‹ Le maître de forges [microforme]Chapitre 7 sur 26 · LM · texte numérisé non relu

LM

Je n’ignore point les sentiemnts que ina file à

inspirés au maitre de forges, reprit la marquise. 1: ne les cache pas. Pas assCZ Imôême !

— Ah! c'est qu'il aime mademoiselle Claire, et sincèremeat, lui! reprit avec feu Je notaire... Mais vous ne CONNAISSEZ pas assez complètement M. Derblas, madame là marquise, Pour pouvoir le juger à sa valeur.

— Je n'ignore pas qu'il est fort estimé dans Je pays. Mais vous, mon cher Rachelin, vous êtes lié avec sa famille ?

— d'a vu naître M. Philippe et sa sœur, mademoiselle Suzanne, Leur père voulait bien n'appeler son ami... Ceci vous explique, madame Ja Marquise, l’audace avec laquelle je viens de vous faire connaître les sentiments de M. Derblay. J'espère que vous voudrez bien me la pardonner, A mes YEUX, mon client n'a qu'un seul défaut: son NOM, qui s'écrit en un seul mot, “ans Apostrophe, Mais, en cherchant bien, qui sait ? La famille est fort ancienne. Sous Ja Révolution, les honnêtes gens se serraient les uns contre les autres: lea lett:es ont bien Pu en faire autant.

— Qu'il garde son nom tel qu'il est, dit tristement :a marquise, I] le porte en homme d'honneur, et, dans le temps où nous vivons, cela suffit. Regarde, le dne de Bligny qui s'éloigne de Claire ruinée, puis voyez M, Derblay qui recherehe un fille pauvre, et dites-moi, du noble on du roturier, quel est le gentilhomme !

— M. Derblay sorait bien heureux, Madame, s’il vons entendait,

-— Xe lui répétez rien de ce que je viens de vous dire, interrompit gravement la marquise ; mademoiselle de Beaulien ne reçoit de générosité de Personne, Et avec le caractère me je Ini connais, il est probable qu’elle

Mourra fille, Plaise à Dieu, ion ami, que le double

coup qui va la srapper la trouve forte et résignée |

Le notaire resta un moment interdit. Pui:, avec une émotion qui faisait trembler sa voix :

— Quoi qu’il advienne, madame la marquise, souvenez-vous que M. Derblay serait le plus heureux des hommes, s’il lui était jamais perinis d'espérer. I] attendra, car lui non plus n’est pas de ceux dont le cœur change. J’entrevois dans ces événements bien des chagrins pour nous tous, car vous permettrez à un vieux serviteur tel que moi, de se compter parmi ceux qui sont destinés à souffrir de vos tourments. Maintenant, s’il m'était permis de donner un conseil, je vous engagerais à ne rien dire à mademoiselle de Beaulieu. Le duc de Bligny fera peut-être un retour sur lui-même. Et puis, il sera pour mademoiselle Claire, toujours temps de souffrir.

— Vous avez raison. Quant à mon fils. je dois lut apprendre le malheur qui le frappe.

Et, marchant jusqu’au perron, la marquise, d'un geste, appela le jeune homme qui, assis sur a terrasse, attendait patiemment Ja fin de la conférence.

— Eh bien ! dit-il avec gaieté, la séance est-elle levée ? Ou bien m’appelez-vous pour que je siège avec vous ?

— Je veux en effet, répondit doucement la marquise, te faire connaître des nouvelles graves et qui me causent une vive affliction. ?

Le marquis devint sérieux en un instant et, se tournant vers sa mère:

— De quoi s'agit-il donc ?

— Mon fils, maître Bachelin a reçu une communicntion définitive de notre représentant judiciaire en Angleterre.

— Au sujet du procès ?

— Oni,

ri Epreue

—Ét

Octave s’approcha de la marquise et Jui prenant af. fectueusement la Main :

— Eh bien? ditil il est perdu ?

La marquise stupéfaite en constatant avec quel sangfroid le marquis acceptait cette désastreuse nouvelle regarda Bachelin, comme pour lui demander une explication. Mais voyant le notaire rester impassible, elle reporta ses regards sur son fils.

— Mais tu le savais donc ? interrogea-t-elle, en respirant plus à l'aise, comme soulagée par la calme résignation du marquis,

— Je ne le savais pas absolument, répondit le jeune homme, Mais je m'en dontais. Je ne voulais rien vous dire; j'ai respecté vos illusions, mais j'étais parfaite. ment convaincu que ce procès était insoutenable. Ausii depuis longtemps, Suis-je préparé à sa perte. Je ne Ja redoutais que Pour ma sœur, dont la dot était en jeu. Mais il va un moyen très simple d’arranger les choses Vous lui donnerez la Part que vous me réserviez daus votre fortune, Et, quant à moi, soyez sans inquiétude, je me tirerai d'affaires tout seul.

À ces généreuses paroles, la marquise rougit d’orgueil. Et se tournant vers le notaire:

— De quoi me plaindrais-je, dit-elle, avec un pareil fils! Et tendant les bras AU Marquis qui souriait doucement:

—— Tu es un brave enfant ! Viens que je t'embrasse !

— Je n'ai pas de mérite, dit le marquis a,ec émotion, J'aime ma sœur, et je ferai tout Pour qu’elle soit heureuse. Et pendant que nous “ommes en train de parler de choses tristes, est-ce qu'à votre avis le silence de notre cousin ne se rattache pas À ve brocès perdu ?

— Tu te trompes, mon enfant, dit vivement la mar-

sais ÉD

quise, en faisant un geste comme pour retenir le marquis.... Et le duc...

— Oh !'ne craignez rien, ma mère, intervompit Octave avec une dédaigneuse hauteur, si Gaston hésitait à tenir ses engagements, maintenant que mademoiselle de Beau lieu ne se présente plus à lui avec un million dans chaque main, nous ne sommes pas gens, je crois, à l’aller prendre au collet pour le forcer à respecter sa parole. Et j'estime, en ce cas, que si le dac de Bligny n'épouse pas ma sœur, ce sera (ant pisypour lui et tant mieux pour elle,

— Bien, mon fils, s'écria Ja marquise,

— Bien, monsieur le marquis, appuva Bachelin. ft si mademoiselle de Beaulieu n’est plus assez riche pour tenter ur coureur de dot, elle sera toujours assez parfaite pour séduire un homme de cœur.

D'un coup d'œil, la marquise imposa silence à Bachelin. Et celui-ci, heureux de voir finir aussi favorablement une crise qui lui semblait devoir être terrible, ayant présenté ses civilités à ses nobles clients, prit de toute la vitesse de ses vieilles jambes le chemin de Pont- Avesnes.

C'était bien M. Dexblay, ainsi que l'avait affirmé Bachelin, que le marquis de Beaulieu avait rencontré dans les bois de Pont-Avesnes, vêtu comme un braconnier. Laissant Octave l'appeler à grand cris, i] s'était élancé à travers bois, piquant droit devant lui, insensible aux coups de fouet des branches et aux arrachements des épines, Il riait nerveusement, murmurant des mots entrecoupés d'exelamations, Joyeux profondément du hasard qui l'avait rapproché de celle qu'il adorait, de loin et en rêve, comme une jeune reine entrevue,

Il descendait la côte qui mène à Ja vallée, dévorant le terrain avec ses longues jambes, inconscient de Ja vitesse de sa marche qui lui mettait des gouttes de sueur au front. Il allait, suivant ça pensée, qui volait rapide ct ailée. Lorsone le marquis saurait avec qui il avait eu affaire, car il finirait certainement par le savoir, il aurait de la gratitude pour le procédé courtois dont Son voisin incommode, disait-il, avait usé envers lui. Et qui sait? il s'en suivrait peut-être un rapprochement. Et il verrait de près cette adorable Claire, dont le doux visage souriait perpétuellement dans son souvenir. Il lui parlerait. A cette idée, un nuage passa devant ses Yeux. TT Jui seniblait que les paroles s'étrangleraient dans sa gorge, et qu'il resterait muet devant elle, comme anéanti par l’émotion. Alors il irait se réfugier dans quelque coin sombre du salon, et, de là, il la regarderait à son aise, il se perdrait dans sa contemplation, et il serait heureux!

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Heureux! Et comment? A quoi pouvait le mener cette folle tendresse? A assister plus intimement au mariage de celle qu’il désirait avec passion. (Car il 6tait certain que le duc de Bligny reviendrait. Comment un homme, aimé d’une telle femme, eût-il été assez fou pour la dédaigner? Et si ce n’était le duc, ce serait un autre prétendant qui se présenterait, un brillant gentilhomme, qui n'aurait qu'à paraître et à «e nommer pour être accueilli à bras ouverts. Tandis que lui. le roturier, il serait éconduit avec une dédaigneuse fruiueur,

Une profonde tristesse descendait en lui à cette pensée. Et ses forces, comme détendues, s'alanguissaient. I] ne courait ps maintenant vers Pont-Avesnes, filant comme un Bin fauve «ous la fntaie. Il cheminait à pas lents, arrachant machinalement des feuilles aux branches, et les froissant entre ses doigts. Quel malheur était le sien, de ne pouvoir aspirer à la possession de cette créature idéale! Et, pensif, il s'éfait arrêté au pied d’un chêne, Debout, le dos appuyé au tronc d'arbre, sans penser à s'asseoir, il restait là À songer, le visage grave et pâle, les veux mouillés par une angoisse cruelle.

Il repassait dans son souvenir ce qu'il avait déjà fait dans la vie, et il se demandait si lu tâche accomplie par lui ne le rendait pas digne de tous les bonheurs, Anrès de très brillantes études, il était sorti le premier de FEcole Polytechnique et avait choisi le service des mines. Au moment où il venait d'être nommé ingénieur, la guerre avait éclaté. Il avait alors vingt-deux ans. Sans une hésitation, il était allé se faire enrôler comme volontaire et était parti dans tn régiment de l’armée du Rhin. 1] avait assisté aux sanglants revers de

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Fræschwiller, et était reve

ies débris du Premier corps d'armée.

ticipé à la désastreuse marche sur Sedan, et s'était vu, le soir de la bataille, prisonnier de guerre et gardé à Vue par les uhlans prussiens. Mais il n’était pas d’un Caractère à se laisser prendre ainsi, et, rampant dans l'obscurité, i] avait profité de la nuit Pour traverser les lignes allemandes. Entré en Belgique, i! 1’avait pris que le temps de Sagner Lille, et là avait été incorporé dans un des régiments qui se formaient.

La guerre avait continué, I] avait vu lentement et sûrement l'invasion s'étendre sur le Pays comme une mortelle gangrène, Distingué par le général Faidherbe, il avait fait auprès de Jui la Campagne du Nord. Blessé d’un Coup de fen à Saint-Quentin, il était resté pendant six semaines à l'hôpital, entre la vie et la mort et s'était réveil'é de son iong engourdissement pour frémir, en apprenant que Paris était aux mains de la (a ure,

Qu au camp de Châlons, avec

Puis il avait par-

Da convalescence Ini avait épargné la triste obligation de faire le coup de feu contre es Français, et il s'était dirigé vers la maison paternelle, souffrant encore de sa blessure, mais portant sur la poitrine le ‘uban de la Légion d’honneur, qui lui avait été porté par son général lui-même sur son lit d'hôpital.

Une douleur plus vive que toutes celles qu’il avait subies en si peu de temps, l’attendait au logis. Il avait trouvé la maison en deuil. Sa mère venait de mourir laissant privée de ses soins la petite Suzanne, âgée seulement de sept ans. M. Derblay, forcé de Partir par d’immenses affaires, qui réclamaient sa présence, avait « laissé sa fille seule, sous la garde de serviteurs dévoués.

L'arrivée de Philippe avait Casionné un redoublement

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de douleur et de larmes. La petite Suzanne s'était attachée à son frère avec la tendresse convulsive d'une enfant livrée à l'effarement de l'abandon. Elle se serrait contre lui, comme un pauvre petit être faible, qui demande appui et secours. Philippe, cœur simple et tendre, avait adoré cette enfant. qui avait si grand besoin d'affection et qui en trouvait si peu entre un père tout entier aux affaires et des domestiques fidèles, mais incapables de ces tendresses délicates, qui sont plus nécessaires que les soins matériels mêmes à la vie des enfants et des femmes.

[l'avait fallu cependant s'éloigner et reprendre le collier du travail. Ce départ avait été pour Suzanne une déchirante douleur. Les adieux que lui faisaient son frère renouvelaient pour l'enfant Jes desespoirs qui l’avaient accablée quand elle avait perdu sa mère,

Mais la destinée avait décidé que la séparation ne serait point longue, Six mois plus tard, M. Derblay, foudroyé par l'excès du travail, mourait à son tour, et Philippe et Suzanne étaient désormais seuls dans la vie.

Des devoirs nouveaux s'étaient imposés au jeune h'inme. La liquidation des entreprises paternelles avait été très compliquée et fertile en pénibles surprises. M. Derblay, homme d’une intelligence remarquable, xvat un grave défaut : il embrassait plus qu'il ne pouvait étreindre. Il dépensait son activité dans des affaires différentes sans pouvoir réussir à les mener toutes de front avec un égal succès. Le gain de l’une était absorbé par les pertes de l'antre. 11 était sans cesse débordé par nn flot toujours grossissant de difficultés, qu'il surmontait momentanément à force d’habileté st d'énergie, mais qui devait forcément l’engloutir tôt ou tard. Il avait disparu avant Ja Catastrophe, laissant n-

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ne Succession des plus embrouillées,

Philippe avait devant lui une carrière superbe et toule tracée. Il eût PU abandonner jes entreprises de son père, liquider le mieux possible et suivre son chemin. Mais c'était la ruine. Toutes les ressources paternelles passeraient à sauver le nom. Et sa sœur resterait sans fortune, Le jeune homme n'avait pas hésité. I] avait renoncé à son venir, donné sa démission, et, char- Stant sur ses épaules le lourd fardeau sous lequel avait Succombé son père, il s'était Éuit industriel,

La tâche avait été rude. 1 V avait de tout dans l'héritage de M, Derblay : des verreries à Courtalin, une fonderie dans le Nivernais, des ardoisières dans Je Var, et les forges de Pont-Avesnes, Philippe s'était jeté à Corps perdu dans le souffre et avait essavé de rassembler les épaves dispersées, C'était un travailleur intrépide, et, pendant six ans, il avait donné ses Jours et la plus grande partie de ses nuits à l'œuvre de sanvelage si vaillamment entreprise, Tout ce Qu'il avait trouvé d'argent comptant, il l'avait employé à remettre les affaires en état. Puis, à mesure qu'il leur avait rendu le Mouvement d'abord et la prospérité enstute, il les avait cédées, ne gardant en définitive que les lorges, dont il avait compris toute la valeur.

En sep ans, il avait liquidé l'héritage paternel, et Maintenant il n'avait plus que la fonderie de Nivernais qu'il exploitait parallèlement avec l'usine de Pont-Avesnes, se servant du fer de celle-ci Pour alimenter la production de celle-là. Ti était maintenant hors du péril et maître de ses affaires, I! se sentait capable de leur donner une considérable extension. Adoré dans le pays il pouvait se présenter aux élections et être nommé dé- Puté, Qui pouvait savoir? Cette élévation était de

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nature à flatter une femme. Et puis, l’industrie aussi était une puissance dans ce siècle d'argent.

Et peu à peu l’espérance renaissait dans son cœur. Il s'était remis à marcher.

Il se doutait que le notaire arrivait de Beaulieu, et, comme tous les amoureux, il était impatient de connaître les détails, importants ou futiles, que son vieil ami ne manquait jamais de lui apporter de chacune de ses entrevues avec les nobles habitantes du château. Mais, ce jour-là, Bachelin ne paraissait pas en humeur de parler. Et, assis dans un fauteuil, il regardait distraitement le maître de forges, que se tenait planté devant lui comme un point d'interrogation. Philippe ne put se modérer plus longtemps et abordant franchement la question :

— Avez-vous fait part de ma proposition d’arrangement à madame de Beaulieu? dit-il avec un calme affecté.

— Sans doute.

— Eh bien! l’a-t-elle trouvé suffisante et acceptable ?

— Parfaitement.

Philippe regarda de travers Bachelin qui s’obstinait à répondre avec un laconisme désespérant. Puis, se décidant à entrer dans un ordre d'idées plus intimes :

— Et avez-vous aussi offert la jouissance de ma chasse ?

— Pourquoi faire? riposta tranquillement le notaire en lançant au maître de forges un regard railleur.

— Comment! pourquoi faire? s’écria celui-ci étonné,

— Dame! reprit Bachelin, je n’avais pas à faire cette offre puisque vous l'aviez faite vous-même ce matin au marquis, de la façon la plus romanesque.

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Philippe rougit un peu et baissa la tête, avec embar. ras.

— Ah!ah! Est.ce que vous vous rétractez ? demanda tre? dit-il. Mais il ne Savait pas à qui il avait eu affaire ?

—— Je le Jui ai appris. Fallait-il aussi lui déclarer que, si vous aviez si bien garni son carnier, C'était par amour pour sa sœur ?

— Mon ami!

— Ah! ah! Est.ce que Vous vous retractez ? demanda gaîment Bachelin. Est-ce que voue n’aimeriez plus mademoiselle de Beaulieu ?

— Plût au ciel! car c’est un grande tolie, répondit Prilippe. Comment moi, homme de travail, éloigné de. puis si longtemps du mo. le, ai-je pu penser à cette jeune fille, si belle, si fière, ct, par cela même peut-être, plus tentante ?

— Vous n’espérez pas. C’est entendu, reprit légèrement Bachelin. Mais enfin, vous aimez, voilà qui est a€quis. J'ai donc eu, n'est-il pas vrai, raison de parler comme je l’ai fait à la marquise ?

— De parier? balbutia Philippe, très troublé... Comment!... de parler ? Mais Pourquoi dire ?

— Eh bien! mais ce que vous pensez, ce que vous venez de m’exprimer, à moi, dans un langage aussi passionné que persuasif,

Le maître de forges recula d'un Pas, ses Yeux s’enfoncérent sous ses sourcils ct devinrent noirs. 1] mordit violemment sa lèvre, et, d’une voix qu'il s’efforçait de rendre caime :

— Mais vous avais-je prié, dit-il, de faire à madame de Beaulieu de telles confidences ? ?

— Non, c'est vrai, Vous ne m'en aviez Pas prié, reprit

Bachelin avec tranquillité. Mais, ma foi, j'ai trouvé l'occasion bonne, et je n'ai pas hésité... Voyez-vous ! il n'est rien de tel que les positions nettes. Vous auriez lanterné encore pendant des semaines ct peut-être des mois, Vous vous seriez enfoncé plus avant dans cette aventure d'amour.

Philippe passa la main sur son front, comme pour effacer une impression pénible; puis, souriant à son ani :

— Exeusez-moi, J'ai été troublé à la pensée que vous aviez joué une si grave partie sans que j'en fusse prévenu. Je ne vous croyais pas d'humeur à le faire. Sans quoi je vous aurais prié de garder le silence. Mademoiselle de Beaulieu ne n° jainais fait l'honneur de s'apercevoir que j'existe. Ecile est riche, fiancée à son cousin, elle sera duchesse. 11 faut que je sois un véritable insensé pour l'aimer. Aussi je sucrite un châtiment, et je suis prêt à le subir. Dites-moi tout, allez. ne le ménagez pas.

— Eh bien! je vous dirai d'abord que mademoiselle de Beaulieu n’est plus riche, ne sera probablement jamais duchesse, ët que jamais un honnête homme tel que vous n'a eu autant de chances d'être agréé par elle qu'en ce moment.

À ces mots, Philippe devint si päle qu'il parut près de s'évanouir. Il poussa un cri de joie. Et, les jambes cussées par l’émotion, le jeune homme s'abattit sur un fauteuil.

Et comme Philippe lui saisissait les mains, atta- Chant sur le notaire des yeux brûlants de curiosité :

— Mademoiselle de Beaulieu est ruinée par la perte du procès d'Angleterre, reprit Pachelin, et elle l'ignore, Le due de Bligny est à Paris depais six semaines et !a

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délaisse, et elle ne se doute pas davantage. Le jour où mademoiselle Claire apprendra qu'elle est abandonnée, il s’élèvera dans son cœur ne tempête effroyable, Et ceux qui seront à Portée pourront recueillir bien des épaves!

— Ruinée ei abandonnée ! s’écria Philippe, cette jeune fille accomplie, cette femme adorable! Et qu'a-telle besoin de fortune! Le seul trésor Qu'il faille attendre d'elle: c'est elle !

— Oui, certes! Et Cest bien sous cet aspec. de pur désintéressement que je vous ai montré.

— Oh! dites-le bien! S'écria Philippe avee feu, ditesle à madame de Beaulien et à elle-même, je vous en supplie!

Puis, s'arrêtant Comme assombri par une pensée désespérante : :

— Mais non, reprit-il, ne dites rien. Elle est fière et hantaine, L'idée qu'elle peut devoir quelque obli. gation à l'homme qui sera son époux l’éloignerait de moi et la déterminerait à me repousser, Prévenez la Marquise, faites-Ini approuver mes scrupules et surtout ENZALEZ-Mmoi vis-devie d'elle, Oh! Je recevrai la main de mademoiselle de Beaulieu à genoux. Mais je venx qu'elle se croie encore riche, afin qu'elle puisse m’accepter on me refuser librement, Et dussé-je, en lépou- Sant, lui assurer tout co que je possède, ce sera encore elle qui m’aura fait une grâce !

— là! là! fit Bachelin en interrom; ant Philippe Par un geste affectueux, Vous courez la poste! Que c’est beau la jeunesse et la passion! Mais il faut aller d'un train plus raisonnable, Il ne s'agit en ce mMoment que de vous Présenter an château. À défaut d’autres satisfactione. Vous aurez celle de contempler l'objot

de vos désirs, comme on disait au siècle dernier. Soyez grave et calme. Comportez-vous avec la discrétion que comporte votre situation. Et amenez votre sœur. Elle vous servira de paravent, on s’occupera d'elle, et, pendant ce temps-là, vous serez tranquille.

— Et quand faut-il aller à Beaulieu? demanda Philippe, avec un trouble visible.

— Ah çà! Est-ce que vous avez déjà peur avant même d’être parti? Eh bien!-allez-y demain. Une bonne nuit vous remettra d’aplomb ; vous jouirez de tous vos moyens et de tous vos avantages.

Et, se l°vant lentement, le notcire prit sa serviette, la plaça son: son bras et se dirigea vers la porte.

Philippe, resté seul, tomba dans une méditation profonde. 11 envisagea froidement sa situation et dut s’avouer à lui-même qu’elle n’était pas mauvaise. Mademoiscile de Beaulieu, indignement trahie par son fiancé, devait rester au fond du Jura pendant au moins quelques mois, pour laisser le temps passer sur son humiliante déconvenue. Là, il pourrait la voir, l’entourer de soins discrets, et peut-être arriver à ne point lui déplaire. Suzanne serait sûrement pour lui un utile auxiliaire. Il ne la ferait point rentrer à son couvent de Besançon, les vacances terminées, et la garderait près de lui. Elle deviendrait la compagne de Claire, la gagnerait par sa grâce naïve et tendre, Et, peu à peu, elle ferait pénétrer la pensée de son frère dans le cœur de mademoiselle de Beaulieu.

En descendant qu train qui l'avait ainené de Saint- Pétersbourg à Paris, six seMaines Auparavant, je duc de Blign: fatigué par le trajet accompli d’une seule traite, dans un sleeping-ear où il avait été fortement secoué, s'était fait conduire au cercle,

N'ayant pas d'appartement Préparé, et l’hôtel de sa tante était fermé, Gaston avait trouvé très pratique de “installer dans une des chambres que les grands cercles tiennent toujours à la disposition de leurs membres. J] COMpiait rester huit jours au plus à Paris, juste Je temps de finir ses à aires au ministère et de faire quelques achats dans Jos Magasins, puis partir pour Beaulieu,

Depuis près d’un an, il n'était pas Venu en France, ]] avait vécu, dans Je grand monde russe, de cette vie parisienne artificielle, qui est Je Suprême bon ton à l'étran- &eT, Mais qui ressemble À la haute vie mondaine de Paris comme un Caillou du Rhin ressemble à un diamant de Wisa poor.

La COTFUption raffinée des slaves s’était cependant eMparée de lui, Et il avait trouvé une grande douceur à cette existence mélangée de moilesse asiatique et d’activité européenne. Les grandes dames russes l'avaient Captivé par la grâce onduleuse et le charme énigmati. que de leur beauté.

Loin de Claire, il se considéra d’abord comrie en exil, et voulut vivre sévèrement. Mais le moyen de se

ne

cloîtrer, quand on est le plus jeune attaché d’une ambassade française, et que, de toute part, on se voit l’objet de gracieuses sollicitations? Au bout de huit jours d’une retraite étroitement observée, Gaston ne put se dispenser de paraître à une des réceptions de son chef. Il endossa donc son harnais de fête et fit son entrée dans la grande société pétershbourgeoise,

Mais si Gaston était un élégant cavalier et un homme du monde accompli, il était un fort médiocre politique. Il se jeta dans le plaisir, et négligea l'intrigue. Et il fut promptement établi que, si la société de Saint- Pétersbourg avait conquis un hôte brillant, la France n'avait pas acquis un serviteur utile.

Bligny avait du sang de blasé dans les veines. Au bout de six mois l'existence qu'il menait l'ennuya prodigieusement et il ne trouva de dérivatif à son spleen que le jeu. Ii s'était, dès le premier coup de cartes, senti joueur jusqu’à l’âme. Il jouait, et avee un bonheur insolent. [1 semblait être entré en conquérant dans le monde. Et chaque matin, chargé des dépouilles de ses adversaires, il revenait chez lui le front serré comme dans un cercle de fer, livide, ayant un goût de poussière sur les lèvres, Il se couchait comme le jour venait, ce jour bas et sombre des hivers russes qui ressemble à un crépuscule, Et il dormait, épuisé, jusque dans l'après-midi. Vers quatre heures, il se levait et commençaït sa journée à l'heure où le gaz s’allumait dans la ville. Il avait arrangé son existence au rebours de tout le monde. TT vivait à l'envers. Et, pendant deux ans, c’est à peine s’il vit le soleil.

Sa tante aurait eu de la peine à le reconnaître. 11 n'était plus le jeune homme timide, à la voix douce, qui passait ses soirées si paisiblement, entre la marquise et

Claire, dans Le grand salon recueilli du vieil hôtel, Mademoiselle de Beaulieu, résolue et déc culine de caractère, l'appel selle Gaston, 1] n'av Mollesse qui Je 1

idée, un peu masait alors en riant: Mademoiait plus rien de cette gracieuse aisait ressembler à une fille.

[y avait une Vigue jeune homme.

mollesse et de

ur de géant dans ce frêle corps de Fels autrefois ces seigneu’s pleins de langueur, qui se cosétiquaient la figure el les mains, dérangeaient plutôt leur page que de se baisser pour ratasser leur bilboquet, se faisaient porter dans une litière pour éviter la fatigue du cheval, et qui, aux jours de tient comme des furieux dans la mélée, avec cent livres de fer Complissaient d'héroïques certes pas fait un

bataille, char:

sur le corps, et acprouesses, Gaston n'aurait kilomètre à pied dans un but utile ; mais il était homme à chasser pendant toute une journée, à s'escrimer, Je fleuret à la main. pendant des heules plus infatigables,

C'était au jeu Qu'il était vraime Sance, [semblait forcer | il gagnait avec une

res, de façon à lasser

D dans toute sa puisà chance par sa volonté, Et persistance inouïe.

Les mains las plus mauvaises devenaient bonn:

S quand il es prenait.

La banque, en déveine quand il Fattaquait, se montrait ineXpugnable, si c'était Jui qui tenait les cartes, La fortune pendant deux ans, le trait £gàté. On ne l’appelait que vraiment à Je “OUPÇonner, si sa loyauté certaine ne l’avait pas défendu contre les mauvaises pensées,

Les débris de son Patrimoine ces que lui fournissait le Sur un grand pied,

à en véritable enfant heureux Gaston. C'était

* Augmentés des ressourjeu, le mirent à même de vivre Il eut des chevaux merveilleux, an t luxueux, indispensable qu'il était,

superbe logement. tout le confor à un homme aussi lancé 4

Sa superbe assurance le quitta et il connut les incertitudes du joueur qui flaire la mauvaise carte. Il ne jetait plus son argent sur la table avec un aplomb de vainqueur. Il ne dominait plus ses adversaires par son impertubable sérénité. Il pâlissait maintenant. Ses mains inconscientes battaient nerveusement, sur le rebord de la table, des marches saccadées. Ses veux s’enfonçaient tout noirs sous ses sourcils, et ses dents blanches mordaient ses lèvres. 11 eut des abandons et des faiblesses. Sa belle tenue d'autrefois s’avachit et <e cassa. I] quittait le jeu aux premières lueurs du jour, les cheveux dépeignés, la cravate dénouce sur son col ouvert, le plastron de sa chemise froissé et noirci par le frottement du drap vert des tables,

Il redescendit un à un les degrés de cette montée vers le succès, qu'il avait gravis triomphalement. Et l’'argent du jeu, si promptement acquis, fut dissipé avec vae terr'fiante rapidité. Le duc fut embarrassé, Il se décida à l’emprunt, ce signal de la culbute prochaine. Ayant besoin des autres, il se sentit déchu et s’en affecta. [1 jouissait autrefois délicieusement d’être le souverain de ce monde de viveurs. La chance l’élevait audessus de tous ses compagnons. On le traitait en maitre. Et il était orgucilleux de cette suprématie. Son piédestal eroula en un instant, Du jour où il ne gagna plus, pour ces joueurs, il cessa d'exister. Quand il arrivait au cercle maintenant, on ne l'accucillait plus par un silence recueilli. {1 récoltait à droite et à gauche quelques poignées de mains banales, nul ne se détournait du jeu. 11 se perdait dans les groupes indifférents: on ne le craignait plus.

Jamais sa passion pour le jeu ne fut aussi violente que dans cette passe difficile. 11 mit dans ses attaques

TT

une frénésie aveugle.

perdit et n'était plus le cavalie était l’écuyer éperdu, e

Il ne raisonna plus ses coups. !] Sagha en une nuit des sommes énormes. ]] r habile qui dirige sa monture. 1] Mporté au galop vertigineux d’un cheval qu'il ne cherche pas à maîtriser, et qui a plus de chances de se rompre les os que d’atteindre le but. T1 n'atteignait pas le but, en effet. Et pour lui les retours de fortune étaient inutiles. ]] ne savait plus 2n

Profiter. 1] s’acharnait comme un fou et reperdait tout ce qu'il avait gagné,

Son ambassadeur Je Sauva d’un désastre inévitable, J1

le chargea d'une mission pour le Bouvernemen de Paris. Le diplomate trouva bon d’éloigner le jeune duc Pour quelque temps. Et il lui donna un congé de trois mois. Cette mission qu’il n'avait pas sollicitée, par amour-propre de combattant, qui ne veut Pas avoir l’air de déserter la lutte, Bligny l’accepta avec joie. Il se sentait usé à Saint-Pétersbourg. Il avait hâte de disparaître, de se recueillir et d'arrêter un plan de conduite.

Il ne lui restait plus qu'une cinquantaine de mille francs d'argent liquide, fond extrême de sa bourse de jeu, qui avait été pendant un temps un véritable trésor. Avec le dénûment, ses idées se modifièrent subitement. Dans le désordre de sa vie à outrance, le Souvenir de Claire s’était perdu. I] se remit à penser à sa fiancée. IL revit, dans un mirage délicieux, le salon reposé et aline de l’hôtel de Beaulieu. A Ja clarté douce des lampes, Claire travaillait, penchée sur sa broderie, et ses dorés par la Iumiè- €n soupirant peutserment de renoncer

beaux cheveux blonds étincelaient, re. Elle l’attendait patiemment, être. Ilse reprit à l’aimer et fit le

à la fiévreuse existence à laquelle il avait dû tant d'âpres joies et tant de cruels soucis.

Il pensa que si les débris de fortune que lui avait laissé son père étaient dissipés, mademoiselle de Beaulieu était riche, et qu'avec les cent mille livres de rente de sa dot un jeune inénage pourrait faire honorable figure. La vie à Paris était loin de coûter aussi cher qu'à Pétersbourg, et puis le temps des folies était passé. On resterait six mois dans ses terres pour faire des écanomies, et où consacrerait la plus grande partie du -evenu à mener un train suffisant pendant lhiver.

Le duc se retrempa dans ces idées, et se sentit redevenir tendre et bon. 11 se trouva un autre homme. Ft il jouit délicieusement de ce retour à ses premiers rêves de jeunesse. Tout le long de la route, il caressa de charmants projets d'avenir. Et quand le train s'arrêta sous les hangars vitrés de la gare du Nord, il sauta lestement sur le quai de-débarquement, reprenant avec joie possession de ce Paris, loin duquel son esprit et son £cur s'étaient si gravement égarés.

C'était le soir. T1 prit un plaisir d'enfant à regarder, par la portière de sa voiture, l'enfilade immense de la rue Lafayette, semée de ses innombrables becs de gaz.

Le fiacre tourna dans la rue de la Paix, et, queiques instants après, Gaston était à la porte du cercle, I] descendit de sa voiture, un pe : étourdi, les orcilles pleines encore du bruit énervant du chemin de fer, les veux brouillés par les lumières, Fatigué, il monta dans In chambre qu’on lui avait préparée, et il dormit d'un trait jusqu’au lendemain matin.

Gaston n’était pas resté assez éloigné de Paris pour que ses habitudes de boujevardier eussent disparu. Il reprit pied tout de suite ur l’asphalte. Son mauvais

nas

np

vernis russe tomba en un instant, 11 se retrouva Pari. sien des talons à la tête. Pendant deux Jours cependant il cut l'ivresse de Paris. 11 se pProMena aux Champs. Elysées, au Bois, Il alla flâner à l'Hôtel des Ventes, 1! fit mille pas entre la Madeleine et Je boulevard Montmartre, heureux de donner des poignées de main et d’échanger des coups de chapeau. 1] courut les petits théâtres et se renversa délicieusement dans son fauteuil d'orchestre trop étroit et imparfaitement rembourré. 11 trouva exquises des pièces qui étaient idiotes. Ïl avait Un contentement intérieur qui débordait en admirations continues. Au fond il était comme délivré depuis qu’il avait quitté la Russie. 1] avait l'air d'avoir rompu son ban, de s'être évadé du bagne. 1} était libre maintenant; il respirait.

Ses affaires au ministère furent terminées en trois jours. Il décida qu'il partirait à Ja fin de la semaine. IT voulait surprendre (Claire et la marquise, qu'il savait à Beaulieu, D'avance il jouisait de leur surprise, il entendait leur cris de Joie. Pour un empire il n’aurait

Pa: renoncé à ce plaisir d'arriver à l'improviste,

IT était allé, en flanant, rue de la Paix, acheter chez Bassot, le joaillier de la famille, une admirable bague de fiançailles, un énorme saphir entouré de brillants, monté avec une perfection rare. Îl se voyait offrant à Claire l'écrin de velours blanc armorié, Celui-ci louvrait et, grave, souriant doucement, elle ?ui tendait Je cercle d’or pour qu'il le passat lui-même, à :on doigt fin terminé par un ongle rose. Et cette fois c'était bien fini, il était son époux, la bague était le Premier anneau de la chaîne qui devait les unir.

La veille de son départ, le due, en rentrant du théârte, trouva le cercle plus animé que les autres soirs. TJ!

s’informa. On lui apprit que tout ce mouvement, cet éclat, ces lumières, étaient causés par une représe’ tation extraordinaire, donnée dans la salle des fêtes. Un public d’élite était rassemblé pour entetr:dre l'Education ile la Princesse, opérette en deux acte: lue à la collaboration de deux hommes de talent, appartenant au meilleur monde, le duc de Féras, pour les paroles, et M. Jules Trélan pour la musique.

Au lieu de miter se coucher, le duc jeta son pardessus à un vzlet de pied, et, aplatissant son gibus, il entre.

Le duc se dirigea vers un groupe d'habits noirs parmi lesquels il venait de reconnaître quelques amis. Au centre trônait, très entouré, maître Escande, jeune notaire nouvellement pourvu de sa charge et futur héri tier de parents archi-millionnaires.

Mis avec une élégance irréprochable, il parlait d'un air d'importance. Mais la vue de Bligny parut avoir cloué sa langue à son palais. Il resta bouche ouverte. regardant stupéfait le duc, qui s’approchait en souriant, Et un grand silence se fit, coupé seulement par cette réflexion : “Oh! c’est vraiment bien dommage !” poussée d’un air navré par un vieil homme chauve, de taille élevée, vêtu d’un habit qui sentait l’ancien négociant, le visage très rouge, encadré de larges oreilles, surmontées de touffes de cheveux jaunes, le cou maintenu par une haute cravate blanche, des boutons en diamants à sa chemise et les pieds chaussés d’escarpins vernis découverts, laissant apercevoir le coton blanc des bas.

Bligny était entré dans le groupe, et, ayant serré la main à ses amis, il attendait, très intrigué par ce silence, qui lui semblait extrêmement éloquent. Il allait demander de quoi il s'agissait, et comment son apparition

er

ER: Po

Pouvait causer un Pareil malaise aux assistants, lorsque le vieil homme, se penchant vers un des amis du due, lui murmura à l'oreille, assez haut pour être entendu et Pour qu'un refus ne fût Pas possible : Présentez-moi donc an duc.

L’ami se tourna vers Gaston, avec nn air très cnnuyé, et très étonné à Ja fois, qui signifiait, clair comme le jour: Quelle fantaisie étrange à cet olibrius ? Puis, se résignant :

— Mon cher duc, monsieur Moulinet…

— Industriel, ajouta vivement homme aux boutons en diainants, ancien juge au tribunal de commerce...

Et, d’un air pénétré, s’emparant des mains du jeune homme, il reprit :

— J'ai l'honneur, Monsieur le due, de connaître votre famille, Mademoiselle Moulinet, ina fille, a été élevée au couvent avec mademoiselle de Beaulieu, votre Cousine. Oui, MONsieur, au Sacré-Cœur, la prennière maison de Paris... Pour Athénaïs, je n’ai regardé à rien. Tout ce qu'il Y à de mieux n'était Pas encore assez bon Pour elle. Et je vous prie de croire que j'ai appris, avec bien du regret, la fâcheuse nouvelle...

— Pardon, fit le duc en fronçant le sourcil, mais je ne saisis pas très bien. Vous me parlez, monsieur, d’une fâcheuse nouvelle, qui paraît toucher ma famille et atteindre spécialement mademoiselle de Beaulieu. Je ne sais ce que voulez dire. Veuillez, je vous prie, vous expliquer plus clairement.

Maître Escandre Parut tout à fait Contrarié, Et comme Moulinet restait silencieux, la tête baissée, sem. blant se désintéresser de Ja Question, le jeune notaire Prit son parti et s'avançant vers Bligny :

— Mon Dieu :non cher due, dit-il d’un ton solennel,

A En

je suis fâché que vous appreniez ce soir, et dans un endroit si peu fait pour une semblable confidence, le fait auquel M. Moulinet vient de faire allusion... Cependant, comme vous sauriez certainement demain à quoi vous en tenir, iln'y a pu d'inconvénient à vous éclairer surle-champ. Eh bien! quand vous êtes entré, j'apprenais à ces messieurs qu'étant allé pour affaires en Angleterre, j'ai appris avant qui que ce soit, que je ‘procès engagé de son vivant par le marquis de Beaulieu, et poursuivi par ses ayants droit, venait d’être perdu sans appel possible.….

A cette révélation si inattendue, le duc pâlit. La perte de ce procès, sur lequel madame de Beaulieu fondait de si grandes espérances, c'était la ruine pour Cla're. Gaston fit un effort, et, dominant son trouble :

— Permettez-moi, mor cher maître, dit-il avec hauteur, de m'étonner de la facilité avec laquelle vous faisiez À ces messieurs des communications relatives à ia famille de Beaulieu. Je ne pensais pas que les affaires des miens fussent de nature à servir de texte aux racontars des indifférents et aux cancans des désœuvrés, Je vous serais très obligé si, à l'avenir, vous vouliez montrer moins d'abandon.

Le jeune notaire blèmit à ces mots, la bouffissure de son visage se coupa de vetites rides produites par l’agitation de ses nerfs. [1 secoua la tête en respirant bruyamment, et, prenant un air froissé :

— Mais, mon cher due, fit-il, croyez bien...

— Je crois ce qu'il faut, interrompit sèchement Bligny.

Et, toisant son interlocuteur, il s'éloigna lentement, suivi de ses amis silencieux.

Moulinet et Escande, resté en présence, se regardèrent

ss

un instant

sourire :

Sans parler, puis l'industrie]

* grimacant un

— Rude sang, ces Blignv!

Vous avez été vivement ramené, hein!

Mon cher maître? Et J'ai eu ma part des éclaboussures, Ca m'est égal, rude sang! Ruiné, celui-là, hein ?

— À plates coutures,

dit le notaire avec dédain, et :] fait le grand soi

#neur, il tranche, il] %onne des leçons...

— Parfaitement ! Voyez-vous, mon cher, les révolutions auront beau faire, nous ne serons j de ces gens-Jà. Et ce duc se Pour une fille riche.

Les trois COUPS frappés à in scène, avec une lenteur sole Conversation. Escande ot était allé se placer

amais les égaux ra un mari bien avantageux

rvalies espacés sur Ja nelle, interrompirent la Moulinet s'assirent, Le duc Un peu plus loin. L'orchestre attaquait l'ouverture, Une valse brillante, d'un rythme ca. ressant, déroulait sa Mélodie Tégère. Le duc, attentif CR apparence, réfléchissait profondément. Cette ruine de Claire était un Coup de foudre qui anéantissait son aveuir. Il (tait fiancé 4 mademoiselle de Beaulieu, et elle était pauvre. Pas un instant, il faut le dire à

“A louange, Gaston ne songea à ne point tenir ses engage

ments, L'idée ne Ini vint même PAS quil pourrait 6. Pouser une autre femme que Claire, I] se considérait comme lié, T1 avait sur lui, près de son cœur, dans l'é. crin de velours blanc frappé des armoiries des Beaulieu e des Bligny accolées, la bague des fiançailles, Mais il était plus sûrement enchaîné par <a parole qu'il ne l’anrait été par cet anneau,

Moulinet, allongé

Sur Sa chaise, dodelinait la tête, comme Un ours qui entend jouer de Ja flûte, geait guère à suivre les aventures de ]

Il ñe son- A princesse Hor-

ee

tensia. Une autre princesse l’interressait bien davantage: c'était sa fille, la brune Athénaïs. Il la voyait au couvent, toute petite avec sa robe trop courte, ses gros souliers et ses mains rouges, visage ingrat et imparfaitement dessiné, corps anguleux et dégingandé, en plein travail de formation. Elle venait au parloir au milieu de ses camarades élégamment habillées, qui la toisaient avec un air de dédain. 1] n’était pas encore riche à cette époque-là, le père Moulinet ; il n’avait pas encore fonde sa grande fabrique de chocolat de Villepinte, ni inventé les prospectus sur papier bleu, rédigés en style de dentiste, qui avaient fait connaître ses produits dans les plus petites communes de France.

Il vendait alors des denrées coloniales en gros. Et les nobles mères des camarades d’Athénaïs ne se gènaient pas pour manifester leur étonnement de ce que l’héritière de cet “ épicier ” avait été admise comme pensionnaire. Les échos des petites intrigues de classe étaient venus jusqu’à lui. I1 savait avec quelle arrogance sa fille était traitée par les élèves. Et à la tête de ia coterie opposante, les nobles, comme on les appelait, il se rappelait que c'était la fière mademoiselle de Beaulieu qui se trouvait.

Que de fois il avait entendu Athénms laisser échapper des paroles de colère à l'adresse de son ennemic! Elle jurait, en pleurant qu’elle se vengerait, N’étaitelle pas venue, la vengeance, et sans qu'on y mît Ja main pour la préparer? Athénaïs Moulinet était maintenant une des plus riches héritières de Paris, et l’orgueilleuse Claire de Beaulieu était une fille sans dot. La fille de “ l’épicier ” habillée chez Worth, coiffée à l'air de son visage, habituée au luxe, s'était dégrossie, et, jllaminée par son auréole de millions, passait pour une

des plus jolies personnes de la riche bourgeoisie, La fille de la marquise, vétue d'une petite robe simple, allait vivre en province, disparaître dans l'obscurité, et, —— Qui pouvait le savoir ? peut-être manquer le mariage préparé de longue main pour elle,

Le duc de Bligny, un si brillant gentilhomme, porteur d'un si beau nom! Bien souvent, lorsque le jeune duc venait avec sa tante, la marquise, voir Claire au Sacré-Cœur, Athénaïs avait blémi de rage en les voyant côte à côte. Elle les devinait destinés l'un à l’autre. Claire serait duchesse, Et elle, Athénaïs? Elle épouserait quelque notaire, un Escande où un industriel comme son père, et ferait souche, à son tour, de filles humiliées ou de Sarçons regardés de haut.

À cette Donsée, Moulinet ébaucha un orgucilleux sourire. Jl se renversa en arrière, et, enfonçant sa main dans un de ses goussets, qui rendit un son argentin de pièces remnées, il murmura ces mots :— “ Pourquoi donc ça? Est-ce que mes moyens ne-me permettent pas de lui payer le mari qui lui plaira ?°

Machinalement : due avait gagné les salons. Il allait sans direction, et comme au hasard, Etait-ce done sa destinée qui l'amenait encore une fois, après tant de belles résolutions, au bord de cette table? Le banquier venait de dire: Messieurs, faites vos jeux. Gaston, tirant un billet de mille francs de sa poche, le laissa tomber d'une main distraite, 11 gagna. F1 laissa échapper un: Tiens! plein de surprise. 1} avait désappris le succès. [1 fut curieux de voir si sn veine persisterait, et il s'assit.

Moulinet, au même moment, entrait dans la salle de jeu. C'était la première fois qu'il y mettait le pied. 1]! avait, par principe, horreur des jeux dits de hasard. 11

un —

voulait pouvoir corriger la chance par l’habileté. 1H jouait volontiers au besigue. Il ignorait le whist. Cependant, il s’approcha de la table et, voyant que Gaston laissait ses cent louis sur le tapis, il mit gravement dix francs à côté de la masse du duc. Visiblement Moulinet voulait avoir le droit de surveiller Bligny. Désirant ne pas Paraître indiscret, il achetait ce droit en jouant. Moulinet était l’homme des concessions utiles.

La partie continuait, mais la chance avait tourné, fl semblait que les dix francs du vertueux industriels eussent rompu le charme. Bligny pâlissait, repris par :a passion, engageant furieusement ses derniers billets de banque. Moulinet, dédaigneut du gain, continuait à jouer dix francs,

Lorsque, au jour levant, la partie cessa faute de joueurs, le duc perdait quarante mille francs. Depuis longtemps déjà Moulinet, édifié sur le sort du fiancé de mademoiselle de Beaulieu, dormait d’un sommeil paisible dans son superbe hôtel du boulevard Malesherbes.

Gaston, la tête vide, énervé et brûlant, à l'heure où ii aurait dû prendre le train pour aller à Beaulieu, monta dans sa chambre, et, s’accondant à la barre d'appui de sa fenêtre, regarda dans la rue de la Paix les balayeurs -qui commençaient leur travail matinal, Une fraîcheur exquise le ranima, le ciel pur était légèremcat teinté de rose, Le jeune homme se dit:— J'ai fait une sottise cette nuit, mais je partirai ce soir. Au diable le baccarat! 11 s’habilla, descendit, prit une voiture et se fit conduire au bois de Boulogne. Le soir il ne partit pas et retourna au jeu.

Pendant ce temps-là Clairo, inébranlable dans sa confiance et immuable dans son amour, attendait le retour de son fiancé.

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