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longueur, bordée d'une balustrade en grès rose, règne devant le château et est disposée en parterre. On y descend par un Perron, élevé de huit marches, dont le dessous forme grotte. Des guirlandes de fleurs grimpent le long de Ja rampe en fer ouvragé, offrant à la Main de celui qui descend un appui parfumé.
Cette terrasse, EXposée au midi, est, à l'arrière-saison, un lieu de promenade délicieux. La vue y est charmante. Le château situé sur la colline qui fait face aux vignobles et aux carrières de Pont-Avesnes, est entouré d'un pare de trente hectares, qui descend en pente douce vers la vallée. L'usine de M, Derblav a bien un peu gâté la beauté du Paysañe et troublé Je recueillement de la campagne, Mais, telle qu'elle est, l'habitütion est encore des plus enviables,
Elle est cependant restée déserte pendant de longues années, Le marquis de Beaulieu, le père du jeune chasseur, s'étant trouvé à vingt ans, vers 1845, à la tôte d'une spuerbe fortune, avait commencé à mener à Paris la vie à grandes guides. Pourant, il venait chaque année, passer trois mois à Beaulieu, au moment de 1n Chasse, C’était fête alors pour l'aristocratie de la contrée. Et la fastueuse prodigalité du châtelain enrichissait le pays pour toute la saison d'hiver.
Lorsque la révolution de 1848 éclata, les vignerons de Pont-.\vesnes, électrisés par les tirades socialistes de quelques meneurs, se mirent en tête de récompenser la généreuse assistance que leur donnait te marquis, en saACCageant son château.
Armés de fusils, de faux et de fourches, sous les plis du drapeau rouge, ils montérent à Beaulieu en braillant la Marseillaise. [ls enfoncèrent les grilles que le concierge refusait obstinément d'ouvrir, Et, se répandant
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dans le château, ils se mirent à piller, brisant ce qu’ils ne pouvaient emporter. Le plus avisé de Ja bande, ayant trouvé l'entrée des caves, du vol on passa à la ripaille. Les vins du marquis étaient de choix. Les vi- &nerons les apprécièrent en connaisseurs.
leur donna un retour de violences. Se répandant dans les serres qui étaient tenues avec un soin merveilleux, ces brutes se mirent à Piétiner les fleurs, à briser les vases de marbre.
Une admirable Flore, de Pradier, se dressait dans un massif de verdure, sur un socle, au pied duquel murmurait une cascade, ruisselant dans une vasque de pierre. Un cnragé aijait balafrer à coup de faux la charmante figure, quand le plus ivre, pris d’un soudain accès de sensibilité, se plaça devant le chef-d'œuvre, déclarant qu'il était un ami des arts et qu’il planterait sa fourche dans le ventre du premier qui toucherait à Ja Stcue. La Flore fut sauvée. S
Alors, pour se dédommager, les Pont-Avesnois songèrent à planter un arbre de la liberté. Ils déracinèrent dans le pare un jeune peu, lier et, après lavoir orné de loques rouges, ils vinrent, avec des hurlements de joie, le dresser au beau milieu de la terrasse.
Puis, ils descendirent vers le bourg et continuèrent leur orgie révolutionnaire en braillant jusqu’à la nuit. Le lendemain matin, une brigade de gendarmerie arrivait à Pont-Avesnes, et l’ordre était rétabli sans dif-
ficultés,
Pour le coup, la plaisanterie lui parut passer les bornes. Il envoya à son jardinier j’ordre de déraciner le jeune peuplier, de le scier en morceaux de mesure réglementaire et de le Jui expédier à Paris pour son chauffage particulier. I] envoya cinq cents francs à l’ivro-
L’ivresse
gne amides chefs-d’Xuvre, et fit déclarer aux Pont- Avesnois que, pour se venger de leur petite farce révolutionnaire, il ne remettrait de sa vie les pieds à Beaulieu.
Le bourg, pour qui cette mise en quarantaine équivalait à une perte d'au moins vingt mille francs par an, fit faire des tentatives de rapprochement par son maire, essaya d’une pétition signée par le conseil municipal. Rien ne fit. Le marquis ne pardonna pas l'arbre de la liberté et le château de Beaulieu resta clos.
À la vérité, les séductions de l'existence parisienne étaient bien aussi PO « quelque chose dans la résolution prise par le marquis. Le club, les théâtres, le sport et la galanterie Je retinrent plus sûrement loin de Beanlieu que sa rancune contre Ses paysans. Cependant, au bout de quelques années de cette vie d’agitation et de plaisirs, le marquis se trouva fort las de toutes ses folies, et, profitant d’une heure de sagesse, il se maria.
Sa jeune femme, fille du duc de Bligny, avait une âme tendre et un esprit calme. Elle adora le marquis et sut fermer les Jeux sur ses faiblesses. Il était de ces charmants prodigues, pour qui le plaisir est l'essence même de la vie, et qui ont la main et le cœur toujours ouverts : ne sachant pas résister à un désir de sa femme, mais capable de la faire mourir de chagrin, quitte à la pleurer amèrement après. Quand la Marquise le grondait maternellement au lendemain d’une trop grosse folie, il lui baisait les Mails avec des larmes dans les yeux, et lui disait: “Tu es une sainte!” Et, le jour suivant, il recommençait.
La lune de miel des jeunes époux avait duré trois ans. (C’était bien honnôte pour un homme tel que je marquis. De leur mariags étaient nés deux enfants,
Un fils et une fille. Octave et Claire grandi ent, élevés par leur mère. L’héritier gravement, et de façon à devenir un homme utile. La fille délicatement, pour qu'elle fût le charme de l'existence de celui qu’elle viendrait à aimer. Bizarrerie de la création : le fils était la vivante image de sa mère, doux, tendre et gai; la fille avait le caractère impétueux et ardent de son père. L'éducation peut assouplir la nature: elle ne la change point. En avancant en âge, Octave devint l’aimable garçon qu’il promettait d’être, (Claire fut la superbe et hautaine jeune fille que son enfance annonçait.
Cependant un Compagnon leur arriva bientôt, amené par le malheur et le deuil. Le duc de Bligny, resté veuf fort jeune, avec un petit enfant, mourut misérablement sur la pelouse d’un champ de courses, les reins brisés par son cheval. Ce fils des preux, tué comme un jockey, ne laissait que peu de fortune. Son fils Gaston, au sortir de la cérémonie funèbre, fut conduit vêtu de noir chez sa tante la marquise, et n‘en sortit plus.
Traité comme un troisième enfant, il grandit auprès d'Octave et de Claire. Plus âgé qu'eux, il portait déjà en lui le charme et l'élégance d’une race raffinée, Il avait été laissé à l'abandon par son père, dont la vie de dissipation se prêtait peu aux soins d’une surveillance suivie. Tantôt Livré ay domestiques, qui le mélaient à leurs intfigues de bas” age, tantôt amené par le duc dans des grties fines, et indisposé par la nourriture irritante des Restaurant glinnocence de cet enfant, entre
les débauche& des laqualet les galanteries de son père, à épreuve.
avait été mis& à une rud Quand il fut amené à l'hôtel de Beaulieu, il était malingre au physique, triste et légèrement mauvais au
moral. Dans l'atmosphère épurée de la vie de famille, il retrouva toutes les grâces, toutes les fraîcheurs de la jeunesse. À dix-neuf ans, ses études finies, il promettait d'être un charmant cavalier et un gentleman ace Compli. C'est à cette époque qu'il s'aperçut qe sa cousine, Claire, plus jeune que lui de quatre ans, n°‘tsit Plus nne petite fille.
Une transformation soudaine s'était opéré en elle, Comme un beau papillon sortant de «a chrysalide, Claire venait de S'épanouir dans toute la «plendeur de Sa radieuse nature blonde, Ses JEUX boir brillaient d'un doux éclat, et sa taille adinirablement développée, avait une élégance sans pParéiile. Gaston l’adora folle. ment. Ce fut un coup de foudre, }1 garda pendant els ans son secret Profondément enformé au fond de lui-même.
Un grand malheur fut cause qu'il parla, Dans Ja douleur, les aveux sortent plus faclement du cœur. Le Marquis de Beaulieu mourut subitement, Ce viveur disparut discrètement de la vie, à l'anglaise, J1 ne fut pas malade, il cessa de vivre. On le trouva étendu dans son cabinet de travail. 11 avait toulu ‘euilleter le dos- Sier d’un proces qu'il Cngageait contre des collatéraux d’Anglete:re. te travail inusité ne Jui avait pas réussi,
Les médecins qui veulent st déterminer avec précision et n’âädmettent p” "se lasse de leur opinion, même pour mourir, d.. nt que le m°rquis avait succombé à la rupture in anévrixme, Les amis du club hochèrent la tête et direat entre eux que cet excellent Beaulieu avait fini comme Morny, usé, brûlé par la grande vie Il est certain qu'on ne mène pas impu-
nément l'existence que le marquis menait depuis vingtcinq ans.
De plus avisés pensèrent que la révélation faite par l’homme d'affaires à €. superbe gaspilleur d'argent, que son Capital était dévoré jusqu’au dernier sou, l'avait aussi sûrement tué que si on lui avait logé une balle en plein cœur.
La famille du marquis ni s'occupa pas à rechercher les causes de cette mort foudroyante; elle ne songva qu'à pleurer. M. de Beaulieu était aimé et respecté comme s'il eut été un époux et un père modèle. La marquise, silencieusement mit toute sa maison en deuil et fit, à celui qu'elle avait adoré malgré ses fautes, et qu'elle regrettait ar. rement, des obsèques princières. Octave, désormais marquis de Beaulieu, et le due de Bligny, son frèr: d'adoption, conduisirent le deuil, entourés par la plus vieille noblesse de France. Et le soir, quand ils entrèrent dans l'hôtel sombre et muet, ils trouvèrent la marquise et Claire vêtues de noir, qui les attendaient pour les consoler et les remercier de la lourde et douloureuse tâche qu'ils venaient de remplir. Puis la marquise s'enferma dans sa chambre avec son fils pour lui parler de l'avenir. Et Gaston alla avec Claire au jardin.
L'ombre descendait sous les grands arbres. C'était une belle soirée d'été, l'air était chargé de parfum des fleurs. Les deux jeunes gens marchaient, lentement et sans parler, autour de la pelouse. [ls suivaient lun ct l'autre leur pensée. D'un commun accord ils s’ar,étérent et s'assirent sur un banc de pierre. Un jet d’eau chantait dans le bassin de marbre à leurs pieds, et son murmure monotone bercait leur rêverie, (Gaston, soudain, rompit le silence, et, parlant vite comme quel-
me.
ana srerer sense EM É tit ou RAT
qu’un qui s’est trop longtemps contenu, il exprima à Claire, avec une Profonde sensibilité, son chagrin d’avoir perdu l’homme excellent qui lui avait servi de père. Il y avait en lui une émotion qu’il était impuissant à contenir. Ses nerfs avaient été trop cruellement tendus toute la journée. Une faiblesse de tout son être le livrait à l'émotion Poignante de l'heure présente, Et malgré lui, n pouvant retenir ses larmes, il se mit à sangloter. :
Puis laissant tomber sa tête alourdie dans les mains brûlantes de Claire, il s'écria :
— Va, je n’oublierai jamais ce que les tiens ont été pour moi. Quoi qu'il n'arrive dans la vie, tu me trouveras toujours près de toi. Je t'aime tant !
Et il répétait au travers de ses sanglots: Je t'aime! je t'aime!”
Claire releva doucement la tête de Gaston, rougissant et presque honteux de son abandon, et le regardant profondément avec un doux sourire :
— Moi aussi, je t'aime! dit-elle.
Gaston éperdu poussa un cri: < Claire !”
La jeune fille lui mit les mains sur les lèvres, et, avec la solennité d’un thgagement, elle effleura d’un baiser le front du jeune duc. Puis, lentement, ils se levèrent, et appuvés l’un sur l’autre, ils reprirent en silence leur marche autour de la pelouse. Ils ne songeaient plus à Parler. Ils écoutaient leur cœur.
Le lendemain. Octave de Beaulieu con: \ son droit et Gaston entra au ministère des affa etran-
gères. Le gouvernement républicain cherchait alors à s’attache- les grands noms de laristocratie pour rassurer l’Europe, qui voyait avec des yeux inquiets la dé- Miocratie triomphante, Le jeune duc avait été attaché
au cabinet de M. Decazes, et semblait Promis au plus brillant avenir diplomatique.
T° - lancé. dans le monde, il avait produit une vive sensa. par l'élégancve de sa tournure, la grâce de so: visage et ie charme de sa conversation. Recherché par les mères de famille, il était resté indifférent aux avances qui lui avaient été faites. Sos yeux ctaient fermés à tout ce qui n’était point Claire, Et ses meilleures soirées étaient celles qu'il passait dans le petit salon de sa tante, à regarder sa cousine. travaillant Ja tête penchée sur sa broderie, La lumière faisait étinceler les boucles foiles qui frisaient sa nuque ronde, Et Gaston restait silencieux et recueilli, dévorant des yeux ces cheveux d'or, qu'il eût voulu baiser dévoterent. A dix Feures il prenait congé de la marquise, serrait fraternellement la main de Claire e s’en allait dans le monde, danser jusqu'au matin.
L'été. toute la maison s'envolait en Normandie, dans une propriété de la marquise; car, fidèle à la rancune de son mari, celle-ci n'était point encore retourné à Beaulieu. Là, Gaston était complètement heureux ; il courait les bois à cheval avec Octave et Claire, ivre d'air pur, tandis que la marquise fouillait les archives de la famille pour trouver de nouveaux documents relatifs aux procès d'Angleterre.
D s'agissait d'une somme considérable léguée à M. de Beaulieu par testament. Les Anglais avaient contesté le legs, et les solicitors des deux parties, entrés dans la cause, comme des rats dans un fromage, s’enrichissaient en faisant durer les hostilités. Le procès que k marquis avait commencé par amour-propre, sa veuve VPavait continué par intérêt. car le fortune de M. de Beaulieu avait été gravement compromise par ses folies,
et l'héritage d'Angleterre représentait le plus clair du Patrimoine des deux enfants, La fortune Personnelle de la Marquise était belle et solide, mais suffisait seulement aux charges très lourdes de la vie commune, Madame de Beaulieu s’était donc faite plaideuse, qu'oiqu’elle eût orreur de la chicane, pour défendre a fortune de Claire et d'Octave, Et, plongée dans les Paperasses, en Correspondance continnell vec les hommes de loi, eile était devenue d'une belle force sur le code de procédure,
Elle avait une confiance absolue dans l'issue du débat. Les siens Prolongeaient sa sécurité, et Clrire était considérée comme deyant apporter deux millions à celui.qui serait assez heureux pour lui plaire. Elle ave: déjà été demandée en mariage, et par des préte aidants de haute naissance et de grande fortune. Elle avait refusé. La Marquise, inquiète, avait questionné sa fille, ef Claire sans hésiter, avait appris à sa mère qu'elle était fiancée au due de Blignv.
Madame de Beaulieu avait été médiocrement satis. faite de ces aceGrdailles. Outre qu'elle avait sur les mariages entre cousins des idées fort arrêtées, elle Jugeait Gaston avec une Pénétration singulière, Elle Je voyait léger, passionné ot inconstant, très Capable d'aimer ardemment, incapable d'aimer fidélement, Elle ne voulat cependant pas chercher à influencer sa fille, Elle connaissait le caractère étrangement ferme de Claire et savait que rien ne Pourrait la décider à rompre un en- Sagement librement contracté. De plus, au fond d’ellemême, la marquise était flattée d’une alliance qui faisait rentrer dans sa famille ce beau nom de Bligny qu'elle avait abandonné, elle. ER se Mariant, ille fit done bon accueil à son neven, et, ne pouvant Je traiter
mieux qu’elle n’avait fait jusque là, elle continua voir en lui un véritable fils.
Sur ces entrefaites, le duc fut nommé secrétaire à ambassade de Saint-Pétersbourg. Et, d’un commun accord, on résolut de faire le mariage, au premier congé que le jeune diplomate obtiendrait. Le premier congé fut donné au bout de six mois. (Gaston arriva à Paris, mais pour huit jours seulement. I] était chargé d’une mission confidentielle que l'ambassadeur n’avait pas voulu livrer au hasard des dépêches chiffrées.
Huit jours! Pouvait-on en conscience se marier en huit jours? Ce n’était même pas un délai assez long pour que les bans fussent régulièrement publiées. Le jeune due fut tendre pour Claire, mais avec une nuance de légèreté qui contrastait avec sa pieuse tendresse d’autrefois.
Depuis son départ, Gaston avait fréquenté la société russe, la plus corrompue qu’il y ait au monde. Et il revenait avec des idées toutes particulières sur l’amour. L'expression de son visage même s'était modifiée comme les sentiments de son cœur. Ses traits s'étaient marqués et durcis. Il avait comme une trace de débauche sur son front autrefois si pur. Claire ne vit pas, où ne voulut pas voir ces changements. Elle avait voué au duc une tendresse inaltérable, Et puis elle avait confiance dans le gentilhomme et attendait, Les lettres, d’abord fréquentes, de Gaston, devinrent plus rares, (C’étaient toujours des protestations passionnées, Il souffrait cruellement, à l'entendre, des retards apportés à son bonheur. Mais il ne parlait plus de revenir. Et deux ans s'étaient écoulés depuis son départ.
A la demande de sa fille, madame de Beaulieu avait fermé ges salone pendant les deux hivers qui venaient
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