‹ Le Maître de la merChapitre 9 sur 17 · UNE IDÉE DE PÉLUSSIN · texte numérisé non relu

UNE IDÉE DE PÉLUSSIN

L'année vieillissante grelottait sous les brumes (le novembre. Maussades et tardifs, les yeux gris (lu matin ne promettaient plus de joie aux pauvres hommes qui rouvrent les leurs en redemandant la vie. Les sempiternels troupeaux de nuages paissaient la froide humidité de la terre. Dans l'ennui du ciel bas, elles roulaient innombrablement, les nuées voyageuses; tantôt lentes et lourdes dans leurs toisons noires, tantôt galopantes sous l'aigre fouet du vent; gonflées, semblait-il, des soucis et des chagrins qu'elles avaient aspirés sur les toits des villes, qu'elles allaient répandre au loin sur la communauté souffrante des créatures.

Les semeuses de mélancolie séjournaient audessus de Jossé; elles coiffaient d'un voile perpétuel la recluse forestière, silencieuse maintenant, réengourdie dans sa torpeur hibernale. L'énergie de Peg ne parvenait plus à réveiller la maison des Stuarts : il y fallait lutter contre l'assoupissement d'un trop long passé. La duchesse ne réussissait pas mieux à ranimer sa dolente amie. Mme Fianona traînait sa blessure dans la longue avenue des jours dont on n'attend rien. Qu'elle était loin, cette semaine de septembre où s'était fait entendre, toute proche et caressante sur des lèvres qui cher-

chaient les siennes, la voix enfin reconnue du bonheur toujours rêvé! Le bonheur s'était montré, mais pour dire ironiquement : On ne me saisit pas! Il était reparti comme un de ces invités de passage, venus à Jossé pour y tuer quelque biche de la forêt. Les convenances avaient limité la visite du jeune officier à un petit nombre de jours. Durant ces jours trop courts, Millicent avait éprouvé le triomphal agrandissement de l'âme qui se sent devenir l'univers pour une autre âme. Entre elle et Louis, les confidences échangées sur l'étang s'étaient complétées; le tendre lien s'était resserré à chacune de leurs rencontres. Ces entretiens leur avaient fait voir davantage qu'ils pouvaient s'enchanter réciproquement, qu'ils ne pouvaient pas s'appartenir, puisque l'amour naissant dans le cœur de la fière jeune femme luttait encore contre lui-même et ne se permettait qu'une seule forme d'espérance : l'engagement solennel où il signifie au ciel et au monde sa volonté de se perpétuer, de s'accomplir en d'autres vies continuatrices.

Retombée dans sa solitude, Mme Fianona se reprochait presque l'orgueil de ses résistances. N'avaitelle pas désespéré l'homme qu'elle eût voulu combler? Parfois, elle était tentée de reprocher à cet homme une résignation trop prompte. S'il l'eût aimée autant qu'il le disait, n'aurait-il pas accepté bravement la lutte avec la misère, refusé le sacrifice où elle s'immolait à d'égoïstes ambitions? N'était-il pas bien absolu dans sa défense contre les offres obligeantes de Robinson, dans sa répugnance à cet arrangement qui eût tout concilié, les grands intérêts de son avenir et les chers intérêts de leur amour?

Millicent agitait ces pensées; et bientôt elle

souriait amèrement de sa folie romanesque : le courrier de Buenos-Ayres la rappelait aux implacables réalités de la vie. Procès perdus, créanciers i;;norés qui se déclaraient et revendiquaient la maigre succession de son mari, saisies des revenus, impossibilité de vendre le fonds, — toutes les nouvelles rendaient évidente, même à des yeux inexpérimentés comme les siens, l'imminence d'une ruine totale. Lu petit crédit ouvert à son nom dans une banque de Paris, il lui restait à peine de quoi subvenir aux frais du voyage de retour : voyage qui la ramènerait à son odieuse, nécessaire et unique attache; sur cette plantation où la pitié des associés de Fianona donnerait à la veuve les moyens de subsister misérablement. Avant d'aimer, il fallait songer à vivre; à vivre dans la détresse, sans espoir, sans autre but que de manger pour ne pas mourir. Elle se répétait ces vérités, plates et bêtes comme l'énoncé qu'on en fait, et pourtant plus tragiques dans leur banalité que toutes les horreurs imaginées par les dramaturges.

Un jour, dans une belle réaction de vaillance qui succédait à une crise d'accablement, elle courut au petit salon de son amie et dit à Mme de Lauvreins qu'elle avait pris un parti : elle priait la duchesse de l'aidera trouver des leçons de musique. Peg dut se retenir pour ne pas sourire ; elle détailla d'un regard la candeur des grands yeux de rêve, l'innocence enfantine du doux visage, l'élégante nonchalance de tout ce corps charmant.

— Chérie, fit-elle, vous n'y pensez pas! Il me semble voir une libellule de notre étang qui voudrait disputer leur grain aux fourmis. Vous jouez, vous chantez comme un ange ; et vous ne sauriez ni donner, ni surtout solliciter des leçons. La nature

VOUS a faite bijou de luxe : on ne se refait pas. Agacée, Millicent frappa le parquet du pied; et Peg sourit encore à Tidée que ce petit pied, sculpté dans la mule de satin pour les baisers de l'amour, voulait chausser les socques boueux, transir dans la neige aux longues attentes des omnibus. La pauvrette insista :

— Ne parliez-vous pas l'autre jour de cette femme de chez vous, belle, délicate, élevée dans le luxe, qui allait éprouver son énergie aux usines, qui s'y chargeait des travaux les plus rebutants et montrait l'endurance des ouvrières professionnelles?

— Elle est de chez nous, dit l'Américaine, d'un ton péremptoire où se trahissait l'orgueil conscient de la race. — Mais pourquoi, ajouta-t-elle. cet entêtement à ne pas recourir aux services indirects d'Archibald? Tout lui est facile; et c'est vous qui l'obligeriez en lui donnant occasion de vous être utile.

— Je ne veux plus l'obliger ! fit avec impatience Mme Fianona. Une pudeur d'âme l'empêcha de s'expliquer sur les nuances complexes, obscures pour elle-même, des appréhensions et des révoltes que cet ordre d'idées lui inspirait.

Peg s'efforça de consoler son amie, avec les paroles vagues dont on berce les enfants : tout s'arrangerait ; mais elle devait promettre d'attendre, de ne pas quitter avant une embellie la maison où elle se savait aimée, où son départ ferait un vide cruel pour tous. Millicent promit; et elle alla s'entretenir une fois de plus avec ses confidents habituels, les hêtres et les chênes de la forêt. Elle, leur savait gré d'avoir changé comme elle, depuisj le jour où leurs bras ombreux versaient les béné-' dictions indulgentes, abritaient l'éclosion de la fleur

d'amour; bras farouches, maintenant, dans leur noire nudité; emmêlés sur le ciel crépusculaire, avec des contorsions de vieux magiciens qui conjurent les esprits des ténèbres; reflétés dans l'eau de l'étang comme des racines spectrales, absurdement accrochées aux nuages dont cette eau réfléchissait les convois moroses.

Ils continuaient de rouler sur la terre de France. D'aucuns allaient se briser aux dômes des monts d'Auvergne; ils y laissaient tomber dans un autre coeur inquiet les tristesses recueillies à Jossé. — Tournoël avait touché barre à Paris, pour y constater de nouveau le vif désir qu'on éprouvait de ne plus entendre parler de lui. Ne sachant que faire de sa liberté oisive, restreinte d'ailleurs par l'exiguïté de ses ressources, il était revenu au logis familial; terré depuis deux mois dans sa gorge d'Enval, il y tuait le temps auprès d'une vieille parente, seule habitante de cet ermitage. Il dépensait là sa jeune force en courses solitaires. Lorsqu'il avait poursuivi tout le jour quelque lièvre dans les châtaigneraies de la montagne, le chasseur d'empires raillait intérieurement sa déchéance : voilà ce qu'elles étaient devenues, les randonnées conquérantes où il capturait des peuples ignorés! Et, se comparant à ces cratères des puys où il marchait sur les laves refroidies : « Un vieux volcarr éteint, comme ceux-ci » , se disait-il avec mépris.

La flamme y couvait, alimentée par les souvenirs de Jossé. L'Afrique occupait encore son esprit : il eût protesté si on lui eût dit que la ruine de ses grands projets n'était plus son principal chagrin; mais un nouveau rêve s'interposait entre son ancien but et sa volonté séduite. Il s'y complaisait, il avait peine à s'en arracher pour revenir à l'autre. Telles,

il s'en souvenait, les lâchetés physiques de certaines heures, après la marche dans la brousse; les oublis de soi-même à Tombre d'un arbre, ou dans l'eau délicieuse de la rivière Komadougou, alors qu'il ne pouvait se résoudre à en sortir, à reprendre la dure route... Pour la première fois de sa vie, un sentiment exclusif dominait sa pensée. Les entraînements légers de sa jeunesse n'avaient eu rien de comparable à l'adoration que lui inspirait Mme Fianona, depuis qu'elle s'était fait mieux connaître, dans la douce intimité de Jossé. Autant que Milllcent, il repoussait maintenant toute idée d'une aventure vulgaire; il s'accoutumait à ne disposer de son avenir que par rapport à elle, comme d'un bien dont elle serait à jamais la maîtresse.

Les longues lettres passionnées qu'il écrivait d'Enval redisaient ces assurances. Fidèle à sa promesse, Mme Fianona y répondait : quelques billets brefs, où les phrases avaient comme son regard des fuites soudaines. Créature de songe, habituée à traduire tous les sentiments dans le riche et vague langage de la musique, Millicent éprouvait une gêne invincible à les fixer sur le papier, avec les limitations précises et la rigidité des mots écrits. Ces billets laissaient deviner la situation chaque jour plus précaire, l'infortune plus irrémédiable. Généreusement, elle suppliait qu'on l'oubliât. Louis se révoltait contre cette demande; et il était contraint de s'avouer que les chances de rapprochement entre eux diminuaient, allaient s'évanouir dans les projets fous qu'un amoureux fait sans y croire. Arrêté de toute part, enfermé dans cette impasse de sa vie comme l'était au creux de la ravine pierreuse sa maison du Bout du monde, le jeune homme avait dans l'âme, lui aussi, le

deuil de ces nuages livides qui cheminaient sans Kn au bas d'un ciel sans clarté : nomades pareils 1UX Touareg qui l'avaient parfois entouré de leurs litzams, les funèbres voiles noirs dont ces caravaniers du désert masquent leurs visages.

Vers la fin de novembre, son journal lui apporta la nouvelle d'une crise ministérielle. Les Chambres venaient de rentrer; les députés se faisaient la main, ils avaient culbuté leurs souffre-douleur du dernier semestre. Tournoël lut ce fait divers en haussant les épaules : d'autres figurants allaient reprendre les mêmes rôles, rien ne changerait dans le système ; rien à attendre pour l'avancement de son affaire. Huit jours plus tard, le journal donnait la liste du nouveau cabinet; un nom retint l'attention de l'officier : le portefeuille des Colonies était échu à Pélussin, l'ancien soussecrétaire d'Etat, l'homme qui l'avait accablé d'offres de service et de protestations d'amitié. L'imagination de Louis commença de travailler fiévreusement. Le surlendemain, un ami lui écrivait : « Arrive, c'est le moment; le nouveau ministre a déjà parlé de toi, il désire te voir ; j'ai tout lieu de croire que celui-ci veut enfin agir. »

Cet avis acheva de troubler un cœur partagé entre le scepticisme et la confiance; d'autant plus perplexe qu'il n'osait pas rechercher au fond de luimême le secret de ses désirs contradictoires. Voir se réaliser tout ce qu'il avait ardemment souhaité, recouvrer sa liberté d'action, repartir? Mais le souhaitait-il encore aussi vivement? Repartir , s'éloigner d'elle, pour jamais, sans doute? Avant d'avoir assuré de quelque façon l'avenir de cet amour qu'il jugeait impossible, et qu'il voulait qui fût possible, qui le serait malgré tout, sans

quoi rien ne lui serait plus de rien!... Il prit dix résolutions différentes; le soir venu, confus de se retrouver si peu semblable à soi-même, il redevint l'homme de rapide décision qu'il avait toujours été dans les circonstances difficiles. Tout était préférable à la stagnation mortelle où il languissait, toute réaction énergique serait la bienvenue. Le lendemain, il montait à Riom dans le train de Paris; deux heures après son arrivée, il se faisait annoncer chez le ministre.

Pélussin vint à lui les mains tendues, avec un sourire mielleux sur sa face rougeaude, luisante. Ce ministre était un Toulousain gras. Cette face respirait une bonhomie surveillée par le regard faux des yeux finauds : deux traquenards enterrés dans un champ de pommes d'amour.

— Enfin, fit-il avec cet accent qu'ils exagèrent pour donner confiance, — ce cher capitaine! Je l'attendais! Penser qu'ils laissaient pourrir une telle force! Mon bon Tournoël, si nous voulons réparer leurs sottises, nous n'avons pas une minute à perdre. Ont-ils assez gâché nos affaires! Jugez-en : que je vous conte ce qu'ils ont fait de mon œuvre africaine. Eh! je peux bien dire aussi de la vôtre : vous aviez si bien compris mes idées!

Cette désinvolte interversion des rôles provoqua chez l'auditeur un léger haut-le-corps de surprise; mais il laissa couler le torrent. Longuement, violemment, l'homme d'Etat instruisit le procès des « gâcheurs » qu'il remplaçait : ignorance, pusillanimité, abandon de l'expansion coloniale...

— Conclusion, dit avec entrain l'officier, vous voulez reprendre la politique d'action. Monsieur le ministre? reprendre mes plans, tout ce prp-

pramme que vous approuviez chaleureusement, il y a quatre mois.

— Si je le veux! s'écria Pélussin. Mais allons droit au fait. Vous me connaissez. Je suis expéiitif. Hélas! ils nous ont mis dans un tel pétrin qu'il faudra d'abord des tempéraments, de la prudence. Tout est à recommencer. La première phase de notre action devra être une habile préparation du terrain. ..

— Alors, interrompit Tournoël d'une voix où le iouffle court révélait un battement de cœur, — ilors, vous n'estimez pas que je puisse repartir >ur-le-champ?

— Non, et j'en enrage! Il faut préparer le ter- :'ain, vous dis-je. Heureusement, j'ai une idée. Elle m'est venue en lisant les rapports de notre i^ent à Tripoli, de nos informateurs dans l'extrême Sud. Ils nous mandent qu'on leur signale dec mouvements bizarres au Ouadaï, au Darfour, dans 'oute la zone entre le Tchad et le Nil; il se mijote à quelque chose; plusieurs des grands cheikhs Senoussis, tous personnages considérables — voici a liste de leurs noms, ils vous sont familiers — 3nt quitté récemment le Soudan pour se rendre au 3aire. Sur les mobiles de ce voyage concerté, nous

n sommes réduits aux conjectures; les Senoussis accréditent le bruit qu'ils vont consulter à l'unii^ersité d'El-Azhar un des leurs, un uléma dont les décisions font autorité. Manigances louches ; mais nous pouvons tirer parti de cette réunion. J'ai décidé de vous dépécher en mission au Caire; mission secrète, bien entendu, confidentielle : pour tout le monde, les médecins vous envoient cet hiver rétablir votre santé en Egypte. Vous vous aboucherez avec les Senoussis; ils vous connaissent,

VOUS estiment; vous les reprendrez en main, vous saurez ce qu'ils ont dans le ventre, vous préparerez avec eux votre rentrée au Ouadaï. J'organiserai dans l'ombre de mon cabinet votre future expédition. Que dites-vous de mon idée, hein?

Les yeux futés du Gascon fixèrent sur Tournoël un regard innocent et rosse, ce regard à peine hypocrite de ses pareils, quand ils vous baillent une bonne galéjade; on y lisait : « Vous ne croyez pas un mot de ce que je vous dis; moi non plus, d'ailleurs; et je vous sers un méchant plat; mais il est si bien présenté! Avalez-le, vous me ferez plaisir; cela ne vaut-il pas mieux que de se fâcher, puisque vous n'aurez pas autre chose de moi? »

Suffoqué d'abord, le capitaine avait vite compris : à la manière brutale, celui-ci substituait la manière joviale; les deux avaient même objet, se débarrasser d'un fâcheux. — Il dévisagea son homme, répondit sèchement :

— Monsieur le ministre, je n'insisterai pas sur ce qu'il y aurait de délicat, étant qui je suis, à m'avancer sur ce terrain brûlant de l'Egypte, à m'y faire surprendre en flagrant délit d'intrigue. Pourquoi? Pour des palabres oiseux avec quelques Senoussis fanatiques, nos ennemis nés. Voyons leurs noms : — il prit la liste, — des mendiants sans conséquence, la plupart! Je les connais et ils me connaissent; mais ils ne me reconnaîtront que le jour où ils me verront chez eux, à la tête d'une colonne. Ce sont aussi — il appuya sur aussi — des temporisateurs : traîtres toujours, souples devant la force, hautains et fermés devant la faiblesse; et ce serait une faiblesse que j'irais leur montrer, dans cet étrange rôle de touriste négociateur. Inutile de me déranger : je puis vous rap-

porter dès maintenant chacune des paroles menteuses que me diraient ces hommes.

— Mauvaise tète! reprit Pélussin, toujours souriant. — Vous n'avez pas bien saisi mon idée ; vous V réfléchirez, vous en apercevrez les côtés prati- <}ues. Que diable! Je fais pour vous tout le possible *'U ce moment. Voyons, ne suis-je pas un ami qui rcut vous servir? Je vous tire de l'inaction, je vous cniploie où je puis. On ne lésinera pas sur les frais de mission, et j'imagine que la chose a pour vous quelque importance. Croyez-moi, ne laissez pas laubaine à un autre; partez, et prenez là-bas votre temps : avec les Orientaux, il faut savoir perdre du temps.

— A ce compte, il y a beaucoup d'Orientaux en France, dit hardiment l'officier. Et, pour marquer nettement son intention de couper court, il ajouta quelques phrases banales, se leva, prit congé. Il sortit du cabinet ministériel irrité contre lui-même, plus encore que contre Pélussin; irrité d'avoir cru un instant qu'il pourrait tirer de ce personnage autre chose qu'une pantalonnade.

Sur le seuil du pavillon de Flore, entre les pacifiques lions de Gain qui gardent l'accès des Colonies, Tournoël trouva Moucheron : prévenu de l'arrivée du capitaine, Emile s'était mis aussitôt à la recherche de son héros. Il paraissait aussi radieux que Louis était sombre. Ce dernier lui en fit la remarque après les premières«effusions.

— Vous avez la mine d'un gagnant de gros lot. Moucheron. On dirait qu'il vous est tombé une fortune.

— On dirait bien! claironna joyeusement le journaliste.

— Et d'où cela, bon Dieu!

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— D'où voulez-vous qu'une fortune tombe, sinon des poches de Robinson?

Emile avait le bonheur très communicatif ; il continua, sans l'ombre d'une gêne :

— Imaginez qu'il y a quinze jours je ne savais plus où donner de la tête. Je puis bien vous conter tout, mon capitaine : vous connaissez mes tribulntions intimes, vous y avez pris part en véritable ami. Un matin, je reçois une lettre pressante de Gélestine : la petite m'appelait là-bas, à l'Observatoire. J'y cours, résigné à subir une scène; ce fut pire : j'ai dû subir les caresses absurdes de Mme Moucheron. Oh! oh! pensais-je, il y a du dégât! Je ne me trompais pas. Elle m'avoue une grosse dette, la vente des meubles, tout un patatras! Trois années de mon travail n'auraient pas suffi à boucher le trOu; et — ajouta-t-il en baissant la voix — j'avais ailleurs, au même moment, des charges imprévues. Je me donnais au diable ; c'est la Providence qui est venue : d'Amérique, sous la figure du Maître de la Mer. Il arrivait à sa manière, comme un obus; on ne l'attendait pas. Vous savez qu'il est à Paris depuis huit jours?

— Ah! fit Tournoël, M. Robinson est ici?

— Oui ; et il nous revenait d'excellente humeur, après son dernier exploit.

— Quel exploit?

— On ne lit donc rien, en Auvergne? Cette grève monstre qu'il a apaisée; les 125 000 ouvriers de leur trust de l'acier qui faisaient rage, tenaient en échec les forces fédérales; on désespérait de les réduire, quand Robinson est entré en scène comme un Jupiter tonnant; il s'est substitué aux pouvoirs publics, il a fait accepter un arbitrage, il a rétabli l'ordre en un clin d'oeil : 125 000 hommes, que

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sa volonté souveraine arme ou désarme en se jouant! N'ai-je pas raison de dire qu'il est l'Alexandre moderne, le Napoléon, avec d'autres armées et un même pouvoir de remuer le monde? — Mais je reviens à mon affaire. Il m'avait vu à l'œuvre, au château, il avait lu ma notice... Sans me vanter, un diplômé de l'École des Chartes ne ferait pas mieux; je la présente pour un concours, à l'Académie des Sciences morales... Robinson a compris enfin ce dont je suis capable; puis, la bonne duchesse lui a dit de moi tant de bien... Bref, il s'est décidé à me confier l'org^anisation et la direction de son journal français, la Voix de l'Océan. Un traitement d'ambassadeur! et, avant peu, une nfluence, vous verrez! Naturellement, je la mets toute à votre service, cher capitaine.

— Grand merci; et complim'^nts, mon cher Emile.

— Comme vous dites cela froidement! Vrai, j'ai le cœur gros de vous voir toujours obnubilé, quand je suis si gai. Croyez-moi, mon capitaine, tout s'arrange pour tous. Il me prend des envies de crier cette douce vérité à tous ces passants que nous croisons, qui s'en vont avec des museaux soucieux, embesognés... Oui, j'ai pitié d'eux tous, je voudrais leur dire : Vous ne savez pas, frères, on se tire toujours d'affaire; faites donc bon visage à la bonne vie. — Et nos sœurs, qui trottent menu su/ l'asphalte, regardez : elles sont toutes jolies, ce matin, n'est-il pas vrai? Que leur faut-il de plus? Je voudrais faire un grand plaisir à chacune d elles — Emile cligna de l'œil — et leur dire aussi : Vous verrez, petites sœurs, ça ira mieux après, et v^ous rirez à la vie, jolie comme vous ! — Tenez, il

n'y a pas jusqu'à celui-là — il montra du doigt un corbillard qui coupait leur route, chargé de son triste fardeau — à qui je crierais volontiers, s'il m'entendait : Frère mort, ne te chagrine pas; être mort, après tout, c'est un état comme un autre, el il y a de la ressource dans tous les états; ce n'est qu une habitude à prendre, frère, et qui sait? on a peut-être de bons rooment<i!

Tournoël regardait avec admiration son compagnon ; et il se demandait pourquoi cet autre Gascon, aussi fertile, aussi loquace que Pélussin, ne gouvernait pas les hommes, comme le député toulousain. Louis conclut que le brave Emile manquait de cette industrie dans les moyens de nuire où les hommes reconnaissent leurs maîtres naturels.

— Pour mes débuts, reprit Moucheron, M. Robinson m'emmène avec lui en Egypte.

— Robinson... va en Egypte? fit l'officier.

— Plus loin encore, dans le bas de la mer Rouge, sur les côtes du Yémen; il doit y inspecter les îlots des Farsan, choisir un de ces rochers pour y installer un dépôt de charbon, à l'usage des bâtiments de ru. S. T. On lui en propose un; la vente est consentie en principe à Constantinople ; mais Robinson ne se décide qu'après avoir vu; c'est pourquoi il revient en Europe et va se transporter en Afrique. Entre nous, je le crois attiré là-bas par de plus vastes projets : cette régularisation des eaux du Nil, depuis les sources du fleuve, depuis les grands lacs, ce travail gigantesque dont on parle, et qui doit mettre en valeur tout le Soudan; j'ai idée que Robinson n'en veut laisser à nul autre la gloire et le profit.

— II aurait donc abandonné ses vues sur le Tchad, sur le Ouadaï?

— Pas que je sache, au contraire : tout cela se tient. — Le front d'Emile se rembrunit un instant, — Ah! mon capitaine, quel malheur que vous ne \ ouliez pas vous entendre avec lui!

— Vous savez bien que je ne le peux pas, mon bon Moucheron Votre Robinson veut me déguiser en commis de l'U. S. T., et nous subtiliser notre bien.

— Le diable n'est pas si noir que vous le faites, quand l'autre ne l'aguiche pas; l'autre, le borgne, son grand toqué d'ami. Je ne le connais pas, mais j'ai fait causer le candide Joë... en le grisant un peu! Il y a de par le monde une espèce d'Anglais visionnaire, qui circonvient Robinson, lui écrit sans cesse, le suggestionne; au dire de Joë, c'est le seul homme qui ait su prendre de l'influence sur le Maître de la Mer, qui le fasse parfois déraisonner. Laissé à sa propre jugeotte, le patron est équitable, je vous assure, il ne veut de mal à personne; il ne veut que gagner de l'argent, beaucoup d'argent; comme nous tous, mon Dieu; et il faut bien le gagner aux dépens de quelqu'un.

— Pas aux dépens de mon droit et de ma dignité, dit Tournoël.

— Vous êtes peut-être trop scrupuleux, mon capitaine. Vous étiez si bien faits pour vous entendre, tous deux! Et tout finit par s'arranger, je vous dis. Ah! quel dommage î D'autant plus que Robinson se lasse d'attendre; je crains qu'il n'ait déjà fait choix d'un autre instrument pour exécuter ses projets: un ancien officier de la Légion étrangère..., son nom ne me revient pas... un olibrius qui a couru le monde, tàté de tous les métiers, même d. l'exploration. Je l'ai entrevu dans l'antichambre du patron; il marque mal, un gaillard à qui je ne me fierais pas, mais point sot, paraît-il,

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bon à toutes les besojjnes : je sais qu'il viendra nous rejoindre en Ejjypte : pour l'îlot de la mer Rouge, ou pour orxjaniser quelque chose au Ouadaï ?

— Je suis préparé à toutes les surprises désagréables, fit stoïquement l'officier; je n'attends plus autre chose de mon Afrique. — Et quand partez-vous?

— Demain; aussi étais-je pressé de vous voir. Après-demain, nous avons tous rendez-vous à Marseille, sur le Neptune.

— Qui, tous?

— Mais, les invités de Robinson ! La bonne duchesse, ses amies... Vous ne savez donc rien? Il leur offre galamment cette croisière sur son yacht. Elles passeront quelques semaines au Caire, tandis qu'il ira reconnaître les îlots de la mer Rouge et s'occupera de ses affaires.

— La duchesse de Lauvreins, dites-vous? ses amies?... et... Tournoël se mordit les lèvres, retint la question, le nom qui allaient s'en échapper. II souhaita un bon voyage à l'heureux Moucheron et regagna son hôtel. Toutes ces nouvelles qu'il venait d'apprendre se classaient mal dans son cerveau; elles y tournoyaient en désordre, comme un vol de corneilles annonciatrices de malheur.

11 trouva sur sa table une lettre renvoyée d'Enval ; de celles dont le cœur devine la provenance avant même que les yeux n'en aient vu l'écriture. Il I l'ouvrit précipitamment et lut :

(i Que dira mon ami de ce qui m'arrive? J'ai peur, vous allez m'en vouloir. On vient de recevoir ici une invitation pressante de M. Robinson. — Oh! ce nom vous irrite... Je vous vois vos yeux sévères, vos yeux de fâcherie. — 11 offre à Peg de

remmener sur son yacht, en Éjjypte, pourquelques semaines, elle et tout son monde : les Banneleuse, moi. On a décidé sur Tlieure d'accepter la proposition ; on part dans trois jours ; cela s'est lait si vite, à l'américaine. On s'ennuyait ici, dans ces bois où j'ai toute ma vie. Des oiseaux d'automne y passent, ceux dont parle mon poète, cantando lor lai, facendo in aer di se lunga riga. Ils doivent venir de chez vous, leur lai triste me redit votre nom. Pourquoi s'en vont-ils si rapides, comme vous?

«Je voulais rester ; j'ai supplié Peg de me laisser. Elle dit que ce serait insensé, que je me consumerais de chagrin, seule ici. Croit-elle donc que ce compagnon ne me suivra pas? Il ne me quittera pas plus que votre souvenir, puisqu'il en est l'ombre! Je voulais me défendre jî-vCc ma pauvreté; je n'ai pas de quoi voyager; je n'ai plus que les petites robes toutes simples, celles qui vous plaisaient, parce que j'y suis plus moi, disaient vos yeux qui les aimaient. On m'a fermé la bouche : nous sommes invitées sur ce bateau, nos logements sont déjà retenus là-bas, tout est prévu, tout nous est offert. L'indiscrétion serait de rester : Jossé ne sera . plus habitable, on envoie tout le personnel à Paris, on ferme le château.

n Que pouvais-je faire? Je suis la chose des autres, une dame de compagnie sous le nom d'amie; on m'emmène où l'on va. On m'emmène, mais je suis gardée par vous. Sur la mer, les vagues bleues, miroirs déserts, ne reflètent que les images du ciel : je n'y verrai que votre image. J'y regretterai notre petit lac, vous me l'aviez fait Océan. Voit-on déjà d'autres étoiles, sous le ciel où je vais? Je ne veux pas les voir, si elles vous sont cachées. Ayez foi en moi, ne m'en veuillez pas, ne soyez pas dur. C'est

assez cruel d'aller sans vous dans votre Afrique, votre autre aimée, la mieux aimée, peut-être. Oh! si je pouvais vous y retrouver, vous, son maître elle mien! Je voudrais vous la donner tout entière. Je voudrais vous donner tout entière chaque chose que vous aimez. M'entendez-vous, ami?

» Votre Millicent. »

Ce que fat dans l'âme de Tournoël le travail de cette journée, on le devine sans peine. Que sifinifiait cette conjuration mystérieuse de forces contraires, et qui le tiraient pourtant dans le même sens, qui l'appelaient là où tous le poussaient? Qu'un Pélussin lui eût fait, ce même jour, sa proposition dérisoire ; qu'elle devint providentielle pour des raisons ignorées de ce mauvais plaisant, n'était-ce pas le signe d'une claire volonté du destin? L'idée jugée si ridicule, le matin, Louis s'efforçait maintenant d'y trouver des justifications spécieuses. Honteux de ce subterfuge, il y renonça bientôt. Qu'avait-il besoin de se donner des prétextes? Provoqué sur un nouveau terrain de combat, il devait y aller lutter contre des menées obliques, et pour son amour. On lui en offrait les moyens, il les fallait saisir. Trop d'angoisses l'étreignaient à la fois, après les révélations de Moucheron, après la lecture de cette lettre. Le plus vaillant marin ne gouverne pas contre un cyclone : il tâche de se tenir au centre, et se laisse emporter.

Le lendemain, de bonne heure, Tournoël était de nouveau chez le ministre. Introduit dans le cabinet, il dit froidement, du seuil de la pièce :

— J'ai réfléchi. J'accepte la mission que vous me confiez. Puisqu'il y a urgence, veuillez me faire délivrer sans retard mes instructions, et je pars.

C'était maintenant Pélussin qui ne comprenait

plus. Son regard incertain ne chercha même pas à cacher une surprise inquiète : surprise d'un oiseleur qui verrait une alouette lui rapporter son appeau. Méfiant, il se demandait si son piège ne se retournait pas contre lui, et de quelle façon. Il retrouva bientôt sa faconde, feignit le contentement :

— Eh! je savais bien que vous goûteriez mon idée! Elles ne sont pas si mauvaises, mes idées! Allons, je vais faire ordonnancer votre crédit et libeller vos instructions. Mais au fait, pas d'instructions écrites ! Mission secrète ; et que vous en diraisje de plus? Vous m'avez compris; vous savez mieux que personne comment il faut manier ces gens-là, ce que nous voulons tirer d'eux. Surtout, prenez votre temps. J'écris à la Guerre pour régulariser votre situation. Ah! voilà une bonne affaire! — Et un bon débarras, murmura-t-il à mi-voix, tandis que ce héros incommode sortait du cabinet.

Le jeudi suivant, Tournoël embarquait sur le courrier d'Alexandrie. En traversant les docks des Messageries maritimes, il avisa un vieux garde du port :

— N'aviez-vous pas ces jours derniers un grand yacht américain, le ]Septu7ie? Il a déjà pris la mer, n'est-ce pas?

— S'il l'a prise, bonne Vierge! [1 l'a dévorée! Il n'avait pas doublé Pomègue qu'il filait déjà ses vingt nœuds. C'est un bateau! Depuis quatre jours qu'il court, je vous réponds qu'il est loin !

Louis monta sur le pont du paquebot. — On ne part donc pas? répétait-il. — Et ses yeux interrogeaient le large, comme s'ils espéraient v découvrir une vision disparue, descendue sous l'orbe horizontal de la mer.

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