mn crime ! Au moins,
voilà des folies que je comprends 1 Un petit pied, une jolie jambe, une taille ronde, emprisonnée dans le cercle d'or des Égyptiennes du ballet de Faust f et des yeux noirs ou bleus qui vous cherchent aux fauteuils d'orchestre, parfait I La chose en vaut la peine! Si vous voulez que je vous présente au foyer de la danse, je tous y présenterai. Mais -iôurner des déclarations, offrir des bouquets, et faire des rentes h Marianne? Monsieur Moulinet, vous m'affligez sérieusement. Voyons, laissess-vous plutôt aller aux danseuses l
— Désolé, mon cher duc, mais j'ai des mœurs! Je préfère la politique...
-7 Grandbienluifassel Quand voussereznommé, parlerez-vous?
— C'est fort probable...
— Ce sera très gail J'irai vous entendre, et j'y mènerai des amis... Mais tâchez de ne pas devenir miûistre : vous finiriez par me compromettre I
Moulinet dédaigna le persiflage de son gendre et poursuivit l'exécution de ses plans. Il alla au commencement du printemps s'installer à la Varenne et commença à travailler la matière électorale. { La marquise était, à peu près h la môme époque, revenue à Beaulieu, et Suzanne avait été retirée du eouvent par son frère. Claire n'avait point été étran-
LE MAITRB DE F0R6BS 32i
gère à cet éTénem^nt. La jeune fille apporta un peu d'animation dans la maison, et elle détendit, en apparence, les rapports des époux. Philippe dut jcruer la comédie devant Suzanne et se montrer tendre pour sa femme. Il s*acquitta parfaitement de cette tâche et ne fit pas naître le moindre soupçon dans Tesprit candide de la jeune fille. Gell^-ci crut son frère parfaitement heureux. Elle ne recon- Qaissait pas Glaire. La fière et sombre mademoiselle de Beaulieu' était devenue simple et souriante. Suzanne aima, passionnément sa bellesœur. Elle trouvait en elle une affection prévoyante et douce qui était à la fois d'une mère et d'une nmie.
La jeunesse de Claire, comprimée un instant par les inquiétudes, les soucis et le chagrin^ repartait vigouÉ*èuse comme la sève d'un arbre. Les deux sôBurs ne se quittèrent pas. Suzanne avait recommencé, dès sa rentrée à Pont-Avesnes, ses tournées dans les maisons des ouvriers. Glaire raccompagna partout, comme une fée bienfaisante. Elle prit sans scrupule l'argent que Philippe lui avait remis et en usa pour le soulagement des malheureux. On les rencontrait toutes deux à pied par les chemins de Pont-Avesnes, simplement vêtues, abritées sous leurs larges ombrelles, suivies du
32^ LBS BÂfAILLBS DE LA VIK
grand griffon roux de Philippe» et iôutle monde se découvrait sur leur passage.
En quelques mois, Glaire devint Tidole de cette population ouvrière. On s'était beaucoup occupé d'elle dans les chaumières, au moment de son mariage. Les ouvriers de Pont-Avesnes la connaissaient bien. Ils Pavaient vue autrefois passer à cheval, indifférente, absorbée, pensant au duc, et touchant distraitement son chapeau à long voile du pommeau de sa cravache, quand on la saluait. On la disait fière. Et, dans leur langage familier et un peu malveillant, les ouvriers rappelaient « la marquise », comme sa mère. Etant devenue madame Derblay, elle restait la marquise. Â tous ces hommes elle semblait être d'une race supérieure. Elle était si blanche, si âne, si élégante même avec sa robe de laine, de couleur sombre, que, dans les rues boueuses de Pont-Âvesnes, ou sur le seuil des masures, elle apparaissait comme une jeune souve« raine. Mais on Tadorait.
Octave, au mois de juillet, était arrivé à Beaulieu, et alors les parties avaient commencé. Suzanne faisait atteler un petit panier que Claire conduisait très habilement elle-même. Le marquis ■ suivait à cheval, et c'étaient dans les bois de Pont- Avesnes des promenades délicieuses. Sous la voûta
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'sombre des grands arbres, dans la fraîcheur des ■ ' herbes> ils allaient lentement. La voiture suivait, en penchant, les ornières profondes creusées par les charrettes des marchands de bois qui exploitaient les coupes de Tannée. Quelquefois il fallait des^ cendre. Octave poussait le' panier, tandis que Suzanne tenait le cheval par la tête. Et la jument de selle du jeune homme suivait Claire comme un mouton, la regardant de son grand œil humide^ et tendant le cou vers elle comme pour demander le morceau de sucre accoutumé.
, C'étaient dheureuses journées. Claire oubliait sa tristesse. Mais, le soir, quand elle se retrouvait seule dans sa grande chambre, elle avait de pro- - fonds découragejnents. EUe avait brisé sa vie et isans ressources. Elle connaissait maintenant assez Philippe pour comprendre qu'il ne reviendrait jamais h eUe. U était fidèle à la convention conclue entre eux. Il lui avait rendu sa liberté, et il la lui laissait tout entière. Avec quelle joie elle la lui aurait sacrifiée ! Fougueuse et altière, elle avait eu affaire à plus fort qu'elle. Et elle éprouvait maintenant une âpre 'jouissance à se sentir dominée. Un homme était venu qui lui avait mis la maki, sur répaule et l'avait courbée. C'était celui-là qu'elle aimait, par ca)^ môme qu'il lui avait ^nit
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sentir le poids de sa voionw. %t «>;ait sou maître.
Dans les longues heures qu'elle passait seule, elle se reprocha amèrement de n'avoir pas, autrefois, su discerner quel être supérieur était celui qu'elle allait épouser. Elle voyait maintenant combien était grande sa situation dans le pays. Elle découvrait chaque jour, avec étonnement, une des sources nombreuses de la fortune du maître de forges. Elle ignorait totalement, avant la rentrée de Suzanne h Pont-Avesnes, Texistence des forges du Nivernais. Elle interrogea alors adroitement sa belle-sœur, et apprit avec*surprise que son mari était en passe de devenir un des princes deTindustrie, cette force dominante du siècle.
Elle*eut honte d'elle-même. C'était à un pareD homme qu'elle avait offert sa fortune, comme un dédommagement du mal qu'elle lui faisait! Qu'était sa fortune, confondue dans les vastes capitaux du maître de forges? Une goutte d'eau perdue dans un lac. Elle sentit combien son orgueil avait été à la fois odieux et ridicule. Elle jugea que Philippe devait la mépriser et elle en éprouva un violent chagrin. Elle sut le cacher cependant, suivant en cela Texemple que son mari donnait, avec une force d*étme admirable.
Pourtant, la tendresse qu'elle avait pour Philippe
86 trahissait malgré elle dans dé petits détails. Elle l'accueillait avecune joie qui éclatait sur son visage, elle n'avait de regards que pour lui et s'ingéniait à faire tout ce quipouvaitlui plaire. Suzanne lui était précieuse pour ses épanchements.
Un jour que, sur la terrasse, la jeune fille, après le déjeuner, s'était amusée h passer doucement un brin de folle avoine sur le cou de sa belle-sœur, celle-ci la saisit par-dessus son épaule et l'attira vers elle. Philippe dégustait une tasse de café de l'air le plus indifférent, suivant des yeux le vol des martinets qui se poursuivaient dans le ciel bleu avec des cris aigus. Glaire avait pris la tête delà jeune fille entre ses mains, et la regardait avec des yeux attendris. Elle poussa un soupir, et, posant doucement ses lèvres sur les boucles légères qui frisaien sur le front de Suzanne :
— Chère enfant, murmura-t-elle, comme tu ressembles à ton frère !
Philippe avait entendu. Il tressaillit. Jamais rien de si direct n'avait jailli du cœur de Claire vers le sien. Il resta un instant immobile, puis, sans prononcer une parole, il s'éloigna. Madame Detblay essuya une larme qui perlait dans ses yeux. Suzanne se jeta sur elle avec une furie d'affection :
— Vous pleurez, lui di1>-elle, vouspleiu'ezl Qu'a-
.- ", >;tv*T^*'-
vez^vous? Ohl parlez I... Vous Bavez combien je vous aime. . . Philippe vous aurait-il fait de la peine? Ce serait sans le vouloir, et il suiQrait de lui dire ' UH mot... Voulez-vous que je le lui dise?...
— NonI répondit vivement Glaire en s' efforçant de sourire. Je suis un peu énervée... Philippe est parfait pour moi, et je suis bien heureuse, eyouta* t-elle sérieusement, en regardant Suzanne, comme pour faire entrer plus profondément cette conviction dans l'esprit de la jeune fille. Puis, se levant :
— Allons faire un tour, dit-eUe galment.
Et elles allèrent dans le parc, courant comme deux folles, et riant comme s'il ne se fût rien passé.
Ce fut un des derniers j ours relativement heureux de Glaire. Le lendemain, le duc etla duchesse de Bligny arrivèrent à la Varenne,
L'annonce de leur présence mécontentais jeune femme. Elle espérait ne plus jamais les revoir. Elle remarqua que Philippe l'observait avec plu» d'attention. Elle s'efforça de se faire un visage immuablement calme. Le soir môme, Philippe, après que Suzanne se fut retirée, abordala discussion des relations à établir avec les habitants de la Varenne.
— Le duc deBUgny est votre plus proche parent, après votre frère, dit-il d'une voix tranquille. Aulune rupture apparente n'aeu lieu entre lui et votre
LE MâITRB de FORGfiâ 3^7
famille. Vous vous êtes môme appliquéeà maintenir les bons rapports au moment de notre mariage. Je ne pense pas qu'il serait habile aujourd'hui de modifier cette façon d'agir. Si le duc et la duchesse de Bligny se présentent ici, je suis d'avis qu'il faut les recevoir comme vos parents, c'est-à-dire de notre mieux. Si nous ne les accueillons pas, nous nous exposons à des commentaires que je désire éviter. Cependant je ne prétends pas vous imposer ma manière de voir. Vous êtes plus intéressée que qui que ce soit jdans la question. Dites-moi quels sont vos désirs, je m'y conformerai*
Glcdre resta un instant silencieuse. L'intervention nouvelle du^uc et d'Âthéna!s dans sa vie lui parut devoir être le signal des plus grands dangers. Elle eût rinstinct que le malheur complet, ifVémédiable, ^ entrerait avec eux dans sa maison. EUe ftit sur le poiat de parler^ d'ouvrir son cœur, de demander grâce, peut-être. Elle n'osa point> et, aveuglément, accepta tout ce qu'avait résolu Philippe.
— 11 faut les bien accueillir, vous ave^ raison, dit-elle, et je vous remercie de vous imposer cette contrainte. La présence du duc me sera aussi pénible qu'à vous ; je vous prie de n'en pas douter.
Philippe fit un signe de tôte qui ne voulait dire ni oui fii non^ et la conversation en resta là.
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Le duc n'était pas venu de son plein gré s'instal 1er à la Yarenne. U ne pouvait supporter la campa gne. Parisien dans Tàme, les platanes des boule^ vards et les marronniers des Champs-Elysées lui semblaientene verdure très suffisante. Son cercle» où il passait ses après-midi et la plupart de ses soirées, formait le fond de sa vie. Il n'était en aucune faQon contemplatif et détestait la lecture.
Lorsque son beau-père le conduisit avec orgueil dans la serre de la Yarenne et lui montra une superbe collection d* orchidées, que son jardinier, un homme auquel Moulinet parlait avec déférence, avait commencée à grands frais, le duc jeta un re> gard distrait sur les pots symétriquement rangés, murmura un : a Très j oli » , indifférent. Puis, du bout
des doigts, détachant de sa tige une fleur merveilleuse, il la passa à sa boutonnière.
Le jardinier fut saisi, en voyant prendre avec un pareil sans-façon une fleur dont la création avait coûté beaucoup d^argentet de peines. Illaissa échapper un pot de bégonia qu*il s'apprêtait à montrer. Et, lançant à Moulinet un regard sévère, il sortit en silence.
— Vous savez que c'est une fleur de quinze louis que vous venez de cueillir? dit en souriant Tancien juge au tribunal de commerce.
— Ah? fit le duc avec tranquillité. Eh bien, mais je ne la trouve pas trop chère pour moi.
Moulinet regarda son gendre de travers, mais il n'osa rien dire. Âufond, il lecraignait. Leduc avait une façon de le toiser qui lui imposait. Il l'avait dit un soir au joli maître Escandre : « Nous aurons beau faire, nous ne serons jamais les égaux de ces gens-là I » Et quoi qu'il eût, surtout depuis ses visées électorales, des tendances égalitaires, il ne se sentait pas de plain-pied avec le duc.
Ayant peu réussi avec ses serres, il espéra faire plus d'effet avec ses écuries. D avait réuni là une douzaine de chevaux de seUe et d'attelage, dont son cocher lui avait dit grand bien et qu'il avait payés en conséquence.
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Les communs de la Varemie sont gràndîoseB. Us ont été construits en briques dans un style mau« resque qui plut énormément à Tancien juge au tri* bunal de commerce. Quand il en parle, il dit volon*^ tiers : Gela ressemble beaucoup & TÂlhambra et au nouveau collège Gbaptal.
La cour, de deux cents, mètres de largeur, est entourée sur ses quatre faces par les bâtiments affectés aux écuries, aux remises, h la sellerie, et aux approvisionnements de fourrage. Une porte monumentale, surmontée de deux piliers en pierre, ornés de tôtès de chevaux en bronze, donne accès dans la cour. Des arcades courent tout le long des^ bâtiméntii, formant un promenoir dallé, large de trois mètres. Des barrières de bois peint en blanc séparent chaque arcade et permettent de s'appuyer pour voir manœuvrer les chevaux.
La duchesse, en robe de foulard, sa jolie tète brune entourée d'un col de point de Venise, maniant, d'une main chargée de bagues, une large om" brelle rouge, accompagna son père et son mari "laut écuries. Elle foula de son petit soulier' la bordQje de paille soigneusement tressée des litières, reg^r* danl chaque cheval en liberté dans son box, au haut duquel une plaque était préparée pour le noncj. L'aménagement des écuries obtint les suffrages
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duc, mais les dhevaux le laissèrent froid. Le premier cocher quêta vainement des compliments. Le duc trouva d'un coup d'œil le défaut de chaque béte, et donna fortement à réfléchir à M. Moulinet.
Le soir, il y eut une explication sérieuse, de laquelle il résulta, pour le cocher, que le gendre de M. Moulinet s'y connaissait trop bien pour qu'il fât désormais possible de faire payer six mille francs des chevaux qui n'en valaient pas plus de dix-huit cents. Le duc résuma son opinion d'une façon qui acheva de lui conquérir l'estime de l'homme d'écurie.
— Volez votre maître, mon brave, dit-il, c'est tout naturel, mais ne l'enrossez pasl
Ayant fait visiter au duc ses serres et ses écuries sans plus de succès pour les unes que pour les autres, l'ancien juge au tribunal de commerce se trouva au bout des distractions qu'il réservait à son gendre. Celui-ci, entre sa femme et M. Moulinet, s'ennuya d'une façon supérieure. La solitude lui déviât précieuse. Et il s'enferma chaque jour, après le déjeuner, dans le fumoir. Là, étendu sur le large -divan de cuir havane, il dormit à poings fermés. Au bout d'une semaine de cette e^stence, ne pou-^ vaut plus y tenir, sentant les impertinences se près--
Mî LES BATAILLES DE LA VIE
ser bourdonnantes et irritées sur ses lèvres, le duc allait annoncer 'à sa femme et à son beau-père .' qu'une affaire pressante l'appelait à Trouvilie, quand Athénats offrit d'aller faire visite à Pont^ Ayesnes.
Cette proposition surprit le duc et, au premier abord, elle lui fut désagréable. Le souvenir de Claire s'était peu à peu effacé de son cœur, mais celui du maître de forges y était resté fort net. La femme lui était deven^e à peu près indifféi'entp, mais il avait gardé rancune au mari. De quoi? Il eût été bien embarrassé de le dire. Peut-être de ce qu'il avait été complice de l'affront que Claire lui avait . fait subir publiquement. Peut-être de ce qu'il était tout l'opposé de sa propre nature. Enfin il était instinctivement hostile à celui qu'il continuait à appeler « le forgeron » .
Il fut cependant curieux de voir comment avait tourné ce mariage conclu dans des conditions si bizarres. Et il accompagna son beau-père et sa femme chez M. Derblay sans se faire trop tirer Toreille. Il se disait à part lui : « Mon voyage n'en sera retardé que d'un jour. Et je puis témoigner quelques égards à cette pauvre Claire. Je lui dois bien cela ».
Il la plaignait et s'était fait, de la vie de celle qu'il
avait dû épouser, une idée très singulière. 11 se la figurait étroite et mesquine, occupée exclusivement par le souci des affaires. Pour un peu il se fût imaginé sa fière cousine tenant les livres de son mari avec des manchettes en percaline noire au bout des bras.
n n'avait vu Pont-Âvesnes que le soir dans, Tobscurité. Il fut étonné, en entrant en plein jour dans une belle* cour d^honneur, ornée d*un élégant parterre à la française, deFaspect grandiose et sévère du château. Les domestiques lui parurent bien stylés et ne sentant pas du tout la province. Les salons se montrèrent à lui dans toute leur luxueuse splendeur. Et il fut forcé de s'avouer à luimôme que le train de la maison de M» Derblay était des plus enviables. L'apparition de Glaire le troubla.
Ce n'était plus elle. La femme qu'il avait devant les yeux n'était pas plus belle que celle qu'il avait connue. Elle était autre : simple, grave, aveo une autorité dans le regard qui le gêna. M. Derblay était trop bien pour ne pas déplaire considé« rablement au duc. Pour la première fois, celuici s'aperçut que le maître de forges était décoré. Plongé dans de soudaines réflexions, Bligny parla peu, avec à propos, et dut à cette réserve de ne
pas éveiller, dès le premier jour, les soupoona de Philippe.
Pendant le trajet de Pont-Avesnes à la Varenne, le duo se montra taciturne. A dîner, il fût trop gù, parlant aveo une abondance fébrile, plaisantant M. Moulinet^ et se montrant le meilleur fils dû monde. Son apathie avait brusquement cessé, n ne songea plus le lendemain h parler de la fameuse affaire pressante qui l'appelait à Trouville.
Mais il s'enferma plus que Jamais dans le fhmoir. Seulement, il n'y dormit pas. Étendu sur le divan, il fuma, une partie de la journée, ces cigarettes du Levantqui poussent à la rêverie. Il regardait monter lentement vers le plafond les spirales bleues, semblant poursuivre, au travers de leurs anneaux légers et flottants^ une forme fugitive. Dans une demiobscurité, le visage de Glaire, telle qu'il venait de la voir, lui apparaissait. Il ferm^,it les yeux et il la voyait toty'ours.
Obsédé par cette vision, il voulût lui échapper par le mouvement. Il fit seller un de ces chevatix que M. Moulinet avait payés si chers et qui valaient si peu d'argent. Et par le parc il s'en alla, laissant flotter les rênes sur le cou de sa monture.
Il était quatre heures et le bois commençait à sW plirde bruits vaguôs. La course des lapins vaga*
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bonds faisait remuer les feulDes dans les taillis, et de temps à autre une pie effrayée s* envolait du haut d'un grand chône, poussant son cri strident et battant Tair de ses courtes ailes. La Journée avait été brûlante. Une fraîcheur délicieuse descendait avec le soir. Des odeurs exquises sortaient de la terre et le soleil, s* abaissant vers le couchant, trouait de ses rayons d'or le feuillage de la frttaie.
Secouant son engourdissement, le duc fit sentir réperon à son cheval qui partit au galop. Sans s'en apercevoir, il était sorti du parc et, maintenant, il courait en pleine forêt. Toujours le fantôme charmaût^ qui hantait son esprit, fuyait devant lui, l'entraînant à sa suite. Son cheval l'avait conduit à la lisière de la plaine. Un grand mur bas, pafKlessus lequel les branches alourdies se penchaient, attira son attention. Une large coupée, bordée par un profond saut de loup, s'ouvrait dans la masse épaisse des arbres. Le duc, machinalement, se di-» rigea de ce côté. Un large tapis de ga^on se déroulait devant les yeux, et, tout au bout, une vaste construction blanche s'élevait. Le duc tressaillit. H venait de reconnaître Pont-Avesnes.
Ainsi, le hasard le ramenait vers celle qu'il s'ef* forçait de fuir. La Malité voulAit-elle donc réunir .ceux qu'elle avait a^àréd?
Bligny se prit à sourire. Il se rappela ce qu'il avait dit au baron le soir du mariage : « Dépuis Vulcain, les forgerons n'ont pas de chance I » H oublia ce terrible marteau dont stm interiocuteùr l'avait menacé. D'ailleurs, était-ce la crainte qui pouvait empêcher le duc de chercher à satisfaire une de ses fantaisies? Il remit son cheval -au trot. Et, sa résolution étant prise désormais, l'esprit soulagé, il rentra à la Yarenne.
Rien ne pouvait être plus menaçant pour le repos de M. Derblay que bs intentions nouvelles du duc. Prise entre la gravité froide de Philippe et la grâce câline de Oaston, la jeune femme devait être dans un grand ejnbarras, sinon dans un sérieux danger.
Il était évident que le maître de forges, en montrant au duc une si tranquille cordialité, avait une arrière-pensée. Rien n'eût été plus aisé pour lui que d'éloigner^ peu à peu, les parents de sa femme et de restreindre les relations intimes, qui s^établirent .dès les premiers jours, à de purs et simples rapports de bon voisinage. Philippe n'était pas facile à entamer, et ce qu'il avait décidé s'exécutait habituellement de point en point. Si donc il se li^* vrait ainsi à Tenvahissante tendresse du duc et de la duchesse^ c'est qu'il entrait dans ses projets de leur ouvrir sa maison toute «sr^nde.
Pendant les longues heures que Philippe avait passées au pied du lit de Claire mourante, il avait repris un à un tous les événements qui avaient pré? cédé son mariage. Il s'était rendu compte de Tachamement avec lequel Athénaïs avaitpoursùivi aa> rivale. H fit à la duchesse sa part de responsabilité. Et plus il la trouva coupable, plus il fut porté h excuser Glaire. Cependant il jugea nécessaire de ne pas se départir de la rigueur avec laquelle il avait jusqu'à ce jour traité sa femme.
La lutte qu'il avait engagée avec elle devait se terminer par sa victoire à lui. D fallait qu'il fît subir à l'orgueilleuse Claire une épreuve décisive, et qu'il prît une revanche terrible de l'affront immérité qu'elle lui avait infligé. D pressentit qu' Athénaïs était destinée à jouer son rôle dans cette dangereuse partie. La bataille devait se livrer entre la duchesse et Claire, entre le duc et lui. Il la prévit acharnée, pleine d'embûches perfides et de redoutables surprises. Il n'était pas impossible qu'elle se dénouât par la mort d'un homme.
Philippe n'eut pas une hésitation. Après tout, qu'avait-il à perdre? Sa vie était compromise et sonrbonheur perdu. Il ne pouvait que gagner à tenter l'aventure. Seulement, prudent autant qu'il était résolu, il voulut prendre ses précautions et
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faire, tout pour s'assurer le succès. Trouvant Claire trop isolée, puisqu*en apparence il ne pouvait prendre sa défense, il pensa & lui donner une fidèle alliée. H invita la baronne & venir avec son mari passer quelques semaines auprès d'eux. Les forces se trouvant ainsi équilibrées, et les deux partis en présence, il n'y avait plus qu'à attendre rengagement.
Dès les.premîersjours, ilfut facile de voir que la duchesse de Bligny avait formé le projet de révolutionner ce petit coin paisible de la province. La Varenne devint un centre joyeux qui retentit sans cesse des éclats de la fête par laquelle Athénaïs fut jalouse de signaler sa présence. Étant implantée depuis peu dans le pays, elle prétendit en devenir la souveraine incontestée, & force de faste, d'entrain et d'excentricité.
Elle avait fait venir de Paris deux de ses suivants, le gros La Brède et le petit du Tremblays, la paire de trotteurs la plus brillante de son fameux attelage à six. « La Brède et du Tremblays, avait-elle dit en riant, ça suffira pour la campagne. On les attellera en poste, et avec beaucoup de grelots, ils feroçt illusion!... »
En effet, La Brède et du Tremblays, ces deux inséparables qui, assez ternes pris l'un sans l'autre,
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étaient surprenants une fois en groupe, leurs deux nullités se faisant valoir, de môme que deux négations valent une afSrmation, étaient arrivés avec un cotillon, un lawn-tennis et un polo dans leurs bagages. Et comme si le diable de Paris était sorti de leurs valises, à peine avaient-ils mis le pied à la Varenne, que la vie y était devenue enragée.
Besançon trouva un orchestre de dix musiciens & fournir h la duchesse, car on dansa tous les samedis au château. La jeunesse jurassienne apprit avec stupeur que madame de Bligny avait Tint^ntion de divertir tout le pays. De tous les ch&teaux environnants, les berlines, les briskas, les chars à bancs, toute une carrosserie bizarre, dont certains modèles remontaient à la Restauration, se répandirent sur la route de la Varennô avec un bruit de ferrailles. Les hobereaux hauts en couleur, aux muscles durs comme les rochers de leurs montagnes, se mirent à lancer les balles du lawn-tennis, à pousser au galop sur les pelouses la boule du polo, en se donnant de grands coups de râteaux sur la tète, et à valser des soirées entières avec une vigueur infatigable.
— Dites donc, duchesse, ils sont d*un bon bois, vos provinciaux, put s'écrier le gros La Brède : ils enlèvent leurs danseuses comme des plumes, et ils
ne se reposent jamais l' J'ai presque envie, pour m» saison d^hiver à Paris, d'en importer quelques^ uns... Ils nous corseraient nos cotillons... Et je croîs qu'ils feraient prime sur la place...
— Oui mais voilà le malheur, dit le petit du Tremblays. Le provincial musculeux et sanguin réussit généralement mal chez nous. Au bout de six mois il se décolore et devient beaucoup plus mou que le Parisien lui-môme... Mauvaise espèce pour l'acclimatation!...
Et pendant que les deux Parisiens se livraient à ces considérations profondes sur l'élevage des danseurs de province, les dix musiciens faisaient rage dans les salons delà Varenne. La jeunesse de Besançonet des environs, insoucieuse des appréciations, et déddgneuse des critiques, dansait avec une conviction qui réjouissait le cœur de Moulinet.
L'ancien juge au tribunal de commerce s'étail épanoui en voyant sa fille remuer avec cette ardeur passionnée la haute société de son arrondissement. Le candidat se dit : « Autant d'invités, autant d'électeurs x>. Il poussa donc ^a duchesse dans cette voie, en lui ouvrant des crédits illimités. Et pendant que les filles et les femmes dansaient, lui, il entreprit les pères et les maris. Moulinet eut cependant im souci : ni le préfet, ni le général corn*
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maudànt la place de Besançon, ne vinrent aux soirées de la Varenne. Peut-être le milieu parut-il trop aristocratique au représentant de Tadministration civile. Quant au chef de T administration militaire, îl venait d'être réprimandé pour avoir toléré que la garnison portât les armes à la procession. Il crut prudent de s'abstenir de montrer ses étoiles dans les salons de la duchesse.
— Qu'est-ce que cela peut te faire que le préfet ne vienne pas, demanda Athénaïs à Moulinet très inquiet,, si tous ses administrés sont pour toi? Faisle empoigner par le Courrier, Qu'on racQnte une histoire bête sur son compte I Tiens, veux-tu que jetefassefairerarticleparLaBrède?Ce sera drôk. Quant au général, c'est un zéro: ses soldats ne votent pas I
Athénaïs avait un bien plus grave sujet de mécompte que son père. Madame Derblay s'était fait excuser de ne pas venir aux soirées du samedi. Elle se disait encore trop souffrante pour veiller. La duchesse, dont le seul but, en donnant ses fêtes, avait été de contraindre Claire à y assister, dévora difficilement sa rage. Elle eut des mouvements d'humeur qui troublèrent la gaîté de tout son entourage. Ne pas écraser sa rivale de tout son luxe, ne pas lui enfoncer mille poignards, dans le cœur, en se montrant