‹ Le maître de forgesChapitre 7 sur 119 · ACTE I : SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I : SCÈNE III

de monsieur votre neveu. Voici les renseignements qui m’ont été transmis : M. le duc de Bligny est à Paris depuis six semaines.

La Marquise. Depuis six semaines I Et nous l’ignorions !

Bachelin. Monsieur votre neveu se serait bien gardé 5 de vous le faire savoir.

La Marquise. Et il n’est pas venu I Et il ne vient pas encore, connaissant le revers qui nous atteint I Car il le connaît, n’est-il pas vrai ?

Bachelin. Il l’a connu, madame la marquise, et des 10 premiers.

La Marquise. Ah ! vous aviez raison, Bachelin, voici qui me touche cruellement. Le duc nous abandonne. Ce qu’il voulait de nous, c’était une fortune.

La fortune a disparu, le fiancé s’éloigne. L’argent, 15 voilà le mot d’ordre de cette époque vénale et cupide. La vertu, la beauté, l’intelligence, rien ne compte. On ne dit plus : Place au plus digne, on crie : place au plus riche I Or, nous voilà presque pauvres : on ne nous connaît plus I 20

Bachelin. Madame la marquise, je crois que vous calomniez un peu notre époque. Certes les idées positives y dominent. Mais il y a encore des hommes désintéressés, pour qui la beauté, la vertu, l’intelligence sont des biens qui font une femme 25 enviable entre toutes. Je ne dis pas que, de ces hommes-là, j’en connaisse beaucoup. Mais j’en connais au moins un, et, en l’espèce, un seul suffit.

La Marquise. Que voulez- vous dire ?

Bachelin. Simplement ceci, qu’un galant homme de mes amis n’a pu voir mademoiselle de Beaulieu sans en devenir éperdument épris. La sachant engagée avec le duc, il n’aurait point osé faire con- 5 naître ses sentiments. Mais qu’il la sache libre, et il parlera, si vous daignez l’y autoriser.

La Marquise, froidement. C’est de M. Philippe Derblay qu’il s’agit, n’est-il pas vrai ?

Bachelin. Oui, madame la marquise, de lui-même.

10 La Marquise. Je n’ignore point les sentiments que ma fille a inspirés au maître de forges. Il ne les cache même pas assez.

Bachelin. Ah! c’est qu’il aime mademoiselle Claire, et sincèrement, lui ! Mais vous ne connaissez pas 15 assez complètement M. Derblay, madame la marquise, pour pouvoir le juger à sa valeur.

La Marquise. Je sais qu’il est fort estimé dans le pays.

Bachelin. Et à juste titre. J’ai vu naître M. Philippe, sa sœur, mademoiselle Suzanne. Leur père voulait 20 bien m’appeler son ami . . . Ceci vous explique, madame la marquise, l’audace avec laquelle je viens de vous faire connaître les sentiments de M. Derblay. A mes yeux, mon client n’a qu’un seul défaut : son nom, qui s’écrit en un seul mot, sans apostrophe. 25 Mais, en cherchant bien, qui sait ? La famille est fort ancienne. Sous la révolution, les honnêtes gens se serraient les uns contre les autres : les lettres ont bien pu en faire autant !

La Marquise. Qu’il garde son nom tel qu’il est ! Il le

ACTB i: SCÈNE IV

porte en homme d’honneur, et, dans le temps où nous vivons, cela suffit.

Bachelin. M. Derblay serait bien heureux, madame, s’il vous entendait.

La Marquise. Ne lui répétez rien de ce que je viens de 5 vous dire. Mademoiselle de Beaulieu ne reçoit de générosité de personne. Et avec le caractère que je lui connais, il est probable qu’elle mourra fille. Plaise à Dieu, mon ami, que le double coup qui va la frapper la trouve forte et résignée I lo

Bachelin. Madame la marquise, s’il m’était permis de donner un conseil, je vous engagerais à ne rien dire encore à mademoiselle de Beaulieu. Pour elle, il sera toujours temps de souffrir.

La Marquise. Vous avez raison. Quant à mon fils, je iS dois lui apprendre le malheur qui le frappe. [Elle sonne. — Un domestique jparaît.) Priez M. le marquis de venir me parler. Le domestique sort,

Bachelin. Quoi qu’il advienne, madame la marquise, souvenez- vous que M. Derblay serait le plus heureux 20 des hommes s’il lui était jamais permis d’espérer.

Il attendra, car il n’est pas de ceux dont le cœur change.

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