FREE
Se.
dans les paroles de son mari un tel dédain et une tell» resolution qu'elle renonca à combattre, Elle ne ongeli pus qu'à supplier.
— Voyons, dit-elle, je vous en prie, ne me rendez pa: responsable du malheur de ces enfant.
assez accablée moi-même.
... Je suis bien
Que faut-il que je fasse pour vous fléchir! J'ai eu envers vous des torts graves, je le reconnais. ...,
Philippe se mit à rire amèrement :
— Vous avez eu des torts graves (nvers moi? dit-ii; en vérité? Et vous daignez l'avouer? Msis voilà, il me semble, de grandes concessions que vous me faites!
Claire ne releva pas les paroles ironiques de son mari elle était décidée à ne se laisser reontcr par rien et à aller jusqu’au bout :
— Oui, je vous ai fait bien du mal. cprit-elle, mais vous me le faites durement expier
— Moi? interrompit Philippe. Et comment? Vous di-je adressé un reproche? Vo::s ai-je jamais dit unc parole blessante? Ai-je manqué d'égards envers vous 2
— Non! Mais combien j'aurais préféré votre colère, à cette indifférence hautaine avec laquelle vous me traitez. Autour de moi, j'entends tout le monde vanter moa bonheur. Partout où je vais on m'envie, on me fête. Je rentre dans notre maison. Où est-il mon bonheur ? Je le cherche, et je ne trouve que la solitude, l’abandon la tristesse.
Philippe redressa sa haute taille, et dominant la pauvre femme, qu’il sentait si complètement tombée en son pouvoir :
1 n'a pas dépendu de moi, dit-il, qu'it en fut autrcment. Vous avez vous-même décidé de “otre vie. Elie est telle que vous l’avez faite.
— C'est vrai, reprit Claire d'une voix brisée, mais an moins étais-je en droit de compter sur le repos, et je n'a: même pas pu l'obtenir...
Elle se leva, et les mains crispées: gémissante, égarée :
—- Cette misérable femme qui me hat vient me pour suivre jusqu'ici, et vous le souffrez, et vous vous prèt.z à ses manœuvres!.... Elle vous affiche, elle vous com promet! Et vous n'avez même pas pour moi assez de pitié pour m'épargner ses outrageantes bravades!.... Oh! je suis à bout de patience, cela ne peut durer plu: longtemps, je ne le veux pas!
— Vous ne le vrulez pas? répéta Philippe.
Et comme (Claire rédisait avec une okstination ‘urieuse :
— Non! non! Je ne le veux pas!
— Vous oubliez, dit sévèrement le maître de forge. qu'ici il n°y a que moi qui ai le droit de dire: Je veux!
Tont le sang de la fière jeune femme lui monta »: visage. Elle se révolta. Et, aveuglée par la colère, emportée par la jalousie :
— Prenez garde! cria-t-elle. Ne me poussez pas bout! Je puis subir votre indifférence, mais un dédain aussi insultant, un abandon aussi public... Je ne m' résoudrai jamais !
Philippe s’arrêta devar: elle, et la regardant avec un: railleuse curiosité :
— Comme cest bien vous! dit-il; comme vous êtes bien restée la même! Toujours l’orgueil! Vous vou: inquiétez de ce que votre entourage va penser. L'opinion publique, voilà ce dont vous vous préoccupez pardessus tont. C’est pour faire bonne figure aux yeux au monde que Yous * rus êtes jetée, comme une folle, dans l'aventure de notie mariage. Et aujourd’hui encore,
is au
ir'ée :
our
véto Con:
z de
plus
un
exaspérée à la pensée qu'on peut vous critiquer, vous railler, vous perdez toute mesure, et vous vous oublicz jusqu'à me menacer!
— Oh! non! je ne menace pas, interrompit Claire, ne pouvant plus retenir ses larmes, je supplie. Ayez pitié de moi, Philippe. Soyez généreux... Ne serez vous donc jamais las de frapper si durement sur mon cœur ? Vous êtes bien vengé, allez! vous pouvez étre indulgent.. Si vous ne voulez rien changer aux conditions de notre existence, au moins assurez ma tranquillité, délivrezmoi de Ja duchesse... Éloigne: de moi le due...
Elle avait prononcé ces derniers mots à voix basse, comme si elle avais honte de les laisser tomber de ses levtes.
— De quoi vous plaignez-vous ? reprit Je maître de forges, Je les -Upporte bien, moi, lui et elle Ce sort vos parents! Que dirait le monde, ce monde à opinion duquel vous subordonnez tout, si sons raison nous leur fermions notre porte? I} faut attendre patiemment ci subir les nécessités de notre triste condition. La vie ne se modifie pas, au gré du caprice d'une enfant gâtée. Tout y est grave et sérieux. Et le malheur ne vient que trop facilement. 11 n'est pas besoin d'aller au-devant de lui Vous le savez maintenant. Jetés l’un et l'autre par vous, hors des chemins battus, notre devoirest dn marcher en avant, puisque nous n'avons pas le droit de revenir en arrière,
— Ainsi, dit Claire, je n'ai plus rien à attendre de vous, rien à espérer ?
— kien! dit froidemert Philippe. Et souvenez-vous que c'est vous cui l'avez voulu ainsi.
Claire regarda son mari, Les traits du maître co
forges était altérés. Nes veux s'enfonçaient sous ses sourcils. Il était pâle. Mais sa voix était ferme.
Elle eut un instant la pensée de se jeter à ses pieds, de Jui ouvrir son cœur, de lui avouer qu'elle laimait. Elle marcha vers lui, elle étendit les mains vaguement, la poitrine oppressée, étouffant.... Mais un dernier reste de fierté l'arrêta. Elle poussa un profond soupir, et resta immobile.
Philippe vint à elle.
— Je suis obligé d'aller à lPusine, fitsil, calme come st rien ne se fût passé entre lui et cette femme qu'il adorait. Excusez-moi de vous quitter.
— Que répondrai-je a mon frère? demanda timidement Claire.
— Dites-lui que je compte sur sa loyauté pour ne pra dire un seul mot de mon refus à Suzanne. Je n'arrangerai, d'ici huit jours pour éloigner momentanément: cette enfant.
Et, passant comme une ombre dans le cabinet obscur, il fit à Claire un signe de tête plein d'indifférence sortit.
La jeune femme resta pendant quelques minutes seule dans la vaste pièce. Elle s'abandonna à sa douleur, sans contrainte. Renversée sur le divan, elle mesuri toute l'étendue de son malheur. Ainsi, c'était irrévocable. Vainemcat, elle avait montré à Philippe la plais saignante de son cœur: il n'avait jeté sur elle qu'un 1:gard distrait. Elle n'existait plus pour lui. Il le lui avait dit, et il tenait sa promesse. Implacable, il ne voulait pas lui pardonner son égarement passager. 1] la repoussait quand elle venait à lui. Elle s’acceu-: d'avoir perdu l’avenir de son frère. C'était par défiar-
ce de ce sang des Beaulieu, dont elle Jui avait prouvé ia
am) —
fatale violence que le maître de forges refusait Suzanne à Octave. Comment allait-elle Ii apprendre cette désolante nouvelle ?
La voix de Suzanne, résonnant dans la pièce voisine, la fit se dresser sur ses pieds, avec la rapidité d’un chevreuil qui entend les aboiements de la meute; elle redouta d'être surprise pleurant seule dans le cabinet de son mari, et elle courut s'enfermer dans sa chambre. Elle donna ordre à l'heure du déjeuner, de dire qu'elle était souffrante et ne descendrait pas. Puis, vers deux heures, quand elle eut vu par la fenêtre Suzanne s’enfoncer dans les massifs ombreux du pare, elle gagna lurtivement l'escalier, et, sortant par la petite porte de la cour, elle partit à pied pour Beaulieu.
Le marquis, impatient de connaître le résultat de la négociation engagée par sa sœur, faisait les mille pas sur la terrasse, se dountant bien que la jeune femme ne le laisserait pas longtemps dans le doute. De loin, il vit Claire qui moutait le chemin assez raide qui conduit au château. 11 fut douloureusement frappé de son attitude. Madame Derblay suivait lentement le talus gazonné de la route, le front penché, oubliant de s’abriter, quoique le soleil, perçant encore de temps en temps entre les nuages, fût très piquant. Son allure avait quelque chose d'alangui et de détendu qui annonçait la défaite. Elle ne venait pas triomphante et alerte comme une messagère de bonne nouvelle,
En un instant, le jeune homme arriva jusqu'à Claire. Ils échangèrent un regard. Celui du frère anxieux et troublé, celui de la sœur morne et désespérée,
— Mon Dieu, que s'est-il passé? murmura Octave en prenant Claire convulsivement par le bras, et l’entrat-
nant vers un rond-point entouré de bancs, duquel la vue
était admirable. Une odeur exquise de tilleuls en fleurs venant jusqu’à Claire, asheva de l’énerver, et tremblante, les yeux pleins de larmes, elle resta devant son frère sans prononcer une parole.
— Voyons, Claire, par grâce, reprit le marquis, qu'v a-t-il? Parle, tout vaut mieux que ton silence.
Madame Derblay eut pitié de l’axiété de son frère, et, faisant un pénible effort :
— J'ai, mon pauvre ami, une triste réponse à faire à la demande dont tu m’avais chargée, dit-elle. Un mariage entre Suzanne et toi est impossible.
Octave recula d’un pas, comme si, à ses pieds, il eût vu s'ouvrir un gouffre. Il regarda sa soeur avec égarement, ne comprenant pas bien, et répéta :
— Est impossible?... Comment ?
Claire hocha la tête avec abattement :
— Philippe a refusé, dit-elle.
— Quelle raison ton mari a-t-il donnée? demanda le marquis.
Claire resta muette. Son embarras était extrême. Qu’allait-elle répondre à son frère? Pouvait-elle lui révéler le secret de sa douloureuse existence ? Quel prétexte inventer pour donner au refus de Philippe une valeur acceptable? Et il fallait répondre, sans paraître hésiter. Octave la tenait sous son regard, cherchant la vérité sur le visage de sa sœur, dans le moindre geste.
— Îl n'a point donné de motif, balbutia Claire rovgissanté de honte, il a refusé de s’expliquer.
—Sans motif? dit le marquis plein d’étonnement ; sans explication? Lui, Philippe, que j'aime tant! Il n’a pas hésité à me faire un pareil chagrin ?
Très émn, Octave s’essuya les yeux ment, et <a pensée active pourauivant ce motif, que ‘ :lipne n'avait
pas voulu donner, et qui lui échappait, il s’assit en silence, cherchant, désespéré. Brusquement il poussa un cri: une lueur venait d'illuminer son esprit. L’argent'.... Ce ne pouvait étre que l'argent. Il était sans fortune et sans position. C'était là sûrement la raison pour laquelle Philippe lui refusait Suzanne. Il se leva vivement.
Claire le regardait avec inquiétude. Le marquis fit quelques pas, et parlant tout haut, répondant à sa pensée sans s'en apercevoir, le front rayonnant de confiance et d'ardeur :
— Sans position, c'est vrai, mais je m'en ferai une. dit-il. Sans fortune... Eh! Philippe sait comment on s'enrichit... Je ferai comme lui...
Il s'arrêta, stupéfait, presque épouvanté. Claire venai : se dresser, Jui saisissant la main avec force. Un mot l'avait frappée, un seu], dans ce qu'avait dit son frère: Sans fortune! Mais il avait suffi pour la jeter dans un trouble inexprimable. Et, oubliant ses préoccupations, ses soucis, ses douleurs, de toutes les forces de son être, elle voulait qu'Octave le lui expliquât.
Et, d’un geste impérieux, menaçant même, elle rérlamait une réponse. Octave, embarrassé, confus, essa y'a de se détourner, Mais, avec une violence terrible, soupconnant un mystère qu'il lui fallait à tout prix pénétrer, Claire le prit par l'épaule, et le dévorant des yeux :
— Que voulais-tu dire ?
-— Je viens de prononcer imprademment, répondit le
Jeune homme, des paroles que tu n'aurais jamais dû en-
tendre... Tu ignorais la perte de ce procès. Tu de-
vais l’ignorer toujours... Et moi, niais que je suis, j'ai
trahi le secret que j'avais promis de garder!
Mais Claire n'écoutait plus le marquis: elle pensait. £
Le procès perdu, c'était la ruine. Son frère sans fortune, elle était sans dot. Un doute horrible la saisit ; elle frémit, ses yeux s’agrandirent, et, se tournant ver: Octave :
— Quand je me suis mariée?... dit-elle seulemeni, achevant sa phrase par un geste.
— Le désastre était accompli.
— Ï] le savait. Il avait défendu qu’on t’en parlôt. I] ne voulait pas voir une ombre sur ton front. Il a été en cette circonstance, d’une générosité et d’une délicitesse admirables. . . :
Claire poussa un eri, et battant l’air de ses bras, comme une folle, la voix entrecoupée :
- Il a fait cela! cria-t-elle. Et moi!... Oh! malheureuse que je suis!
Dans une évocation subite, la chambre aux hautes tapisseries, sur lesquelles les guerriers souriaient silencieusement aux déesses, Jui apparût, telle qu’elle était le soir de son mariage, avec le grand feu qui brûlait dans la cheminée, à laquelle elle s’acoudait frémissante, El: revit Philippe pâle et tremblant, presque à ses pieds. puis relevant fièrement le front quand elle lui avait crié: Prenez ma fortune!.... Sa fortune! Comme il avai: souri avec dédain! Elle comprenait pourquoi, mairtenant. Et dans son désespoir la vérité, si navrante et si humiliante, lui montait aux lèvres. Il fallait qu’elle parlât, qu'elle s’accnsât. Hors d’elle-même, et pris? d’un désir furieux de se frapper pour punir sa chair, ne pouvant châtier son âme:
— Oh! j'ai menti, balbutia-t-elle, tout-à-l'heurr, quand je t'ai dit que je ne savais pas pourquoi il t'a re-
pieds, erié:
avai:
mairrante weile prise ir, ne
leure,
A ee
fusé sa sœur, C'est à cause de moi, créature indigne, qui cause le malheur de tout ce qui m'approche !
Et tout d’un élan, elle fit à son frère sa triste contes sion, n'atténuant rien, appuyant sur ses torts, et montrant, dans toute <on horreur, l'acte qu'elle avait commis.
— Et lui, reprit-elle, si fier, si désintéressé, si bon, même dans sa colère, car il m'a épargnée! D'un mot, il pouvait m'écraser. Il ne l'a pas fait! Et moi, je l'ai entendu me supplier. Je l'ai vu pleurer, et je suis restée insensible. Je n'ai pas compris tout ce qu'il y avait dans ce cœur d'amour sincère et profond!
Puis transtigurée par la uouleur, rayonnante de passion :
— Mais si tu n'avais pas parlé, malheureux, ma vie était à jamais perdue! Qu'est-ce que je devenais? Et c'est par hasard que tu m'as tout dit! Oh! béni sois-tu!
Elle prit son frère dans ses bras et l'embrassa avec un Bot trop longtemps contenu, débordant de ses lèvres,
— Claire, je t'en prie, calme-toi dit Octave etfrayé,
— Ne crains rien, va, tout est sauvé maintenant, reprit-elle, pleine d'exaltation. Je réparerai le mal qu: J'ai fait, j’assurerai ton bonheur... Philippe! Oh! j: me mettrai à ses genoux. Tout me sera facile et doux pour réussir.... J'ai encore été aujourd'hui bien peu adroite avec lui. Mais je n'étais pas maîtresse de moi, vois-tu! je l'aime tant!
Un nuage passa sur son front. Le souvenir inquittant de la duchesse lui revenait, Elle cronca les sourcils, et sourdement :
— Oh! je ne veux plus qu'on me le prenne maintenant! Il faut qu'il revienne à moi où je mourrai!
— Claire! s’'écrin le marquis...
Mais, avec une mobilité extrême, elle était, de la’ tristesse, passée à la joie. Et le visage rasséréné:
— N'aie done pas peur, reprit-elle, en riant gaiemen. Nous recevons demain, c’est ma fête.... Tous nos amis seront là... Je veux être belle, et lui plaire.... Je triompherai, j'en suis sûre! Et je le verrai de nouveau près de moi confiant et tendre.....
tris-
jen".
ans
Je Vu
La Sainte-Claire était justement tombée cette année-là un dimanche. La Nüinte-Suzanne, par UD rapprochement heureux, était Ja veille, Philippe qui, depuis le naufrage de son bonheur, subordonnait toutes ses ACTIONS aux nécessités de Sa position, n'avait PAS FU pouvoir se dispenser de célébrer ce double anniversaire, [] n'avait point reçu depuis Qu'il était marié La maladie de Claire avait pris tout l'hiver, et <a convalesvence S'était prolongée as<ez Avant dans le printEMPS, pour que le maitre de forges pât, aux YeUX mêmes des plus SOUPCONNEUX, être excusé d'avoir laissé sa Maison fermée,
L'agitation morale de Claire Sétant, à diffé. rentes reprises, trahie assez Visiblement, la mattre de forges avait résolu de faire montre publi. quement de sa tendresse Pour Sa femine, en donnant une fête en son honnur. Depuis dix jours les invitations étaient lancées quand la tentative de “approchement, faite par Ja jeune femme SUP SON mari, avait porté à l'état aigu la situa tion douloureuse qui existait entre eux à l'état chronique, ’
Philippe, découragé, SONSEA Un instant à dé CoMmander ses invités. Mais on était à Ja veille du jour choisi, 1] COMpL SUT l'énergie de Claire. Il savait que, par fierté, elle était capable de Moutrer un front riant à tout son entourage, Et, le coenr nleéré, Mmécontent des autres et de luimême, le maitre de forges se Prépara de son oôté à faire gaiement les honneurs de Pont-Avesnes.
DE
Enfermée, depuis le matin, avec la baronne, dans son appartement, Claire se prépara à la lutte. Elle voulait plaire. Elle resta étendue
Ù dans un demi-jour, se reposant pour avoir le teint vermeil. Elle se soigna, comme une COUT” tisane qui veut faire la conquête d’un nabab, ne négligeant aucun des artifices de la toilette, et rehaussant, par le charme de sa mise, Son incomparable beauté.
Dans le grand salon Louis XIV, Philippe, en habit uoir et en cravate blanche, et le baron, les manches de sa jaquette retroussées et les mains toutes jaunes, causaient SOUS le feu des lustres allumés. La baronne, qui entrait avec Claire, poussa un cri de désespoir.
__ Ah! mon ami, d’où sortez-vous, dans cet état et à une pareille heure? Et quelles mains avez-VOus ?
.— Excusez-moi, chère amie, dit le baron, rougissant comme un écolier pris en faute, je me suis un peu attardé au laboratoire... Et c'est un bain d'iode, que j'ai renversé par mégarde,
qui m'a légèrement teinté les doigts...
— Légèrement! s'écria la jeune femme, mais c'est une horreur, vous ne serez pas présentable. Vous avez l'air d'un puotographe!...
Le baron se mit à rire:
— Cela va s’en aller très bien, je vous assure.
lt il se dirigeait du côté de sa femme.
— Ne m'approchez pas! dit celle-ci en reculant avec effroi: j'ai une robe neuve! Vite, alle vous habiller. Vous avez juste le temps!
Le baron, heureux d'en être quitte à si bon compte, disparut comme un sylphe.
Philippe regardait Claire. Dans toute la splendeur de sa beauté, elle s'avançait vers jui.
Bb,
Elle était rayonnante. et nulle trace de ses soucis ne se Yoyait sur son visage, En li-même, le maître de forges adimira la fermeté d'âme de la jeune femme, 1] pensa qu'elle était vraiment Vaillante, et i] lui sut gré de faire si brillamment son devoir. Lui adressant un sourire qui la fit pâlir de jie, il s'approcha d'elle, tenant dans sa Main un écrin de cuir noir sur Jeqnel étaient gravées les initiales C. D.
— Vous êtes assez Pauvre en bijoux, Jui dit-il en s’inclinant. A l'époque de notre mariage, je n'ai pas su me proturer tout ce que je désirais Pour vous. Laissez-moi done réparer cette négligence,
Et il tendait l'écrin. Claire, interdite, hésitait à le prendre, La baronne s'en saisit vive. ment, l’ouvrit, et en tirant une m veilleuse rivière de diamants, elle la fit avec des cris de joie, étinceler à Ja lumière :
— Oh! ma chère, vois done, c'est un cadeau princier !
Le front de Claire se rembrunit. C'était un ’adeau princicr en effet. La jeune femme pensa aux quarante mille francs en or, produit prétendu de sa dot, qui dormaient dans un tiroir ce son beau meuble d'ébène, Elle Jes ajouta à la somme énorme qu'avait dû coûter le collier, et elle se sentit humiliée an plus profond d'’ellemême, Quelle lecon de générosité Philippe lui donnait encore! L'argent, qui avait été son snprême argument, à elle, il le dépensait, lui, avec une indifférence royale, semblant n’en faire au- CUR Cas, quoiqu'il l'eût gagné par un travail acharné.
— Allons, Philippe, attachez-le.Ini vous-même AU Cou, ce signe d'esclavage, C'est bien le moins
sh
que vous puissiez faire, dit malicieusement la baronne,
Puis, se tournant vers son mari qui entrait, vêtu avec une correction parfaite:
— Vous qui cherchez toujours des petits cailloux, mon cher, tâchez done d'en trouver quelqu fois dans ce genre-là'
Le maître de forges attachait dune main tremblante le ruban d'argent, orné de pierres étincelantes, sur les épaules de sa femme. 1 effleura des doigts cette peau satinée, et il Ta vit frissonner à son contact.
Allons! allons! reprit la baronne, un jour comme celui-là, c'est de règle, on s'embrasse...
Et elle poussa Claire dans les bras de Philippe devenu pâle comme un mort. Le maître de forges approcha ses lèvres du front de sa femme, et, la gorge serrée par l'émotion, les Feux troublés, se demandant avec angoisse s'il allait s'évanouir, il prit le plus froid et le plus désiré des baisers.
Puis, brusquement, il passa dans le salon voisin, avide de s'arracher à Ja captivante douceur de ce rapprochement.
Claire n'avait pas jusqu'ici pu juger complète ment l'importance de la position de son mari. Partout où il allait, elle le voyait aceueilli avec détérence et empressement. Ce fut en recevant chez elle tout ce que le département comptait de wens considérables qu'elle comprit de quelle influence le maître de forges disposait.
Le dîner réunit M. Monicaud, le préfet républicain à transformations, sachant mitiger ses opinions quand il allait dans le monde; le proeurour-général, homme grave et compassé; le trésorier-paveur, ancien viveur, très aimable, et
le général commandant la division. Toutes les autorités civiles ef Militaires, Le métropolitain de Besançon, Mgr Fargis, à qui Philippe avait fait don d’une erille admirable pour le choeur de la cathédrale, avait consenti à se déplacer, ce qu’il ne faisait Pour personne, Et, assis à la droite de Claire, ce vieillard Souriant avait, avec une grâce charmante, affronté la présence de M. le préfet du Doubs, qui avai! implacablement exécuté les décrets,
Athénais, décomposée par l'envie, assista au triomphe de sa rivale. Clüre, soutenue, pour la Première fois, par le regard de son mari, retrou- Va Sa Confiance, Elle causa avec esprit. tronvant le mot juste pour flatter l'amour-propre de chacun de ses convives, Elle se sentait admirée par Philippe, et dévorée par le désir de Jui plaire, elle déploya toutes Les ressources d'une intel. ligence supérieure.
Le duc fut frappé de son rävonnant éclat, La jeune femme, tendue dans un effort de volonté suprême, fut véritablement éblouissante, Blignv fasciné, $e laissa aller à Ja contempler avee une admiration qu'il ne snt Pas assez dissimuler, Les Jeux fixés sur elle, il oublia tout ce qui l'entourait. Sa passion Surexeitée lui fit perdre toute mesure, I] ne vit pas Philippe, qui l'obseryait avec une attention menaçante. Et d'aillorss, que lui importait un mari” On savait, depuis longtemps, Qu'il était homme à Jui prendre la vie après lui avoir pris l'honneur,
Moulinet, quoiqu'il fût très occupé à entortiller le préfet, qui se Jaissait aller, avec un abandon plein de révélations sur son passé riche en Privations, AUX jouissances de la bonne chère,
pas été sans remarquer que le duc, depuis son retour, s'eccupait beaucoup trop de Claire. Il n’attachait aucune importance, en général, à ces marivaudages du jeune homme. Mais, dans ce as spécial, il se sentit pris d'une vive inquiétude. Le maître de forges était une puissance, et à la veille des étections, il fallait le ménager. 11 se promit de parler à son gendre.
La duchesse, placée auprès de Philippe, s'efforçait par son babil, d'attirer son attention. Elle le trouva distrait, froid, préoccupé. La marquise de Beaulieu, assise à la droite du maitre de forges, était très tourmentée par la chaleur des lustres, et de son éventail elle s’efforçait de se protéger le front. Philippe, obligé de se dépenser à droite et à gauche et d'être à tout le monde, souffrit horriblement de voir le duc regarder Claire. I Tui sembla que les yeux de Bligny, errant sur 1es épaules nues de la jeune femme, les souillaient de ch: iriques caresses. Une colère terrible s‘empars 4e lui. Il connut tous les tourments de !2 al asie. Et il rêva la jouissance profonde de tuer cet homme qui, lui ayant déjà fait tant de mal, le torturait encore si cruellement,
Les paroles futiles d’Athénais, ardente à laceaparel aux yeux de tous, le fatiguaient. Et il souhaitait ardemment d’être délivré de ces deux êtres odieux. Le souvenir des prières de sa fem: me Jui demandant d’éloigner le due et la duchesse, Jui revint. Il comprit la lassitude de Claire, en butte à la haine de la femme et à l'amour du mari. Il résolunt de la délivrer de l’une et de l'autre. Mais éloigner le due, ne lui suffisait déjà plus. 1H le haissait trop.
La fin du dîner fut un soulagement pour Jui.
tion.
Ea maichaeftor-gé de | tout » duc aux de jeune ESSES.
onnut ya la ii, Jui HCOrTe
à l'ac- Et il deux a femuchesjlaire, ur du et de iffisait
ur Jui.
Sur la terrasse, il faisait euse, Une charmante Surprise y attendait Claire. Tous les massifs du Pare étaient illuminés, et des guirlandes de fleurs Couralent sur tonte Ja façade du château.
Moulinet avait lavage ses SCrres pour la cir- CONSTANCE, et une corbeille, larve de trois inètres, en jones tressés et dorés, était remplie des plus admirables variétés d'orchidées,
= Mon jardinier s'est arraché les cheveux en la voyant partir de la Varenne, disait d'un air détaché, entre haut e( bas, à ceux qui le complimentaient, l'ancien juge au tribunal de commerce,
Cependant, il ne perdait pas de vue son gendre qui avait réussi, en Manoeuvrant avec art, à séparer Claire du groupe des jeunes femmes et à la bloquer dans un coin propice,
La, ces deux êtres qui S'étaicnt aimés, échangèrent en souriant les
Une fraicheur délici-
plus dangereuses paroles.
Le duc, passionné, avide de se concilier les bonnes grâces de la jeune fenune, faisant l'éloge de beauté et protestant de son amour; Claire, farouche, violente, voulant se dégager d'un tôte-à.tête qui la faisait trembler, et élevant un peu la voix au risque d'appeiec l'attention de Philippe.
Alors Blieny changea de tactique: il se fit deux et mielleux : il ne parla plus que d'amitié. I demanda à Claire de Jui abndonner seulement Sa Main, en signe de pardon. Et, en disant ces Inots, ses yeux, démentant Son Jangage, flambuïent, pleins de Passion. Il se rapprochait peu à peu, Un instant, enharli par la demi-obscurité, il serra Claire de
près qüe celle-ci S'écria:
— Prenez garde! Ni vous ne vous éloignez pas, au risque d'un éclat, j'appelle mon wari!
Le due avait porté l'exaltation de la jeune femme à un point extrême, Ce fut Moulinet qui sauva, pour l'instan, la situation. Il vint, en souriant, se mettre en tiers entre Bligny et Claire, covaut en matière par un de ces lieux communs, auxquels il excellait, et qui agaçaient supérieurement son gendre :
Comme le ciel est pur! dit l'ancien juge au tribunal de commerce, avec un air élégiaque. La lune est à son premier quartier. I fera beau toute la semaine:
Le due regarda Moulinet de travers; Claire, profitant de la diversion, s'échappa avec un vif soulagement. Bligny fit un pas pour la suivre. Son beau-père, d'un geste solennel l'arrêta, et, l'emmenant au bord de la pièce d'eau :
Monsieur Je due, dit Moulinet, je constate avee chagrin, que vons abusez singulièrement des bonnes relations que je nr'efforce d'entretenir avec M. Derblay, pour...
— Pour? répéia le duc en regardant Moulinet de haut ea bas avec une remarquable impertinence.
— D'abord, s'écria l'ancien juge au tribunal de commerce, perdant pour la première fois patience, veuillez, je vous prie, mon sendre, — et il appuya fortement sur ee vocable particu:ière ment désagréable à Bligny, — veuillez cesser de prendre, vis-à-vis de moi, un certain «on gouailleur que je ne suis plus disposé à Supporter.
— Monsieur Moulinet se révolte, il lève l'éten: dard de la magistrature consulaire? dit le due en riant...
__ Monsieur Moulinet vous trouve tont à fait
pas,
une qui , en
et jeux ient
eau La eat
aire, vif ivre, L] et
state nent rete-
linet erti-
upal pael jor'e- + de uail-
étendue
| fait
iutOnvenant, reprit le
beau-père d'un ton plus
haut, et à sou égard et à l'évard de voire hôte,
dont vous courtises la femme d'une fa Hi SCA daleunse,
— Madame votre fille nu fetait-clle a lave
de s'en plaindre” demanda le due on à CCLAM
ne politesse eXnsérée, QUs irritante encore que
SOn persiflaue, — Ma foi, non, répondit Moutine ; cile parai meme se soucier fort peu de votre Fidélité.
Je a comprends!
— Eh bien! alors? fit raillens ment Je due, Mouliner se mit Je trois quarts, et
6, foudr }Yant son vendre du revitr :
— Et la morale, monsieur? dit-il
— Oh! la morale de la rue des Lombards! ré Pliqua le due en faisan: UN geste
Mortinet prit un air liportant
— La rue des Lombards à bien da-t-il Vous en savez 4
‘4 insonciance.
Valerr, SCdjuelque chose!
— Oh! fi, monsieur 4 line, ne TeMUeZ pas ainsi vos ero
cyan le duc, S ou, (On sait que vous êtes riche. Et, toisant avec s: latu l'inciern Jage au tribunal de Commerce: © que mérite, n'en abusez pas!
— Mon mérite, en ce Cas, dit \Moulinet, pPerdant tout à fait son calme, à sur le vôtre cet aVantage qu'il augmente tous jes jours! Du r'este, je suis bien bon de M'iutéresser à vous, Pour- Suivez votre coupable entreprise! Li at que vous obtiendrez sera de vous faire une bonne querelle avec le mari, et je Vous préviens d'avance que toutes mes SYmpathies seront de Son côté...
— Parfait! fit le due.
— N'il vous tue, continua Monlinet,
votre HHi-
: seul résul-
qui s'ani-
mait en parlant, vous n'aurez que ce que vous méritez :
— Le jugement de Dieu
__ Nous vous ferons faire, ma fille et moi, des funérailles dignes de notre fortune, et nous irons vous pleurer à Monaco et aux bains de mer pendant le délai légal.
— Enfin, un deuil gai
Outré du dérèglement de vos passions...
__ Ah! monsieur Moulinet! terminons! interrompit le duc avec hauteur, je ne demande pas de conseils, et je n'accepte pas de leçons. Pendant quelques minutes, votre pédantisme prud'hommesque m'a amusé, mais en voilà assez!
"Très bien, monsieur, dit Moulinet, dominé par l'irsolence du due, faites à votre guise, je m'en lave les mains.
Et, agitant sa tête d'un air digne, le beau-père remonta vers les salons.
Un grand mouvement venait de se produire sur la terrasse. Suzanne était venue en cou:
‘ant trouver son frère, qui causait avec le pro: cureur général et le préfet, et, un peu hal:tante très émue :
— C’est une députation des ouvriers, dit-elle. Ils sont dix; ils demandent la permission d'approcher.
— Mais comment done! s'écria le préfet, dans lequel le démocrate, fouetté par ces mots: déypu tation d'ouvriers, se réveilla. Une petite «+ monstration populaire... c'est parfait!
J] va demander qu'on joue la Marseillaise:
murmura le trésorier-payeur en souriant.
Philippe s'était avancé vers les ouvriers:
— Ah! c'est vous, Gobret! dit-il en reconnaissant son plus ancien conire-maitre, vêtu de Res