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à cheval, enveloppés dans leurs manteaux, et qui restaient plantés immobiles au milieu de la place. C'était à ce croisement des rues et du boulevard un mouvement énorme. Les devantures des magasins flamboyaient dans l'obscurité, les trottoirs étaient noirs de monde. C'était le tableau magique de Paris la nuit, qui s’offrait là dans toute sa terrible et puissante splendeur.
Le fiacre tourna dans la rue de la Paix, et, quelques instants après, Gaston était à la porte du cercle. ‘Il descendit de sa voiture, un peu étourdi, les oreilles pleines encore du bruit énervant du chemin de fer, les yeux brouillés par les lumières. Fatigué, il monta dans la chambre qu’on lui avait préparée, et il dormit d’un trait jusqu’au lendemain matin.
Gaston n’était pas resté assez éloigné de Paris pour que ses habitudes de boulevardier eussent disparu. Il reprit pied tout de suite sur l’asphalte. Son mauvais vernis russe tomba en un instant. Il se retrouva Parisien des talons à la tête. Pendant deux jours cependant il eut l'ivresse de Paris. Il se promena aux Champs- Élysées, au Bois. Il alla flâner à l'Hôtel des Ventes, il fit mille pas entre la Madeleine et le boulevard Montmartre, heureux de donner des poignées de main et d'’échanger des coups de chapeau. Il courut les petits théâtres et se renversa délicieusement dans son fauteuil d'orchestre trop étroit et imparfaitement rembourré. Il trouva exquises des pièces qui étaient idiotes. Il avait an contentement intérieur qui débordait en admirations continues. Au fond il était comme délivré depuis qu’il avait quitté la Russie. Il avait l’air d’avoir rompu son ban, de s'être évadé du bagne. Il était libre maintenant ; il respirait.
Ses affaires au ministère furent terminées en trois jours. Il décida qu'il partirait à la fin de la semaine,
Il voulait surprendre Claire et la marquise, qu'il savait à Beaulieu. D'avance il jouissait de leur surprise, il entendait leurs cris de joie. Pour un empire il n’auraié pas renoncé à ce plaisir d'arriver à l’improviste.
J1 était allé, en flanant, rue de la Paix, acheter chez Bassot, le joaillier de la famille, une admirale bague de fiançailles, un énorme saphir entouré de brillants, monté avec une perfection rare. Il se voyait offrant à Claire l’ecrin de velours blanc armorié. Celle-ci l’ouvrait et, grave, souriant doucement, elle lui tendait le cercle d’or pour qu’il le passât, lui-même, à son doigt fin terminé par un ongle rose. Et cette fois c'était bien fini, il était son époux, la bague était le premier anneau de la chaîne qui devait les unir. .
La veille de son départ, le duc, en rentrant du théâtre, trouva le cercle plus animé que les autres soirs. Il s’informa. On lui apprit que tout ce mouvement, cet éclat, ces lumieres, étaient causés par une représentation extraordinaire, donnée dans la salle des fêtes. Un public d'élite était rassemblé pour entendre l'Éducation de la Princesse, opérette en deux actes due à la collaboration de deux hommes de talent, appartenant au meilleur monde, le duc de Féras, pour les paroles, et M. Jules Trélan, pour la musique. /
L'interprétation était remarquable. Baron, des Variélés, prôtait sa distinction native au rôle du grand chambellan. Daubray, du Palais-Royal, interprétait le personnage scabreux du chevalier Alphonse de Roufilaquette. Saint-Germain, du Gymnase, avait consenti, pour une seule fois, à se révéler grand chanteur dans le rôle de Pépinster. Le jeune baron Trésorier, membre du cercle, possesseur d’une charmante voix de ténor, avait été chargé du personnage de Triolet, Madame Judic faisait la princesse Hortensia et Suzanne Lagier la Reine-Mère,
On s'attendait à un succès formidable. Les valets de pied de service étaient débordés, tout le monde arrivait en même temps pour être bien placé. Et, du large vestibule orné de belles tapisseries Louis XIV, un murmure de voix, un froufrou de robes rajustées par petits coups avec la main, venaient jusqu’au duc avec des bouffées d’air chaud, saturé d’une fine odeur de poudre à la maréchale.
Au lieu de monter se coucher, le due jeta son pardessus à un valet de pied, et, aplatissant son gibus, il entra.
Une circonstance bien futile souvent décide ainsi de la destinée des hommes. Bligny, en allant écouter l'Aducation de la Princesse, ne-se doutait guère qu'il venait de modifier gravement son avenir.
La salle des fêtes était étincelante de lumière. Sur des chaises attachées les unes aux autres, une nombreuse assistance se pressait. C'était un assemblage de satin, de velours, de gaze et de soie, gamme de couleurs éclatantes, au milieu desquelles resplendissait,la blancheur des épaules nues. Le battement léger des éventails agitait cette foule énorme d'un mouvement d'ailes. Un bourdonnement de conversations, discret et étouffé, s'élevait de temps à autre quand une personne connue entrait dans la salle. Au fond, le théâtre silencieux, sévère, fermé aux regards par son rideau rouge.
Le duc se dirigea vers un groupe d’habits noirs parmi lesquels il venait de reconnaître quelques amis. Au centre trônait, très entouré, maître Escande, jeune notaire nouvellement pourvu de sa charge et futur hé-
ritier de parents archi-millionnaires.
Mis avec une élégance irréprochable, il parlait d’un air d'importance. Mais la vue de Bligny parut avoir cloué sa 1angue à son palais. Il resta la bouche ouverte,
regardant stupéfait le duc, qui s’approchaïit en souriant. Et un grand silence 8e fit, coupé seulement par cette réflexion : “Oh! c’est vraiment bien dommage!” poussée d’un air navré par un vieil homme chauve, de taille élevée, vêtu d’un habit qui sentait l’ancien négociant, le visage très rouge, encadré de larges oreilles, surmontées de touffes de cheveux jaunes, le cou maintenu par une haute cravate blanche, des boutons en diamants à sa chemise et les pieds chaussés d’escarpins vernis découverts, laissant apercevoir le coton blanc des bas.
Bligny était entré dans le groupe, et, ayant serré là main à ses amis, il attendait, très intrigué par ce silence, qui lui semblait extrémement éloquent. Il allait demander de quoi il s'agissait, et comment son apparition pouvait causer un pareil malaise aux assistants, lorsqué le vieil homme, se penchant vers un des amis du duc, lui murmura à l’oreille, assez haut pour être entendu et pour qu'un refus ne fût pas possible : Présentez-mo; donc au duc. |
L’ami se tourna vers Gaston, avec un air très ennuyé, et très étonné à la fois, qui signifiait, clair comme le jour: Quelle fantaisie étrange a cet olibrius? puis, se résignant :
— Mon cher duc, monsieur Moulinet.…
— Industriel, ajouta vivement l’homme aux boutons eï diamants, ancien juge au tribunal de commerce...
Et, d’un air pénétré, s’'emparant des mains du jeune homme, il reprit : | — J'ai l'honneur, monsieur le duc, de connaître votré famille. Mademoiselle Moulinet, ma fille, a été élevéé au couvent avec mademoiselle de Beaulieu, votre coûsine. Oui, monsieur, au Sacré-Cœur, la première maison de Paris. Pour Athénaïs, je n’ai regardé à rien, Tout ce qu'il y avait de mieux n’était pas encoré âssez boû
pour elle Et je vous prie de croire que j'ai appris, avec bien du regret, la fâcheuse nouvelle...
Depuis un instant, M. Escande se démenait au risque de froisser le devant de sa chemise ou de déranger le nœud artistement construit de sa cravate. Il faisait le télégraphe avec ses bras, il piétinait, il prodiguait les ‘‘hem! hem!” Mais Moulinet, trop lancé pour s'arrêter et, peut-être, ne voulant pas comprendre, — ce qui arriva plus tard pourrait le laisser croire, — poursuivait ses compliments de condoléance.
— Pardon, fit le duc en fronçant le sourcil, mais je ne saisis pas très bien. Vous me parlez, monsieur, d'une fâcheuse nouvelle, qui paraît toucher ma famille et atteindre spécialement mademoiselle de Beaulieu. Je ne sais ce que vous voulez dire. Veuillez, je vous prie, vous expliquer plus clairement.
Maître Escande parut tout à fait contrarié. Et comme Moulinet restait silencieux, la tête baissée, semblant se désintéresser de la question, le jeune notaire prit son parti et s’avançant vers Bligny :
— Mon Dieu, mon cher duc, dit-il d’un ton solennel, je suis fàâché que vous appreniez ce soir, et dans un endroit si peu fait pour une semblable confidence, le fait auquel M. Moulinet vient de faire allusion... Cependant, comme vous sauriez certainement demain à quoi vous en tenir, il n'y a pas d’inconvénients à vous éclairer sur-lechamp. Eh bien! quand vous êtes entré, j'apprenais à ces messieurs qu'étant allé pour affaires en Angleterre, j'ai appris avant qui que ce soit, que le procès engagé de son vivant par le marquis de Beaulieu, et poursuivi par ses ayants droit, venait d'être perdu sans appel possible...
À cette révélation si inattendue, le duc pâlit. La perte de ce procès, sur lequel madame de Beaulieu fon-
dait de si grandes espérances, c'était la ruine pour Claire. Gaston fit un effort, et, dominant son trouble :
— Permettez-moi, mon cher maître, dit-il avec hauteur, de m’étonner de la facilité avec laquelle vous faisiez à ces messieurs des communications relatives à la famille de Beaulieu. Je ne pensais pas que les affaires des miens fussent de nature à servir de texte aux racontars des indifférents et aux cancans des désœuvrés Je vous serais très obligé si, à l'avenir, vous vouliez montrer moins d'abandon... |
Le jeune notaire blémit à ces mots, la bouffissure de son visage se coupa de petites rides produites par l'agitation de ses nerfs. Il secoua la tête en respirantbruyamment, et, prenant un air froissé :
— Mais, mon cher duc, fit-il, croyez bien...
— Je crois ce qu'il faut, interrompit sèchement Bligny.
Et, toisant son interlocuteur, ils ’éloigna lentement, suivi de ses amis silencieux.
Moulinet et Escande, restés en présence, se regardèrent un instant sans ‘parler, puis l'industriel, grimaçant un sourire :
— Rude sang, ces Bligny! Vous avez été vivement ramené, hein! mon cher maître? Et j'ai eu ma part des éclaboussures. Ça m'est égal, rude sang! Ruiné, celuilà, hein?
— À plates coutures, dit le notaire avec dédain, et il fait le grand seigneur, il tranche, il donne des leçons...
— Parfaitement! Voyez-vous, mon cher, les révolutions auront beau faire, nous ne serons jamais les égaux de ces gens-là. Et ce duc sera un mari bien avantageux pour une fille riche,
Les trois coups frappés à intervalles espacés sur la scène, avec une lenteur solennelle, interrompirent la
conversation, Escande et Moulinet s’assirent. Le duc était allé se placer un peu plus loin L’orchestre attaquait l'ouverture. Une valse brillante, d’un rythme caressant, déroulait sa mélodie légère. Le duc, attentif en apparence, réfléchissait profondément. Cette ruine de Claire était un coup de foudre qui anéantissait son avemir. Il était fiancé à mademoiselle de Beaulieu, et elle était pauvre. Pas un instant, il faut le dire à sa louange, Gaston ne songea à ne point tenir ses engagements. L'idée ne lui vint même pas qu’il pourrait épouser une autre femme que Claire. Il se considérait comme lié. Ilavait sur lui, près de son cœur, dans l’écrin de velours blanc frappé des armoiries des Beaulieu et des Bligny accolées, la bague des fiançailles. Mais il était plus sûrement enchaîné par sa parole qu'il ne l'aurait été par cet anneau.
Cependant, Claire ruinée, c'était la médiocrité pour toute la vie, la nécessité de se confiner au fond d’un château de province et d'y végéter en gentilhomme fermier, comme un vrai loup, sans voir personne, dans Îa crainte de la dépense. C'était pour le beau, le séduisant, le recherché Gaston, un ensevelissement en pleine force, en plein éclat. Il regretta amèrement d’avoir dissipé les sommes énormes qu'il avait gagnées. Si peu acceptable que fût cet argent du jeu, c'était encore de l'argent. Et vivre sans ressources dans ce siècle si positif, où chacun n'était estimé qu’à sa valeur pécuniaire, ce n’était pas vivre.
Puis il pensait avec attendrissement au désespoir de Claire et de sa mère quand elles apprendraient la fatale nouvelle. Elles l’ignoraient encore, puisque ce sot d’'Escande l’avait rapportée toute chaude d'Angleterre. Gaston eût voulu avancer son voyage pour être plus tôt auprès de ces pauvres femmes, se trouver à même de leur adoucir le coup, et de les consoler.
La toile s'était levée, montrant un décor printanier et vermeil. Dans un paysage ensoleillé le chœur des moissonneurs et des moissonneuses était en scène et chantait à tue-tête, sur un air de bourrée très enlevé, ces paroles d’une faible originalité :
Chantez, belles filles, Glanez, beaux garçons,
Levez vos faucilles Au bruit des chansons !
Et comme si ces banales paroles eussent jeté le duc dans un nouveau courant d'idées, il se voyait à Beau- - lieu avec Claire, sous le ciel bleu; les moissonneurs chantaient dans les blés, une chaleur bourdonnante montait de la terre. Il était pénétré par une langueur délicieuse. Et, auprès de celle qu'il aimait, il se sentait heureux de sa pauvreté. C'était un calme si profond; une douceur si paisible, après les orages de sa courte “existence de viveur! Il en jouissait pleinement, et il entrevit dans cette médiocrité, à laquelle la ruine de Claire le condamnait, des satisfactions inconnues et captivantes.
Sur la scène, la pièce se développait, et le chevalier Alphonse de Rouflaquette chantait son grand duo avec la princesse. La voix caressante et chaude de Judic murmurait avec une ardeur passionnée :
Viens ! À ma grandeur pour toi je renonce.
Quittons mon palais, désertons ma cour!
Et Daubray, passant les mains sur ses accroche-cœur blonds, répliquait avec un coup d'œil scélérat:
Non pas ! La grandeur n'exclut pas l'amour!
Richesse et pouvoir, conserve en ce jour, Conserve tout pour ton Alphonse !
Et l'artiste aimé avait couronné sa phrase d’un point d'orgue prodigieux, qui avait excité des trépignements d'enthousiasme. L'ÆZucation de la Princesse s'annonçait comme un.énorme succès. Le directeur des Variétés, devenu rêveur, songeait déjà à cette petite machine pour l'hiver suivant.
Moulinet, allongé sur sa chaise, dodelinait la tête, comme un ours qui entend jouer de la flûte. Il ne songeait guère à suivre les aventures de la princesse Hortensia. Une autre princesse l'intéressait bien davantage : c'était
sa fille, la brune Athénais. Il la voyait au couvent, toute petite avec sa robe trop courte, ses gros souliers et ses mains rouges, visage ingrat et imparfaitement dessiné, corps anguleuxet dégingandé, en plein travail de formation. Elle venait au parloir, au milieu de ses camarades élégamment habillées, qui la toisaient avec un air de dédain. Il n’était pas encore riche, à cette époque-là, le père Moulinet; il n’avait pas encore fondé sa grande fabrique de chocolat de Villepinte, ni inventé les prospectus sur papier bleu, rédigés en style de dentiste, qui avaient fait connaître ses produits dans les plus petites communes de France.
Il vendait alors des denrées coloniales en gros. Et les nobles mères des camarades d’Athénaïs ne se gênaient pas pour manifester leur étonnement de ce que l’héritière de cet ‘“ épicier ” avait été admise comme pensionnaire. Les échos des petites intrigues de classe étaient venus jusqu’à lui Il savait avec quelle arrogance sa fille était traitée par les élèves. Et à la tête de la coterie opposante, les nobles, comme on les appelait, il se rappelait que c'était la fière mademoiselle de Beaulieu qui ge trouvait.
Que de fois il avait entendu Athénaïs laisser échapper des paroles de colère à l'adresse de son ennemie! Elle
jurait, en pleurant, qu’elle se vengerait. N’était-elle pas venue, la vengeance, et sans qu’on y mît la main pour la préparer? Athénaïs Moulinet était maintenant une des plus riches héritières de Paris, et l’orgueilleuse Claire de Beaulieu était une fille sans dot. La fille de “l’épicier ” habillée chez Worth, coiffée à l’air de son visage, habituée au luxe, s'était dégrossie, et, illuminée par son auréole de millions, passait pour une des plus jolies personnes de la riche bourgeoisie. La fille de la marquise, vêtue d’une petite robe simple, allait vivre en province, disparaître dans l'obscurité, et, — qui pouvait le savoir? — peut-être manquer le mariage préparé de longue main pour elle.
Le duc de Bligny, un si brillant gentilhomme, porteur d’un si beau nom! Bien souvent, lorsque le jeune duc venait avec sa tante, la marquise, voir Claire au Sacré-Cœur, Athénaïs avait blémi de rage en les voyant côte à côte. Elle les devinait destinés l’un à l’autre. Claire serait duchesse. Et elle, Athénaïs? Elle épouserait quelque notaire, un Escande ouunindustriel comme son père, et ferait souche, à son tour, de filles humiliées ou de garçons regardés de haut...
À cette pensée, Moulinet ébaucha un orgueilleux sourire. JÏl se renversa en arrière, et, enfonçant sa mair dans un de ses goussets, qui rendit un son argentin de pièces remuées, il murmura ces mots : — “ Pourquoi donc ça? Est-ce que mes moyens ne me permettent pas de lui payer le mari qui lui plaira ? ” — Ilse tourna d'un air grave, et, fixant ses yeux sur la foule élégante qui l’entourait, il sembla chercher le gendre qui lui conviendraiït. Il était étayé par ses millions, et rien ne lui paraissait impossible. Quel était l’audacieux qui repousserait la main d'Athénais, quand on la lui présenterait tenant un chèque dont la valeur serait indéterminée ?
Était-un comte, un marquis? Quelle somme fallait-il pou’: se le procurer? On n'avait qu’à parler. Moulinet pouvait aussi bien donner dix millions qu’un seul. A l’encan, le mari! Le père était assez riche pour acheter un prince à sa fille.
Et son regard devint hardi, presque menaçant. Il erra vaguement sur tous ces visages inconnus et vint s'arrêter sur celui du duc de Bligny. Le jeune homme était sombre. Moulinet se dit: — T1 pense à sa cousine. — Et une sourde irritation s’empara de lui Dans quel ordre d’idées assez confuses entrait donc Moulinet ? Certes, il n'aurait pu l'expliquer. Cependant un commencement de projet germait déjà dans son esprit.
Un grand brouhaha se produisit dans la salle. Le rideau venait de tomber sur le premier acte de l’opérette. Au milieu des applaudissements et des rappels, le duc s'était levé, accompagné de ses amis, et, d’un air indifférent, marchait vers la sortie. Moulinet le suivit un instant des yeux, puis, quittant sa place, il prit la même direction que les jeunes gens.
Au second étage, la partie n’avait pas été interrompue par la fête. Les salons réservés au jeu étaient restés silencieux et paisibles, C'était à peine si les refrains de l'opérette parvenaient comme un vague murmure aux oreilles des joueurs. Rien n'avait pu les distraire. Ils savaient qu’on samusait en bas. Mais que leur importait? -Leur plaisir à eux était sur cette. table en forme de fer à cheval, sous ce gaz brülant qui desséchait leurs CET veaux.
Les femmes élégantes et parées, sentant bon dans leurs fraîches toilettes, étaient groupées comme un bouquet de fleurs. Ils ne s’en souciaient guère. La dame de pique et la dame de cœur étaient cent fois plus attrayantes à leurs yeux. Et, insensibles aux séductions
de la fête, sourds aux voix qui chantaient, à l'orchestre, qui faisait rage de tous ses instruments joyeusement déchaînés, ils restaient là, dans une chaleur lourde et énervante, à jeter de l'argent sur le tapis vert.
Machinalement le duc avait gagné les salons. Il allait sans direction, et comme au hasard. Était-ce donc sa destinée qui l’amenait encore une fois, après tant de belles résolutions, au bord de cette table? Le banquier venait de dire: Messieurs, faites vos jeux. Gaston, tirant un billet de mille francs de sa poche, le laissa tomber d’une main distraite. Il gagna. Il laissa échapperun: Tiens! plein de surprise. Il avait désappris le succès. Il fut curieux de voir si sa veine persisterait, et il s’assit.
Moulinet, au même moment, entrait dans la salle de jeu. C'était la première fois qu’il y mettait le pied. Il avait, par principe, horreur des jeux dits de hasard. Il voulait pouvoir corriger la chance par l'habileté. Il jouait volontiers au besigue. Il ignorait le whist. Cependant, il s’approcha de la table et, voyant que Gaston laissait ses cent louis sur le tapis, il mit gravement dix francs à côté de la masse du duc. Visiblement Moulinet voulait avoir le droit de surveiller Bligny. Désirant ne pas paraître indiscret, il achetait ce droit. en jouant. Moulinet etait l’homme des concessions utiles.
La partie continuait, mais la chance avait tourné. Il semblait que les dix francs du vertueux industriel eussent rompu le charme. Bligny pâlissait, repris par sa passion, engageant furieusement ses derniers billets de banque. Moulinet, dédaigneux du gain, continuait à jouer dix francs.
Lorsque, au jour levant, la partie cessa faute de joueurs, le duc perdait quarante mille francs. Depuis longtemps déjà Moulinet, édifié sur le sort du fiancé de
mademoiselle de Beaulieu, dormait d’un sommeil paisible dans son superbe hôtel du boulevard Malesherbes.
Gaston, la tête vide, énervé et brülant, à l'heure où il aurait dû prendre le train pour aller à Beaulieu, monta dans sa chambre, et, s’'accoudant à la barre d'appui de sa fenêtre, regarda dans la rue de la Paix les balayeurs qui commençaient leur travail matinal. Une fraicheur exquise le ranima, le ciel pur était légèrement teinté de rose. Le jeune homme se dit : — J’ai fait une sottise cette nuit, mais je partirai ce soir. Au diable le baccarat! Il s’habilla, descendit, prit une voiture et se fit conduire au bois de Boulogne. Lesoirilne partit pas et retourna au jeu. | |
Pendant ce temps-là, Claire, inébranlable dans sa confiance et immuable dans son amour, attendait le retour de son fiancé. |
n' DAME soir du jour où Bachelin avait apporté au NA château de Beaulieu deux nouvelles égale- 7 ment mauvaises, celle de la perte du procès et celle du séjour de Gaston à Paris, la mar-
quise, encore tout étourdie d’un si rude coup, était assise
au fond de sa bergère dans le grand salon donnant sur la terrasse. Elle réfléchissait profondément et ses im. pressions douloureuses se trahissaient sur son visage.
… Le marquis, en entrant brusquement, arracha la bonne
dame à ses tristes pensées. Elle tressaillit, regarda un
instant son fils avec inquiétude, comme si elle se fût /
attendue à un nouveau malheur. Et le voyant les yeux calmes, la bouche souriante, elle poussa un soupir :
— Qu'est-ce donc ? dit-elle ?
— Ce sont nos cousins de Préfont qui arrivent, ma
. mère, répondit le jeune homme. Le break vient de
passer la grille, 1l entre dans la grande avenue.
En effet, dans l’air apaisé du soir, le bruit des roues grinçant sur le gravier se faisait entendre. La frileuse marquise se couvrit la tête d’une écharpe en dentelle, s'entoura de son chäle et, traversant le large vestibule dallé, meublé de hauts bahuts en poirier sculpté et tendu de vieilles tapisseries à grands personnages, elle s'avança sur le perron. Le break, décrivant une courbe
savante, venait de s’y arrêter. Une tête rieuse, coiffée d’une toque garnie de lophophore, apparut brusquement à la portière. Une main gantée de peau de Suède s’agita violemment, tandis qu’une voix fraiche et sonore criait : “ Bonjour! bonjour, tous! ”
Le jeune marquis était déjà à la voiture. Un flot goyeux en sortit avec une extrême vivacité, laissant apercevoir sur le marchepied une petite bottine en peau mordorée, surmontée d’une jambe charmante, moulée dans un bas de soie gris Et la baronne de Préfont, en personne, bondit dans les bras de la marquise, l'embrassant et disant d’une voix entrecoupée : — Ah! ma tante, que je suis contente! Ah! ma bonne tante! Il y a si longtemps! Et vous, mes bons amis... |
Et se jetant avec expansion dans les bras de mademoiselle de Beaulieu, elle recommença ses tendres exclamations accompagnées de vives caresses :
— Ma chère Claire! Il me semble qu'il y a un siècle!
Puis, sans hésiter, elle passa à Octave, par qui elle se laissa embrasser sur les deux joues. Après quoi elle échangea avec lui de vigoureux shake-hands à l’anglaise en riant, en faisant bruire sa robe, en reprenant respiration au travers de ses cris de satisfaction, enlevant d’assaut en un instant le château et ses habitants, avec une joie affectueuse et débordante. Puis, tout d'un coup, redevenant sérieuse, la baronne s’écria :
— Ah! mon Dieu! Et mon mari? Elle chercha vivement autour d'elle : Est-ce que j'ai déjà égaré mon mari?
Une voix douce lui répondit : Me voici, chère amie ; j'attendais patiemment la fin de vos effusions, pour saluer ces dames à mon tour.
Et, sortant de l'ombre, un jeune homme d’une trentaine d’années, correctement vêtu d'un costume de
voyage, le sac en bandoulière, apparut en pleine lumière et, avec une politesse souriante et tranquille, s’approcha de 1a marquise et de Claire.
— Eh bien! saluez! reprit vivement la pétulante baronne. Là!°c'est fait! Maintenant, allez surveiller le débarquement de mes caisses. Je vous recommande spécialement la grande boîte noire où sont mes cha peaux. Vous m'en répondez, sur votre tête ?
— Oui, chère amie, répondit paisiblement le baron.
Et se tournant vers Octave, qui lui serrait la main :
— Dix-neuf colis, mon ami! ajouta-t-il, avec un sourire résigné. Trois cents kilos d’excédent | Je crois que ma femme transporte de l'artillerie!
Les dames rentraient dans le salon. Lea baronne, se penchant vers la marquise:
— Ah! ma chère tante, chuchota-t-elle avec volubilité, : en levant les yeux au ciel, que de choses nous avons à nous dire! …
Et serrant les mains de la marquise d’un air attendri :
— Vous savez que nous vous aimons et que rien de ce qui vous touche ne nous est indifférent...
Et comme madame de Beaulieu regardait avec inquiétude Claire déjà attentive et prêtant l'oreille :
— Oui, je sais... Enfin! Mon mari vous dira tout...
Et se jetant sur Claire comme pour effacer l'effet de ses imprudentes paroles :
— Nous allons en Suisse, tu sais? Mais nous n’avons pas voulu passer si près de Beaulieu, sans nous y arrêter... Nous vous resterons quelques jours ; puis nous partirons en voiture, et nous entrerons par le défilé des Verrières.….. Hélas! Notre pauvre armée de l'Est! Le baron a été blessé à Joux dans {a dernier combat d’arrière-garde avec les Badoïs de c3 terrible - Werder.... Vous comprenez? pour moi c’est uu péle-
rinage.... Mon mari s'est conduit comme un héros...
Sur deux cents hommes que comptait sa compagnie....
de pauvres garçons gelés par la neige, une horreur!.... il n’en a ramené que quatre-vingts.... ÆEtonne l’a pas décoré! Il est vrai que nous sommes légitimistes....
Ah! ce gouvernement, mes amis, quelle abomination!.... Par ici, croit-on que Gambetta se décidera à accepter le ministère ?
Et elle allait, la petite baronne, souriante, s’animant, devenant dramatique, caquetant comme une perruche, passant d’un sujet à l’autre avec une mobilité d'idées et une diversité d'expressions stupéfantes. Un kaléidoscope vivant, changeant ses dessins et variant ses aspects instantanément.
La marquise et Claire l’écoutaient, étonnées et étourdies. Dans le silence et le calme de la campagne, elles étaient devenues graves et recueillies. L’animation de cette Parisienne avec ses allures bruyantes et envolées : leur donnait une sensation de vertige.
Sans attendre la réponse à sa question, la baronne traversa le salon, et s'avançant vers une fenêtre d’où la vue g’étendait au loin sur la vallée pleine d’ombre, au fond de laquelle flambaient les cheminées des hauts-fourneaux de l’usine, jetant dans l’obscurité des lueurs d'incendie, elle s’écria, frappant dans ses mains avec une admiration enfantine :
— Est-ce beau! On dirait un décor d'Opéra! Ah! la nature!.... Êtes-vous houreux de vivre au milieu des champs et des bois! La bonne existence, et comme elle conserve! Regardez-moi, ma tante, et comparez avec Claire. Nous sommes du même âge et j'ai l'air d’être sa mère.... .C’est la fatigue des bals, des dîners, des visites, des spectacles, l’'énervement de la vie parisienne, qui fanent de la sorte.... C’est un vrai travail que tant de
plaisirs! Vous souriez, ma tante? Vous allez me dire que mon mari et moi nous pourrions faire autrement, et passer quatre mois au moins dans notre terre de Bourgogne.... Sans doute. Mais le moyen? Le baron, qui est un savant, a son centre intellectuel dans la capitale. Il a ses assemblées scientifiques, et l'Académie. ... Ah! Dieu! l’Académie! Moi, j'ai mille obligations, auxquelles je ne puis me soustraire, des relations à entretenir, des œuvres de charité àadministrer.... Et puis, enfin, ma fille.... que je ne peux pas toujours laisser seule avec sa gouvernante. Et quand nous avons été deux mois au bord de la mer, deux mois en voyage, deux mois à Nice.... vous voyez ce qui reste.... Ah! je suis bien excédée, allez!.... Si nous nous asseyions.
Et passant comme un tourbillon entre madame de Beaulieu et Claire, la baronne alla s’enfouir au fond de la bergère de la marquise. |
— Là, maintenant, parlez-moi de vous. Qu'est-ce que vous faites ici? A quoi occupez-vous votre temps? Et Octave? Et votre voisin, le maitre de forges?.... Vous voyez que je me souviens de ce que vous m'’écrivez. Oh! Dieu! qu'est-ce qu'on deviendrait, si on n'avait pas un peu de tête ? |
Se pelotonnant dans son large siège, la baronne ferma doucement les yeux, s’apprétant à écouter de tout son cœur sa tante et sa cousine.... Il y eut un instant de silence, et presque sans transition, comme un oiseau chanteur qui, après avoir lancé sa dernière roulade, s’endort au bord de son nid, la Parisienne, fatiguée par le voyage, laissa tomber doucement sa tête alourdie sur le dossier garni de vieilles guipures, et le souffle léger qui passait entre ses lèvres entr'ouvertes indiqua qu’elle cédait au sommeil
La marquise et Claire échangèrent un bienveillant
sour, ot, pronant chacune leur ouvrage, attendirent le réveil de la charmante femme restée si enfant.
La baronne de Préfont, née Sophie d’'Hennecourt, — ironie des dénominations ! — Sophie, ce nom de sagesse, donné à cette folle! était la fille unique d’une sœur du marquis de Beaulieu. Elle avait été élevée avec Claire. Elle faisait partie, au couvent, du clan des nobles si rude sux petites bourgeoises. Et elle aussi avait connu l’héritière de M. Moulinot. Cœur d'ange, mais cervelle d'oiseau, elle passait sa vie à réparer par sa bonté le mal qu’elle avait fait par sa légèreté. Elle n'avait pas peu contribué à la haine qu’Athénaïs avait vouée à mademoiselle de Beaulieu. C'était elle qui avait, dès le premier jour, surnommé mademoiselle Moulinet la petite Cacao. Et comme une bataille entre ces écolières de treize ans avait failli s'engager, c'était Claire, grande, forte et plus raisonnable, avec une nuance de hauteur, qui avait mis le holà.
Athénaïs avait été plus irritée contre celle qui s’interposait que contre celle qui attaquait. ÆEt puis mademoiselle de Beaulieu, par la fermeté précoce de son caractère, imposait à toutes ses compagnes. Elle était en quelque sorte l’incarnation de cette aristocratie qui rendait la vie si dure à la petite Moulinet. Ce fut elle, qui, par sa supériorité, attira la rancune de l'enfant dédaignée.
La vérité était que jamais Claire n'avait rien fait à Athénaïs. Mais leurs deux natures étaient absolument opposées l’une à l’autre, Tout en cette patricienne offensait et froissait cette bourgeoise : l'élégance de sa taille, la blancheur do ses mains, la riche simplicité de son costume, jusqu’à son papier à lettres timbré d’initiales coloriées, et les gants qu’elle portait pendant les récréations.
Claire et ses amies se tutoyaient entre elles. Athénaïs affecta de les tutoyer toutes. Il y eut de terribles dis-
cussions dans ce petit monde en miniature. Sophie d’Hennecourt, exaspérée, ne voulait pas supporter le tutoiement et disait : ‘‘ vous ” à la file du chocolatier. Claire, riant de ces distinctions qui lui paraissaient puériles, tutoya Athénais. Et celle-ci vit dans cette familiarité une injure. L’hostilité de la petite Moulinet n’échappa point à Claire. Elle affecta de n’en pas tenir compte. Et, à son insu peut-être, son dédain pour Athénais s’accentua.
Entre mademoiselle d’'Hennecourt et Cacao, la guerre était incessante et aiguë. Un jour, Sophie, revenant du parloir, arriva dans la cour avec un sac de chocolat. Elle en offrit à toutes ses compagnes, et, s’approchant d’Athénaïs avec un air obligeant, elle le lui tendit en disant : ‘ En veux-tu? Oh! tu peux te risquer ! il ne vient pas de chez toi, c’est du Marquis ! ” |
La petite Moulinet blémit de rage, et, sautant sur le sac, l’envoya à la volée dans une fenêtre dont la vitre tomba en éclats sur le sable. Une bousculade s’ensuivit, au cours de laquelle Athénaïs, violemment poussée, se coupa la main sur un fragment de verre qui était resté fixé au soubassement du mur. La violence de sa colère, la peur de voir son sang couler, firent tomber la petite Moulinet sans connaissance. Par un revirement de sa nature prime-sautière, Sophie saisit Athénaïs dans ses bras, aida à la conduire à l’infirmerie, en s’accusant et en pleurant, désolée d’être la cause de tout ce mal.
À partir de ce jour, la scène changea. Athénais se mit ouvertement à la tête des bourgeoises, et la cour fut divisée en deux camps : les nobles d’un côté, les riches de l’autre. Ces enfants grandissaient, et leurs querelles avaient pris une allure discrète et sournoise qui sentait déjà les leçons du monde. Elles n’en étaient plus à se griffer avec les mains, mais elles se déchiraient bien plus
cruellement par la parole. Claire, hautaine et dédaigneuse restait à l'écart et ne prenait pas part à la guerre. Elle n’en était pas moins exécrée. Entre elle et Athénaïs, il y avait une lutte sourde engagée. Il était établi que mademoiselle Moulinet était l’antagoniste de mademoiselle de Beaulieu, et vraiment, les deux adversaires étaient d’égale force.
Le père Moulinet était en train d’amasser une fortune colossale. On prétendait qu’il avait trouvé un procédé . pour faire de la vanille avec du charbon de terre, et qu’il remplaçait dans son chocolat le cacao par des amandes grillées Cette chimie alimentaire lui rapportait chaque année des sommes immenses. Et dans le monde parisien, l'industriel commençait à compter comme une valeur financière. Il venait d’être nommé juge au tribunal de commerce, et ses amis, quand on parlait de lui, hochaïent gravement la tête en disant : C’est un homme très fort,
Moulinet, jovial et familier, disait volontiers en parlant de lui : “ Papa a le sac!” Au demeurant fort vulgaire, mais pas méchant. Capable de rendre service à condition qu'il eût intérêt à le faire. Très désireux d'élargir le cercle de ses relations et d’épurer sa société, regardant toujours au-dessus de lui et jamais audessous. C'était ainsi qu'il avait réussi à toujours aller en montant.
Un beau joui, il vint au Sacré-Cœur dans un admirable landau à deux chevaux, fit appeler sa fille au parloir, et Athénais ne reparut plus au couvent. Elle avait alors seize ans. Ses compagnes la rencontrèrent le dimanche au Bois, dans la superbe voiture de son père. Et de loin, elle leur adressait des sourires, les reconnaissant avec empressement, comme avide de saluer du haut d’un si bel équipage.
Quelques mois plus tard Sophie et Claire rentrèrent
également dans leurs familles. Et la guerre cessa faute . d’ennemies. |
Cependant la haiïne s’était conservée vivace dans le cœur de mademoiselle Moulinet. Elle suivait des yeux ses rivales. À l’opéra, de la loge de seconde que son père s'était procurée à grand’peine, elle voyait avec colère mesdemoiselles d’'Hennecourt et de Beaulieu trôner au premier étage dans une loge -entre colonnes. C'était pendant les entr’actes un perpétuel va-et-vient de cavaliers élégants. Dans le salon du fond on causait, on cro- . quait des bonbons. Chez Moulinet personne : le vide e& le silence.
Ahénais se disait : Bien certainement, dans le nombre des visiteurs, il ÿ en aura un qui se déclarera et qui épousera Claire. — La beauté de mademoiselle de Beaulieu était devenue adorable. Elle avait une exquise blancheur de blonde. Et quand elle paraissait en robe rose décolletée, sans un bijou, elle soulevait l’admiration. |
Ce fut Sophie qui se maria la première. Le baron de Préfont la demanda, et le mariage se fit à Saint-Augustin en grande pompe. Ce fut une messe splendide, à laquelle mademoiselle Moulinet ne fut pas invitée. Cependant, quelques anciennes du couvent prétendirent l'avoir aperçue très vailée, accompagnée d’une femme de chambre, et suivant, d’un des bas-côtés, la cérémonie. Cette reconnaissance offensive ne fut jamais prouvée. L'ombre d’un pilier protégea Athénaïs dévorant du regard ses ennemies. (Claire. était demoiselle d'honneur et quêtait avec le petit vicomte de Pontac. Lorsqu'elle approcha de la place où mademoiselle Moulinet avait établi son observatoire, celle-ci se perdit dans la foule et s’éloigna. Mademoiselle de Beaulieu, indifférente, ne remarqua pas ce manège. Elle continua sa quête, en souriant
avec douceur, et ne se douta pas que, si les regards pouvalent tuer, elle fût tombée morte au milieu de l’église.
Sophie mariée, le duc de Bligny parti pour Saint- Pétersbourg, l'existence de Claire était devenue très retirée. Elt'enfin elle venait de passer six mois loin de Paris. Le souvenir d’Athénaïs était sorti complètement de son esprit. Et, en regardant sommeiller doucement la baronne de Préfont, dans la grande bergère, elle ne songeait plus aux querelles dont cette charmante écervelée avait autrefois donné le signal.
La porte du salon, en s’ouvrant, éveilla la baronne. Elle vit entrer son mari et Octave, et, se dressant vivement sur ses pieds, avec toute sa lucidité en un instant retrouvée :
— Ah! ciel! vous m'avez laissée dormir! s’écria-t-elle. Et se mettant à rire: (C’est donc ici comme dans les contes de fées, le château de la Belle au bois dormant. À peine arrivé, il faut fermer les yeux. Mais où est le Prince charmant? Serait-ce vous, baron? Non, c'est Octave! Ma tante, pardonnez-moi .... c’est l'air de votre pays qui est cause de tout! Il m'a fatiguée. On n’est pas habitué, à Paris, à une atmosphère de cette qualité.
— Ce n’est rien, dit la marquise, tu as été battue de l'oiseau. C’est le premier effet ; tu t’y feras.
Le baron s'était approché avec sa gravité tranquille :
.— Chère amie, je viens d'exécuter vos ordres, j'ai fait rentrer vos bagages : tout le château est encombré.
— C'est bien, répondit la baronne avec l'air d’une reine satisfaite de son peuple.
— Veux-tu que je te montre ton appartement? demanda Claire en voyant la baronne debout, indécise.
— Volontiers, dit la ; jeune femme.
Et, prenant un sac de cuir rouge timbré de ses armes,
qu’elle avait posé sur un fauteuil en entrant, ellé adressa un coup d'œil à son mari. .
Celui-ci, empressé, s'approcha pour la débarrasser, mais elle, retirant le sac avec vivacité :
— Non, pas vous, dit-elle, vous êtes trop distrait. Et cela veut des ménagements. Tenez, vous, Octave. Et, une seconde fois, du regard, elle montra la marquise à son mari.
— Chère amie, très flatté de votre confiance, riposta Préfont avec un sourire. Allez, Octave, mon bon, faites la corvée. Moi, je tiendrai compagnie à votre mère.
La baronne, heureuse d’avoir été comprise, fit un petit signe approbateur au baron et, prenant Claire par le bras, comme pour être plus sûre qu’elle ne troublerait pas, en restant, le tête-à tête qu’elle avait ménagé à son mari avec la marquise, elle sortit en fredonnant un air.
Le baron, grave et recueilli, fit quelques pas ën silence. La marquise, enfoncée dans sa bergère, regatdait vaguement devant elle. Le salon était sombre. Le feu, que, par cette fraîche soirée d'octobre, elle avait commandé d'allumer, pétillait dans la large cheminée de granit rose, et faisait, par le mouvement de ses flammes, danser de grandes clartés au plafond. La marquisé se disait que peut-être les nouvelles apportées de Paris par le baron étaient meilleures que celles données par Bachelin le jour même. Et elle se reprenait à espérer. Déjà, au-dessus du salon, à l'étage supérieur, le pas vif et rapide des jeunes gens parcourant les appartements se faisait entendre. La vieille demeure s’emplissait d’un mouvement inaccoutumé. Et des fredons, laissés par la baronne derrière elle, comme une trace subtile, vibraient joyeusement dans l'air.
Enfin la marquise, s’arrachant à sa méditation, leva les yeux, et, voyant le baron planté devant elle, atten-
dant ses ordres, elle adressa au jeune homme un mélancolique sourire.
— Eh bien! mon neveu, dit-elle, vous avez des confdences à me faire? Je me doute bien un peu de ce dont il s'agit, et vous m’en voyez fort peinée..
— C'est une triste affaire, en effet, ma tante, répondit soucieusement le jeune homme, et la considération dont jouit notre monde n’en sera pas accrue. Hélas! Quand un des nôtres manque à son devoir, la faute commise par lui retombe sur tous ses pairs Nous n'avons plus qu’une seule supériorité sur les autres classes de la société : c’est la fidélité à la chose jurée. On dit encore, en manière de proverbe : ‘‘ Une parole de gentilhomme.” Bientôt en voyant que nous ne tenons pas notre promesse, comme le premier venu, on ne nous reconnaîtra même plus ce suprême respect de la foi engagée. Et nous aurons perdu notre dernier bon renom.
Une larme brilla dans les yeux de la marquise, et, levant ses mains fines et amaigries vers le baron :
— Dites-moi tout, ne me cachez rien: je sais déjà, grâce à l’activité de mon brave Bachelin, que le duc de Bligny est à Paris depuis six semaines.
— Ah! vraiment, marquise, vous savez tout cela! dit amèrement le baron, et savez-vous aussi qu'il y est en train de se marier ?
— De se marier! s'écria avec stupeur madame de Beaulieu, en se dressant dans sa bergère, le visage tout pâle sous ses cheveux blancs.
— Oui, ma chère tante. Pardonnez-moi la rudesse de ma franchise : mais, en pareille matière, je pense qu’il vaut mieux aller droit au but,
— De se marier! répéta lentement la marquigé.
— Le duc a fait tous ses efforts pour que la nouvelle ne s'ébruitât pas. Mais le futur beau-père, qui ést;
paraït-il, un bourgeois tout ce qu'il y a de plus vulgaire, est moins discret. Ilexulte, le brave homme! Sa fille, pensez donc, sa fille, duchesse! L'histoire m'a été contée par Castéran, un intime de Bligny, qui sait com ment la négociation s’est engagée. Et j'ai le regret d'être obligé de vous avouer, ma tante, qu’il n’est rien de plus lamentable. Imaginez-vous que le duc, à peine arrivé de Saint-Pétersbourg, s’est engagé dans une fort grosse partie qui se poursuivait au cercle depuis quelque temps. Très durement traité par la chance, il fut bientôt au bout de ses ressources, qui étaient fort maigres. Il eut recours à la caisse du cercle, et trouva des fonds pour faire face à ses engagements. Il continua à jouer dans de telles proportions que dans une seule semaine ses différences se montèrent à deux cent cinquante mille francs. Il paraît qu'il avait complètement perdu la tête. Il était affolé par le guignon, et se jetait dans la mêlée en aveugle. En deux soirées, il regagna tout, puis reperdit cent mille francs. Et, enfin, resta avec une culotte définitive de deux cent mille francs.
La marquise regarda son neveu et d’un ton interrogateur : | |
— Une culotte? répéta-t-elle.
— Excusez-moi, ma tante, dit le baron avec flegme, c’est le terme consacré. Pour exprimer une grosse perte au jeu, on dit une culotte.
— Une culotte de deux cent mille francs, fit la mare quise avec un triste sourire, c’est de l’étoffe chère!
— D'autant plus que Gaston n'avait pas le premier sou pour payer. Et, dans les cercles, ces sortes de dettes s'acquittent dans les vingt-quatre heures, sous peine d’être affiché et'exclu. La situation du duc était donc fort critique. Mon Dieu! il aurait pu s'adresser à la famille. Quoique toute notre fortune soit en biens-
fonds, la baronne et moi nous lui aurions bien trouvé une partie de la somme. Il eût pu prendre des arrangements pour le reste. (Gaston ne songena point à s'adresser à nous, ou plutôt il ne le voulut point. Castéran le lui avait conseillé cependant. Le malheureux garçon s’enferma dans sa chambre, au cercle, et se plongea dans de pénibles réflexions. Il serendait compte qu'il avait gravement entamé sa position mondaine et qu'il avait compromis son avenir. C’est alors qu'intervint la Providence, sous la forme du futur beau-père, que Gaston, m’a-t-on dit, n'avait jamais rencontré qu’une seule fois. Celui-ci entra résolument en matière et tint à Bligny à peu près ce langage : ‘* Monsieur le duc, vous devez deux cent mille francs : il faut que vous vous les procuriez dans la journée, et vous ne vous les procurerez pas!” Et comme le duc se levait vivement pour couper court à un pareil entretien avec cet inconnu, le vieil homme l’arrêta net, en laissant tomber ces mots : ‘“ Ces deux cent mille francs, je vous les apporte. J'ai une immense fortune, et je n’ai pas voulu qu'il fût dit qu’un homme tel que moi, qui donne dix millions de dot à sa fille unique, a laissé pour dix misérables mille louis compromettre le nom d’une des glus nobles familles de son pays!” — C’est énorme, ma tante, n'est-il pas vrai ? Vous comprenez bien que je ne vous garantis pas la rigoureuse exactitude des termes. Castéran a la langue très affilée, et il à bien pu broder un peu. Mais c’est ainsi qu’il m'a conté l’aventure. Le malheureux Bligny fut ébloui. Illui sembla qu'il était en face d’un homme tout en or. Et dame, la caisse de son bienfaiteur inattendu étant ouverte, il y mit le petit doigt. La main suivit, et, comme dans un engrenage, tout y a passé, titre avec. Voilà comment le duc se marie.
Il ÿ eut un instant de silence. L’obscurité était tout
à fait venue. C'était à peine si, dans l’ombre, le baron apercevait la tête fièrement levée de la marquise. Le tic-tac de la vieille pendule Louis XIV faisait seul entendre sa cadence régulière. Soudain, le jeune homme vit un nuage blanc passer devant le visage de sa tante, et, à un sanglot mal dissimulé, il comprit qu'elle pleurait. J1 fit vivement quelques pas vers elle et, s’agenouillant aux pieds de madame de Beaulieu, sur un tabouret de tapisserie, il lui prit tendrement la main, ne trouvant pas un mot pour consoler cette douleur, qui avait été plus forte que l'orgueil.
. — Ce n’est rien, dit doucement la marquise, je n'ai pas été maîtresse de mon chagrin, je l'avoue, et je suis si durement frappée, que je n’ai pu arrêter mes larmes. J'ai tant aimé Gaston ! Il a été un second fils pour moi Il est de mon sang. Et tout ce qu'il a fait de mal me touche doublement. Je ne comprends rien à une pareille ingratitude de sa part, car c'était un enfant généreux et un cœur loyal Comment a-t-il eu le pouvoir de défaire en quelques mois l’ouvrage de tant d’années? Je l'ai si soigneusement, si tendrement élevé! Et voilà comme il m'en récompense! Ah! lingrat! l'ingrat |
Profondément ému, le baron, machinalement, avait saisi sur la täble le crochet d'ivoire avec lequel la marquise tricotait des camisoles pour les petits pauvres. Et d'une main irritée, il perçait avec obstination une grosse pelote de laine grise.
Cependant la marquise avait repris possession d’ellemême. Elle essuyait ses dernières larmes :
— L'important, dit-elle avec fermeté, c’est que nous prenions de grands ménagements vis-à-vis de Claire. Vous la connaissez. Elle est fière, emportée.... Son père était ainsi, cœur d'or, mais tête de fer. Elle va être frappée en pleine sécurité. Elle me parlait encore
de Gaston, ce matin. L'idée qu’il peut songer à une autre femme ne lui est pas venue uninstant. Elle a mis le silence, les retards du duc, sur le compte des nécessités de la situation. Son esprit n'a jamais été effleuré par le doute. Loyale et franche, elle n'attend des autres que loyauté et franchise. Dans une âme comme la sienne, une pareille désillusion peut jeter un trouble bien grave.
— Mais, ma chère tante, ne croyez-vous phs qu'une démarche faite auprès de Bligny pourrait modifier singulièrement la situation? (Gaston a été entraîné... En lui faisant mesurer l'étendue de la faute qu'il va commettre, il serait peut-être possible de le ramener! Et si vous y consentiez je serais, moi, tout entier à votre disposition pour cette tentative.
— Non, fit la marquise, avec une grande hauteur. Nous ne sommes point de ceux qui s’humilient et qui implorent. Notre position, pour triste qu'elle soit, est nette et digne. Il ne me plairait point de la changer. J’attendrai pour dire à ma fille la triste vérité, que les engagements de mon neveu, vis-à-vis de sa nouvelle fiancée, soient irrévocables. (Car, ajouta madame de Beaulieu en souriant amérement, avec un homme aussi capricieux que le duc de Bligny, on ne peut répondre de rien, et peut-être changera-t-il encore...
— Comme il vous plaira, reprit le baron ; je ne saurais vous blâmer d'agir comme vous le faites. A dire vrai, je m'attendais à vous entendre parler ainsi.... Mais j'ai considéré comme un devoir de vous faire une offre de conciliation.... Advienne donc que pourra, maintenant! le beau rôle est de votre côté, et si vous avez l’occasion de verser quelques larmes en cachette, au moins vous n’aurez pas l’occasion de faire la grimace. Je n'en dirais pas autant de Bligny.
Un bruit de pas rapides résonna dans le grand escalier de pierre, accompagné d’un joyeux murmure de voix. Insoucieux et rieurs, Octave et Claire redescendaient avec la baronne, mis en bonne humeur par la remuante et folâtre jeune femme.
La porte du salon s'ouvrit, et, comme une avalanche, madame de Préfont, précédant ses cousins, entra dans la solennelle et sombre pièce.
— Eh! mon Dieu! vous êtes sans lumière! Mais c’est lugubre! s’écria la baronne. Vous avez l'air de causer au fond d’un tombeau. Il fait noir à ne pas s'entendre parler!.... Ma tante, vous nous avez gâtés.... Nous avons, le baron et moi, le plus bel appartement du chàteau.... Vous sâvez que nous allons nous trouver si bien que nous ne voudrons plus partir...
— Tant mieux, ma chère enfant! Mais je pense que vous devez avoir gagné de l'appétit en.chemin de fer... Nous allons dîner.
Au même moment, et comme si la parole de madame de Beaulieu eût été attendue, la porte de la salle à man. ger fut ouverte à deux battants, un flot de lumière fit étinceler les dressoirs chargés de vieilles porcelaines et de massives pièces d’argenterie, pendant que, d’une voix grave et recueillie, le maître d’hôtel laissait tomber ces paroles : — Madame la marquise est servie. -
de Préfont étaient arrivés à Beaulieu, et fort à point pour jeter un peu d'intérêt dans l'existence de la petite baronne qui commençait déjà à trouver le séjour à la campagne vertueusement ennuyeux, M. Derblay, accompagné de sa sœur, se présenta au château.
| Assis sous une grande tente de coutil rayé gris et rouge, les habitants de Beaulieu jouissaient du charme d’une de ces belles journées d'octobre, derniers sourires de l’année prête à devenir triste et glacée. Dans les massifs du parc, les oiseaux, trompés par la chaleur du soleil, s'étaient remis à chanter comme en été. Et sur le sable brillant de la terrasse, deux merles au bec jaune se disputaient, en sifflant, des miettes de pain que le marquis avait jetées par la fenêtre de la salle à manger. La marquise, enveloppée dans ses châles, engourdie par l’air doux, écoutait, d’une oreille distraite, Claire et la baronne qui causaient, accoudées à la balustrade de granit rose. Le baron, gravement étendu dans un fauteuil à bascule, poussait vers le ciel bleu, avec une lenteur calculée, les bouffées de son cigare. Le marquis crayonnait sournoisement, sur une page de son carnet, la silhouette des deux jeunes femmes se détachant élégante et gra-
cieuse sur le fond clair de l'horizon. Un calme profond entourait ce petit coin, et peu à peu une lassitude délicieuse, invincible, s’emparant de tout l'être, alanguissait le corps et endormait la pensée.
Les pas du domestique, faisant crier le sable de l'allée, réveilla tout le monde de cette somnolence physique et morale. La marquise ouvrit les yeux ; Claire etla baronne se retournèrent, cessant de regarder vaguement la vallée, le marquis cacha avec précipitation son carnet dans sa poche. Seul, le baron, avare de mouvements inutiles, se borna à incliner légèrement la tête.
— Monsieur et mademoiselle Derblay demandent si madame la marquise recoit, dit le valet de pied...
À ces mots, Claire fronça imperceptiblement son fier sourcil Le nom de l’homme par lequel, instinctivement elle se sentait poursuivie, prononcé là, chez elle, lui déplut. Elle eut comme un pressentiment que cet étranger aurait une influence sur sa vie, et d'avance, elle se sentit pleine de révolte.
Une amertume soudaine troubla son cœur. L'idée confuse de son abandon était déjà cependant au fond d’ellemême. Et elle se demanda comment M. Derblay, après ses démonstrations passionnées, si timides qu’elles fussent, osait se présenter au château.
Bachelin, il est vrai, avait annoncé sa visite. Il s'agissait d’une sorte de conciliation sur le terrain des affaires. Mais la question d’affaires pouvait n’être qu’un prétexte. Cet homme était-il si hardi, la voyant momentanément délaissée par le duc, de concevoir la pensée de s’approcher d'elle? Toutes ces réflexions, encore fort obscures, passèrent en une seconde dans son esprit, et furent le point de départ de son aversion pour Philippe.
— Recevez-le, ma tante, recevez-le, s'était écriée la baronne. Je suis curieuse de le voir, ce maître de
forges ! Il va nous amuser, et nous ferons bavarder sa sœur sur ce qui se passe dans le village. Elle a peut-être le costume du pays. Oh! que ce serait gentil!
— Mais, ma chère enfant, je ne demande pas mieux que de recevoir, répondit la marquise en souriant. ...
Et se tournant vers le domestique qui attendait immobile : |
— Priez monsieur et mademoiselle Derblay de bien vouloir venir jusqu'ici
Il y eut un instant de silence, puis la large portefenêtre s'ouvrit, et Philippe, accompagné de Suzanne, apparut sur le perron. Un rayon de soleil dorait sa brune et mâle figure. Il se montrait dans toute sa vigueur, tranquille et sévère. Serré dans une longue redingote noire, il semblait plus grand qu’il n'était en réalité. Sa sœur, vêtue d'une très simple robe de drap bleu foncé, se pressait timidement contre lui, le visage animé par l'émotion, inquiète et pourtant résolue, attachant sur son frère le regard de ses grands yeux, comme pour lui donner du courage.
La marquise s'était levée pour aller au-devant des visiteurs. | - Philippe, très respectueusement, 8e courba devant, elle, en balbutiant quelques paroles entrecoupées, dont la confusion amena un sourire sur les lèvres de la grande dame. Puis, comme pour couper court à la gêne du jeune homme, avec une grèce charmante prenant la main de Suzanne :
— Dites à votre frère, mon enfant, dit madame de Beaulieu, qu’il est le bienvenu chez moi.
Philippe releva son front penché et, avec un accent de profonde gratitude :
— Je ne sais comment vous remercier, madame la marquise, dit-il, de l’acçueil si bienveillant que vous fai-
tes à ma sœur. C'est une enfant qui a grandi auprès de moi, sans les soins d’une mère. Elle a besoin de lecons et de conseils. Elle ne saurait les trouver. meilleurs qu’auprès de vous, si vous vouliez bien lui faire la faveur de vous intéresser à elle.
Madame de Beaulieu regarda plus attentivement Suzanne, et fut touchée de la grâce naive ettendre de la jeune fille.
— Venez, que je vous embrasse, ma chère belle.
Et eflleurant de ses lèvres les cheveux blonds de Suzanne :
— Voilà la paix signée sur le front de cette enfant, ajouta la marquise, en se tournant vers Philippe. Tous vos péchés vous sont remis, mon voisin. Maintenant, venez, que je vous fasse faire connaissance avec ma famille...
Et, désignant de la main Octave qui s’avançait vers eux : .
— Le marquis de Beaulieu, mon fils, dit-elle.
— La présentation est bien inutile, ma mère, dit avec rondeur le marquis, en tendant la main à Philippe. M Derblay et moi nous nous sommes déjà trouvés en présence. Diable! cher voisin, vous avez de bonnes jambes et vos lièvres que je manque si bien ne courent pas si vite que vous, quand vous ne voulez pas qu'on vous rattrape.
— Excusez-moi, monsieur le marquis, répondit Philippe en souriant, si je ne vous ai pas dit qui j'étais. ... Vous ne paraissiez pasanimé de sentiments fort sympathiques à mon égard, et j'ai craint de n'être pas très biem aceueilli par vous, si je trahissais mon incognito.
— Eh! parbleu, je ne vous connaissais que par les difficultés que nous avions eues ensemble. Maintenant, c'est autre chose, et j'espère que nous serons bons
amis.... Mais faites-moi donc le plaisir, je vous prie, de me présenter à mademoiselle Derblay.
Le charme de Suzanne agissait. Empressé, attentif, Octave s'était approché de la jeune fille. Madame de Beaulieu, se tournant alors du côté de Philippe et le désignant à la baronne et à Claire :
— M. Derblay, le maître de forges de Pont-Avesnes.… Puis montrant les deux jeunes femmes : — La baronne de Préfont, ma nièce, et mademoiselle de Beaulieu, ma fille. :
Une rougeur brûlante monta au visage de Philippe, et, sans oser fixer ses yeux sur celle qu’il adorait, il s'inclina si profondément qu’on eût dit qu’il allait s’agenouiller.
— Mais ma chère, c'est un monsieur! chuchota la baronne à l'oreille de Claire. Moi qui me le figurais les bras nus avec un tablier de cuir sur les genoux et de Ia limaille dans les cheveux !.... Dieu me pardonne, il est décoré! Et le baron ne l’est pas! Il est vrai que sous le régime que ‘nous subissons! Enfin, c’est bien extraordinaire! Il na manie donc pas le marteau! Regarde-le-donc.... C’est incroyable.... -il est très bien.... Ila des yeux superbes!
Claire, qui jusque-là avait détourné ses regards, les attacha presque durement sur Philippe. Elle était en proie à une sourde colère. Elle eût voulu trouver des paroles blessantes et des regards offensants pour les adresser à cet audacieux. Dans sa vigoureuse carrure, elle le trouvait vulgaire. Tout en lui la choquait, jusqu’à sa mise sombre et sévère qui lui donnait un air digne et sérieux. En même temps, comme dans une rapide vision, la figure du duc passa devant ses yeux. Elle dis- &ingua netiement la tournure élégante et un peu grêle de Gaston, avec son visage allongé, ses cheveux châtains,
ses yeux bleus et sa bouche spirituelle, de chaque côté de laquelle tombaient de longues moustaches blondes. Entre Philippe présent et le fantôme du duc, le contraste était complet. L'un incarnait bien dans sa robuste personne la solidité saine de la bourgeoisie ; l’autre était le type achevé de la grâce délicate et légèrement affaiblie de la noblesse.
Sous le regard de la jeune fille, Philippe était resté interdit. Ses pieds semblaient avoir pris racine dans le sol Profondément troublé, il tenta d'échapper à l'examen hostile de ces yeux. Il voulut faire deux pas vers le marquis, qui causait avec Suzanne, afin de se rattacher à quelqu'un qui lui fût bienveillant : il ne le put pas. Iljeta machinalement un regard sur sa personne, et brusquement il se vit lourd, commun et inélégant. Avec une sourde amertume, il 8e compara aux deux jeu- * nes gens qui marchaient devant lui, dans la grâce libre et simple de leurs vêtements du bon faisour, et sa redingote de drap noir d’une coupe provinciale lui parut hideuse. Jl pensa qu'il devait être grotesque, avec son chapeau de haute forme à la main, et il souffrit horriblement.
Il eût, dans ce moment-là, donné dix ans de sa vie pour être vêtu, et avoir l'air dégagé, comme le baron et Octave. Il se dit que jamais Claire ne pourrait oublier l’aspect sous lequel il s'était présenté pour la première fois à elle, et que, pour toujours, il resterait dans l'esprit de la jeune fille un souvenir qui lui serait défavorable. Il mesura là nettement la distance qui existait entre mademoiselle de Beaulieu, même ruinée, et le maïtre de forges de Pont-Avesnes. Et, avec un profond désespoir, il se reprocha d’avoir été assez fou pour lever. les yeux plus haut que son ambition ne pouvait jamais espérer atteindre,
La voix d’Octave l’arracha à son étourdissement.
— Mon cher monsieur Derblay, nous avons ici quelau’un qui, sur la question industrielle, pourra vous tenir tête, dit le marquis ; c’est mon cousin, M. le baron de Préfont, un savant....
— Dites un homme d’études, mon cher Octave, interrompit avec douceur le baron.... Le champ de Ia science est trop vaste pour que j’aie une autre prétention que celle d’en avoir exploré une toute petite partie...
Philippe, revenant à lui, chercha des yeux mademoiselle de Beaulieu Gracieuse et lente, elle s'était éloignée et marchait le long de la terrasse aux côtés de la baronne. Du bout de son ombrelle de soie rouge, elle frappait machinalement les fleurs d’un rosier grimpant, qui enlaçait ses rameaux aux balustres de pierre.
Le maïtre de forges poussa un soupir et se détournant de ce charmant spectacle :
— Ce n’est pas la première fois, dit-il, que j'entends prononcer le nom de M. de Préfont.
Et comme le baron faisait un geste de protestation polie :
— Monsieur n'est-il pas l’auteur d’un trèsconsidérable travail sur la cémentation ? Je mé suis beaucoup occupé moi-même de cette importante question, et j'ai lu avec la plus vive curiosité le Mémoire que vous avez adressé à l'Académie des Sciences.
— Oh! oh! baron, s’écria gaiement Octave, vous ne vous attendiez pas à être si connu dans nos montagnes?.…. Allons! vous êtes en route pour la célébrité, mon bon, votre nom à pénétré jusqu’au fond des campagnes, et à votre vieille devise : Fortis gladio, il faut ajouter : et penna. Et ne croyez pas que je me moque de vous..., je vous imiterais, si j'en étais capable...
Mais le baron, avait bien souci de ce que pouvait dire le marquis! Ravi de rencontrer un auditeur en état de le comprendre, il s'était lancé dans une dissertation très ardue sur la façon de fondre l’acier. Et l'intervention de la baronne elle-même ne l’aurdit pas détourné de son sujet. Sa raideur anglaise avait fait place à un laisseraller plein d'expansion. Il tapait dans ses mains, en imitant le bruit des machines, pour appuyer sa démonstration. Et animé, gesticulant, il avait pris M. Derblay par le bras, comme pour être bien sûr que celui-ci ne lui échapperait pas.
Mais Philippe n'avait nulle envie de se soustraire à l’envahissantegmiliarité de son interlocuteur. Bien au contraire, il heureux de trouver un allié imprévu dans éetliimaison, où il se sentait si mal à l'aise. Et le baron allait, enchanté, parlant d'abondance et appelant déjà Philippe : mon cher monsieur, ce qu'il n’eût certes pas f#it pour tout autre, au bout de trois mois de relations suivies. Mais en un instant, leur commune préoccupation scientifique les avait rapprochés et liés comme deux francs-maçons qui ont échangé mystérieusement des signes en se touchant la main.
— Et vous extrayez vous-même le minerai? Comme votre exploitation doit être intéressante! disait le baron. Xl faudra que je descende à Pont-Avesnes, demain matin, pour que vous me fassiez visiter vos ateliers. Vous devèz occuper beaucoup de monde ?
— Deux mille ouvriers.
— C’est admirable! Et combien de hauts-fourneaux ?
— Dix qui n'éteignent jamais leurs feux d’un bout de l’année à l’autre. Vous verrez mon marteau-pilon. Il pèse quarante mille kilos et se manœuvre avec une telle précision que vous le feriez descendre sur un œuf, et le toucher, sans casser la coguille.
—Mais avec un pareil instrument, vous pouvez faire concurrence au Creusot lui-même ?
— Parfaitement, et nous faisons en petit ce qu'il fait dans des proportions immenses.
— Mon cher monsieur, c’est une bonne fortune pour moi de vous avoir rencontré, s’écria joyeusement le baron.... Je voulais partir à la fin de la semaine avec la baronne, pour aller en Suisse, mais au diable le voyage!…. Je reste, vous comprenez bien? ... Avez-vous un labo- - ratoire? Ouil Vous êtes chimiste? Parfait! Vous êtes un des hommes les plus agréables que j'aie encore rencontrés.
Et prenant Philippe par le bras, le baron commencçà à
arpenter la terrasse. | __ — Ah çà! qu'a done mon mari? dit la baronne, en s’approchant avec Claire.
— Il a, ma chère cousine, répondit gaiement Octave, qu'il est parti sur son dada favori, prenant en croupa M. Derblay. .
— Eh bien! Ils vont aller loin comme ca, si on n’arrête pas le baron.
— Et pourquoi l’arrêterait-on ? fit le marquis. Est-ce que vous trouveriez mauvais cette confraternité de M. Derblay et de M. de Préfont? Votre mari, ma chère amie, descendant des preux, incarne dans sa personne dix siècles de grandeur guerrière. M. Derblay, fils d’industriels, représente un siècle unique, celui qui a produit la vapeur, le gaz et l'électricité. Et je vous avoue, que, pour ma part, j'admire beaucoup le bon accord soudain de ces deux hommes, qui confondent, dans une intimité née d’une mutuelle estime, ce qui fait un pays grand entre tous : la gloire dans le passé et le progrès dans le présent.
— Octave, mon ami, dit la baronne, on voit que vous
êtes avocat : vous parlez très bien. Mais pour le fils de votre père, laissez-moi vous dire que je vous troûve un peu démocrate!
— Eh! cousine, reprit en riant le jeune homme, la démocratie nous envahit. Tâchons de constituer une aristocratie dans la démocratie même. Pour y arriver, prenons la médiocrité comme niveau, et au-dessus d'elle, mettons tout ce qui aura du mérite. Nous fonderons ainsi l'aristocratie du talent, la seule qui soit digne de succéder à l’aristocratie de naissance, D'ailleurs, en agissant ainsi, nous ne ferons qu'imiter ce que firent nos ancêtres. Vous figurez-vous que les fondateurs de nos maisons étaient nés nobles ? Ce fut leur courage qui fut la cause de leur élévation au-dessus des autres hommes. Le premier des Préfont s'appelait tout platement Gaucher, ce qui, sans doute, ne l'empêchait pas d’être adroit, car il passe pour avoir été un rude soldat. Anobli pour ses faits d'armes et enrichi par son butin, il prit le nom de sa terre, en revenant de Palestine. Et c’est par la grâce du capitaine Gaucher, ma chère, que vous êtes aujourd'hui baronne. Pourquoi donc dénierions-nous aujourd’hui à des hommes, qui valent peut-être votre aieul, le droit de sortir du commun? Jadis on disait : Honneur aux plus braves ; maintenant nous disons: Place aux plus intelligents!
— Bien pensé et bien parlé, monsieur le marquis, et je prie madame la baronne de m’excuser, si je me prononce contre elle, dit une voix sonore derrière un massif.
Et Bachelin, très rouge, le chapeau à la main, sa serviette bourrée de ‘papiers sous le bras, comme d’habitude, apparut au coin de la terrasse.
— Eh! Bachelin, vous arrivez à point, s'écria la baronne gaiement. Ah! vous voilà bien, vous autres robins, vous êtes tous du Tiérs-État. C’est à votre profit qu'on
a fait la Révolution. Mais vous apparaissez comme un diable qui sort d’une trappe! Par où êtes-vous donc venu ?
— J'ai traversé le parc, je viens de la Varenne, et j'ai laissé mon cabriolet à la petite porte. Mais, pardon. .
Et se tournant vers madame de Beaulieu qui 8 approchait avec Suzanne.
— Madame la marquise.... tout mon respect...
Mademoiselle Suzanne, mes hommages.... Il fait aujourdhui une chaleur extraordinaire ... Je tenais à être ici en même temps que M. Derby ... Mais un acte très important à signer m'a retenu.... Un acte qui m'a causé bien des regrets, madame la marquise. Il s’agit de la vente de la Varenne.
— Ah! Les d’Estrelles ont enfin trouvé un acquéreur? interrogea le marquis.
— Oui, un acquéreur, soupira Bachelin, et qui a payé un prix de convenance, je vous en réponds. Mais il tenait tout particulièrement à cette terre.... Etil en a donné au moins un tiers de plus qu'on n'en aurait pu trouver, même en la morcelant. C’est un gros fabricant de Peris. Il m’a dit même avoir l'honneur de connaître la famille de madame la marquise. C’est sans doute la raison qui lui a fait rechercher le voisinage de Beaulieu.
— Et peut-on savoir le nom de ce monsieur ? demanda la marquise avec indifférence. |
— Il s'appelle M. Moulinet, répondit tranquillement le notaire.
Bachelin ne se doutait certes pas de l'effet qu’il allait produire en prononçant le nom de l'acquéreur de la Varenne. Mademoiselle de Beaulieu se leva brusquement, pendant que la baronne, frappant vivement ses mains l’une contre l’autre, s'écriait : Le père d’Athénuis!
— M. Moulinet avait effectivement avec lui une jeune personne qu’il nommait Athénais, ajouta le notaire. Le domaine a été acheté pour elle, et afin de figurer parmi ses propres le jour de son mariage. (C’est trente mille livres de rente en sacs, et les baux sont susceptibles d'augmentation.
— Ah! c'est trop fort! les voilà vos voisins! reprit la baronne. Et M. Moulinet va jouer au seigneur châtelain. Le pauvre homme ! il aura l’atr de son jardinier.
—- Il est, dit-on, fort riche ? interrogea Bachelin.
— Excessivement riche, répondit la baronne, ridiculement riche.
— Et bien! Octave, voilà où conduisent vos théories, mon cher. La voilà, l'aristocratie de l'intelligence! M. Moulinet en est un des plus beaux représentants. Les d’Estrelles, qui ont donné à la France dix maistres de camp, deux amiraux, un maréchal et plusieurs ministres d'État, qui ont les portraits de leurs ancêtres à Versailles et leur nom à toutes les grandes pages de notre histoire, sont mis hors de leur château par un fabricant de chocolat, qui n’a jamais rendu service pour un centime à sa patrie, et dont le nom ne figure que sur les prospectus qu’il fuit distribuer au coin de la rue. Voilà votre démocratie, mon cher! Tenez! ne me parlez pas d’un pays où de pareilles abominations peuvent se commettre.... C’est un pays perdu!
— Calmez-vous, baronne, dit Octave, je trouve déplorable, comme vous, que les d’Estrelles soient dépossédés de leur château, mais franchement, que pouvons-nous + faire? Faut-il prendre à M. Moulinet son argent pou. enrichir nos amis? Ce serait un peu arbitraire. Et, à moins de lui chauffer les pieds par-dessus le marché, je ne vois point ce qu’on pourrait lui faire de pis. |
— Laissez-moi tranquille, vous êtes insupportable,
s'écria madame de Préfont. Tenez, je crois que vous dites tout cela pour me taquiner, et que vous n'en croyez pas un mot.
Et, prenant le bras de la marquise, elle fit quelques pas au-devant du baron qui revenait avec Philippe. Claire était restée en arrière, immobile et pensive. La brusque apparition de M. Derblay et d’Athénaïs Moulinet dans sa vie si rigoureusement fermée, la troublait étrangement. Élevée dans ce grand monde, autour duquel la fierté rigoriste de ses aristocratiques habitants a tracé des barrières infranchissables, elle assistait, avec une amère stupéfaction, à cette violation inattendue de son intimité. Du moment que M. Derblay entrait à Beaulieu si facilement et était, de prime abord, traité sur un pied d'égalité, il lui paraissait que l’antique maison devenait banale comme la rue. Elle résolut d’agir contre cette facilité un peu vulgaire avec laquelle tous les hôtes du château se prodiguaient envers des étrangers. Et, les voyant tous si souriants et si affables, elle se fit sévère et glacée.
Cependant elle devinait dans ce qui se passait autour d'elle quelque chose d'inexpliqué et de menaçant. Le silence prolongé du duc l’inquiétait plus qu’elle ne voulait l'avouer. Et l’attitude contrainte de ceux qui l’entouraient, quelques lambeaux de phrases qu’elle avait saisis au vol, certains silences subits quand elle approchait à l’improviste, une recrudescence de tendresse de la part des siens, avaient achevé de la mettre en défiance. YÆlle souffrit beaucoup. A cette nature fière et franche *Téquivoque était insupportable. Il était dans son caractère d’aller droit à l'obstacle et de l’attaquer de front. En cette circonstance, elle n’osa pas. Sa tendresse la rendit timide. Elle eut peur d'apprendre que le duc la trahissait. Et, honteuse pour celui qu’elle aimait, crai-
gnant d’être obligée de constater son indignité, elle s’abstint de questionner et garda un douloureux silence.
Philippe la vit donc impassible et hautaine, accueillant ses timides hommages avec un dédain peu dissimulé, et faisant attention à lui juste assez pour lui prouver que sa présence lui déplaisait. Suzanne, décontenancée, ayant vainement essayé par quelques paroles de détendre Ja bouche crispée de mademoiselle de Beaulieu, s'était réfugiée auprès de Bachelin, qui la couvrait de sa paternelle affection.
Les attentions gracieuses du marquis, visiblement gagné par la grâce simple de la jeune fille, avaient trouvé Suzanne triste et découragée. Les illusions que la chère enfant s'était faites tombèrent en un instant, Elle vit le bonheur de son frère gravement compromis. Son précoce bon sens lui fit mesurer toute la distance qui séparait Philippe de cette hautaine et imposante Claire. Elle comprit qu’un événement imprévu pouvait, seul, rapprocher ces deux êtres si dissemblables. Cependant, elle ne désespéra pas. Et naïivement, avec cette foi tenace des enfants, elle s’en remit à la Providence du soin de lever toutes les difficultés.
La marquise, toute pleine des confidences louangeuses de Bachelin sur le compte de Philippe, enchantée de l’enthousiasme du baron, qui avait décidément accaparé le maître de forges, et vraiment surprise d’avoir rencontré à sa porte un homme tel que M. Derblay, s'était laissé aller à lui demander de rester à diner au château. Foudroyée par un regard de sa fille, elle fit un retour sur elle-même, et se demanda si elle n’avait pas été un peu vite dansl’expression de sa sympathie. Sa raison interrogée ne lui reprocha rien. Elle ne dut voir dans le mécontentement de Claire qu’un accès de subite sauvagerie. Du reste, M. Derblay offrit de lui-même à la marquise un moyen
de prompt apaisement. Il refusa avec une convenance 2xquise, s’excusant de ne point profiter de la grande faveur qui lui était faite, et prétextant le soin d’affaires accablantes. : °
En réalité, il avait hâte de s'éloigner. Les deux heures qu'il venait de passer sur cette terrasse, écoutant le baron sans le comprendre, les tempes serrées comme par les mâchoires d'un étau, le cerveau martelé par des pensées tumultueuses, avaient été pour lui un cruel supplice. Il voulut absolument s’y soustraire. Cette entrevue, si impatiemment attendue et dont il se promettait tant de joie, fut un des plus durs moments de sa vie. Et découragé, abattu, prêt à renoncer à ses ambitieux projets, il prit congé des hôtes du château. |
Claire ne parut pas attacher plus d'importance à son départ qu’elle n’en avait prêté à son arrivée. Elle resta dédaigneuse et muette, répondant à son respectueux salut par un léger mouvement de tête. Juste ce qu'elle eût accordé à un fournisseur.
La retraite de Philippe eût singulièrement ressemblé à une déroute, si les alliés qu'il avait su déjà se faire dans la place ne lui eussent pas prêté un utile secours. Le baron montra, en cette circonstance, à quel point la passion peut modifier les caractères. Cet homme, si plein de réserve, accompagna M. Derblay jusqu’à la grille, et lui secoua la main, en le quittant, avec la vigueur, le laisser-aller, d’un compagnon du tour de France. Le marquis, lui, suivait Suzanne, et prouvait, par les gracieusetés qu'il prodiguait au frère, sout l'intérêt qu’il prenait à la sœur. Bachelin, son inamovible serviette sous le bras, fermait la marche. A la petite porte du parc, son cabriolet, attelé d’un vieux cheval" gris qui broutait philosophiquement des feuilles de coudrier, l'attendait. Il y fit monter Philippe et Suzanne, pen-
dant que le baron poussait la prévenance jusqu'à tenir le bidet par la bride, précaution d’ailleurs bien inutile, et que le marquis échangeait un dernier sourire avec la jeune fille. Bachelin passa son fouet sur le dos de son cheval Le cabriolet s’ébranla, et le baron et le marduis crièrent avec une touchante unanimité :
— Au revoir!
Philippe, d'une voix tremblante, répondit par un! Jamais ! qui se perdit heureusement dans le bruit de fer: raille qui accompagnait la marche de la voiture. Le notaire s'était retourné brusquement :
— Jamais? répéta-t-il, jamais! Ah cà! mon bon ami, est-ce que vous perdez la raison ? : Et pourquoi ne vous reverrait-on jamais à Beaulieu ?.
Philippe, questionné, cessa de se contenir, et, ouvrant son cœur, il en laissa couler librement le flot amer de sea désillusions. A quoi bon persévérer dans une entreprise qui était fatalement destinée, tout l’indiquait, à échouer misérablement. Il se préparait des humiliationa imméritées et des chagrins cuisants. Autant valait renoncer tout de suite, et couper le mal dans sa racine avant qu'il eût pu s'étendre.
— Eh! mon cher, interrompit Bachelin avec ironie, qu'est-ce que vous espériez donc ? La violence de vos regrets. me donne à supposer que vous aviez de bien grandes prétentions. Pensiez-vous que mademoiselle de Beaulieu allait de buten blanc vous faire des avances comme une grisette à un étudiant? Dans le monde où vous venez de pénétrer, mon cher ami, les sentiments se traduisent habilement par des nuances d’une délicatesse extrème. Il n’y a ni enthousiasmes violemment ressentis, ni antipathies nettement déclarées. Tout se fait avec correction et tenue. Vous avez du premier coup obtenu
‘des résultats incroyables. Les hommes ont été fanatisés,
le marquis est votre ami et le baron veut être votre préparateur. La marquise enfin, entraînée par la passion générale, vous invite à diner dès le premier jour, comme on fait pour un ami de vingt ans, et vous vous plaignez? Mais vous êtes injuste entre tous les hommes! A vrai dire, mademoiselle Claire vous a fait froide mine. La belle affaire! Il n’aurait plus manqué qu'elle vous sautât au cou? Ah! vous allez vite en besogne, vous! Hier vous ne rêviez rien de plus doux que le bonheur de la voir, de l’approcher pendant quelques instants. Vous venez de passer deux heures auprès d'elle, et vous poussez des interjections désespérées, vous accusez le ciel et la terre! Et vous ne voulez plus reparaître dans la maison. Vous êtes insensé! D’abord vous ne pouvez pas vous abstenir de retourner à Beaulieu, sous peine de passer pour un homme fort mal élevé. Et puis, est-ce que vous auriez la puissance sur vous-même de ne pas aller faire vos dévotions auprès de cette adorable Claire ? Ah! mon cher, vous êtes bien heureux d'aimer. Vous êtes jeune, pleurez, souffrez, c’est ce qu’il y a de meilleur en ce monde. Il n’y a même absolument que cela, croyez-en un vieil homme, qui, comme notaire, a recu bien des confidences depuis quarante ans, et qui luimême, à l'heure présente, ne regrette qu’une chose...
Bachelin, la figure animée, les yeux brillants, allait sans doute laisser échapper quelque aveu précieux à enregistrer, mais ses regards tombèrent sur Suzanne qui, tout en l'écoutant attentivement, effeuillait les pétales d’une admirable rose cueillie par le marquis sur la terrasse de Beaulieu. Le notaire s'arrêta brusquement et, allongeant un vigoureux coup de fouet à son bidet qui trottinait la tête entre les jambes:
— Croyez-moi, mon cher ami, retournez chez la marquise. Mademoïselle Claire aura prochainement de
cruelles épreuves à supporter, et son attitude vis-à-vis de vous pourra être singulièrement modifiée par les événements. Ah! déjà vous ne dites plus: Jamais L’est un progrès! Demain vous direz : Toujours. Mais nous voici arrivés à Pont-Avesnes. Je n’entre pas avec vous. J’ai de la besogne pressée à donner à mes clercs... Allons, bon appétit, et voyez tout en rose!
Bachelin ayant donné une dernière poignée de main à Philippe,ayant galamment baisé les doigts de Suzanne, enfila rapidement la principale rue du bourg, et disparut bientôt à l’angle de la grande place.
Philippe poussa un soupir, ouvrit la petite porte de la cour, et, le front penché, suivi de sa sœur qui respectait 8a silencieuse tristesse, rentra dans sa maison qu'il avait, deux heures plus tôt, quittée le cœur palpitant d'espérance.