‹ Le maître inconnu, CagliostroChapitre 13 sur 49 · A LA CÉRÉMONIE DELA CONSÉCRATION, LE MARDI 2 5 JUILLET · texte numérisé non relu

A LA CÉRÉMONIE DELA CONSÉCRATION, LE MARDI 2 5 JUILLET

« Mes frères. C’est avec le cœur navré et rempli d’amertume, que nous sommes chargés, le frère de Y... (3) et moi, de vous faire les adieux du Grand Cophte, notre fondateur ; il a quitté pour toujours la France et habite dans ce moment un nouveau royaume ; vos regrets et votre douleur sur ce malheureux événement doivent être d’autant plus vifs que, les ayant prévus, il les a partagés et que, jusqu’au dernier instant où il a séjourné dans votre patrie, il ne s’est occupé principalement que de ses enfants de Lyon et de leur bonheur. Vons n’avez pas ignoré combien de fois il a formé le projet de venir lui-même consacrer et inaugurer votre Temple, cette nouvelle Jérusalem si chère à son cœur et à laquelle est destinée pour l’avenir une gloire si étendue et si brillante. Les décrets de la Providence y ont constamment mis obstacle. Des hommes incrédules et sans foi pourraient en murmurer, mais des êtres privilégiés tels que nous doivent savoir que notre faiblesse nous empêche de concevoir, ni de pénétrer les secrets de l’Être Suprême; nous devons nous résigner et nous soumettre. Abraham consentit jadis à lui faire le sacrifice de son fils; c’est à nous aujourd'hui à lui faire celui de notre père. Ne jugeons ni ne nous tourmentons point sur des effets futurs d’une cause qui nous est inconnue, et

(1) « Le comte Gagliostro devait arriver à Lyon le 19 (août) avec de Luxembourg et huit à dix autres grands personnages avec lesquels il devait faire, le samedi 20, la grande pompe de la consécration de la Sagesse triomphante qui l’attendait avec un bel uniforme en habit vert à ganse d’or qui est l’habit de campagne de son grand Maitre ; mais ce projet a échoué. Cagliostro a été arrêté et enfermé à la Bastille le 24. » Lettre inédite de Willermoz au Chevalier de Savaron du 30 août 1785. Collection de M. Bréghot du Lut.

(2) Sans doute, Rigollet, ancien membre de la Sagesse. Éphémérides des loges maçonniques de Lyon, p. 8.

(31 Sans doute De Vismes, Grand Secrétaire du Rite Égyptien.

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disons comme Job : Dieu nous l’avait donné et il nous l’a ôté. Que l’exemple de ces deux élus, favoris de l’Éternel, nous servent de modèle et de consolation, car s’ils ont été heureux pendant leur vie, ils le sont encore bien davantage aujourd’hui, et si votre confiance dans l’Éternel égale celle que j’ai et que je désire de vous inspirer, vous en serez dignement récompensés.

« Jusqu’à présent, aveugles et indécis, vous n’avez pu tout au plus que former des conjectures : mais la réalité va remplacer le doute; vous allez devenir hommes et vous connaîtrez une partie des faveurs infinies et surnaturelles dont l’Être suprême a comblé ceux qu’il a adoptés et qu’il chérit ; armez-vous de force, de vigueur et de sagesse.

« La Force prouve le pouvoir du vrai maçon égyptien qui, ayant élevé dans son coeur un sanctuaire digne de l’Éternel, a acquis le courage nécessaire pour soutenir et défendre avec fermeté les préceptes et les lois prescrites par le Grand Fondateur.

« La Vigueur, pour entreprendre avec courage une route nouvelle et inconnue au reste des mortels, pour pouvoir braver toute espèce de dangers, enfin, pour supporter avec patience le bonheur ou le malheur qui résulte des différents événements de la vie.

« La Sagesse, pour parvenir à acquérir les connaissances de la haute, sublime, et véritable philosophie hermétique, afin de mériter un jour de pouvoir opérer le mariage du soleil et de la lune, félicité complète, la plus grande récompense accordée par Dieu à l’homme, vraie perfection physique et morale, qui le rend son Élu et possesseur de la matière première et universelle.

« Aimez, et adorez l’Éternel de tous votre cœur, empêchez le mal et n’en faites jamais, chérissez et servez votre prochain en lui faisant tout le bien dont vous êtes capable, consultez votre conscience dans toutes vos actions, mais fuyez et chassez tous les scrupules, car le scrupule fait le crime, le crime fait le péché et le péché ,1a malédiction de Dieu(i). »

Puis il fit prêter le serment de discrétion à tous, compagnons et apprentis qui, dans cette cérémonie de la consécration, devaient apercevoir quelques-uns des secrets des Maîtres.

Les cérémonies de purification, de consécration, ordonnées par

(i) Rituel. Mss. Papus, pp. 127, 128.

le rituel du Grand-Maître et contrôlées parle Maître agissant, selon les pouvoirs transmis, furent exécutées.

Le résultat dépassa les espérances de ses disciples : en voici la preuve, apportée par une lettre authentique, émanée du vénérable de la Sagesse Triomphante, et adressée à Cagliostro en compte rendu et en action de grâce :

« Monsieur et maître, rien ne peut égaler vos bienfaits, si ce n’est la félicité qu’ils nous procurent. Vos représentants se sont servis des clefs que vous leur aviez confiées ; ils ont ouvert la porte du grand temple, et nous ont donné la force nécessaire pour faire briller votre grande puissance.

« L’Europe n’a jamais vu une cérémonie plus auguste et plus sainte ; mais nous osons le dire, Monsieur, elle ne pouvait avoir de témoins plus pénétrés de la grandeur du Dieu des Dieux, plus reconnaissants de vos suprêmes bontés.

« Vos maîtres ont développé leur zèle ordinaire et ce respect religieux qu’ils portent toutes les semaines aux travaux intérieurs de notre loge. Nos compagnons ont montré une ferveur, une piété noble et soutenue, et ont fait l’édification des deux frères qui ont eu l’honneur de vous représenter. L’adoration et les travaux ont duré trois jours, et, par un concours remarquable de circonstances, nous étions réunis au nombre de 27, et il y a eu 54 heures d’adoration.

« Aujourd’hui notre désir est de mettre à vos pieds la trop faible expression de notre reconnaissance. Nous n’entreprendrons pas de vous faire le récit de la cérémonie divine dont vous avez daigné nous rendre l’instrument ; nous avons l’espérance de vous faire parvenir bientôt ce détail par un de nos frères, qui vous le présentera lui-même. Nous vous dirons, cependant, qu’au moment où nous avons demandé à l’Éternel un signe qui nous fit connaître que nos vœux et notre temple lui étaient agréables, tandis que notre maître était au milieu de l’air, a paru, sans être appelé, le premier philosophe du Nouveau Testament. Il nous a béni, après s’être prosterné devant la nuée bleue dont nous avons obtenu l’apparition, et s’est élevé sur cette nuée dont notre jeune colombe n’a pu soutenir la splendeur, dès l’instant qu’elle est descendue sur la terre.

« Les deux grands prophètes et le législateur d’Israël, nous ont

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donné des signes sensibles de leur bonté et de leur obéissance à vos ordres : tout a concouru à rendre l’opération complète et parfaite, autant qu’en peut juger notre faiblesse.

« Vos fils seront heureux, si vous daignez les protéger toujours et les couvrir de vos ailes ; ils sont encore pénétrés des paroles que vous avez adressées du haut de l’air à la colombe qui vous implorait pour elle et pour nous : Dis leur que je les aime et les aimerai toujours.

« Ils vous jurent eux-mêmes un respect, un amour, une reconnaissance éternels, et s’unissent à nous pour vous demander votre bénédiction ; qu’elle couronne les vœux de vos très soumis, très respectueux fils et disciples. Le frère aîné Alexandre Ter...

« Le Ier août 5556. »

Cette lettre, trouvée par le Saint-Office, a été publiée dans la Vie de Joseph Balsamo (1). C’est de là que nous l’extradons. Louis-Claude de Saint-Martin a donné un récit abrégé de ce fait dans sa xxie lettre à Kirchberger (2). On cite souvent ce texte ; mais comme ce n’est pas un témoignage personnel, son information étant puisée précisément dans cette Vie de Joseph Balsamo , nous avons préféré nous appuyer sur le document original.

Les promesses de Cagliostro relatives à la majestueuse manifestation qui devait accompagner la considération du temple de la Logemère se trouvaient donc accomplies, et au delà. Les disciples n’en avaient pas douté, mais leur joie fut grande ; les deux vénérables qu’il avait fait installer et les douze maîtres confirmés dans leur grade le 25 septembre 1786, par les Commissaires délégués (3), continuèrent à travailler avec ferveur dans le temple consacré par de tels prodiges. Le résultat de leurs travaux était transmis à leur maître qui restait en communication directe avec eux (4).

Toutefois, là, comme partout, après la disparition du fondateur, peu à peu, la division survint : des superstitions, des interprétations diverses séparèrent les esprits. L’intérêt y ajouta son germe de

(1) Pp. 198-199.

(2) Correspondance de Saint-Martin avec Kirchberger , p. 1862.

(3) Patente de la Sagesse triomphante. Appendice, p.

(4) Lettre de Cagliostro au moment du Congrès des Philalèthes. Cf. p. 1 58 de ce livre, et: Vie de Joseph Balsamo, pp. 199-200.

discorde : quelques souscripteurs, après le départ de Cagliostro, ne voulurent plus payer, et l’on entama des procès (i).

Les journées terribles de la Révolution, du siège de Lyon, survinrent : la Sagesse Triomphante fut en sommeil, et, lors delà renaissance de la Maçonnerie, les survivants des disciples de Cagliostro, dispersés, ne se réunirent plus en loge (2). Cette décadence du Rite égyptien à Lyon ne commença guère qu’en 1788 : jusque là, la Sagesse Triomphante contribua de son mieux à seconder le maître dans son action maçonnique à Paris, et ces événements se rattachent trop immédiatement aux précédents pour ne pas les étudier ici.

Cagliostro trouva, en arrivant dans la capitale, la même agitation d’esprits, la même situation confuse qu’il avait rencontrées à Lyon ; le théâtre était plus vaste ; il arrivait avec une autorité bien plus grande, il est vrai, mais les gens étaient bien plus éloignés de lui et moins sincères.

Le convent des Philalèthes, réunissant des membres de rites les plus divers, destiné à unifier la maçonnerie en en fixant le but, les principes et les travaux, avait eu sa première assemblée le 13 novembre 1784(3).

Le 23 novembre, le président, Savalette de Langes, proposa d’appeler au convent le comte de Cagliostro, dont on disait tant de merveilles, ainsi que Mesmer, espérant que ces frères, par leurs lumières, pourraient dissiper les ténèbres où se débattaient les membres de l’assemblée. Pour Cagliostro, il y eut discussion ; des maçons craignirent de se compromettre. On hésita, et, finalement, Mesmer seul, personnage moins inquiétant, fut invité. La majorité ne se trompe jamais : elle sait toujours choisir les médiocrités.

(1) Péricaud. Cagliostro à Lyon, p. 3.

(2) Les archives de la Sagesse triomphante, confiées en 1821 à la loge de Memphis (rite de Mitzraïm) par le vénérable Dubreuil, passèrent au Parfait-Silence, à sa mort ; l’orateur de cette loge, en 1845, en a été le dernier dépositaire. Actuellement on ne trouve plus trace des archives du Rite égyptien dans les rares papiers que conservent les loges lyonnaises. Le Temple, qui se trouvait à droite de l’allée des Brotteaux (cours Morand actuel), un peu au-dessus de la place du Bassin (place St-Pothin actuelle), occupé un instant par le Parfait-Silence (1824), fut abandonné. En 1843, la maison servait de local aux frères des écoles chrétiennes.

(3) Cf. Acta Latomorum. P., 18 1 5, 2 vol. in-8, t. II, pp. 92 sqq. — L’Initiation , 1904, n0’ 1 à 7, a reproduit partiellement ces documents. On trouve aussi une bonne étude sur le convent des Philalèthes dans la préface des Enseignements secrets de Martinès de Pasqually. P., 1900, in- 16, pp. 40 à 1 5 1 .

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Mais après trois mois d’études, le convent n’était pas plus avancé. De nouveau, le 10 février 1785, Savalette de Langes proposa d’inviter Cagliostro et on accepta. Le comte venait d’arriver à Paris (1) ; il répondit immédiatement qu’il correspondrait volontiers et quii acceptait en principe de donner la lumière aux Philalèthes, à condition qu’ils le recevraient, lui, quelques-uns des siens, et en particulier, M. de L... (2).

Au reçu de cette réponse, quelques membres du convent soulevèrent de nouvelles objections de forme : M. de L.. . n’était pas 12e. et autres difficultés de même importance. La vanité et le rigorisme bureaucratique s’élèvèrent ainsi contre le bon vouloir de Cagliostro, ou plutôt, quelques personnalités, hostiles au Grand-Maître, se servirent de ces prétextes pour essayer de l’éloigner.

Cette hésitation, renouvelant l’accueil méfiant qu’on avait fait au début à la proposition de le convoquer, fit voir à Cagliostro le peu d’élan qu’avaient les Philalèthes pour la recherche de la vérité. Il se montra dès lors d’autant plus exigeant que les maçons semblaient plus diplomates et fuyants. Le 10 mars 1785, le convent reçut une ettre (3) où Cagliostro déclarait que, puisqu’ils montraient si peu d’ardeur vers la vérité, qu’ils se refusaient à faire un pas vers ceux qui venaient à eux au nom de Dieu, il demanderait plus encore comme prix de son concours. Voici quelles sont ses conditions :

i° Les Philalèthes brûleront leurs archives et feront table rase d’un passé mensonger;

2° Tous se feront recevoir maçons égyptiens.

Alors, en pleine loge, il leur sera donné les preuves qu’ils désirent (4).

( 1) Le 3o janvier 1785.

(2) De Laborde, sans doute.

(3) Lette datée du 1, I, 5555.

(4) La puissance de Cagliostro était incomparable, indiscutable : ceux qui avaient voulu le suivre étaient arrivés en peu de temps au but qu’ils recherchaient et avaient vu toutes les promesses de leur maître se réaliser. Les disciples de Martinez de Pasqually, de Schrôpfer, les Philathètes, les Illuminés, les disciples de Mesmer, pouvaient-ils en dire autant ? Lorsque Cagliostro exigea des maçons la destruction de leurs archives, l’adhésion pure et simple à son rite, n’était-ce pas les remettre dans le chemin de la vérité? N’était-ce pas une œuvre de charité, cet acte qu’on a pris, de son temps et du nôtre encore, comme un geste de forfanterie. Les archives maçonniques ne contiennent que rêveries et erreurs, mensonges historiques même, précieusement accrédités, si l’on en croit des polémiques r écentes. (Voyer les articles et brochures deTeder sur les origines et les irrégu-

Leconvent, au reçu de cette lettre, fut perplexe : l'énergique assurance de Cagliostro commençait à impressionner ces hommes qui flottaient sans cesse, jusqu’à ce jour, dans l’incertitude ; on discuta, et, finalement, on députa vers lui deux frères : le marquis Chefdebien, secrétaire général du convent, et le baron de Gleichen, pour lui demander de revenir sur une décision aussi sévère, de vouloir bien considérer que le convent, provoqué par les Philalèthes, n’était pas la loge des Philalèthes (i) et, par conséquent, que, bien qu’il réclamât lui, convent, les lumières du comte, il n’avait cependant pas d’archives à brûler et ne pouvait même s’engager à quoi que ce soit pour les Philalèthes. On voit l’habile procédé ; désireux de recevoir sans rien donner, sans s’engager, le convent feignait de ne pas comprendre que, pour ensemencer un champ, il fallait d’abord nettoyer le terrain; que, pour faire une œuvre vraie, il ne fallait pas mettre en balance un ballot de parchemins, quelques gestes extérieurs et routiniers, avec l’offre d’une lumière céleste et de pouvoirs spirituels (2).

Le 17 mars 1785, de Gleichen rendit compte au convent de sa démarche : Cagliostro consentait à ce que les archives ne fussent pas détruites, mais exigeait qu’une députation de trois Philalèthes allât à Lyon, au nom du rite, solliciter l’initiation égyptienne ; il recommandait en outre aux Philalèthes d’écrire une lettre « honnête » à la mère loge du rite, séant à Lyon (3).

Pour faciliter ce rapprochement, la Sagesse Triomphante écrivit d’elle-même au convent la lettre suivante :

« A la gloire de Dieu,

« Au nom et par le pouvoir du Grand-Maître de l’ordre,

« La loge de la Sagesse Triomphante, mère loge du rite égyptien séante à l’O.*. de Lyon.

larités de la maçonnerie.) En outre, on le verra plus loin, Cagliostro n’exigea même pas le sacrifice matériel de ces paperasses et consentit plus tarda ce que les Philalèthes conservassent leurs archives.

(1) Les Amis réunis, à l’Orient de Paris.

(2) A la voix de Paul, à Éphèse, on brûla des livres plus précieux que des Rituels de la maçonnerie adonhiramite ou des Chansons maçonnes. La parole du Christ l’emporta. Actes des Apôtres, X, 19.

(3) Les concessions faites par Cagliostro, l’entente presque obtenue tiennent à l’ambassadeur choisi : le baron de Gleichen était un homme très instruit, et bien au-dessus de ses collègues du convent par sa culture spirituelle.

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« A la R. L. des Amis réunis à l’O. de Paris,

« Salut, Force et bonheur.

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