‹ Le maître inconnu, CagliostroChapitre 12 sur 49 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

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e comte de Cagliostro arriva à Lyon le 20 octobre 1784(1), et descendit à l’hôtel de la Reine (2). Cet hôtel était alors tenu par les dames Forest ; il y fut présenté par Alquier, commerçant de Lyon, dont nous retrouvons le nom sur les tableaux de loge de l’époque (3). L’hôtel recevait beaucoup de francs-maçons étrangers; ces faits nous indiquent sous quels auspices Cagliostro arrivait à Lyon. Initié en 1777 au rite anglais à Lond res, dans la loge « L’Espérance », il y avait rencontré, déclare-t-il, de braves gens (4) ; il avait été pleinement satisfait de ce qu’il y avait trouvé et de la réception cordiale qu’on lui avait faite. Après avoir vécu au milieu de ces amis, il avait passé en Hollande (1779) et, là, avait été reçu avec beaucoup d’honneur dans la Grande Loge (5).

(1) Mémoire contre le Procureur général. P. 1786, in- 16, p. 37.

(2) Ou Hôtel du Parc ; cet hôtel occupait remplacement de la maison qui fait l’angle de la rue d’Algérie et de la rue Sainte-Catherine actuellement. Cf. Péricaud. Cagliostro à Lyon, brochure pet. in-8 de 8 pp. — Pièce justificative ad finem : Requête à joindre. 1786, in-4, p. 10.

(3) Vénérable de La Sagesse depuis 1763. Archives de maçonnerie lyonnaise. (Collection privée de l’auteur).

(4) Lettre au peuple anglais , 1787, in-4, p. 70. Remarquons que ce n’est pas dans un atelier aristocratique, comme il y en avait tant à Londres, qu’il pénétra, mais dans une loge de petites gens, formée de ce tiers-état français qui devait être tout bientôt. (Loge n° 369 à la Royale Taverne; Cf. Monist. July, 1903, p. 5e8.)

(5) Vie de Joseph Balsamo , p. 1 17. Nous n’hésitons pas à nous servir souvent ici des références de cet ouvrage; l’auteur, en révélant tout ce qu’il avait pu

A Liège, il suscita tant d'intérêt dans la loge la Parfaite Egalité que cet atelier se rattacha au Rite égyptien dès que celui-ci fut connu. En Allemagne, il visita des loges de tous rites (i). En voyage, il se faisait parfois reconnaître par des maçons et leur parlait avec tant de science et d'autorité qu'ils supposaient en lui le grand maître inconnu de la maçonnerie (2). D'autres fois, en loge, en Pologne, en Courlande, à Nuremberg, il s’éleva, avec l'énergie qui le caractérisait, contre les erreurs des sectes superstitieuses qui pratiquaient la basse magie ou enseignaient l'athéisme. Il le déclara lorsqu’on l’interrogea à Rome (3), et cela est parfaitement exact; les récits de Mme de Recke le prouvent. Il cite comme chefs de ces révolutionnaires qui, sous couleur de philanthropie, poursuivaient un but secret politique, un certain Xirnénès ou Chiménès, portugais, et un certain Falck. Pour Chiménès, nous n’avons pu l’identifier ; mais ce Falck n’est autre que Faick-Scheck, grand rabbin, vivant en Angleterre, réputé magicien. Le baron de Gleichen (4), Saint- Martin et Mme de 1a. Croix l’ont bien connu. Mme de la Croix a déclaré même, à son sujet, que c’était elle qui, par la puissance de la prière, avait pu, en pleine séance de la Convention, briser sur la poitrine du duc d’Orléans le talisman que Falck lui avait donné, et que c’est alors que le duc pâlit et s’évanouit, ce qui avait fait tant de bruit.

Cagliostro rencontra aussi SciefFort, assista à ses travaux à Leipzick . A Francfort-sur-le-Mein, il fut reçu dans une réunion de frères de la Stricte observance (5). Ce sont toutes ces entrevues, ces réceptions solennelles, où chaque atelier s’empressait d’accorder à l'illustre et puissant voyageur honneurs et dignités, qui ont donné naissance au conte de l’initiation de Cagliostro par l’adepte Saint-Germain en Allemagne (6). Tous les pamphlétaires, les romanciers, se sont emparés de ce motif pour broder là-dessus, tant le canevas était sédui-

savoir des rapports de Cagliostro avec la maçonnerie, cherchait à le faire aussi complètement que possible pour le compromettre ; il a été, sur ce point, bon historien malgré lui.

(1) Vie de Joseph Balsamo, pp. 124, 126, 149.

(2) Vie de Joseph Balsamo, p. 118.

(3) Vie de Joseph Balsamo, p. 1 1 9 .

(4) Souvenirs du baron de Gleichen.'? 1868, in-16, p. 176.

(5) Vie de Joseph Balsamo, p. i3o.

(6) Mémoires authentiques. P., 1786, in-8, p. 6, sqq.

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sant, des récits où l’obscénité latte avec le ridicule à qui l’emportera. Que le comte de Saint-Germain ait vécu ou non à cette époque, qu’il ait ou non rencontré le comte de Cagliostro, personne n’a jamais pu le prouver et cela nous importe peu. Ce que nous avons dit de Cagliostro jusqu’à présent montre assez ce que nous en pensons ; la rencontre de ces deux hommes n’eut sans doute été une initiation pour aucun d’eux; en tout cas, elle n’eut pas changé Cagliostro plus que sa réception à la loge « L’Espérance » ou au couvent des Bonfratelli de Palerme. Mais Saint-Germain était déjà personnage légendaire : on le considérait comme un sorcier, comme le grand maître de toutes les fraternités occultes dont l’Allemagne foisonnait et l’on savait que Cagliostro avait parcouru tous les cercles maçonniques de l’Europe centrale. Cela suffit à forger l’histoire ; chacun, médisant ou simple conteur, l’arrangea ensuite à son gré.

A Strasbourg, en revenant, Cagliostro fut accueilli par des maçons (i), il leur exposa quelques principes de son enseignement maçonnique, et partît, les laissant très attachés à lui et à son souvenir. Lorsqu’ensuite le rite égyptien se répandit, ses disciples, dans chaque ville, firent remonter la date de fondation de leur loge à leur initiation personnelle, lors du passage de Cagliostro, et c’est ainsi qu’on a pu parler de loge égyptienne installée à Strasbourg le 8 octobre 1779 (2).

De là, passant par Naples, où il fut reçu à la « Parfaite Union », il vint à Bordeaux. Arrivé le 8 novembre 1783 (3), il y resta onze mois et s’occupa de plus en plus de maçonnerie. Il est à remarquer que, jusqu’à son initiation maçonnique à Londres, il parlait, s’imposait comme thérapeute, surtout ; à partir du moment où il pénétra dans les loges, il se montra sous un nouveau jour. Frappés comme tous par la puissance du guérisseur, mais plus curieux, d’esprit plus ouverts, les maçons ne s’arrêtèrent pas à cette seule apparence que présentait l’être mystérieux. Ils l’interrogèrent, le pressèrent, firent peu à peu sortir l’adepte du secret où il se renfer-

(1) Bürkü. Lettre in: Funk, loc. cit., p. 4. — Lettre de Saltzmann à Wi llermoz du 22 sept. 1780. Collection Bréghot du Lut.

(2) Acta Latomorum. P., 1 81 5. Tome I, p. 141.

(3) Mémoire pour le comte de Cagliostro contre le Procureur général. P., 1786, in-16, pp. 36-37-

niait. A Bordeaux, tout en lui facilitant l’exercice de la médecine (i), on l’entoura, on l’invita, on sollicita ses lumières dans les loges si importantes de cette ville (2). Cagliostro s’ouvrit de plus en plus à ces hommes de bonne volonté, courageux et sans parti pris, qui cherchaient la vérité, fût-ce au travers des épreuves, maladroitement peut-être, mais de toutes leurs forces.

Une vision qu’il eut à Bordeaux le confirma dans ses efforts pour développer la maç.’. égyptienne. Il s’était vu, saisi au collet par deux personnes, entraîné et transporté dans un profond souterrain. Là, s’ouvrit une porte, et il fut transporté dans un lieu délicieux qu’il comparait à un salon royal, magnifiquement éclairé. On y célébrait une grande fête. Tous les assistants étaient vêtus de robes blanches qui leur descendaient jusqu’aux talons et, parmi eux, il reconnut, dit-il aux maçons qui l’entouraient, plusieurs de ses fils en maçonnerie, qui étaient morts. Il crut alors être délivré des maux de ce monde et être arrivé dans le paradis. On lui présentaune longuerobeetune épée, semblable à celle qu’on a coutume de mettre dans la main de l’ange exterminateur. Il s’avança, et, ébloui par une grande lumière, il se prosterna et rendit grâces à l’Etre Suprême de l’avoir fait parvenir à la félicité ; mais il entendit une voix inconnue lui répondre : « Voilà quelle sera ta récompense ; mais il te faut travailler encore. » Et ce fut la fin de la vision (3).

A- travers tous ses voyages, vivant dans les milieux les plus divers, tantôt à la cour des rois, chez des princes, dans les sociétés les plus cultivées, avec des savants, des mystiques, des littérateurs, tantôt dans le peuple même, au fond des tavernes, dansles mansardes des pauvres, assailli chez lui de visiteurs étrangers, confident de beaucoup de misères cachées, conseiller secret de plus d’un grand personnage, Cagliostro avait connu en quelques années l’état des nations européennes mieux, certainement, qu’un diplomate ou

(1) Ses succès furent si grands qu’on dût protéger sa maison contre le flot des malades. Sachi étant venu le poursuivre, dans cette ville, de sa campagne de calomnies, les jurats proposèrent à Cagliostro de le faire enfermer, et ce fut l’escroc Cagliostro, la franche canaille Cagliostro (ce sont les termes du ridicule Carlyle), qui refusa et fit laisser Sachi en liberté.

(2) Cf. Kaufmann et Cherpin, Histoire de la Franc- Maçonnerie. Lyon, 1 85 1 , in-8, p. 295, et plus loin p. 134 de notre livre.

(3) Vie de Joseph Balsamo, p. 52. Cagliostro a raconté cette vision à plusieurs de ses disciples ; il Y a reconnu et en a renouvelé le récit dans ses interrogatoires de Rome.

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qu’un philosophe ne pouvait le faire. Tous les rouages rouillés de cet organisme avaient grincé devant lui ; il avait vu combien usée, combien prête à se rompre était cette pauvre machine, si brillante qu’en fussent les dehors. On a refait trop de fois le tableau de la société française à la veille de la Révolution, pour qu’il soit besoin de rappeler ici l’état de décadence et d’avilissement où se trouvaient alors la noblesse, le clergé et la haute bourgeoisie ; la littérature et les arts en subissaient le contre-coup : Paris regorgeait de pamphlétaires, de maîtres chanteurs, de brasseurs d’affaires, et, loin de tout cela, se traînait un peuple ignorant et affamé ; tout était vieux, sans foi, sans énergie, mourant d’indifférence et d’égoïsme (i).

D’autre part, en parcourant ces villes endormies, déjà marquées pour un terrible réveil, à Paris comme à Saint-Pétersbourg, Cagliostro avait partout rencontré dans les loges maçonniques, malgré l’inégale netteté de vision du but à atteindre, un même désir de vérité, de savoir et de justice, une même jeunesse d’aspirations qui faisaient de la maçonnerie le seul organisme vivant de l’époque.

La maçonnerie, peu connue et naissant à peine de 1717 à 1740, avait pris, de 1773 a 1775, une extension et une influence énormes en Europe. En France, la Grande Loge anglaise avait la direction de presque tous les ateliers; le Grand Orient, fondé en 1775 par la fusion de la loge Lacorne, dissidente du rite anglais, avec les Chevaliers d’Orient (chapitre de Clermont), gouvernait les autres, et cette rivalité de pouvoirs avait provoqué l’éclosion de rites isolés comme ceux des Illuminés d’Avignon (2), des Phi lalèthes (3), des Élus Cohens, etc... On comptait, en 1776, trois cents loges françaises; on en comptait six cent vingt-neuf en 1789. Dans toutes ces loges où se rencontraient nobles, prêtres et petits bourgeois, malgré les rivalités de préséance, les divisions de tendances ou de formes, on travaillait activement. « Qu’on se représente... sept cents ateliers, dispersés sur le sol de la France, dans lesquels les hommes les plus hardis, les plus illustres du temps répétaient chaque jour les leçons de liberté, d’égalité, de fraternité, de tolé-

(1) Dans les Mémoires de M. le prince de Montbarey. P., 1827, 3 v. in-8, on trouve (t. III, pp. 94 à 97) un tableau frappant, l’un des meilleurs que je connaisse, de l’état des esprits à la fin du xvm“ siècle.

(2) Fondé par Pernéty, 1766.

(3) Fondé en 1773.

rance religieuse, à une époque où le gouvernement était une monarchie absolue, où l’Etat était divisé en classes bien distinctes, où les préjugés de naissance commençaient à être moins puissants dans les mœurs, s’ils étaient consacrés par les lois, où l’inégalité des conditions, des charges, faisaient partie du pacte social, où le fanatisme des prêtres disposait des armes du pouvoir séculier, et l’on comprendra combien la franc-maçonnerie, tout en restant dans les théories, dut aider au mouvement qui se préparait, à la grande secousse, dont on ressentait les premières oscillations (i) ». A Paris, philosophes de la nouvelle école, littérateurs, artistes, hommes politiques, se retrouvaient dans le temple et y coordonnaient leurs efforts: l’Encyclopédie, préparée depuis 1740, lorsque le duc d’Antin était grand-maître (2) avait paru en 28 volumes in-folio, auxquels vinrent s’ajouter cinq volumes de suppléments, œuvre colossale à laquelle collaborèrent, sous la direction de Diderot, toute une pléiade de savants.

Les centres les plus notables, en dehors de Paris, étaient Bordeaux, où la première loge, fondée en 1723 avait rapidement essaimé: les deux principaux ateliers, en 1783, étaient «la Loge française » et « l’Amitié », qui furent visitées, en 1776, parle grand-maître, le duc de Chartres, futur duc d’Orléans, et présidées par lui. Martinez de Pasqually et Saint-Martin avaient aussi laissé à Bordeaux des souvenirs et des adeptes ; Lyon, où, sous l’influence de Willermoz et par son zèle, ateliers et chapitres étaient en pleine activité; Strasbourg, reîai de poste sur la route de l’Est, ville intellectuelle, en relation, depuis 1742, avec tous les centres maçonniques d’Europe. Marseille, Dunkerque, Arras, avaient aussi leurs ateliers, mais de moindre importance.

En Russie, en Courlande, nous avons indiqué déjà l’existence des loges et leurs travaux (3). En Pologne, l’ordre toléré d’abord, puis interdit par Auguste II, existe secrètement, mais activement, et réapparaît au grand jour en 1780, où un Grand Orient est fondé

(1) Kaufmann et Cherpin. Histoire de la Franc-Maçonnerie. Lyon 1 85 1 . gr. in. 8, p. 280. « Le prélude de la Révolution française se faisait sentir chez les philosophes, dans la franc-maçonnerie. » Mémoires du prince de Monlbarey . P., 1827, 3 v. in-8, t. III, p. 94.

(2) Cf.: Papus. Martinisme et Franc- Maçonnerie. P., 1899, in-16, p. 64 sqq.

(3) Voir plus haut pages 5q et 72 de notre livre. Cf. Friedrich. La Franc- Maçonnerie en Russie , P., Dorbon-Aîné, 1908, in-16.

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à Varsovie (i) ; en Autriche, où Joseph II lui-même, « ce souverain novateur et hardi », s'était fait recevoir maçon par le baron de Born ; en Hollande, où la Grande loge, dirigée par M. de Boetzelner depuis 1757, traitait amicalement, d’égale à égale, avec le G.*. O.*, de France ; en Belgique, où Ton comptait 29 ateliers, parmi lesquels « La Constance » de Maëstricht, fondée en 1761 ; en Suisse enfin, où, sauf à Berne, la liberté régnait; partout, l’idée maçonnique se faisait jour.

Protégée en Prusse par un roi philosophe, qui avait été initié lui-même à Brunswick par le major Bielfeld (2), la maçonnerie s’était installée à Berlin et les travaux d’une de ses loges se faisaient alternativement en français et en allemand : des groupes existaient dans toutes les villes, à Hambourg, à Prague. Le prince souverain de Bayreuth avait ouvert son palais aux réunions maçonniques; Dresde avait un rite spécial. Le baron de Hund avait fondé un atelier à Kittlitz pour son système templier réformé; les princes de Gotha donnaient asile à Weisshaupt; Auguste de Saxe, le prince de Nieuved, le coadjuteur même des principautés ecclésiastiques des bords du Rhin, se signalaient par leur ardeur pour les doctrines mystérieuses de la franc-maçonnerie. Sur quelques points, dans le Palatinat, en Bavière, il y avait bien persécution, le parti réactionnaire essayant d’arrêter l’élan des esprits ; mais ce n’était qu’un excitant de plus pour le mouvement général. Des rites nouveaux surgissaient, mystiques ou politiques, oeuvres d’ambitieux ou de sectaires. L’Allemagne est « la patrie naturelle de l’illuminisme (3) ».

A cette époque surtout, on vit naître là des ordres nouveaux, des sociétés de hauts grades, venus on ne savait d’où, apportant on ignorait quoi. Les Aufklârer de Nicolaï, les Illuminés de Pernéty (4), les rites de Schr ôpfer, de Schrôder, de Hund, de Marschall, de Weisshaupt, de Scieffort, de Zinnendorf (5), etc., apparaissaient, j étaient le trouble, éveillaient les convoitises. Les gens de bonne foi se demandaient où était la vérité, de quelle école sortiraient une

(1) Kaufmann et Cherpin. Op. cii., p. 269.

(2) Lamartine. Histoire des Girondins, ir‘ édition, in-8, t. I, pp. 25 1, sqq.

(3) Caro. Essai surla vie et ladocirine de Saint Martin. P. , 1 8 5 2, in-8,p. i3.

(4) Né à Berlin.

(5) Cf. Bulau. Personnages énigmatiques. P., 1861, t. I, p. 355.

morale et une science nouvelles, de quel homme viendrait la lumière si attendue.

Tel était le rayonnement de la franc-maçonnerie ; les statistiques officielles, publiées dès le commencement du xixe siècle, indiquent à cette époque un total de 137.675 loges actives dans toutl’Univers comprenant vingt et un millions trois cent mille maçons. On conçoit que le développement de l’ordre avait été trop rapide pour pouvoir être dirigé, maîtrisé par un pouvoir central, et que de nombreux schismes avaient dû s’y former ; mais, si parfois des questions futiles de forme occupaient inutilement les loges qui s’agitaient pour les résoudre, un même sentiment de fraternité unissait au fond tous ces hommes. Une seule chose manquait: une direction spirituelle ; la maçonnerie ignorait en effet ses origines comme son but. Tiraillée à gauche par le G.*. 0.‘. qui voulait réaliser des réformes intellectuelles et politiques, à droite par les intrigues des Jésuites, ne sachant pas en général ce que renfermaient ses archives, ce que signifiaient ses symboles, quelle pierre brute il fallait travailler (1), la maçonnerie agitait des bras puissants mais, au hasard, et par le seul besoin de dépenser les forces dont son organisme regorgeait.

Au milieu de ce s rivalités et de ces incertitudes, des hommes désireux de conciliation organisaient à grand peine des convents pour essayer de grouper et d’unifier des sectes à tendances si diverses, d’arriver à savoir quels hommes ou quels principes dirigeaient la maçonnerie, et s’il n’existait rien de tout cela, quels hommes en seraient dignes, quel idéal devait être le symbole de foi de cette société universelle (2).

Mais ces efforts restaient stériles malgré la bonne volonté de

(1) Circulaire préparatoire au Couvent des Gaules. 1778, in-8.

(2) Dans les Notes à soumettre au Couvent de Wilhemsbad (1782) on voyait les questions suivantes :

« La maçonnerie a-t-elle des supérieurs inconnus et quels sont -ils ? »

« Peut-on avoir des documents authentiques sur les chefs ou maîtres qui ont prétendu posséder la vraie science, comme sont Mart. Pasqualis, Kukumus (sic, pour Gugomos), de Jonston, de Hunt, de Weeler, de Srœpher (sic, pour Schrôpfer). »

« Dans le cas où la véritable science maçonnique demeurerait encore absolument ignorée malgré les efforts du couvent, croit-on qu’il soit possible de reformer la Maçonnerie pour y parvenir un jour. »

Ce dernier article (art. X), était, certes, le plus prudent.

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ceux qui les tentaient et la franc-maçonnerie, après chaque convent, demeurait aussi désorientée, aussi incertaine qu’auparavant.

Infuser l'esprit chrétien, l’esprit de sagesse et de vérité à cet organisme jeune, actif et qui allait réaliser de grandes choses dans la vie du monde, tel fut le but de Cagliostro. Pour cela, il fallait qu’il pût diriger la maçonnerie entière, l’arracher aux intrigues humaines, l’orienter vers la lumière. Il y songea sans doute plusieurs fois avant Lyon; sa résolution de se faire maçon, lui, si indépendant, si individuel, et le soin qu’il mit à continuer ses relations avec les loges dans ses voyages, montrent qu’il préparait lentement la réalisation de son projet ; mais ce fut à Lyon que son œuvre maçonnique se précisa.

Toutes les circonstances l’y engageaient : aucune ville de France ne convenait mieux. L’esprit lyonnais est un singulier mélange : un mysticisme très profond, qui a survécu à toutes les révolutions, se cache dans toutes ses vieilles maisons aux portes peu accueillantes, aux corridors sombres, aux fenêtres étroites ; la vie intérieure semble se développer davantage dans les villes où le ciel brumeux et maussade éloigne l’homme de la place publique et l’engage à se renfermer près de son feu pour lire, méditer ou prier. Cette vie reste très secrète ; par prudence, par timidité, par respect pour sa croyance ou sa science, le Lyonnais cache son intérieur psychique comme il garde son foyer ; un étranger n’est admis qu’après un long examen et, même entre compatriotes, un ami ne révélera ses travaux secrets ou ses sentiments intimes à celui qu’il voit chaque jour en camarade, qu’après bien des années de réserve et de dissimulation. Il est vrai, qu’ensuite, l’amitié prend un caractère de dévouement et la causerie une gravité sincère qui font vite oublier les froideurs du début. Le mystique, par lui-même, a déjà tendance à conserver pieusement ses révélations et ses grâces : à Lyon, plus qu’ailleurs, il y est poussé, et lorsqu’on a lentement pénétré quelques milieux sociaux de cette ville, on est étonné, de nos jours encore, de découvrir dans tel artisan, dans tel petit employé, aux allures aussi simples, aussi effacées que possible, qui n’avait jamais ouvert la bouche que pour vous vendre du charbon ou vous donner vos quittances de loyer, un mystique merveilleux ou un savant extraordinaire.

La prudence est chez lui héréditaire ; s’il est mystique de tempé-

ra ment, il est positif de race. Une veut pas être plus trompé dansses spéculations métaphysiques que dans ses affaires commerciales, et cela constitue la caractéristique de son mysticisme. 11 ne s’enthousiasme pas à la légère. Il lui faut des preuves, des faits. Un système, un homme, seront observés, jugés suivant leurs tendances; mais ils ne seront suivis que s’ils donnent, matériellement, des bénéfices. Aucun engouement pour l’idée, aucun mouvement de première impression; au contraire, de la méfiance. Mais si, à droite, puis à gauche, aujourd'hui comme il y a huit jours, la théorie morale ou le personnage nouveau ont apporté quelque amélioration positive à l’observateur, dans la joie de sa famille, dans la paix de son cœur, dans sa santé ou ses affaires, alors il devient disciple, se donne entièrement. Ni discussions, ni railleries, n’ébranleront sa fidélité et l’engouement, que des esprits légers auraient pu avoir au début pour le perdre ensuite, se produira au contraire chez le Lyonnais progressivement et tardivement.

Le comte de Cagliostro arrivait dans cette population, à la fois mystique et pratique, avec toute la renommée des miracles effectués à Strasbourg (i), avec la réputation d’un homme que les plus grands personnages recevaient et respectaient, avec le prestige d’un grand maître en maçonnerie.

A Lyon la franc-maçonnerie était comme partout en agitation (2). On y discutaitleshauts grades ; mais les disputes de préséance passionnaient moins que les problèmes de théurgie. Le Martinézisme, dont Willermoz était l’adepte, le Mesmérisme, le Swedenborgianisme, se partageaient les esprits. C’est le moment où L. CL de Saint- Martin et l’abbé Fournié travaillaient à Lyon, où s’éditaient les œuvres du Philosophe Inconnu. On trouve, dans les Ephémèrides

(f; Les relations maçonniques de Lyon avec Strasbourg (par Saltzmann, en particulier), et avec la Russie étaient continuelles. C’est un Lyonnais, Mioche, du « Parfait Silence », qui fonda en 1765 une des loges de Varsovie, et sur les tableaux de loges lyonnaises de 1775 et 1785 nous trouvons toujours des garants d’amitié résidant en Russie et en Pologne (Arch. personnelles ).

(2) Apparue en 1725, elle ne s’était vraiment développée qu’à partir de 1755 : on y comptait en 1781 douze loges ; dont les plus importantes étaient : Le Parfait Silence, La Bienfaisance, L’Amitié et La Sagesse ; des chapitres : La Grande Loge des Maîtres de Lyon (i/5o) ; le chapitre des Chevaliers de l’Aigle Noir (1765), où Willermoz et Sellonf préparèrent les grands convents. Une loge d’Élus Cohens fonctionnait depuis 1765. Ces loges étaient en rapport avec celles de Saint-Étienne, de Bourg, de Grenoble et d’Avignon. Cf. Éphémérides des loges maç.\ lyonnaises. Lyon, 1875, in-8; et Arch. personnelles.

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lyonnaises de Péricaud, l’annonce des livres publiés à cette époque, à Lyon, et le nombre des ouvrages sur le magnétisme y est considérable (i).

Ces études passionnaient surtout les maçons. Lorsque Cagliostro, annoncé par les loges de Bordeaux et de Strasbourg, descendit à l’hôtel de la Reine, ce fut une ruée de tous vers lui. Il fut visité, reçu en loge ; on organisa des fêtes en son honneur; sa femme fut comblée de cadeaux (2). On l’interrogeait ; on écoutait ses enseignements ; on observait, sans se livrer. Toutefois les hésitations durèrent peu ; bien qu’il se refusât à soigner des malades, voulant, à Lyon, faire oeuvre sociale plutôt qu’exercer la médecine, il eut la main forcée. Un riche propriétaire, M. J. -B. Delorme, surnommé l’Américain, était atteint d’une maladie incurable; son médecin, le Dr de La Bruyère, désespérant de le sauver, engagea sa famille à le confier à Cagliostro. Grâce à quelque poudre secrète, dit Péri— caud (3), l’empirique le guérit. D’autres cures suivirent ; puis ce furent les prodiges de la clairvoyance : Cagliostro lisait dans les coeurs ; des enfants, éveillés, conscients, devenaient, à son commandement, des sujets lucides : ils voyaient les êtres dont parlait Cagliostro; ils témoignaient du respect que ces esprits avaient pour le Maître ; les malades guéris, les conseils utiles reçus, les secrets révélés étaient connus. Les faits étaient là ; aucun doute ne subsistait; Lyon était conquis.

On le supplia de continuer, de former des disciples ; il accepta, et, avec douze maçons, recrutés parmi les plus connus des membres du Parfait Silence et de la Sagesse, il fonda, dans le local même de cette ancienne loge (4), un nouvel atelier, sous la dénomination :

(1) Discours sur le magnétisme animal lu dans une assemblée du Collège des médecins : résultat des observations faites à Lyon par J.-E. Gilibert. Lyon, in-8, 1784. — Détail des cures opérées à Lyon par M. Orelut. Lyon, Faucheux, 1784, in-8. — Mémoire de Petetin sur les phénomènes de la catalepsie et du somnambulisme, in-8, 52 pages. — Expérience faite le 9 août 1784 ci l'école vétérinaire sous les yeux du comte de Monspey, du comte d’Oels (prince Henri de Prusse), du chevalier Barberin , de M. Millanois sur un cheval. Diagnostic par un sujet somnambule, in-4, II IL

(2) Vie de Joseph Balsamo , p. 137. — Péricaud. Cagliostro à Lyon, p. 2.

(3) Péricaud. Cagliostro à Lyon . Broch. in-8, p. 1.

(4) La Sagesse, fondée en 1 725, siégeait dans la maison Puylata, Chemin neuf, n° 33. Elle avait pour vénérable Willermoz l’aîné. Son sceau était celui que nous r eproduisons ici, p. 140, d’après les Éphémérides des loges maç.\ lyonnaises, p.21.

La Sagesse Triomphante. Au début, son bot n’était que de pouvoir

parler en particulier à ceux qu’il avait choisis et d’avoir un local discret, réservé, où il put développer leurs facultés, donner des preuves de la réalité et de l’ampleur de ses pouvoirs. Mais, la loge à peine formée, dans ce milieu ardent, les merveilles se succédèrent.

Des guérisons nouvelles, des enseignements portant sur tous les divines surtout (1), des expériences avec les pupilles, constituaient les travaux théoriques et pratiques de toutes les tenues : quelquefois les phénomènes devenaient plus généraux, plus intenses, et les assistants, euxmêmes, les percevaient directement et non plus par l’intermédiaire de sujets. Le souvenir de ces faits est resté longtemps présent à la mémoire des Lyonnais (2). La valeur des révélations, leur clarté étaient remarquables : on cite le fait du duc de Richelieu, qui s’était présenté, inconnu et déguisé, et à qui Cagliostro (( fit voir dans une glace tout ce qu’il était et ce qu’il serait (3) ». Une autre prophétie de Cagliostro fit grand bruit par sa prompte réalisation. « Je leur prédis, dit-il à Rome, que, de même que parmi les douze apôtres, il y en avait un qui trahit Jésus-Christ, il s’en trouverait un aussi parmi eux qui trahirait la société; ils déclarèrent que cela ne pouvait pas arriver; mais je leur répétai par deux fois la même prédiction, ajoutant que ce traître serait puni par la main de Dieu (q). »

(1) Vie de Joseph Balsamo, p. 137.

(2) Péricaud, Loc. cit., p. 2. Voici, d’autre part, ce qu’écrivit un de ses disciples : « Je ne puis vous ajouter autre chose, que de vous souhaiter autant de satisfactions que j’en ai éprouvées moi-même, ainsi que des frères témoins comme moi de ces prodiges. Je vous jure sur le nom du grand Dieu que tout ce que je viens de vous communiquer est de la plus grande vérité. » Rituel de la Maç.'. égyptienne. Mss. Papus, p. 3i.

(3) Noies sur les travaux de Cagliostro à Lyon in : Initiation, Mars 1906, p. 256.

(4) Vie de Joseph Balsamo, p. 1 3 8 . Il s’agissait de M. Finguerlin, négociant, qui, en effet, trahit ses serments, abandonna Cagliostro et l’attaqua, et qui, le 3o décembre 1785, bien après le départ de Cagliostro, fut entièrement dépouillé de sa fortune : un nommé Thevénet lui vola, une nuit, qo3.653 livres et Finguerlin fut réduit à la misère. Journal de Lyon, 4 janvier 1786.

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Mais ce qui mit l’enthousiasme à son comble, ce fut le fait merveilleux suivant : M. Prost de Royer, ancien échevin de Lyon, vénérable delà loge La Bienfaisance, était mort, le 21 septembre 1784. La loge La Bienfaisance avait fait célébrer un service « pour le repos de son âme », le mercredi 24 novembre 1784, à l’église des RR. PP. Récollets. Son souvenir était encore vivant dans le cœur d’un grand nombre de personnes, en particulier dans celui des maçons qui composaient la Sagesse Triomphante. Cagliostro, en causant avec ses disciples, leur avait souvent enseigné que la lumière conserve le reflet de tous les êtres qui ont passé ; que l’esprit peut, exceptionnellement, et avec la grâce de Dieu, percevoir ces images. C’est ce que la tradition a toujours enseigné, ce que certains êtres ont affirmé et ce que la science moderne commence à étudier (1). Sollicité souvent d’en donner des preuves, Cagliostro accéda au désir de ses disciples et, un jour, dans une tenue secrète de sa loge, Y « ombre» de Prost de Royer apparut, nettement reconnaissable, aux yeux de ses anciens amis (2). Ce fait est indiscutable ; il fut connu et certifié par un grand nombre d’hommes dignes de foi. Péricaud, qui le rapporte (2) parmi quelques autres, le tenait de comtemporains, témoins de ces merveilles. On sait aussi les apparitions éblouissantes et incroyables qui se produisirent à la consécration du temple des Brotteaux (3).

Entre ces deux époques : installation de la loge au Chemin neuf et consécration du temple aux Brotteaux, plus d’un an s’écoula et pas un jour, peut-être, ne se passa sans que quelque manifestation nouvelle de la puissance de Cagliostro ne vint augmenter sa célébrité et aviver le zèle de ses disciples. Malheureusement nul procès-verbal de tenues ne nous est parvenu, nulle correspondance ne nous a raconté ces prodigieux travaux (4).

On conçoit combien les disciples de Cagliostro devaient avoir à cœur de l’attacher définitivement à eux et à leur ville. Cagliostro

(1) Phantasms of the living. — Extériorisation de ia motricité. — Matérialisations. — Psychométrie.

(2) Péricaud. Cagliostro à Lyon, p. 2. Prost de Roger, donna sa fortune et sa vie, largement, à tous ceux qui l’entouraient et mourut abandonné de tous, dans la plus profonde misère.

(3) Voir plus loin p. i5q.

(4) Peut être, s’il y eut des procès-verbaux, ont-ils disparu avec les papiers de Cagliostro, dans l’autodafé fait à Rome le 20 juin 1791.

était bien celui qu’ils cherchaient, qu’ils n’osaient espérer rencontrer ; de lui seul pouvait venir une doctrine parfaite, de lui seul, la régénération de la maçonnerie, le salut, la rénovation du monde. On le supplia de codifier son enseignement, de donner à tous ceux qu’il jugerait dignes de les recevoir, un dogme, un rituel et un temple pour pouvoir penser, prier, agir davantage avec lui, sous sa direction. Les réunions tenues en sa présence, dans un local commun avec d’autres loges si différentes de la sienne, semblaient irrespectueuses. Cagliostro accepta et remercia ; il promit que le temple aurait une consécration sans égale, qu’il lui donnerait le titre et les pouvoirs de Loge mère du rite égyptien, et qu’il confierait à ses «chers fils », dans un Rituel, l’exposé de la seule et pure doctrine maçonnique.

Une souscription s’organisa : beaucoup donnèrent, tous s’engagèrent pour des versements à échéances variées, et, lorsque la somme nécessaire eut été ainsi couverte, on commença, sur le plan matériel, les premiers travaux de construction. Le lieu choisi fut un endroit écarté, presque à la campagne, dans le quartier des Brotteaux, qui venait d’être rattaché à Lyon par le pont Morand.

En même temps, Cagliostro faisait connaître à quelques-uns les premiers cahiers de son rituel : La Maçonnerie égyptienne , dont on a beaucoup parlé à tort et à travers. La procédure du Saint-Office, qui eut ce livre sous les yeux, a répandu cette légende que son rituel n’était qu’une copie de manuscrits achetés par lui en Angleterre d’un nommé CoftonouCoston,et qu’on a trouvé l’original signé G. Coston, dans ses papiers, lors de son arrestation. Cette accusation ne repose sur aucune preuve. On a, de même, écritque, dans ses malles, on avait découvert des objets de magie : statuette d’Isis, boeufs Apis, talismans, etc., et le pamphlet des inquisiteurs insiste là dessus pour montrer la noirceur de ses oeuvres, l’abomination de son rite. Est-ce que ces statues prouvent que Cagliostro était égyptien, ou qu’il adorait Hermanubis ? Tout cet attirail, s’il a existé, devait provenir de générosités maladroites; on sait que, s’il donnait beaucoup, il recevait aussi des cadeaux ; ses coffres pouvaient être embarrassés d’un tas de bibelots de ce genre, conservés comme souvenirs, et quelques livres ou manuscrits, trouvés par mieux, ont suffi pour édifier cette légende.

Quoi qu’il en soit, que le Rituel de la Maçonnerie égyptienne ait uneorigine ancienne et qu’il ait été seulement remanié par Cagliostro, ou qu’il soit entièrement nouveau, dicté par lui à des secrétaires.

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ou qu’il soit l’œuvre commune de lui et de quelques-uns de ses disciples versés dans la science maçonnique (1), il suffit d’étudier l’ouvrage pour constater l’élévation du sentiment religieux qui l’a inspiré, l’identité des idées principales avec tout ce qu’enseignait et pratiquait Cagliostro, et pour réduire à néant toutes les calomnies amassées contre ce rite par la haine du Saint-Office.

C’est ce que nous allons faire en résumant, aussi brièvement que possible, les notions théoriques sur Dieu, le monde et l’homme, les pratiques concernant la double régénération, les directions morales données à l’initié, qu’on trouve disséminées ça et là, dans les cahiers des trois grades de la maçonnerie égyptienne.

Maçonnerie égyptienne

Les travaux maçonniques sont entièrement spirituels et n’ont d’autre but que de mériter d’être admis dans le temple de Dieu.

L’homme, créé à l’image et ressemblance de Dieu, est le plus parfait de ses ouvrages ; tant qu'il conserva son innocence, il commandait à tous les êtres vivants, même aux anges, forces intelligentes, ministres de Dieu, intermédiaires entre les créatures et le créateur. Mais, après la chute (2), l’harmonie de l’univers fut corrompue, et l’homme plongé dans la matière. Son travail, pour retrouver l’originelle pureté et la puissance qui étaient son apanage, est devenu ainsi considérable, et le but de l’initiation est d’amener l’homme déchu à reconquérir sa dignité perdue.

(1) Ace propos, nous signalons l’hypothèse suivante : Sain-Gostar, disciple de Cagliostro, vénérable de la Sagesse Triomphante, a dû être un des rédacteurs — un des copistes en tout cas — du Rituel. Or, la signature: S. Costar,

en cursive du xviiû siècle, peut, si les lettres sont mal formées, se lire G. Cofton ou G. Goston, aussi bien que S. Costar. Ne serait-ce pas simplement un exemplaire du Rituel, signé du vénérable, qui aurait provoqué l’erreur et permis la calomnie ? G. Coston est un nom inconnu d’ailleurs en hermétisme et en maçonnerie.

(2) « L’homme, ayant dégénéré par l’abus qu’il fit de ce grand pouvoir, Dieu le priva de cette supériorité, le rendit mortel, et lui ôta jusqu’à la communication avec les êtres spirituels. » Rituel. Mss. Papus, p. 23.

Cette régénération doit être double : morale et physique (i). Pour qu’un profane redevienne enfant de Dieu, il faut d’abord que le désir s’en éveille en lui, qu’il commence à orienter sa vie dans ce sens, qu’il en réforme les errements. S’il est sincère dans ses efforts, Dieu suscite sur sa route un de ses élus pour le secourir (2).

Il apprend de ce maître que le travail consiste à glorifier Dieu, (régénération spirituelle), à se faire l’apôtre et le sacrificateur de sa toute puissance, à pénétrer dans le sanctuaire de la nature (régénération intellectuelle) et à purifier les éléments en soi (régénération sociale et physique).

Glorifier Dieu en soi, c’est réformer son intérieur, se mortifier, non par des austérités extérieures (3), mais par des luttes intérieures. L’œuvre est longue et la patience nécessaire ; on n’y parvient pas sans beaucoup de peine, dit le rituel d’apprenti. Pratiquer la charité, vivifier en soi la foi pure, sans laisser se développer les superstitions, voilà les deux vertus fondamentales.

Pénétrer dans le sanctuaire de la nature, c’est acquérir la connaissance, non pas celle des sciences humaines, mais la notion directe des êtres, la pleine possession des sujets, ce qui va de pair avec la pratique de la charité»

Enfin, la transformation du vieil homme en nouvel homme ne peut se faire que par une conduite entièrement opposée à celle que l’on avait jusque là : il faut vivre impénétrable et caché, arriver à être libre à l’égard des préjugés et des biens du monde ; il faut arriver à pouvoir dire le mot de passe des compagnons : Sum qui sum. La régénération physique du corps suit ces préparations; elle est destinée à fournir à l’esprit une force vitale exempte des

(1) « Etre né de nouveau (jtaXiyYevsoCa) voilà ce que requiert le Sauveur de ceux qui veulent participer à son royaume, juifs comme païens. Jean, II, 23 ; III, 21. Les rabbins désignaient aussi le changement de nature qui devait se faire chez

les Prosélytes par les mots IT'HD,. Jésus dit que cette nouvelle nais-

sance doit être double : d’esprit, d’abord ; d’eau, ensuite. (Esprit et principe vital.) H. Olshausen, Commentaire à l’Evangile de Saint-Jean. Neuchâtel, 1844, in-8, p. 100 sqq.

(2) Rituel. Mss. Papus, p. 23.

(3) « Redoublez vos efforts pour vous purifier, non pas pardes privations ou des pénitences extérieures ; ce n est pas le corps qu'il s’agit de mortifier et de faire souffrir pce sont l’âme et le cœur qu’il faut rendre bons et purs. ». Rituel. Mss. Papus, p. 47. — C’est là-dessus qu’on s'est appuyé, en défigurant ces paroles, pour dire que Cagliostro enseignait l’épicurisme et poussait à la dépravation !

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Portrait gravé par J. -B. Ci-iapuy, d’après Brion de la Tour

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tares, héréditaires ou acquises, que la mauvaise hygiène, les habitudes, les passions, l’influence de l’entourage, impriment profondément dans chaque être. Cagliostroa donné, pour cette cure physiologique, des détails précis, sur lesquels on a lourdement plaisanté, et qu’on a toujours présentés aux lecteurs comme l’unique secret du Grand Maître. On voit, au contraire, que ce n’est là qu’une minime partie, la dernière de l’œuvre (1).

Cette description des phases de la régénération physique, destinée à frapper l’imagination, contient en outre le résumé symbolique de toute la rénovation de l’être. En la prenant à la lettre, sans faire remarquer qu’elle est extraite d’un rituel maçonnique, on a eu beau jeu pour en ridiculiser les détails. Ce procédé donnerait le même résultat appliqué à tous les sacrements ou rites d’un culte quelconque (2).

Lorsque l’homme, triplement régénéré, possède une âme saine dans un corps sain, Dieu consacre en lui la maîtrise par l’influx de sa grâce (3). Il devient alors un maître, un Élu ; il jouit des connais-

(1) Le Catéchisme de maître dit qu’elle suit et doit suivre la régénération morale ; elle se fait par une retraite de quarante jours, sous la surveillance d’un ami, et avec l'aide de quelques médicaments purificateurs, puis vitalisants. Cagliostro en préparait, sous forme de poudres (dites rafraîchissantes), et de liq uide fortifiant (gouttes blanches, baume du grand maître). Notes sur les travaux de Cagliostro. Initiation, 1906, p. 261.

(2) Si l’on veut bien réfléchir à toutes les théories et pratiques médicales, sans parti pris; songer que les cellules de l’intestin se renouvellent en quarante-huit heures, les autres, moins vite, mais assez régulièrement pourqu’on puisse admettre qu’en sept ans, rien ne subsiste plus dans un organisme de ce qui le constituait matériellement sept ans auparavant; que, dans certaines maladies, les destructions et régénérations organiques se font en masse, en quelques jours ; que le jeûne a toujours été employé en médecine, et en religion, comme la plus puissante méthode purificatrice, on trouvera sans doute que le « charlatanisme » de Cagliostro prête moins à rire que l’ignorance de ses railleurs. On peut lire une communication du Dr Guelpa, faite le 7 janvier 1909 à la Société de Neurologie de Paris, où l’auteur déclare que le renouvellement des tissus et le rajeunissement des fonctions peut et doit se faire systématiquement, par un jeûne absolu prolongé, et que, si ce moyen, qu’il a employé avec succès, n’a pas encore la place qu’il mérite en thérapeutique, c’est qu il est nécessaire de lui adjoindre la purgation répétée pour assurer l’évacuation des déchets organiques. (■ Gazette des Hôpitaux, n° 2, 1909.) C’est exactement ce qu’enseignait Cagliostro; il dynamisait eusuite son malade, ce qui était mieux encore. Les membres de la Société de Neurologie ont-ils accueilli cette communication par un fou-rire général ?

(3) « La grâce s’obtient surtout par des actes : vivre de la vie de tous, dans la société où le Ciel vous a placé, en en respectant les lois, et surtout se consacrer au bonheur et au soulagement de son prochain, voilà le premier devoir d’un philosophe et l'œuvre agréable à Dieu. » Rituel de maître. Mss.Papus,p. i3.

sances, de tout le pouvoir, que Dieu, en principe, avait accordés à l’homme, et les conserve tant qu’il se conforme scrupuleusement aux lois de sa nouvelle charge. Il n’a plus besoin de la protection ni du secours d’aucun mortel et on le reconnaît à ses œuvres (1). Il possède le pouvoir de la vision béatihque et de l’évocation des esprits supérieurs. (Ce sont les deux modes, actif et passif, d’une même faculté, celle qui connaît le monde spirituel.)

De même que l’homme ordinaire, vivant dans le monde matériel, peut y percevoir et y agir, de même, l’homme régénéré peut percevoir et agir dans le monde spirituel où il vit. Que la perception se produise par l’intermédiaire d’un sujet, avec ou sans appareil, ou directement à l’esprit de l’Élu, qu’elle soit rendue perceptible à plusieurs, simultanément ou successivement, provoquée chez d’autres, tout cela ne constitue que des différences de procédés, d’action, ou de détails. Un astronome peut faire observer à un garçon de laboratoire les phases d’un phénomène céleste et se les faire décrire, ou les observer lui-même, l’œil au télescope, et dépeindre à ses auditeurs ce qu’il voit; il peut encore prendre une photographie de ce qu’enregistre son appareil, projeter le cliché sur un écran visible à tous, et, d’un seul coup, faire voir à une salle entière l’image de ce qu’il a perçu ; l’astronome fera ainsi pour le monde sidéral ce que l’Élu peut faire, ce que Cagliostro faisait pour le monde spirituel.

Mais l’analogie peut se continuer plus loin : l’astronome pourrait enseigner à son garçon, à un élève, comment, en son absence, demain, à la même heure, ou l’an prochain à la même époque, iis pourront, avec telles et telles précautions, ensuivant telle méthode, se retrouver dans les conditions où le phénomène se produira, et comment leur observation, bien faite, pourra leur donner les mêmes notions, d’autres encore, peut-être plus précises, sur l’astre ou l’état

(1) « On le reconnaîtra à sa patience, à sa candeur, à la réalité de ses faits, à son succès et sa manière d’opérer qui ne doit être que celle d’implorer le grand Dieu et de commander aux sept anges primitifs, sans jamais recourir à une voie superstitieuse ou idolâtre. » Rituel, Mss. Papus, p. 28. — On voit que l'initiation décrite et offerte par Cagliostro se différencie de toutes les autres : ni faiblesse, ni superstition ; il proclame la haute dignité de l’homme, son droit de commander ; ni orgueil, ni témérité, d’autre part, car il enseigne à ses disciples que la conservation des pouvoirs reçus est liée intimement au continuel exercice de la sainteté.

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du ciel examiné. S’il s’agit d’un garçon de laboratoire, ignorant, le travail, malgré toute la bonne volonté qu’il y mettra, sera tantôt bon, tantôt inutile ou absurde (1). Si la méthode et l’appareil ont été confiés à un collègue, le savant aura pu transmettre ses pouvoirs presque intégralement, et les opérations ultérieures équivaudront à celles du « maître agissant primitif ».

Cette transmission de pouvoirs s’effectue de même dans le monde spirituel pour l’Élu de Dieu ; le symbole en était resté dans les formes et les rites d’installation de certaines loges, dans le cérémonial de transmission de certaines dignités ecclésiastiques ou nobiliaires; mais tandis que, là, ce n’était que lettre morte et souvenir stérile, Cagliostro, dans la maçonnerie égyptienne, transmettait effectivement ces pouvoirs et ses élus purent eux-mêmes les transmettre (2).

De même que les maîtres primitifs choisirent leurs adeptes d’après leur caractère et les facultés qui sommeillaient en eux (3), pour développer ces personnalités latentes au maximum de leur puissance, de même l’élu choisit et développe un initié et lui transmet, lorsque son évolution atteint le degré nécessaire, les connaissances et les pouvoirs qui lui ouvrent un monde nouveau (4).

(1) Cf. Vie de Joseph Balsamo, p. 1 5 1 . Des travaux d’élèves eurent, un jour pour résultat, paraît-il, l’apparition de singes au lieu d’anges. Saint-Martin a répété cette anecdote : nous n’en trouvons cependant de confirmation authentique nulle part.

(2) ... «Je découvris par ses discours que leur maître, malgré l’abjection de son étal moral (!), avait opéré par la parole et qu’il avait même transmis à ses disciples la connaissance d’opérer de la même façon pendant son absence. » Saint- Martin. 73e lettre à Kirchberger. Correspondance, p. 2o5. Saint-Martin jugeait l’état moral de Cagliostro par la Vie de Joseph Balsamo qu’il estimait un livre digne de confiance.

(3) Pentagone propre à chaque individu le mettant en rapport avec le seul ange correspondant à ce pentagone. Ritael, Mss. Papus, p. 79. « Par la régénération, l’homme ne reçoit pas un caractère opposé à sa nature, mais elle transforme et glorifie notre nature personnelle ; elle nous élève à une plus haute puissance de vie et d’existence. » — H. Olshausen. Comment, à l’Évangile de Saint Jean. Neuchâtel, 1884, i’n-8, pp. 100 sqq.

(4) Voilà les vraies clefs du Temple, les mots de passe, les chambres ou appartements, où l’initié seul peut pénétrer « sans canne et sans chapeau » (Discipline pour les maîtres, p. 56 du Mss., Catéchisme de compagnon. VIIe commandement), et dont il ne doit rien révéler. Les religions, la maçonnerie ont enfoui tout cela sous l’oubli par leur ignorance, sous le ridicule par leurs indiscrétions ; mais les enfants de Dieu conservent l’esprit et la réalité des initiations; elles sont impérissables et Dieu susciterait des êtres pour entretenir la lampe du sanctuaire s’il ne s’en trouvait pas, dans chaque génération, qui d’eux-mêmes prennent cette tâche mystérieuse de conserver la vie par quoi le monde subsiste.

Toutefois, il faut remarquer que l’initié formé par un Élu de Dieu n’a, d’après le rituel de Cagliostro, qu’un pouvoir limité à son individualité spirituelle ; il n’est pas adepte (1). Il a de grands écueils à éviter (2) et peut même altérer ces facultés et reperdre ces pouvoirs, comme nous l’avons dit plus haut. Le premier échelon seul est gravi; mais, c’est parmi ces initiés d’un degré inférieur que, « par la grâce de Dieu » et selon leurs progrès, pourront se révéler les élus susceptibles d’atteindre à l’absolue maîtrise.

Celui qui vit dans le monde spirituel, qui y voit, y entend, y agit, a, par là même, sur le monde matériel, une puissance incompréhensible aux profanes et qui peut s’appliquer aussi bien à la guérison des hommes malades qu’à celle des métaux imparfaits ; il peut pénétrer aussi aisément les secrets des cerveaux humains que les destins cachés des nations. Cagliostro a si souvent montré la réalité de ces pouvoirs que ses historiens les plus sévères, ses ennemis, ses juges ecclésiastiques même, n’ont pu les nier. Il donnait des preuves de tout ce qu’il avançait ; de quel droit, dès lors, voudraiton nier les notions spirituelles par lesquelles il expliquait sa puissance ?

Ces théories et leur pratique sont conservées dans le Rituel et les Catéchismes de la Maçonnerie égyptienne (3). C’est là que nous en

(1) Il ne peut communiquer qu’avec l’ange dont le sceau et le chiffre existent sur son pentagone ; il ne tient son pouvoir que de son maître. Cf. Ouverture des travaux au grade de maître. Mss. Papus, p. 79; et p. précédente : note 1.

(2) Cagliostro a beaucoup insisté sur ces dangers et sur les moyens de les éviter. Catéchisme d’apprenti. Mss. Papus, p. 3o.

(3) Le manuscrit original est un in-4, marqué au commencement et à la fin de l’emblème, chiffre ou sceau de Cagliostro, sur cire verte, savoir : un serpent percé d’une flèche et tenant une pomme dans la bouche. Il est illustré de dessins coloriés représentant les costumes symboliques des différents grades. Ce manuscrit est perdu, il avait été donné par Cagliostro à la Sagesse Triomphante. M. Romand, de Lyon, a eu ce manuscrit entre les mains et en a copié quelques passages.

Deux autres copies primitives ont été faites et données : la première, au premier vénérable en second (Alexandre II). M. Dubreuil, membre de la Sagesse Triomphante, en était possesseur et l’a laissé par testament à une personne, X... qui le légua au f.'. Bacot, vénérable de la loge le Parfait-Silence en 1844 ; celuici le légua à l’orateur de cette loge. Le savant M. Morison a copié cet exemplaire ; M. Guillermet (Porte étendard du Parfait Silence en 1845), a copié l’exemplaire Morison ; c’est cette copie que nous avons eue entre les mains et avons étudiée : quelques fragments de ce manuscrit, ont paru dans l’Initiation (1906-1908) mais le texte en est fort incorrect. La troisième copie originale, donnée au 2e vénérable en second (Alexandre III) a disparu également. — Cf. Notes

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avons pris les données et nous avons cité aussi textuellement que possible; mais, dans ces rituels, la doctrine se trouve enveloppée de symboles, ornée d’allégories, disséminée dans des discours deréception ou des formules d’initiation, tendant à rendre les cahiers de cet ordre aussi analogues que possible, extérieurement, à ceux qu’étudiaient d’habitude les maçons auxquels ils étaient destinés; nous avons dû élaguer, coordonner et résumer. Le reste est intéressant à lire toutefois : l’histoire abrégée et symbolique de la maçonnerie, le choix des noms, signes et nombres, révèlent à l’observateur la simplicité de la doctrine, son antique et traditionnelle vérité. Dans les prières qui accompagnent l’ouverture des travaux, dans les discours de réception, passe un souffle profondément religieux et sincère, qu’on ne retrouve guère dans les rituels des autres ordres.

Voici, comme exemple, un passage du discours de réception au grade de Maître :

« Mon Dieu, ayez pitié de l’homme N... selon la grandeur de votre miséricorde et effacez son iniquité selon la multitude de vos bontés ; lavez-le de plus en plus de son péché et purifiez le de son offense, car il reconnaît son iniquité et son crime est toujours contre lui ; il a péché devant vous seul, il a commis le mal en votre présence, afin que vous soyez justifié dans vos paroles et victorieux quand vous le jugerez. Mon Dieu, créez un cœur pur en lui, et renouvelez l’esprit de justice dans ses entrailles, ne le rejetez point de devant votre visage, rendez-lui la joie de votre assistance salutaire, et fortifiez-le par un esprit qui le fasse volontairement agir. Il apprendra vos voies aux injustes, et les impies se convertiront à vous. O Dieu ! ô Dieu de notre salut, délivrez-le des actions sanguinaires, et sa langue chantera avec joie votre justice, Seigneur! Ouvrez ses lèvres, et sa bouche annoncera votre louange. Si vous eussiez voulu un sacrifice, il vous l’eût offert. Les holocaustes ne vous sont pas agréables. Le sacrifice que Dieu demande est un esprit affligé. O Dieu, vous ne mépriserez point un cœur contrit et humilié. Seigneur ! dans votre bienveillance, répandez vos biens et vos grâces sur Sion, afin que les murs de Jérusalem se bâtissent.

aux feuillets de garde du Mss. Guillermet. En collaboration avec le Dr Papus, nous publierons prochainement une édition complète, avec commentaire, de cet important manuscrit de Cagliostro.

Vous agréerez alors le sacrifice de justice, les offrandes et les holocaustes... »

Peut-on trouver, avec une doctrine plus élevée, avec une initiation plus réelle, une pensée plus respectueusement religieuse que celle-là ?

C’est cette maçonnerie qu’il apportait à Lyon et qu’il enseigna dans la loge de la Sagesse.

Il comptait, parmi ses disciples, des gens estimés dans la ville : le banquier Sain-Costar, président de la grande loge provinciale en 1779, ancien vénérable de la Sagesse; Aubergenois, Alquier, négociants et hauts dignitaires; Finguerlin, Philippon, Morin, Journet, Colonge, les deux Magneval, Terrasson de Sénevas, ancien officier, tous dévoués, corps et âme, à leur initiateur. Saint-Martin qui rencontra Gabriel Magneval en 1795 raconte (1) quel respect il professait pour son maître et comment il conservait encore, à cette époque, des relations suivies avec les disciples suisses de Cagliostro. Péricaud (2) rapporte aussi que c’est à Lyon que Cagliostro connut Antoine Rétaux de la Vilette, fils du directeur des octrois, victime, plus tard, des intrigues de Mme de la Motte dans l’Affaire du Collier.

Les souscriptions de ces adeptes, celles des malades reconnaissants, avaient couvert facilement la somme nécessaire à l’installation de la Loge Mère du Rite Égyptien et le temple fut construit avec beaucoup de magnificence (3). Entre temps, les travaux maçonniques se continuaient dans l’ancien local : l’autorité et la réputation de Cagliostro augmentaient ; les maçons égyptiens furent autant recherchés qu’ils avaient d’abord été mis à l’écart. Longtemps après l’Affaire du Collier, même après l’arrestation de Cagliostro à Rome, nous voyons encore Sain-Costar, vénérable de la Sagesse triomphante, fidèle ami du Grand-Maître, envoyé comme député à la grande loge provinciale et Alquier, promu à la dignité de garde des sceaux dans cette même assemblée (4).

(1) Correspondance de Saint-Martin avec Kirchberger, p. 3o5.

(2) Brochure citée, p. 2.

(3) Vie de Joseph Balsamo, p. 139. — Il y avait trois chambres principales : une à gauche pour les apprentis ; une à droite pour les compagnons ; celle du milieu, pour les maîtres, ornée du buste de Cagliostro au centre.

(4) Ephémèrides des loges maçonniques de Lyon, p. 98. En 1790.

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En 1785, Cagliostro était entouré, adoré de ceux qu'il avait choisis et menés peu à peu sur le chemin de la lumière, comme peu de maîtres Font été. On voyait en lui une telle grandeur, il paraissait si bon et si puissant que les coeurs se donnaient à luiavec tout l'abandon de la race lyonnaise. Malgré ses succès à Strasbourg, son triomphe à Paris, j’estime que ce furent là les meilleures journées de sa vie et le plus radieux éclat de sa lumière spirituelle.

Et tout à coup, au milieu de ces satisfactions, quand tout marchait à souhait, que la loge nouvelle allait s’ouvrir et conquérir, avec lui à sa tête, la maçonnerie et l’Europe, Cagliostro disparait ! Lorsqu’ils voient l’adepte discuté, attaqué, quitter Saint-Pétersbourg ou Londres, ses historiens s’empressent de signaler son départ comme une fuite (1). N’est-ce pas, disent-ils, la preuve de sa fausseté, le témoignage de ses supercheries que ce brusque départ ? Le charlatan trouve le public houleux, le terrain tremblant ; il plie bagage et sesauve; le procédé n’est-il pas évident ?Or, ici, en pleine gloire, en plein succès, entouré de dévouements qui lui assuraient le bonheur, pour lui et pour sa femme, jusqu’à la fin de ses jours, plus brusquement encore, Cagliostro part. Silence des historiens : personne n’a remarqué ou voulu remarquer le fait pourtant bien significatif (2).

Le 27 janvier 1785, Cagliostro quitta Lyon (3) ; son départ fut une consternation générale ; toutefois il restait en rapport avec les siens : il leur laissait des chefs formés par lui, auquels il avait transmis, pendant ces quelques mois, ses enseignements et certains pouvoirs ; il leur faisait, dans son Rituel , des recommandations secrètes (4), et promettait de revenir un jour à eux. L’amour et le respect qu’on avait pour lui étaient si grands que sa volonté, malgré l’incompréhension où l’on était des raisons de son départ, fut res-

(1) Carlyle a donné ce nom à chacun des déplacements de Cagliostro.

(2) S’il est des êtres que le bonheur effraie et qui se croient abandonnés de Dieu lorsque le destin leur sourit, ces êtres-là, faits pour vivre dans la tempête, capables de la provoquer quelquefois si elle tarde à gronder, comprendront l’acte de Cagliostro et le reconnaîtront pour un des leurs.

(3) Pièce justificative, ad finem : Requête à joindre. P., 1 78 5 , in-4, p. 10.

(4) «Si vous pratiquez ce que contiennent ces statuts et règlements que je vous donne, vous parviendrez à connaître la vérité, mon esprit ne vous abandonnera point, et le grand Dieu sera toujours avec vous.

« Si vous n’observez pas ce règlement, en vérité je vous le dis : la confusion, ]a discorde et le malheur s’introduiront parmi vous. » Rituel. Mss. Papus, p. 91.

pectée et tous s’inclinèrent. L’ouverture des travaux de la Sagesse Triomphante eut lieu sans lui le samedi 20 août 1785 (1), et, plus tard, à la consécration du Temple, le 25 juillet 1786, le premier commissaire R. (2), représentant le grand maître absent, prononça ce beau discours qui reflétait les sentiments de tous :

Discours de PHe R., premier Commissaire et Grand

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