‹ Le maître de forges [microforme]Chapitre 14 sur 26 · SERRE · texte numérisé non relu

SERRE

ii dé née nur er 2 PER anse ner een ee mm

L'enfant, éclairée par son affection, avait eu la prescience du bonheur de sun frère. 11 ne révait pas, tout était bien vrai; Claire elle-même lui tendait la main. Une joie immense descendit dans le cœur de Philippe, et, prenant cette main charmante qu'il avait tant de fois désespéré de tenir dans la sienne, le jeune homme, sur le bout des doigts glacés, déposa le plus timide et je plus délicieux des baisers.

— ]1 me reste une faveur à vous demander, monsieur, reprit Claire. Je désirerais que vous fissiez tout ce qu'il faudra pour laisser croire que nos paroles sont échangées depuis plusieurs jours. Je n'ai pas besoin de vous expliquer les ; isons de cette supercherie. Elles sont nées de mon orgu.1l. Vous êtes, hélas! sans illusions sur l’état de mon cœur. Mais je puis vous assurer que vous aurez en moi une femme fidèle et loyale. Veuillez me quitter, maintenant, mais ne vous écartez pas, je puis avoir besoin de vous.

Et laissant Philippe s'éloigner, elle fit signe à Bachelin qu’il pouvait amener le duc.

Le notaire avait très habilement occupé Blignv, dont il retenait la fougue, pendant les quelques minutes qu'avait duré l'entretien de mademoiselle de Beaulieu et de M. Derblay. 11 venait seulement de lui ouvrir !4 porte donnant sur la terrasse, quand Philippe sortit rayonnant du salon.

La stupéfaction de Moulinet et d’Athénaïs fut immense en voyant arriver Gaston. Napoléon attendant Grouchy et apercevant les avant-gardes de Blücher ne fu’ pas plus bouleversé que ne le fut l’ancien juge au tribunal de commerce, Le duc à Beaulieu, en ce moment critique, c’était tout ce qui pouvait se présenter de plus dangereux pour sés combinaisons. Athénaïs fut saisie

«une angoisse

Poignante, Sûre de la ele subir une dé,

sastreuse ot lait-il résulter de la mise Claire? Les cartes

Victoire, alaithuniliante défaite 2? Qu’

alen présence de Gaston et de étaient-elles assez qu'une réconciliation fût seul regard, Le

brouillées pour impossible 2 On bien, d'un S deux fiancés allaient-ils reprendre possession l’un de l'autre, et,

dans une étreinte échanger le ments ?

Moulinet, lui,

suprème,

plus sojennel o : des ser-

t le plus irrémissibl

fut profondément SUrpris, mais n'alla Pas si loin que Le clairvovant esprit de sa fille. I ne Comprit pas comment Je due ne Favait Pas attendu à la Varenne, et n'eut Pas le moindre “oupcon de ce qui l'ae menait à Beaulieu. Il S'avanca avec un aimable sourire.

foudroyé par le cou}

vers son futur vendre lui tendit Ja Main, et > d'œil que fui | ns méme saluer dant, il suivit le duc qui «

En un instant, | provisé une mise

resta

äaCa (raston en passant devant lui sa Athénais, Cepen- : dirigeait vers le salon,

à Marquise et la baronne AValCDt jme

en scène, Et lorsqu Blign, entra, 1!

aperçut la marquise peletonnée, comme q habitude, ou fond de sa bergère. La baronne, debout auprès de la cheminée, les mains croisées pour qu'il ne prit pas fantaisie à Gaston de lui tendre une des siennes, comme il avait coutume de Je fure. Mademoiselle de Beaulieu, assise, entre sa mère et la baronne, tournant le dos Jour afin que laltération de Ce fut l'admirable chev tout d'abord Jes veux du

gré lui, et, saisi Par une violente émotion, il fut sur le point de courir à celle qu'il aimait à tendrement encore, et de se fotor à Loi Pieds, quoi qu'il pût résulter Ja ation jassionr La

au ses traits fût moins Visible, lure d'or de Claire

Qui attira Jeune homme,

IT frémit mal-

cette démonst

regard calme et

sévère de la marquise l'arrêta. Et, s’inclinant profondément devant celle qui lui avait servi de mère:

— Madame la marquise, dit-il d'une voix entrecoupée.... ma chère tante.... Vous voyez mon trouble..., mon chagrin.... mes regrets! En arrivant à la Varenne, chez monsieur... Le due eut honte de prononcer le nom de Moulinet.... J’ai appris quelle démarche inqualifiable. ...

— Mais, monsieur le due, voulut interrompre l'ancien juge au tribunal de commerce, visiblement froissé.

Le duc, se tournant alors vers son futur beau-père, avec une souveraine hauteur:

— Procédé inconcevable, monsieur, et dont je tiens à déclarer bien haut que je ne suis pas complice. ... J'ai pu commettre bien des fautes, agir avec légèreté, avec ingratitude, Mais avoir autorisé une si outrageante conduite vis-à-vis des miens, non, sur l'honneur, je ne l'ai pas fait!

— Une simple visite de politesse, murmura Moulinet, dominé par l'énergie du duc. Je ne comprends pas...

— Vous ne comprenez pas! interrompit le jeune homme avec un écrasant dédain, c’est là votre seule excuse.

Mais Moulinet était trop infatué de lui-même pour <e laisser plus longtemps malmener, même par un homme qu'il considérait comme étant d'une essence supérieure. Il prit un air digne, et, s’inclinant avec gravité:

— Si j'ai des torts, mon gendre, dit-il. je vous prie de ine les faire connaître: je suis prêt à les réparer,

Mais en l'appelant “mon gendre”, il porta au plus haut point l'irritation du jeune homme. Et, perdant toute mesure, le duc coupa la parole, cette fois définitivement, à l’ancien juge au tribunal de commerce par un “Assez, monsieur !”, cinglant comme un coup de crava-

che. Puis Saut, pour la première fois depuis qu'il était entré, regarder Claire QUI restait hupertubable. ment assise :

— Ma tante, je vous dois des explications, souffraz que je vous les donne. Claire, je né sortirai pas d'ici SANS que vous m'avez Pardonné,

À ces mots Qui lui étaient Personnellement adressés, CE qu'elle semblait attendre, Mademoiselle de Bealieu se leva liérement, ot regardant son fiancé avec une sérénité admirable :

— Mais, duc, vous ne devez pas d'explications, ditelle tranquillement, ot vous n'avez pas besoin de pardon,

‘ous vous Mariez, n'aet-on dit, avec la fille de monsieur. Et dans cos seuls mots, Claire pProdigua des tré. sors d'impertinence. Vous aviez bien le droit de le faire, il me semble N'étiez-vous Pas libre comme Je lé taie moi-même 2

En entendant ces Paroles, le duc se demanda S'il n° lait pas Je Jouet d'un rêve. [ rogarda Claire, la ba ronne et sa tante, ot les vit sans émotion apparente, sans tristesse ot sans colère, T] Sattendait à essuyer des ltrmes et il ne trouvait que des sourires. :Etait-il done possible que, pendant cette année qu'il avait Si fatale. ment employée, mademoiselle de Beaulieu se fût ainsi détachée de lui ?

— Votre fiancée est venue n'annoncer l'heureuse nouvelle; cela est fort bien, et je ne voux Pas être en reste avec vous,

Faisant alors quelques pas vers Ja terrasse, elle adres- Sa à Philippe nn signe de la main. Dévorée par la curiosité, Athénaïs suivit hardiment le maître de forges et, en un instant. Je Salon <e trouva rempli par les hôtes du château.

— I] faut, messieurs, que je vous présente l'un à l’autre, dit mademoiselle de Beaulieu avee un sang-froid effrayant. Et, désignant le due à Phiuppe: M. le due de Bligny, mon cousin, dit-elle. Puis se tournant vers Gaston et le bravant du regard: Due, M. Derblay, mon fiancé !

Le tonnerre, en tombant sur le château, n'eût pas préduit une commotion parcille à celle que ressentirent tous les spectateurs de cette scène. Le due, écrasé, chancela, Athénaïs eut le vertige, et son teint vermeil devint couleur de cendre. Le baron et la baronne échangèrent des regards pleins de surprise. Seuls Bachelin et Suzanne ne marquèrent aucun étonnement. Le notaire, parce qu'il avait sourdement travaillé à amener ce dénouement ; Suzanne, parce que, dans son adoration pour son frère, elle n'avait point donté que mademoiselle de Beaulieu ne finit par céder au mérite irrésistible de Philippe.

Le due montra que la pratique de la diplomatie ne lui avait pas été inutile. T1 se remit promptement, "1, se composant une attitude irréprochable, il adressa à M. Derblay un gracieux sourire.

— Recevez mes compliments, monsieur, dit-il d'une voix qui ne trembla pas trop; vous épousez une femme dont bien peu de nous auraient été dignes,

Si terrassée qu'elle fût par la foudroyante riposte que lui avait adressée mademoiselle de Beaulieu, Athénais comprit qu'il fallait à tout prix faire bonne contenance, Elle s'avanca à son tour, et, regardant Claire avec attention :

— Toutes mes félicitations, dit-elle. Et, à mi-voix, avec un perfide sourire: C’est un mariage d’amour ! Mademoiselle de Beaulieu frémit, et, brusquement,

ne toute l'horreur de sa Position Jui HÉNETUT L'homme qu'elle ador: ait était là, devant eh. et il ai di portir 4vec sa rivale, En ë Moment, la 6. alion ir {tendue qui venait de lui être faite ayant dr; * Colère, 3]

CaUsait à l'éc: art ave Athénaïs, lui tepant Je bout des doigts, en rlant avec j' abandon d'un homme heureux. Et elle, C laire, a ait, dans un Mouvement d' indomptable Orgueil, décidé 4, SU VIe, aliéné sa liberté, Elle venait de se promettre à Un homme dauelle ne pouvait pas aimer, car SON Cœur était Plein du doulonreux et cher Souvenir d'un autre, Elle jeta sur le duc un regard d'angoisse mortelle. Elle fut UT le point de traverser le salon, de l'enlever aux Cotetteries voulues CE exagérées ( ‘Athénaïx, et de Jui dire toute Ja vérité. Mais elle le vit gi ce alme, si indifférent, Si Jécop qu'un retour de colère la SaUVa (le sa faiblesse Elle voulut, désespérément, ne PAS paraître avoir (ts abandonnée, Elle Sacritia résolument tout son aVenir à cette Victoire d’amour propre, et enve loppant Biie nv of inacdemi iso lle Moulinet dan: même coup d'ri] triomphant, elle murmura :

— Je serai Mariée avant eux.

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re J

Les apprêts du mariage se firent avec une incroyable rapidité. Tout le monde à Beaulieu et à Pont- Avesnes sembla se faire complice de Claire. Philippe partit brusquement dans le Berry pour y chercher des papiers qui Jui étaient indispensables, Le marquis, en même temps, prit le chemin de Paris. La poste ct I télégraphe marchèrent à qui mieux mieux pour aetiver les fournisseurs, Une agitation violente remplaça le calme dans lequel la marquise vivait depuis un an. L'excellente femme, étourdie par les événements, accepta, sans trouver l'autorité nécessaire pour la discuter, la brusque détermination de sa fille,

Se fiant à Bachelin qui lui avait donné de si favorables renseignements sur M. Derblay, et, de plus, très touchée de la délicatesse désintéressée avec laquelle se conduisait le maître de forges, elle vit d'un œil plus 6tonné qu'inquiet se décider cette union. Elle regretta que Claire n'eût pas consenti à attendre quelque temps afin de choisir un mari qui fût de son monde, Mais elle se demanda en même temps si un homme, ayant le la fortune et un nom, aurait, dans ce siècle positif, consenti à épouser mademoiselle de Beaulieu sans dot. Ta réponse lui parut si douteuse qu'elle en vint à considérer comme une rare bonne fortune la rencontre de M. Derblay à l’heure critique.

Claire fit tout ce qui dépendait d’elle pour endormir la défiance de sa mère et lui procurer une absolue séenrité. Elle montra un visage rayonnant et donna À tous

Pillusion du bonheur, Seule la baronne fut dans le socet de ses angoisses et de ses regrets. Elle assista à ses défaillances et calma ses colères,

Faisonnant son prochain changement de situation. elle se traça une ligne de conduite qu'elle résolut de suivre Sans une déviation. Son indifférence pour M. Derblay était profonde, Elle ne lui sut aucun gré de son aveugle dévouement, Laissée dans ignorance des Lénéreuses intentions du maître de forges, elle attribua :n condescendance à l'unique ambition de devenir son é- Poux. Comment le jeune homme n'aurait-jl pas consenti d'tout pour épouser une fille si riche, et entrer

dans une famille si noble? Elle concut même quelque

dédain pour la facilité avec laquelle M. Derblav s'était plié à l'humiliante comédie qu'elle avait jouée devant le due. Ainsi, l'admirable générosité de Philippe parut à Claire être de la bases Elle se dit qu'elle aurait en lui un mari souple € conduire. Et c'était justement là ce qu'elle vo ut. Si M, Derblay se montrait docile elle S'intéresserait à lui, et s'appuyant sur toutes les influences dont elle pouvait disposer, elle se chargerait de son avenir et Je ferait arriver très haut. L'importance du lang qU'occuperait airsi son mari compenserait son manque de naissance. Après tout, on était dans le siècle des parvenus,

La petite baronne, inquiète du calme avec lequel sa cousine se préparait à une union qui ne pouvait étre conclue de gaieté de cœur, se donna la tâche de pénétrer dans la pensée de mademoiselle de Beaulieu. Elle se mit donc à interroger la jeune fille, variant ses questions, les faisant porter sur différents points, et masquant leur gravité par le ton fantasque et léger qui lui était habituel.

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Claire avait promulgué à son uage une sorte de loi du talion. Elle avait souffert par ies autres, les autres souffriraient par elle. Tant pis, s’ils étaient innocents. Est-ce qu’elle était coupable? Puisque l'injustice était la règle de l'humanité, elle n'aurait aucun souci du droit et du devoir et sacrifierait tout à son bon plaisir. Dans sa pensée, les êtres devenaient des moyens d'action. Elle était décidée à les faire marcher, hommes et femmes, Comine des pions sus des échiquiers, afin de gagner une partie triompnale. Ne venger d’Athénaïs et humilier le due, tel fut son but. Elle résolut de sacrifier tout à cette triste satisfacticn. Et la première victime fut ce passionné et généreux Philippe qui, lui, rèvait de renire à celle qu'il adorait le calme troublé et le bonheur perdu.

Toutes ces raisons laissaient mademoiselle de Beaulieu insensible, Elle se montra prête à tout risquer plutôt que de modifier ses projets, Elle avait voulu paraître abandonner le due, elle avait résolu d’être mariée avant lui. Le jour du mariage était fixé, Rien ne pouvait la faire reculer. Elle comprit cependant qu'elle avait été imprudente en laissant la baronne lire si complètement dans sa pensée. Elle jugea nécessaire de lui donner le change. Elle détendit les muscles crispés et durcis de son visage, et parvint à sourire, D'une voix légère elle plaignit plaisamment le pauvre M. Derblay, qui était condemné à ce triste sort d'épouser une fille comme elle, et qui ne trouverait pas assez d'avantages dans l'alliance qu'il contractait, pour que l’humeur capricieuse et un peu tyrannique de sa femme lui parût compensée.

La baronne fut prise au piège que lui préparait son amie. Elle compta sur l’avenir pour dissiper la noire

méancolie, et calmer Pirritation inquiétante de Claire, En elle-même, elle ge dit que le mariage est plein de sur- Prises pour une jeune fille, et que la possession alanguit bien les plus violents caractères. Une fois en tête à tôte avec son mari, la plus récalcitrante est obligée de revenir à Ja raison,

Toutes ces réflexions calmèrent la baronne. Elle n'était pas femme. d'ailleurs, à suivre longtemps la méme idée, Et. ant eu de la gravité et de la pénétration pendant une Journée, elle se mit bien vite à divaguer pendant le reste de Ja semaine,

Cependant, Philippe était revenu de son voyage, et aVait rapporté la bague des fiançailles: un admirable rubis d’un rouge sombre, entouré de brillants, Ce fut en tremblant que Le PAUXrE garçon demanda à made Moiselle de Beaulieu Ja Permission de la Jui passer au doigt. Claire n'eut qu'un dédaigneux regard pour ce bijou princier. Elle tendit sa blanche main à M, Derblay avec une fierté pleine d'indifférence, et ne lui a. dressa pas un mot de remerciement. Cet anneau, pour elle, était Je svmbole de son Ch£agement: ji] Jui fut odieux. Et, le lendemain, Philippe, avec un affreux serrement de cœur, reMarfua qu'elle ne J portait plus, 1'nosa rien dire, I] élait si timide, devant elle! Mais ses VeUX, fixés sur la main de Mmademaiselle de Beaulieu eurent une telle éloquence, que 14 jeune fille ne put

s'empêcher de Jui dire: “Vous nL'eXCuserez, je ne porte jamais de bagues.”

Ces mots raseurérent le maître de forges, 1] avait cru voir, dans Ja mise à l'écart de co bijou, une sorte de répulsion manifestée Par mademoiselle de Reaulien pour tout ce qui viendrait de lui. I] savait à quoi s’en tenir sur les «entiments de la jeune fille, 11 avait assisté À

la crise prédite par Bachelin. Il n'ignorait pas qu'il n'avait été accepté que par dépit. Mais il se sentait si pénétré de passion, si plein de tendresse, qu'il se erovait sûr de ramener à lui ce cœur égaré Comment une fenime pourrait-elle être insensible à une affection de tous les instants, attentive, délicate, dévouée ? Mademoiselle de Beaulieu, déçue dans ses espérances, était douloureusement repliée sur elle-même. Mais comment, à vingt ans, le cœur se fermerait-il pour toujours? En pleine jeunesse, vouloir demeurer insensible et glacée, Avoir les oreilles fermées à tous les appels de la vie, les veux bouchés à tous les sourires de Pespoir. Est-ce que c'était eroyable? Philippe, éperdument épris de Claire ne douta pas d'arriver à se faire aimer d'elle, La jeune lille croyait son cœur mort, il n'était qu'endormi. Peu à peu il se ranimerait, il se reprendrait à battre. Et pour qui, sinon pour celui qui l'aurait arraché à sa léthargie? Philippe, avant sauvé ceite me, n'aurait-il pas des droits sur elle? Et Claire, revenue à Ja vie, les veux désillés, faisant la différence entre l'affection qu'elle avait perdue et celle qu'elle avait gagnée, ne récompenserait-elle pas Philippe de sa délivrance, “par toute une vie de bonheur ?

Ainsi pensait Philippe pendant ses heures de contemplation muette, Forcé dès sa jeunesse de se jeter dans les absorbantes occupations d'une affaire très lourde, il n'avait pas eu le temps d'aller dans le monde. HF} était resté très timide, Les femmes en général le troublaient fort. Mademoiselle de Beaulieu, elle, le fit trembler. Il ne lapprocha jamais sans une horrible palpitation. Cette froide et grave Claire n'avait qu'à diriger sur lui ses veux tranquilles, pour qu'il perdit aussitôt cont* nance,

DR

pin Lu

En gravissant la côte qui conduisait de Pont-Avesnes

à Beaulieu, Philippe développait à Suzanne tous ses projets pour l'avenir: il Lui indiquait les réformes qu'il révait dans lainénagement qu Château, il Jui disait en- En combien il añmait sa lancée, Suzanne, avec Un sOUrire, l'écoutait, animée, Jos “eux brillants, la parole colorée, Elle CoMprenait Qu'il répétait sa lecon, qu'il s'en. trainait avant de « présenter devant Claire. Et quand quétant une approbation, <on frère Lui adressait un: N'est-ce pas?” Iterrogateur, elle Jui répondait malicieusement :

— Mais ce n'scet Pas à noi qu'il faut raconter tout cela, Philippe, c'est À elle, Moi, tu comprends, je trouve tout ce que tu dis si sage, et tont ce que tu fais si bien. que je SUIS toujours de Loi 1 Is, Mais mademoiselle de Beaulien.

— Aussi, vais-je lui parler aujourd'hui, S'écriait le maître de forges avec résolution... Oh! J'ai tant de choses à lui dire!

Et arrivé au château, aussitôt en présence de Claire, sa belle hardiesse disparaissait, 1] balbutiait pour dire bonjour. Et. désolé, il S'assevait à l'écart, reorettant de ne pouvoir, par un miracle, ouvrir son cœur. comme un écrin, afin de faire voir à In jeune fille tous les trésors Mystérieux qu'il contenait.

Le froid était venu avec les premiers jours de noveme bre. Et maintenant, on ne pouvait plus se répandre PAT Sroupes sur la terrasse. Les hôtes du château se renlermaient dans le grand salon, Philippe trouva dans cetie intimite plus resserrée quelques occasion: de parler avec Avantage, non pas de sn passion: il conti-

nuait à avoir Jes lèvres fermes quand il s'agissait de Jui

méine; mais sur des questions générales, habilement

vus RES meneur arr mpnmannenenmmrnrmmes

secondé par Octave et par le baron, il put montrer Ja rectitude de son jugement et la solidité de ses connaissances, Claire, assise auprès de sa mère, qui écoutait distraitement en se pelotonnant au coin de la cheminée, dans laquelle fambait un grand feu, travaillait sans que ses yeux quittassent sa broderie. Par la porte grande ouverte de la salle de billard, les éclats de rire de Suzanne et du marquis, passionnément acharné à -me partie de croquet de salon, arrivaient par joyeuses bouffées. Ils étaient les seuls qui jetassent un peu d’animation sur le tableau. Du premier jour, ils s'étaient appareillés et ils s’amusaient ensemble comme deux enfants.

Athénaïs, furieuse d’avoir vu échouer son artificieuse combinaison était repartie pour Paris, entraînant son père et le duc.

Moulinet était revenu faire une visite d’adieu et avait été très convenablement reçu par la marquise. A la prière de Claire, madame de Beaulieu avait déridé son front, déplissé ses lèvres et accueilli l’ancien juge au tribunal de commerce comme devait l’être le futur beaupère d’un neveu tendrement aimé.

Ainsi, cette mère elle-même consentit à jouer son rôle dans la comédie préparée par sa fille outragée. Les Moulinet et le duc de Bligny durent donc ajouter foi à la déclaration si hautement faite par mademoiselle de Beaulieu, et rejeter loin d’eux la pensée qu’ils l'avaient blessée. Le duc fut étonné de se trouver aussi innocent après s'être cru si coupable. Athénaïs admira la force d'âme de sa rivale, et, se sentant battue, elle qui croyait battre, se promit de terribles représailles.

Le mariage qu’elle avait projeté de célébrer à la Varenne, en grande cérémonie, dans la superbe chapelle du château, dut décidément se faire à Paris. Elle com-

Prenait bien que la bourgeoisie Parisieune, conviée par son père ne viendrait Pas en province pour Jui faire core tège, et elle SOUPÇonnait que los grandes familles du PaySinvitées par le duc, pourraient bien s'abstenir de se faire représenter. Elle craignit un échec, et ne S'y EXposa pas. Elle promit de revenir pour le mariage de sa future cousine, de sa “bonne Claire,” comme celle affectait d'appeler mademoiselle de Jeaulieu, et partit,

Huit jours seulement séparaient Claire ot Philippe du jour tant désiré par l'orgueil de l’une et par l'amour de l’autre. A mesure que la date fixée approchait, Ja jeune fille devenait plus nerveuse, plus agitée. Tous Ceux qui la virent, pendant cette dernière semaine. purent croire qu'elle était heureuse de cette union, tant elle se montra pressée de la conclure. Elle paraissait craindre qu'un obstacle ne Survint au dernier instant.

Les paquets ne cessaient pas d'arriver au chemin de fer, et le service de la poste était sur les dents. Au QIHE teau, les sonnettes avaient Ja dan- de Saint-Guv, et les domestiques, habitués au calme et tranquille service de la province devenaient enragés,

Puis, au moment d'envoyer les invitations. mademoiselle de Beaulieu prit deux résolutions. qui stupéfièrent tout son entourage. Elle déclara qu'elle voulait que la cérémonie nuptiale eût lieu à minuit, sans Ja moindre pompe, dans la petite église de Pont-Avesnes, et que Personne n'y fût présent, si ce n'est la famille, Les bras de ja Marquise se tendirent vers le ciel, la baronne se laissa tomber avec abattement dans un fauteuil, et resta dix minutes sans parler. Octave demanda tout net à sa sœur si elle devenait folle, Philippe ne fit pas connaître sa manière de voir.

Claire, sans fournir de raisons, maintint see volontés

et supporta sans fléchir l'assaut de tous les siens, Ke marier à minuit! C'était déjà passablement étrange, quoique cette mode régnât encore au Faubourg Saint- Germain. Une messe noire! Sans doute, Claire se considérant comme veuve du due, c'était le deuil! A ta rigueur, On pouvait passer sur le mariage à minuit; mais, par-dessus le marché, n'inviter personne? On aurait done air de se cacher? Mademoiselle de Beaulieu paraîtrait donc rougir de son mar1? Et puis cela pourrait porter malheur.

Cette dernière considération fut risquée par la baronne et n'eut pas plus de pe que les autres crguments,

Philippe, pressé de rompre le silence et de donner son avis, enleva l'affaire en déclarant que tout ce que mademoiselle de Beaulieu désirait lui paraissait excellent, et, que, pour son compte, il ne vovait aucun inconvénient à ce que satisfaction lui fût accordée sur tous les points.

Le principal intéressé ne faisant pas d'obiections, l'opposition tomba en un instant. La baronne, trés vexée,— elle avait fait venir de Paris une magnifique robe pour la circonstance, — dit en riant que ce serait un mariage comme ou en voyait dans les drames, à la Porte-Saint-Martin, quand le condamné à mort recoit du roi la faveur d’épouser, dans la prison, celle qu'il aime, avant de monter sur l’échafaud.

La signature du contrat eut lieu la veille du grand jour. Bachelin, forcé de choisir entre ses deux clients. puisqu'il était à la fois le notaire de M. Derblav et d' mademoiselle de Beaulieu, s’adjoignit un de ses confrères de Besancon et représenta la noble famille pour laquelle ses pères et lui officiaient depuis des siè ‘es, Le vieux praticien escamota la lecture du contrat avec une

Hi {

extrême habileté. Et Claire, même & elle eût écouté attentivement le grimoire Anonné par Bachelin, n'eût certes pas pu s'éclairer sur sa situation. La jeune fille rest& done dans la plus complète ignorance de sa ruine, et quand'elle se vit présenter Ja plume par Bachelin, qui était certes plus tremblant et plus ému qu'elle, elle sie gna l'acte qui faisait tomber sans qu'elle s'en doutât, la moitié de la fortune de M Derblav,

Philippe, une fois le contrat dûment parafé, se sentit plus léger, mais il avoua depuis qu'il n'avait été vraiment tranquiile que lorsque à Ja question posée par le maire à mademoiselle de Beaulieu: Consentez-vous à prendre M. Philippe Derbla Pour époux ? — ji] avait entendu Clai

“ee d'ine voix fernu répondre: oui.

Le

te ne eneemnnennunens

I était bien près d'une heure dun matin lorsque Suanne, tout en blanc, ayant quitté la sacristie avant ln fin des signatures, arriva comme un coup de vent dans l'appartement des nouveaux mariés, Devant la haute cheminée de grès sculptée du petit salon, la fidèle Brigitte, à genoux, sonfflait d'une main vigoureuse pour activer la combustion d’un grand feu dont les lueurs (clairaient la plaque de fonte fleurdeliste du foyer. En entendant la porte se refermer, la brave fille s'était retournée, et sans se lever, le soufflet à la main, elle avait adressé un large sourire à mademoiselle Derblav.

— Quoi, mademoiselle Suzanne, vous voilà déjà revenue de l'église? dit-elle. Le mariage est-il donc fini ?

— Fini! Tout ce qu'il y a de plus fini, ma bonne, et j'ai laissé tout le monde avec notre cher curé, pour venir donner ici mon dernier coup d'œil. Nous avons une nouvelle maîtresse de maison. Brigitte. Il faut qu'elle se plaise chez elle.

— Eh! mon Dieu, comment ne S'y plairait-elle point, s'écria Brigitte, du moment qu'elle y sera avec notre Philippe? Et puis, si l'oiseau est joli, la cage est assez belle!

Et la servante jeta un coup d'œil plein d’admiration sur le magnifique et sévère mobilier de Henri ITT qui garnissait la hante pièce, careseant du regard les larges fauteuils aux dossiers sculptés, les crédences trapues à pieds tournés, et les tentures en vieux euir de Cordoue,

dont les ors brunis par le temps étincelaient discrète. ment dans l'ombre, Une porte entr'ouverte donnait dans la chambre à coucher, vaguement eclairée par une lampe, dont la lumière se reflétait dans les triples panneaux d'nne superbe armoire à glace de style Louis AVI.

— Et par là, tout est-il en ordre? demanda Suzanne en désignant la chambre.

— Tout, j'en réponds, j'ai vouiu faire la besogne moimême. La noce tourne la tête à nos domestiques, il ny a rien Obtenir d'eux, les fainéants!

Puis, S'approchant de la jeune fille, les veux pleins de malice :

— Quand on pense, mademoiselle. que dans un an où deux, ce sera Votre tour de fout inettre sens dessus dessous à la maison!

Suzanne rongit, ct, se détournant avec un peu d’embarras :

— [n'en cst pas question, ma bonne, heureusement !

— Heureusement 2 reprit Ja servante, Ah! Tant Mieux! Mais quel est donc ce gentil monsieur à qui vous donniez le bras au départ, et qui avait l'air si attentionné pour vons?...

— C’est M. Octave de Beaulieu, répondit la jeune fille en affectant de tourner autour du salon comme pour Passer en suprême revue, le frère de mademoiselle Claire...

— Eh! eh! dit Brigitte avec un gros rire, voilà un garçon d'honneur qui à joliment l'air de respirer nos fleurs d'oranger !

— Allons, ma bonne, tu ne sais pas ce que tü dis, fit Suzanne, rouge Jusqu'à la racine des cheveux. ...

Le bruit de plusieurs voitures roulant sur le sable de

la cour, interrompit fort à propos le caquet de Brigitte. Suzanne s'était précipitée à la fenêtre.

rité, des lanternes brillaient, éclairant la verdure sombre des arbres.

— Voilà notre monde qui arrive s'écria la jeune fille. Et ouvrant ja porte, elle passa dans le grand salon au moment où la baronne, encapuchonnée et vêtue comme pour une expédition au Pôle Nord, entrait suivie d'Oc-

tave et du

— Ne vous dérangez pas!

feu ici, quel bonheur !

baron, en s’écriant :

C’est nous!

Je suis un vrai glacon!

Dans l’obscu-

Il y a du

Et tirant un fauteuil à elle, la jeune femme s'installa devant la cheminée, relevant sa robe et exposant à la flamme ses deux petits pieds chaussés de souliers en

satin noir.

rémonie,

pas produit tout son effet,

Puis, poussant un soupir, elle repoussa son manteau de fourrure qui tomba à la taille, et dit: Ah! cela va mieux !....

Les voitures, maintenant, se succédaient rapidement devant le perron, amenant les parents de mademoiselle de Beaulieu, les témoins de M. Derblay et qeulques intimes qu'il n'avait pas été possible de tenir à l'écart. M. Moulinet, Athénaïs, et le duc avaient assisté À ln cé- La fameuse berline de gala et les livrées de grande tenue des valets de pied avaient servis en cette circonstance. ‘Malheureusement l'obscurité était profonde et la splendeur de cet éclatant équipage n'avait

Moulinet aurait donné cent

franes pour qu'il fit au moins clair de lune: l’astre des nuits avait été incorruptible et ne s'était pas montré.

L'ancien juge au tribunal de commerce réste, en plein

désanchantement.

Venu

était, du de Paris,

croyant assister À un mariage dans le grand monde, il £-

tait tombé au travers de la plus bourgeoise de. cérémo-

Re ee à

nies. [T espérait voir les plus -nobles familles représentées à cette noce. et dans le salon, en ce moment. il apercevait.... qui? Le notaire qui lui avait vendu la terre de la Varenne, jes parents et les témoins des mariés. C'était une dérision !

Cependant Moulinet avait en un instant de véritable émotion ct il avait trouvé que la cérémonie prenait des proportions grandioses, C'était quand, en descendant de Beaulieu, pour se rendre à l'église, les voitures ge vaient dû traverser la foule compacte des ouvriers de M. Derblav, rangés en silence sur la place. Les braves gens n'avaient pas été invités à la messe, mais ils n'a vaient cependant pas voulu laisser leur cher patron aller à l'église sans qu'ils fussent à pour tirer leurs cha- PéaUX à sa jeune femme. Et, vêtus de ieurs habits des dimanches, ils s'étaient groupés levant le portail, attendant Ie cortège, Dans la nu. cette masse de quin- Ze cents où deux mille individus, hommes, femmes et cofants, recueillis, parlant bas, paraissait énorme, Et quand, sur le passage des voitures, tous les fronts se découvrirent, Moulinet éprouva une violente oppression, I voulut sourire et saluer comme il avait si souvent vu les personnages officiels faire aux jours de fête, mais brusquement saisi et troublé, il avait senti sa gorge <e serrer et il s'était mis à rire sans savoir pourquoi.

Rappelé à lui par un regard irrité d'Athénaïs. il avait His pied à terre ‘avec une grande dignité, prenant des airs de tête superbes, et redressant les plis de son panlon gris-perle un peu froissé, L'église Jui parut étroite et sale, I s'assit avec une grimace sur les stal'os de bois qui garnissent le chœur et jeta sur ce qui l'entourait des regards dominateurs 1 nv avait pas vingt

cierges allumés à l'autel, et le bon curé avait mis les

mêmes ornernents sacerdotaux qui lui avaient servi huit jours auparavant pour marier la fille du menuisier. Moulinet avait un vieux fond voltairien d'ancien abonné du Siècle. I s'était senti en humeur de railler, et, se penchant vers le due, il avait voulu entamer une “onversation. Celui-ci, levant les veux, l'avait regardé d'une si étrange facon, que Je père d’Athénaïs n'avait pas cru devoir insister, 11 avait reporté son attention sur la cérémonie qui se poursuivait, simple, comme pour un pauvre. L'orgue, seut, touché par une main savante, avait accompagné de ses chants les paroles du prêtre. Et sous ces voûtes froides et nues. les sons graves de l'instrument avaient résonné avec une mélancolie profonde.

Le due, pâle et le soureil froncé, semblait gravement absorbé. Ce chant lui fi mal. Par un retour subit de sa mémoire, il se retrouva dans la sombre église Je Naint-Germain-des-Prés, assistant à l'enterrement de son père. C'était les mêmes sons plaintifs de l'orgue, la même obscurité piquée de points éclatants par la flamme des cierges. La même odeur de cires allumées et d’encens évaporé, qui porte au cœur et étouffe. 1] avait alors à ses côté sa tante qui pleurait en le regardant, et Claire et Octave, vêtus de noir, comme lui, qui lui serräient tendrement les mains, Et maintenant. il était seul. Ces êtres chers qui l'avaient entouré, cons-olé, qui avaient été si bons, il s'était séparé d'eux et pour jamais, Les liens qui l’attachaient à eux. il les avait rompus et volontairement, Cette Claire, qu'il avait adorée, était la femme d’un autre; et lui, il allait être l nari d'une étrangère dont il avait servi, il s’en rendait compte les haineux projets. Une immense tristesse s'empara de Jui et il déplora amèrement sa faibles

ne En MR mn co

Se. [l'avait rendu Je Mal pour le bien à CEUX qui l'avaient recueilli, aimé, quand il était resté orphelin. Il avait ainsi Payé sa dette, Mais ne S'était-il pas puni lui-méme? Et, en abandonnant Claire, n'avait-il pas renoncé à son bonheur ?

I fut alors amené à comparer Ja conduite de Philippe à la sienne, et 1 ne put S'empécher de reconnaître qu'autant il avait té ingrat et égoïste, autant Je maître de forges s'était montré dévoué et zénéreux, Et il #vait pu, lui, épouser la femme QUI aimait quoiqu'elle fût sans fortune, 1] {ravaillait, Le duc regretta ne mèrement son inutilité. 1} n'était dans le monde qu'une valeur négative, Comme un zéro, Pour qu'il eût une sigr ification, il était nécessaire qu'on mit un chiffre devant Jui, Pour Qu'il ne trouvât à tirer parti de Inimême, il avait fallu qu'un riche bourgeois s’'entichât de Son grand nom. Mais par lui-même que pouvait-il ? Rien. I} était un homme de luxe. On se loffrait. Comme on achète un Joli cheval de parade.

Ces réflexions Qu'il n'avait jamais faites Jui inspirérent une horreur profonde pour Moulinet, 1] se vit Son esclave, Furieux, il résolut de se révolter contre “OR Pouvoir et de le dominer. En même temps, Athé. nais Ini apparut ce qu'elle était on réalité, nne petite bourgeoise sans largeur dans Jos idées, sans grandeur dans le caractère, bassement envieuse et méchante, 7] la regarda agenouillée sur son priedieu, guindée dans “4 superbe robe trop luxneusement ornée pour une jeune fille, bâillant distraitement avec un air assommé. Puis se: veux se dirigèrent vers Claire qui. inclinée ‘ons ses voiles hlanes, semblait alimée done une prière obstinée, Et, au Mouvement de cos épaules, le 4ne de

Vina qu’elle pieurait,

Ste,

Auprès d'elle, debout, immobile et le visage sévère, Philippe dressait sa haute taille. Etait-ce done ià l’homme qu'elle aimait et qu'elle avait préféré au duc? Bligny, en un instant, découvrit le sens des actions de mademoiselle de Beaulieu. La situation qui depuis quinze jours était obscure pour lui devint lumineuse. La véritable position du maître de forges lui apparut. Et voyant Claire si belle dans sa douleur, une pensée traversa son esprit qui amena un fugitif sourire sur ses lèvres. Le Bli:ny sincère et tendre qu'il avait été pendant deux semirines disparut pour toujours, et il redevint le blasé -ccptique et froid que la corruption russe avait fait. à

Ce M. Derblay, le principal artisan de lhumiliation qui lui avait été infligée, il se promit de tirer de lui une très douce vengeance. Ce batteur de fer en possession définitive d'une adorable femme telle que Claire, étaitce possible à supporter? C'était bien ce qu'il ferait voir avant qu'il fût longtemps. Elle pleurait, se dit-il: elle déteste cet homme et elle m'aime encore,

Toute son assurance lui était revenue. Jusqu'à ce tamt-tournée-de son-côté-à-tafin de la messe , HHui lança un bon terrain, il reprit son attitude fière et dégagée de grand seigneur sûr de sa supériorité, La baronne s'étant tourné de son côté, à la fin de la messe, il lui lanea un coup d'œil si chargé d’ironie qu'elle fronça le sourcil avec cette hostilité instinctive des chiens de garde qui devinent les gens mal intentionnés,

Quand, la messe terminée, on passa dans l’étroite ot pauvre sacristie, et que la mariée, relevant son voile. s’offrit aux regards de ses amis et de ses parents, le due chercha vainement sur le visage de Claire la trace des lurmes qu'il lui avait vu verser en silence. Le feu de

DT

son orgueil les avait séchées et. calme souriante, elle parlait avec une liberté d'esprit complète. Le due fut mécontent : il eût voulu Ja Voir abattue, I] pensa que ja fière jeune femme se défendait contre lai, et qu'il y aurait lutte, [1 se Promit done de combattr , et il ne désespéra pas de triompher,

Remonté dans Ja superbe berline avee son futur beau père et Athénaï:. :l Jui fallut supporter je flot des obser. vations que Moulinet avait dû contenir pendant la cérémonie. C'était quelque chose de gai, que ce mariage à minuit, dans une église sépulcrale où Je froid vous tombait sur les épaules come un manteau de plomb, J] ne comprenait pas du tout les Mariages de cette façon là, l’ancien juge au tribunal de Commerce. Dans trois semaines, il inénerait <a fille à l'autel, et là on verrait ce que C'était pour lui qu'une noce, La messe aurait lieu à la Madeleine. I avait commandé tout ce qu'il Y avait de plus cher. Tout le chœur illuminé, des fleurs, des arbres verts, et enfin des chœurs et des solos...

— Soli, interrompit le due, que cet étalage de splendeur tommençait à agacer.

— Solos, soli…. reprit Moulinet, qui n'attachait pas &rande importance à l'exactitude da Ja terminaison. Enfin, des chants, exécutés par des artistes de l'Opéra, M. Faure, tout ce Qu'il y avait de mieux. ]] en aurait Pour quinze mille francs! Mais qu'est-ce que ça pouvait Jui faire ? Moulinet ne mariait pas tous les jours sa fille, et il faudrait qu'on en parlât pendant longten pe...

— Monsieur, si peu qu'on en parle, on en parlera toujours trop, interrompit le duc d'un ton tranchant comme une lame de couteau.

— Mais, mon gendre. voulut répondre Moulinet vexé.

— Mais, monsieur, interrompit encore une fois le duc, je ne suis, d’abord, pas encore votre gendre, et ensuite vous m'obligerez fort en ne vous servant Jamais vis-àvis de moi de cette appellation qui est tout ce qu'il ya de plus commun, de plus boutiquier. Enfin je vous ferai remarquer que nous voici arrivés chez M. Derblay, et je vous prierai en grâce, dans notre intérêt à tous, de parler le moins possible...

Et descendant lestement de la voiture qui venait de s'arrêter, le jeune homme offrit gracieusement la main à mademoiselle Moulinet, pour l'aider à mettre pied à terre, pendant que l’ancien juge de commerce, si complètement interloqué, se demandait avec inquiétude si le due le prenait pour une bête.

Dans le grand salon de Pont-Avesnes, la marquise écoutait, assise au fond d’un large fauteuil, Bachelin qui fi parlait à voix basse, Madame de Beaulieu avait l2 matin même prié le vieux notaire de demander à Philippe lautorisation d'apprendre à Claire sa véritable situation de fortune. Le mariage étant conclu, la marquise avait pensé qu’il serait juste de faire connaître à la jeune femme et sa ruine et le tendre désintéressement de son mari. Le maître de forges recevrait ainsi la juste récompense de sa délicatesse,

Philippe, avide d’épargner tout souci et toute amertume à Claire, s’y était refusé. Il ne voulait pas que Ja jeune femme, en mettant le pied dans sa maison, pût croire qu'elle y entrait en quelque sorte amoindrie. Assombrir cet esprit délicat et sensible? Et pourquoi ? Pour s'assurer À lui une jouissance d’amour propre ? Pour s'attirer de la part de Claire un remerciement con-

fus et peut-être humilié? I} jui sembla indigne de lui d’user de pareils moyens Pour gagner l'affection de mademoiselle de Beaulieu. 1] voulait plus que sa reconnaissance. I] aspirait à son amour.

— Mon cher Bachelin, je ferai ce que M. Derblay désire, avait répondu la Marquise, Mais je ne sais pas à sa place, je montrerais tant de raffinement. En toutes Circonstances, i] m'étonne, je vous l'avoue. Il a une

largeur de vues, une élévation de caractère surprenantes, C’est vraiment un homme extraordinaire,

— Cest ce que j'ai en l'honneur de vous dire, madame la marquise, quand je vous ai parlé de lui, souvenez. Yous-en, répondit Bachelin. Cest un véritable gentil. homme.

— Oui, oui, nous avons Cu Ja main heureuse, ajouta la marquise, et c’est à Vous que nous devons cet heureux résultat. Espérons que ma fille saura comme nous apprécier son mari Elle est bien pâle, Bachelin =

Le vieux notaire se retourna. (‘laire, blanche comme une morte, sous 4 Coiffure de fleurs d'oranger, Jui Pparut telle que Juliette so relevant de sa couche de Marbre à la voix adorée de Roméo. Le due venait de s'approcher d'elle, et, se courbant avec un mélancolique sourire :

— Nous allons nous éloigner, Claire, disait-il, et Rvant, j'ai tenu à vous Parler. Jai le cœur profondément triste et troublé. D'un mot, vous Pourriez me rendre la tranquillité, Soyez bonne, dites-moi que vous me pardonnez..

Claire releva le front avec orgueil et, jetant au duc Un regard triomphant, elle répondit d’une voix qui ne ‘remblait pas :

— Jai tout oublié. J'aime mon mari. Adicu, duc.

Bligny tressaillit, et, rendant bravade pour bravade:

— Je souhaite qu’en parlant ainsi vous soyez sincère, fit-il.

Puis, avec un ton presque n'enaçant, il ajouta :

— Au revoir, Claire.

Et s’inclinant de nouveau, il s'éloigna.

— Eh bien, duc, vous partez? dit le baron en arrêtant le jeune homme ax passage.

— Oui, répondit le due froidement. Je n'ai plus rien à faire ici. (C'est le tour du mari.

— Eh! eh! dit le baron, vous paraissez n'être pas sans quelque amertume. En voyant Claire mariée, avouez que vous avez des regrets !

D'un coup d'œil railleur, le due montra Claire qui se soutenait à peine:

— Des regrets? fit-il. Est-ce moi qui en ai?

— Mon cher, voilà une réponse nssez prétentieuse e1 passablement ridicule, reprit M. de Préfont. Mais, puisque vous vous croyez un tel vainqueur, faites-moi un plaisir. Regardez M. Derblay, et dites-moi s’il à l'encolure d'un mari à qui on prend sa temme ?...

Le duc dévisagea Philippe qui, dans un coin du salon dressait sa haute taille, Son visage, bruni par le grand air, respirait l'énergie. La colère d’un tel homme devait être terrible.

— Peuh! fit le duc d’un ton léger, depuis Vulcain, les forgerons n'ont point de chance.

— Eh bien! répondit avec gravité le baron, croyezmoi, gare au marteau!

Bligny haussa les épaules avec insouciance, et, rejoignant M. Moulinet dans une embrasure de la porte:

— Nous nous en irons quand vous voudrez, Jui dit-

— Ce n'est pas moi qu Vous retiendrai, murmura l'ancien juge au tribunal du commerce, tion! mon cher duc. On n'a pas seule verre d'eau! Chez nous autres

Quelle récepment offert un bourgeois, on appelle FFCZ comment, moi, je ferai les choses... Je donnerai deux diners et un bal qui feront sensation... Et quand nos invités sortiront de

‘a une noce sèche, Vous ve

chez moi, je vous réponds qu'ils n'auront pas l'estomac dans les talons!

Moulinet aurait PU continuer à énumérer les splendeurs qu'il pProjetait; le due ne l'écoutait pas. Il regardait Athénaïs qui faisait ses adieux à la mariée, La jeune fille s'était approchée de Claire et, lui prenant les mains, elle se livra à de brillantes démonstrations de tendresse,

— Nous serons tout près lune de l'autre pendant l'été, disait-elle, La Varenne n'est qu'à une lieue, Mais, pendant Phiver. come Eu Vas me manquer! .…. Ah! sans toi, Paris me semblera vide! Est-ce que M. Derblay t'enfermera à l'ont-Avexnes, sans pitié, sans rémission? Je sais bien qu'ici {n n'auras rien à désiler: Tu es aimée, tu aimes... Promets-moi que tu penseras à moi dans tes joies et dans tes tristesses si tu en avais. Tu sais bien que j'en prendrai toujours ma part,

Ces perfides et cruelles Paroles trouvèrent Claire impassible,

— Sois sûre, répondit-elle, que j'apprécie ton amitié à sa juste valeur. Mais, tu sais, le bonheur ne cherche pas de confidents Je serai heureuse sans le dire.

Athénaïs, la rage dans le cœur, désespérant de domp-

RE MEET EAN

ter son intrépide ennemie, voulut au moins ne lui épargner aucune vexation.

— Embrasse-moi, veux-tu ? dit-elle.

— Bien volontiers, répondit sans hésiter Claire. Et ses lèvres douces et brûlantes se posèrent sur le fror, d’Athénaïs.

Mais la jeune femme était à bout de ses forces. Et, Prenant vivement le bras de la baronne qui se trouvait près d'elle, elle l'entraîna hors du salon en disant :

— Sortons, jétouffe!...

La marquise inquiète avait suivi sa fille. En un instant le visage de Claire se décomposa. Ses yeux s’enfoncèrent dans leurs orbites. Sa bouche se tira, et elle parut défaillir. Mais l'énergie de son âme dompta encore une fois la faiblesse de son corps, et, regardant avec tendresse sa mère anxieusement penchée sur elle : elle :

— Ce n’est rien, dit-elle, un peu de fatigue et d’émotion.... Mais je me sens déjà mieux...

— Tu es heureuse, mon enfant, n'est-ce nas? lui ditelle... Voistu! mon rôle de mère est terminé... Tu vas être maîtresse de ta vie. Dis-moi que j'ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour que tu scis heureuse.

Claire vit dans les veux de sa mère l’angoisse qui lavait saisie. Elle fit un dernier « rt pour la tromper, ct, lembrassant tendrement :

— Oui, mère chérie, tu m'as faite heureuse. N’aie aucun souci et aucune inquiétude.

Et comme la marquise, à ces paroles, s'était mise à fondre en larmes:

— Ne m'attendris pas, ajouta la jeune femme d’une voix étouffée... On pourrait croire... Mlle ne com-

Pléta pas sa pensée... et, sorrant nerveusement sa m3 re une dernière fois dans ses bras :

— Va, dit-elle, ;] faut demain, ...

Madame de Beaul retrouva sa sécurité

NOUS séparer, .. : PR

lu, rassurée par ce

un instant troublé le salon sans la moindre pri

calme apparent, + el rentra dans foccupation,

Au même moment, Suzanne revenait dans l'appartement de madame Derblay avec Brigitte, L, fille, peu Confiante dans la dextérité de ] sienne, avait voulu l'accompagner défaillances de Son service, ]

jeune a fidèle Juris- Pour suppléer aux 4 douce enfant allait,

tournant dans l'appartement, se préoccupant des moindres détails, veillant à tout.

Claire l'avait regardée en silence, mécontente, Soupçonneuse, et pensant avec irritation qu'elle aurait, dans la Sœur de son mari, une Surveillante de dont les yeux, éclairés par l'affection, ne perdraient pas une de ses pâleure. Pas un de ses abattements. Elle vit dans Suzanne un espion naturel, et, emportée par

prit à la hair.

légère comme un oiseau,

tous las instants,

l’exagératinn de ses sentiments, elle se Cependant la jeune fille avait enlevé le voile et la Couronne de Claire et, délicatement, les tournait dans ses doigts, faisant bouffer Jes plis de tulle, redresss at les fleurs, visiblement tourmentée Mais hésitant à Je faire connaître.

Enfin, s’avançant vers Mäadarie Derb] — Ma sœur, dit-elle en roug notre Province, que la fleur

Par un secret désir,

av:

issant, on croit, dans détachés de la couronne

d'une mariée que l’on aime porte bonheur.

aime bjen tendrement : voulez-vous me prendre une de ces fleurs ?

Claire regarda froidement Ja jeune fille, et, d’un

Je vous permettre da

brusque mouvement, arrachant la guirlande qui ornait sa robe, elle la jeta à ses pieds en s'écriant :

— Si ces fleurs portent bonheur, elles me sont inutiles! Tenez, les voilà, prenez-les toutes!

Suzanne recula étonnée, le bouquet tomba à ses pieds et, tournant vers Claire ses veux pleins de larmes :

— Vous paraissez n'v pas tenir, à ces fars, dit-elle doucement. Et pourtant, est mon frère qui vous les a données...

Claire fut troublée par la plainte de cette enfant. Elle fit un rapide reteu: sur elle-même, Mais l'emportement de sa nature prit ans itôt le dessus, et sa main, qu'elle avait {ei ue à Suzanne, retomba froide à son cûté. |

— Laissez-la, ma chère petite, disait en même temps la baronne à mademoiselle Derblay. Elle a besoin d'un peu de calme. Ne vous faites pas de chagrin, et reprenez votre petit bouquet. Il vous servira de modèle un de ces jours...

Et montrant à Suzanne une figure souriante, elle la reconduisit, calme et souriante, jusqu’à la porte du +alon. Puis, revenant à Claire, qui était restée assise, les yeux fixes, sans parole, plongée dans ses douloureuses pensées :

— Eh bien! ma chère, à quoi penses-tu done? dit ia baronne. Tu viens de faire de la peine à cette pauvre petite, et bien gratuitemnet! Comment ne parvienstu pas à gouverner tes nerfs? Franchement, écoute. ajouta-t-elle, en essayant de plaisanter, on te conduirait au supplice, sur l'air de la marche funèbre du cinqième acte de la Juive, que tu n'aurais pas l'air plus bouleversé. |

Claire jeta à son amie Un regard si chargé de reproches que celle-ci redevint grave en nn instant,

— Vovons, paric-moi, dit-eile. qu'y a-t-il?

Claire se leva, marchant devant elle comme au has sard, puis, revenant à la baronne dont elle prit Les Mains avec angoisse :

— Mais tu ne vois donc Pas combien je souffre! Tu ne comprends donc pas que je deviens folle! Dans un instant, vous tous Qui n'aimez, vous serez partis, Et je restcrai seule dans cette grande maison inconnue. A quoi me retenir, vers qui me tourner: lout ce qui m'attachait au passé se brise, tout ce Qui pouvait mat. tirer vers l'avenir à disparu !

— Tu te désoles, dit la baronne, comme Si tu étais Une véritable abandonnée. N'auras-tu pas toujours les aections anciennes? [1 Den vas-tu pas avoir de nouvelles, sincères et dévouées Ton mari est là, il Pa dore, aie Confiance,

La baronne s'arrêta.

A ces mots: “ton mari ”, elle avait vu Claire fréimir,

— Oh! situ savais ce qui se passe en moi! murmue ra la jeune femme, Ce mariage que j'ai voulu, malgré tout, avec l'emportement d'un orgueil révolté, maintenant qu'il est accompli, il me fait horreur. Cet homme qui est mon mari, je voudrais le fuir. Tiens! he me quitte pas, reste [à, il n'osora pas venir tant que {: *cras auprès de moi... Oh! cet bomme! Cot homme qui m'inspire la première crainte de ma vre, comme je

le Mais !

— Mon Dieu! mais tu i'épouvantes, s'écria la baronne, Vraiment effrayée, Ta mère n'est peut-être pas la 9

Acore partie: veux-tu que je l'appella — Non! répondit vivement Claire. C’est d’elle sur-

tout que je veux me cacher. Tu as vu comme je me suis contenue devant elle. Il faut qu'elle ignore mes craintes, qu'elle ne se doute pas de mon désespoir. Bonne mère! c’est par amour pour moi, par faiblesse, qu'elle m'a encouragée, aidée à conclure ce mariage... Si elle pouvait penser !... Oh! non! c’est assez de moi pour souffrir! Tout ce qui a été fait, c’est moi qui l'ai voulu, moi seule dois en supporter la peine... Mes défaillances sont sans excuses, elles sont indignes de moi. Sois tranquille: elles ne se renvuvelleront pas...

Et, montrant à la baronne qui l’observait, inquiète de l’âpreté de sa voix, de la violence de ses paroles, un visage impénétrable :

— Va rejoindre ton mari, ajouta la jeune femme, sans arrière pensée, sans inquiétude, Embrasse-moi, et que tout ce qui vient de n'échapper soit oublié par toi quand tu auras passé le seuil de cette chambre. Me le promets-tu ?

— Je te le promets, dit la baropne. A demain.

Et étouffant un soupir, jetant un dernier regard sur son amie, madame de Préfont sortit en murmurant: “ Pauvre Claire !”

Dans Ja grande chambre Claire resta sente, Sos JEUX errérent vaguement autour d'elle. Cette pièce €tait sévère et recueillie. Leg lampes éclairaient douce. ment les vieilles tapisseries dont Jus murs étaient recoue verts,

C’en était fait, elle le comprenait bi elle ne s’ap- Partenait plus. I] Jui fallait vivre, et vivre liée à un homme qui allait venir armé de ses droits, et pouvant dire: “Je veux !” à elle jusque Jà toujours libre, toujours obéie. Elle éprouva à la fois de la crainte et de la colère, Son orgueil protesta contre cette sujétion qui Jui était imposée, Ele ne voulut pas s'y soumettre et chercha les Mmoïens par lesquels elle Pourrait obtenir de son mari qu'il lui rendit sa liberté,

Un bruit de Pas, retentissant dans Ja pièce voisine, la fit soudain tressuillir, Tout Son sang lui monta au Visage, Incapable de rester en place, elle se leva et, s'accoudant frissonnante à la haute tablette de Ja che- Minée, elle Murmura: C'est lui!

Philippe, ayant fait les honneurs de la maison à ses Parents et à ses amis, et les avant vu se loigner les uns après les autres, était resté seul. 1] s'était dirigé presque machinalement vers sa chambre de garcon. Celle qu'il devait habiter avec sa femme était l'ancienne chambre de son père et de sa mère.

I mit un tôstüme du matin, bleu foncé, Et, le cœur Palpitant, ressaisi Par une émotion inexprimable, il re

dirigea vers la chambre de Claire. Ayant traversé le petit salon, il frappa du bout du doigt contre le bois 1e la porte, sans recevoir de réponse. Pensant avoir suffisamment annoncé sa présence, il entra.

Claire, encore vêtue de sa robe de Mariée, était debout, muette, grave, le coude appuyé à la haute cheminée. Elle ne tourna pas les yeux vers lui, elle baissa seulement un peu la tête, et Philippe vit la torsade €paisse de ses cheveux blonds étinceler sur sa nuque blanche.

Il e’avança lentement, et, parlant avec effort :

— Voulez-vous me permettre de m'approcher de vous ? dit-il.

De la main, Claire fit un geste d’assentiment.

Profitant de l'autorisation, Philippe se glissa jusqu'à la chaise longue et s'assit, courbé, presque aux pieds de la jeune femme. 11 la regarda attentivement. Son visage crispé et dur l’étonna. Il lui connaissait cctte expression farouche et menaçante: il la lui avait vuc quand elle se trouvait en présence du duc. Il fut inquiet de voir Claire ainsi ramassée sur elle-même, comme prête à une lutte. Il ne pouvait deviner les projels de la jeune femme, mais instinctivement, il pressentit une résistance. 11 voulut pénétrer enfin dans ce cœur si obstinément fermé, avoir le mot de l'énigme, et autant il était ému un instant auparavant, autant il devint calme.

Ce changement dans l'esprit de Philippe était inquiétant pour Claire. Elle eût pu avoir facilement raison d'un mari troublé et hésitant. Le mettant sur ses gar- “es, elle lui rendait toute sa clairvoyance pour deviner toute son énergie pour combattre, :

— Pour la première fois, nous voici seuls, dit Philip-

pe à voix basse, et j'ai pour vous bien des choses dans le cœur. Jusqu'ici. je n'ai pas osé Parler... J'aurais Mal exprimé mes sentiments. Toute ma vie s'est passée dans le travail... Aussi je vous “Upplie d'être indultente... Ce que je ressens, roxez-le bien, vant 20° C8 que je dis. Rien Souvent vous m'a à vous, balbutier quelques parues, puis

mieux vez vu venir

garder le silence. J'avais Peur de vous paraître trop hardi Où trop imide, Et cette crainte me Paraiysait, Alors je me hornais à vons écouter, et votre VOIX était douce à mon oreille comme un Chant.

Et, saisissant In main de Claire entre les siennes, Phi. lippe la POSa passionnément sur Son front enflammé. La jeune femme fit un Mouvement ct retira SA nain,

— Par grâce, Monsieur. Murmura-t-elle avec lassitude,

Philippe releva vivement la tête, ot regardant Claire plein d’étonnement :

— Qu'avez-vous ? dit-11... Suis-je assez malheureux Peur que mes paroles vous déplaisent ?

— Ne me le dites PAS € ce moment, répondit Claire avec douceur, Je vons en prie... Vous Je voyez: mon trouble est profond... |

Philippe fut ému par l'accent donlourenx de la jeune femme, et hochant tristement la tête:

— Mais oui, vone êtes pâle, tremblante…. Est-ce done Moi qui en suis ]n cause ?

Claire détourna les veux pour cacher deux larmes qui coulaient sur ses joues, et d'une voix tremblante répondit :

— Oui,

— Rassurez-vons. je vous on Süppiie, reprit Philippe

Ne sentez-vons PAS que mon seu] désir est de pe point

vous déplasre? Que J'.ut-il que je fasse ? Exigez. Tout ue sera facile. Je vous aime tant!

La jeune femme tressaillit de joie. Une lueur d'’espoir brilla dans l'obscurité où elle se débattait. L’ardeur passionnée de son mari lui fit comprendre quel pouvoir sans bornes elle ex rçait sur lui. Et, sans pitié elle rés.lut d'en abuser, Ee se fit coquette,et, pour la première fois, avec un fin sourire :

Elle n’acheva pas. Mais elle fit un geste d’antorité que Philippe comprit bien.

— Désirez-vous que je vous laisse ? dit-il avec soumission, est-ce là l'épreuve qu'il vous plaît de m'imposer ? Je nv résignerai, si c’est votre volonté.

Claire respira avec délices. Elle se sentit maîtresse absolue de cet homme, qui lui avait causé une si grande fraveur. En un instant l'expression de son visage ehangea; elle montra à Philippe un front rayonnant.

— Eh bien! oui, dit-elle, je vous en saurai gré. Les émotions de cette journée m'ont fait mal. J'ai besoin de calme. 11 faut que je me recueille. Et demain, plus tard, plus en possession de ma pensée, plus sûre de moimême, je vous expliquerai..

— Que me direz-vous demain ou plus tard, que je n° puisse entendre aujourd’hui ? reprit-il. Ma vie et la vôtre ne sont-elles pas désormais inséparables? Notre chemin est tout tracé. A vous d'être confiante et sincère. A moi d'être dévoué et patient... J’y suis prût, je vous l'assure, Etes-vous dans les mêmes dispositions ?

Le lingage de Philippe était nèt et ferme. 11 avait regardé sa femme bien en face. Celle-ci craignit de s'etre avancée trop vite. Eïle voulut aller en arrière,

— Laissez-moi vous dire que la confiance ne Pas en ce moment. reprit-elle. Voilà de lement que je suis mariée, loin. Cette vie, on me la droit de penser tout haut, n'ai jamais été forcée de ai eu, vous Je SAVEZ,

se gaune ux heures seu- Ma vie, hélas, date de plus faisait heureuse, J'avais le J'étais libre de me taire, Je mentir. Mes peines, et j'en on les devinait.

On comprenait que Je souvenir ne pouv

ait S'en effacer

instantanément.

J'ai été très £âtée... On ne m'a

jamais demandé de SOtI+ rire, quand j'avais le cœur triste. S'il faut que je me résigne à dissimuler auprés de vous, de moi le temps de m'habituer

Claire, avec

grâce, laissezs à cette contrainte,

une extrême habileté, question pour se di en victime, le sentit,

avait déplacé In spenser de répondre,

Elle se posa Philippe, en insistant, e

ût paru cruel. ] — Je vons en prie, n'ajoutez PAS un mot, s'écria-t.il allant au-devant du sacrifice.

Vous n'aurez jamais dévoué que moi.

Vous me faites injure...

. Sachez-le, d'ami plus tendre, et plus En vous épousant.

de vos peines, et je prétends vous les f Vous à moi, je suis respons le passé vous a déçue,

J'ai pris ma part aire oublier, F'ie-able de votre bonheur, Si espérez tout de l'avenir Loin de ous imposer mon amour! (Ce que je vous demande, c'est de me laisser essayer, à force de soins et de tendresses, de vous COnquérir sur vorsemême, Voilà toute mon ambition.

soin de repos, de solitude, restez chez vous, libre et rase Fürée comme vous l'étiez hier.

à, n'est-ce pas?

selon votre désir.

La jeune femme, en

moi la pensée de +

Et puisque vous avez be-

Je me retire : c'est bien ce que vous souhaitez 2 Qu'il soit fait

entendant ces paroles, fut à Ja

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