‹ Le Maître dit de FlémalleChapitre 21 sur 22 · UNE OBJECTION · texte numérisé non relu

UNE OBJECTION

Des objections? Certes, il en est. A toute preuve par probabilités, on peut toujours opposer le scepticisme. La plus grosse des raisons de douter, c’est l’insuffisance des documents sur l’œuvre de Robert Campin. Ce que j’ai dit précédemment montre qu’il ne faut point en exagérer la valeur.

Mais il est une objection que j’ai entendu formuler par M. Verlant et qui me paraît bien faible. C’est celle du portrait religieux de Cologne, H. de Werl. La seule indication positive, déclarait le Directeur des Beaux-Arts, désigne Cologne et non Tournay. M. Verlant semblait donc considérer comme peu vraisemblable qu’un homme de Cologne fasse faire son portrait par un homme de Tournay. Il ne s’apercevait pas que lui-même avait cru reconnaître Niccolo d’Este, dans un portrait attribué au Maître de Flémalle.

En ces années 1437-1438, les rapports de Cologne et de Tournay sont attestés par des documents. M. Houtart les indique dans sa brochure que le Burlington a pu appeler avec raison : one of the best contributions on the basis of archivai exploration. Les

Minorités, dont était Werl, avaient à Tournay, à cette époque, une importante maison. J’ai dit précédemment pourquoi la présence de Werl à Tournay était certaine depuis les textes retrouvés par M. Hocquet (31).

On raisonne presque toujours comme si les cités du XVe siècle avaient été des vases clos, et l’on semble croire qu’avant l’invention des chemins de fer, les habitants des villes restaient enfermés dans leurs murs, presque sans communication avec le dehors. Or, spécialement pour les artistes, rien n’est plus faux. Les communications entre Tournay et Gand étaient constantes; les relations entre nos villes, Anvers, Bruxelles, Liège, fréquentes. Les peintres et les artisans étaient de grands voyageurs, se déplaçant sans cesse. Faut-il rappeler qu’on croit avec de sérieuses raisons, qu’ Hubert van Eyck fit un pèlerinage en Terre-Sainte, que Jean van Eyck passe de la Cour de Liège à celle de Bourgogne, qu’on le suit à Lille, à La Haye, en Portugal, que Roger de la Pasture assista à Rome au jubilé de 1430? Et tant d’autres exemples, antérieurs, postérieurs, plus ou moins fameux, de ces migrations incessantes!

En réalité, c’est tout à fait improprement qu’on parle au XVe siècle, de l’école gantoise, de l’école bruxelloise, de l’école tournaisienne ; il n’y a pas d’écoles, tout au plus des ateliers. Et tous ces ateliers

sont en relations permanentes ; aucun n’ignore ce qu’il se fait d important dans les autres, il y a un art septentrional, unique, qui s’impose à toutes nos provinces et en franchit les frontières, ainsi que je l’ai dit précédemment.

L'HYPOTHESE RHENANE ?

Reste, pour mémoire, une hypothèse que MM. Verlant et Wauters envisageaient avec sympathie et dont ils me firent part jadis dans des conversations particulières. Hélas! La mort ne leur a pas permis d’apporter leurs preuves. Je me souviens toutefois que les armoiries rhénanes de Calcum-Lohenhausen, qu’on a cru retrouver dans Y Annonciation de Mérode, de même que le portrait du prélat rhénan, retenaient vivement l’attention de M. Verlant.

Le blason Calcum de Lohenhausen est d’ailleurs fort douteux. M. Hulin remarque qu’un écusson de composition aussi banale que celui-ci : fasce accompagnée de trois annelets, a dû nécessairement être porté par de nombreuses familles en tous pays. On ne peut jamais l’identifier avec certitude en l’absence d’autres indications. En revanche, l’écusson d’Inghelbrechts : un chevron, chargé sur sa pointe d’une chaîne de quatre chaînons, pliée en chevron, constitue une figure exceptionnelle, selon toute probabilité uni-

que et par conséquent d’identification non douteuse.

Or, M. Hocquet a retrouvé dans les archives de Tournay une mention, à la date du 2 juillet 1434, attestant que le magistrat de Tournay avait fait présent de quatre lots de vin à Raymond Inghelbrechts de Malines.

L’examen des armoiries nous ramène donc encore à Tournay et n’ajoute rien à l’hypothèse rhénane. Il ne s’agit d’ailleurs, lorsqu’on propose cette dernière, que d’une impression, impression vague, mais qui n’est point cependant, reconnaissons-le, sans fondement. Il est certain qu’il y a, dans diverses œuvres du Maître de Flémalle, un accent germanique, je ne sais quelle lourdeur, quelque chose d’indéfinissable mais assez étrange dans l’art de chez nous. M. A.- J. Wauters, qui avait d’abord pensé, vers 1882, identifier le Maître de Flémalle avec Schongauer, puis avec Hubert van Eyck, était fort impressionné par cet accent spécial.

N’oublions pas, d’ailleurs, les influences réciproques possibles entre l’art flamand et celui du Rhin, M. Girodée a montré dans son Martin Schongauer (Collection des Maîtres de l’art, Plon, Paris), combien la peinture « flamande » et notamment l’art du Maître de Flémalle de la première moitié du XVe siècle avait été étudiée par les maîtres allemands et surtout par ceux des écoles du Rhin.

M. F. Koch (32) a cité comme un élève du Maître de Flémalle, un peintre de Westphalie dont l’église de Schoffingen possède une Annonciation , visiblement inspirée de Y Annonciation de Mérode et plus proche encore peut-être de celle du Musée de Bruxelles. Ce tableau fut exposé à Dusseldorf en 1904 (n° 111) et donna lieu à d’intéressantes remarques de M. Bautier (33). U Annonciation de Mérode paraît avoir inspiré non seulement des peintres, mais des sculpteurs, ce qui prouve qu’elle était très connue au XVe siècle.

Nous ne savons rien de l’œuvre de ceux dont les archives nous ont livré les noms. Par contre, l’influence du Maître sur le Bruxellois Colin est manifeste.

Ces imitations ne supposent pas nécessairement des rapports d’atelier, sinon il faudrait ranger, avant tous, parmi les élèves du Maître de Flémalle, Conrad Witz. Car, parmi les peintres du XVe siècle, il en est un qui présente, avec le Maître de Flémalle, de telles analogies qu’elles ne peuvent pas s’expliquer par le hasard, c’est Conrad Witz (34), né vers 1400 à Constance et ayant travaillé à Genève et à Bâle, où il mourut en 1447. Mêmes colorations claires, même souci très spécial des ombres portées, même amour des étoffes épaisses à larges plis, même aspect sculptural de certaines figures, même soin des petites vues de villes dans ses fonds... Comment admettre

pourtant un rapport quelconque entre ce peintre suisse et le Maître de Tournay?

Voilà une difficulté qui paraît insurmontable. Elle l’est moins lorsqu’on sait que Conrad Witz eut pour père Hans Witz qu’il accompagna dans des voyages en France. Des documents de 1424-1425, publiés par De la Borde, mentionnent « Hance de Constance, paintre » comme ayant travaillé pour le duc de Bourgogne. Philippe le Bon se fit, en 1425, préparer un équipement magnifique pour un combat singulier qu’il devait avoir avec le duc de Gloucester. Ce travail se fit à Bruges, de mars à juin, et fut confié à un orfèvre, à deux brodeurs et à deux peintres : Colart le Voleur et Hans Witz. Witz devait faire les « patrons et autres choses de son métier ». Il dut sans doute connaître Jean van Eyck qui venait d’être nommé peintre et valet de chambre du duc (mai 1425).

Quant à Conrad, on le retrouve à Constance de 1412 à 1427, puis à Rottweil, à Bâle de 1431 à 1439, à Genève jusqu’à sa mort (1447). M. Mandach, à qui j’emprunte ces détails publiés dans Y Histoire de l'art de M. Michel, ajoute : « On a rapproché Hans Witz du Maître de Flémalle, sans toutefois admettre la possibilité d’une identification entre ces deux maîtres. » Serait-ce là la découverte de M. A. -J. Wauters? Il serait superflu de l’apprécier

maintenant; mais M. Ganz estime que les deux artistes ont pu se rencontrer à Bâle, au concile de 1441 auquel assista Henri de Werl, ou même travailler ensemble dans un atelier franco-flamand, à Dijon, par exemple. Hypothèses, sans doute, mais qui n’ont rien d’improbable.

Enfin, l’analyse des testaments tournaisiens publiés par De la Grange (35), révèle l’importance des monuments funéraires, sculptés dans la pierre ou le bois, acompagnés ou non de volets de plate peinture, et des draps ou toiles peintes à l’huile ou à la détrempe. S’il n’en reste que peu aujourd’hui, il n’en est pas moins certain qu’ils furent très abondants et exigèrent le concours de nombreux artistes. Les archives nous donnent des noms de peintres : Blandain et Willemet furent des apprentis de Campin. Bien d’autres après eux, Leduc notamment, suivirent l’exemple des maîtres et les traditions de l’école. Mais on ne connaît pas d’œuvres de ces peintres. N est-ce pas dans ce groupe qu’il serait raisonnable de chercher le ou les auteurs des œuvres qu’on attribue aujourd’hui avec hésitation, soit au Maître de Flémalle, soit à Roger de la Pasture, à leur atelier ou à leur école?

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