‹ Le Maître de la merChapitre 10 sur 17 · FUITES EN EGYPTE · texte numérisé non relu

FUITES EN EGYPTE

Le Neptune achevait de franchir le détroit de Messine. Douce aux gens qui venaient du nord, subite caresse de mai sur leur décembre, l'atmosphère les enveloppait d'un délice de tiédeur et de lumière. A la prière des passag^ères enchantées, le navire avait ralenti sa marche sur la mer de Sicile. Dans le charmant archipel des Llpari, il avaitrangé de près les jardins d'orangers de Panaria, le cône fumant du Stromboli ; il avait paressé tout le matin entre les iles Éollennes, dans les bassins de lait bleui qui rosissaient aux premiers rayons du soleil; puis, entre les écuells des Sirènes, avant de s'engager dans le Phare; et devant Messine, pour une courte visite aux vieilles églises. Le soir tombait avec d'autres prestiges, repliant le drapeau de lumière qui avait flotté tout le jour sur les terres et les eaux; le soir diluait de ses mains violettes les trois couleurs tranchées de ce drapeau, blanc du ciel éclatant comme un bouclier d'argent, or des roches nues de la côte calabraise, bleu sombre de cette coupe de lapis-lazuli qui se creusait sous l'étrave du bateau. Elle se veinait maintenant d'améthyste et de sanguine ; des moires carminées y frissonnaient, tandis que le soleil, déclinant der-

rière la croupe de l'Etna, laissait traîner des écharpes roses sur la chape de ne'{je du volcan ; à ses pieds, sous un voile d'un lilas mourant, s'évanouissait la blancheur lointaine des marbres de Taormina.

Sur le j ont du Neptune, le plaisir de mer régnait; cette allé{]resse vivace des fuites maritimes sous les beaux cieux, entre gens qu'elles arrachent à leurs soucis coutumiers. Stimulés par l'air salin, haignésdaus la clarté, leurs esprits vitauxs'exaltent; respirent la joie qui tombe d'un ciel indulgent, qui ^.mane des belles lignes colorées; chacune des visions lumineuses insinue une volupté dans les yeux : fête des sens, des pensées qui s'envolent, grisées, légères comme les atomes dansants dans la poudre dorée d'un rayon solaire. Dès le second jour, la franc-maçonnerie du bord s'était établie entre les invités de M. Robinson. Elle rapproche dans un échange de sensations communes et de gaîté contagieuse la famille de hasard qui se crée sur un pont de vaisseau. Des intimités s'y forment en quelques heures, les événements et les sentiments datent du départ ; on nomme des choses neuves dans un langage nouveau, compris de tous ces initiés.

Les robes de toile blanche, joyeuses d'être sorties des malles, se miraient dans les armatures de cuivre : rivalité d'élégances entre Mme de Lauvreins, Mme de Banneleuse et une jeune Américaine invitée sur le yacht. M. Robinson emmenait deux hommes mêlés à ses affaires. L'un était un Yankee du vieux type, carré, commun de charpente et de façons, tète de planteur toisonnée d'une crinière rousse, puant l'argent, la force, l'assurance flegmatique. L'autre, correct, fluet, visage enfantin et d'apparence timide, devait quitter le Neptune à

Port-Saïd : cet éphèbe allait organiser les Philippines, y apprendre son fier métier de proconsul républicain. Archibald avait engag^é pour la croisière un jeune médecin français, le docteur Julien Revaz, élève et suppléant habituel de notre célèbre Ferroz. Le sagace praticien avait dit au financier, en lui recommandant son protégé : « Prenez Revaz, un garçon de grand avenir; il possède la qualité qui prime toutes les autres dans notre art : le don de persuader aux femmes qu'elles ne peuvent guérir qu'entre ses mains. Elles reçoivent de cette illusion bienfaisante le seul soulagement que nous puissions apporter à la plupart de leurs maux, imaginaires ou incurables. "

Moucheron était le lien, l'animateur de cette société ; orné d'une casquette de yachtsman singulière par ses galons et par ses ancres, Emile exultait; il envoyait aux rochers de la Grande-Grèce des tirades de Chénier et de Lamartine; il y glissait ses propres rimes ; — quelques perles extraites de la Silve vierge, disait-il complaisamment aux dames. Renversées dans les fauteuils de bambou d'où elles avaient laissé tomber le roman à la mode, ces dames s'entr'appelaient avec des cris admiratifs, à chaque apparition gracieuse que le cinématographe des deux rives faisait passer devant leurs yeux. Entre temps, Louise de Banneleuse opérait; elle donnait des assignations pour ses flirts de la soirée : au jeune docteur sur la passerelle, au timide proconsul dans le salon. Les Américains, retranchés derrière un rempart de sodas et de cocktails, combinaient pour se rafraîchir des breuvages incendiaires. Lauvreins et Banneleuse étudiaient avec application les deux automobiles arrimées sur l'avant, machines neuves dont Archibald avait voulu se munir.

LE MAITRE DE LA MER aS9

Le maître de ce palais flottant n'apparaissait qu'à de rares intervalles : retiré dans son bureau, il y travaillait avec Joë. D'ordinaire, les traversées étaient pour M. Robinson des moments de détente, de repos absolu. Son secrétaire s'étonnait de le voir cette fois concentré, taciturne, violemment tendu, semblait-il, pour une lutte contre les hommes, ou contre lui-même. A peine s il adressait quelques paroles à Mme Fianona. Elle s'expliquait mal cette réserve. Son premier mouvement fut de s'en féliciter; le second, de répondre par un peu d'humeur à une attitude qui humiliait son amoutpropre. N'était-elle donc plus qu'une accompagnatrice de la duchesse, n'avait-elle plus droit aux attentions qu'un maître de maison doit à ses hôtes?

Millicent se laissait gagner par la molle douceur ambiante. Au départ de France, on l'avait vue indifférente à tout, absente de pensée; et plus navrée encore quand le Neptune, à la hauteur du cap Corse, fit rencontre d'un grand transport italien chargé d'émigrants pour la Plata. Ce rappel de son propre sort avait assombri longtemps le regard qu'elle attachait sur la chaîne infinie des vagues. Peu à peu, dans les eaux siciliennes, sa tristesse s'était allégée aux spectacles de beauté. Son Italie si proche lui reprenait le cœur; pour la première fois depuis tant d'années, ce pauvre cœur ne se sentait plus dépaysé. Les autres s'émerveillaient; elle avait le sourire tranquille d'une qui rentre chez sa mère. Elle eut voulu qu'on l'oubliât sur cette terre fuyante, dans un de ces paisibles villages de la côte où s'allumaient, à la nuit venue, les pâles feux des antiques lampes de fer. Mais une force étrangère l'emportait. Jamais elle n'avait perçu aussi nettement les contrastes entre cette force

nouvelle et le monde des choses familières où l'expatriée retrouvait un chez-soi.

Ces matelots américains sur ce robuste navire, ces hommes d'alfaires et leur jeu de grands intérêts brutaux, leur façon de passer comme une trombe dans la paix délicate du vieux cimetière d'histoire et de poésie, tout autour d'elle était dissonant : tout, et surtout le propulseur de cette trombe, le maître qui déployait sur ces mers sa puissance intruse. Millicent en avait été moins vivement frappée sur l'Atlantique, alors qu'elle le rencontrait dans une sphère d'action où il était à sa place; ici, cette puissance du conquérant, du broyeur des choses anciennes, éclatait d'autant plus manifeste qu'on l'attendait moins. A plusieurs reprises, dans les Bouches de Bonifacio, dans le détroit de Messine, le Neptune avait croisé des bâtiments qui arboraient le pavillon de l'U. S. T. : transports de V American Asiatic Steaniship, vapeurs de nationalités diverses, accaparés par le trust; tous ces vassaux saluaient au passage l'enseigne de leur seigneur; quelques-uns lui envoyaient des bordées de hurrahs. En rade de Messine, où l'on avait stoppé un instant, les autorités maritimes étaient venues complimenter le souverain commercial avec une obséquiosité significative. A la table du yacht, ce même soir, la conversation de Robinson et de ses associés était celle d'un état-major en pays conquis; les beaux rivages côtoyés, ces hommes les estimaient en calculant ce qu'ils rapporteraient à une exploitation intensive, ce qu'ils pourraient « payer » . Leurs paroles remuaient des projets d'entreprises colossales ; dans ces projets repassaient les noms illustres et vénérables de toutes les terres que baigne notre mer familiale, la Mer Intérieure de nos aïeux

latins; et aussi les noms des contrées fabuleuses (]ui grimacent ou sourient dans nos son/jes, jaunes empires de l'Extrême-Asie, îles des mers australes. Si bien que Louise de Banneleuse ne put se tenii 1 interpeller, d'un ton gamin, l'apprenti proconsul :

— Cessez donc de faire tourner ainsi votre globe dans vos mains ! Nous en aurions plus vite le mal de mer, au moindre mouvement du bateau !

— Ma obère, laissez-les faire, ils ne nous demanderont pas notre permission, — lui dit Christian de Lauvreins, avec le scepticisme consentant d'un tributaire de grande race. — Ce sont nos nouveaux maîtres; et les fondateurs d'une aristocratie nouvelle. Avez-vous vu \e\iT Peer-age?

Il prit sur la table du fumoir l'almanach de New-York, le World, et l'ouvrit aux pages où s'étalait orgueilleusement cette rubrique : Les multimillionnaires américains. C'était bien une imitation voulue du Peerage et du Gotha : les arbres généalogiques d'un certain nombre de familles — arbres aux branches encore très courtes, deux ou trois générations — avec les noms et prénoms , les alliances, la descendance de ces personnages fastueux.

— J'y suis, — ajouta le duc, en montrant son nom dans les alliances des Gillespie. Il le dit avec une ironie amusée, où il y avait de l'étonnement de la résignation, de la satisfaction.

Mme Fianona, qui l'écoutait, se souvint d'un propos que Mme de Lauvreins lui avait conté. Peg était allée voir à Londres une compatriote, une amie d'enfance, qui portait une des plus belles couronnes ducales des Trois Royaumes. Comme l'Américaine de Paris demandait à celle de Londres si elle n'avait pas été un peu éblouie, les premiers

temps, par la vieille cour de Windsor, par le rang où elle-même y brillait, la pairesse d'Angleterre avait répondu : « Tout cela ne compte plus, ma petite Peg; il n'y a plus que nous autres, les Américains... et les Américaines! J'ai appris ici et j'y justifie une parole prophétique de lord Palmerston : « Avant la fin du siècle, les habiles et jolies filles (1 de New-York tireront les ficelles de la moitié des « chancelleries européennes. » — Le siècle dont parlait le vieux Palm est fini : que ne dirait-il pas de celui qui commence? 5)

Millicent rêvait à ces choses, sur le pont du Neptune, sous les vieilles étoiles qui guidèrent les trafiquants hellènes, porteurs des flambeaux de l'humanité. Dans le ciel où descendait une lune à son premier quartier, ces étoiles ouvraient faiblement leurs yeux qui clignotaient; d'étonnement peut- j être, si elles peuvent encore s'étonner, elles qui ont vu passer, au carrefour des mers siciliennes, les aventureux de toutes les races, les maîtres de tous les temps ; elles croyaient y avoir connu tous les fils de la terre, elles y découvrent les hardis précurseurs d'un monde nouveau-né.

La soirée était si engageante que l'on se sépara fort tard. Seul, M. Robinson s'était excusé; il était allé s'enfermer dans le réduit où il travaillait d'habitude, la chambre du compas, sur la passerelle. Rentrée dans sa cabine, Millicent n'y put trouver le sommeil. Le visage collé au hublot, elle cherchait à discerner les contours décroissants, les derniers feux de sa terre d'Italie. Le quartier de lune allait plonger sous l'horizon; il jetait encore sur la mer une mince frange d'argent pailletée d'or, qui venait mourir au pied de la petite fenêtre : tremblant chemin de lumière, fait pour la fuite des

âmes. Celle de la jeune femme s'en allait sur cette traînée de topazes, vers la patrie évanouie, et plus loin, aux froides brumes laissées dans un autre pays, vers l'homme de qui chaque tour de l'hélice la séparait un peu plus, pour jamais, peut-être. L'astre disparut, retira le chemin de lumière; il semblait à Millicent que des cordes se brisaient dans son cœur avec ce fil de vermeil. Elle se souvint que les rêves avaient une autre voie où s'échapper, la voie dont les siens étaient couiumiers : elle éprouva l'irrésistible besoin d'y recourir, à cette minute. Elle sortit, gagna le salon, s'assura qu'il était désert, ouvrit le piano. Aussi doucement que possible, dans sa crainte de troubler le silence et d'appeler l'attention, elle se joua en sourdine quelques airs préférés. Enhardie peu à peu par l'absence de tout bruit à l'arrière du biateau, elle se chanta, d'une voix étouffée, la romance qui avait eu la vogue durant cette saison; des vers du poète Heilbronn, mis en musique sur une mélodie de Tosti :

Si c'est pour ne laisser qu'une ombre Sur mon chemin où vous passez, Pourquoi Tajoutez-vous au nombre Des vains fantômes effacés?

Si c'est pour ne me faire entendre Qu'un vayue écho dans les forêts, Pourquoi parler, et me rapprendre Que le silence est lourd après?

Elle s'interrompit, croyant entendre un bruit au-dessus de sa tête, sur le pont. Elle y voulut remonter un instant, pour jeter encore un regard sur le ciel, sur la mer. Arrivée au sommet de l'escalier, elle s'arrêta, saisie : un homme, qui ne

l'avait pas vue monter, était accoudé sur la clairevoie superposée au salon; le front dans les mains, il écoutait, attendant une reprise de la musique. Après un moment d'inutile attente, il releva lentement la tête, aperçut la forme blanche de la jeune femme. D'un mouvement brusque et sans lui adresser la parole, l'homme tourna sur soi-même, s'éloigna, regagna la chambre de la passerelle. Au pied du mât, sa silhouette s'éclaira dans le rayon rouge d'un fanal; Millicent n'avait pas besoin de ce supplément de clarté : du premier coup d'oeil, dans l'ombre, elle l'avait reconnu. — Elle redescendit en hâte dans sa cabine, le cœur oppressé, en proie à un malaise moral fait d'épouvante, de tristesse, de la honte qu'elle éprouvait à s'avouer un irrépressible sursaut d'orgueil.

Le surlendemain, veille de l'arrivée en Egypte, à cette même heure tardive, Mme Fianona eut la tentation de revenir au piano : elle y céda, et ensuite à la curiosité de remonter sur le pont. Elle était femme... De nouveau, l'homme écoutait, penché sur la claire-voie; de nouveau, il s'éloigna silencieusement.

La mer changeante, la mer traîtresse, colère sous les menaces d'un ciel d'orage, roulait des lames glauques et bavait l'écume au débouché du Phare de Messine; à cette même place où, jolie et voluptueuse, quatre jours avant, elle caressait les flancs ensoleillés du Neptune. Au large, par le travers du cap Spartivento, des vagues démontées se ruaient du nord-est. — C'est la bourre de l'Adriatique, — disait le maître timonier du Péluse, sans se douter que ce mot continuait sur ses lèvres, à travers d'innombrables générations de marins, la

prière propitiatoire au redoutable dieu Borée. Le Péluse luttait contre le vent et la vague ; ruisselant des paquets de mer embarqués sur son avant, craquant de toute sa membrure, le paquebot prenait son élan, avec de grands gestes fous de tous ses mâts; il bondissait sur les hautes barres de houle, replongeait dans les abîmes creusés entre elles, remontait sur les crêtes qui s'écroulaient sous sa quille. Ridiculement petit entre ces masses liquides, secoué comme un brin d'algue par les énormes forces hurlantes, le vaisseau avançait quand même, sans dévier de sa route; avec la certitude d'un esprit, sûr de vaincre les fureurs aveugles de la matière, parce qu'il va où il sait et veut aller.

— Une leçon de volonté, se disait Tournoël : elle m'est donnée par cette intelligente et courageuse machine.

Il arpentait le pont en comptant les jours, les heures de l'ennuyeuse traversée. Peu de monde à bord, et du monde souffrant qu'on ne voyait pas, la mer étant mauvaise depuis Marseille. Ce soir-là, pourtant, au cours de sa monotone promenade sur les planches, il croisa un voyageur qui se hasardait à sortir de sa cabine ; Louis ne l'avait pas encore remarqué. Enveloppé d'un caban usé qui le protégeait mal contre les embruns, cet homme livrait sa tête aux rafales comme à de vieilles connaissances : une tête osseuse, aux traits énergiques, mufle mâtiné de loup et de renard, avec des stigmates de fatigue et d'ancienne misère. Tournoël eût été fort embarrassé de mettre un âge, une profession, une nationalité définie sur ce visage de type composite : quelque négociant levantin, pensa-t-il. A chacune de leurs rencontres sur le promenoir, l'homme au caban le dévisageait

attentivement; se décidant enfin à aborder l'officier, il dit :

— Vous ne me reconnaissez sûrement pas, mon capitaine! J'ai eu l'honneur de vous être présenté à Dakar, lorsque je revenais du Dahomey avec mon bataillon : Joseph Yabeç, ancien lieutenant au titre étranger à la Légion.

Louis ne retrouva dans sa mémoire qu'un très vague souvenir de la circonstance; un souvenir un peu plus net quant au nom : il avait entendu ce nom passer, avec des histoires, dans les conversations des camarades d'Afrique. Yabeç, un Syrien, un Maronite, iaissait-il entendre; un moine défroqué des couvents coptes de la basse Thébaïde, prétendaient les imaginatifs; plus simplement un juif de la Gyrénaïque, disaient les philologues, ceux qui avaient pris garde au nom. Sait-on jamais, avec ces étranges oiseaux migrateurs qui se posent un instant sous le drapeau de la Légion? On savait de celui-là qu'il avait servi plusieurs années chez nous, venant des milices rouméliotes, et qu'il avait gagné son grade par une réelle intelligence du service colonial; puis, il s'en était dégoûté, à moins qu'il n'y eût eu quelque accroc... D'où sortait-il avant, qu'avait-il fait après, on ne savait pas. Nul ne sait plus les recoupements de ces vies intéressantes, depuis que Maxime Du Camp est mort : ce curieux était le seul à les connaître toutes. Louis ne songeait guère à s'en enquérir ; une question plus passionnante pour lui venait de surgir dans son esprit : ne serait-ce pas là le personnage dont parlait Moucheron, l'aventurier sur lequel Robinson aurait des vues? Les soupçons se précisèrci ' et devinrent presque une certitude lorsqu'il se \il pressé par Yabeç, ce soir-là et les jours suivants.

d'interrogations multiples sur les problèmes relatifs aux régions du Soudan. Il essaya, sans succès, de faire subir à l'ex-légionnaire un contre-interrogatoire ; dès qu'on le tàtait sur ses petites affaires, sur l'objet de son voyage, l'homme se dérobait adroitement : il allait en Egypte, tout le monde va en Egypte, on aime à voir du pays. Mis en défiance et ne doutant plus d'avoir bien deviné, Tournoël se tint sur la réserve ; jusqu'au terme de la traversée, il manœuvra pour éviter, autant que possible, ce compagnon désagréable qui le recherchait.

Il préférait aller causer sur l'avant du paquebot avec un passager de deuxième classe; un religieux qui, portant la robe des Pères blancs, retournait en Afrique à ses missions de l'Ouganda. Louis avait rencontré le Père Abel au Niger; le jeune missionnaire lui avait laissé l'impression d'un homme rare : intelligence libre et séduisante, au service d'un admirable cœur d'apôtre.

Sa prévention favorable d'autrefois devint une chaude sympathie quand les longues causeries de ce voyage en mer lui eurent fait mieux connaître le Père Abel. Au soir de cette rencontre avec Yabeç, qui ne le disposait pas à l'optimisme, Tournoël amena l'entretien sur l'expansion américaine, et plus généralement sur l'absorption du monde par la puissante race anglo-saxonne. II ne dissimula pas au religieux son découragement.

— Je vous admire, mon Père ; mais que peuvent vos efforts, et les nôtres, contre ce nouveau déluge? 11 va submerger la face du globe, et jusqu'aux empreintes glorieuses que notre race y avait laissées; comme dans cette Egypte où nous allons.

— Déluge, dites-vous? Alors, il y a toujours l'Ararat, fit en souriant le missionnaire; on y gare

son arche, et l'on attend que les eaux aient décru. Je vais construire ma petite arche, là-bas.

— Je vous dis que rien ne leur résiste, j'en sais quelque chose. Ils sont si formidablement armés ; des deux armes qui viennent à bout de tout : la volonté, l'argent.

— Je ne vois pas pourquoi vous nous déshéritez de la volonté. La nôtre a besoin de se retremper, peut-être; mais le métal en est bon, une assez longue histoire l'atteste. Quant à l'argent, détrompez-vous sur sa vertu; il détruit plus qu'il ne fonde. Apparence, son pouvoir, presque toujours funeste à celui qui en dispose. Je veux bien que l'argent soit un engrais utile pour l'arbnqu'on plante : mais cet arbre ne peut sortir que d'une graine, l'idée; et quand l'idée s'appelle une foi, il n'y a pas de limites à la croissance de l'arbre.

— Ils ont leur idée, eux aussi, et même leur foi. Ils croient fermement à la supériorité, à l'avenir de leur race : comme nos aînés croyaient à la primauté de la nôtre. Un Américain, le fameux Robinson, contait récemment devant moi un trait de Gecil Rhodes qu'il disait tenir de bonne source : le Napoléon du Gap voulait fonder un ordre religieux sur le modèle des Jésuites, pour propager par toute la terre l'idée anglo-saxonne ; et cette congrégation de missionnaires se serait recrutée parmi leurs multimillionnaires.

— Missionnaires ! Millionnaires ! s'écria en riant le Père Abel : voilà des mots qui riment peut-être fort bien, mais qui hurlent d'être accouplés! Ah! le pauvre homme ! Il ne savait donc pas que toute ' la force d'un ordre religieux est dans le renoncement de ses membres? Que veulent les apôtres? ,

Gagner des âmes. On ne gagne les âmes que par le désintéressement.

— N'est-il pas dit pourtant dans un des livres sacrés : Pecutuce ohediunt omnia, tout obéit à l'argent?

— Oh ! fit le Père blanc avec sa gaie liberté de parole, oh! c'est ce vieux sceptique d'Ecclésiaste qui a dit cela ! Un livre qui s'est glissé dans la Bible, peut-être, afin que votre Renan ne s'ennuyât pas trop en la traduisant! Le livre d'un désabusé, d'un moraliste fatigué, qui avait sept cents femmes : méfions-nous de ce moraliste, en dépit de sa réputation de sagesse. — Tenez, il y a mieux dans notre littérature.

Le Père Abel tira de la poche de sa robe un petit volume du Nouveau Testament.

— Vous avez lu les Actes des Apôtres?

— Mon Dieu, il y a déjà quelque temps, répondit l'officier.

— Relisez-les : ce devrait être le manuel de l'explorateur, du colonisateur, de quiconque prétend fonder quelque chose. L'empire romain à son apogée valait bien, j'imagine, l'empire mondial que vos Anglo-Saxons rêvent d'édifier. Le monde accessible était plus petit, alors, mais Rome le tenait tout entier; on ne fera pas mieux, comme établissement solide sur la terre. Les sesterces reluisaient tout autant que les dollars ou les guinées; et rien ne résistait au choc des légions. Cependant quelques pécheurs, quelques artisans ont démoli cette puissance unique, pour y substituer la leur. Vous savez s'ils étaient pauvres ; vous vous rappelez : « ni bâton, ni sacoche, ni pain, ni monnaie, ni deux tuniques... « Mais ils portaient ce qu'il y a de plus riche, de plus fort, de plus invincible : une

idée ; la plus grande idée : notre foi. Demandez à ces flots qui ont vu l'Apôtre à l'œuvre, sur tout le pourtour de leurs rivages : ils vous diront comment Paul leur a désappris le nom de César, pour leur apprendre le nom de son Christ; comment il a donné à ce Christ ces terres et ces eaux. Ce que Paul-a fait, chacun de nous peut le recommencer, contre tous les empires qui recommenceront Rome. Il n'y faut qu'une foi, et un peu de patience. Ah ! je vous accorde qu'il ne faut pas trop brusquer le temps, l'allié sans lequel on ne fonde rien !

— Le temps! s'écria Tournoël, c'est ce qui nous manque, à nous autres fondateurs humains! Si l'on m'avait laissé le temps ! Mon œuvre défierait déjà ceux qui veulent la ruiner!

— Pour moi, dit le religieux, qu'on me le laisse ou qu'on me le prenne, je suis bien tranquille. Nous qui le regardons couler du haut de la Croix, nous savons qu'il tourne autour d'elle, pour y revenir après qu'il a paru s'en éloigner.

Le temps ! Il ne fuyait pas assez vite, ni non plus assez vite le vaisseau qui les portait, au gré de l'impatient jeune homme, et nonobstant l'intérêt qu'il prenait à ces entretiens avec le Père Abel. Le dernier jour, assis à l'avant sur la chaîne d'ancre, Louis ne pouvait plus dominer sa fièvre d'attente ; il fouillait du regard l'horizon, cherchant anxieusement la terre d'Egypte. Il la vit enfin apparaître: une côte basse, qui émergeait à peine au-dessus de la ligne d'eau. Mirage? Non r de maigres dattiers la jalonnaient, et le phare d'Alexandrie y dressait sa tour. L'Afrique ! Le continent qui l'appelait d'une voix mystérieuse ! Il allait y entrer par le jardin perdu; perdu comme le serait bientôt, sans doute, celui qu'il avait rêvé de tracer ailleurs!

L'Afrique! Et Millicent y était! Dans quelques heures, il la reverrait, il serait près d'elle, au Caire...

Il y fut dans la soirée et se fit conduire aussitôt à l'hôtel Shepheard, où il savait que ces dames étaient descendues. Sur la terrasse, entre les familles étrangères et les élégants du beau monde mdigène qui se réunissent là, Louis aperçut Mme de Banneleuse. Assise à une table sous les palmiers, elle coquetait avec de gros jeunes gens : fort appréciée, semblait-il, par ces jeunes Turcs d'une civilisation avancée. Irréprochables dans leurs smokings, sous leurs plastrons où brillaient de gros diamants, ils ne se distinguaient des Anglais que par le tarbouch au gland de soie. — A la vue de Tournoël qui descendait de voiture, Louise se leva, courut le recevoir au haut des degrés avec des effusions joyeuses.

— Quelle bonne surprise! Le capitaine, notre héros! Vous ici? Vous venez nous rejoindre?

Louis s'inclina, ne répondit pas aux questions dont elle le pressait, s'enquit de Mme de Lauvreins, de leurs amis communs.

— Tous bien, dans l'ivresse de ce paradis. Regardez ma robe d'été : une toilette de soirée à Puteaux, pendant la canicule; en décembre, à dix heures du soir, dehors! Vous reverrez les Lauvreins après-demain; ils vous ont croisé, ils viennent de partir pour Alexandrie : on y donne demain une course de chevaux; Christian n'a pas pu résister.

— Mme Fianona les accompagne, sans doute? Louise feignit un instant d'hésiter à répondre ;

elle baissa les yeux, se composa un visage et un ton

OÙ elle mit de l'embairras, de la tristesse compatissante, un rien d'ironie :

— Millicent... nous a faussé compagnie à Suez, comme nous quittions le Neptune. C'est une aventureuse, vous la connaissez; elle aura voulu faire bravement la tournée d'exploration, jusqu'à ces iles... Quel courage! Dans cette infernale mer Rouge où l'on cuit! Il faut croire que M. Robinson aura vivement insisté pour la garder : il est si tyrannique lorsqu'il veut quelque chose! Enfin, nous sommes venus de Suez au Caire sans elle, avanthier, toute la bande. Mais ils seront certainement ici dans quelques jours, lui et elle ; s'ils ne poussent pas jusqu'à Geylan : on en a parlé, un projet en l'air...

Elle releva timidement les yeux, contempla son ouvragé, satisfaite; en une minute, la petite rosse s'était payée, avec usure, d'une longue inattention à ses agaceries : crime dont l'officier se rendait coupable depuis des mois.

Il prit congé d'un mot, salua, s'éloigna derrière le gérant qui le conduisait à l'ascenseur. Louise 1*; vit faire ces quelques mètres tête baissée, bra;i ballants, du pas automatique d'un homme qui marcherait encore, avec une balle dans le cœur.

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