‹ Le maître inconnu, CagliostroChapitre 14 sur 49 · TT. CC. FF · texte numérisé non relu

TT. CC. FF

« Ils existent, ces maçons, qu’aucun lieu de la terre n’avait encore offert à vos yeux ; leur voix fraternelle ose vous dire : Ne cherchez plus. Nous avons vu l’immuable vérité s’asseoir au milieu de nous sur les débris du doute et des systèmes. Vous la verrez, très chers frères, descendre dans votre atelier dès l’instant où vous abandonnerez — l’insensé, seul, bâtit sur le sable — ces nombreux matériaux qui n’ont d’utile que le motif qui vous les a fait rassembler.

« Oui, TT. CC. FF., veuillez vous conformer aux règles que nous a prescrites le chef connu de la maçonnerie véritable ; envoyez-nous des députés revêtus de pouvoirs d’une étendue convenable et nous nous empresserons de remplir la volonté de notre Maître en leur donnant les instructions qui vous manquent, étayées des preuves réelles et sensibles qu’il daigne nous offrir.

« Puissions-nous vous voir bientôt dans nos bras fraternels qui vous sont ouverts ! Nous sentirons encore plus vivement notre bonheur s’il nous est donné de le partager avec vous.

« Tels sont les sentiments et les vœux, TT. CC. FF., de vos affectionnés FF. »

S. Costar, Vén. etc... (1).

Le 12 avril, le convent, au lieu d’accepter nettement, établit de nouveau la distinction prudente entre la loge des Philalèthes et lui-même, convent, et charge de Beyerlé (en remplacement du secrétaire général absent) d’écrire à Cagliostro pour lui renouveler les réserves qu’il doit faire en face de ses offres ; il va même jusqu’à réclamer que l’acte d’initiation de ses députés soit considéré comme purement individuel.

Le 13 avril Cagliostro répond la lettre indignée qui suit :

« Au nom et à la gloire de l’Éternel,

« Nous vous avons offert la vérité et vous l’avez dédaignée.

« Nous vous l’avons offerte pour l’atnour d’elle et vous l’avez refusée pour l’amour des formes.

« Que sont les formes lorsqu’il n’y a point de fond ? Ne vous élevez-vous à Dieu et à la connaissance de vous qu’à l’aide d’un

(1) Acta Latomorum. T. II, pp. 104, io5.

secrétaire et d’un convent ? Un secrétaire est-il négligent et les jours s’écoulent-ils lorsque les coeurs sont enflammés d’un désir vif et pur ?

« Ne vous justifiez point; nous ne sommes point offensés. Considérez que si, pour vous élever, nous vous avons renvoyés par devant nos sujets, lorsque vous ne vous élevez point, comment atteindriez-vous jusqu’à nous ?

« Nous donnons, et vous avez voulu nous prescrire comment et à qui nous devions donner; vous avez voulu gouverner notre marche dans une carrière où vous n'avez pas encore fait le premier pas.

« Et voyez combien vos démarches sont embarrassées !

« Vous êtes six semaines à répondre à la simplicité de nos offres, et nous, nous ne sommes pas un jour à répondre à l’oeuvre de six semaines.

« Nous les retirons donc, nos offres ; et ainsi tombent tous les scrupules, toutes les incertitudes, que vous inspiraient vos formes. Réfléchissez à ce crépuscule de lumière que vous avez entrevu et que le Grand Dieu, au nom duquel nous travaillons, rectifie vos démarches et préside à vos délibérations.

« Donné à l’Orient de Paris, le... (Ici se trouve la signature hiéroglyphique de Cagliostro (i) suivie de celles de Montmorency, prince de Luxembourg, grand maître protecteur, de Laborde, grand inspecteur, Saint-James et De Vismes, secrétaires) (2). »

Le convent fut ennuyé ; après la visite des députés on espérait avoir gagné du terrain, et voilà que Cagliostro reprenait toute sa distance et la hauteur de sa position. Tout était a recommencer ; une nouvelle délégation fut choisie et lui fut adressée. Elle était composée des frères de Paul (de Marseille), de Marnezia (de Franche-Comté) et Ramond (de Besançon). L’abbé de Laffrey, de Paris, d’abord désigné, ne fut pas libre au jour fixe. L’entrevue eut lieu le 15 et le 16, les délégués en rendirent compte au convent de la façon suivante.

«Il résulte de leur communication que le comte a reçu les députés avec la plus grande considération ; qu’il a promis de satisfaire au désir des frères, qu’il est entré avec eux dans quelques détails sur sa doctrine, que les députés ont regardée comme sublime et pure...

(1) Cf. Appendice, p. 288.

(2) Cf. Acta Laiomorum. T. II, pp, 108, 109.

Portrait gravé par Rollinger, édité par Schumann a Zwickau

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Les députés ont donné leur procès-verbal par écrit et il a été déposé aux Actes sous la cote C. pièce 4.

Le frère de Paul est entré dans le plus grand détail surcette députation, et il a été invité à mettre par écrit cette relation intéresressante, ce qu’il a promis de faire. » (Compte rendu de la séance conventuelle du samedi 16 avril 1785) (1).

On voit quelle haute impression Cagliostro produisait à tous , voilà des maçons, prévenus, déjà enorgueillis de leurs prétendues dignités, ne s’étonnant plus devant les formules et les symboles, chargés d’examiner, presque de démasquer, un homme qui ne saurait leur jeter de la poudre aux yeux, habitués qu’ils sont déjà aux éblouissements de la poudre de lycopode et aux enchantements des discours allégoriques, qui reviennent de leur entrevue, métamorphosés. Ils ont trouvé un homme simple, d’un accueil affable, détenteur de secrets invraisemblables, réalisateur de merveilles auquelles ils n’avaient jamais songé qu’en souriant; ils ont rencontré, — ils seraient prêts à le dire, — le divin Cagliostro, et leur cœur en est transformé.

Leur impression fut si vive qu’elle se transmit au convent; une lettre est adressée à la Sagesse Triomphante (2), et, cette fois, le style en est tout autre ; il sonne encore un peu faux, mais c’est par maladresse ; les Philalèthes, troublés, veulent, par un excès de lourdes flatteries, effacer le souvenir de leurs méfiances anciennes. Toutefois ils ne s’engagent à rien, ne répondent à aucune des exigences de Cagliostro, et se contentent de réclamer les révélations promises, soit de la Loge mère, soit du Grand- Maître.

Le lendemain, 28 avril, Cagliostro répondit simplement et nettement qu’il maintenait ses offres, mais toutes ses exigences aussi ; la lettre ampoulée du convent ne l’avait pas séduit, comme elle aurait pu le faire, s’il eut été quelque vaniteux intrigant. Il ne veut pas entrer dans ces discussions de loges, de comités, de personnes.

« Sachez, leur dit-il, que nous ne travaillons pas pour un homme, mais pour l’humanité. Sachez que nous voulons détruire l’erreur, non d’un seul, mais de tous. Sachez que cette ligue est dirigée, non

(1) Acta Lalomorum. T. II, p. 1 1 5.

(2) Acta Lalomorum. T. II, p. 12 1 à 128.

contre une fausseté isolée, mais contre l’arsenal entier des mensonges (i) )>.

Les membres de la Sagesse Triomphante, qui suivaient ce débat avec le double intérêt de voir de nouveaux adeptes grossir le rite égyptien et de sentir un nouvel hommage rendu à leur Maître, appuyèrent, par une nouvelle lettre, les paroles de Cagliostro.

« La Providence avait exaucé le désir de quelques-uns d’entre vous, disait cette lettre, en faisant résonner jusqu’à vous la voix de vérité; mais vous n’avez pas fait un pas pour monter jusqu’à elle. Vous demandez tout ; on vous offre tout, et vous posez des questions préliminaires ! Vous préférez des mots aux choses, le vague des discussions à la certitude des faits.

« La vérité, en nous donnant le pouvoir d’éclairer de son flambeau celui qui la cherche et la prise, ne nous permet pas de la faire briller aux yeux de celui qui la néglige ou la dédaigne* » (Lettre delà loge la Sagesse Triomphante au convent de Paris du 29 avril 1785.)

Les Philalèthes, qui croyaient cette fois avoir réussi par leurs témoignages extérieurs de déférence à gagner leur cause auprès de Cagliostro, s’apercevant qu’ils ont au contraire perdu du terrain, lui envoient en hâte une nouvelle députation.

Ces atermoiements, ces habiletés, ces hypocrisies, lassent à la fin la bonne volonté de Cagliostro, qui, le 30 avril 1785, répond définitivement ces mots :

« A la gloire de Dieu !

« Pourquoi le mensonge est-il toujours sur les lèvres de vos députés tandis que le doute est constamment dans vos cœurs? Ne vous excusez point; car je vous l’ai déjà écrit, vous ne m’avez pas offensé. Dieu seul peut décider entre vous et moi.

« Vous dites que vous cherchez la vérité ; je vous la présentais et vous l’avez méprisée. Puisque vous préférez un amas de livres et d’écrits puérils au bonheur que je vous destinais et que vous deviez partager avec les élus; puisque vous êtes sans foi dans les promesses du Grand Dieu ou de son ministre sur la terre, je vous abandonne à vous-même, et je vous le dis, en vérité : ma mission n’est plus de vous instruire. Malheureux Philalèthes, vous semez en vain, vous ne recueillerez que de l’ivraie (1).» Et dèslors le Grand Maître nes’occupa

(1) Acta Latomorum. T. Il, P- 123.

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plus que de son rite, réservant ses enseignements pour ses loges égyptiennes, se désintéressant entièrement de la maçonnerie, et ne cachant pas le peu d'estime qu’il avait pour elle.

Cagliostro rapportait dans le temple la parole perdue dont l’humanité, indifférente, avait oublié même l’existence et que, seule, la maçonnerie cherchait encore, à tort et à travers; il donnait des preuves merveilleuses, non seulement de son pouvoir personnel, mais encore de la puissance qu’il avait de le transmettre à ses disciples ; il ne demandait qu’une chose : que l’homme consentît à relever la tête, à marcher avec lui, les yeux fixés sur le ciel. Les soi-disant initiés le dédaignèrent, l’abandonnèrent, le renièrent même ; fautes irréparables, qui pèsent et pèseront lourdement sur la maçonnerie jusqu’à son dernier jour, non par la vengeance de quelque divinité cruelle, mais parce que celui qui, un jour, a, volontairement, tourné le dos à la lumière, s’enfonce de plus en plus dans les ténèbres au fur et à mesure qu’il marche et que le temps s’écoule.

(i) Acta Latomorum. T. Il, p. 126. — La prophétie, vraie pour les Philalèthes, qui se séparèrent après trois mois de séances, sans avoir rien fait; qui recommencèrent, plus tard, avec moins de succès encore, était en outre d’une portée générale : Cagliostro s’adressait à tous les maçons en parlant au convent ; sa prédiction s’étendait aussi à toute l’œuvre maçonnique.

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