‹ Le Maître de la merChapitre 12 sur 17 · CHEZ LES DIEUX... LA OU VONT LES MORTS · texte numérisé non relu

CHEZ LES DIEUX... LA OU VONT LES MORTS

— Accepté? fit gaiement le Père : Tope-là! Allez boucler vos valises; bagage de soldat, bagage de missionnaire, les deux se ressemblent : légers et vite prêts. Je vous prends dans une heure à votre hôtel, et nous filons sur la gare de la Haute-Egypte. — A moins que vous ne préfériez me rattraper demain matin à la station de Bédréchein; il faut que je m'arrête vingt-quatre heures à Saqqarah, pour y revoir un vieux et cher camarade, Jérôme Cruas, l'égyptologue. Vous a-t-on dit qu'il est ici en mission temporaire? Installé depuis trois semaines à Saqqarah, il y fait des fouilles dans la nécropole; il éventre les tombeaux, en retire ces malheureux citoyens de Memphis qu'on ne laisse plus dormir en paix. J'ai formellement promis de lui donner quelques heures à mon passage, avant d aller me replonger au cœur de l'Afrique. Nous avons fait toutes nos classes ensemble ; nous sommes restés grands amis, dans des voies bien différentes. Ivre de sa science, il a rejeté la foi dont je vis ; les petits flambeaux qu'il rallume dans les ténèbres du passé l'ont ébloui; ses pauvres yeux ne voient plus la clarté du vrai soleil. Je le plains, je continue de l'aimer, il me le rend. — Accompa-

gnez-moi, si rien ne vous retient ici : Gruas sera heureux de vous recevoir, et nous ne perdrons pas notre temps avec lui.

— Je ne vous quitte plus, dit simplement Tournoël;je vais chercher mes effets, je pars avec vous.

Il était pris comme d'une rage de fuir plus vile cette ville qui avait si cruellement trompé son attente. Une heure après, il roulait aux côtés du Père Abel dans le train à destination de la Haute- Egypte ; et ce qu'il vit durant le court trajet du Caire à Bédréchein lui fut tout d'abord salutaire.

Cette année-là, l'inondation du Nil avait été très abondante; les eaux, retenues artificiellement par les barrages, ne s'étaient pas complètement retirées ; des deux côtés de la voie, elles couvraient encore les champs, sur les lisières et dans les enclaves de la grande forêt de palmiers; elles emplissaient tous les bas-foïids de cette forêt. Le paysage n'était à perte de vue qu'un immense lac, d'où s'élançaient en gerbes les hauts fûts des dattiers, où replongeaient les branches des sycomores engloutis jusqu'à mi-tronc. Les flots allaient mourir au pied des falaises sablonneuses du désert libyque; le tremblement de l'air chaud sur le feu de ces sables, lignes incertaines etnoyées dans les lointains, créait des mirages qui prolongeaient à l'infini cette mer d'où surgissaient des palmes. Ainsi transformés, les horizons de la vallée du Nil perdaient leur figure habituelle de jardin cultivé, discipliné par le labeur humain; ils reprenaient l'apparence lacustre qu'ils eurent sans doute aux premiers âges, redevenaient un grand lac équatorial, avec sa végétation luxuriante jaillie du sein des eaux : paysage primitif du centre africain, tout pareil à ceux qu'on voit sur les illustrations des récits d'explorateurs.

Les deux hommes, le missionnaire et l'officier, qui avaient vu sur place les aspects de nature qu'une illusion leur remontrait à l'improviste, n'en revenaient pas de la similitude.

— En vérité, dit le Père Abel, vos yeux ne cherchent-ils pas instinctivement, comme les miens, les troupeaux d'éléphants et d'hippopotames qui vont venir s'abreuver sur ces bords?

— Oui, répondit Tournoël; je suis très loin, c'est bon. — Sa pensée avait franchi les grands espaces; il se retrouvait au pays de ses désirs, roi, heureux, libéré des souffrances du nouveau rêve par cette réalisation fantastique de l'ancien. Ce fut la première minute d'allégement.

Elle se continua lorsqu'ils descendirent de wagon à Bédréchein, lorsqu'ils s'enfoncèrent sous la haute voûte de palmes, vert linceul étendu sur les décombres limoneux qui furent Memphis. Les flots, ridés et chantants sous la brise du Nil, venaient battre les deux talus de la digue où serpente le chemin de Saqqarah; entre les monticules de débris, ils formaient des bassins tranquilles, des détroits où s'engageaient quelques barques de fellahs : les mâts se mouvaient parmi les troncs immobiles; les longues ailes blanches des voiles pointaient entre les panaches des palmiers, apparaissaient et disparaissaient dans le feuillage d'un sycomore. La palpitation lumineuse de l'éther sur ces masses d'eau, sur l'assemblage paradoxal des choses qu'elles avaient fortuitement réunies, donnait aux silhouettes des couleurs, des légèretés, des grâces d'irréel qui transportaient Louis toujours plus loin, hors du monde certain où la douleur est certaine. Son compagnon le retint quelques instants devant le colosse de Sésostris, couché dans

son lit de vase sur les ruines de sa capitale : le Pharaon s'y est défendu jusqu'à ce jour contre les ravisseurs; tous leurs efforts pour tirer de sa forêt le géant de pierre ont échoué. Ces pyg^mées se vengent en se promenant sur l'auguste face. Elle était alors aux trois quarts immergée : les petites vagues venaient caresser, avec un bruit très doux, les grosses lèvres de granit rose.

A l'orée des bois et des eaux, la digue de terre noire fit place au chemin rocheux qui grimpe sur la falaise. Les infatigables baudets gravirent rapidement la pente; en quelques minutes, sur le rebord de la crête qu'ils avaient atteinte, le Père Abel et Louis entrèrent dans un autre monde : là commence avec le désert l'empire de la mort. Autre mer, aux grandes vagues de sable figé ; dans la jaune nudité de l'horizon, les dunes sépulcrales, perforées d'excavations, moutonnent indéfiniment autour des pyramides à degrés : ces pyramides de Saqqarah, aïeules de leurs énormes plagiaires de Gîzé, premiers monuments que la main de l'homme ait élevés sur la terre; son orgueil les a consacrés à son néant. Le peuple de Memphis venait reposer sur ce plateau, sous la garde de ses princes; il y continuait en un songe éternel le labeur agricole qui avait occupé ses jours terrestres, dans les riantes campagnes de la vallée inférieure. Les moindres scènes de sa vie rurale, peintes et| sculptées en d'innombrables tableaux, emplissent les hypogées où dort ce peuple de laboureurs. Il y entrait deux fois dans la mort, car la vie de la nature cessait brusquement avec celle de l'homme sur la crête libyque : au delà, pour elle comme pour lui, rien n'est plus, rien n'existe sur des milliers de lieues, dans le vide des solitudes sahariennes.

Une seule maison s'est aventurée dans la ville des tombeaux : l'humble palais du roi des temps, la maison de Mariette. Ces pauvres chambres en pisé sont peut-être l'un des lieux de l'univers où l'on a le plus pensé, durant le dernier demi-siècle. Un grand nombre d'hommes de science et de méditation sont venus s'y abîmer dans le problème des origines et des destinées, auprès de celui qui en avait éclairé quelques données, auprès de ses continuateurs quand il n'y fut plus. De la petite terrasse en terre battue, les yeux charmés ont une dernière échappée sur le pays des vivants : il leur apparaît enchanteur comme le plus doux des regrets. Encadrée dans l'or des sables du premier plan, lointaine fuit l'oasis verte et bleue de la vallée, avec le large ruban moiré de son fleuve, jusqu'aux pointes roses des grandes Pyramides, jusqu'à la pelote d'aiguilles des minarets de la Citadelle, qui se hérissent audessus des dômes et des mosquées, sur la tache blanche des maisons du Caire. Le Mokattam, les montagnes d'Hélouan ferment le cirque de verdure et de blancheur, éblouissant au soleil de midi, transfiguré dans les décolorations changeantes du soir, quand les lignes de l'apparition et les profondeurs du ciel s'éthérisent en des tons mauves, lilas, fleur-de-lin, atmosphère d'un paradis terrestre aperçu du haut des retraites de la mort.

Un jeune homme en blouse de travail guettait les arrivants sur le seuil de la maison; il se précipita au-devant du Père Abel, lui prit cordialement les mains; il se dit fort honoré de recevoir le capitaine de Tournoël.

— Ce sera fête aujourd'hui dans mon vieux cimetière ! fit-il joyeusement.

Jérôme Cruas passe dans le monde savant pour

l'un des plus brillants élèves de M. Maspéro; appelé à continuer, avec l'œuvre glorieuse de ce maître, la lignée des illustres devanciers, les Ghampollion, les Letronne, les Rougé, les Mariette. Il appartient à ce petit groupe d'hommes qui sortirent de Louis-le-Grand, il y a quelque quinze ans, enfiévrés d'ambitions intellectuelles et politiques, impatients de se partager ces hauts domaines de la vie française où quelques-uns ont déjà marqué, où d'autres trouvèrent prématurément une fin tragique. Contemporain et camarade du Père Abel, de Jacques Andarran , du malheureux Elzéar Bayonne, Cruas fut mordu de bonne heure par la plus tyrannique des passions de l'esprit : celle qui donne à la pensée des ivresses où elle frôle la folie en planant sur les gouffres du temps : la passion de légyptologie. Dans sa conservation du Louvre et dans ses diverses missions, il s'est montré le savant intuitif qu'il faut être pour rapporter la vérité de ces abîmes. Il venait vérifier à Saqqarah une de ces hypothèses de l'intelligence qui sont, chez les archéologues de son ordre, comme une seconde vue du fait enseveli dans les entrailles de la terre.

Il fit visiter à ses hôtes le Sérapéum, le mastaba de Ti, les autres tombes célèbres. A la lueur des bougies promenées dans les hypogées par les petits fellahs, si ressemblants à leurs ancêtres des peintures qu'on les eût pris pour des revenants évoqués hors de leurs sarcophages, il expliqua les scènes où est représentée toute la vie du peuple agricole, pacifique et athée de l'ancien Empire.

— Admirez, disait Cruas, le réalisme de ces figures, de ces animaux, de ces plantes. Il est si consciencieux qu'il semble que la Vie, ou du moins son double, suivant la croyance de ces Egyptiens, se

soit réfugiée dans leurs caveaux mortuaires; tandis que la Mort règne seule à la surface, sous la pure lumière inutile que nous allons revoir.

C'était bien l'impression que retrouvaient les deux voyageurs, lorsqu'ils remontaient des galeries souterraines dans le morne éblouissement du désert. Nulle autre trace de vie que le réseau de rayures laissé sur le sable fin par des milliers de scarabées ; mais ces insectes , emblèmes de la renaissance future, n'étaient-ils pas eux-mêmes de petites âmes, sorties des puits funéraires? — Cruas conduisit ensuite ses compatriotes aux tombes nouvellement découvertes qu'il était en train de fouiller.

— Nous en rapporterons, fit-il plaisamment, la pièce de résistance du diner frugal que je vous offrirai tout à l'heure : une jeune femme qu'on a tirée de sa gaine ce matin, et dont je vous ferai les honneurs au dessert, si cette invitée d'outre-tombe ne scandalise pas mon pieux ami Abel. — Oh! ajouta-t-il à la sortie, en répondant aux compliments qu'il recevait sur les beaux résultats de ses recherches, — ce n'est encore rien; j'ai tout lieu de prévoir des trouvailles de plus grande conséquence, dans ce quartier inexploré de la nécropole que je viens d'attaquer; grâce, je dois le dire, aux libéralités de cet Américain, Archibald Robinson. .Ma bonne étoile a voulu que je le rencontrasse à Paris, chez le professeur Ferroz : il a paru prendre intérêt à mes histoires de revenants royaux; royale aussi, la somme dont il s'est fendu sur l'heure, pour cette souscription de journal qui devait faciliter ma mission, et qui atteignait à grand'peine un misérable chiffre avant que l'Américain ne l'eut arrondi.

Au nom de Robinson, Tournoël ne put réprimer un haut-le-corps : un pli de colère contracta ses traits. Eh quoi! jusque dans le désert, jusqu'au fond des tombeaux, il retrouvait cette puissance abhorrée; partout elle tenait sous sa dépendance les vivants ; elle troublait même dans leur sommeil les anciens morts de Memphis.

— Et ce ne sont probablement que des arrhes, poursuivit Cruas. M. Robinson vient en Egypte, il m'a promis sa visite à Saqqarah : c'est ici qu'il recevra le coup de la grâce. Ce sera bien le diable si le richard n'est pas piqué par la tarentule à laquelle n'échappe nul homme intelligent — et celui-là en est un — lorsqu'il entre dans l'ombre du peuple qui fait prendre en pitié tous les autres. Je suis convaincu qu'il me donnera, sans compter, les moyens de défoncer tous les sépulcres inviolés du plateau. Ah! l'argent de ces Américains a du bon!

— Ils en ont fait une arme redoutable, dit Tournoël avec une moue de dégoût.

— Et très secourable en certains cas, repartit l'égyptologue. J'ai mes idées sur l'argent; puisque, comme dit l'autre, il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner. On prétend, et je veux le croire, que notre pays est très riche; mais si l'argent y est souvent charitable — accordonslui cette vertu — il y est paresseux et poltron. Un lièvre. Les Américains ont l'argent audacieux, joyeux, risque-tout. Sur terre et sur mer, le leur cherche les aventures dont le nôtre a horreur, depuis qu'on abêtit notre peuple avec cette imbécile glorification de l'épargne. C'est déjà là une façon d'ennoblir le vil métal : ils en ont une plus haute, ils le font volontiers serviteur de l'esprit.

Leur argent est intelligent, le nôtre est stupide. Trouvez-en donc chez nous — je veux dire les grosses sommes qu'il faudrait au budget de l'esprit — pour subventionner les tentatives hardies du savant, du littérateur, de l'artiste! On recueille quelques pauvres sous. Ces Yankees que nous traitons légèrement de sauvages, ils ont du moins le louable fétichisme des sauvages quand ils s'approchent de la grande reine, la science : ils lui offrent des millions pour qu'elle étende son empire. A peine si l'on a gratté le sol de cette Egypte; il conserve les secrets dont la découverte nous importe plus que toute autre conquête, puisqu'elle permettrait à l'homme de voir clair dans ses origines. La révélation totale du plus ancien monde! J'ai idée que ce magnifique présent sera fait à l'humanité par les milliardaires du nouveau.

— Blasphémateur! interrompit le Père Abel. — Qui donc le lui a fait jusqu'à ce jour, sinon le génie désintéressé des fils de notre race? Oubliestu en quel lieu tu parles? — Ils étaient revenus s'attabler sur la terrasse de la maison de Mariette; on avait sacrifié pour leur repas quelques-uns des pigeons qui volettent entre les piliers du toit. — Oublies-tu, poursuivit le Père, les récits que je tiens de ta propre bouche? Dans cette maison a vécu pendant trois années, soutenu par sa foi dans son idée, le grand homme qui ne savait pas la veille comment il mangerait le lendemain; il s'en moquait; mais il pleurait la désertion de ses ouvriers impayés, l'abandon des pioches dans la galerie qui devait aboutir à l'introuvable Sérapéum, chimérique pour tous, visible pour son seul esprit. Ne m'as-tu pas conté le miracle? Ce vieux Memphite découvert dans sa tombe inviolée, entre les quatre

canopes où ses entrailles et son cœur étaient renlermés dans quelques feuilles d'or; et commeni, avec cette pincée d'or, aumône du mort à celui qui ressuscitait son histoire, Mariette put enfin pousser le picjusqu'au seuil du temple enseveli? Toi-même, Jérôme, tu n'es qu'un pauvre diable; mais tu sais bien, et tu en es justement fier, que tout l'or du Klondike ne ferait pas sortir de ce sable les ombres révélatrices qui n'en surgiront qu'à l'appel de ta voix. Malheureux! C'est sur la terre d'Eg^ypte que tu oses dénier la puissance souveraine au génie français, même indigent, à la volonté française, même contrecarrée par la plus riche des nations! Tu as débarqué sur cette terre à Port-Saïd, me disais-tu. Qui as-tu vu d'abord sur le môle? Un Français qui vint en Egypte aussi dénué de ressources que Mariette, avec une foi au coeur, comme Mariette; il a lutté vingt ans pour cette foi, elle a triomphé. Ah! le Maître de la Mer, comme on l'appelle, peut faire passer sous cet homme de bnonze tous les navires des deux hémisphères : le vrai Maître de la Mer, c'est le Français qui la violenta, qui en réunit les flots séparés et leur commanda de porter ces vaisseaux. — Et combien d'autres t'en nommerais-je, de ces Français qui ont créé sur le sol égyptien, à coups de volonté, tout ce qui en fait l'opulence et la parure ! Regarde à côté de toi — nous pouvons bien le dire devant lui — voici un Français qui nous conquiert un empire, avec son seul dévouement à son idée, avec les quelques milliers de francs que notre avare budget lui marchande. Tes banquiers auront beau faire, mon bon Jérôme, c'est nous qui sommes les rois du monde, avec les inépuisables richesses de notre esprit et de notre cœur!

— Ainsi soit-il, mon Père, dit en riant le savant ; mais tu m'accorderas que notre g^ueuse de royauté a dlantrement besoin de ces intendants généreux, quand elle veut rég^ner effectivement!

— Je t'accorde que tu es devenu un affreux positiviste, à fréquenter les morts de cette Chine que fut ta vieille Eg^ypte : des gens qui n'ont même pas une représentation religieuse dans leurs plus anciens tombeaux !

— Ni une représentation militaire, ajouta l'officier.

— Et quand les dieux apparaissent enfin, reprit le missionnaire, ce sont des oiseaux, des chats, des bœufs !

— Halte-là! fit vivement Cruas, comme si l'on eût touché à ses plus chères croyances. — Je ne voudrais pas contrister une fois de plus mon vieux copain ; mais tu connais mes idées : tous les problèmes que vous embrouillez à plaisir deviennent merveilleusement simples et clairs, quand on fréquente ces morts, comme tu dis. A l'origine, l'expérience quotidienne leur révèle qu'ils sont les créatures et les obligés d'un fleuve et d'un soleil; ils n'en demandent pas davantage. Ils travaillent, jouissent des biens de la terre, sans troubles métaphysiques, sans folies guerrières; ils règlent leur vie sur les lois constantes de la nature ; le jeu en est visible dans cette Egypte comme la marche des étoiles, comme le mécanisme d'une montre dont le boîtier serait toujours ouvert. Au soir de la vie, ils s'endorment dans la contemplation de leur travail, figuré sur leurs tombeaux pour les rtvos où ils se flattent vaguement de le continuer. Plus tard, ils inventent la métaphysique ; il faut bien s'amuser î jlls spiritualisent le soleil créateur; leur pensée se

hausse à la conception d'un dieu unique, universel. Tu n'as pas honte de me servir encore les ibis el les chats, comme ton Bossuet, quand son fanatisme égare l'homme qui a pourtant le mieux parlé de l'Egypte alors qu'on ne la connaissait pas? Tu n'ignores pas, toi, que ces petites bêtes étaient Icj ex-voto de la superstition d'alors, les équivalents des cierges et de la bimbeloterie dévote qui amuseni les bonnes femmes d'aujourd'hui. Les initiés nous ont laissé quelques formules de haute philosophie religieuse auxquelles vous n'avez rien ajouté. Certes, ils ne les livraient pas au vulgaire. Est-ce que le vulgaire comprend? Regarde — et Cruas tira de son portefeuille une note au crayon — regarde l'inscription que j'ai relevée dans la chapelle funéraire de Ptah-Mer, grand pontife de Memphis ; »... Il connaissait les dispositions de la terre et de l'enfer, d'Héliopolis et de Memphis; il avait pénétré les mystères de tout sanctuaire, rien ne lui était caché. Il adorait Dieu et le glorifiait dans ses desseins. Il couvrait d'un voile le flanc de tout ce qu'il avait vu. » — Est-ce beau ! Est-ce sage, ce voile sur le flanc de la vérité!

— Notre Maître a dit mieux, répliqua le Père Abel. Notre Maître a dit : « Ne mettez pas la lumière sous le boisseau, m Étant le Dieu de charité, il a voulu qu'on fût charitable même et surtoui] de la vérité, du premier bien qu'implorent toui; les hommes. j

— Et qu'ils ne peuvent pas supporter, reprit h savant. Toutes nos morales, toutes nos théologie nous viennent des Egyptiens; et même tous voi dogmes, tous vos symboles. Trinité, incarnationj rédemption, il n'en est pas un qu'on ne retrouvi dans les inventions de ce peuple. Lis le mémoir

de Mariette sur la Mère d'Apis, sa Préface aux études sur le temple de Dendérah... Moïse ou tout autre — un prêtre égyptien, nous dit Strabon, initié aux mystères, qui les livra à son peuple et s'enfuit avec lui — révéla les hautes doctrines de Memphis et de Thèbes à la petite tribu juive; elle les emporta au désert dans le temps où ces doctrines se corrompaient en Egypte. La Judée les conserve intactes, jusqu'au moment où l'esprit hellénique souffle sur l'ancien monde, le dissout, réagit sur la doctrine judéo-égyptienne, et en fait sortir le christianisme, qui s'approprie aux besoins d'un monde nouveau. Forme dépassée maintenant par les progrés de l'esprit humain : libéré des chimères, instruit par la science, cet esprit entre dans la phase raisonnable; et la raison le ramène aux conceptions des premiers Egyptiens, à leur observation tranquille des lois naturelles, à la sagesse pacifique et laborieuse de ces bons travailleurs, de ces contemporains positivistes d'un Ti, d'un Ptah- Hotep.

I — Mon pauvre ami, fit tristement le Père, lu crois voir le foyer partout où tu en aperçois de j vagues reflets. Le foyer de vérité, c'est notre ijChrist; et sa marque divine est la charité. Où trouves-tu la charité, dans les cœurs qui se racontent sur les murs de tes tombeaux?

— Mais bien avant l'exode de Moïse, sur cent inscriptions de ces tombeaux. Écoute celle-ci : M J'ai donné du pain à celui qui avait faim, de

sl'eau à celui qui avait soif, des vêtements à celui )3qui était nu... »

— Oh! dit le religieux, des préceptes de bienrifaisance, comme en ont édicté tous les peuples; et r( encore celui qui les observa ferait-il mieux de ne

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pas s'en vanter sur son monument. La charité, c'est autre chose. Je vois bien sur les bas-rehefs de tes sculpteurs, à l'époque où leur nation devient guerrière, des conquérants qui ramènent des populations captives; je n'y vois nulle part un pauvre missionnaire comme moi, qui s'en va au fond de l'Afrique — et tu sais que je n'y ai nul mérite, puisque j'obéis au Maître qui me commande — chez des sauvages qu'il ne connaît pas, uniquement pour gagner leurs âmes au bienfait que leur apporta un Dieu de charité. Cela, on ne l'a pas vu avant Lui ; on ne le verra pas en dehors de Lui.

— Regarde cethomme, ditCruas; — et il indiqua du geste un Bédouin, employé aux fouilles, qui fumait accroupi sur le plateau, au-dessus de la tranchée où débouchent les galeries du Sérapéum. Le soleil venait de disparaître sous l'horizon des sables. L'homme se leva, déploya un méchant lambeau de tapis, s'orienta tant bien que mal vers la Mecque; et sur les caveaux des Apis où se réincarne Osiris, gardé par tous les dieux du Rituel funéraire, l'Arabe se prosterna en répétant l'invocation à Allah, qui seul est Dieu.

Ce mendiant qui nous méprise cordialement, toi et moi, prie aussi le Dieu un, universel, celui qu'aucune superstition n'a défiguré dans le culte que l'Arabe lui rend. — Mon Bédouin te répondrait que le prosélytisme de ses pères a conquis à ce Dieu autant de fidèles qu'en a le tien.

— A coups de cimeterre, répliqua le religieux. Nos pères ont gagné les âmes en s'offrant euxmêmes en holocauste, pour le rachat de ces âmes. Le Christ seul pouvait ordonner cette sublime folie. Égyptiens, Arabes ou autres, tous ces croyants de l'erreur furent peut-être de fort honnêtes gens ;

mais, je te le répète avec l'Apôtre, ils n'avaient pas la charité, la vertu divine dont le nom déborde toutes les définitions qu'en peuvent donner les langues humaines; elle est le si^jne de la vérité, de la divinité de mon Maître.

— A quoi bon discuter? conclut le savant. Ta foi dans l'absolu ne convaincra pas ma claire vision du relatif. Tu ne me prouveras qu'une chose, et je la sais depuis longtemps : c'est que tu es un très brave homme. Prêtre d'Osiris ou iman de Mahomet, tu l'aurais été de même. — Demandons plutôt à cette vieille jeune dame, qui les sait peut-être, ces secrets que nul ne saura jamais avant d'être descendu dans la demeure d'où je l'ai extraite.

La nuit tombait. Gruas alluma les flambeaux sur la table, attira le paquet informe qu'il y avait déposé.

— Je vous présente à Mirit, princesse royale et prêtresse d'Hator. Gela était dit sur sa gaine, et aussi qu'elle fut agréable aux dieux. — Voilà ses bijoux.

Il prit dans la sacoche où il les avait jetés les colliers d'émaux, les chaînettes d'or, le miroir de bronze, et ces cornes où sont gravées les figures magiques qui doivent conjurer les mauvais rêves de la momie. Puis, saisissant un couteau sur la table, avec l'insouciance d'un carabin qui dissèque an cadavre à l'amphithéâtre, il trancha les premières bandelettes. Longuement, il déroula les innombrables tours de ces linges jaunis par l'huile de cèdre, encore solides; à mesure qu'il les enlevait, le paquet prenait une vague forme humaine. Les dernières bandelettes cédèrent, non sans résistance, sous les efforts violents des trois tiommes qui les tailladaient de leurs couteaux, les déchi-

raient de leurs ongles : la morte apparut nue dans sa chemise de bitume et de natron ; un corps de jeune remme, aux lignes graciles, amincies par le rétrécissement du tombeau. Ses petites mains dorées, croisées sur son cœur, y retenaient un scarabée de pierre azurine, symbole de l'âme et garant qu'elle rouvrirait comme lui ses ailes. Louis fut frappé de la ressemblance qu'il observa entre cette face noircie et le masque du sphinx Apriès, accroupi comme un chien de garde à l'angle de la terrasse : même sourire mystérieux, moqueur et sensuel; le sourire de toute la race. Oui, aux lueurs des bougies dont le vent du désert agitait la flamme, l'ombre d'un sourire errait sur le visage de Mirit: et ses yeux durcis, qui tenaient encore dans les orbites, semblaient regarder tour à tour, pendant qu'on la chavirait en tous sens, les étoiles reconnues, les dunes funéraires où dormaient les siens, le grand jardin bleu qui sombrait au fond de la vallée dans la gaze argentée des brumes du Nil, la confuse blancheur du Caire à l'horizon, mirage d'une ville qui avait surgi par delà le fleuve, loin de la place où la fille de Memphis cherchait sa ville anéantie. Mirit souriait à tout et à tous : aux plaines éternellement jeunes et fécondes où elle avait aimé la vie, aux figures mêmes de ses profanateurs brutaux; d'un sourire résigné qui disait : Si ma chair desséchée refleurissait sur mes os, vous n'y toucheriez qu'à genoux, pauvres hommes que vous êtes, avec le tremblement dans toutes vos veines de mon pouvoir sur vos désirs. — Et ce fut la pensée que Gruas résuma dans cette exclamation : — Dire qu'on a aimé cela ! Que des hommes ont peut-être perdu le sens, maudit la vie et risqué la mort pour ce bloc de bitume !

— Et qu'elle les a sans doute trahis ! ajouta durement Tournoël.

Le Père Abel lui jeta un re^jard d'indulgente commisération.

— Son bouquet de fiançailles avec la Mort! s'écria l'égyptolog^ue : il nous avait échappé!

Quelques brins de mimosa avaient glissé sur la table, du sein de la momie où ils étaient placés. Feuilles et fleurs séchées, décolorées, mais intactes, conservées comme si elles n'avaient passé que quelques jours dans un herbier.

— Mon capitaine, dit Cruas, je vous en fais présent : je gage que vous n'êtes pas embarrassé d'offrir le bouquet de Mirit à quelque belle dame, avec prière de le garder aussi longtemps sur son cœur.

— Merci, fit l'officier. Des fleurs de morte, cela me revient.

Il en voulait à son hôte de le ramener à des idées dont il commençait à se libérer. Depuis qu'il avait quitté le Caire, tout le tirait hors de luimême ; tous les mouvements de son esprit apaisaient ceux du cœur. Il lui semblait qu'il avait franchi depuis le matin des centaines de lieues, des milliers d'années. Son imagination s'envolait si loin dans l'espace, dans le temps ! Aux portes du désert, tout la sollicitait vers les régions africaines qu'elle habitait en désir, et qu'elle pouvait se figurer si proches, en un point de ce vide que rien ne barrait, là-bas, sous l'horizon : il croyait en sentir l'odeur dans le vent qui en venait. — Au fond des tombeaux, le présent n'était plus : images vues et paroles entendues, tout emportait sa pensée dans la paix des siècles très anciens, dans l'innombrable océan des pensées et des émotions abolies. Le ver-

tigfc égyptien s'emparait de lui : ce sentiment de tomber dans le gouffre de l'immémorial où les agitations de nos minutes nous apparaissaient ridicules. L'influence modératrice des lois constantes dont parlait Gruas opérait sur sa raison ; comme le reproche d'un miroir limpide au convulsionnaire qui prend honte des grimaces qu'il s'y voit faire. Insensiblement, au cours de cette soirée, dans le calme absolu de la nuit sur les solitudes funéraires, près de ces deux hommes qui l'entretenaient des plus hauts intérêts de l'intelligence, sa douleur s'était assoupie, immatérialisée en quelque sorte ; il la sentait encore autour de son cœur, mais comme ces vaines figurations qui continuaient les réalités de la vie autour des cœurs défunts, dans le silence des hypogées.

Distrait d'abord et absent de la conversation, il s'y mêla à son tour, s'y passionna, la prolongea longuement avec le savant et le missionnaire. Une fois de plus, les murs de la maison de Mariette entendirent des hommes faire l'aveu de leur impuissance, devant les sphinx gardiens qui provoquent les hôtes de cette maison aux efforts de pensée enivrants et inutiles.

Lorsqu'ils se séparèrent, à une heure avancée, Tournoël pria Gruas de lui donner du papier et de l'encre. Resté seul sur la terrasse, il écarta les bandelettes qui encombraient la table, repoussa le corps de Mirit. Elle continuait de sourire à côté de lui, le regardait faire; il crut surprendre, dans l'insaisissable regard de ces prunelles vitrifiées, une similitude fugitive avec un autre regard, celui des yeux solitaires qui le regardaient sans le voir, un soir, à l'Opéra... Louis prit une feuille de papier; au moment de mettre en tête, sous le quantième, le

nom du lieu d'où il datait, il se ravisa, il y mit ces mots :

Chez les dieux... là où vont les morts.

11 écrivit longtemps, jusqu'aux dernières lueurs des bougies consumées, s'interrompant parfois pour aller revoir les étoiles, le désert, les sombres masses des pyramides de Saqqarah et de Dachour. Lorsqu'il eut achevé, il introduisit entre deux pages les brins de mimosa, s'assura qu'ils ne se brisaient pas dans l'enveloppe, traça sur cette enveloppe la suscription :

Madame Fianona Aux bons soins de la Duchesse de Jossé-Lauvreins

Au Caire

Il alla dormir, comme un homme très las d'avoir traversé dans sa journée de grands pays. Le lendemain matin, Jérôme Cruas reconduisit ses hôtes à Bédréchein. Tournoël jeta sa lettre au train en partance pour le Caire; il monta avec le Père Abel dans celui de la Haute-Egypte, qui emporta directement les deux voyageurs à Khartoum.

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