LES PANNEAUX DE WERL
Il est à Madrid une nouvelle version de la Vierge en sa chambre. Assise sur un banc gothique, tournant le dos au foyer, un livre ouvert en mains, avec une ample robe aux plia lourds, elle apparaît comme la sœur cadette de la Vierge à l'Ecran. Le type est le même, avec plus de jeunesse et de grâce. L’intérieur de la chambre est pareil : voici le vase aux fleurs d’iris, l’aiguière et le bassin de cuivre, l’essuie-mains suspendu, la fenêtre ouverte avec les volets cloutés, le chandelier en fer forgé fixé au manteau de la cheminée, un petit groupe sculpté figurant
la Sainte-Trinité. Voici la couleur fastueuse et solide, et les ombres portées; voici, par la fenêtre ouverte, un délicieux paysage de campagnes, des arbres, un cavalier, une tour... C’est cette tour qui fait que le panneau est généralement appelé Sainte-Barbe (14).
L’intérêt de cette petite peinture est considérable, puisqu’elle semble nous apporter, avec la Sainte-Trinité, le lien qui manquait entre les Vierges familières et la Vierge mystique de Francfort.
Il y a plus : le volet du triptyque a son pendant. Le milieu du triptyque est perdu, mais le Prado a gardé le volet de gauche. Celui-ci représente un donateur agenouillé devant une porte cloutée entr’ouverte (comme dans Y Annonciation de Mérode), mains jointes, en robe de bure, face rosée, calotte noire sur le chef, présenté par saint Jean- Baptiste debout, derrière lui, tenant sur le bras gauche le livre et l’agneau, et de la main droite, faisant un peste bienveillant. Fenêtre ouverte, volets cloutés, vitrail losangé dans la partie supérieure, paysage aperçu au loin. Dans le fond de la chambre, à la cloison, un miroir convexe qui reflète les personnages, et au mur, une statuette de Vierge hanchée, d’une allure toute française. Au bas du panneau, une inscription abrégée qu’on peut lire : Anno milleno centum quater decem ter et octo hic fecit effigiem depingi minister henricus Werlis magister colonensis. Enfin! voici
un document, un nom, une date : 1 438. Le donateur est connu : cet Henri de Werl (de Werl en Westphalie) fut professeur à l’Université de Cologne et provincial de l’ordre des Minorités. Il prit part au Concile de Bâle en 1441, à celui de Ferrare (M. S. Reinach croit que le portrait fut peint à Ferrare??) et mourut à Osnabrück. Et il est certain qu’il vint à plusieurs reprises à Tournay où les Minorités avaient une maison. Les comptes de la ville montrent combien les relations entre Tournay et Cologne étaient fréquentes à cette époque.
M. Hocquet a retrouvé, pour 1435 (1er décembre), une mention de 12 lots de vin offerts par le magistrat au ministre des Frères Mineurs (à cette époque Henri de Werl). Cette date ne manque pas d’intérêt : le 5 août de cette année s’était ouvert à Arras un Congrès pour la paix entre l’Angleterre et la France. Il fut présidé par le Cardinal Albergati dont Van Eyck fit le portrait. Le 3 juillet 1435, tout un cortège de prélats passa par Tournay, se rendant à Arras. Ils y revinrent en septembre. Est-il déraisonnable de penser que Henri de Werl a pu en faire partie? (15).
On a noté le miroir convexe analogue à celui que J. van Eyck a placé dans le portrait des Arnolfini, en 1434. Mais ce détail ne suffit point à démontrer une influence de l’un sur l’autre. Le peintre de 1 438
a-t-il vu le tableau de 1434? C’était un portrait privé; le miroir convexe était un objet fréquent, au XVe siècle, dans les intérieurs fastueux et les deux peintres ont pu, séparément, se laisser tenter par l’amusante difficulté de retracer leur tableau à l’envers.
Au surplus, les deux miroirs sont très différents, celui de van Eyck est plus compliqué.
Ce détail a suffi pourtant à Passavant pour donner l’œuvre à un élève de J. van Eyck. On est parfois surpris de la pauvreté des raisons qui déterminent les opinions des plus qualifiés historiens d’art.
Si l’on admettait l’influence gantoise, ce serait un sérieux argument contre l’hypothèse rhénane qui a été proposée.
Le saint Jean rappelle des figures analogues de Roger de la Pasture. Voici de nouveau apparaître la parenté des deux maîtres. Néanmoins, à Madrid, où ces tableaux vinrent en 1827 des Palais d’Aranjuez, la tradition les donnait dubitativement à Jean van Eyck.