‹ Le Maître de la merChapitre 3 sur 17 · ALARIC OU CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

ALARIC OU CHARLEMAGNE

ft Qui distinguera d'emblée le son des trompettes, quand les trompettes sonnent pour Alaric aussi bien que pour Charlemagne? " — Millicent Fianona se la répétait mentalement, celte phrase du livre où elle ne lisait plus. Assise dans l'encoignure d'un bniv-iviiidoiv, au premier étage du Grand-Hôtel de Saint-Hélier, elle laissait ses regards errer sur la nier qui battait le vieux môle, déferlait contre les assises du Château-Elisabeth.

Un mois s'était écoulé depuis la soirée de l'Opéra. Juillet dispersait la société parisienne sur les plages. Les Lauvreins s'installaient à Dinard : avant de les y rejoindre, comme elle l'avait promis, Mme Fianona faisait un court séjour à Jersey. Une raison majeure l'appelait dans l'île : elle y était venue rechercher le frère de son père, un ancien officier (le l'armée des Indes retraité aux environs de Saint- Hélier. Le major y soignait ses rhumatismes sous la tutelle ombrageuse de deux cousines, vieilles demoiselles méthodistes qui s'étaient constituées gardiennes du corps et de l'âme de leur parent Elles virent d'un œil alarmé l'arrivée de l'étrangère, fille d'un homme bizarre, expatrié par amour, sévèrement jugé dans une famille dont il s'était peu

soucié. Suspecte et condamnée d'avance, « la fille de l'Italienne « , comme elles la nommaient avec un accent de réprobation ! Ces mots évoquaient dans leurs esprits rigides toutes sortes d'imagées sensuelles et diaboliques, toutes les troubles impuretés du sang amalécite. Dûment chapitré par les directrices de sa conscience, le major reçut sa nièce avec cette sécheresse anglaise qui rendrait jalouse une bille de bois de teck. Un cœur anglais où brûle le feu d'un sentiment sincère fondrait toutes les banquises des mers arctiques; lorsqu'il se ferme et se fait volontairement hostile, ce même cœur congèlerait le Vésuve en pleine éruption. La jeune veuve exposa la situation critique où elle se trouvait depuis la mort de son mari; elle essaya d'y intéresser le seul protecteur naturel qui lui restât. Elle obtint de cet oncle quelques considérations pratiques sur l'ignorance des éleveurs de bétail, dans l'Argentine et ailleurs, lorsqu'ils ne s'inspirent pas des bonnes méthodes anglaises; et quelques réflexions désobligeantes sur les personnes, comme il y en a tant, qui ont reçu l'inestimable privilège de naître d'un sang anglais, avec un confortable approvisionnement de raison anglaise, et qui ne savent pas user de cette prérogative pour gouverner un mari chimérique, dans les unions mal assorties où les précipite un blâmable dérèglement de leui imagination. — Millicent se retira, toute meurtrie par tant d'injustice et de dureté. Rentrée à l'hôte après cette pénible entrevue, elle cherchait di' réconfort dans la lecture de son livre préféré.

C'était le poème d'Elisabeth Browning, Aurore Leigh : testament d'âme qu'on dirait écrit par un( fille spirituelle de Shelley, à la lueur des flamme ardentes et sonores, près du bûcher où se consu

mait le poète, Millicent l'aimait entre tous, ce livre qui lui racontait sa propre histoire. Comme Aurora, elle avait été, toute jeune, arrachée de cette Italie où elle tenait par les racines du cœur, où son heureuse enfance s'était épanouie dans l'air qu'il lui fallait pour fleurir. Depuis lors, elle n'avait pas refleuri. Les journées, les années, étaient tombées sur elle comme la pluie silencieuse dans la nuit. Deux fois orpheline, loin de la terre maternelle i|ui gardait les tombes de ses parents, dépaysée d'âme sous les cieux et dans les conditions de vie où le sort l'égarait, Millicent y avait connu ce long ennui du vide dont elle entendait la plainte dans l'éloquente confession d'Aurora. Son mari, diplomate correct et froid, toujours assombri dans le privé par les tracas d'affaires qui attristaient leur foyer, n'avait pas su éveiller la femme endormie dans cette jeune fille. Elle sommeillait, soumise sans révolte à la règle d'une existence sévère, où l'inquiétude du lendemain éteignait toute joie. Elle n'avait frayé dans l'Argentine qu'avec des sociétés futiles : le peu de communication qu'elle y trouvait contribuait à la replier sur elle-même. Loin de la séduire, les hommages grossiers de quelques bellâtres l'avaient dégoûtée sans l'instruire de ce qu'ils appelaient l'amour. Réfugiée dans sa musique comme en un palais de songe, elle y échappait aux soucis cuisants qui faisaient l'entretien habituel de Fianona, elley trompait des aspirations que tout étouffait dans la vulgarité de son milieu : ses rêves imprécis trouvaient des satisfactions suffisantes dans la caresse immatérielle des mélodies. La mort de son mari l'avait laissée aux prises avec des embarras dont elle connut bientôt toute la gravité. Restée seule et sans guide, elle essaya

de liquider les entreprises hasardeuses où le défunt s'était engagé. La jeune veuve ne possédait aucune des qualités d'une femme d'affaires : après une année d'inutiles tourments, elle dut s'avouer que la tâche était au-dessus de ses forces; elle partit en confiant à l'associé de Fianona le soin de réaliser la petite fortune qu'elle espérait sauver. Au lendemain de ces rudes secousses, au moment où son existence prenait une figure nouvelle, alors qu'elle revenait libre et sans but à ce vieux monde, le monde de son enfance, une révolution s'était faite dans l'âme de Millicent : éclosion tardive d'une plante longtemps comprimée. La vie réclamait ses droits imprescriptibles. Une femme voulait sortir de l'enfant passive, assoupie jusqu'alors dans sa tranquille torpeur. Elle avait pris conscience de cette mue sur le bateau qui la ramenait en Europe. Un long voyage en mer, c'est pour nos contemporains le seul équivalent des retraites que faisaient les gens des siècles passés quand ils allaient s'éprouver au cloître. Durant les heures désœuvrées de la traversée, sur la cellule flottante où il est affranchi des servitudes coutumières, l'esprit trouve le loisir de s'écouter penser. Millicent laissait à terre et oubliait pour un temps les préoccupations angoissantes des derniers mois; elle courait à l'inconnu avec une sorte d'exaltation effrayée.

Ses méditations solitaires furent bientôt diverties. A Rio de Janeiro, M. Robinson prit passage sur le paquebot de la Compagnie hambourgeoise Le grand spéculateur venait d'installer un service au Brésil ; il allait traiter d'autres affaires à Paris et à Londres. Assis à table entre le commandant et Mme Fianona, il se méprit sur la nationalité de la jeune femme qui causait en anglais avec le

marin; il lui adressa la parole en ces termes :

— Agréable et riche, le pays que je viens de voir; gâté malheureusement par sa population; et empoisonné par cette écume d'émigrants italiens, une race dégénérée que je ne puis souffrir.

— Empoisonné aussi par quelques pirates yankees, répliqua Millicent. Je plains les gens de ce pays, s'ils sont forcés de voisiner avec ces sauvages brutaux. — Et elle se renferma dans le silence.

Quand il se fut renseigné, Archibald voulut réparer sa lourde maladresse, en commit une pire : il acheta chez la fleuriste du bord tout le stock de fleurs disponibles, il les fit porter dans la cabine de Mme Fianona. Elle les renvoya avec ces mots sur sa carte : « Deuxième offense; c'est le trust des maladresses. » Le lendemain, M. Robinson l'aborda courtoisement sur le pont.

— Je n'avais vu chez vous que l'Anglaise, Madame ; elle intercédera pour moi près de l'Italienne, qui me pardonnera peut-être.

Mme Fianona désarma, d'assez mauvaise grâce d'abord ; bientôt, satisfaite de tenir à sa merci l'agresseur qui plaidait coupable, elle s'amusa franchement des efforts qu'il faisait pour se réhabiliter. Vingt-quatre heures plus tard, les deux ennemis de la veille étaient très bons amis. M. Robinson paraissait se plaire dans la société de la jeune femme; Millicent lui sut gré d'être la pierre de touche où elle vérifiait un pouvoir de séduction qu'elle n'avait jamais essayé. Jusqu'alors, les hommes vulgaires qui l'entouraient ne lui avaient révélé ce pouvoir que par d'odieux désirs, tribut grossier payé à son sexe et non à sa personne. Pour la première fois, elle goûtait le plaisir flatteur

d'intéresser une vigoureuse intelligence, un personnage qui marquait dans l'élite humaine. Comme il arrive en pareil cas, son charme opérait d'autant mieux qu'elle y prenait confiance et s'abandonnait à la joie spontanée de l'exercer.

La conversation de M. Robinson lui ouvrait des horizons ignorés. Ce monde des intérêts matériels, qu'elle avait pris en horreur, parce qu'il ne lui était apparu que par ses côtés mesquins et souffreteux, se métamorphosait en féerie prodigieuse dans les vastes perspectives où l'imagination d'Archibald la transportait. Il en changeait les anciens aspects; il y réglait à sa fantaisie l'ordre des événements futurs; il y disposait du sort des hommes, pauvres créatures dépendantes des biens qu'il redistribuait. Et ce fils des Titans, qui jouait avec le globe comme un enfant avec son ballon, elle avait le sentiment délicieux de le retenir près de sa robe, de lui faire oublier un instant le jouet magnifique. Elle eût aimé captiver en lui ce par quoi il la captivait : l'ardente volonté, la puissance élémentaire qui soulevait les montagnes d'or, comme le feu souterrain celles de la chaîne des Andes. Elle se rappelait, près de cet homme, des sensations déjà éprouvées, un jour qu'elle visitaitune grande usine à la Plata : l'attrait inconscient qui lui faisait promener ses mains sur les cuivres, sur les aciers polis des machines, comme pour participer aux effluves de la force mystérieuse, si calme et si redoutable, qui mettait en branle tous ces énormes rouages. Quand les études physiologiques seront plus avancées, elles nous découvriront sans doute d'exactes correspondances entre les phénomènes du monde physique et ceux du monde mental. Un puissant courant électrique produit un champ niajncticjue; il

aimante les corps voisins et crée un pôle d'attraction. Rapprochée d'une énergie dominatrice, Mme Fianana recevait cette aimantation, elle était attirée vers ce pôle.

Mit-elle un peu de coquetterie dans un commerce chaque jour plus intime, plus plaisant pour l'un et pour l'autre? Elle le pouvait sans danger. M. Robinson ne se départit pas un instant d'une réserve qui écartait tout soupçon de galanterie. Ses attentions disaient ouvertement à Millicent qu'il la trouvait aimable, intéressante ; elle ne surprit jamais — elle guetta peut-être inutilement — le mot, le regard qui lui eussent dit qu'il la trouvait jolie femme, et désirable.

Bien entendu, les autres passagers ne s'arrêtèrent pas à ces nuances. L'intimité des deux voyageurs donnait belle matière à gloser : les imaginations méchantes sont simplistes, et la légende s'épaissit vite autour des moindres actes de 1 homme en vue. Puisque l'irrésistible nabab honorait de sa recherche la jeune femme, il voulait être, il serait bientôt un amant heureux; il l'était certainement, après quinze jours de traversée, il ne pouvait point ne pas l'être. Ainsi en avaient décidé les argus du !bord; ainsi était née l'historiette calomnieuse que le léger Félines colportait avec une si ferme assurance.

Ignorante des mauvais bruits, Mme Fianona continua ces agréables relations à Paris, sous l'égide jde la duchesse de Lauvreins. Elles furent moins Paciles et plus rares, dans ce Paris où M. Robinson 3tait accaparé de tous côtés, visé par des femmes moins discrètes dans leurs attaques, assassiné d'ink^itations chez les plus belles, les plus élégantes Millicent regrettait parfois les libres causeries du

paquebot, les longues journées où cet homme attachant lui appartenait tout entier. Elle n'eût pas été femme, si elle se fut retenue de faire valoir, devant le monde et dans ses entretiens avec Archibald, un titre de possession antérieur, presque un droit acquis sur son compag^non de voyage. Il n'eût pa? été homme, si certains mouvements d'humeur, à défaut d'autres indices, ne lui avaient point appris qu'on tenait à ce droit.

Depuis la soirée de lOpéra, un autre intérêt s'était fait sa petite place dans les songeries de Millicent. Si absorbée qu'elle fût par la musique, l'émotion subite de son voisin, ce jeune officier, ne lui avait pas échappé. Emotion durable, et que Tournoël ne sut pas dissimuler quand il rencontra le surlendemain Mme Fianona chez les Lauvreins, où sans doute il la cherchait Le capitaine avait sollicité la permission de lui rendre visite. A deux reprises, pendant la quinzaine qui précéda le départ de l'étrangère, il était venu à l'hôtel où elle logeait; il s'y était rencontré chaque fois avec d'autres visiteurs. Elle l'avait accueilli gracieusement, s'efforçant de le mettre à l'aise. Peine perdue : il parlait peu, ne savait pas s'en aller, s'éternisait sur le fauteuil où il était visiblement très heureux et très malheureux; il laissait deviner les gauches anxiétés de l'homme qui voudrait arrêter la pendule, chasser des fâcheux qu'il a peur de voir sortir, sachant qu'après leur départ il ne dirait rien de ce qu'ils l'ont empêché de dire. Millicent avait entendu ce. silence.

ISouvelle et décisive épreuve de son pouvoir de séduction : plus concluante, celle-ci, car c'étail bien la femme, toute la femme, qui troublait fort le jeune officier. Célèbre, lui aussi, mieusf

LE MAITRE DE l, A MRIt 93

encore, glorieux; conquête enviable pour la plus difficile. Aventures lointaines et dangers héroïquement affrontés, il était paré de tous les prestiges qui gagnent à un Othello les bonnes grâces des Desdémone; jeune, enfin, de cœur et de visage, fait pour intéresser les femmes par le mâle caractère d'une figure où le feu intérieur de la pensée !éclairait des traits avenants. Ce soldat avait accom- Ipli de grandes choses, il en avait souffert, il suscijiait les fiertés et la tendre commisération de son jOeuple. C'était aussi une force ; différente de celle ]u'on subissait chez M. Robinson, moins accablante pour les imaginations, plus engageante pour les îceiirs. Millicent ne pouvait s'empêcher de les mettre 3n balance, ces deux forces qui avaient un instant jravité vers sa personne : il lui semblait que la première l'attirait en l'effrayant, lui donnait à la bis désir et crainte de se laisser dominer par une nergie dévoratrice de l'univers; tandis qu'elle eût roulu dominer, diriger à son gré la seconde, celle jui ne lui résisterait pas, qui lui demanderait 3ncouragement et secours pour grandir à l'égal de autre.

Les deux images repassaient devant ses yeux, lans cette solitude de Jersey qu'une amère décon- '■enue faisait si hostile. Elle trompait son affliction m s'abandonnantaux pensées qui l'avaientoccupée lurant ces dernières semaines. Elle comparait, 'interrogeait; sollicités tour à tour par les deux ittractions contraires, ses sentiments oscillaient, ilusicienne habituée aux variations prolongées sur in thème, elle transposait à son usage la phrase ju'elle venait de lire dans Aurora Leigh : phrase lont le sens obscur s'éclairait par le contexte du )oème, et mieux encore parles

faisait Millicent : « Qui disting^uera d'emblée le son des trompettes, quand les trompettes sonnent pour Alaric aussi bien que pour Charlemagne? »

Elles sonnaient à cet instant pour Archibald Les journaux de Londres, ouverts sur la table de 1 hôtel, étaient pleins de son nom. Le spéculateur avait déchaîné, puis apaisé une révolution dans la puissante corporation des Dockers. Leurs procédés, qu'il jugeait trop arriérés, retardaient le décharg^ement de ses navires ; il voulait américaniser les quais de la Tamise, y iustaller des élévateurs, substituer des machines au travail des bras. Les Dockers s'étaient soulevés contre le despote étranger qui menaçait leur privilège et leur existence; son ascendant avait vaincu la révolte de ces ouvriers ; leur bon sens pratique s'était rendu aux raisonne ments du tnaître qui les tenait en son pouvoir. Un autre journal dépeignait l'émoi de la population à Liverpool : des experts de l'U. S. T. étaient partis pour Holyhead; ils étudiaient un projet qui ferait de ce havre, au détriment de Liverpool, le point ', d'arrivée des paquebots américains : d'où grande ', rumeur et vives alarmes dans la cité maritime. '

Ainsi, l'ombre gigantesque de l'homme qui occu- l pait Millicent se profilait auprès d'elle sur ces, papiers, sur ce coin de terre. Et la jeune femme froissait avec complaisance un télégramme reçu le matin de Southampton : M. Robinson annonçait^ sa visite pour ce même jour, en compagnie de quelques personnes de Londres qu'il avait priées à une courte excursion sur son yacht. Ëtait-ce pour; ce motif qu'^ urora gisait dans l'abandon, délaissée/ par des yeux qui interrogeaient l'horizon de mer^î Mme Fianona y vit bientôt apparaître une colonne! de fumée, puis la silhouette élégante et robuste dij,

Neptu7ie, le yacht de l'Américain. Le guidon de ru. S. T. flottait à la pomme du grand mat. Les invités de M. Robinson descendirent sur la jetée, s'acheminèrent vers l'hôtel. Dissimulée dans son observatoire, Millicent put observer à loisir les personnes qui accompagnaient son ami : femmes de la haute société londonnienne, pour la plupart des Américaines mariées en Angleterre; très gaies, très pimpantes dans leurs toilettes de voyage, qui voulaient être simples et trahissaient une grande recherche de luxe.

Archibald vint saluer Mme Fianona avec ses façons habituelles de bon camarade, comme s'il l'eût quittée la veille ; il la pria de se joindre à la petite bande; on allait luncher au château de Montorgueil. Le manoir féodal de Jean sans Terre, farouche relique enchâssée dans le roc sur un piton qui commande la mer, est le but favori des touristes. Ceux du Neptune avaient décidé de s'y rendre avant de rembarquer : ils ne faisaient que toucher terre à Jersey; ils devaient pousser le soir même jusqu'à Dinard, où un grand match de tennis les appelait le lendemain. Millicent eût préféré causer avec le conseiller qu'elle avait souvent entretenu de ses ennuis, et lui raconter le mauvais accueil de cet oncle qui les aggravait; elle n'en trouva pas l'occasion. Préoccupée de ce souci domestique, un peu vexée par l'effacement de sa mise qui contrastait avec l'élégance de ces dames, comme sa tristesse avec leur gaité, elle se mêla sans plaisir à une société où elle se sentait étrangère. On ne parlait autour d'elle que des petits commérages de la saison de Londres, on en régalait M. Robinson. Il s'égayait de l'animation de ses compagnes; une jeune miss d'une beauté provocante s'appuyait sur

lui pour gravir les pentes rocheuses qui conduisent à la terrasse de Montorgueil. On luncha joyeusement sur un des sinistres bancs de pierre où le^ Garteret expédiaient leurs justices sommaires : après le repas, la compagnie s'engagea dans les escaliers intérieurs de la tour, gagna la plate-forme du donjon.

Là-haut, les bavardages mondains firent trêve, effarouchés par la saisissante grandeur du panorama, couverts par la voix profonde des eaux qui ceignent sur trois côtés la base du promontoire. La plainte du refrain de mer montait contre la paroi du précipice, arrivait assourdie entre les draperies de lierre des murailles, venait expirer dans les pertuis des barbacanes. Sur le frissonnement lointain des abîmes où plongeait la vue, l'oreille devinait la répercussion infinie de cette même plainte, plus solennelle au large, dans l'attente des ténèbres qui vont s'abattre sur la face de la mer. Assombrie au baisser du soleil, elle prenait la teinte que les forgerons appellent couleur d'eau, violet luisant du fer poli qui a passé au feu. A l'extrême horizon blanchissaient les falaises de France : l'incertain liséré des côtes normandes se confondait avec un ourlet de nuages, pelotonnés au bas du ciel ; l'œil y distinguait encore une pâle aiguille qui trouait l'amas des nuées, la flèche de la cathédrale de Goutances.

Sur cette aire de faucons, d'où les fils des Vikings guettaient leurs proies maritimes, M. Robinson , accoudé contre un créneau , aspirait les souffles du large; son regard embrassait l'étendue des eaux avec une expression de convoitise que Millicenl connaissait bien; elle l'avait souvent observée durant leur traversée : lorsque cet homme contemplait

la mer, il semblait que ses yeux caves fissent effort pour rengoufirer tout entière, et qu en dehors (1 elle rien n'existât plus pour eux. La jeune femme ~ approcha.

— Je vois qu'elle est toujours en vigueur, la vieille loi qui défendait d'introduire un étranger dans cette forteresse autrement que les yeux bandés; si bien bandés qu'ils n'aperçoivent même plus le chagrin d'une amie.

— Eh quoi ! repartit Archibald, auriez-vous quelque sujet de peine? Il n'y paraissait pas, la dernière fois que je vous vis : vous causiez très gaîment avec le capitaine de Tournoël; vous sembliez prendre grand intérêt à ses récits.

— Est-ce un reproche? fit-elle.

— Bien au contraire. Ce garçon me plaît. Je connais tout son mérite, gâté par quelques travers d'esprit qu'une saine influence pourrait corriger. Il subit une épreuve, je crains que son énergie ny faiblisse. Ce serait grand dommage qu'une si belle force se perdît. Quiconque le soutiendra, l'encouragera, fera une bonne œuvre, une œuvre utile pour tous. J'attends beaucoup decethomme d'élite, j'ai des vues sur lui, je vous en reparlerai. Si vous pouvez prendre quelque empire sur le capitaine, vous ferez un noble emploi des qualités d'intelligence et de cœur que j'ai tant appréciées chez vous, chère Madame.

Les Anglaises se précipitèrent à ce moment vers M. Robinson pour le complimenter sur la bonne grâce de son yacht. Le Neptime balançait sa mâture au-dessous du donjon, dans le petit havre de Sainte- Catherine où l'on devait rembarquer : vu de cette hauteur, le solide navire paraissait un jouet d'enfant, coquet à ravir dans le raccourci de ses lignes.

On redescendit au pied de la falaise. Archibald donna le signal du départ, il dit à Mme Fianona qu'il se promettait de la retrouver prochainement en France. Millicent vit le Neptune s'éloig^ner, décroître au crépuscule : les fanaux s'allumèrent, ces feux fuyants s'évanouirent dans la brume. — Elle revint seule de Gorey à Saint-Hélier, d'assez méchante humeur.

— Ainsi, pensait-elle, il ne m'a parlé que pour me donner le conseil peu déguisé d'aller me jeter à la tête d'un autre! S'il croit qu'il aurait grand effort à faire pour m'en persuader!...

Et sa pensée se reportait sur cet autre, à qui on la renvoyait cavalièrement II n'aurait pas repoussé, lui, les avances amicales qu'elle s'en voulait d'avoir faites à Robinson ; avec quelle gratitude heureuse il les eût accueillies! Elle n'en savait rien, elle en était sûre. — Il subissait une épreuve, avait dit Archibald. Quelle épreuve ? Pauvre garçon ! Il souffrait, il avait besoin de soutien, lui, si courageux... C'était donc pour ce motif qu'il paraissait navré, lors de sa dernière visite? four ce motif, et pour un autre; parce qu'elle allait partir. — Elle essayait de se remémorer chaque détail de leurs rencontres. Puis, la petite fille qui persistait dans cette femme à peine éveillée réfléchit longuement, sérieusement, sur une singidarité dont elle avait été très frappée pendant les visites de Tournoël. — Pourquoi donc a-t-il le côté droit de la moustache d'un blond plus foncé que l'autre?,.. C'est joli, d'ailleurs... — Et, ses idées revenant à Robinson, un flot d'irritation lui remontait au cœur contre l'indifférence, la dureté de cet homme.

— Il n'a môme pas pensé à me demander si je voulais prendre passage sur son bateau pour re-

tourner avec eux à Dinard ! Il était bien trop occupé de ses Anglaises : il aurait eu honte de moi en si belle compagnie.

Millicent oubliait qu'elle n'eût pas été libre d'accepter l'invitation; un devoir la retenait encore à Jersey. Elle n'avait pas pris congé de son oncle, ; elle s'était promis de tenter le lendemain un dernier effort auprès de lui. — Cette entrevue fut aussi glaciale que la première : même visage de bois, même cuirasse de défiance et de réprobation. La jeune femme comprit l'inutilité d'une plus longue insistance : autant eût valu attaquer de ses faibles mains les assises de granit qui portaient cette lie. Elle fit ses adieux au major, aux deux dragons qui le défendaient contre les embûches des suppôts de Bélial. Et ce fut avec soulagement qu'elle s'éloigna, le jour d'après, sur le courrier de Saint-Malo qui la ramenait chez ses amis.

La duchesse l'attendait au débarcadère. Millicent coupa court aux compliments pour lui dire :

— Vous devez être satisfaite, chère amie; voilà votre grand compatriote revenu : je me fie à vous

ipour ne plus le laisser repartir.

— Vous tombez bien ! s'écria Mme de Lauvreins. Si vous croyez qu'on le tient jamais ! Il n'était pas ici depuis vingt-quatre heures qu'un télégramme rappelait d'urgence à Brème : une convention à

igner, une nouvelle flotte qu'il veut avaler, je crois. Oh ! c'est un homme très capable : si expéditif, si pratique !

Ces mots furent dits par la petite duchesse américaine avec le même accent de fierté patriotique qu'aurait eu son mari s'il eût parlé d'un maréchal de France revenu vainqueur d'une campagne. — Mme Fianona s'informa de leurs connaissances pa-

risiennes, pour en venir au nom qu'elle voulait amener.

— Et le capitaine de Tournoël, que devient-il? L'avez-vous revu souvent?

— Une seule fois, répondit Pegf en riant; — le temps de s'assurer que vous n'étiez plus à Paris, et qu'il n'avait par conséquent plus de motif pour nous honorer de ses visites. Ah ! ma chère, je crois bien que vous lui avez inoculé une fièvre plus maligne que celles d'Afrique !

— Je ne lui veux pourtant pas de mal, dit Milliccnt.

Et son regard partit très loin, dans une de ces fuites chercheuses qui en faisaient l'indéfinissable charme.

ON A VOLÉ LE boulevard!

Que ne pouvaient-ils se faire entendre à Paris, les mots emportés au vent de la Rance ! Ils auraient allégé les ennuis d'un cœur qu'ils eussent doucement surpris.

Louis de Tournoël pensait à Mme Fianona plus souvent qu'il ne voulait se l'avouer. Il avait suffi de quatre ou cinq rencontres pour créer en lui l'image qui grandit, s'embellit, se divinise de tout le bonheur qu'on attend d'elle; l'image qui envahira peu à peu tout l'être seusitif, interceptera bientôt toutes les autres visions du monde. Dans son inexpérience naïve de la femme, il demeurait persuadé qu'on n'avait rien deviné de ses sentiûents; et il jugeait ceux de Mme Fianona d'après la logique spéciale aux amoureux timides. — Indifférente, inattentive à l'émoi qu'il ressentait près d elle, la jeune étrangère l'était à coup sur, puisqu'elle le recevait avec d'autant plus de gaité qu'il arrivait plus soucieux et plus grave ; puisqu'il ne comptait pas plus que, les autres visiteurs, ces importuns dont elle s'occupait de préférence. — Ce dernier axiome, Tournoël l'inférait de la moindre parole adressée par Millicent à d'autres personnes; et, l'ayant admis comme évident, il ne le discutait plus. — Elle paraissait presque heureuse de la pré-

sence de ces tiers; oui, heureuse et amusée du supplice qu'ils infligeaient à leur victime silencieuse. — Ceci ne s'accordait guère avec la première hypothèse, l'inattention au mal dont souffrait cette victime : mais la logique amoureuse déduit à sa façon. — Si elle s'était souciée de lui le moins du monde, serait-elle partie ainsi, à la hâte, sans motif, sans même lui donner une occasion de s'expliquer, sans l'entendre une fois seul à seule, ne fût-ce que par curiosité, sinon par intérêt? Elle était partie pour l'Angleterre : pour le pays où Robinson l'avait devancée, où elle allait sûrement le rejoindre. . . Était-ce donc vrai ? Était-ce possible? On le disait tant... Allons! n'y pensons plus, — décidait le jeune homme, en attendantl'heure pro- a chaine où il y repenserait de nouveau; — oublions cette faiblesse d'un instant. Imbécile d'avoir rêvé . que cette créature d'exception pouvait être pour | moi!... C'est pourtant vrai qu'elle ne ressemble à aucune autre. Elle appelait, de plus loin, des j choses si profondes en moi, qui n'avaient jamais ! été remuées... Bah! l'oasis est petite, le désert est grand. En route! L'heure presse, la France attend que j'achève mon œuvre : et je l'achèverai, envers et contre tous. Pas de temps à perdre avec les dames de Buenos-Ayres, ou de Venise, ou de Sospel... C'est étrange : il me semble les revoir, ces roses des Alpes; déjà alors, à mesure qu'elles s'effeuillaient, quelque chose me manquait, quelque chose de moi qui était entré en moi par la porte qu'on ne sait pas. Je crois bien que j'ai gardé le bidon de mon homme : détourné un effet d'équipement!... Suis-je bête ! Finie, la petite musique. A la besogne ! Allons les relancer encore une fois, au ministère.

Il y allait, pour y retrouver les mêmes déboires, le même sentiment amer de son impuissance. Condamnés sans appel, ses projets comme sa personne. La France l'attendait à l'œuvre, s'était-il dit à ses heures d'illuminisme. Pure hallucination. La France n'attendait rien; elle somnolait, oublieuse déjà du petit sursautd'orgueil et de pitié qu'il avait provoqué chez elle. De quoi se fùt-il plaint? Paris lui avait fait bonne mesure : deux grands mois d'attention enthousiaste, pour un héros de qui si peu de gens pouvaient dire où et comment son héroïsme s'était manifesté. D'autres événements passionnaient l'opinion, drames et comédies d'un intérêt plus proche ; d'autres premiers rôles s'emparaient de la vedette, personnages sympathiques par leurs mérites ou leurs canailleries. Des signes certains révélaient à Tournoël la rapide usure de sa popularité. Les journaux ne reproduisaient plus ses traits ; à peine s'ils lui accordaient de loin en loin quelques lignes, de celles qu'on dirait imprimées automatiquement par de vieux clichés, mis en réserve pour la saison d'été. Cette saison ellemême hâtait l'oubli : en fin de juillet, la gloire déguerpit avec ceux qui la distribuent, les acteurs prudents renoncent à jouer devant une salle vide L'officier se sentait devenir ce qu'a dit un poète : du spectacle d'hier l'affiche déchirée... Quelques semaines encore, et le petit capitaine irait reprendre sa place à la tête d'une compagnie, dans une garnison de province ; il y ferait sans conviction le fastidieux métier dont ses camarades pariaient avec un dégoût croissant; il y vieillirait dans l'éternelle paix, sans espoir, sans avenir, attendant l'heure de la retraite en passant des revues de détail.

Et, pendant ce temps, d'autres agissaient. Toiirnoël recevait d'Afrique des renseignements particuliers qui le consternaient. Stimulés par sa tenttitive, nos rivaux se rapprochaient du Tchad; il^ relevaient leur prestige dans les régions où l'heureux coup de main de l'officier français l'avait ruiné; une expédition s'y avançait, qui rendrait effectifs leurs droits platoniques sur le Bornou; avant peu, leur pavillon flotterait sur les eaux du grand lac. Ces nouvelles que nous lisons distraitement dans le journal, tant sont vagues les notions qu'elles éveillent chez nous, la mémoire du capitaine les traduisait en images précises, émouvantes : il vovait les lieux, les routes, le point important qu'atteindrait bientôt la colonne ; il la voyait marcher, cette colonne.

Le jour où nous le retrouvons à Paris, Tournoël s'était attardé au ministère de la Marine; il y avait rejoint un ami revenu du Niger. Toutes les informations dont il eût voulu douter, ce lieutenant de vaisseau les confirmait, avec des détails qui en a/Dfgravaient la signification. Au cours de leur causerie, un autre camarade était survenu : ce dernier rapportait des bruits entendus aux bons endroits.

— Naturellement, disait-il, notre ami Tournoël est le seul à ignorer ce qu'on chuchote dans les bureaux des Colonies. N'osant pas marcher au grand jour, militairement, nos profonds politiques concéderaient l'exploitation du Ouadaï à je ne sais quelle société commerciale, industrielle, qui déblaierait le terrain et s'emparerait des positions. Cette tactique peut avoir du bon ; mais on parle d'influences louches qui rendent la combinaison très suspecte, et qui rallient pourtant de hauts patronages. Ce qu'il y a de sinistrement comique

dans l'affaire, c'est que les capitaux, des capitaux considérables, dit-on, seraient étrangers. Derrière les quelques Français qu'on nomme, et qui sont notoirement des hommes de paille, il n'y aurait en réalité qu un grand capitaliste d outre-mer : une puissance occulte, qui paraît attacher un prix singulier à cet établissement au Ouadaï. Pourquoi? A quelles fins! Ne serait-ce pas pour s'introduire sous le masque dans nos futurs territoires, à l'orient du Tchad, pour y amorcer en secret une action parallèle à celle que l'Angleterre prononce ouvertement sur la rive occidentale? Des gens défiants Tinsinuent : tout est si ténébreux dans la politique africaine! Quel comble si nos gouvernants, par peur d'envoyer des chiens de garde dans la bergerie, en facilitaient l'entrée à des loups déguisés en moutons !

Tournoël recueillait avidement ces paroles, il les rattachait aux assauts qu'il avait subis, deux mois auparavant. C'était sans aucun doutele projet conçu par M. Robinson qui prenait corps, gagnait des complicités dans les sphères dirigeantes. Déjà, lors de leur conversation sous le globe, l'insistance opiniâtre du grand accapareur lui avait donné à réfléchir; de vagues soupçons l'alarmaient : la passion du gain ne se doublait-elle pas chez cet homme de quelque arrière-pensée? Et cette terre promise dont il se sentait responsable, lui, l'inventeur, les imprudents qui l'en chassaient voulaient la remettre en des mains aussi peu sures! Son imagination s échauffa sur ces craintes, pendant le repas solitaire qu'il prit au sortir de la Marine. Gomme il remontait ensuite la rue Royale, l'appel d'une voix connue le fit se retourner, à l'angle du boulevard de la Madeleine. C'était la voix de Mou-

cheron, assis en compagnie de quelques confrères à une table du café Durand.

Ces hommes jouissaient de l'heure, qui était douce, avant d'aller s'enfiévrer sur le travail nocturne des journaux. Ces Parisiens regardaient passer Paris. Il passait avec une liberté rieuse de jeune faune, dans le crépuscule finissant de cette longue soirée de juillet. Elle semblait mourir à regret, comme si elle eût eu conscience de son charme. Les premiers éclats de l'acétylène piquaient des touches de lumière sur les cuivres des automobiles, sur les harnachements des trotteurs bien attelés. Des files de voitures roulaient vers le Bois, d'autres en ramenaient les promeneurs anuités qui s'égrenaient dans les restaurants. Au fond des victorias, les femmes prenaient leurs poses nonchalantes des soirs d'été ; moulées sous les étoffes claires et légères, amusées par le désir qu'elles semaient dans l'atmosphère brûlante, elles se donnaient aux yeux. D'une portière à l'autre, des mondaines, parées pour une fête à Puteaux. dévisageaient avec complaisance les filles qui affichaient un luxe hardi. Dans les fiacres, des couples j s'enlaçaient, des commis en goguette chantonnaient ; voiturées de cinq et six personnes d'où i fusaient de petits rires aigus, quand une femme se j tassait sur la banquette entre deux hommes. Les musiques tsiganes s'échappaient des cafés ; traînaient dans l'air immobile, avec les lourds parfums, les rumeurs d'une foule égayée par la féerie qu'elle se donne à elle.-méme. Tout conseillait à cette foule le plaisir, le relâchement de la saison indulgente où Paris se libère des contraintes extérieures; la Ville de joie dénouait sa ceinture avec une licence tranquille, mesurée, avec raménilc

souriante qui écarte de ces heures molles toute idée de bacchanale.

Snr l'invitation pressante de Moucheron, le capitaine s'assit un instant à la table du café. Emile narrait à ses confrères les derniers hauts faits de M. Robinson, revenu d'Allemagne la veille. On s'entretenait de la grève et de la soumission des Dockers, épisode significatifde la conquête du vieux monde par le financier du nouveau. Un journaliste [donnait comme fort avancées les négociations relatives à l'Aber-Vrach, cette baie du Finistère où ru. S. T. projetait, disait-on, d'établir la tête de ligne des services transatlantiques. D'autres énuméraient les grosses affaires parisiennes où ils voulaient voir la main de M. Robinson, l'argent de ses associés, de ses compatriotes. Chacun apportait son « tuyau » : les bailleurs de fonds américains, dissimulés dans la coulisse, raflaient tout, les eaux, la lumière, la force électrique, les entreprises de transports, les grands magasins. Un émerveillement craintif se trahissait dans l'exagération des propos : ces hommes paraissaient hantés par un spectre nouveau; ils en parlaient comme les petits enfants parlent de l'Ogre. Aies entendre, une énorme vague d'argent liquide, venue de l'autre bord de l'Océan, allait submerger ce joyeux Paris cjui se trémoussait dans le soir tombant.

— Bah ! fit Moucheron ; et d'un geste emphatique, il étendit le bras vers la Madeleine ; — bah ! Ils peuvent bien nous prendre tout le reste, ils l'avaleront pas le boulevard. Le boulevard! Ils l'en ont pas en Amériq-iie, ni en Angleterre, ni ùlleurs. Rome, entamée par les barbares, gardait son Forum d'où elle leur donnait des lois ; les Musuinans, refoulés hors d'Europe, gardent leur Mecque

d'où ils nous menacent; nous arons mieux, nous avons le boulevard ! Épine dorsale du monde civilisé, centre nerveux d'où rayonnent tous les mouvements d'idées, toutes les illuminations de l'esprit. L'humanité ne peut pas vivre sans lui : d'ici, nous continuons à régner sur elle. Chaque brute qui s'éveille au loin, à Chicago comme à Irkoutsk, rêve du boulevard parisien. Quand la France n'aurait plus que cette citadelle où se réfugier, l'univers devrait encore compter avec la première puissance de l'esprit.

L'accent d'Emile était sincère : un vieux Romain n'eût pas parlé de son Forum avec plus d'orgueil, plus de vénération. Un sourire sceptique apparut sur le visage de Tournoël; il se leva :

— Mon cher Moucheron, faites-moi le plaisir de m'accompagner un moment sur votre boulevard : je me charge de vous y montrer des choses qui vous étonneront.

— Par exemple ! Elle est bien bonne. En Afrique, je ne dis pas, mon capitaine; mais sur le boulevard, vous ne m'apprendrez rien. J'en connais chaque centimètre.

— Venez toujours. Quelques pas seulement. f Emile suivit l'officier. Ils prirent la rue Basse-

du-Rempart.

— Attention, dit Tournoël. Regardez les maisons, du haut en bas; nommez les enseignes françaises. Je me réserve d'appeler les étrangères.

Moucheron obéit; il commença de relever sur les boutiques et les balcons tous les vocables de langue française, noms de commerçants et dési- jl {^nations de leurs commerces. Un, deux, trois... lin

Le capitame l'mterrompait, proclamait à son tour les noms, enseignes, annonces, qui appartenaient

à d'autres idiomes, à d'autres nationalités. La nuit était venue; les vitrines s'illuminaient, les noms brillaient, écrits en lettres de feu entre les cordons de gaz ou d'électricité ; de long^ues annonces flamboyantes sabraient les façades, des réclames lumineuses apparaissaient au faîte des maisons. Tournoël s'emparait de la plupart des noms qui surgissaient de l'ombre, éblouissants, énormes. Sa voix les appelait, toujours plus nombreux, à mesure que les deux promeneurs avançaient. Ils allèrent ainsi jusqu'à la rue Drouot.

— Revenons par l'autre trottoir, dit l'officier. Piqué au jeu. Moucheron continua son recensement de ce côté. Tournoël l'arrêta.

— Ne vous fatiguez pas. J'ai dressé pour vous cette statistique. — Vous alignerez à votre compte environ 140 noms français, disons 150 pour faire bonne mesure. Je mettrai en regard plus de 80 enseignes étrangères, soit de langue, soit de nationalité ; et sur ce nombre, plus de 50 anglo-saxonnes : moitié anglaises, moitié américaines. Mais ce n'est pas assez de compter; mesurez. Comparez les dimensions, l'éclat, le luxe des magasins étrangers : ils éclipsent leurs voisins, ils étalent plus que trois ou quatre de nos vieilles boutiques. Qui allume 5ur le boulevard ces incendies, feux reflétés par de Faux diamants, projections électriques où fulgurent les appels des sociétés d'outre-mer? Des Américains. Nouveaux venus, ils hypnotisent le client 3ar l'éblouissement.

— C'est la revanche du Peau-Rouge, interrompit Moucheron. Les Indiens de Gustave Aymard tombaient à genoux devant le premier Européen qui aisait jaillir le feu d'une allumette phosphorique :

; procédé infaillible pour subjuguer ces sauvages.

Ils nous arrivent à leur tour avec, leurs grandes allumettes électriques; et c'est nous, maintenant, qui sommes médusés.

— Plaisantez, reprit Tournoël, mais regardez. Partout, dans ces flammes qui clignotent sur les murs, la sollicitation des agences, des assurances, des compagnies maritimes ou financières de Londres et de New-York. Partout, les succursales de leurs journaux. Ils enserrent les vôtres; et quand les vôtres ne sont pas fastidieux comme des feuilles de province — de la petite province parisienne — quand ils enregistrent par hasard quelques palpitations de la vie universelle, c'est qu'elles leur sont transrïïises par ces fils anglo-américains. — Partout l'idiome des conquérants; même sur nos boutiques nationales, les désignations, les réclames anglaises s'accolent aux françaises; tailleurs, coiffeurs, joailliers, pharmaciens anglicisent leurs professions, leurs annonces. Les bars et les drinks se substituent à nos cafés, à nos estaminets. Bientôt, mon ami, il vous faudra un dictionnaire de poche pour vous promener sur le boulevard. Et j'ai choisi le boulevard parce que vous en aviez plein la bouche : si nous faisions la même épreuve dans ^ l'avenue de l'Opéra, plus récente, la proportion des étrangers augmenterait encore. Pensez-vous qu'elle restera stationnaire? Calculez d'après la ^ crue des vingt dernières années : tablons sur la simple progression arithmétique — je suis bon prince — sans accélération du mouvement; dans jj vingt ans, si Dieu nous prête vie, nous arpenterons '* un boulevard qui ne différera guère de Piccadilly. — Ah! mon pauvre Moucheron, il est à demi conquis, votre Forum, il le sera bientôt tout entier : | tandis que vous y flâniez en vous grisant de vos

LK MAITRE DE LA MER lli

)ons mots, des mains pratiquée vous l'ont subtilisé.

— C'est pourtant vrai! s'écria le journaliste, furieux! Comment n'avais-je pas remarqué cela, noi qui vis sur ce boulevard?

— Précisément parce que vous y vivez. On )ourrait cbanger sous les pieds d'un homme la erre de la route où il passe chaque jour : il ne s'en ipercevrait pas. Pour moi qui reviens après des innées d'absence, qui compare avec mes souvenirs le Saint-Gyrien, le changement est stupéfiant : je 18 reconnais plus cette ville à demi dénationalisée. }ue serait-ce, si j'étais un de ces vieillards que lous croisons? Pas plus que vous, peut-être, ils le s'aperçoivent de la transmutation, quotidienne omme leur promenade sur cet asphalte.

Emile n'en revenait pas de sa découverte. L'imjulsif et mobile garçon enchérissait à son tour sur jîs remarques de l'officier.

j — Regardez encore ce grand magasin... et elui-ci... Les abords de l'Opéra, rutilants d'enîignes flamboyantes : la plupart anglo-amérilines... Vos chiffres doivent être au-dessous de la rite. Et jusque dans les authentiques maisons ançaises, si nous cherchions derrière les anciennes isons sociales, nous trouverions souvent, assure- 3n, un propriétaire, un syndicat anglais, amérilin. Il n'y a plus qu'eux!

Il allait, ses yeux quêteurs explorant les façades, n nez flaireur humant l'odeur étrangère qu'il oyait sentir à chaque porte. En revenant au café l'attendaient ses camarades, avant même de les oir rejoints, il les apostropha d'un ton tragique :

— Que faites-vous donc là? Vous ne savez pas nouvelle? On a volé le boulevard!

— Hein? Quelle nouvelle? — A ce mot ma-

llfl LE MAITRE DE LA MER

glque, des reporters s'étaient déjà levés, prêts à courir vers leurs bureaux de rédaction.

— ils ont volé le boulevard, vous dis-je.

N'eût été la réputation bien établie de ce mystificateur d'Emile, d'aucuns y fussent allés voir, mus par la crédulité professionnelle.

— Et qui lonc? firent en souriant les plus rassis.

— Tous! Tous les barbares! 11 n'y a plus qu'euj sur le Forum. — Vite, à nos journaux : le voilà, l'article à faire.

Avec des mots et des gestes tumultueux. Moucheron leur expliqua la révélation qu'il venait de recevoir. Ahuris d'abord, tous les confrères se vantèrent bientôt de l'avoir faite depuis longtemps, cette observation qui crevait les yeux. Une voix caverneuse vibra dans une barbe blanche fl'"^>alp^ la voix d'un vétéran de la presse, contemporair des grands journalistes nourris chez Brébant :

— Que diriez-vous si vous aviez connu notre boulevard, celui de Tortoni? Il n'y avait d'anglais que le café de ce nom, qui ne l'était pas, et sii boutiques au plus, de la Madeleine à l'Ambigu. Oi était chez soi, alors, entre Français; une quinteS'/ sence de Français : Wolff, Scholl, Koning...

— Vous n'avez pas su voir ! grogna un antisémite. Laissez-nous donc tranquilles, avec vosl Anglo-Saxons ! C'est les Juifs qui ont volé le boulevard, comme tout le reste . si vous aviez bien regardé, vous en auriez déniché un derrière chaque vitrine.

— Ils ne sont pas absents, repartit Moucheron. Mais c'est Babel qui m'est apparue ; et les enfanti de Sem n'étaient pas seul ^ dans Babel. Je vous dis que le gros de l'armée d'invasion est anglais, le front d'attaque américain.

On disserta sur le phénomène, très menaçant; tousentombaientd'accord. — C'est intolérable ! clamaientles nationalistes, en majorité dans le cercle. Et chacun de proposer son remède : l'un, des lois sévères surla naturalisation ; l'autre, des impôts spéciaux sur les personnes, les industries étrangères; tous, la guerre sans merci contre des gouvernants suspects, vendus à l'étranger.

— Et d'abord, des mesures draconiennes contre les Juifs, rugissait l'antisémite.

Tournoël écoutait avec une impatience visible; il ne sut pas se contenir plus longtemps.

— Pardonnez-moi, Messieurs ; mais je pense aux petites digues de sable que les enfants élèvent sur la plage, quand la marée monte. A mon sens, les mesures que réclament certains d'entre vous ne pourraient rien contre la force des choses; les unes seraient puériles, les autres iniques; et toutes également inefficaces. Je ne sache pas que la muraille de Chine ait protégé les Chinois. Depuis quand la défensive réussit-elle en France? L'offensive est notre tactique naturelle. Ces vagues formidables qui balayent sur la grève le sable de l'enfant, des hommes les arrêtent, pourtant, lorsqu'ils vont construire bien avant dans la mer un solide brise-lames. Traitez-moi de maniaque tant qu'il vous plaira; mais je ne cesserai pas de crier que le vrai remède est ailleurs, là où nous le voyons, nous autres coloniaux. Vous voulez défendre notre sol contre les races envahissantes, l'Anglo-Américain d'aujourd'hui, le Slave de demain, le Japonais et le Chinois d'après-demain, peut-être?...

— Contre le Juif de toujours! interrompit avec véhémence l'antisémite.

— Soit, reprit Tournoël. Envahissez donc à leur

exemple les mondes lointains : allez-y chercher les richesses et surtout les énergies qu'ils en raj)portent. L'armée d'invasion vous gène sur ce houîevard? Mais elle se forme et s'alimente au loin; elle s'abat sur chaque point faible qu'elle découvre ; et il faut bien croire que c'en est un, le cœur de Paris où vous placez votre force de résistance Allez défier cette armée sur les avancées où elle se recrute : vous la vaincrez ensuite plus facilement ici. Elle serait bien empêchée de vous disputer vos rues, si vous lui disputiez énergiquement l'Afrique et l'Asie. C'est à des centaines, à des milliers de lieues d'ici qu'il faut inquiéter vos concurrents, reforger comme eux des armes et des hommes pour prendre sur eux votre revanche. Comprenez donc que la vigueur des nations est dans le sang jeune, qui se renouvelle aujourd'hui sur les terres jeunes. Plus vous vous replierez sur vous-mêmes, plus vite vous serez mangés. Si vous n'entendez pas la leçon de l'histoire, vous apprendrez trop tard, à vos dépens, que les races mieux entraînées dévorent fatalement les races qui le sont moins. Trop facile à pronostiquer, dans ce cas, l'avenir de votre boulevard, et de votre ville : en dépit de vos lois, de vos taxes, cette ville qui prétendrait s'imposer au monde sans le connaître, sans faire l'effort viril de le dompter en le pénétrant, cette capitale d un peuple qui n'aurait plasde force d'expansion, ce Paris aimable et tentateur ne serait bientol qu'une colonie des grandes races colonisatrices. Di avenant omen, comme nous disions au collège!

Il salua, s'éloigna. Les journalistes s'entre-regardèrent. Un d'eux traduisit en riant leur pensée commune:

— Il est orfèvre, M. Josse. Drôle d'idée, aller reconquérir au lac Tchad la place de l'Opéra !

Un second se pencha vers son voisin, en confidence, l'air sérieux et affligé :

— On me l'avait bien dit, qu'il était un peu dreyfusard !

— Oh! fit le voisin, tout saisi : — Serait-il possible? Le brave, le {glorieux capitaine, notre espoir!

— Dame! vous l'avez entendu. Le pire cosmopolite ne parlerait pas autrement.

Moucheron les avait quittés, il hâtait le pas pour rejoindre Tournoël. L'officier lui était sympathique; mais qui n'était pas sympathique à Moucheron, et à qui ne l'était-il pas? Le Méridional ne pouvait tolérer qu'on broyât du noir dans le rayon de sa gaîté : il se savait créé pour dissiper les tristesses, comme le soleil les nuages.

— Je vous rattrape, mon capitaine. Vous avez aujourd'hui votre foie d'Afrique, il sécrète de la bile. Nous allons soigner ça. J'ai deux billets pour les Variétés, je vous emmène. Soirée de clôture : la pièce est amusante; vous découvrirez là une colonie de femmes délicieuses, et costumées!... Moins qu'un pagne! Ça vous rappellera le Soudan.

Tournoël se laissa faire. A l'entr'acte, ils allèrent fumer sur le balcon des Variétés. L'officier regardait au-dessous de lui le torrent humain qui coulait dans ce lit d'ombre, avec des remous dans les flaques de lumière, devant le théâtre, les cafés . torrent jaseur et flâneur, d'où montait un bourdonnement de vie satisfaite.

— Eh bien! fit Moucheron, confessez que Paris a du bon. Comme on le hume, d'ici, comme on le possède tout entier! Ne vous semble-t-il pas que

ce soit de la mousse de Champagne qui coule sur le boulevard?

Tournoël hocha la tête.

— Ce qui vous égaie m'attriste, ce qui vous séduit m'effraie. Combien d'âmes vides de vraie joie dans cette foule! Où est le lien de tous ces passants? Quelle idée commune dans leurs esprits? Quelle foi dans leurs cœurs? Je me souviens d'un soir de lune, au bord du Tchad, près de Madérem, sur une plaine coupée de beaux bois, dessinée comme un parc seigneurial : un paysage de rêve, où couraient des troupeaux d'antilopes; je présidais un palabre de Kanembou, sous le dais de feuillage d'un grand doum. Je l'avais là, l'ivresse que vous trouvez ici, l'orgueil de posséder joyeusement ce qu'on aime. Ah! comme je me sentais plus chez moi ! Ici, parmi ces hommes, je me sens étranger; tout autant que si j'errais dans Pékin ou dans Bangkok; étranger aux sentiments, aux conceptions de tous ceux qui déambulent sous nos pieds. Vous l'avouerai-je? Ils ne m'intéressent pas. Rien de commun entre eux et moi. J'étais trop bête de me tourmenter pour un tas de choses qui leur sont indifférentes. J'en ai assez. Je n'irai plus me faire casser la tête pour ce peuple avachi.

— C'est vous qui parlez ainsi? fit Emile. — Il protestait, plaisantait. Tournoël le laissait dire, regardait plus attentivement la foule.

Çà et là, il reconnaissait des types familiers à ses yeux depuis l'enfance : sur ce visage, le caractère de la province dont il entendait l'accent; sur cet autre, l'empreinte de la profession : un commis sionnaire auvergnat, un marchand de bœufs normand, un rapin montmartrois. Plus loin, des

ouvriers qui s'aéraient au sortir de l'atelier, figures intelligentes de travailleurs fiers de leur travail; un trottin espiègle, mésange envolée vers son faubourg, mignonne joie de la rue qu'elle traversait en accrochant les lumières dans l'or de son chignon ébouriffé. Elle prit la feuille d'un camelot qui courait, crevait les tympans en hurlant son papier; elle sourit à un petit lignard ébaubi, qui traînait ses godillots à la devanture d'une brasserie.

Peu à peu, dans l'imagination de l'officier, cette foule du boulevard se prolongeait jusqu'aux remparts de l'immense ville ; elle se continuait au delà, à travers les campagne^, sur les guérets où des moissonneurs s'opiniàtraient à dresser la meule de gerbes après la chute du jour; et plus loin encore, jusqu'aux grèves où des pêcheurs appareillaient cette nuit pour gagner et risquer leur maigre vie. Elle descendait dans la mine où l'équipe nocturne attaquait bravement la tranche de houille. Elle grimpait des champs aux montagnes, aux coteaux cévenols où l'industrieux vigneron broyait le rocher pour conquérir un arpent de ceps, aux pâtis des Alpes où le berger veillait près de son troupeau, aux crêtes des Vosges où le bûcheron abattait les sapins, l'œil rêveur dans l'éclaircie ouverte sur les plaines que son pied ne foulera plus. — Il la voyait s'allonger dans le temps comme dans l'espace, la dure et souple race de ces hommes, ouvriers toujours laborieux pour les divers maîtres qui les grugeaient, soldats toujours vaillants et gais derrière les chefs qui les emmenaient à travers le monde. 11 se les représentait dans leurs dernières transformations, déguenillés et furieux sous les carmagnoles, lorsqu'ils couraient aux frontières; stoiques

SOUS les bonnets à poil, lorsqu'ils semaient leurs cadavres dans les sables d'Egypte ou les nei^jes de Russie. Il les retrouvait plus proches, mêmes cœurs, même allure crâne sous d'autres habits, voltigeurs basanés par le soleil d'Afrique, zouaves délurés de Grimée, d'Italie; et ceux enfin qui l'avaient bercé, près de la vareuse de mobile et du chassepot accrochés au mur, ceux qui ramentevaient tristement, alors qu'il jouait entre leurs genoux, les inutiles souffrances endurées sur la Seine, sur la Loire. Vivaces encore, vieilles souches prêtes à redonner leurs surgeons sous la cognée, ils se promettaient de recommencer, ils élevaient le petit pour qu'il recommençât.

Vue ainsi, maintenant, cette foule lui apparaissait comme la chair de sa chair. Un flot d'infinie et stupide tendresse — il la qualifiait mentalement de la sorte — montait du fond de ses entrailles^ demandait à se répandre sur ces passants inconnus. Tendresse et désir de se sacrifier pour eux. Il eût voulu barrer de son corps la pente où il lui semblait que le torrent dévalait, contraindre tous ces passants à rebrousser chemin vers les sommets, dussent-ils lui broyer le cœur et marcher dans son sang : joyeux de mourir sous leurs pieds, pourvu qu'il les vît remonter, s'épanouir dans le grand orgueil de jadis, encore une fois objets d'envie au monde et dominateurs de ce monde.

Une invincible pudeur l'empêchait de communiquer le revirement de son âme. Moucheron n'avait pas cessé de l'interpeller; Tournoël se contenta de lui dire en souriant :

— Et pourtant je ne leur veux pas de mal!

Y aurait- il à travers l'espace de mystérieux transports des pensées? Subiraient>elles à travers les

cœurs des transpositions plus mystérieuses encore? Ces mots qu'une autre disait au loin, ces mots sortis d'un cœur tout préoccupé de lui, le sien les retrouvait à cette heure sans les avoir entendus ; il les proférait, lui aussi, pour exprimer en l'atténuant son besoin d'amour incontenté, transformé en élan de passion héroïque. Il renvoyait à la masse humaine l'écho du soupir lointain qu'il ignorait. Si le capitaine de Tournoël eût pu entendre d'autres paroles qu'on échangeait plus près de lui, en ce même moment, elles l'eussent singulièrement confirmé dans les pressentiments et les craintes qui l'avaient assailli tout le jour.

INCOMPATIBILITÉ DE M HUVIER DES FONTENELLES ET DE l' « OGEANIG »

Rentré de la veille à Paris, M. Robinson était seul, ce même soir, dans son bureau de la rue Scribe. Joë, qui venait de le quitter, lui avait trouvé un air distrait : « Tair de Monsieur quand il s'en va sur les mers » , disait le fidèle secrétaire. — Probablement l'effet, pensait-il, d'une contrariété éprouvée par Archibald dans la matinée : contrariété assez vive pour que cet homme si maître de lui fût sorti un instant de son calme habituel. Joë s'exagérait l'importance d'un incident minuscule, oublié déjà par le financier ; mais peut-être est-il bon de revenir brièvement sur cet incident; rien n'est indifférent dans l'existence d'un grand homme.

Avant de partir pour l'Allemagne, l'Américain s'était ouvert à Moucheron d'un projet dont la réussite lui tenait à cœur : la fondation à Paris d'un journal qui doublerait sa feuille de New-York. Il avait chargé ce bon maquignon d'Emile de lui dénicher un directeur qualifié : un personnage ayant quelque surface et très entendu dans les choses de la presse. A l'arrivée du train de Cologne, Moucheron avait dit au « patron » , en le saluant à la gare : — J'ai votre affaire. Je vous amènerai

demain matin un homme politique de grand poids, journaliste expérimenté; son nom sera une garantie sérieuse pour votre papier franco-américain.

Le lendemain, dès la première heure, Emile se présentait rue Scribe, suivi de son phénix.

— M. le sénateur Huvier des Fontenelles, — annonça-t-il sur le pas de la porte, en s'effaçant respectueusement pour laisser entrer son compagnon.

L'Américain vit apparaître une figure pisciforme, qu'on eût dite taillée dans une longue tranche de gélatine inconsistante. Les favoris d'un gris jaunâtre, ballants sur les bajoues, ressemblaient à des nageoires remontées ; les yeux glauques, à fleur de tête, avaient ce regard voilé qui témoigne d'une contemplation habituelle des choses troubles, dans la lumière diffuse d'un aquarium. L'ancien président de la « Gauche ouverte » — un groupe parlementaire dissous depuis longtemps — portait comme un ostensoir cette tète consciente de son importance sociale : elle participait de la nature et de la dignité d'une énorme serviette noire, bourrée de paperasses, qu'il serrait sous son aisselle. Tète et serviette, récipients jumeaux, meublés des mêmes formulaires, du même bagage idéologique perpétuellement transvasé de l'un dans l'autre ; riches herbiers où toute la végétation vivante des sociétés venait se dessécher en notations abstraites, en matière scripturaire sans rapport aucun avec les phénomènes déconcertants de la vie.

M. Robinson exposa nettement à son visiteur ce qu'il attendait de lui.

— M. Moucheron m'a dit, Monsieur, que vous aviez une longue expérience du journalisme; il m'assure que vous vous chargeriez volontiers de diriger à Paris un grand organe nouveau.

M. Huvier des Fontenelles prit son air le plus doctoral. — J'ose croire que mes anciennes campagnes au Globe et au Voltaire ont été pour quelque chose dans l'estime do .t mon pays m'a donné tant de marques. Plus récemment, la Voix libérale a fourni sous ma direction une carrière honorable; elle en poursuivrait le cours si des amis trop tôt découragés avaient compris quels sacrifices il faut consentir en ces jours de lutte pour le triomphe des idées essentielles...

— Très bien, très bien, interrompit M. Robinson. On vous a instruit de mes intentions. Mon journal, The Oceanic Herald, est aujourd'hui le plus grand informateur des nations de langue anglaise. Vous savez qu'il paraît en triple édition à New-York, à Londres, à Sydney, et qu'il défie toute concurrence pour l'universalité, pour la rapidité des informations. Je veux faire de VOceaîiic un organe mondial. J'entends l'adapter aux exigences du public dans les divers pays où mes affaires ont pris de l'extension. L'édition espagnole prospère à Buenos- Ayres. L'édition allemande, créée l'an dernier à Hambourg, me donne toute satisfaction. J'aurai à bref délai une édition arabe au Caire et à Constantinople, une édition chinoise à Shangaï. Je me reproche vraiment d'être en retard avec votre France, avec votre grand Paris. Je fais appel à votre concours pour réparer cette fâcheuse négligence. Il me faut ici un Messager de r Océan.

— Peuh ! opina Moucheron, mauvais titre : trop vieillot. J'aimerais mieux : la Voix de l'Océan.

— Soit, approuva M. Robinson.

— La Voix..., fit avec un soupir M. Huvier des Fontenelles. Presque une résurrection de ma chère feuille 1 Ne pensez-vous pas qu'il y aurait avantage

à reprendre en entier mon ancien titre, la Voix libérale ?

— Comprends pas bien, dit l'Américain. Pas de mots, des choses. L'Océan est une chose : ma chose. Traitons d'abord la question financière. C'est très simple. J'applique à l'édition parisienne de YOceanic le système qui m'a réussi pour les autres. Pendant deux ans, j'ouvre un crédit illimité au journal naissant: je paie sans compter toutes les dépenses, publicité, rédaction, informations. On tire comme si l'on avait déjà cent mille abonnés ou acheteurs. Je donne ma feuille pour presque rien, pour rien s'il le faut, aux intermédiaires qui la placent dans Paris, dans les grands centres industriels, dans tous les ports de France. Après ces deux années de lancement, je ne donne plus un sou. Le journal doit vivre, largement, par la clientèle d'affaires qu'il a groupée. Les compagnies maritimes, les industriels, les commerçants couvrent tous les frais du puissant instrument de publicité qui sert leurs intérêts.

— Ingénieux, très ingénieux, murmura sans conviction M. Huvier des Fontenelles. Mais vous me pardonnerez d'émettre un doute, justifié par mon expérience personnelle : ne craignez-vous pas qu'un journal aussi coûteux n'ait grand'peine à se soutenir, le jour où il serait réduit pour vivre aux seules annonces?

— Qui vous parle d'annonces? Je parle d'un syndicat de grands intérêts rattaché à mes propres entreprises, qui subventionnerait l'outil indispensable de son développement.

— La combinaison est neuve chez nous. On ne peut rien dire avant que la sanction de l'expérience...

— Elle est acquise partout où j'ai essayé! Si les

éléments doivent manquer chez vous, je renonce à fonder ici un journal. Pas la peine. On fait l'économie d'un remorqueur sur une rade où personne ne navigue. Deux mots maintenant de la rédaction. Pour une grande part, ce sera naturellement la reproduction de mes éditions anglaises. Je mets à votre service mes fils télégraphiques, mes câbles, mon reportage universel. Pour la partie locale, c est affaire à vous de l'adapter aux curiosités de votre public : des informations substantielles, des faits, encore des faits. Vous tiendrez certainement compte des goûts de ce public : vous vous assurerez le prochain roman du romancier le plus en vogue, îa primeur des pièces théâtrales de la saison, les déclarations capitales de vos hommes d'Etat avant qu'elles soient prononcées. Simple question d'argent : et je donne carte blanche.

Un peu rasséréné, M. Huvier des Fontenelles s'inclina.

— Je reconnais là. Monsieur, les vastes conceptions d'un homme qui voit toutes choses de haut. Il ne nous reste donc qu'à préciser le point essentiel, le programme de l'organe libéral qui essaiera de rallier à ses opinions tous les bons esprits...

— Le programme? fit M. Robinson : mais il tient en deux mots. Mon journal parisien devra, comme les autres, servir mes intérêts.

— Sans doute, reprit le politicien Qu'un généreux bailleur de fonds réserve une large publicité aux affaires dont il s'occupe, rien de plus légitime. Mais il reste à définir ce qui est la raison d'être d'un journal : les saines doctrines que vous nous aiderez certainement à défendre, comme votre devancier, l'illustre Franklin, aidait nos philosophes dans leur combat pour l'affranchissement

de l'esprit humain. Je suis persuadé d'avance que nous tomberons d'accord sur ces doctrines, patrimoine du grand parti auquel j'ai l'honneur d'appartenir, et qui s'inspire de l'âme même de la Révolution, de cette âme passionnément libérale, résolument laïque, profondément humaine. — Je précise, continua M. Huvier des Fontenelles, — et il frappa sur sa serviette, comme s'il allait en extraire ces précisions. — Une juste conciliation des droits de l'Etat et de la liberté individuelle ; une sage acceptation des progrès réalisables ; un ferme attachement à la moyenne de l'opinion modérée; bref, ni réaction, ni révolution... Je me fais bien comprendre, Monsieur?

— Pas du tout, répondit d'un air ennuyé M. Robinson. Ne disiez-vous point que vous vous inspiriez de la Révolution? Et vous ajoutez l'instant d'après que vous n'en voulez plus !

— Certes, Monsieur, je m'en inspire : pour en prévenir le retour, puisque nos pères l'ontfaite... En matière de politique extérieure, notre programme ne serait pas moins net : un patriotisme vigilant et pacifique, la sagesse d'une paix volontairement consentie, un effort constant vers la réalité vivante du Iroit, ni aventures, ni abdication nationale... Ne ous semble-t-il pas que cette ligne politique...

— Ligne politique? Comprends pas! — Ligne )olitique? Des bêtises! — interrompit l'Américain (ui perdait décidément patience. — Des informaions, vous dis-je, des faits, encore des faits. Qui |ous demande autre chose ? Voulez-vous donc

ssommer votre public, et en indisposer par-dessus marché une bonne part?

— Cependant, Monsieur, on nous jugera d'abord ur notre doctrine...

M. Robinson regardait son interlocuteur comme il eût fait son bottier, si ce fournisseur fût venu l'entretenir de questions théologiques en lui prenant mesure d'une paire de souliers.

— Nous ne nous entendons pas, Monsieur. Que diable! Un journal est une affaire commerciale, et pas autre chose. Quand je vais commander une carabine chez mon armurier, un filet chez un fabricants d'engins de pêche^ est-ce que je m'informe de leurs opinions politiques?

M. Huvier des Fontenelles se rengorgea dans sa dignité.

^ — Quelle assimilation, Monsieur! Nous pensons encore que la presse est un sacerdoce, et je me permets d'insister sur la nécessité d'une ligne politique...

— Nous en recauserons, fit M. Robinson, qui avait repris son flegme coutumier. — Enchanté d'avoir fait votre connaissance, cher Monsieur.

Il entraîna vers la porte M. Huvier des Fontenelles, majestueux dans sa retraite comme il l'avait été dans son entrée. Dès que le législateur et sa serviette eurent disparu, M. Robinson revint vers Moucheron : les yeux d'Emile pétillaient d'une joie malicieuse.

— Mon cher Moucheron, vous auriez pu vous dispenser de m'amener cette vieille bête. Je crois vraiment qu'il me prenait pour une assemblée publique.

— Un peu vieux jeu, Monsieur, j'en conviens. Mais c'est un homme considérable, très décoratif comme directeur d'un journal. C'est pourquoi j'avais pensé à lui.

— Vous aviez pensé qu'il fallait me présenter] des fossiles, afin que je finisse, de guerre lasse,!

par VOUS confier cette direction du journal que vous guignez pour vous-même. Gela pourra venir, mon garçon, mais vous n'êtes pas encore assez solide. Nous chercherons ailleurs.

M. Robinson avait perdu une heure de sa matinée. Et il n'aimait point perdre des heures. Joë se trompait pourtant en attribuant à cette petite déconvenue la préoccupation qu'il avait vue tout le jour sur les traits d'Archibald. Elle était due à une cause plus sérieuse.

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