‹ Le Maître dit de FlémalleChapitre 19 sur 22 · WALLONS ET FLAMANDS · texte numérisé non relu

WALLONS ET FLAMANDS

Ici, une courte observation paraît nécessaire.

De nos jours, les Wallons, habitant les provinces méridionales de la Belgique et parlant français, désirent que leur originalité propre ne soit pas méconnue et qu’ils ne soient pas confondus avec les Flamands.

Au temps du Maître de Flémalle et de Roger de la Pasture, cette distinction n’a aucun sens.

Il exista, au XVe siècle, une admirable école d’art, dont les origines sont complexes et encore mal connues, mais qui produisit dans son épanouissement des chefs-d’œuvre qu’on catégorisa sous le nom d école flamande, désignation répandue dans l’Europe entière et qu’il serait vain de vouloir rétrécir aujourd’hui.

Cette Ecole « Flamande » n’a pas connu de limites territoriales ou politiques. Elle a eu des adeptes au Nord, en Hollande, à l’Est, dans toute la Rhénanie, au Sud, en France et jusqu’en Espagne. Les préoccupations nationalistes du XXe siècle n ont pas réussi à établir dans ce vaste ensemble des classements analogues à ceux que comporte l’art italien. On peut, si l’on recherche le lieu de naissance, constater que certains artistes « flamands » sont Hollandais, Français ou Allemands, cela ne diminue pas la splendide unité de l’Ecole flamande. Mais on doit se garder de croire, pour la Belgique, que les artistes « flamands » sont des Flamands au sens actuel. La vérité, c est que les provinces du Sud ont contribué à la gloire de l’Ecole et peuvent en réclamer leur part. Roger de la Pasture, Gossart, Blés, Patinir viennent du pays wallon.

Résignons-nous pourtant à ne pas voir tenir compte de cette distinction, aussi souvent que 1 exactitude historique et géographique l’exigerait. Pour les Fran-

çais, Mons, Namur et Liège, sont des villes « flamandes ». Pour les critiques d’art flamands ou bruxellois, il y a toujours une certaine résistance, souvent inconsciente et faite de préjugés, à admettre la part de la Wallonie dans la gloire de l’Ecole « flamande ». MM. Verlant et Wauters ont tranquillement nié autrefois l’école de peinture de Tournay.

N ABU R M ART IN S ? j

Revenons aux tentatives pour identifier le Maître de Flémalle. Il reste deux hypothèses en présence : la gantoise et la tournaisienne. La gantoise est d’un Gantois; cela ne suffit pas pour que je la déclare absurde. Je préfère examiner l’argumentation de son auteur, M. Maeterlinck, à qui on doit tant d’aperçus originaux et de recherches sur la période pré-eyckienne et ses influences françaises, l’a exposée dans une brochure sensationnellement intitulée : Une Ecole Primitive méconnue. Nabur Martins ou le Maître de Flémalle. Nouveaux documents.

C’était peut-être exagéré. Car l’essentiel de la thèse de M. Maeterlinck était la découverte d’une composition décorant l’ancienne Boucherie de Gand, qui n était pas inconnue. C’est une peinture murale fort délabrée représentant au centre une Nativité , à gauche des personnages dans lesquels on a reconnu

Philippe le Bon et le comte de Charolais, à droite Isabelle de Portugal et Adolphe de Clèves. Elle nous est parvenue en fort triste état, la tête de la Vierge et celle de saint Joseph ont disparu. Elle fut découverte en 1 854 sous un badigeon avec une inscription flamande disant que c’était Jacques de Ketelboetere qui l’avait fait faire en l’an de grâce 1448. Ce personnage était un boucher-poissonnier de Gand, enrichi. Voilà, ma foi, un boucher-poissonnier exceptionnel et sympathique.

J’ai vainement cherché dans M. Maeterlinck la preuve que cette peinture est l’œuvre de Nabur Martins. Il déclare (p. 57) que l’on voit par des pièces d’archives authentiques que de Ketelboetere fut plusieurs fois en rapport avec Nabur Martins, que cet artiste apparaît, sans passé connu, à Gand, en 1440 et y meurt en 1454, qu’il lui fut commandé de nombreux ouvrages, et conclut timidement : « L’importance des travaux de Nabur Martins, sa qualité évidente de continuateur d’Hubert van Eyck, qualité qui se retrouve tout aussi visiblement dans les œuvres du Maître de Flémalle, où nous avons remarqué tant d’architectures gantoises identifiées, tout nous prouve que c’est au peintre de la Boucherie de Gand, ou tout au moins à quelque autre Gantois de l’ entourage d'Hubert , qu’il faut songer pour l’identification du Maître de Dijon, et non pas à l’un ou l’autre artiste

Le Maître de Flémalle f

tournaisien dont les travaux artistiques connus par les archives présentent une si minime importance. »

Voilà l’hypothèse Nabur Martins bien malade. L’hypothèse simplement gantoise subsiste seule. M. Maeterlinck rapproche la Nativité de l’ancienne Boucherie de la Nativité de Dijon, et conclut à l’identité d’auteur. C’est aller un peu vite, la première œuvre est médiocre et de 1 448, la seconde est excellente et très antérieure; la seule conclusion raisonnable est, s’il y a des analogies, que le peintre gantois s’est inspiré du Maître de Flémalle, sans plus.

Les analogies sont incontestables. Nous trouvons non seulement l’Enfant, la Vierge en robe blanche, saint Joseph avec sa chandelle, mais une des sagesfemmes au turban. M. Henri Hymans les avait signalées de son côté dès 1909. Mais M. Hymans s’était gardé d’affirmer l’identité d’auteur. Tout cela n’est donc pas bien neuf.

La similitude la plus frappante est la présence de la sage-femme, Zélémi ou Zélénie. Mais remarquons qu’elle est seule. Salomé est absente. Dès lors, tout le charme de cette histoire naïve disparaît. Zélénie isolée n’est plus qu’un personnage décoratif, sans signification, le souvenir traditionnel d’un récit oublié. M. Mâle nous apprend qu’en effet, cette histoire fut jugée inconvenante et peu orthodoxe et que les représentations en furent proscrites et disparaissent vers le

milieu du XVe siècle. En plaçant cette Zélénie accessoire au centre de sa composition , entre la Vierge et saint Joseph, le peintre de l’ancienne Boucherie a fait une faute de composition et de goût, excusable chez un décorateur, inadmissible chez l’auteur du retable de Dijon.

« Remarquons, dit M. Maeterlinck, que dans les deux peintures, saint Joseph tient une chandelle. » L’argument ne porte pas; j’ai expliqué plus haut la genèse de ce détail, très fréquent chez les peintres du XVe siècle; il serait excessif de soutenir que tous les tableaux où il se rencontre sont du Maître de Flémalle.

Reste un dernier argument : M. Maeterlinck reconnaît dans la Nativité de Dijon, la tour de Saint- Nicolas, à Gand, la grande Boucherie de Gand, et dans la Vierge à V Ecran, la tour de l’église Sainte- Pharaïlde, le Steen de Gérard le Diable, une des deux tours romanes de l’église Saint-Jacques. L’argument serait puissant s’il était démontré. Et M. Maeterlinck, qui a prodigué dans sa brochure des clichés d’œuvres connues dont il a simplement changé l’étiquette, aurait fait beaucoup plus pour nous convaincre, s’il avait pu nous mettre à même de contrôler ses identifications d’architectures gantoises. Certes, il y a là des recherches à faire, photographier, agrandir, et présenter séparément les paysages ruraux et

urbains, les classer, les comparer entre eux et aux monuments connus. Mais avec quelle prudence on doit se garder de conclure précipitamment! C’est ici que l’esprit de « clocher » est à redouter. Les monuments que nous croyons volontiers immobiles, se transforment au cours des siècles, et il est peu de silhouettes d’aujourd’hui qui soient pareilles à celles du XVe siècle.

Et... c’est tout. Dans ces conditions, Nabur Martins, ou l'hypothèse gantoise, n’a été depuis, reprise par personne.

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