‹ Le maître inconnu, CagliostroChapitre 11 sur 49 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

« M. le comte de Cagliostro ayant appris qu'il se débitait dans le public à prix d’argent des gouttes qu’on intitule : Gouttes du comte de

(1) Cité in : D’Alméras. Cagliostro, p. 223.

(2) Blessig. « La police avait les yeux sur lui; elle le faisait épier d’assez près, mais il affectait de la braver. » D’Oberkirch. Mémoires, t. I, ch. vii, p. 1. — Lettre au peuple anglais, 1787, in-4, pp. 61-62.

(3) Lettre au peuple anglais , 1787, in-40, p. 52.

Cagliostro, se croit obligé de déclarer que les personnes qui les débitent ne peuvent pas avoir la véritable composition de ses gouttes et qu’il ne peut être responsable des mauvais effets que pourrait produire un remède ainsi falsifié, les désavoue en conséquence, ainsi que toutes celles qui pourraient être administrées par d’autres personnes que par lui (i).

C’est en février et en mars 1782, après le renvoi de Sachi que la campagne fut la plus violente : des articles avaient déjà paru (2). Le mémoire de Sachi et un nouveau pamphlet anonyme vinrent s’y ajouter (3). Cagliostro ne s’était pas troublé; il ne répondit pas aux insultes (4), il ne sollicita aucune intervention ; il supporta sans colère ce flot de haine soulevé contre lui ; mais, profondément écœuré il songea à quitter une ville qui se montrait aussi stupide, aussi ingrate, après tant de preuves de sa bonté, tant de merveilles accomplies. Ses vrais amis, ses disciples, le supplièrent de rester, redoublant d’efforts pour défendre leur maître et ami. Pendant la durée de cette odieusecampagne, ils n’avaient cessé d’agir; malgré l’insouciant mépris que montrait Cagliostro, ils souffraient de le voir insulter. Ils luttaient dans les salons, en ville, contre les progrès du mal. Quand furent affichés les placards injurieux, le Cardinal de Rohan, le maréchal de Contades, M. de i’Ort intervinrent énergiquement (5).

Après le Mémoire d'Ostertag , Sarrasin avait écrit une lettre ouverte à Straub, témoignant de la cure merveilleuse de sa femme et du respectueux attachement qu’il avait pour le comte (6).

(1) Bibliothèque de Strasbourg, Manuscrits, liasse AA, 2110.

(2) Lettre de Hans Gorge de Colmar in : Oberrheinische Mannigfaltigkeiten , 16 juillet 1781, p. n3.

(3) Ein paar Trôpflein aus dem Brünnen... Am Vorgebürge (may) 1781 (par J. -J. Bode).

(4) Et cependant, en retour de sottes calomnies, que de terribles vérités n’aurait-il pas pu mettre au jour grâce à la clairvoyance qu’il possédait ! Nous avons déjà signalé la générosité dont il usa à l’égard du médecin de M. deCambis, p. 121.

(5) Lettres de l’Anmeister Lempau Préteur royal. M. de Gérard, du 7 et 16 août 1781, in: Liasse AA., 2110, pièces V et VI, Manuscrits de la Bibl. de Strasbourg

(6) Cette lettre parut dans le Journal de Paris. On y lisait, enoutredes détails techniques sur la guérison de Mme Sarrasin : « Vous faire le détail, Monsieur, de tous les soins et de toutes les attentions de M. le comte de Cagliostro, ce serait une chose superflue : vous êtes le témoin oculaire, comme moi, de toutes les peines que cet illustre ami de l’humanité se donne pour le soulagement des soutirants, et vous savez, comme moi, que l’encens dont tant d’hommes sont avides, n’a pas d’appas pour lui : faire le bien pour le bien est son principe et son cœur cherche la récompense dans les propres vertus. Exprimer ma recon-

STRASBOURG

l'empirique

En réponse aux pamphlets Sachi, aux libelles anonymes, à l’article de Gorge dans les : Variétés Haut-Rhinoises (16 juillet 1781), un autre disciple de Cagliostro envoya à ce journal, avec ordre formel d’insérer, la belle réponse dont nous donnons ici la traduction inédite :

A l’éditeur des Variétés Haut-Rhinoises ,

«Je pensais que votre journal était destiné à amuser vos lecteurs tout en les instruisant, non pas à attaquer l’honneur et la considération de gens qui, non seulement ne vous ont jamais fait de mal, mais qui, par leur amour de prochain et leur droiture, forcent encore le respect de tout honnête homme.

C’est cependant ce que vous avez fait dans votre 8e article (du 16 juillet) où maître Gorge, dans un style déguisé d’ouvrier, attaque méchamment et faussement le noble philanthrope Cagliostro...»

« ...Il serait facile de réfuter point par point toutes les calomnies contenues dans cet écrit, mais je ne veux pas me compromettre en reproduisant devant le public tous les sarcasmes que la jalousie seule a pu dicter. Je tracerai simplement un portrait opposé à celui-là, pour que chacun puisse voir la chose sous son jour véritable.

« Certes, le comte de Cagliostro doit être une singulière nouveauté pour celui qui entend parler de lui pour la première fois. C’est une chose si extraordinaire de nos jours que de voir des gens qui ne font le bien que pour faire le bien, sans égoïsme ni arrière-pensée ; des gens qui ne se laissent détourner ni par l’envie, ni par les médisances et qui suivent leur propre route parce qu’ils en sentent la force en eux. C’est là justement le cas de M. le comte Cagliostro.

« Ce noble étranger vint à Strasbourg en voyageur de passage. Il vécut bien tranquillement sans rechercher, mais sans fuir, l’occasion défaire des connaissances. Le hasard ou, pour parler plus exactement la Providence, révéla sa philanthropie: quelques cures heureuses lui attirèrent une vogue que, certes, il n’avait pas recherchée. Les personnes les plus considérées de la ville furent désireuses de connaître

naissance serait chose trop difficile ; les paroles me manquent pour définir les sentiments de mon cœur...» Supplément au 11° 365 du Journal de Paris , lundi 3i décembre 1781.

un homme qui agissait si noblement, et bientôt sa maison devint le lieu de réunion des personnes les plus distinguées. Entouré de ce cercle de gens, notre comte n’en continua pas moins à agir en toute indépendance. Chaque malade, à quelle classe qu’il appartînt, avait droit à son aide et à son activité. Non seulement il n’accepta jamais l’ombre d’une rétribution, ni des riches ni des pauvres, et sous aucun prétexte, mais encore, très discrètement, il distribua de sa poche des bienfaits par centaines autour de lui.

« Ces actes et, de plus, sa manière de penser et ses connaissances lui attirèrent l’amitié des personnes les plus distinguées, en particulier dans la haute noblesse. Ces amitiés, il les a conservées jusqu’à ce jour et voilà neuf mois qu’il est ici (i). »...

« Il me semble qu’un tel homme peut dépenser son argent à sa guise, dire son nom ou ne pas le dire, indiquer d’où il vient ou non, et ne parler arabe que s’il en a envie, avec un professeur quelconque, venu vers lui par curiosité.

« Si même cet homme ne faisait pas de bien, qui aurait le droit d’exiger qu’il en fasse ? Qui pourrait le forcer à fréquenter des médecins, s’il n’est amateur ni de médecine, ni de la médecine européenne ? Il prétend avoir des connaissances asiatiques ; mais personne n’est forcé d’y croire contre son gré.

« Ce n’est pas ici l’endroit qui convient pour faire l’apologie du comte ; sans cela ce serait avec joie et du fond du cœur que je raconterais tout ce que je vois d’élevé, de noble et de bon, fait par lui journellement. Mais je craindrais de blesser la modestie de ce grand homme et de porter atteinte à sa dignité, en disant tout ce que je pense de lui, à propos d’un vulgaire amas de calomnies, écrites par un homme plongé dans les ténèbres (2). »

Cagliostro, touché du zèle et de l’affection que ses disciples lui témoignaient, se décida à rester encore à Strasbourg. Mais à partir

(1) L’auteur cite ici plusieurs noms que nous avons déjà indiqués. Le pasteur J. F. Oberlin, du Ban de la Roche, reçut aussi Cagliostro chez lui quelques jours. Revue Alsac. illustrée, 1910. II, p. 55 Article de M“e Witz.

(2) Oberrheinische Mannigfaliigkeiten, à la date du ôaoût 1781, XL fascicule du Lr trimestre. Bâle, Turneisen fils, 1 vol. in-18, p. 161.Ce texte, ainsi quebeaucoup d’autres documents précieux sur Cagliostro à Strasbourg, nous ont été procurés par notre ami, M. Alfred Hæhl, à qui nous tenons à exprimer publiquement toute notre reconnaissance pour l’aide considérable qu’il nous a apportée dans nos recherches.

STRASBOURG

l’empirique

de cette époque, il limita le nombre de ses audiences (1), ne reçut plus que ses fidèles et anciens malades, dont le nombre était encore considérable, et se consacra presque entièrement à ses amis : aux Sarrasin, qu’il accompagna plusieurs fois à Bâle ; au cardinal, chez qui il passait quinze jours par mois; aux Straub; aux De Barbier (2). Les gens du monde le délaissèrent, retournant à leurs futiles distractions et les médecins se réjouirent.

Deux circonstances, survenant à leur heure, décidèrent Cagliostro à quitter Strasbourg ; ce fut d’abord le départ du cardinal pour Paris, et, peu de temps après, en août 1783, la grave maladie de son ami et ancien protecteur, le chevalier d’Aquino qui, au plus mal, le fit appeler à Naples auprès de lui. Cagliostro se servit de ces deux arguments pour expliquer à ceux qui le retenaient sa résolution de les quitter et pour modérer ainsi la douleur que devait leur causer cette triste nouvelle. En réalité, il s’en allait parce que son œuvre, en cet endroit, lui semblait accomplie ; il avait défoncé, ensemencé le champ médical, montré quel lourd voile de préjugés, d’orgueil et d’égoïsme cache aux médecins la nature et ses lois ; il avait exercé, au milieu du mal physique le ministère de l’Homme-esprit ; il en avait démontré la réalité ; il avait assez fait pour éveiller dans les âmes les désirs régénérateurs ; sa mission l’appelait vers d’autres travaux (3).

Malgré les menées de ses ennemis, le fond de la population strasbourgeoise lui était restée fidèle : une foule considérable, sympathique, désolée, accompagna jusqu’au dehors de la ville la voiture qui l’emportait ; on pleurait : « C’est le Bon Dieu qui s’en va ! » disaient les pauvres gens.

(1) « Elles eurent lieu trois fois par semaine seulement, (avec un jour, le vendredi, pour les indigents), à des heures précises. 11 refusa même de recevoir certains étrangers. » Blessig. Lettre, in : Weisstein. Loc. cii., p. 9. On ne manqua pas de lui reprocher aussi ce changement.

(2) Cf. Burkli, Lettre; in : Funk Loc . cil., pp. 1 1-12. « Nous vivons du reste très simplement ici, écrit Mme Sarrasin à Mme Burckardt le 19 juin 1782 ; la société du comte et de ses amis est quasi la seule que nous voyons et dans laquelle nous trouvons beaucoup d’agrément. » Archives Sarrasin , Bâle, vol. I, cote io5, f° 2.

(3) « On pourrait supposer que cet homme a un plan très étendu pour lequel Strasbourg lui est un trop petit théâtre. » Blessig. Lettre, in : Weisstein. Loc . cit.} p. 10.

Page 1