‹ Le maître de forges (volume 3)Chapitre 4 sur 6 · V . " - " ^ -TA-' ' "TU · texte numérisé non relu

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à elle appuyée sur Te bras de celui qu'elle avait dû épouser, ne pas la voir tressaillir chaque fois qu'on l'appelait madame la duchesse, c'était perdr-e tout le plaisir qu'elle se promettait. La haine de la jeune femme, qui eût peut-être été calmée parle spectacle de Rabaissement de Claire, par la révélation de ses tortures, fut au contraire exaspérée par la résistance que celle-ci sut opposer, par le calme hautain qui resplendit sur son front.

Claire vint dîner une fois à la Varenne, et son attitude fut composée avec une extrême habileté. La pétulante et envahissante duchesse, auprès de cette noble et élégante femme, parut ce qu'elle était en réalité : une petite personne assez mal élevée, faisant et disant tout ce qui lui passait par la tête, avec une audace de parvenue millionnaire. On put faire la différence, et tout l'avantage fut pour Claire.

Athénaïs le sentit, et elle se promit de terribles représailles. Cette jeune femme brune, au visage cha^ mànt, à l'œil vif et au sourire gracieux, était tout cequ'on~pouvait rêver de plus mauvais sur la terre. Elle eût été capable, n'eût été la grave responsabilité à encourir, dejeter du vitriola la face de cette adorable Claire, afin de la défigurer une bonne fois, et de brûler sans remède possible les beaux yeux purs et

tranquilles dans lesquels elle lisait tant de dédain.

Ce qui irrita surtout la duchesse, ce fut le bon accord qui parut exister entre M. et madame Depblay. Le mari était prévenant, tendre et attentif; la femme était pleine de déférence et d'affection. Il n'y avait pas à se tromper au sourire de Claire, quand Philippe était auprès d'elle, et qu'il la protégeait de toute son autorité : elle aimait. Et certainement, elle était aimée. Gomment le mattre de forges n'eût-il pas adoré une créature aussi parfaite, réunissant dans un ensemble exquis la grÀce physique et la beauté morale? D'ailleurs, ne Pavait-fl pas épousée par amour? Passant sur toutes lés huxailiantes étrangetés de la situation, acceptant une femme ruinée, et abandonnée par le duc. Et cela simplement, heureux de pouvoir laposséder, comme si vraiment elle eût été un rare trésor I

Ainsi, il était dans la destinée de Glaire d'être toujours aimée. Tandis que le sort avait décidé qu'Athénaïs laisseraitles hommes indifférents. Sans doute on la courtisait. Mais qu'étaient-ce que ces adulations, ces galanteries de salon, ces passagers caprices qu'elle inspirait, comparés à l'amour sincère, profond, inaltérable, que Glaire avait le don de faire naître?

Dans l'emportement de sa Jalousie, Âthénals

s'occupa particulièremeiat de M. Derblay. Elle se fit sérieuse pour lui plaire, et l'accapara pendanf & une partie de la soirée. Elle trouva réellement U

maître de forges très bien. Avec son teint bronz< parle grand air, ses cheveux noirs coupés ras sur 1( front et ses grands yeux bruns, il ressemblait à uï Arabe. Athénals se sentit soudainement très trou blée. Jamais aucun homme ne lui avait fait éprouver une telle émotion. Elle pensa que si jamais elle était capable de s'éprendre de quelqu'un, ce serait de Philippe. Et enragée, àla pensée de la douleur qu'elle causerait à Claire, elle se laissa aller h sa coquetterie naturelle avec une verve qui la su^ prit elle-même.

Elle éprouva aussitôt une joie diabolique en voyant Claire s'assombrir, s'agiter et suivre avec angoisse le manège auquel elle se livrait. Athénals lut la souffrance sur le front de celle qu'elle haïssait et, dès lors, elle comprit qu'elle venait de découvrir le défaut de la cuirasse, par lequel il lui serait possible de frapper un coup mortel.

A la vérité, l'attitude de Philippe avait été celle ti'un homme bien élevé, qui se voit l'objet des dis: itinctions flatteuses d'une maltresse de maison. Il accueillit avec une aisance parfaite les avances très accentuées de la duchesse. Il lui laissa prendre son

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bras pour parcourir les salons, et causa avec grâce. n fut juste assez empressé pour paraître très agréable, et juste assez froid pour qu'on ne pût pas dirf qu'il avait été avec la duchesse autrement qu'aveu toutes les autres femmes.

Cependant, si maître qu'il fût de lui, un olrjeF^ vateur attentif eût pu découvrir qu'il était en ]KoîCr

à un trouble violent. Pendant que la duch6e\Bas: faîsantla roue comme un jeune paon, s'était cm<^' parée de lui^ et lui montrait le salon, les serre% , fi! avait vu Bligny s'approcher doucement de Glaire, se pencher par-dessus le dossier du fauteuil, et parler en souriant. C'était la première fois qu'il voyait Gaston et Claire l'un près de l'autre, échangeant leurs pensées sans témoin. Il frémit, et une rougeur ardente monta à ses tempes. Pendant une minute, il souffrit si cruellement que son bras se crispa, serrant violemment la main de la duchesse. Celle-ci le regarda avec étonnement. Ils étaient dans une petite serre que Moulinet appelait « les tropiques », et dans laquelle se développaient, superbes au milieu d'une chaleur humide, les plantes vénéneuses de l'Inde et de l'Afrique.

— Qu'avez-vous donc ? demanda la duchesse en rendant au bras de son cavaher une légère près* •ion.

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Et elle se mit à sourire.

— L'odeur violente de ces arbustes et la chaleur de la serre m'étourdissent, répondit le maître de forges, reprenant son calme. Rentrons dans le salon, si vous le voulez bien?

Et, conduisant la duchesse à pas lents, il revint, tenant sous son regard le duc et Glaire^ qui continuaient à causer.

Depuis le dîner, le duc n'avait point paru. Il avait emmené ses convives dans le fumoir et les avait mis en face de la collection Ik plus variée de cigares et de cigarettes. Au bout d'une demi-heure, il avait prétexté ses devoirs de maître de maison et avait laissé les fumeurs au milieu d'un nuage épais. Il voulait se rapprocher de Glaire* Mais, connaissant le caractère emporté de la jeune femme, il ne se hasarda pas à l'aborder en face. D'ailleurs, il se sentedt gôné vis-à-vis d'elle, et quelque audace qu'il eût, il hésitait à parler, sentant bien que les premiers mots qu'il allait lui adresser auraient ime importance capitale sur leurs relations à venir.

Peut-être eût-il mieux valu s'abstenir encore et laisser le temps consolider le terrain avant de s'j aventurer. Mais Bligny en était venu à ee point ds cynique égolsme de ne pouvoir retarder la satisf ao-

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lion d'un de ses caprices. H s'avança donc, parlant à ses amis, faisant de cqurtes stations auprès des femmes, resserrant^ comme wo. oiseau de proie, les cercles qu'il décrivait autour de Claire. Il étai/ arrivé ainsi derrière elle. Il fit un pas, et, se penchant vers la jeune femme, dont il aspira le Uède parfimi :

— Vous sentez-vous tout à fait bien ce soir? lui dit-il d*une voix caressante. Je viens presque en tremblant vous demander de vos nouvelles, car je crains d'être assez malheureux pour que vous ne me voyiez pas m' approcher de vous sans déplaisir.

Glaire se retourna vivement, et regardant le duo bien en face :

— Et pourquoi vous verrais-je avec déplaisir? répondit-elle hardiment. Serais-je venue chez vous, si j'avais à votre égard les sentiments que vous m'attribuez?

Le duc hocha mélancoliquement la tôte :

— Voilà la première fois que nous avons le loisir de parler librement, depuis votre mariage, reprit* il, et je vois bien que nous n'allons pas encore dire la vérité. Ce sera une des douleurs de ma vie, m'étant mal conduit envers vous, de ne pouvoir pas vous expliquer les raisons qui peuvent peutêtre me faire absoudre.

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— Mais vous n'avez pas besoin d^absolution, croyez-moi, dit Claire avec tranquillité... Vous ai-je fait des reproches? Et croyez-vous vraiment que vous en méritez? Laissez^moi vous dire que ce serait faire preuve d'une étrange fatuité.

— Vous soulagez ma conscience d'un poids très lourd, reprit le duc. Mon mariage a été uoe des fatales nécessités de l'existence parisienne. Je me suis trouvé un jour dans une telle situation qu'il m'a fallu choisir entre mon bonheur et mon honneur. J'avais deux dettes à acquitter. Mais, en satisfaisant à l'une, il fallait manquer à l'autre. J'ai sacrifié mon amour, pour sauver mon nom. Voilà; Glaire, ce qu'il me fallait vous apprendre... »

— En d'autres termes, M. Moulinet vous a tiré d'une affaire épineuse, et vous, par reconnaissance, vous avez épousé sa fille... avec plusieurs millions de dotl... Allons, duc, la pénitence est douce, comme dit la chanson... Et de plus, si je vous ai bien compris, vous avez, pour vous soutenir dans cette épreuve, le sentiment du devoir accompli... Vous devez donc être heureux... Et vous m'en voyez charmée...

Sous l'aiguillon de ces ironiques paroles, le duc tressaillit :

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— Et VOUS? ditril brusquementi étes-vous heureuse?

-^ Vous êtes le seul qui n'ayez pas le droit de me le demander l riposta fièrement Glaire.

Au môme moment, la duchesse revenait avec Philippe i Le duc, d*un mouvement de tôle, montra à la jeune femme son mari au bras d'AthéDaîs. Et (voyant Glaire se troubler et p&lir, il lui jeta un regard profondément rameur :

— Vous méritiez d'être mieux aimée, dit-il. Et, s* étant incliné, il s'éloigna lentement* Claire frémit à la pensée que le duo avait pu

deviner son secret. Ainsi, U mettait en doute le bonheur qu'elle avait voulu affirmer au prix de tant de dissimulation. Elle pressentit quels dangers elle aurait \ courir, si le duc était assez mal inspiré pour s'occuper d'elle. Comment pourrait-elle continuer l'œuvre de la conquête de son mari? Comment pourrait-elle empêcher son mari de s'émouvoir des poursuites du duc? Et elle-même, aux prises avec ce dangereux assaillant, comment trouveraitrelle la liberté de combattre la duchesse^ dont elle voyait déjà l'audacieuse coquetterie enlaçant Philippe?

Elle résolut de fuir. Et faisant à son mari un signe qui l'amena aussitôt auprès d'elle, elle le

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pria de faire demander la voiture. Puis, coupant court aux caressantes protestations d'Âthénaïs et adressant un froid salut au duc, la jeûne femme entraîna Philippe avec autant de précipitation que èï le château eût été en flammes.

Quand ils furent dans leur coupé, roulant sur la route sonore, dans une nuit transparente et douce, Claire se crut sauvée. Elle ne craignit pas d'interroger Philippe, et, se tournant vers lui :

-^ Comment avez-vous trouvé la duchesse?

— Charmante... répondit Philippe distraitement. La jeune femme s'enfonça dans son coin avec un

geste de dépit que Tobscurité cacha à Philippe. Ce mot seul Tavait frappée : charmante. Elle n'avait pas noté l'accent de profonde indifférence avec lequel il avait été prononcé.

— Nous ne retournerons plus à la Varenne, se dit Claire. Je souffrirais trop.

Au même moment^ Philippe, plongé dans une profonde rêverie, voyait passer devant ses yeux Télégante figure du duc se courbant devant Claire, et, avec un perfide sourire, murmurant à ses oreilles de tendres paroles. Et la gorge sèche, les yeux j menaçants, le maître de forges serra ses robustes 1 poings.

Ils ne retournèrent point à la Varenne. Us ren-

dirent^ à M. Moulinet, au duc et à la duchesse, dans la quinzaine suivante, le dîner qu'ils avaient reçu, et opposèrent des refus persistants aux envahissantes politesses de leurs voisins.

Athénaïs, exaspérée, trouva La Brtde sans entrain et du Trembîays sans fantaisie. Elle valsa sans plaisir avec les gentilshommes fermiers de son voisinage. Moulinet prononça vainement au concours horticole de la Varenne, dont il avait réussi à se faire nommer président, un discours qui plongea dans un assoupissement profond cejux des assistants qu'il ne mit pas dans une douce galté*

Il y eut des feux d'artifice, des joutes à la lance sur TAvesnes, on couronna des rosières, avec accompagnement de fanfares par la Lyre de Besançon. On mena la vie gaie, bruyante, fatigante^ qu'adorait Athénaïs. Rien ne put la satisfaire. Madame DerWay n'était pas là pour recevoir le contre-coup de ses triomphes.

La vieille marquise, fixée sur les hauteurs de Beaulieu, comme une tourterelle solitaire et plain* tive, n'avait pas mis les pieds chez sa nièce pa? alliance. L'absence de M. et de madame Derblç^y commençait à être remarquée. Les commentaires allaient leur train. Et la baronne de Préfont, cette bonne langue, étant arrivée chez Glaire, Athénaïs

prévoyait le moment où on allait croire à une brouille entre la Yarenne etPont-Avesnes. D faUait è tout prix briser la glace qui s'épaississait, en menaçantes banquises, entre les deux jeunes ménages. Un diver^sjsement presque -public, auquel serait conviée toute la bonne société du pays, pouvait seul servir de prétexte.

Ce flit La Brode qui, sans y mettre de malice, comme tous les hommes inspirés, fournit à la duchesse Toccasion tant cherchée. D proposa un rallye-paper, à courre dans les bois de la Varenm et de Pdnt-Avesnes. On convoquerait les autorités civiles et militaires. Les officiers de la garnison recevraient des invitations et tout le monde suivrait la chasse, soit à cheval, soit en voiture. Un gigantesque lunch serait préparé au rond-point des Etangs. En un mot on donnerait une fête sportive dont il serait i>arlé Jusque dans les journaux dô Paris. *

Peu s'en fallut qu'Athénaïs n'embrassât La Brède pour cette trouvaille de génie. Et lançant son pèrô en avant pour les invitations, mettant toute la maison & couper des petits papiers, la duchesse alla elle-même & Pont-Avesnes et revint rayonnante avec une réponse &vorable.

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