‹ Le maître de forges [microforme]Chapitre 13 sur 26 · VII · texte numérisé non relu

VII

À peine mademoisele Moulinet eut-elle disparu, que Claire, se levant d’un bond, “'élanca sur la baronne, et les yeux étincelants d'une rage qu'elle n'avait plus hesoin de contenir:

— Tu le savais, toi, Qu'il allait se marier ? s'écria-telle, Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?

Et comme madame de Préfont restait interdite,

. — Trahie! Délaissée! reprit avec éclat mademoiselle de Beautieu en tordant ses belles mains dans un paroxisme de désespoir fou. Pour elle? Pour cette fil. le! Et vous m'avez laissée apprendre de sa bouche! Elle a pu librement me Porter un pareil coup! Mais Vous étiez donc ses complices! 11 n'en est donc pas un seul parmi vous qui m'aime! Et Jui? Lui!.... Pour de l'argent ! Je misérable !

Bouleversée par le spectacle de cette douleur débordante et furieuse, la baronne voulut essayer de calmer F0n amie:

— Par grâce! Claire, dit-elle, tu me fais peur.

Mais mademoiselle de Beaulieu n'était plus en possession d'elle-même, L, violence de son caractère, si

longtemps maîtrisée, s'épanchait sans que rien pût l’arrêter. Tous les efforts qu'elle avait faits pendant cet horrible entretien lui semblèrent avoir été autant de làches défaillances. Elle se demanda avec stupeur com ment elle avait pu ne pas jeter à la face de celle qui s’était si impudemment jouée de ses tortures tontes les in-

SRE er

sultes qui lui montaient maintenant aux fêvres.

Sa mère, en arrivant dans le salon, terrifiée par une naive confidence que Moulinet venait de lui faire, la trouva sinon résignée,— la résignation lui était impossible, — au moins courageuse et digne.

La marquise suffoquée autant par l'émotion qu’elle venait d’éprouver que par la rapidité avec laquelle

. elle avait gravi le perron, resta abasourdie devant Claire encore livide et tremblante, Puis. avant cherché une phrase que dans <n trouble, elle ne tr va pas, elle se jeta dans les bras de sa fille en gémissant :

— Ah! mon Dieu, ma pauvre enfant !.

— Vous savez, ma mère? interrogea Claire, dans les yeux de las elle quelques larmes reparurent.

— Le père, à l'instant, m'a tout appris! Et quand je pense, s'écria la marquise en levant les bras au ciel avec indignation, que c’est toi qui, pour ne pas leur faire une impolitesse, as voulu qu’on les reçût !

-— J'en suis bien récompensée, n'est-il pas vrai? fit Claire avec amertume, J'ai été bien imprudente. J’aurais dû me garer de cette... personne avec soin. Je connaissais si bien ses sentiments à mon égard! Si nous lui avons fait autrefois subir des humiliations. comme elle se venge! Elle n’a jamais pardonné! Elle a attendu l'heure propice, s'est attaquée à la plus heureuse de ses compagnes, et l'a frappée au cœur! Elle a brisée ma vie. L'abandon dont je suis victime pèsea toujours sur moi, et si, après l’humiliation qui w’atteint, j'étais assez folle pour penser à me marier, qui done voudrait de moi maintenant ?

— Comment! qui? s'écria la marquise avec vivacité. Mais tous ceux qui auront des veux pour te voir et des oreilles pour t'entendre. Ma chère enfant, si quelqu'un

est atteint, en cette circonstance, ce n'est pas toi, c'est le duc, et s’il te plaît de te marier, grâce au ciel, tu n’auras que l'embarras du choix, dans notre monde et ail. leurs. Une fille comme mademoiselle de Beaulieu ne Manque point d'épouseurs. [n'y a pas six mois, jai dû décliner Jos ouvertures qui m'ont été faites par dos familles très honorables, ft. certainement, les gens qui te demandaient alors ont été trop malheureux de se voir éconduits Pour avoir si P'émptement changé d'avis.

Claire fit un geste de découragement.

— Après le due de Bligny, ma mère, je n'ai le droit d'épor- +r qu'un homme que je pourrai Paraître aimer. Mas justification possible aux veux du monde sera dans là grandeur où l'entraînement de mon Choix, Mais ma mère, vous savez bien que c'est lapossible, et qu'une fille telle que moi. aprés une pareille déception, n'épouse que le couvent !

— Allons! mon enfant, dit Ja Marquise avec douceur, tu déraisonnes. Le Couvent? Eh bien! et nous ?

Non! Tu es trop jeune pour avoir le droit de désespé-

Gs et trop de beauté

Pas de sûres revanc os,

rer. Tu as trop de qualités moral Pour que l'avenir ne te garde Enfin, si tu veux le Savoir, il ÿ a tout pres d'ici quelqu'un qui aCcepterait ta main à genoux...

Mademoiselle de Beaulieu roleva ses fiers sourcils, ot, se ournant vers sa mère :

— M, Derblay ? dit-elle simplement, — M. Derblay, oui, répondit la marquise, et je ne te parle de lui que Pour rassurer ton esprit, t'approcher sans t'aimer ?.., tions pour Paris. veux-tu aller et madame de Préfont 2 Parle,

Qui pourra Veuxetu que nous répare

en Suisse avec monsieur

je suis préte à tont ce

qui pourra te satisfaire et te consoler. Que désirestu?

— Ah! le sais-je? s'écria Claire avec abandon. Je voudrais disparaître en un instant, fuir les autres et moi-même. J'ai tout en haine et en mépris. Hélas! que ne puis-je mourir !

— La mort, ma chère enfant, voilà le seul :nal auquel il n'y ait pas de remède. Sitoites les femmes qui ont été abandonnées par leurs fiancés ou leurs maris mouraient, mais le monde serait dépeuplé! I} n°v à presque pas d'hommes fidèles, vois-tu bien, et quand ve n'est pas avant qu'ils vous trompent, c’est après |

Comme si, en parlant de l'infidélité des hommes, là marquise eût évoqué l’infidèle même qui venait de faire pousser tant de soupirs et de faire couler tant de larmes, le bruit d’un galop furieux retentit soudain, et, par la grille restée ouverte, le duc de Bligny, sur un cheval blanc d'écume, entra dans la cour.

En un instant, il fut à terre, et, jetant sa bride aux mains d'un domestique stupéfait, il gravit quatre à quatre les marches du perron, et il allait, sans rien demander à personne, entrer tout droit dans le salon, quand le baron et Bachelin qui, sans s'être concertés, acronraient, l’arrêtèrent dans le vestibule. Pâle, les traits contractés, le due ne se laissa pas barrer le chemin sans résistance.

— Monsieur et mademoiselle Moulinet sont-ils encore ici? demanda-t-il d'une voix altérée,

— Et, comme le baron répondait affirmativement :

— Ma tante? TI} faut que je voie la marquise sur-lechamp. Peut-être n'est-il pas trop tard ?

— Détrompez-vous, mon cher, répondit gravement le baron, comprenant les motifs de la précipitation avec

Mapa à"

laquelle le due avait agi. Il est trop tard. Monsieur et mademoiselle Moulinet ont parié,

Le duc laissa échapper un profond soupir,et, se Jais- Sant tomber sur une des hautes banquettes sculptées du vestibule, i] regarda avec affliction Jes deux hommes et dit:

— Que puis-je faire Maintenant pour réparer je mal qui à été fait?

— Ce mal est, hélas! irréparable, monsieur le due, répondit Bachelin d'un ton de respectueux reproche. Et le mieux que Vous puissiez faire Maintenant est le lEParur sans chercher à voir madame de Beaulieu.

— Cest à quoi Je ne consentirai jainais, s'écria vivement le due en se levant. Je ne puis rester sous le coup du blâme que ma tante a dû jeter sur moi, 1] faut que Je lui explique ma conduite... que je Jui donne lassurance que je n'ai point trempé dans l'infamie qui vient d'être commise... Ja ferai ce qu'elle voudra... Mais je veux Ja voir, lui parler, pleurer avec elle... Vous vorez bien cependant que je suis désolé de ce qui arrive, ..,

Le due montra au baron et à Bachelin un visage tellement bouleversé, QUE COUX-CE si prévenus qu'ils fus. *eBU contre le jeune homme se sentirent émus,

— Soit, dit Bachelin, M. le baron va avoir la bonté de vous tenir Compagnie, monsieur le due. el moi j'irai demander à mademe de Beaulieu s'il lui convient de céder à vos prières,

Laissant les deux cousins en tête à tête, Bachelin Passa sur la terrasse, et. discrètement, vint heurter à la porte du salon.

Comme #ils ne se fussent pas doutés dn trouble vio-

lent qui boulevers:: cette “aison, dont étaient Îles

ee.

hôtes, Philippe, Moulinet, Suzanne, Athénaïs et le marquis continuaient à causer paisiblement sur la terrasse. Le soleil baissait à l’hozizon, rougissant d’une bande de pourpre le ciel d’un bleu nuancé de vert. Un calme délicieux descendait, avec le soir, sur la vallée, dont le fond déjà s'emplissait d'ombre. La cloche de l'église de Pont-Avesnes tintait, claire et mélancolique, dans l'éloignement, annonçant pour le lendemain la messe des morts. Une paix si profonde enveloppait cette belle nature, qu'Athénaïs en subit l'influence, Elle se sentit moins violemment aigrie. Et, ayant triomphé si complètement de sa rivale, elle songea à la ménager désormais.

En entrant dans le salon, Bachelin trouva Les trois femmes en proie à une émotion inexprimable, Claire, en voyant le duc arriver à oute bride dans la cour, s’était dressée stupéfaite et effarée. Elle essaya de parler : elle ne put y parvenir, et, tendant seulement la main vers le nouvel arrivant, elle fut prise d’un bégaiement, entrecoupé d’un rire nerveux. Elle parut devenir folle. La marquise et fa baronne furent épouvantées. Elles s'élancèrent vers la jeune fille qui tremblait convulsivement et dont les lèvres étaient devenues toutes blanches, Elle eraignirent de la voir tomber en sYNcope, et voulurent appeler. D'un geste impérieux. Claire les arrêta. Puis, faisant un effort sur elle-méme, elle parvint, entre ses dents serrées par la crise qui la secouait si durement, à faire passer ces mots:

— Rien, personne, laissez-moi, je vais me remettre.

Elle s’assit. Une sueur glacée perla sur son front, aussitôt essuyée par la baronne. La marquise, arrachant tous ses fichus de laine, se dépouillant de son chäie, en enveloppa sa filie qui grelottait. Un intant

Se Passa ainsi, dans une horrible anxiété. Claire, le front penché sur sa poitrine, le dos appuyé à des coussins, restait imobile et comme assoupie, Ses yeux étincelants et fixés obstinément sur une rosace du ta- Pis, qu'il regardaient sans Voir, prouvaient qu'elle ne dormait pas. Elie rétléchissait profondément ; un pli profond s'était creusé entre ses deux sourcils sous lof fort d’une pensée absorbante, Au bout de quelques minutes, le Sang remonta à ses joues, Un soupir dégonfla sa poitrine, et, d'un brusque mouvement. eile rejeta les vêtements dont Sa Mére l'avait couverte,

Le bruit de Ja porte vitrée, S'onvrant pour laisser Passer Bachelin lui fit tourner la tête. Elle ne voulut Pas avoir l'air de souffrir, et sourit au notaire, C'eluici, la figure consternée. marchant sur la pointe du pied, Comme dans la chambre d'un malade, s'approcha de madame de Beaulieu, et. Sinclinant plus bas que de coufume, comme &il avait honte de ce qu'il allait demander :

— Madame Ja Marquise, dit-il, pardonnez-moi, mais ce qui arrive est si extraordinaire...

— Je sais, interrompit la marquise avec brusquerie, Le due est là, Eh bien ?

— Eh bien! madame, reprit le notaire un peu déconlenancé, malgré tont co que nous avons pu lui dire, il insiste pour vous voir...

— Voilà qui est étrangement hardi! s'écria la mare quise, en se dressant avec une vivacité qui ne Ini était pas habituelle. Et elle se dirigea vers Ja porte du sa lon. ‘

— Où allez-vous, ma mère ? demanda Claire,

— Je vais le faire chasser comme il le mérite! répon-

dit madame de Beaulieu, rouge d'indignation,

PRE nee onmesiemenmemena ee

Claire resta un seconde silencieuse, se consultant comme si elie hésitait à prendre une grave résolution. Puis, hochant la tête:

— Non, ma mère, dit-elle, il ne faut pas faire chasser le due de Bligny. 11 faut le recevoir.

— Le recevoir? répéta la marquise avec stupeur, :e demandant si, décidément, sa fille avait perdu la raison.

— Oui, et lui faire bon visage. Pour rien au monde. je ne voudrais qu'il put croire que j'ai souffert de son abandon. Etre pleuré par une fille telle que moi, lui! Il en serait trop fier. Tout plutôt que son insultante pitié! Non, recevez-le, ma mère... On peut bien lui ouvrir la porte puisqu'on ne l'a pas fermée à sa fiancée!

— Mais que vas-tu faire ? demanda madame d: jar lieu, pleine d’inquiétude.

— Me venger! répondit Claire avec une effravante expression de colère,

Puis, se tournant vers Bachelin :

— Soyez assez bon, lui dit-elle, pour prier le duc de passer sur la terrasse et d'attendre un instant. Vous l'introduirez quand je vous appellerai par la fenêtre. En même temps veuillez m'envoyer M. Derblay.

La baronne et la marquise échangèrent un regard plein d'étonnement. Les raisons auxquelles ohéissait Claire leur échappaient. Bachelin, plus perspicacs, devinant que ses combinaisons étaient près de réussir, disparut avec la légèreté d'un jeune homme. Un instant après, Philippe entrait dans le salon.

— Ma mère et toi, ma chère Sophie, éloignez-vous un peu, que je puisse causer seule avec M. Derblay.

Madame de Beaulieu et la baronne se retirèrent dans Pembrasure d’une fenêtre, et, fort intriguées, attendirent le résultat de l'entretien. Philippe, très ému,

comprenant que sa destinée se jouait en cette seconde, ct, d’ailleurs, averti Par un mot de Bachelin que la crise était prés d'aboutir. restait immobile, le front baissé devant celle Qu'il adorait,

— Monsieur, dit Claire. s'adressant à Jui directement pour la première fois, notre vieil ami, notre excellent conseil, M, Bachelin, a dit à ma mére que vous me faisiez l'honneur d'aspirer à ma main.

Saus répondre, Philippe S'inclina en signe d’assentiment.

— Je vous crois galant homme, poursuivit mademoiselle de Beaulieu avec fermeté. Te pense done, que, pour avoir formé de tels projets, vous saviez, comme tous CeUX qui m'entourent, et depuis longtemps déjà peutêtre, que le duc de Bligny s'était détourné de moi...,

— Oui, mademoiselle, je le savais, articula Philippe avec peine, et croyez bien que, même en ce moment, s’il dépendait de moi d'assurer votre bonheur en Vous ramenant le duc, je n'hésiterais pas, fût-ce au prix de ma vie,

— Je vous remercie, dit Claire, mais tout lien entre le due de Bligny et moi est à jamais rompu, Et la preuve la plus certaine que j'en puisse donner, cest que, si vous avez gardé les mêmes sentiments, je suis prête à vous tendre ma main.

En disant ces mots, la voix de Mademoiselle de Beaulieu faiblit, et Philippe les devina plutôt qu'il ne les entendit. En un instant, Je jeune homme se rappela le

jour où, le voyant triste et découragé, sa petite sœur lui avait dit en riant :

— Ta verras! Ce sera elle-même qui viendra te demander de lui faire la faveur d'être son époux.

Ainsi, la prédiction de Suzanne s'était accemplie.

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