‹ Le maître de forges [microforme]Chapitre 11 sur 26 · COR · texte numérisé non relu

COR

viel! homme l'arréta not en laïssant tomber ces mots : “Ces deux cent milk ‘francs , je vous les : apporte. J'ai une immense fortune. ef je n'ai pas voulu qu'il fût dit qu'un tel homme que moi, qui donne dix millions de dot à sa fille unique, a laissé pour dix misérables m''le Jonis a le nom d’une des plus nobles familles de SON pars! "— C'est énorme, ma tante, n'est-il pas vrai ? Vous comprenez bien que je ne vous garantis pas la rigoureuse exactitude dos termes, Castéran a la langue très ; ifilée, et il a bien pu broder un peu. Mais c'est ainsi qu'il m'a conté l'aventure. Le malheureux Bligny fut ébleui. II lui semble qu'il était en face d'un homme tout en or. Et dame, la caissæ de son bienfaitenr attendre étant ouverte, iv mit : petit doigt. La main suivit, et, comme dans un en£grenage, tout v à passé, Utre avec. Voilà comment le duc se marie,

[lv eut un mstant de silence, L'obseurité était tout à fait venue. (C’était À peine si, dans l'ombre, le baron apercevait la tête fièrement levée de la marquise. Le

tic-tac de la vieille pendule Louis NIV faisait seul ertendre sa cadence régulière, Soudain, le jeune homme

vit un nuage blan passer PR le visage de sa tante. et, à un sanglot mal dissimulé, il omprit qu’elle pleu-

rait. Il fit vivement quelques pas vers elle et. s'agenouil- APT bteds de madame à Benuli U, sur un tabouret le tapisserie, il lui prit t ndrement la main, ne trouvant Pas BR Mot pour consoler cette douk ur, Qui avait été PIUS iorte que l’orgueil

( est rien, dit doucement 1n marquise, je n'ai Pas eté maitresse de mon ch grin, je l'avone, et je suis Si durement frappée, que je n'ai Pu arrêter mes larmes. Far tant aimé Craston ! Il a été un « ne file pour moi. ll est de mon sang. Et tout ce qu'il a fait de mal me

Op

touche doublement, Je ne comprends rien à nne pareille ingratitude de sa part, car c'était un enfant généreux et un cœur loyal. Comment a-t-il ey le pouvoir de défaire en quelques mois l'ouvrage de tant d'années? Je l'ai si soigneusement, si tendrement élevé! Et voilà comme il m’en récompense! Ah! lingrat ! l'ingrat !

— Mais, ma chère tante, ne Croyez-vous pas qu'une démarche faite auprès de Blignv pourrait modifier singilièrement la situation? Gaston a été entraîné...

— Non, fit la marquise avec un grande hauteur. Nous ne sommes poir. de ceux qui < bumilient et qui implorent. Notre position pour triste qu'elle soit, et nette et digne... Il ne me plairait point de la changer,

Au même moment, et comme si Ja parole de madame de Beaulieu eût été attendue, la porte de la salle à manger fut ouverte à deux battant: un flot de limière étinceler les dressoirs chargés de vieilles porcelaines ei de massives pièces d’argenterie, pendant que, d'une voix grave et recueillie, le maître d'hôtel laissait tomber ces

paroles : — Madame la marquise est servie.

vs

Le lendemain du jour où monsieur et madanie de Prélont étaient arrivés à Beaulieu, et fort à point pour Jeter UR peu dintérét dans l'existence de Ja petite baronne AU commençait déjà à tr uver le séjour à Ja campagne vertueusement ennuyeux, M. Derblav, aCCompagné de sa FŒœur, se présenta au château.

Assis sous une £rande tente de coutil rayé gris et roue

£e, les habitants do Beaulieu Jouissaient du charme d’nne de ces belles Journées d'octobre. d rnicrs sourires de l'année prête à devenir triste et glacée.

La marquise enveloppée dans sos châles, engourdie par lair doux. écoutait d'une oreille distraite Claire et la baronne QUI Causaient, accoudées

granit rose,

à la balustrade de

Un calme profond entourait co petit Coin, et peu à peu

une lassitude délicieuse, invincible,

s'emparant de tout l'être, alanguiseait lo corps ct

endormait Ja pensée, Les pas du domestique faisant crier le sable dans l'aiice, réveilla tout le monde de cette Somno

ef morale.

lenc physique

és Monsieur et mademoiselje Dorblas demandent si

ibadame la Harquise reçoit, dit le valet de pied... ,

À ces mots, Claire IFONÇA imp rccptiblement son fier

sourci. Le nom de l'homme par lequal, ins{inetivement e se fentait poursuivie, prononcé là, chez elle

lui dé- Pint. Elle « ut comme Un pressontiment te éef étrangor

AUTAIT une nfluence sur sfi vie. ç pleine de révolte.

d'a net elle se senti

Hédiei

Une amertume soudaine troubla son cœur. L'idée confuse de son abandon était déjà cependant au fond d'elle-même. Et elle se demanda comment M. Derblay, après ses démonstrations passionnées, si timides qu'ellss fussent, osait se présenter au châtéau.

Bachelin, il est vrai, avait annoncé sa visite. [1 s’agissait d’une sorte de conciliation sur le terrain des affaires, Mais la question d’affaires pouvait n'être qu'un prétexte, Cet homme était-il si hardi, la voyant mo-

mentanément délaissée par le due, de concevoir la pensée de s’approcher d’el'e? Toutes ces réflexions, encore fort obscures, passèreut en une seconde dans son esprit, et furent le point de départ de son aversion pour Philippe.

— Recevez-le, ma tante, recevez-le, s'était écriée ln baronne. Je suis curieuse de le voir, ce maître de forges! Il va nous amuser. et nous ferops bavarder sa sœur sur ce qui se passe dans le village. Elle a peut-être le costume du pays. Oh! que ce serait gentil!

— Mais, ma c! enfant, je ne demande pas mieux que de recevoir, r it la n arquise en souriant.

Et se tournant vers le domestique qui attendait immobile :

— Priez monsieur et mademoiselie Derblav de bien

vouloir venir jusqu'ici.

Il v eut un instant de silence, pis la large porte-fenêtre s'ouvrit, et Philippe, accompagné de Suzanne. apparut sur le perron. Un ravon de soleil dorait sn brune et mâle figure. 1} se montrait dans toute <a vi gueur, tranquille et sévère, Serré dans une longne +edingote noire, il semblait plus grand qu'il n'était en réalité,

La marquise s'était levée pour aller au-devant siteurs.

} les

Philippe, très réspectueusement, se courba devant elle, en balbutiant quelques paroles entrecoupées, dont la confusion amena un sourire sur les lèvres de la grande dame. Püis, comme Pour couper court à la gêne du jeune homme, avec une crâce charmante Prenant la main de Suzanne :

— Dites à votre frère, mon enfant, dit madame de Beaulieu, qu'il est le bienvenu chez moi,

Philippe releya son front penché et, avec un accent de profonde gratitude :

— Je ne sais Cominent vous remercwr, madame Ja Marquise, dit-il. de l'accueil bienveillant que vous faites à ma sœur. Cest une enfant qui à grandi auprès de moi, sans les soins d'une mère. Elle a besoin de lee Cons et de conseils Elle ne saurait les trouver meilleurs qu'auprès de vous, si Ces Vouliez bien lui faire Ja faveur de vous intéresser à el,

Madame de Beaulieu regarda Plus attentivement Su- Zanne, ct fut touchée de la grâce naïve e© tendre de ta jeune fille,

— Venez que je vous enibrasse, a chère belle,

Et effleurant de see lèvres Jos cheveux blonds de Su-° zanne :

— Voilà la paix signée . Fi front de cette enfant. ajouta la marquise, en se tournant Vers Philippe. Tous vos péchés vous sont FeMIS, mon voisin. Maintenant, venez, que je vous fasse faire Connaissance avec ma fu.

mille. vs

Et, désignant le la main © tave q avamcait vors EUX :

— Le marquis 4 Beaulion, mon fl ‘t-elle

La Présentation ost bien inutile, ua Mère, dit Ave

rondenr le jiarquis B tendant la main à Philippe, M.

Derblay et moi nous nous sommes déjà trouvés en présence. Diable! cher voisin, vous avez de bonnes jambes et vos lièvres que je manque si bien ne courent pas +1 vite que vous, quand vous ne voulez pas qu’on vous rattrappe.

— Exeusez-moi, monsieur le marquis, répondit Philippe en souriant, si je ne vous ai pas dit qui j'étais. . Vous ne paraissiez pas animé de sentiments fort SYINpathiques à mon égard, et j’ai craint de n’être pas très bien accueilli par vous, si je trahissais mon incognito.

— Eh! parbleu, je ne vous connaissais que par les difficultés que nous avions eues ensemble, Maintenant, c’est autre chose, et j’espère que nous serons bons amis... Mais faites-moi donc le plaisir, jé vous prie, de me présenter à mademoiselle Derblay.

Le charme de Suzanne agissait. Empressé, attentif, Octave s’était approché de la jeune fille. Madame de Beaulieu, se tournant alors du côté de Philippe et le désignant à la baronne et à Claire:

— M. Derblay, le maître de forges de Pont-Avesnes... Puis montrant les deux jeunes femmes : — La baronne de Préfont, ma nièce, et mademoiselle de Beaulieu, 1:a fille.

Une rougeur brûlante monta au visage de Philippe, et, sans oser fixer les yeux sur celle qu’il adorait, il s'inclina si profondément qu’on eût dit qu’il allait s'agonouiller.

La voix d’Octave l’arracha à son étourdissement.

— Mon cher monsieur Derblay, nous avons ici quelqu'un qui, sur I? question industrielle, pourra vous tenir tête, dit le marquis; c’est mon cousin, M. le baron de Préfont, un savant...

— Dites un homme d’études, mon cher Octave, interrompit avec douceur Je baron... Le champ de la science est trop vaste Pour que j'aie une autre prétention que celle d’en avoir exploré une toute petite partie...

Philippe, revenant À lui, chercha des yeux mademoiselle de Beaulieu. Gracieuse et lente. elle s'était éloignée et marchait Je long de la te ITasse aux côtés de la baronne. Du ! ot de son ombrelle de soie rouge, elle frappait Machinalement les fleurs d’un rosier grimpant, qui enlaçait ses TaMaux aux balustres de pierre.

Le maître de forges poussa un soupir et se détournant de ce charmant spectacle :

— Ce n’est pas la première fois, dit-il, que j'entends Prononcer le nom de M. de Préfont.

Et comme le baron faisait un geste de protestation polie :

— Monsieur n'est-il pas l’auteur d'un très considérable travail sur la cémentation? Je me suis beaucoup OCCUpé moi-même de cette importante question, et j'ai lu avec la plus vive curiosité le Mémoire que vous avez adressé à l’Académie des Sciences

— Oh! oh! baron, s’écria gaiement Octave, vous ne Vous attendiez Pas à être si connu dans nos montagnes ?... Allons! vous êtes en route Pour la célébrité, mon bon, votre nom a pénétré Jusqu'au fond des campagnes, et à votre vieille devise : Fortis gladio, il faut ajouter: of Penna. Et ne CTOYeZ pas que je me moque de vous.. je Vous imiterais, si j'en étais capable...

Mais le bagon avait bien souci de ce que pouvait dire le marquis! Ravi de rencontrer un auditeur en état de le comprendre, ;] s’était lancé dans une dissertation très ardue sur Ja facon de fondre l'acier. Et P’intervention de la baronna ellemése ne dau ut pas détourné de son

En

sujet. Sa raideur anglaise avait fait place à un laisseraller plein d'expansion. 11 tapait dans ses mains, en imitant le bruit des machines, pour appuyer sa démonstration. Et animé, gesticulant, il avait pris M. Derblay par le bras, comme pour être bien sûr que celui-ci ne lui échapperait pas.

Mais Philippe n'avait nulle envie de se soustraire à l'envahissante familiarité de son interlocuteur. Bien au contraire, il le poussait, heureux de trouver un allié imprévu dans cette maison, où il se sentait si mal à l'aise. Et le baron allait, enchanté, parlant d’abondance cet appelant déjà Philippe: mon cher monsieur, ce qu'il n'eût

L certes pas fait pour tout autre, au bout de trois mois da relations suivies. Mais en un instant, leur commune préoccupation scientifique les avaient rapprochés et liés comme deux francs-maçons qui ont échangé mystérieu-

: sement des signes en se touchant la main.

— Ft vous extrayez vous-même le minerai? Comme votre exploitation doit être intéressante! disait le baron. [l faudra que je descende à Pont-Avesnes, demain matin, pour que vous me fassiez visiter vos ateliers, Vous devez occuper beaucoup de monde ?

— Deux mille ouvriers.

— C'est admirable! Et combien de hauts-fourneaux ?

— Dix qui n'éteignent jamais leur feu d'un bout de

l’année à l'autre. Vous verrez mon marteau-pilon. Il pèse quarante mille kilos et se manœuvre avec une telle précision que x le ez descendre sur un œtf, et le her sans phil —Mais un pareil instrument, vous pouvez faire ONCUFreN Creusot fii-même — Parfaitement, et no usons en petit ve qu'il fait

dans des praportions immenses.

ES

— Mon cher monsieur, c’est une bonne fortune pour moi de vous avoir rencontré, s’écria joyeusement le hba- TOn.... Je voulais Partir à la fin de Ja semaine avec ]a baronne, pour aller en Suisse, mais au diable le voyage !.. Je reste, vous “OMprenez bien?.., Avezvour un laboratoire? Quil Vous êtes chimiste ? Parfait! Vons êtes un des hommes les plus agréables que j'aie encore rencontrés.

Et prenant Philippe par le bras, le baron commença à arpenter la terrasse.

— Ah çà! qu'a donc MON mari? dit la baronne, en s’approchant avec Claire,

— Î] a, ma chère cousine, répondit £aiement Octave, qu'il est parti sur son dada favori, prenant en croupe M. Derblay.

— Eh bien! Je vont aller loin comme Ca, Si on n'arrête pas le baron.

— Et pourquoi l'arrêterait-on ? fit le marquis, Eat. ce que vous trouveriez mauvais cette confraternité de M. Derblay et de M. de Préfont? Votre mari, ma chère amie, descendant des Preux, incarne dans sa persenne dix siècles de grandeur guerrière, M. Derblay, fils d'industriels, représente un siècle unique, celui qui a produit la vapeur, Je gaz et l'électricité. Et je vous àvoué, que, pour ma Part, j'admire beaucoup le bon necord soudain de ces deux hommes, qui confondent, dans une intimité née d’une mutuelle estime, ce qui fait un Pays grand entre tous: Ja gloire dans le passé et le pragrès dans le présent.

— Octave, mon ami, dit la baronne, on voit que vous êtes avocat : vous parlez très bien. Mais pour le fils de votre père, laissez-moi vous dire que je vous trouve un peu démocrate !

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—Eh ! cousine, reprit en riant le jeune homine, la démocratie nous envahit, Tâchons de constituer une aristocratie dans la démocratie méme, Pour y arriver. prenons la médiocrité comme nivcau, et au-dessus d'elle, mettons tout ce qui aura du mérite. Nous fonderons ainsi l'aristocratie du talent. la seule qui soit digne ste succéder à l'aristocratie de naissance, D'ailleurs en agris- “ant ainsi, nous ne ferons qu'imiter ce que firent HO ane cètres, Vous ligurcz-vous que jes fondateurs de nos Maisons étaient nés nobles? Co lut leur courage qui fut la cause de leur élévation au-dessus des autres hommes, Le premier des Préfont appelait tout platement Gaucher, ce qui, sans doute, 1e l Mpéchait pas d'être adroit, car il passe pour avoir été un rude soldat. Anobli pour ses faits d'armes et enrichi Par son butin, il prit le nom de sa terre, en revenant de Palestine, Et c'est par .4 grâce du capitaine Gaucher, ma chère, que vous êtes aujourd'hui baronne, Pourquoi donc dénierions-nous au jourd'hui à des hommes qui valent peut-être votre aïeul, le droit de sortir du connnun? Jadis on disait : Honneur aux plus braves: maintenant nous disons: Place aux plus intellicents!

— Bien pensé et bien parlé, monsieur le Darquis, ct je prie madame la baronne de n'excuxer, si je me pros nonce contre elle, dit une voix sonore derrière un massif.

Et Bachelin, très roucvo, le chapeau à la main. SA sole Viette bourrée de papiers sous le bras, comme d'habitude, apparut au coin de lt terrasse.

—— Eh! Bachelin, vous arrivez à point S'écria la baronne gaiement. Ah! vous voilà bien, vous autres robins, vous êtes tous du Tiers Etat. C'est à votre profit qu'on

a fait la Révolution, Mais VOUS Apparaissez comme un

able Ur Sort d'une rappel... Par OÙ Ées-vons done Venu ?

— J'ai traversé le pare, Je viens de Ja Varenne laissé mon Cabriolet à là petite porte.,

vers Madame

» Et j'ui + Mais pardon. ;

Et se tournant le Beaution 4

[ S'appro- . . Me chait avec Suzanne.

— Madame la

Marquise. +... tout Mademoisell.

non respect, ...

Suzanne, jee hommages. .. Îl fait au Jourd'hui une Chaleur “XÉraordinaire, .. Ja tenais à leMps que M. Derblay.

à signe m'a re tenu. ….

la cause bien des roo

de la vente de la Varenne.

— Ah! Lea d'Estrol interroge le — Oui

être ici en méte Mais un île très important Un acte qui

rets, madame Ja Marquise, [s'agit

les ont enfin trouvé un aCquérenr ?

marquis, * UN ACquéreur, OUpira Pachelin, ct qui a payé Je vous en réponds, Mais il ta.

nait tout Particulièrement

donnà au moins un

Un prix de CONVénance,

à cofte terre... Et il en a

n'en aurait pu Un gros fabricant

Üiers de plus qu'on ne en Ja Morcelant. C% al de Paris, [m'a dit Iême avoir l'honneur de connaître la famille de madame la mar uise, Î la raison’ ui Jui [

trouver, mô)

C'est sans doute

a fait recherchoy le VOlsiare de Beau

lieu.

— Et peut-on SaVoir Je nom do la marquise avec indifférence. ; — f] s'appelle M. Moulinet, le notäire,

ce Monsieur 2 demanda

répondit tranquillement Bachelin ne so doutait certes pas de l {To qu'il allait produire en Prononant le nom da Varenne. Mademoiselle de Be:

aulieu se leva brusque.

ment, pendant que la baronne, frappant vivement se

l'acquéreur do la

SJ

mains l'une contre l’antre s'écriait: Lu père d'Athénaïs!

as UE:

— M. Moulinet avait effectivement avec lui une jeu te personne qu'il nommait Athénaïs, ajouta le notaire. Le domaine à été acheté pour elle, et afin de figurer parmi ses propres le jour de son mariage. C'est trente mille livres de rente en sacs et les baux sont susceptibles d'augmentation.

— Ah! cest trop fort! ‘es voilà vos voisins! reprit la baronne. Et M. Moulinet va jouer au seigneur châtolain. Le pauvre homme! il aura l'air de son jardinier.

— Îl'est dit-t-on, fort riche ? interrogea Bachelin

— Excessivement riche, répondit là baronne, ridicu’ement riche.

Et, prenant le bras de la marquise, elle fit quelques pas au-devant du baron qui revenait avec Philippe.

Claire était restée en arrière, immobile et pensive, La brusque apparition de M. Derblay et d'Athénaïs Moulinet dans sa vie si rigoureusement fermée, la troublait étrangement. Elle résolut d'agir contre cette facilité un peu vulgaire avec laquelle tous les hôtes du château se prodiguaient envers des étrangers, Et les voyant totis si souriants et si affables, elle se fit sévère et glacée,

Cependant elle devinait dans ce qui se passait autour d'elle quelque chose d'inexpliqué et de menaçant. Le silencc prolongé du duc l'inquiétait plus qu'elle ne voulait l'avouer, Et l'attitude contrainte de veux qui lentouraient, quelques laribeaux de phrases qu'elle avait sai sis au vol, certains silences subits quand elle approchait Si limproviste, une recrudescence de tendresse de la part des siens, avaient achevé de la mettre en défiance,

Philippe la vit donc impassible et hautaine, accueillant ses timides hommages avec un dédain peu dissimulé, ct faisant attention à lui juste assez pour lui prouver que sa présence lui dépiaisait. Suzanne. décontenancée,

nt

aYant vainement ESA VE par quelques parotes de détendre la bouche crispée de Mademoiselle da Beaulieu, s'était réfugice auprés de Bachelin, Qui la couvrait de sa paterpelle affection.

La marquise tonte pleine de contidi nees lonangouses de Bachelin sur Je Compte de Philippe, enchantée de l'en housiasme qu baron, qui avait décidément accaparé le maître de forges, a Vraiment surprise d'avoir rencontré à Sa porte un homme te] Que AE Derblav, s'était laissé aller à Jui demander de rester à dîner au châtean Foudroyée Par un regard de <a file, elle fit un retour sur elle-même, et se demanda si opte D'aVait pas été un peu vite dans Pexpression de à “Ympathie. Sa raison intrrogée ne Jui reprocha rien. Elle ne ‘ut voir dans le mé contentement de Claire ŒU'UN accès de subite Salvagerie. Du reste, M. Derblay offrit de lui-même à Ja Marquise un moren de PrompE epaise- ent. f} refusa avec une con- “enance exquise, S'eXeusant de ne Point profiter de }; grande faveur QUI ni était faite, o4 Prétextant le soin d'affaires accablantes,

Claire ne Parut pas attacser plus L'importance à son départ qu'elle n'en avait prêté à son arrivée, Elle rest: dédaigneuse et muette, “nondant à son respectueux 2e lut par un léger mou nf de tête. Juste co qu'elle eût accordé à nn fournisseur.

La retraite de Philippe eût singulièrement ressembhié à une déroute, si les ali'£s QUIL avait su déjà se fair dans la place ne lui eussent Pas prêté un utile secours, Le baron montra, en cette circonstance, à quel point là Pass'on peut modifier les caractères, Cet homme, si plein de réserve, aCCoMmpagna M. Derblay Jusqu'à la gril. le, et lui secoua la main en le quittant, avec la vigueur,

le laisser-ailer, d’un COMpagnon du tour de France, Le

marquis, lui, suivait Suzanne, et prouvait, par les-oracieusetés qu'il prodiguait au Irére, tout Fintérêt qu'il pre nait à la sœur. Bachelin. son inamovible serviette sous le bras, fermait la marche, A la petite porte du pare, son cabriolet, attelé d'un vieux cheval ‘s qui broutait philosophiquement des feuilles de couo er, l'attendait, I! y fit monter Philippe et Suzanne, pendant que le baron poussait la prévenance jusqu'à tenir le bidet par la bride. précaution d'ailleurs bien inutile, et que le marus échangeait un dernier sourire avec la jeune fille. Bachelin passa son fouct sur le dos de sen cheval, Le cabriol t s’ébranla, et le baron et le marquis crièrent avec une touchante unanimité :

— Au revoir!

Philippe, d’une voix trembiante, répondit par un : Jamais! qui se perdit heur usement dans le bruit de ferraille qui accompagnait la marche de la voiture, Te nonaire s'était retourné brusquement :

— Jamais? répéta-t-il, jamais! Ah ça ! mon bon ami, est-ce que vous perdez la raison ? Et pourquoi ne vous reverrait-on jamais à Beaulieu ?

Philippe, questionné, cessa de se contenir, et, ouvrant Son cœur, il en laissa couler librement le flot amer de ses désillusion. A quoi bon persévérer dans une entreprise qui était fatalement destinée, tout lindiquait, à échons: misérablement. T1 se préparait des humiliations imméritées et des chagrins cuisants. Aütant valait renoncer tout de suite, et Couper le mal dans sa racine avant qu'il eût pu s'étendre.

— Eh! mon cher, interrompit Bachelin avec ironie. qu'est-ce que vons espériez done? La violence de vos regrets me donne à supposer que vous aviez de bien grandes prétentions. Pensiez-vor. que mademoiselle de

Beaulieu allait de but en blanc vous faire des avances CONIRE une Srisotte à un étudiant 2 Croyez-moi, mon cher ani, retournez chez Ja marquise, Mademoiselle Claire aura Prochainement qe cruelles épreuves à sup- Porter, et son Aude visevis de vous Pourra être singulièrement Modifiée par Les éVénements, Ah ! déjà vous ne dites plus : lamais, ( est un Progrès! Demain vous direz : Toujours, Mais nous Voici arrivés à Pont-Ayusnes. Je n'entre Pas avec vous, Jai de la besogne pressée à donner à mes clercs. Allons, bon appétit, et voyez OUT en rose!

Bachelin aJant donné une « Tière Poignée de main à Philippe, aYant galamment baisé les doigts de Suzanne ufila rapidement là principale ve du bourg, et disparut bientôt à l'angle de la grande place,

Philippe poussa un SOUpir, ouvrit Ja Petite porte de là Cour, et, le front penché, ui; de sa sœur qui respectait sa silencieuse tristesse, rentre dans sa Maison qu'il

avait, deux heures plus tôt, quitté Je cœur Palpitant d'espérance,

Er

Le château de Varenne est une des plus belles constructions féodales qui existent encore en France. Bâti par Enguerrand dEstrelles, qui s'illustra à Bouvines en relevant le roi Philippe-Auguste, jeté à bas de son cheval par un piquier flamand. il eut l'honnear d'abriter sous ses tourelles aiguës, à toits de plomb ouvraué, l'empereur Charles-Quint, se rendant au siège de Nancy. Renversé à coups de canon par Turenne, pendant une pointe que l'illnstre maréchal! fit contre les Impériaux, avant de commencer sa sangiante et sauvage Campagne da Palatinat, le donjon de la Varenne est resté en ruines pendant les règnes de Lonis XV et de Louis AVE.

La Révolution à passé iMpuissante sur ces décombres. I] n° avait plus de mal à faire.

Sous le Directoire, les d'Estrelles, grâce à la protection de Barras, purent rentrer en France. IK trouvèrent leur propriété saccagée, mais libre, et ils s'inse tallèrent dans un pavillon de garde auquel ils firent remettre des portes et des fenêtres, Avec les déb:is de leur patrimoine soigneusement administré pendant toute la durée de Empire, ils se reconstituèrent une fortune, Et aux premiers jours de la Restasration. ils reparurent à Paris et purent v faire figure, Sous la monarchie de Juillet, le dernier des d’Estrelles !pousa la fille, riche de deux cent mille franes de rente, du banquier Claude Chrétien, fait tout fraîchement baron pour des services rendus à la liste civile.

M d'Estrentes CH Mourant, laissa cette belle propriété, Complètement remise CR etat, à son fils, jeune lieutenant aux guides, déjà pourvu dun conseil judicisjré. En quatre ans, la terre de Varenne fut hypothéquée aux deux tiers de sa Valeur. Et Jos inestimables cofleetions d'objets d'art allaient ‘étre éMportées à Pa ris pour être vendues aux enchères, quand M. Moulinet ** présenta pour acquérir le domaine.

L'industriel. POUrSUIvaNt son Projet d'union entre les due et sa fille, avait d'abord Songé à racheter la terre de Bligny en Touraine, Mais le château Patrimon‘al de son futur £endre était tombé, à la suite d'assez nombroux changements de Propriétaires, dans Jos mains dun riche liencier de Blois Qui avait dédaigné les offres pourtant bien tentantes de Moulinet, A défaut de Blignr, Je père (d'Athénats S'était rabat{tn sur {a Varenne, ot, fout compte fait, ji] se trouvait enchanté de son acquisition.

Le Voisinase de Beaulieu l'avait séduit. On se trou verait ainsi, Pensait-il, en famille, et les rapports de

voisinage deviendraient par la suite tout à fait agréa- |

t bles. Moulinot. fidèle exécuteur des calculs téné )rEUXx qui avaient guidé Sa fille dans le choix de son futur mari, Mais ne mesurant pas toute l'étendue de Ja perfidie d'Athénaïs, Sattendait Dion à rénCONtrer du côté des parents Qu due quelques résistances à ses familiarités. En sonne, Gaston avait qf épouser ga cousine, Mais avec une admirable indépendance d'esprit, le père ambitieux considérait ces fiançailles comme d'agréables Jeux d'enfants, Gaston et Claire avaient été petit mari et petite femme, à l'âge où Le cœur s'ignore et où l'esprit est sans direction, 1] n'admettait pas qu’un attachement profond eût été, de la part am üins d’un

des fiancés, [a conséquence de ces engagements contractés au début de la vie,

Il avait été lui-même lié par de: fantines promesses à la fille, âgée de treize ans, d'un menuisier de la rue de la Ferronnerie, alors qu'il était petit commis chez un droguiste de la rue des Lombards. La fille du menuisier, absolument oubliée par lui, avait épousé un boucher de la Place des Innocents. I] l'avait entrevue un jour grasse e. ‘ouge, les bras ornés de bouts de Inanche en toile, et les épaules couvertes d'une pelatine en astrakan, pesant des côtelettes dans u: : grande balan- "+ de cuivre. Et lui, Moulinc:, devenu millionnaire, habitait un admirable hôtel. boulevard Malesherbe, Quel rapport pouvait-il V avoir entre un juge au tribunal de commerce ct cette bouchère luisante de santé? La vie s'était chargée de mettre bon ordre à leurs folles aspirations, et les séparant, les avaient mis l'un et l'autre à leur vraie place. N’en était-il pas de même de mademoiselle de Beaulieu et du € 2

Unis, ils étaient déplorablement condamnés à une commune médiocrité, Néparés, ils devaient, chacun de leur côté, se tirer admirablement d'affaire. Le duc casé, Claire ne pouvait manquer de trouver une condition digne d'elle. 1] Y aiderait même, li, Moulinet, de toutes ses forces,

Et puis, dans son esprit, u.. argument dominait tous les autres, c’était celui de son bou plaisir. I} avait vuh

dans le duc de Bligny le gendre qui lui convenait. Ce n'était pas un homme tel que lui, qui avait violenté Ja fortune, qu’on enpécherait de faire ce qui lui plaisait. IT avait décidé que sa fille serait dueéhesse, il fallait que ce fût. Et ça allait être.

PET Poe

1 ‘héseau de Varenne avait, en outre, par ses proportions grandioses, flatté protigieusement 1

l» vanité de Mouliinet. Les tours à créneaux, les Mächicoulis

des poivrières, le beffroi solennel qui sonait gravement les heures, Flurent à ce parvenu. Gonflé par la vanité, le commercant enrichi <e trouva à sa place dans la haute salle des gardes sur les murs de Jaquelle étaient peintes les armoiries de tous les alliés de la

vieille famille d'Estrelles. Dans Ja chambre,

restaurée avec une ex actitude scrupulease, où Charles Quint avait

couché, Moulinet cut limpudence de ©

Lostaller, Avec une Satisfaction ane pareille, 1e

marchand de chocolat coucha à la même place où le

vainqueur (de Pavie avait dormi. Avant entendu nommer sa ehambre par les familiers Qu château, lt chambre de l'E pereur, il oublia la restauration rescente, l'achat des 1ème esquels le gran homme avait vécu pendant quelques heures, et il choisit cette ©. mbre pour V habiter, 1] Personne «ans Je lit à colonnes, leve <ur une por peuse éstrade et garni de ridegnx en point de Venise, Jamais il ne mançua de dire avec empha

meubles nouveaux. {1 se figurr que c'était le plancher, les mêmes murs entre |

roula sa plébéienne

“ Ma pendule à été montce autrefois par Charles Quint. 1] croyait très sincèrement que le grand empereur s'était toute sa vie occupe de régler les horloges,

comme il le Et plus tard à Saint-Just Peur tromper l'ennui qui dévorait son vaste esprit,

Athénaïs, elle, moins accessible aux jouissances de lorgueil satisfait, ne vit dans je château qu'une forteresse menacante, d'où elle pourrait fondre sur son ennaine. Le plus gran vantage de Ja Varenne, à ses

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EE en

veux, était de dresser ses orgueilleuses et splendides tourelles à deux lieues à peine de Beaulieu. De là elle dominait la situation et allait pouvoir, en toute sécurité, choisir l'heure où elle frapperait sûrement celle qu'elle haïssait de toutes les forces de son être.

Elle avait adroitement pris des informations, dés Je lendemain de son installation. qui avait suivi la signature de l'acte dressé par Bachelin. Elle savait que là baronne était auprès de Claire. Mais une adversaire de plus n'était pas pour l'intimider. Bien au contraire, cle se réjouissait à la pensée de triompher de la fière mademoiselle de Beaulieu, sous les veux de madame de Préfont.

Depuis trois jours, Moulinet et Athénaïs habitaient le château. Après avoir fait en détail ct plusieur: fois le tour de son parc, de ses potagers et de ses communs, l'acquéreur de la Varenne en était arrivé à s'ennuver furieusement dans sa propriété, quand une dépêche apportée par un exprès venu de la ville. annonça la venue du due, qu’on n’attendait pas si tôt.

Cette prompte arrivée contraria vivement Athénaïs. La jeune fille craignit que le due ne fût en humeur de contrecarrer ses projets. 11 devait entrer dane k pensée de Gaston de ménager les légitimes susceptibilités de sa famille. Et tout ce que voulait tenter mademoiselle Moulinet, pour blesser mademoiselle de Beaulieu, rencontrerait forcément de la part du due une opposition sérieuse. Athénaïs prit done la résolution dagir avant que Bligny fût en mesure d’entraver sa liberté Le fiancé devait arriver à la Varenne le jour même. à trois heures. T1 n’y svait pas une minute à perdre.

Moulinet, froissant encore machinatement dans «a main la dépêche, se promenait de long en larve Gans le

-uperbe parterre à la

francaise qui s'étend devant la facade du château,

quand <a fille, dans sa délicieuse toià lui, déguisant sous une cieuse la violence de ses résolutions.

— Eh bien! papa, il va

lette, vint apparence insou-

falloir aller au château Beaulieu, aujourd'hui même, dit-elle

avec un doux sourire.

— Et pourquoi donc aujourd'hui? de: :1nda Moulinet surpris, Le duc arrive, ne conviendra il pas mieux

de lattendre? None serons bien mieux accueilli sous ses auspices... et il nous présentera lui-même à sa famille,

— C'est précisément co

Qu'il ne faut pas, répliqua Athénaïs,

avec Un Visage tranquille, Entre Claire de Beaulieu et mo: il n'est pas besoin d'intermédiaire, Et elle pourrait s'étonner à juste titre de n'avoir pas appris mon mariage de ma bouche même, Et puis, de toi à moi, la situation de M. de Bligny serait un peu fausse... Et Je crois qu'il nous Saura gré de lui avoir € pPargné les difficultés de Ja Première entrevue, Une lois la situation nettement posée, venir sur d'anciennes il pour le mieux, Je suppose que tu ne crains pas d'être ma] reçu ?

— Mal reçu, s'écria Moulinet en se dressant de toute Sa hauteur et en enfonçant avec résolution dans les poches de son pantalon,

il n'y aura plus à reées et tout ira

ses mains Un homme dans ina position; un ancien juge au tribun

al de commerce, n'est mal recu nulle part.

Si nous ne Vivions pas sous un Souvernement de rien du tout. et s'il y

avait une cour aux Tuileries...

j'irais comme chez moi, par des gens qui n’ont ment soixante mille livres de rentes!

ou ailleurs, Sache-le, ma fille! Mal recu!

peut-être plus seule

Ce serait

curieux à voir, Attends une peu! Je

vais

am

donner ordre de prendre la grande voiture à huit ressorts, et les valets de pied mettront leur livrée de gala.

— Non, mon pére, interrompit Athéuaïs, le petite tenye, au contraire, et une victoria. Point d’étalage de notre fortune. Plus nous sommes riches, et plus il faut nous montrer modeste, On se moquerait de notre luxe, on applaudira à notre simplicité,

— Tu crois? demanda Movlinet, avec un accent de regret. [1 me semble cependant que la culotte courte et les bas de soie auraient fait nn certaiu effet.... Mais je m'en rapporte à toi: tu es une fille de goût, et tu connais les usages de la haute société. …… Préparetoi, je vais aux écuries dire qu'on attelle. ..,

Un quart d'heure plus tard, Athénaïs et son père, enlevés au trot de deux vigoureux carrossiers, roulaient dans un flot de poussière sur la route de Pont- Avesnes,

Oublieux des résolution: prises dans un moment de déconragement, Philippe était retourné au château. A dire vrai, le baron ne lui avait pas laissé le loisir de S’en'ermer dans sa solitude. Cet imitateur de Louis XVI, dans sa passion pour les arts mécaniques, le lendemain même de la visite faite par Philippe à Beaulieu était arrivé dès le matin à l'usine et. enlevant son habit, retroussant ses manches, s'était mis dans un tel état que le maître de forges avait été obligé de lui donner des vêtements de rechange et de le garder à déjeuner,

Le moyen après cela de ne pas le reconduire à Beaulieu? Philippe s'était donné à lui-même de si bonnes raisons pour excuser sa faiblesse, qu’il avait revu sans déplaisir cette terrasse où il avait passé la veille deux henres si pleines d'angoisses. Claire s'était montrée

aussi froide et aussi indifférente qu'à leur première entrevue, Mais cette dédaigneuse et hautaine attitude de la jeune fille, au lieu de ‘décontenancer Je maître de forges, l'avait irrité cette fois, Et plus madenoiselle Je Beailien affectait de Fignorer, Plus i} voulut Ja forcer à s'occuper de lui.

La marquise était une de ces femmes heureuses entre toutes, que la Bäture avait douée d’une Parfaite €galité d'humeur. Telle on l'avait Vue la veille, telle On la retrouvait le lendemain. Philippe, dès le pre- F2 premier instant, lui avait plu. Jamais l'opinion qu'elle s'était faite de lui ne devait changer. Elle l’ac- Cüeillit avec son affabilité habituelle, et elle le mit com- Plêtement à l'aise.

Le jour même où Moulinet ot Athénaÿs s'étaient mis En route, pour aller à Beaulieu, une Partie de croquet acharnée avait été engagée entre la baronne, Octave, Suzanne et le baron, Le champ de battaille était une pelouse située entre les communs et la grille d'entrée, au milieu de la grande cour du château, Par Jos fenétres du salon laissées Ouvertes, Ja marquise et Claire, restées indifférentes à la lutte, entendaient retentir In Coups de maillet, et monter joveuses les exclamations des joueurs, lorsqu'un c Up habile où malheur: X avait fait pencher la victoire du côté da lun où de l'autre Camp. Philippe et Bachelin, constitués arbitres de ‘a Partie, suivaient la Marche des boules. ot lorsqu'une contestation se présentait, Mmesuraient gravement les dis. inces à l’aide d'une règle,

Un arbitrage COnsC.encieux et attentivement suivi allait donner gain de cause au baron ot à ““UZanne,

quand une voiture, S'arrétant brusquement devant à grille, détourna l'attention des lououre «+ 4 oublie

î ES

en un instant tout l'intérêt de Ja partie. Au même momeft la cloche de l'entrée, vigoureusement mise en mouvement par le valet de pied, n'avait pas laissé de doute aux hôtes du château : c’étaient bien des visiteurs qui arrivaient,

En une seconde, comme un vol d'oiseaux effarouchés, les joueurs se sauvèrent, gravirent le perron et rentrèrent au salon, pendant qu'un domestique, portant une carte, s’approchait de la marquise, Celle-ci, ajustant son lorgnon, jetant un coup d'œil sur le carré de bristol, et, levant la tête d’un air étonné, laissa tomber ces inots :

— Monsieur et mademoiselle Moulinet. .

I y eut un silence comme si chacun avait pressenti que quelque grave événement allait <e produire. La baronne se remit la première et, frappant ses mains l'une contre l'autre, elle murmura :

— Voilà qui est un peu fort!

— Que nous veulent ces gens-là ? demanda tranquillement madame de Beaulieu,

Comme personne ne répondit, Bachelin prit la parole :

—— Mon Dieu, madame Ja marquise, il est probable que monsieur et mademoiselle Moulinet, étant nouvellement installés dans le Pays, ont jugé convenable de faire quelques visites de bon voisinage. Vous n'ignorez pas que c'est l'usage. Ils ont commencé par le chàteau: cela était juste et naturel. La famille de Beaulieu est une des plus importantes et des plus anciennes de la province. De plus, M. Moulinet n’a.t-il pas prétendu que sa fille connaît depuis longtemps mademoiselle Claire?.., Voilà plus de raisons qu'il n’en faut pour expliqu®r sa démarche,

— Je suppose, ma tarte, s'écria la baronne, avec impétuosité, que vous n'allez pas vous prêter aux familiarités de la famille Moulinet ? Que peut-il Y avoir de commun entre ce Personnage et vous? (C’est un homne fout ce qu'il Ya de plus ordinaire. Pour sa fille, je vous la donne Come la plus dangereuse petite peste Qu'il y ait en ce monde. Voilà bien ces Parvenus qui S'imaginent qu'ils vont se Procurer des relations, comme ils se sont offert vn château, par la grâce de leurs mil. lions! Xe vous laissez pas faire, ma tante, et résistez à cette tentative d'effraction !

— Je pense, ma chère 4e, dit froidement le baron, ‘ue Votre tante sait comment elle doit agir, et que vous n'avez pas besoin de lui donner des conseils.

La marquise hocha la tête avec hésitation, Elle 4e tait visiblement COntrariée, Sa nature indolente #vait horreur des COMplications et dos difficultés. Puis *® Tournant du côté de sa fille, qui était restée immobil: et silencieuse, comme si elle eût été étrangère au débat qui s'agitait devant elle:

— Claire, dit-elle, ‘Me Dense-tu qu'il faille faire ?

— Mon Dieu, ma mére, répondit Ja jeune fille avec calme, il me paraît bien difficile de former notre porte à monsieur et à mademoiselle Moulinet. 1] Faudrait donner un prétexte, Lequel? Une absence? De leur voiture ils ont PU Voir jouer ces dames et ces Messi ours dans la cour. Nous-mêmes, nous étions à la fonêtre. Faire dire tont simplement ‘ue Vous ne recevez pas, ce serait répondre Par une impolitesse à un procédé en somme trés courtois, Est-ce digne de nous? Je ne 18

crois pas, [| faut recevoir, et, une fois la Visite subie s'en tenir là. N'est-ce Pas votre avis?

— Oui, mon enfant, tu as raison, et c'est ainsi qu'il faut faire. Octave, dis qu'on reçoive.

Un instant après, monsieur et mademoiselle Moulinet entraient dans le grand salon du château de Beaulieu.

Dans toutes les femmes, il y à létoffe d’une comédienne. Malgré sa vive émotion, et quoique le cœur lui battit bien fort, Athénaïs coupa court à l'embarras du premier instant par une manæuvre audacieuse. S’avançant les yeux britlants de joie, le sourire sur les jèvres et les mains tendues vers mademoiselle de Beaulieu elle lui sauta au cou comme une amie des plus chères, en s’écriant hardiment: “Ah! ma belle Claire, que je suis heureuse de te voir !”

L'étonnement que cette effusion cansa à mademoiselle de Beaulieu fut si grand, que, malgré son habituelle présence d'esprit elle ne trouva pas un mot à répondre, Pendant ce temps-là, Athénaïs, profitant de son avantage, s'était tournée vers la marquise, ct, la saluant avec une déférence et une modestie parfaites :

— C’est une bien grande joie pour moi, madame ja marquise, de me trouver rapprochée de mademoiselle de Beaulieu. Depuis que je la connais, et il y a déjà longtemps, poursuivit-elle, en adressant à Claire le plus affectueux sourire, limiter en tout a été ma règle de conduite. Et je crois qu'il eût été difficile de trouver un plus parfait modèle,

—.M'imiter seulement ? dit Claire avec tranquillité. Tu es modeste,

— Et c’est la première fois que cela t'arrive, murmura la baronne en s’avancant.

En voyant madame de Préfont. ln joie d'Athénaïs parut ne plus connaître les bornes, Mais mademoiselle Moulinet ne se risqua pas à se jeter dans les bras

de la fantasque Sophie. Elle était sortie autrefois trop souvent meurtrie de ces petites inains, pour tenter publiquement Faventure. Qui pouvait prévoir si cette folle ne Jui ferait pas publiquement une de cas avanies qui jettent bas l'échaffaudage de projets les mieux constrüuits, et rompent d'un seul coup tous les fils d’une trame SaVäinment ourdie? La prudente Athénaïs se borua à lui donner un VIgoureux Shake-hand, qui fit sonner ses bracelets, mais elle Masqua cette froideur relative par la chaleur de sos protestations. C'était un double bonheur pour elle. Comment! et cette chère dl'Hennecourt aussi!

N'avant pas été invitée au mariage, elle affecta de le tenir pour non avenu et donna à Sophie son nom de demoselle, Celle. Pour couper court a cette adroite équivoque, dut présenter le baron à Athénaïs qui trouva une phrase charmante pour féliciter M. de Préfont d'avoir éhoisi une si attravante compagne,

Manœuvrant sur ce champ de bataille semé d'obstacles et d'embuscades. avec l'adresse et laplomh d'un £iand tacticien mademoiselle Moulinet paralysa ses adversaires par son audace, stupélia son père par sa présence d'esprit et donna à tous une haute idée de son inteligence, Elle parut à Sophie et à Claire une ennemie bien plus redoutable qu'elles n'avaient pu le pré. voir,

Moulinet, en extase, était resté pouet, [Le confiait à luismième que sa fille était une petite personne asatte rément supérieure ef incontestablement née duchesse,

L'excès de l'admiration ättendrit subitement Moulinet. Il pensa que si sa Pauvre défante vovait Athénaïe elle serait à la fois bien ravie et bien étonnée, Cette

émotion conjugale armena un pieur dans le coin des veux

de l’ancien juge au tribunal de commerce, qui dut tirer un mouchoir large comme une serviette et se moucher bruyamment., Un coup d'œil terrible d'Athénaïs le rappela au sentiment de la situation et lui fit comprendre que, dans le monde où il se trouvait, tout devait se faire avec modération.

Alors, se penchant vers la marquise, les bras arrondis et appuyant son chapeau sur son cœur :

— Mademoiselle de Beaulieu et madame, dit-il en désignant la baronne, ont été les condiseiples de ma fille au Sacré-Cœur. Je me suis toujours applaudi, et aujourd'hui plus que jamais, d'avoir mis Athénaïs dags cet établissement, qui est sans conteste le meilleur de Paris.... Les jeunes personnes y reçoivent une 6ducation de premier ordre, et s'y font des relations très ävantageuses..,

La marquise laissa échapper un sourire, et, regardant Moulinet du haut de sa tête:

— Je n'en aperçois, dit-elle avec une nuance d'ironie que l'indastriel ne saisit pas, mais qui fit pâlir Athénaïs de rage impuissante,

— Quant à moi, poursuivié Mouline: encouragé, je suis bien ému, madame la marquise de Ja faveur que veus Ine faites en m'admettant à vous offrir mes hommages. Je vous les devais à plusieurs titres, d’abord comme nouvel arrivant dans ce pays, où j'ai acheté une terreé,,.,

La marquise échangea un coup d'œil avec Bachelin. Le notaire fit un geste qui signifiait: “Que vous avaisje annoncé?" Madame de Beaulieu répondit par un signe de tête qui voulait dire: “ Vous.aviez raison ”

Une terre très importante. , appuya Moulinet, in moment décontenancé par ie muet colloque de la mar-

és

quise et du notaire. La Varenne... aux d’Estrelles… Je n’y tenais pas. Mais ma fille, qui est fort enter lue. m'a fait comprendre que, dans une grande fortune comme la mienne, il fant de la terre... Et puis, laissezmoi vous l'avouer, madame la marquise, comme Opinion, je suis libéral, mais comme relation. je ne comprends que l'aristocratie...

— Croyez, monsieur, dit-elle à Moulinet, que je suis très touchée des sentiments que vous exprimez avec cette simplicité pleine de rondeur, Ils sont dignes d'un homme arrivé à la position que Vous avez su Vous faire par votre intelligence.

Moulinet, charmé de la réponse et n'y vovant pas malice, pensa que Là marquise était vraiment une bonne femme, et il se promit de lui témoigner des égards tont particuliers, Il vit la connaissance tout à fait ébauchée entre eux et il jugea qu'il n'y avait plus qu'à frapper dans la main.

— Voilà comme je suis! :'écria-t-il avec expansion. Et si mon caractère vous va, madame la marquise, je crois que nous pourrons trouver quelque agrément 4 voisiner.

La baronne exaspérée, ne pouvant juus se contenir, s'était levée, et, attirant Philippe dans une embrasure de fenêtre, elle s'était soulagée en murmurant :

— Mais c'est un monstre que cet homme!

Quant à Moulinet, voyant qu'il produisait de l'impression, mais ne se rendant pas compte si c'était en bien ou en mal, il s'était lancé tout à fait:

— Le domaine de la Varenne est très considérable. Vous connaissez sans doute le château? Vous savez qu'il est historique? J'habite la chambre dans laquel-

le l'empereur Charles Quint à couché, à ce qu'on m'a

dit. Oui, madame la marquise, je Couche dans un lit impérial !

Et, faisant un geste de modestie, l’ancien juge au tribunal de commerce à jouta :

— Ah! mon Dieu! je n'en suis pas plus fier pour ça !

Cette fois Athénaïs me put se contemr davantage. Elle vit qu’en quelques minutes son père venait de com- Promettre sa partie, Et se levant brusquement, la figure changée, un méchant regard dans les yeux, la bouche pincée et la voix sèche :

—- Père, dit-elle, demande donc à madame la marquise de te montrer l'adrurable terrasse du château : On Y jouit, paraît-il d’une vue merveilleuse,

Et, pour couper court aux épanchements paternels, elle se dirigea résolument vors la porte-fenêtre qui donnait sur le perron. La marquise s'était levée, montrant le chemin * Moulinet. et suivie par sr: hôtes. Claire marchait la dernière, soucieuse et comine dévinant une catastrophe. Au moment où elle allait sortir et comme elle avançait le pied vers Ja première marche, elle se trouva face à face avec Athénaïs qui, s’étant très adroitement séparée du groupe, revenait vers le salon. Elle recula. Les regards des deux jeunes filles se croisèrent. Celui de Claire étonné et interrog&ateur, celui d’Athénaïs sérieux et inquiétant,

— Restons, veux-tu ? dit mademoiselle Moulinet, en faisant un pas dans le salon.

— Volontiers, dit mademoiselle de Beaulieu avec un subit serrement de cœur. Tu as à me parler ?

Avec la certitude que la crise devinée était imminente, Claire retrouva tout son sang-froid et toute son. énergie. Sa taille splendide se redressa et, maîtresse de sor esprit, sûre de son cœur, elle attendit, avec une su-

perbe confiance, l'attaque de celle qu'elle savait être son implacable ennemie.

— Tu ne peux te douter du plaisir que j'ai à me trouver librement auprès de toi, fit Athénaïs sans répondre à la question de mademoisclle de Beaulieu. Depuis deux ans que nous nous sommes quittées, j'ai beaucoup réfléchi et j'ai beaucoup vu. 11 m'est venu un peu d’expérience, et mes sentiments se sont singulièrement modifiés. Ainsi, autrefois, nous n’étions pas précisément bonr > amies...

— Mais....dit Claire, qui fronca le sourcil en faisant un geste de protestation hautaine.

— Oh! ne dis pas le contraire! s'écria vivement Athénaïs, je ne t'aimais pas! J'étais jalouse de toi, je puis l’avover maintenant. Je me suis élevée moi-même, pour avoir le Jroit d'être franche, sans paraîcre humble. Instinctivement cependant, je t'admirais, et mon rêve était d'arriver à t'égaler.

— Mégaler, grand Dieu! dit Claire avec un amer sourire. Moi qui suis si peu de chose! Mais tu me dépasses, je t'assure, et de beaucoup! Juge-toi plus équitablement ! beauté, élégance, luxe, tu as tout...

— Tout, c'est vrai, dit froidement Athénaïs, EXCCpté un nom.

— Eh bien! mais, reprit Claire avec simplicité, un nom, par le temps qui court, cela s’achète. T1 Yenaà tous les prix, des petits, des moyens et des grands. En conscience, si tu tiens à la noblesse, tu feras bien de t'offrir tout ce qu'il y a de mieux. Tes moyens te le permettent,

— En effet, répondit Athénaïs en ‘efforçant de raffermir sa voix. que Ja colère commeneart à faire trem-

bler. Et justement, il est question en ce moment d’un marliage pour moi.

— Ah! mais c’est charment. Je te fais mes compliments bien sincères.

— J'attends autre chose de toi que des félicitations.

— Et quoi donc? demanda Ciaire #vec étonnement.

— Un avis.

— Un avis, et sur quoi ?

— Sur le choix que je vais faire.

— En vérité, tu me combles. Me demander w: con. seil sur tes affaires de famille? Je t'assure que cela va m'embarrasser. Nous nous connaissons si peu! Est-ce que tu ne Pourrais pas te passer de mon suffrage?

— C'est impossible, dit Athénaïs gravement.

— Je ne comprends pas du tout, répliqua Claire avec trouble,

— Ecoute-moi attentivement, reprit mademoiselle Moulinet, le sujet en vaut la peine, Le mariage dont il s'agit pour moi est un Ur, grand mariage, fort audessus de ma condition, et qui dépasse toutes mes espérances. 1] serait question Pour moi d’une couronne.

— Royale? demanda Claire en essayant de sourire,

— Non, ducale seulement, répondit Athénaïs, en plongeant son regard dans les veux de sa rivale ; je serais duchesse,

À ces mots, mademoiselle de Beaulieu frémit. 11 lui sembla qu'un voile étendu sur son esprit se déchirait brasquemert. En un instant elle devina ce que tous les siens lui cachaient avec soin depuis si longtemps. Elle ne douta pas une seconde que ce ne fût de Gaston qu'il s’agit. Son éloignement, son silence, tout fut expliqué. Et une douleur immense s’empara d'elle.

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