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= tes, Claire, les veux perdus dans le ciel, regardait, sans le voir, l’admirable horizon qui s’'ouvrait devant elle. Depuis une heure elle était ]
à, immobile, silencieuse, se laissant baigner par le soleil
+ Qui faisait resplendir ses cheveux blonds, comme une auréole de vierge,
Depuis quelques instants, la Marquise regardait za lille avee inquiétude. Un triste sourire avait erré sur ses Jè os, et, pour attirer lattention de Claire, elle avait remué avec affectation la corbeille qui contenait ses pelotons de Jaine, accompagnant ce mouvement de: hem ! hem ! significatifs, Mais Ja jeune fille, insensible à ces appels indirects, était restée immobile, vour- Suivant sa pensée avec une ténacité implacable, La Marquise, dépitée, posa alors <on ou\rage sur la table, et, se relevant dans sa bergère, elle dit avec un léger accent de gronderie :
— Claire, ... Claire. re
‘AUX, . Sans bouger la tête, levant seulement jusqu'aux bras du fauteuil ses belles mains blanches :
Mademoiselle de Beaulieu ferma un instant les à comme pour dre adieu à son rêve, et
— Ma mère? répondit-clle.
— À quoi pensesetu ?
Claire resta nn instant silencieuse, Un pli son front. Puis, faisant un effort sur el air calme :
creusa lemême, d'un
— Je ne pensais à rien, mère, reprit-elle, cet air tiède m'avait engourdie.. Pourquoi m'avezvous appelée ? — Pour que tu me parles, dit a Iarquise avec une nuance d'a fectueux reproche, pour que tu ne restes pas
ainsi muette et absorbée, I veut un instant de silence, Claire avait repris
Sa pose abandonnée, La Marois, penchée en avant.
avait rejeté son châle, sans souci de l'air frais. Mademoiselle de Beaulieu, se tournant lentement vers 8a mère, lui montra son beau visage triste, Et, comme reprenant tout haut la suite de ses pensées qu’elle agitait auparavant tout bas:
— Combien y a-t-il de temps, fitelle que nous n’avons reçu de lettres de Saint-Pétersbourg ?
La marquise hocha la tête, semblant dire: “Je savais bien de quoi il s'agissait. Et, d’une voix qu’elle tâchait de rendre calme:
— Îl y a deux mois environ.
— Deux mois ! oui! répéta Claire avec un douloureux soupir.
Pour cette fois la marquise perdit tout à fait patience; se levant brusquement, elle vint s’assoir près de Ja fenêtre, en face de sa file, et, lui prenant la main.
— Mais voyons, pourquoi penser sans cesse à cela, et te torturer l'esprit ?
— À quoi voulez-vous que je pense, dit Claire avec amertume, sinon à mon fiancé? Et comr ent ne me torturerais-je pas l'esprit, comme vous dites, pour trouver les motifs de son silence ?
— J'avoue, reprit la marquise, qu'il est difficile de l'expliquer. Le duc de Bligny, mon neveu, après avoir passé huit jours auprès de nous, l'an dernier, est reparti en promettant de revenir à Paris pendant l'hiver. Il a d'abord écrit que des complications politiques le retenaient à son poste. Puis, il a prétexté que, l'hiver ‘tant fini, il attendait l'été pour rentrer en France. L'été est venu, mais le duc ne vint pas. #oici automne, et Gaston ne donne même plus de prétextes Il ne Prend pas seulement la peine de nous écrire. Admet-
LH , è F4 H JAI TE72: LPS tons qu’il n’y ait de ça part que de la négligence, C’est
déjà trop! Ma fille, tout dégénère : Les hommes de notre monde eux-mêmes ne savent plus être polis.
Et la marquise redressa sa tête blanche, qui lui donnait un air de ressemblance avec les grandes dames poudrées qui souriaient tout autour du salon, dans leurs beaux cadres de portraits de famille.
— Cependant, il était malade ? hasarda Claire, déjà entraînée à défendre celui qu’elle aimait. S'il était dans l’impossibilité de donner de ses nouvelles ?
— C’est inadmissible, reprit sans pitié la marquise, On nous aurait prévenues de l'ambassade. Sois sûre qu’il est en parfait état, qu’il est vermeil et joyeux «t qu’il a conduit tout l'hiver le cotillon, dans Ja haute société de Saint-Pétersbourg.
Une crispation nerveuse altéra le visage de Claire. Elle pâlit, comme si tout le sang de ses veines avait reflué vers son Cœur, Puis s’efforçant de sourire :
— Il m'avait tant Promis de venir passer l’hiver à Paris; et je me faisais une si grande fête de me retrouver dans notre monde avec lui! J'aurais triomphé de ses suCCès. Il se serait peut-être aperçu des miens. ïl faut avouer, ma mère, qu’il n’est Pas jaloux. Et cependant il aurait su jet de l'être. Partout où nous sommes allées, jai été fort entourée, Jei même, dans ce désert de Beaulieu, les adorations n’ont Pas cessé, et jusqu’à notre voisin, le maître de forges, qui s’en mêle...
— M. Derblay ?
— M. Derblay, oui, ma mère, Ï] Jimanche, à la messe, — VOus n'avez n1a remarqué « vous êtes trop pieuse, — je lisais m Tres à côté de vous, mais, sans savoir LOUrQUOI, je x. utais génée. Une force plus puissante que ma volonté attirait mon attention. Malgré
moi, je me détournai, je levai les veux, et, dans l’ombre d’une chapelle, je vis M. Derblar incliné.
— Ï} priait.
— Non, ma mère, il me regardait. Nos veux se rencontrèrent et je lus dans les siens comme une muette invocation. Je baissai la tête et m'efforçai de ne plus me fourner de ce côté. A la sortie, je le trouvai sous le porche qui attendait. [1 n’osa pas m'offrir l'eau bénite. Il s'inclina profondément, nous passimes, et je sentis son regard qui me suivait, I] paraît que c'est la première fois de l’année qu'on le voit à la messe,
La marquise se leva, et retournant À sa bergère dans laquelle elle s’enfonça mollement :
— Eh bien! cela lui comptera pour le salut de son âme, à ce garçon. Au lieu de te faire des veux blancs, il devrait bien nous dédommager des empiètements auxquels il s’est livré sur nos limites Je le trouve assez plaisant avec ses invocations mucttes. Et il faut que tu sois bien désœuvrée pour t’occuper des soupirs de ce batteur de fer, qui nous rendra sourd un de ces matins avec ses marteaux.
— Ma mère, les hommages de M. Derblay sont respectueux, et je n'ai pas lieu de m'en plaindre. Je ne vous parle du maître de forges que parce qu’il fait nombre avec les autres. Enfin, le cœur de là femme eit changeant, dit-on... Le due n’est pas là pour défendre son bien... Et moi, le rôle de Pénélope, attendant perpétuellement le retour de celui qui n'arrive pas, pourrait finir par me lasser. Gaston devrait se dire tont cela... Mais il ne se le dit pas. Et je reste toute senle, patiente, fidèle...
— Et tu as bien tort! s’écria la marquise avec viva-
cité, Moi, si j'étais à ta piace
= aus
— Non, ma mère, interrompit mademoiselle de Beaulieu avec une fermeté grave, je n'ai pas tort, et je n'ai aucun mérite à faire ce que je fais, car j'aime le due de Pligny.
— Tu l'aimes! reprit la marquise, ne pouvant dissimuler son irritation. Comme tu es toujours exagéré» ! Faire d'une amitié d'enfance, un amour profond ; d’un lien de parenté, une chaîne indestructible ! Gaston ct toi vous avez grandi l’un près de l'autre. Tu as eru que cette communauté d'existence devait se perpétuer et que tu ne pouvais pas être heureuse sans le due. Folies que tout cela. mon enfant !
— Ma mère! s'écria Claire.
Mais la marquise était lancée, et l'occasion qui Ini était offerte de soulager son cœur était trop belle pour qu'elle la Jaissät échapper.
— Tu te fais de grandes lusions sur le due. I est léger, frivole. I] a, tu le sais, des habitudes d'indépendance qu'il ne pourra Pas corriger, Et j'entrevois beaucoup de déceptions pour toi, dans l'avenir. Tiens! Veux-tu le fond de ma pensée? Je ne verrai pas sans inquiétude ce mariage se faire!
Claire s'était redressée. Une rougeur ardente montait à ses joues. Les deux femmes se regardèrent un instant sans parler. 1] semblait que le premier mot qui allait être prononcé entre elles aurait une gravité exceptionnelle. Mademoiselle de Beaulieu ne put se contenir et, d'une vois tremblante :
— Ma mère, voilà la Première fois que vous me parlez ainsi. 11 me semble que vous vouliez me préparer à apprendre une mauvaise nouvelle, L'absence du duc aurait-elle des motifs sérieux que Vous hic cachiez ? Est. te que vous auriez appris ?. .
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La marquise eut Peur en voyant l’émotion violente de sa fille. Elle comprit mieux que jamais combien était profond et solide l'attachement de Claire. Elle vit çIv’elle s’était trop avancée. Et, faisant promptement retraite :
— Non, mon enfant, je ne sais rien, reprit-elle, on ne m'a rien dit. Je trouve même qu’on ne me dit pas a:sez. Et un silence si prolongé de la part de mon neveu m'étonne En vérité, il me semble que Gaston pousse un peu loin la diplomatie!
Claire fut rassurée, Elle attribua la vive sortie de sa mère à un métontentement qu’elle ne pouvait elle. même s'empêcher de trouver légitime. Et, s’efforçant de reprendre sa sérénité :
— Allons, ma mère, encore un peu de patience. Le duc pense à nous, j'en suis sûre, Et, de Saint-Pétersbourg, il va nous faire la surprise d'arriver sans être attendu.
— Je le souhaite, ma fille, puisque tu le désires. En tous cas, mon neveu ‘de Préfond et sa femme arrivent aujourd’hui. Ils viennent de Paris. Peut-être serontils mieux renseignés que nous.
— Tenez, voici Octave qui rentre par la terrasse avac maître Bachelin.... dit vivement mademoiselle de Beaulieu en se levant avec précipitation, désireuse d’échapper à ce pénible entretien.
Ta jeune fille sortit du salon et s’avança en pleine lumière, Elle avait alors vingt-deux ans et était dans toute la splendeur de sa beauté. Sa taille élevée avait une élégance exquise. Et les bras, merveillensement attachés À des épaules superbes, étaient terminés par des mains de reine. Ses cheveux d’or, nouués sur le haut de la tête, laissaient voir une nuque ronde d’une
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blancheur rosée, Légèrement penchée en avant, les Mains appuyées À la balustrade de fer du perron, effeuillant Machinalement une des fleurs grimpantes qui s’y attachai@t, elle se montrait la vivante incarnation de la jeunesse dans sa grâce et sa vigueur.
Madame de Beaulieu, pendant un instant, la couva des yeux avec admiration. Puis elle hocha la tête silencieusementet Poussa un dernier soupir Les pas des deux arrivants faisaient crier le sable de la terrasse ot leurs voix Parvenaient confusément jusqu’au salon.
Maître Bachelin était un petit homme de soixante ans environ, arrondi par Pinactivité forec: de sa vie Je bureau. Le visage très Touge sous ses cheveux blancs, scrupuleusement rasé, vêtu de noir, avec un soupçon de manchettes retombant sur les mains, il était le type accompli du tabellion de l’ancien régime. Profondément attaché à ses nobles clients, disant : “madame la marquise ” avec une onction de dévot, il soutenait les intérêts de la famille de Beaulieu par droit héréditaire. Les Bachelin étaient de naissance, notaires des sei- &neurs du pays. Et le dernier de ces respectables officiers publics possédait avec orgueil, dans son étude, des Chartes remontant à Louis XI sur lesquelles s’étalaient la signature rude ot féodale du marquis Honoré Onfroy, Jacques, Octave, et le Paraphe orné de lacs d’amour de maître Joseph-Antoine Bachelin, notaire royal.
Le retour des maîtres de Beaulieu dans Jenr château avait causé une joie profonde à l'excellent homme, Pour lui, ce fut une rentrée en grâce, I] avait gémi de l’absence de ces nobles clients. Et, les tenant enfin dans ce beau Pays, il espérait leur voir reprendre l’habitude d’y venir passer fous les étés. Jaloux de faire ap-
précier son savoir, il s'était mis à | dame de Beaulieu pour démê lés du procès d'Angleterre, Et, depuis six semaines, il entretenait avec le solicitor une correspondance active qui avait mis le feu à l'affaire. En un ,aois et demi, maître Bachelin avait fait plus de besogne que tou. conseils de la famille de Beaulieu en dix ans. Et, mmaigré les pronostics fâcheux que lhabile homme avait
a disposition de maler les fils assez embrouil-
portés sur les résultats du débat engagé, la marquise ctait enchantée de son concours et
stupéfaite de son ardeur. Elle avait discerné en lui un de ces serviteurs dévoués qui sont dignes d’être élévés au rang d’anis. Et elle le 4, itait en conséquence,
Maître Bacnelin venant au château avait rencontré le jeune märquis à la grille du parc, et, le voyant lourdement chargé, lui avait de force pris son fusil, qu’il por-
tait sou. son bras gauche, serrant sous son bras droit
une Volumineuse serviette de cuir noir, bourrée de papiers.
— Eh! comme vous voilà embarrassé de vos mouvements, mon pauvre monsieur Bachelia! dit gaiement Claire au notaire, qui montait précipitamment les marches du perron, en essayant d’ôter son chapeau et en esquissant des révérences cérémonieuses,
— Veuillez agréer mes très humbles respects, made-
moselle, Comme vous le voyez, je réunis en ce moment les attributs du droit et de la force... 1
A Cedant arma toqae! Mille pardons, “ous ne comprenez sans doute pas le latin. et je ne suis qu'un pédant.
— Ma sœur comprend au moins ce latin-là, fit en rlant le marquis... Et vous êtes le meilleur homme du
ch —
monde... Maintenant. rendez-moi mon Fusil. Merci...
Et prenant SO arme, Octave sravit le perron à la sui. te du notaire.
— Tu as fait bonne chasse, il me emble! dit mad. moiselle de Beaulieu en arrêétant son frère sur Je seuil du salon et en Soulevant Le carnier qui pesait sur paules,