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CHAPITRE VII

PARIS -LE FAUX PROPHÈTE

n arrivant à Paris, le 30 janvier 1785, Cagliostro était descendu au Palais- Royal, dans un des meilleurs hôtels, à 15 louis par mois (1).

Il apparaissait donc sur la scène parisienne en riche voyageur et non en besogneux. Il lui fallait bien d'ailleurs choisir une demeure convenable, car dès son arrivée, le cardinal de Rohan, et plusieurs amis, heureux de le retrouver, se hâtèrent de venir chez lui. On ne voulut pas le laisser à l’auberge : le nombre croissant des visites qu'il recevait exigeait une autre installation ; tous l'engageaient à louer une maison privée dans un quartier tranquille. Courir les rues à visiter des locaux, ce n'était guère l’affaire de Cagliostro: il chargea le jeune Ramond de Carbonnières (2), ami et protégé du Cardinal, et de Planta, son homme d'affaires, de lui trouver un logis. Le choix se fixa sur l’hôtel de la marquise d’Orvillers ; Cagliostro leur avança toutes les sommes nécessaires, arrhes, prix du mobilier, frais de voiture même (3), et, au bout de quelques jours, il pût quitter

(1) Ce qui correspondrait au double, au moins, de nos jours .Interrogatoire à la Bastille. Arch. Nat., X1 2 3 2676. — Campardon. Marie-Antoinette et le procès du Collier. P., Plon, 1 863, p. 340.

(2) Né à Strasbourg en iy53, connu surtout comme littérateur et naturaliste; eut tardivement une carrière politique ; mort en 1829.

(3) Interrogatoire de la Bastille. Arch. Nat., X2 2676. — Campardon. Loc. cit., p. 3qi. Si nous insistons sur ces détails et sur le fait qu’à son arrivée Cagliostro vivait largement et ne comptait pas, c’est qu’on a prétendu qu’il était arrivé pauvre à Paris, pour étayer cette calomnie qu’il s’était enrichi de sommes extorquées au cardinal.

Phôtellerie pour aller demeurer rue Sainte-Claude, 30, au Marais, dans sa belle maison.

« Elle existe encore, écrit Lenôtre (1), et Ton s'imagine sans effort l’effet qu’elle devait faire dans la nuit à ceux qui passaient sur le rempart désert avec ses pavillons d’angle, alors dissimulés par de vieux arbres, ses cours profondes, ses larges terrasses, quand les lueurs vives des creusets de l’alchimiste filtraient des hautes personnes. L’hôtel, qui garde de nobles lignes sous les constitutions parasites élevées au cours de ce siècle, conserve je ne sais quoi de baroque et d’inquiétant. La porte charretière s’ouvre sur la rue Saint-Claude, à l’angle du boulevard Beaumarchais : la cour resserrée entre les constructions, est d’aspect morose et solennel; tout au fond, sur un porche dallé, part l’escalier de pierre que le temps a laissé et qui a conservé son ancienne rampe de fer. Un escalier dérobé, aujourd’hui muré, doublant le grand degré, montait jusqu’au second étage où l’on retrouve sa trace : un troisième escalier, étroit et tortueux, subsiste encore à l’autre extrémité de l’immeuble du côté du boulevard ; il s’enroule en plein mur dans l’obscurité la plus épaisse et dessert les anciens salons, — aujourd’hui coupés de cloisons, — dont les portes-fenêtres ouvraient sur une terrasse qui a gardé ses balcons de fer. Au-dessous se trouvent, avec leurs portes vermoulues, la remise et les écuries. »

Où était le laboratoire, dont tout le monde parlait alors, personne, sauf le cardinal, ne pouvait le dire ; on savait seulementqueles appartements étaient décorés avec un grand luxe et que « dans l’antichambre était gravée sur un marbre noir, en caractères d’or, la prière universelle dePope : « Père de l’Univers, suprême intelligence. . .etc. . . » dont Paris devait, dix ans plus tard, chanter la paraphrase en manière d’hymne à l’Être suprême (2) ».

(1) Vieilles maisons, vieux papiers. iro série. P., Perrin, 1910, in-8, p. 16 1.

(2) Lenôtre. Ibid., p. 166. « Son appartement resta clos tant que dura la Révolution : en i8oâ seulement on ouvrit les portes, fermées depuis 18 ans et le propriétaire fit vendre les meubles qui avaient servi 18 mois à Cagliostro fAL Lenôtre qui cite ce fait , sans référence, a sans doute élé induit en erreur par la vente des meubles de Cagliostro faite à Londres en 1787). Depuis lors la calme maison de la rue Saint-Claude n’a plus eu d’histoire.

Je me trompe: vers 1 855, comme on y avait entrepris quelques réparations, on changea les battants de l’ancienne porte charretière : les vantaux de menuiserie qui les remplacèrent provenaient des démolitions du palais du Temple:

PARIS — LE FAUX PROPHETE

Du jour au lendemain, l’hôtel fut animé d’un bruit joyeux, d’un entrain éclatant. C’était, du matin au soir, le va et vient bariolé de gens de toute livrée : la cour pleine de carrosses laqués, les chevaux s’ébrouant, les cochers criant et les petites femmes élégantes montant et descendant l’escalier de pierre, salissant leurs gants à la rampe de fer forgé, le nez en l’air, le regard vif, émues, effarées, craintives (1).

Cagliostro recevait largement ; il avait des invités, sa table était richement servie (2). Le cardinal venait trois à quatre fois par semaine dîner sans façon ; son couvert était toujours mis ; il amenait parfois à l’improviste des commensaux et, ne voulant pas que Cagliostro fît tous les frais de ces réceptions forcées, ni désobliger la comtesse, il envoyait alors un plat ou deux de chez lui (3).

Au salon, l’après-dîner, se pressait une foule de grands seigneurs, amis du cardinal, courtisans du prince de Soubise, qui se déclaraient les obligés du comte de Cagliostro (4), curieux attirés par la renommée du Grand Cophte, chercheurs à la poursuite de sciences mystérieuses, et aussi, malades en quête de guérison. Bien qu’il ne voulut plus pratiquer la médecine (5), uniquement désireux de vivre au milieu d’amis choisis, et de les instruire à loisir, on ne lui laissa pas cette liberté.

Tout Paris parlait de la cure du prince de Soubise, du cas de Mme Augeard (6). Les gazettes racontaient ses succès à l’étranger, en province, les témoignages d’estime qu’il avait reçus des plus grands personnages : M. de Vergennes lui-même, le garde des Sceaux, M. de Miromesnil, n’étaient-ils pas intervenus officiellement en sa faveur à Strasbourg et à Bordeaux (7)? Et le flot des malades de haute lignée, des solliciteurs augmentait.

ils sont encore là avec leurs gros verrous et leurs énormes serrures. La porte de la prison de Louis XVI fermant la maison de Cagliostro... Il y a de ces hasards! » Lenôtre, p. 171.

(1) Funck — Brentano. Affaire du Collier, p. 102, d’après les Mémoires de Mme de la Moite, I, 39-40.

(2) Cf. Ch. 11, Portrait, p. 20 de ce livre, et S. Laroche, Tagebuch einer Reise... Offenbach, 1788, p. 314.

(3) Interrogatoire de la Bastille : Arch. Nat., X2, 2676. — Campardon. Loc. cit., p. 341.

(4) M. d’Hannibal.

(5) Mémoire pour le comte de Cagliostro. P., 1786, in- 16, p. 87.

(6) Cf., pp. 98, 99 et 100 de ce livre.

(7) Mémoire contre le Procureur. P., 1786, in-16, pp. 33 à 35.

Cagliostro ne faisait cependant rien pour les attirer : il se montrait le même qu’à Lyon, qu’à Strasbourg, qu’en Russie : très réservé, indépendant, brusque d’allures, ne faisant ni un geste, ni un pas, pour flatter les gens. On sait sa fière réponse aux premières avances du cardinal à Strasbourg (i) ; à Paris, il fit mieux encore : le comte d’Artois, frère du roi, le duc de Chartres, l’invitent à dîner; il refuse (2)!

Et ce n’était pas timidité de sa part; car, chez lui, au milieu de ce même monde, il se montrait plus grand seigneur qu’eux tous, très à l’aise, dominant ses invités de toute la hauteur d’une noblesse innée, d’une dignité, d’une élévation d’âme indiscutables, irrésistibles (3) ; lorsqu’il répondait, d’une voix grave, aux grands personnages qui l’assuraient de leur bienveillance, lui offraient leur protection, qu’il en était très honoré et, qu’en retour, « de l’autre côté », dans son royaume, il les prenait, lui, sous sa protection, on n’avait pas envie de sourire ni de discuter ; une émotion respectueuse vous pénétrait et l’on serait tombé à ses genoux s’il ne vous eut rappelé, d’une plaisanterie, d’un mot brusque, à ce qu’on nomme, habituellement, la réalité.

Les soirées se passaient à l’interroger, à essayer de le faire parler. Ce qu’on lui demandait surtout, ce qui attirait auprès de lui, c’étaient les secrets de sa clairvoyance, de sa merveilleuse connaissance des âmes et des choses. En tête à tête, en effet, il disait aux gens, avec les détails les plus précis, ce qu’ils croyaient être bien seuls à savoir (4), et cela troublait, agitait tous les cerveaux. En plus nombreuse compagnie, au milieu d’un cercle attentif, il parlait de tout.

(1) « Si M. le Cardinal est malade, répondit Cagliostro à une demande d’audience présentée parson grand veneur, le baron de Millinens, qu’il vienne, et je le guérirai; s’il se porte bien, il 11’a pas besoin de moi, ni moi de lui. » Cagliostro explique, dans son Mémoire contre le Procureur ( P. 1786, in-16, p. 3o), qu’il ne voulait pas satisfaire un pur désir de curiosité, mais que, le jour où il apprit que le Cardinal souffrait d’un accès d’asthme, il s’empressa de se rendre auprès de lui.

(2) Funck-Brentano. L’affaire du Collier, p. 102. L’invitation était-elle faite de mauvaise grâce, ou bien Cagliostro estimait-il qu’il se devait à trop de malheureux d’âme ou de corps pour aller perdre vainement ses soirées à distraire quelques princes ? Toujours est-il qu’il déclina cet honneur.

(3) D Oberkirch. Mémoires, t. I, Ch. xn. — « Le Cardinal se sentit, en sa présence, pénétré d’un religieux saisissement et le respect commanda ses premières paroles. » Georgel. Mémoires, t. II, p. 49.

(4) De Recke. Nachricht von clés berüchtigten... 1787, p. 87.

PARIS

LE FAUX PROPHÈTE

au courant de la conversation, sans ordre apparent, sans lourdeur pédante, sautant d’un sujet à l’autre ; il suivait l’allure de ses auditeurs, sachant bien qu’il ne pouvait demander à ces têtes légères un effort continu, un sérieux dont aucune n’était capable ; mais chacune de ses digressions touchait cependant au cœur de la question, ramenant l’esprit à quelque vérité d’ordre général (i).

La plupart, gens du monde, comme Beugnot, ne le comprenaient pas et déclaraient, à la sortie, que c’était galimatias pur; d’autres, les maçons en particulier, saisissaient quelques lueurs, et regrettaient que ces lumières fussent perdues au milieu d’un flot d’obscurités, de paroles oiseuses. (Tout ce qu’ils n’avaient pas compris formait, naturellement, cette dernière catégorie). Enfin quelques-uns, dont nous ne pourrions citer les noms, les meilleurs étant toujours les plus humbles et les moins connus, écoutaient de tout leur être, devinaient les rapports cachés de l’esprit des réponses à celui des questions posées et se taisaient, ne trouvant plus en eux-mêmes, à côté de lui, ni demandes à faire, ni paroles à dire, n’ayant plus d’autre désir que de continuer à jouir de sa présence (2), absorbés dans le rayonnement de ce soleil qui les réchauffait et les éblouissait en même temps.

Ceux-là étaient bien rares sans doute, et, pour les trois quarts de ses visiteurs, ses révélations restaient lettre morte. Mais les indifférents, les sceptiques même, ne pouvaient échappera l’impression que laissaient ses paroles, quand, devançant les temps, prophète toujours vrai et rarement écouté, il faisait entrevoir à quelque interrogateur les événements du lendemain, ou, soulevant plus loin encore

(1) « Il parlait un baragouin, mi français mi-italien, et qu’il entremêlait de citations soi-disant arabes. Il parlait seul et eut le temps de parcourir vingt sujets, parce qu’il n’y donnaitque l’étendue de développement qui lui convenait. Il ne manquait pas de demander à chaque instant s'il était compris. Et l’on s’inclinait à la ronde pour l’en assurer. Lorsqu’il entamait un sujet, il semblait transporté et le prenait de haut du geste et de la voix. Mais, tout à coup, il en descendait pour faire à la maîtresse du logis des compliments fort tendres et, des gentillesses comiques. Le même manège dura pendant tout le souper. Je n’en recueillis autre chose, sinon que le héros avait parlé du ciel, des astres, du grand arcane,de Memphis, de l’hiérophante, de chimie transcendante, de géants, d’animaux immenses, d’une ville dans l’intérieur de l’Afrique, dix fois plus grande que Paris, où il avait des correspondants; de l’ignorance où nous étions de toutes ces belles choses qu’il savait sur le bout du doigt... » Beugnot. Mémoires, P., 1889, in-8, p.46.

(2) Lettre d’an disciple à Cagliostro, in : Vie de Joseph Balsamo , p. 196.

les voiles du futur, il découvrait les grands horizons de l’avenir pour un homme, pour un peuple ou pour l’humanité entière (1).

Tout cela se passait sans appareil, dans la simple causerie de dîners, de réceptions intimes, dans ces soirées d’où l'on sortait fort tard (2) et plus ému qu’on ne voulait le paraître. L’âme, retrempée au souffle de son esprit, sentait en elle une activité qui faisait paraître accessibles les plus hauts sommets, faciles les plus durs chemins pour y atteindre. On aurait voulu courir à l’épreuve, au martyre même, pour arriver plus vite à ce savoir, à cette liberté toute-puissante qui débordait dans le Maître et dont il promettait la conquête à ceux qui voudraient le suivre.

Aussi tous l’entouraient, l’assaillant de demandes, de supplications quotidiennes pour qu’il les dirigeât sans cesse, pour qu’il activât leurs progrès. Cagliostro ne pouvait refermer les portes qu’il avait entr’ouvertes devant eux et refuser aux hommes de bonne volonté de Paris ce qu’il avait accordé à ceux de Lyon; il ouvrit une loge égyptienne dans son hôtel (3), et, dans ce temple, leur donna les enseignements de son rite. Nous en connaissons déjà la nature (4). Nous avons vu quelle gravité religieuse régnait dans ces tenues ; par quelle série de travaux et de méditations, il amenait les maçons égyptiens à concevoir, puis à réaliser progressivement, le dépouillement du vieil homme, la régénération de leur être. Des expériences, des faits extraordinaires, analogues à ceux qui avaient enthousiasmé le Cardinal à Strasbourg et ses disciples à Lyon, se réalisaient dans le plus grand et le plus religieux secret en loge égyptienne à Paris et des hommes de grande valeur, de haute naissance, ayant parcouru, pour la plupart, bien des loges déjà, étudié bien des systèmes, en étaient les témoins émerveillés ; leur conviction devenait inébranlable (5).

(1) Vie de Joseph Balsamo, pp. 68, 120, 123, 124, 127, 128, 137 à 139, 147, 216. La prédiction sur la Bastille, en particulier, avait été faite, et même écrite, longtemps avant d’être imprimée.

(2) Lenôtre. Loc. cil. p. 1 63.

(3) Loge placée sous l’obédience de la Mère Loge de Lyon.

(4) Cf. Chap. VII, Lyon, p. 1 3 5 sqq.

(5) Le rite égyptien se développa à Paris: un Suprême Conseil fut établi: le duc de Montmorency fut grand maître protecteur du rite ; De Laborde, fermier général, grand inspecteur ; Baudard de Saint-James, richissime banquier, grand chancelier ; De Vismes, secrétaire. C’est ce Suprême Conseil qui eut à soutenir avec les Philalèthes la lutte dont nous avons parlé, p. i5g sqq.

PARIS — LE FAUX PROPHETE I7I

Si, par des tenues régulières de sa loge, Cagliostro initiait des privilégiés à la véritable maçonnerie, dans ses réceptions mondaines, nous l’avons vu, il parlait à tous, s’adressant aux femmes aussi bien qu’aux hommes. Le public féminin était plus nombreux, plus choisi, que celui qu’il avait eu jusque là; à Strasbourg, à Lyon, c’étaient de petites bourgeoises, femmes de cœur sans doute, mais sans instruction, à l’esprit peu ouvert aux conceptions scientifiques ou philosophiques. A Paris, en 1785, au contraire, il trouvait une foule de femmes très cultivées, désireuses de savoir, d’agir (1), mais dont personne ne faisait cas. La femme était laissée encore en dehors de la plupart des questions sérieuses. Même en maçonnerie, secte qui représentait cependant les idées les plus égalitaires et les plus libérales de cette époque, on ne considérait les femmes que comme un ornement, un attrait des fêtes de l’ordre (2). Les rituels et les chants destinés aux tenues blanches et aux loges mixtes, montrent combien ce dédain poli de la femme était répandu dans la maçonnerie. Cagliostro voulut réagir contre cette iniquité sociale, contre cette fausse et répugnante galanterie qui, sous des apparences de délicatesse et de respect, masquait un brutal mépris de l’homme pour la femme, procédé hypocrite pour imposer plus facilement sa domination (3).

La femme, disait-il, ne devait-elle pas aussi s’élever à la conception du vrai et du bien, participer à l’œuvre de régénération (4) ? N’était-ce pas elle qui devait la première mettre le pied sur la tête

(1) Les œuvres philanthropiques, les discussions sérieuses sur des sujets sociaux ou moraux, étaient à la mode à Paris, dans les salons, surtout parmi les femmes.

(2) « 11 y a, me dit-il, dans toutes les loges des fêtes particulières où les dames sont introduites. 11 y a des valses et des concerts charmants, suivis de banquets qui ne sont pas à dédaigner. » Mémoires inédits du comte de Lamotie. P., Poulet- Malassis, 1 8 58, in-12, p. 382. — « Les femmes, admises aux fêtes, étaient éloignées des enseignements et des connaissances secrètes. » Prince de Montbarey. Mémoires , P., 1827, 3 vol. in-8, t. II, p. 100.

(3j « Cette servitude des femmes est soigneusement voilée sous un culte apparent qui est une de lois de la chevalerie. A côté de cette hypocrite dévotion qui est le mensonge de la piété, les nations modernes ont la galanterie qui est le mensonge de l’amour. Entourée d’une cour empressée qui la flatte et la méprise, la femme prodigue à tous ses sourires excepté à celui qu’elle a juré d’aimer... Tour à tour maîtresse despotique et esclave dégradée, la femme humilie l’homme sous ses caprices jusqu’au jour où il l’écrase sous son mépris. » L. Ménard. Lettre d’un mort. P., i8g5, in-16, p. 32.

(4) Rituel de laMaç. égyptienne. Adoption. Grade de maîtresse.

du serpent (i); n’était-ce pas dans le clair miroir de son âme, que devaient se réfléchir, d’abord, les premiers rayons de la Sagesse (2) ?

On devine avec quelle joie son auditoire féminin accueillait ses paroles ; une voie s’ouvrait à l’activité de toutes ces âmes féminines; leur dévouement était acquis à l’œuvre de celui qui défendait leurs droits, qui proclamait la grandeur de leur mission. Les Ctesses de Brienne, Dessalles, de Polignac, de Brissac, de Choiseul, d’Espinchal, Mmes de Boursenne, de Trévières, de la Blache, de Montchenin, d’Ailly, d’Auret, d’Evreux, d’Erlach de la Fare, les marquises de Genlis, de Loménie, de Bercy, de Baussan (3) l’imploraient de les initier, d’ouvrir, pour elles aussi, les portes du sanctuaire. Une loge d’adoption, sous la désignation Isis, fut constituée et, par déférence, on décerna à l’unanimité la Grande- Maîtrise à la timide et simple comtesse de Cagliostro. Le rituel fut rédigé et ce fut en loge régulière d’adoption que les enseignements continuèrent. La séance d’installation fut grandiose : elle eut lieu le 7 août 1785 ; on en parla beaucoup (4).

Les rites étaient ceux de la maçonnerie d’hommes ; les travaux, les mêmes ; l’enseignement seul différait un peu : l’entraînement demandé à l’énergie, aux facultés intellectuelles, était plus important ; le sentiment, l’imagination, le cœur, naturellement plus développés chez la femme, exigeant chez elle moins de culture (5).

(1) Rituel de la Maç. égyptienne. Adoption : Grade de maîtresse. Mss. Papus,

(2) Les vrais illuminés n’ont pas méconnu le rôle de la femme, ni sa supériorité spirituelle, que le symbole de l’Annonciation nous a signifiée ; n’est-ce pas Gabriel qui s’incline devant la Vierge le premier ? G. Postel en avait parlé : Swedenborg entrevit aussi la vérité et l’écrivit.

(3) Funck-Brentano. U affaire du collier, p. 104.

(4) Das Graue Ungeheuer 1785. Vol V, n° i5, pp. 338 à 345. — Thory. Histoire de la fondation du Grand-Orient, p. 212.

(5) Tout le Rituel et les Catéchismes des trois grades de la Maçonnerie féminine égyptienne seraient à citer :« L’Initiation a pour but de fortifier la partie spirituelle de l’être chez la femme. » Réception d’apprentie, p. 154. — « Force, pouvoir, patience, telle est la devise inscrite sur le tablier. > Réception au grade de Compagnonne, p. 169. — « Le signe que vous voyez ici : Ego sum homo, signifie que la vertu spirituelle qui vit en vous n’est pas femelle, qu’elle est active, mâle, ou, pour parler plus juste, qu’elle n’a pas de sexe... Cette vertu spirituelle s’élèvera à un nouvel état où elle possédera la sagesse, l’intelligence, la faculté d’entendre et de parler toutes les langues et le bonheur de devenir l’intermédiaire entre Dieu et ses semblables ». Catéchisme de maîtresse , pp. 204-208. — « Purifiez votre cœur ; élevez sans cesse votre esprit à l’Eternel ; acquérez enfin la sagesse, qui est la perfection de la philosophie surnaturelle ; vous serez alors admise dans l’intérieur du temple. Catéchisme de Compagnonne, p. 182. —

PARIS — LE FAUX PROPHETE

Le succès de ces cours fut plus grand encore que n’avait été

mystère dont s’entouraient les

maçons

disciples, hommes et femmes, les opérations théurgiques que les témoins seuls connaissaient, mais dont l’écho avait retenti au dehors, la curiosité des profanes, la jalousie des autres sectes, tout contribuait à faire courir les bruits les plus fantaisistes, les plus incroyables sur les actes de Cagliostro. Des récits romanesques se répandirent ; de salons en salons, de gazette en gazette, on les colporta. C’est ainsi que s’établirent les deux légendes que nous retrouvons partout aujourd’hui : celle de la « Séance magique dans le temple des femmes (2) » et celle du a Banquet des ombres (3) ».

Ces deux contes eurent des variantes : voici une autre anecdote du même genre et de même valeur : un homme de grand sens qui soupçonnait une de ses amies de s’être abandonnée à ces rêveries,

« Aimez votre prochain comme vous-même, soyez bienfaisante pour les malheureux ; donnez continuellement des preuves de votre discrétion et de votre sagesse... cherchez à vous éclairer de plus en plus en lisant attentivement l’Écriture (l’ancien testament). Aucun livre ne pourra vous donner de plus grande lumière sur tous les principes de l’école hermétique égyptienne. » Catéchisme de maîtresse , p. 189. (Pagination du Mss. Papus.)

(1) « Jamais, dit Madame d’Oberkirch, on ne pourra se faire une idée de la fureur, de la passion avec laquelle tout le monde se jetait Cagliostro à la tête. » Mémoires, t. I, ch. vii. Son buste, fait par Houdon, ornait les salons ; son portrait était partout, sur les bagues, sur les éventails, aux tabatières ; des gravures de lui et de sa femme garnissaient les vitrines des libraires.

(2) Ce conte tiré des Mémoires authentiques (de Luchet) dépeint les réunions égyptiennes de femmes comme de honteuses orgies ; Cagliostro y joue un rôle ridicule et obscène. Les gazettes répandaient cette histoire, surtout à l’étranger (. Das Graue CJngeheuer. 1787, n° 1 5, pp. 3 3 1-345) . — Gérard de Nerval, dans ses Illuminés. P., 1868, et J. de Saint- Félix, dans ses Aventures de Cagliostro. P., 1 855 , pp. 104 sqq. l’ont reproduite.

Sur la dignité de la vie de Cagliostro, nous savons déjà à quoi nous en tenir; sur la moralité irréprochable de l’ordre égyptien, nous engageons le lecteur à lire le Rituel de la maçonnerie égyptienne et spécialement le Rituel de la loge d’adoption. Ils y verront les précautions scrupuleuses prises pour les tenues mixtes, le serment exigé, (p. 1 5 3 ) ; les sept points; les symboles (gants, habit talare), p. 178 ; les recommandations aux initiées ; leurs devoirs, pp. 204-208. Thory. Histoire de la Fondation du Grand Orient , in-8°, p.2i3, a donné, sur la maçonnerie d’adoption de Cagliostro, une étude sérieuse et impartiale qui n’a pas arrêté, on le voit, la diffusion des calomnies.

(3) Cette deuxième fantaisie, de même origine, qui met dans la bouche de revenants des boutades acerbes contre les gens et les choses du xvme siècle, est un satire sans intérêt, mais du moins sans obscénités, et parfois spirituelle. Comme la précédente et comme le récit de la pseudo-initiation de Cagliostro par le comte de Saint-Germain, on la retrouve, prise à la lettre et citée par les chroniqueurs, à l’égal des autres faits de la vie de Cagliostro.

fut la voir il y a environ un mois et la trouva véritablement éprise de Cagliostro et de son système. On se met à table, le potage est enlevé, et il voit toujours quatre couverts de plus et des chaises auprès, comme si l’on attendait quelqu’un ; il demande quelles sont les personnes qu’on attend, on ne lui répond rien ; il insiste, et on lui dit que ces places sont remplies, qu’il a le bonheur de dîner avec des intelligences, avec des êtres supérieurs à lui. Notre homme lève les épaules et n’a pas la force de contredire son amie en voyant l’intérêt et le charme que cette idée répand sur tous les convives. Jamais elle ne mit autant d’esprit, autant de cajoleries pour bien traiter ses amies, qu’elle en fit paraître ce jour-là pour que les intelligences invisibles fussent contentes de son dîner. Au sortir de table on passe dans le jardin ; chaque arbre a une Hamadryade, chaque plante est cultivée par un Génie ; il n’y a pas jusqu’au jet d’eau qui ne soit la retraite d’une Nymphe, etc. Notre homme, qui ne voulait pas se brouiller avec son amie, la laissa dire et la quitta sans chercher à détruire une illusion qui fait le bonheur de sa vie. M. Cagliostro, au moment qu’il a été arrêté, avait 40 élèves de cette espèce et de cette force, disait-on (1), et le rédacteur de la Galette de Leyde assurait que « deux jours avant d’être arrêté, le Cardinal avait été persuadé par Cagliostro qu’il avait dîné avec Henri IV (2) ».

Exagérations ridicules, superstitieuses légendes qui devaient nuire, qui ont nui à Cagliostro, et qui auraient pu l’enivrer d’un orgueil fatal, s’il n’avait possédé l’antidote à tout poison, comme il l’a dit quelquefois (3), mais témoignages irréfutables de la mystérieuse puissance de Cagliostro, de la dévotion sans limites, du succès triomphal qu’il obtint en quelques mois à Paris.

Reçu, entouré par l’élite de la société parisienne, Cagliostro se trouvait par là même au milieu d’un monde d’intrigues et de cabales (4). L’affaire la plus retentissante du xvin® siècle, le procès du Collier, se déroula autour de lui ; il eut à se défendre contre une

(1) Ma Correspondance, 1785, N° 73.

(2) Gazette de Leyde, du 9 novembre, 1785.

(3) En Russie, à Roggerson, et en Angleterre, à Morande. Cf. pp. 80 de ce livre.

(4) Sur Paris à cette époque, voir : Taine. Les origines de la France contemporaine : L’ancien régime. — Loménie. Beaumarchais et son temps. P., 1 85 8, in-8. — P. de Nolhac. Marie-Antoinette. P., 1890.

PARIS — LE FAUX PROPHETE I?5

intrigante dangereuse entre toutes, d’une audace sans pareille, contre Mme de la Motte.

Fille d’un père ivrogne et d’une mère débauchée, Jeanne de Saint- Rémy (i) eut une jeunesse pénible et moralement dangereuse. Tour à tour gardeuse de vaches, mendiante professionnelle, enfermée dans un couvent dont elle s’évade, recueillie ensuite par de braves gens à qui elle joue les pires tours (2) ; puis, retombée dans la pauvreté et le vagabondage, elle en est de nouveau retirée par la marquise de Boulainvilliers qui s’intéresse à elle à cause de sa misère et de sa noble origine.

M. Funck-Brentano, qui a consacré à Mme de la Motte plusieurs chapitres dans son excellent livre sur l’Affaire du Collier, donne d’elle le portrait suivant (3) : « Mme de la Motte était une petite créature fine et souple, d’une grâce ondoyante et alerte. Des cheveux châtains, des yeux bleus, une bouche un peu grande mais dont le sourire « allait au cœur » dit Beugnot, qui en parle d’expérience. Sa gorge eût été à souhait s’il y en eût eu davantage ; mais comme l’observe encore Beugnot, « la nature s’était arrêtée à moitié de l’ouvrage et cette moitié faisait regretter l’autre ». Enfin, c’était la voix douce, insinuante, d’un timbre agréable, qui caressait. Avec une instruction négligée, elle avait l’esprit prompt et naturel ; elle s’énonçait correctement, avec une grande facilité. « La nature, dit Bette d’Étienville, lui avait prodigué le don dangereux de persuader (4). » — « Un air de bonne foi dans ses récits mettait la persuasion sur ses lèvres », dit un autre contemporain (5). Quant aux lois

morales et à celles de l’Etat, elles formaient un domaine dont, très simplement, avec infiniment de naturel, Mme de la Motte ne soupçonnait pas l’existence. Elle allait ainsi tout droit devant elle, sans voir l’obstacle, poursuivant son but. « Tout cela, conclut Beugnot, constituait un ensemble effrayant pour un observateur et séduisant pour le commun des hommes. »

Mariée en 1780 à un gendarme lourd et bête, elle s’appela désormais

(1) Les Saint-Rémy descendaient d’Henri de Saint-Rémy, bâtard reconnu d’Henri II. Funck-Brentano. L’affaire du Collier. P., 1902, in-16, p. 60.

(2) M. et Mme de Surmont. Cf. Funck-Brentano. Loc. cil., p. y3.

(3) Funck-Brentano. Loc. cit., p. 83.

(4) Second Mémoire. Collection, II, 32.

(5j Abbé Georgel. Mémoires , II, 36.

comtesse de la Motte bien que le gros « Momotte » n’eût jamais été comte. C’est ce ménage peu sympathique qui fut présenté et recommandé, bien à la légère, au cardinal, par la marquise de Boulainvilliers (1). La protection du cardinal leur permit de partir pour Paris avec un peu d’argent, quelques recommandations et des papiers en règle, trop en règle même puisque, sur le brevet que lui fit donner le cardinal, le sieur de la Motte était appelé induement comte de la Motte, et qu’il se servit désormais de ce papier pour justifier de son titre fantaisiste. Ils s’installèrent dans un petit hôtel, 13, rue Neuve-Saint-Gilles, au Marais. Le nom du cardinal, qu’elle mettait en avant, des mœurs faciles, un luxe fait d’emprunts, attirèrent bientôt dans le salon de la comtesse un monde où l’on trouvait de tout ; des financiers d’un âge mûr, des abbés, des avocats : Me Laporte, Me Beugnot ; le comte d’Olomiers, le marquis de Saisseval (2), gros joueur, fort connu à cour; des francs-maçons comme Lecoulteux de la Novaye (3), et le père Loth (4). A côté de cela, des fripons avérés, pour les jours fréquents où la vie devenait difficile : Rétaux de Vilette, grand favori, pour ne pas dire plus (5), de la maîtresse de maison ; Bette d’Etienville (6) ; de faux marquis, de soi-disant officiers ; l’autre Mme de la Motte, dont l’exemple et les conseils n’ont pas dû être étrangers aux entreprises de notre pseudo-comtesse (7).

« Beaucoup de messieurs comme il faut venaient alternativement faire visite à madame la Comtesse, tandis que M. le Comte allait se chauffer dans les appartements du château. Militaires et gens de robe se faisaient un plaisir de lui rendre visite et de lui laisser des marques de leur générosité (8) .»

(1) Présentation faite en 1781 sur la route de Saverne à Strasbourg. Cf. Campardon. Marie-Antoinette et le Procès du Collier. P., Plon, 1 863, p. 207.

(2) Vénérable de la loge La Candeur en 1776.

(3) Cf. Deschamps. Sociétés secrètes. 2 v. in-8, II, 139.

(4) Abbé mondain, membre de la loge des Amis réunis, brasseur d’affaires, procureur général des Minimes, se glissant partout, surtout aux environs de la place Royale; la protection du Cardinal lui permit de prêcher devant le roi ; le salon de Mma de la Motte était son centre d’opérations. Cf. Mémoires du comte de la Motte. P., Poulet-Malassis, 1 858, p. 282.

(5) Funck-Brentano. Loc. cil., p. 126.

(6) Homme à tout faire, escroc et entremetteur, qui fut vite l’associé de Mme de la Motte.

(7) Cf: Funck-Brentano. Loc. cil , pp. 128-129.

(8) Noies de Target. Bibliothèque de la ville de Paris. Manuscrit de la réserve. Cité in : Funck-Brentano. Op. cit.. p. 117.

Buste par Houdon. — Misée d’Aix-en- Provence

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Qu’on vint pour elle, pour sa soubrette, pour sa cave ou pour ses tables de jeu, peu importait. Mme de La Motte avait son plan; le principal était que tout le monde sut que la comtesse de la Motte- Valois, de sang royal, était fort bien vue et traitée à la cour. A cause des malheurs de sa famille et de la basse condition où elle végétait, on ne pouvait officiellement lui témoigner les faveurs dont on l’accablait secrètement, disait-elle ; mais la reine lui confiait ses plus délicates commissions. Une place, obtenue ici ou là (par l’entremise des financiers qui passaient dans sa maison), confirmait les naïfs dans cette opinion. Pour la rendre plus vraisemblable encore, Mme de la Motte loua à Versailles une chambre d’auberge où, deux fois la semaine, elle allait s’enfermer, sans avoir souvent de quoi y déjeuner. « La comtesse est à la cour », disait-on mystérieusement ces jours-là.

Dès lors, sa réputation fut faite : le sang des Valois avait amorcé les poissons; elle devint une importante « faiseuse d’affaires dans les bureaux des ministres et à la cour » comme on disait à la lieutenance de police (i), et elle commença à vendre sa protection. Déjà elle avait extorqué mille écus à M. de Ganges, en lui promettant son crédit auprès de la reine, pour faire obtenir une place à un de ses parents. Elle s’était fait envoyer par MM. Perrin, négociants de Lyon, en échange de son appui auprès du roi pour une affaire importante, une caisse d’étoffes superbes estimées à plus de dix mille livres. Mais sa première opération brillante fut l’escroquerie de 150.000 livres faite au Cardinal. On sait l’histoire : lorsqu’elle eut pénétré le souci qui rongeait son bienfaiteur, elle parvint sans peine à le persuader de son influence auprès de la reine (2) ; elle s’offrit à servir d’intermédiaire pour obtenir que la reine autorisât le prince à présenter sa justification. Le cardinal s’empressa de remettre un mémoire. « Sera-t-il agréé ? » demandait-il anxieusement à Mme de la Motte. Quelle joie fut la sienne quand il apprit l’invraisemblable nouvelle : la reine lui accordait un rendez-vous nocturne !... Mme de la Motte avait eu l’audace de trouver une figurante, une modiste, et de jouer de toutes pièces, avec Rétaux grimé en valet de chambre, la scène du bosquet de Vénus à Trianon. Le pauvre cardinal en

(1) Funck-Brentano. Loc. cit., p. 123.

(2) Funck-Brentano. Loc. cil., p. 124.

revint affolé, éperdu de bonheur, espérant tout, incapable, disait-il, de témoigner assez sa reconnaissance à Mme de la Motte. La faiseuse d’affaires ne laissa pas se refroidir un si beau zèle ; elle demanda, au nom de la reine, pour une famille malheureuse, 50.000 livres, et, peu après, 100.000 livres, qui furent donnés d’un cœur joyeux. Le cardinal, sur ses conseils, partit pour Strasbourg, laissant à son fidèle De Planta l’ordre de donner à Mme de la Motte, pour la reine, tout ce quelle demanderait , dut-il vendre pour cela les trésors de ses chères collections (1). L’argent fut employé à calmer quelques créanciers bruyants, à monter plus brillamment la maison ; l’empressement des visiteurs augmenta avec l’éclat des réceptions.

Un jour, le 29 novembre 1784, Boehmer, joailler de la cour, auquel on avait beaucoup parlé des relations de M:nc de la Motte- Valois, lui fit savoir par Laporte (2), qu’il donnerait volontiers 1.000 louis à la personne qui déciderait la reine à lui prendre un superbe collier de diamants, estimé 1.600.000 livres, fait exprès pour elle, mais qu’elle refusait énergiquement d’acheter. Mme de la Motte songe au collier, au naïf cardinal, et conçoit toute l’affaire. Le cardinal était en Alsace ; elle lui fait écrire : « Une grande dame qu’il connaît meurt d’envie du collier; elle veut l’acheter, mais secrètement ; il faudrait qu’un ami sûr fît l’achat pour elle et donnât les garanties, en attendant le Ier août, date à laquelle elle le payera. » Comment ne pas accepter cette marque de confiance ? Le cardinal revient en hâte : en arrivant à Paris, il était déjà décidé ; s’il avait eu une hésitation, elle s’effaça en lisant la lettre même de la reine que lui montre Mme de la Motte. Boehmer s’empresse de rédiger un traité réglant les conditions du payement par fractions (3). Rohan veut bien s’y engager, à condition que la reine le signe. Un faux de plus ou de moins ne coûtait guère à Mm0 de la Motte : Rétaux de

(1) Funck-Brentano. Loc. cit., p. 161, d’après les Mémoires de Georgel. Le château de Saverne, outre la Bibliotheca Tabernensis aux maroquins armoriés, contenait un cabinet de physique et un cabinet d’histoire naturelle, merveilles pour cette époque. Le budget de ces collections était en rapport avec celui du reste du château et, comme il y avait 14 maîtres d’hôtel, que le cardinal portait une soutane en point d’Angleterre de cent mille livres les jours de cérémonie, on devine ce que devait être ces collections qu’il préférait à tout et ce que valait ce sacrifice. Le Roy de Sainte-Croix. Les quatre cardinaux de Rohan. Strasbourg, 1880, gr. in-8% pp. 89 sqq. Tout cela se passait de mars à août 1784.

(2) L’avocat Laporte, gendre d’Achet, l’associé de Boehmer.

(3) 3 janvier 1785.

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Vilette, qui avait déjà fabriqué toutes les lettres de la reine, contresigne le traité au nom de Marie-Antoinette de France (1).

Le 21 janvier, tout était fini. Le 24,1e cardinal va chez Bœhmer voir le collier et conclut les derniers arrangements. Le Ier février, Bœhmer livre le collier et, le soir même, en hâte, « sur les instances de la reine », dit Mme de la Motte qui brûle d’en finir, le cardinal porte le collier à Versailles, au logis de Mme de la Motte, et assiste, derrière une porte vitrée, à la remise par elle du précieux coffret à un jeune homme qu’il reconnaît, dans la lumière douteuse de l’alcôve, pour être bien le même valet de chambre qui accompagnait la reine au bosquet de Vénus. C’était en effet le même : Rétaux de Vilette.

Le soir même, tandis que Bœhmer et le cardinal se réjouissaient de leurs illusoires succès, le dépeçage du collier commençait. La semaine se passa pour les complices à trouver le meilleur moyen d’en tirer parti : Rétaux vendit une partie des diamants à Paris ; M. delà Motte devait emporter le reste à Londres quelques semaines plus tard (2).

Le cardinal et le joaillier avaient été joués comme des enfants par Mme de la Motte ; elle, se croyait à l’abri de toute responsabilité ultérieure ; personne ne savait rien ; elle était restée dans la coulisse; tout s’était passé entre le cardinal, trop compromis lui-même pour parler, quoiqu’il arrivât, le joailler et le personnage inconnu, insaisissable, qui avait reçu le collier au nom de la reine ; elle était tranquille et triomphante.

Pendant ce temps, quelle avait été la vie de Cagliostro ? Quelle part avait-il prise aux événements ?

En septembre 1780, Cagliostro arrive à Strasbourg; il en part en août 1783, et, jusqu’au 30 janvier 1785, il voyage en Italie, en France, passant à Bordeaux, demeurant à Lyon, tout absorbé par

(1) Ce fut cette grossière sottise qui, plus tard, sautant aux yeux des enquêteurs et des juges, mit la reine hors de cause et permit de pénétrer l’intrigue.

(2) Le 10 avril, il était en Angleterre pour cela ; en mai, il vendit et échangea une partie de ses diamants. Ramond de Carbonnières, qui fit, par affection pour le Cardinal, une enquête privée à Londres, en octobre 1785, découvrit et éclaircit tout le rôle de M. de la Motte dans le dépeçage du collier. Target, avocat du cardinal, publia les résultats de son enquête et les actes officiels s’y rapportant dans la brochure intitulée: Pièces justificatives pour le Cardinal de Rohan. Paris, Flon, 1787, in-8.

sa maçonnerie égyptienne (i). Lorsqu’il revint à Paris, le 30 janvier 1785, Mme de la Motte était toujours très en faveur auprès du cardinal. Cagliostro connaissait bien la dangereuse amie de son disciple ; il l’avait rencontrée pour la première fois à Saverne, avait soupé plusieurs fois avec elle au château. Beugnot, qui assista à l’un de ces dîners, raconte que Cagliostro s’interrompit souvent de parler sérieusement, pour faire à Mme de la Motte « des compliments fort tendres et des gentillesses comiques l’appelant sa biche, sa gazelle, sa cygne, sa colombe, empruntant ainsi ce qu’il y avait de plus aimable dans le règne animal (2) ». Mme de la Motte, dans ses premières entrevues, croyait avoir capté l’attention du grand homme dont tous observaient les moindres gestes ; sa vanité en était satisfaite. Elle se moquait au fond des discours du « divin Cagliostro » et de la bêtise de son entourage ; elle voyait en lui un aventurier heureux, facile à conquérir par un peu de coquetterie. « Bien qu’il semble mépriser l’or et dise en avoir plein ses coffres, il est probable qu’il ne cherche que cela, comme moi, pensait-elle. Il a un prestige précieux que je ne puis avoir: cela n’est pas à négliger; il sera mon allié. »

Le cardinal, lui, était heureux ; entre Mme de la Motte qui lui procurerait, croyait-il, les bonnes grâces de la reine, et Cagliostro qui lui ouvrirait la porte des mystères célestes, que pouvait-il désirer ? Il lui semblait que la plus franche cordialité régnait entre ses invités ; que Mine de la Motte plaisait à Cagliostro, qu’elle le comprenait et l’admirait. Il ne sentait pas, dans la bonhomie plaisante, sans gêne, avec laquelle Cagliostro quittait brusquement les sujets graves, les hauteurs, pour venir marivauder avec cette « princesse », l’indication cachée qu’elle renfermait. Cagliostro traitait Mme de la Motte en personne très fine, très personnelle, amusante, en protégée du cardinal ; il ne lui manifestait aucune hostilité, certes, mais aussi, aucun respect. Il n’est pas un allié : il reste en dehors de ses secrets comme il la laisse en dehors de ses enseignements. Une seule fois, il intervint : ce fut en 1784 (affaire d’Oliva), lorsque le cardinal, entièrement subjugué, se livrait aux plus aveugles imprudences; Cagliostro essaya, par

(1) A la fin de 1781, lorsque Mme de la Motte s’installe à Paris et commence ses escroqueries, Cagliostro est à Strasbourg. En mars 17S4, lorqu’elle joue a son protecteur la comédie du bosquet de Vénus, pendant toute l’affaire d’Oliva et le vol de i5o.ooo livres au cardinal, Cagliostro est à Bordeaux, fort loin du cardinal et de toute cette intrigue.

(2) Beugnot. Mémoires. T. I, p. 46.

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quelques conseils, de le modérer, de l’empêcher de laisser encore une patte ou les ailes dans les toiles de l’araignée.

Mme de la Motte s’en aperçut, vit qu’elle s’était trompée sur le compte du bateleur, qu’il y voyait clair et ne serait jamais un instrument entre ses mains. Puisqu’on ne pouvait l’acheter, il fallait annihiler son influence ; elle s’y employa : « Mme de la Motte ne trouvait pas assez considérables les bienfaits qu’elle tirait du cardinal de Rohan ; elle présumait qu’ils eussent été plus grands si Cagliostro n’avait pas conseillé au prince de mettre des bornes à ses largesses vis-à-vis d’elle. Elle fit l’impossible pour le perdre dans l’esprit du cardinal; mais, ne pouvant y réussir, elle renferma et nourrit dans son cœur des projets de vengeance, attendant l’occasion (i). » Cette animosité sourde de Mrae de la Motte, la tentative d’intervention de Cagliostro qui avait déplu au cardinal furent les causes qui modifièrent les relations du disciple avec son maître. Le cardinal, par faiblesse d’esprit, craint d’encourir des reproches et de voir Cagliostro contrecarrer l’admirable tactique de Mme de la Motte. Il commence à lui cacher leurs communes entreprises, suivant en cela les conseils de la comtesse, prêtant l’oreille à ses insinuations contre Cagliostro, à ses flatteries, s’abandonnant aux brillantes espérances dont elle le grisait. Cagliostro, préoccupé d’autres soucis, ne fit rien pour combattre cet éloignement progressif. En novembre 1784, l’affaire du collier s’organise (2) ; Cagliostro est à Lyon, tout entier à son œuvre maçonnique; en janvier 1785, elle se termine; chaque jour le cardinal, Bœhmer et Mme de la Motte ont des entrevues ; Cagliostro est toujours au loin. La comtesse presse le cardinal d’en finir ; on se hâte, on précipite les événements, comme si l’on redoutait l’arrivée d’un gêneur: de Rohan se jette, tête baissée, dans le piège, et, la veille du jour où Cagliostro entre à Paris, le cardinal a signé : l’affaire est faite ; le collier est acheté, la reine compromise, le cardinal perdu, s’il ne lui survient un sauveur.

Non seulement tout fut réglé, exécuté pendant que Cagliostro était au loin, en province, mais encore, lorsqu’il fut arrivé sur le terrain du combat, on lui cacha avec soin les dernières péripéties de

(1) Mémoires de F abbé Georgel. T. II, p. 46.

(2) Funck-Brentano. Loc. cit., p. 175. — L’abbé Georgel fait remarquer, lui aussi, combien Cagliostro était tenu à l’écart de toute cette intrigue. Mémoires. T. II, pp. 45-53.

l’aventure. Le cardinal porte à la hâte le collier à Versailles, entrevoit un homme qui l’emporte et revient, radieux, persuadé que sa fortune est faite.

C’est alors seulement, dans les premiers jours de février (i), qu’il parle avec mystère à Cagliostro, de son adroite spéculation, de ce coup de maître qu’il a fait et dont il attend les plus magnifiques résultats. Cagliostro n’admire pas ; il émet quelques doutes : le cardinal riposte avec véhémence qu’il est sûr que tout cela est bien, et se réjouit, à part lui, de n’en avoir pas parlé plus tôt à Cagliostro qui aurait mis des bâtons dans les roues. « Du reste, ajoute le cardinal sèchement, c’est une affaire faite ».

« Si c’est une affaire faite, il est inutile de m’en parler » répond Cagliostro, ce qui signifiait très clairement : Vous avez agi à votre fantaisie ; vous n’avez pas voulu, vous ne voulez pas encore de mes avis ; tant pis pour vous (2).

La conversation sur ce sujet en resta là; le cardinal était choqué : il espérait des félicitations, des encouragements; il se heurte presque à un blâme. Son amour-propre en fut blessé ; ses espérances remportèrent sur sa confiance en Cagliostro. « Le devin n’y voit plus clair : il ne comprend rien à tout cela », pensa-t-il, et ce seul jugement fit disparaître la planche de salut que lui tendait le maître. S’il eut écouté, demandé conseil, tout pouvait encore s’arranger ; on pouvait peut-être retrouver les diamants, payer, prendre des arrangements; en tout cas étouffer l’affaire avant que la cour n’en fut avertie. Le cardinal ne comprit ses torts que plus tard.

Sa belle assurance avait été cependant troublée : une certaine inquiétude l’agitait ; Mme de la Motte s’en aperçut et comprit d’où venait le coup. Elle aussi, se félicita d’avoir assez précipité les événements pour que tout fut fini avant l’arrivée du «sorcier ». Elle rassura le cardinal (3) et, bien qu’elle fut très absorbée par la vente des diamants, elle essaya immédiatement de mettre son adversaire

(1) Interrogatoire du Cardinal à la Bastille. — Archives Nationales, X2 B.,

(2) Interrogatoire de Cagliostro , in : Campardon, Loc. cit., p. 342. On voit par ce récit exact des événements, que l’abbé Georgel s’est entièrement trompé en supposant, qu’à la fin Cagliostro dut encourager le cardinal dans ses projets. Tout a été fait, au contraire, à l’insu de Cagliostro, contre ses avis, et aussi à l’insu de l’abbé Georgel à qui le cardinal ne confiait ni ses secrets, ni ses doutes, ni les paroles de Cagliostro sur de si graves affaires.

(3) Cf. Funck-Brentano. Laffaire duCollier. P. 1902, p. 107.

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hors d’état de nuire. Elle explique au cardinal qu’il faut interroger Cagliostro., non comme un homme de bon conseil, mais comme un maître ès sciences occultes : « Qu’il fasse une cérémonie ; qu’il interroge une colombe, nous ne lui dirons pas de quoi il s’agit; vous parlerez d’une grande dame, très embarrassée, et qui voudrait savoir quelque chose de son avenir et vous penserez à la reine. Le sujet verra bien ce qui est réellement et cela vous rassurera ; cela éclairera aussi Cagliostro qui est dans l’erreur. J’ai justement ma nièce chez moi ; c’est une enfant innocente ; si elle convient au grand Cophte, tout sera facile. » Son plan était habile; ou le sujet annoncerait monts et merveilles, et Cagliostro serait forcé d’acquiescer et d’entrer dans le complot ; ou Cagliostro s’opposerait aux déclarations de la colombe, crierait au mensonge, et se perdrait ainsi dans l’esprit du cardinal qui concevrait des doutes très naturels à l’égard de sa clairvoyance et de la loyauté de ses opérations antérieures.

Le piège était bien tendu et tout charlatan s’y fut pris; l’erreur de Mme de la Motte était de prendre Cagliostro pour un comédien. Rien ne se passa selon ses prévisions : Mlle de la Tour, à moitié endormie, sous une influence imprévue, ne dit pas ce qui était convenu avec Mme de la Motte, mais ne vit pas non plus ce qui devait rester caché, et si le cardinal conçut des doutes, ce ne fut qu’à l’égard de la vertu de Mlle de la Tour (i).

(i) Le fait d’avoir, pour accéder aux désirs du cardinal, fait cette expérience avec Mme de la Motte et sa mère, compromit cependant Cagliostro; Mme de la Motte sut se servir dangereusement de cette arme plus tard, soutenant que le magicien, par des prestiges, avait séduit le cardinal etl’avait poussé à l’achatdu Collier. [Mémoire deMmede la Motte, et: Réponse au mémoire de Cagliostro. 1786, in-4, p. 29.) Les aveux de M!,e de la Tour vinrent heureusement détruire cette calomnie, elle prêta serment que ni avant, ni après cette scène magique, où elle n’avait parlé elle-même que par plaisanterie, il n’y avait eu, en aucune façon, entente avec Cagliostro (Interrogatoire de M1Ie de la Tour). Et voici comment Cagliostro lui-même raconta le fait dans son interrogatoire (Arch. Nat., X 2 B. 1417/ : Sur la demande du cardinal, pour essayer de rassurer une personne qui lui était chère, il accepta de faire l’expérience que sollicitait Mme de la Motte; mais il la prévint en ces termes : « Madame, mes connaissances sont dans la physique médicinale et, quoique je ne croie pas beaucoup au magnétisme, je m’imagine qu’il peut avoir beaucoup plus d’eflet chez les enfants ; par là, on peut, peut-être, découvrir quelque chose en donnant la catalepsie. » On remarquera que ce langage de Cagliostro est tout différent de celui qu’il tenait d’habitude : il ne parle pas de vision béatifîque ou angélique, ni degrâce divine, comme lorsqu’il agissait avec des colombes, mais simplement de magnétisme, et encore avec beaucoup de réserve. C’est qu’ayant affaire à deux femmes qui v oulaient le perdre, au Cardinal qui avait l’enfantillage de chercher à le tromper,

Les mois passèrent; le cardinal espérait de jour en jour un signe de reconnaissance de la reine, attendait le premier versement d’argent qu’elle devait faire ; mais de tout cela, il ne soufflait mot à Cagliostro. Bœhmer, fort étonné de ne pas voir le bijou sur les épaules de la reine, soupçonneux, pressait le cardinal de questions. Celui-ci répondait avec assurance ; mais les inquiétudes de Bœhmer l’envahissaient peu à peu. Enfin, en juillet, n’y tenant plus tous deux, le cardinal et Bœhmer font, à l’insu l’un de l’autre, une tentative pour se renseigner. Bœhmer fait parvenir à la reine une lettre de remerciements; elle y jette les yeux, ne comprend pas ce que cela signifie, et la met au panier. Bœhmer interprète son silence comme un acquiescement et se rassure à moitié. Le cardinal, surmontant sa fausse honte, se décide enfin à parler à Cagliostro, lui raconte tout, lui montrant pour la première fois les lettres, le traité avec le joaillier contresigné de la reine, et lui demande avis et protection. Cette fois Cagliostro fut catégorique ; l’heure pressait ; Bœhmer avait écrit. Si le cardinal l’ignorait encore, Cagliostro le savait ; il fallait agir, et l’affaire pouvait alors se terminer secrètement entre le roi, la reine et le cardinal : « On vous a odieusement trompé, lui ditil ; vous n’avez pas d’autre parti à prendre que de vous aller jeter aux pieds du roi et de lui dire ce qui s’est passé. » Le cardinal, effaré, refuse. — « Un de vos amis ira pour vous », dit Cagliostro (1).

Le cardinal refuse encore plus net ; la peur et l’orgueil de son nom le retiennent. C’était cependant le seul moyen d’éviter le scandale terrible qui se préparait.

Le cardinal, atterré, ne fit rien. Mme de la Motte, immédiatement au courant de la démarche de Bœhmer et des déclarations de Cagliostro, se sentit perdue : le cardinal, allait avouer ou être arrêté ;

Cagliostro ne devait pas se servir pour eux de ses pouvoirs divins. On l’employait comme un homme facile à jouer ; ce fut en magnétiseur, et en magnétiseur peu convaincu qu’il opéra. Les réponses de son sujet furent ce qu’elles sont toujours dans ce cas-là : un mélange d’inriuences, de suggestions, d’erreurs, et de fantaisie. Le souvenir sceptique qu’en conserva Mlle de la Tour est une preuve encore de la vérité de notre interprétation.

(1) C’était s’offrir soi-même comme ambassadeur et nul intercesseur, malgré les apparences, n’eut mieux valu.

(2) Interrogatoire de Cagliostro, in : Campardon . Loc. cit. p. Le conseil donné par Cagliostro de tout avouer, de tout expliquer au roi, estune preuve évidente de l’absolue innocence de Cagliostro. S’il eut participé, si peu que ce soit, à cette ténébreuse intrigue, aurait-il engagé le cardinal à tout mettre au grand jour?

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dans les deux cas, il la dénoncerait ; il ne lui restait qu’une chance de salut : incriminer Cagliostro. Un magicien mystérieux, semant l’argent autour de lui, sans ressources connues, intime du cardinal, son directeur de conscience, un personnage qu’elle avait, elle-même, assez habilement compromis dans l’affaire pour qu’il ne put nier une certaine connaissance des événements, c’était bien l’homme à accuser. « Au surplus, pensait-elle, cet Italien est ridicule, sans usages, cassant; il s’aliénera vite juges, témoins et publics. »

Un peu rassurée par cette idée, elle fait face au danger immédiat, à celui de l’échéance du Ier août ; elle fait porter chez le cardinal une nouvelle fausse lettre de la reine, disant que les 400.000 livres promises ne pourront être payés que le Ier octobre ; qu’on s’arrange avec Bœhmer : à cette date elle versera 700.000 livres. En attendant, elle envoie 30.000 livres pour les intérêts. (C’étaient 30.000 livres empruntées sur quelques diamants du collier) (1).

Le cardinal est un peu rassuré ; Mme de la Motte ne pouvant, d’après lui, tenir pareille somme que de la reine. Donc la reine a bien le collier; tout est vrai. Il court chez Bœhmer qui s’emporte, refuse l’intérêt, et ne prend l’argent qu’en acompte sur la somme due immédiatement et qu’il réclame. Bœhmer ne s’en tient pas là : le 3 août, il rencontre Mme de Campan, lectrice de la reine, et apprend d’elle que Marie-Antoinette n’a jamais reçu de collier : c’est une escroquerie. Il va chez le cardinal qui, de bonne foi, lui affirme qu’il est sûr que la reine a le collier et qu’elle payera le capital, comme elle a payé les intérêts. Du reste, sa garantie est là (2).

Mmede la Motte, elle, voit que tout est fini: elle expédie Rétaux, le seul témoin dangereux, en Italie, et, le même jour, arrive chez le cardinal avec son mari lui demander l’hospitalité pour quarantehuit heures : « Des bruits se répandent contre moi; on me surveille, on me poursuit ; je ne me suis compromise que pour vous, je n’ai agi que sur vos ordres. Je veux bien m’enfuir en province, me faire oublier ; mais, d’ici là, c’est à vous de me protéger. » Par cette dernière manœuvre, dit M. Funck-Brentano (3), Mrae de la Motte croyait lier définitivement son sort à celui du prince de Rohan,

(1) Emprunt fait par Mmede la Motte au notaire Minguet le 27 juillet. Funck- Brentano. Affaire du Collier. P., 1902, p. 222.

(2) 4rch. Nat. Déclaralion de Bœhmer. F7 445, B.

(3j L affaire du Collier. P., 1902, p. 229.

établir son innocence. Si elle n’avait pas agi de bonne foi, seraitelle venue se livrer au prince ?

Le Cardinal s’empresse de la loger chez lui (i); elle y reste jusqu’au 6 août, et part alors pour Bar-sur-Aube avec l’argent et les restes du collier. A peine est-elle partie, que le 9 août, les joailliers appelés à Trianon, remettent un mémoire explicatif à la reine. Le roi est averti ; un conseil privé des ministres se tient chez lui ; Breteuil, radieux, montre toute son animosité envers le cardinal ; il demande son arrestation immédiate. Le roi hésite encore. Le jour de la grande fête du 15 août, en plein salon, il interroge le cardinal, et, immédiatement, devant toute la cour, le fait arrêter. Le 18 août, Mme de la Motte est saisie à Bar-sur-Aube et ramenée à Paris. Le 21 août, le marquis de Breteuil signe la lettre de cachet de Cagliostro (2) elle donne l’ordre de l’arrêter.

Le 23 août, à sept heures du matin, Chesnon, commissaire au Châtelet, accompagné de huit ou dix sbires, parmi lesquels un nommé Desbrugnières (3), enfoncent la porte de son appartement. En sa présence, malgré ses protestations, Chesnon retourne ses tiroirs, fouille rapidement son secrétaire, prend ce qui lui convient, puis donne l’ordre de l’emmener. Où ? On ne lui dit pas. Cagliostro s’inquiète, soupçonnant la vérité. Sa femme, sa maison, que vont-elles devenir ? On lui déclare qu’il n’y a aucun ordre contre sa femme et qu’elle restera dans sa maison pour veiller sur ses intérêts.

Et, aussitôt, Desbrugnières se jette sur lui, l’entraîne par « le collet de son habit entre quatre argousins armés (4) » à pied, par les boulevards, jusqu’à la Bastille.

Le commissaire, resté chez lui, continue le cambriolage, force les serrures, ramasse tout ce qui lui paraît bon, empoche certaines choses, en entasse d’autres dans un carton, brusquant sa femme, effrayant les domestiques (5) ; puis, le pillage fini, emmène la

(j) Funck-Brentano. Affaire du Collier. P., 1902, p. 229.

(2) Dont nous reproduisons — vis-à-vis la page 208 — le fac-similé photographié sur la pièce originale (Bibl. de l’Arsenal, manuscrit n° 12457.) — «Ce sont les accusations de Mme de la Motte qui, en désignant Cagliostro comme le seul coupable, au courant de toute l’affaire, ont déterminé son arrestation. » Ma correspondance, 1785, n" 70; Cf. et: Bachaumont. Mémoires. P., 1808. T. II, p.217.

(3) Ou Des Brunières ; on trouve ce nom différemment orthographié. C’est le même qui était venu à Strasbourg surveiller Cagliostro.

(4) Mémoire contre Chesnon. P., 1786, in-4, p. 5.

(5) Cette scène se passa en présence de G père (Augustin) de la dame B

PARIS LE FAUX PROPHETE 187

comtesse à la Bastille et l’y enferme, loin de son mari, sans autre explication (i).

Le 24, on interroge la comtesse. De Launay, gouverneur de la Bastille et Chesnon font signer (d’une croix), cacheter de son sceau, à cette malheureuse femme terrorisée, tout ce qu’ils veulent. On lui accorde, comme une grâce, que sa femme de chambre, Françoise, viendra lui tenir compagnie (2), et cette mesure, en apparence bienveillante, permet au commissaire d’installer, rue Saint-Claude, chezCagliostro, une personne à lui, et livre son appartement à l’unique disposition du policier.

Le 26 et le 27 août, on interroge sommairement Cagliostro : il raconte les faits que nous avons rapportés et qui le concernent ; ce simple récit aurait dû suffire à le mettre hors de cause. Il n’en fut rien : on cherche, au contraire, à le prendre en défaut, on lui tend des pièges. De Launay lui jure (deuxième parjure) que sa femme n’est pas arrêtée, qu’elle est rue Saint-Claude ; on lui propose d’écrire; on fera parvenir toutes ses lettres, et il en aura les réponses; on espérait ainsi saisir quelques indications compromettantes pour lui. Les lettres, après avoir passé par l’examen de De Launay (3) parvenaient bien à sa femme, mais dans son cachot. On lui dictait ce qu’elle devait répondre; un policier allait rue Saint-Claude chercher dans leur appartement les vêtements, le linge que demandait Cagliostro et on lui remettait le tout, lettre et paquet, comme venant de sa femme. Tout autre que Cagliostro eut donc été assuré par là même que tout était en ordre chez lui; mais ces procédés sont loin de convaincre le prisonnier. Il sait si bien qu’on le trompe, que sa femme souffre, que tout est au pillage chez lui, qu’il donne les signes d’une agitation et d’un désespoir terribles. Delorme, major adjoint de la Bastille, en est

(Françoise), de la dame de B et delà baronne de B Requête au Roi contre

Chesnon. P. 1787, in-4, p. 42.

(1) La comtesse fut écrouée à la Bastille à 10 heures du matin, le même jour 23 août. Tous deux, Cagliostro et la comtesse, ignoraient donc réciproquement leur sort.

(2) Elle vint le 25 août à 9 heures du matin.

(3) «Nous reconnaissons aussi dans ces papiers cinq lettres originales, écrites par le fameux Cagliostro, et remises au Sieur de Launay pour être portée à sa femme que cet illustre défenseur du fort confié à sa garde avait eu soin de s’approprier (lettres traduites en français), mais il avait négligé d’en faire l’usage indiqué par l’auteur. » Révolutions de Paris. Papiers trouvés à la Bastille. Londres, 1789, in-8, p. 75 (à la date du 27 juillet 1789).

effrayé, craint qu’il ne se suicide et place auprès de lui, le 29 au soir, un officier de garde pour le surveiller (1).

Des mois se passent ainsi. Quelle torture pour Cagliostro ! L’enquête ordonnée se poursuit lentement, et ce n’est qu’en hiver (2) que les premiers interrogatoires officiels s’effectuent ; ce n’est que le 27 février 1786 que Cagliostro, enfin autorisé à voir son avocat, apprend de lui qu’on l’a trompé, que sa chère femme est à la Bastille depuis sept mois, qu’elle est malade (3), qu’elle réclame vainement ses soins, que ses jours sont peut-être en danger. Immédiatement il rédige, avec son avocat, le dévoué Thilorier, une requête pour obtenir la liberté de la comtesse, le droit de la voir. D’Epresmesnil, touché de la faiblesse et de la douceur de cette innocente prisonnière, intervient en sa faveur, appuie la demande (4), et la comtesse sort de la Bastille le 26 mars 1786, rentre enfin chez elle, où, du reste, elle ne trouve plus rien : le secrétaire est vide, la maison dévastée.

A partir de ce moment, les interrogatoires se succèdent : celui du cardinal, celui de Mme de la Motte, de sa nièce, des autres accusés. Plus Cagliostro se montre tranquille, digne, bienveillant même pour les coupables, exact et conséquent dans ses réponses, plus Mme de la Motte devient haineuse, furieuse (5), changeante

(1) Lettre de Thiroux de Crosne à De Launay. Bibl. de l’Arsenal. Manuscrits de la Bastille. 12457, fol. 12.

(2) L'Interrogatoire de Cagliostro est du 3o janvier 1786. Arch. Nat., X2 2676.

(3) Requête au Parlement par le comte de Cagliostro, du 24 février i786.Lottin, in-4, 8pp.« C’était un exposé touchant de l’état critique et dangereux où se trouve actuellement la dame de Cagliostro, état qui exige le secours d’un art bienfaisant exercé par son mari qui avait eu le bonheur d’arracher mille Français des bras de la mort. » Journal de Hardy , 25 février 1786. — « Au sortir de la Bastille, la comtesse était très épuisée : des centaines de personnes amies venaient la voir, mais on s’inscrivait seulement chez le concierge. Elle ne pouvait recevoir que très peu de gens. Ceux qui purent être reçus assuraient qu’elle avait tant pleuré à la Bastille que ses yeux en étaient usés. » Ma Correspondance, n° 29 de 1 786.

(4) Cette demande était fort justifiée : Mll<s de la Tour avait été mise en liberté dès le 7 février. Cependant l’huissier et le procureur qui présentèrent la requête faillirent être interdits pour avoir osé le faire. [Ma correspondance , no 19 du i5 mars 1786.) L’intervention de MM. d’Ormesson et d’Epresmesnil fit accepter la requête.

(5) « Mme de la Motte a fait beaucoup de difficulté pour se laisser conduireau lieu de la confrontation ; elle s’est déshabillée, faisant des folies... puis s’est glissée sous le lit; on a eu de la peine à l’en tirer... enfin on a saisi une jambe et on

PARIS — LE FAUX PROPHETE

dans ses déclarations, âpre à sauver sa tête. Elle joue ses derniers atouts ; pour accuser Cagliostro elle entasse mensonges sur mensonges, maladroitement (1). Son avocat, Me Doillot, qui s’était adjoint le misérable Sachi, publie son Mémoire, réédite ses calomnies et fait imprimer dans des libelles anonymes, répandus à foison, tout ce qui était trop notoirement mensonger, trop odieux ou obscène, pour être signé et paraître dans un mémoire officiel. Paris fut inondé de ces pamphlets ; le public se les arrachait. Ce n’étaient que calomnies ordurières; mais « il en restait toujours quelque chose », selon le mot de Beaumarchais (2).

Les confrontations continuaient : déjà l’opinion des juges s’était modifiée : Mme de la Motte était de plus en plus en mauvaise posture; Cagliostro, de moins en moins soupçonné. On pensait bien que Rétaux de Vilette était le faussaire qui avait contrefait les signatures de Marie-Antoinette et joué le rôle de valet de chambre de la reine ; ses aveux, si on les eut obtenus, auraient tout éclairé ; mais Rétaux niait énergiquement. On le confronte avec Cagliostro : Cagliostro parle à son âme et obtient en une heure ce que les juges n’avaient pu obtenir en huit mois : des aveux complets du coupable. « Ce fut alors, écrit Cagliostro, que je lui fis pendant une heure et demie un sermon pour lui faire connaître le devoir d’un honnête homme, le pouvoir de la Providence, et l’amour de son prochain. Je lui fis espérer ensuite la clémence de Dieu et du gouvernement. Enfin mon discours fut si long et si fort que je restai sans pouvoir parler davantage. Le rapporteur du Parlement fut si touché et si attendri, qu’il dit à Vilette qu’il fallait qu’il fut un monstre s’il n’en

l’a traînée de dessous le lit; on l'a mise dans une couverture pour la porter; arrivée au lieu, devant le cardinal, elle l’a accablé d’injures. » Lettre du Cheva = lier de Pujol du 7 avril 1786, in : P. Audibert. L'affaire du Collier. Rouen, 1901, in- 16, 3i pp. Le même jour, après sa confrontation, « elle mordit jusqu’au sang le porte-clefs chargé de la reconduire. » Ma correspondance , no 3i du 9 avril

(2) « Le collier a été acheté sur les conseils de Cagliostro. Il a été remis à elle en présence de Cagliostro, sur l’ordre de Cagliostro, par le cardinal, pour être vendu au profit du comte. Mm'de Cagliostro est la personne qui se vantait d’avoir ses entrées secrètes auprès de la reine et qui transmettait ses ordres. C’est elle qui a reçu du cardinal les plus beaux diamants du Collier,... etc... » Interrogatoire de Mme de la Motte. x\rch.Nat. X., 2,2576. — Mémoire de Mmc de la Motte, passim.

(1) Plusieurs de ces libelles, condamnés par le Parlement furent supprimés comme calomniateurs et injurieux. Cf. Courrier de T Europe, no 48 de 178 7, p. 402, 1 re colonne.

était pas pénétré, parce que je lui avait parlé en frère, en homme plein de religion et de morale, et que tout ce que je venais de dire était un discours céleste (i). »

On voit quelle énergie, quelle hauteur de pensées Cagliostro manifeste devant le tribunal. Semble-t-il un accusé ? C’est lui qui parle, persuade, éclaire la justice au point de susciter l’admiration de ses juges. Il reste le même à la Bastille qu’il était à l’hôtel de Strasbourg ou, parmi ses enfants, à la Sagesse Triomphante. La vérité, la lumière, la force sont en lui et rien des choses humaines ne sauraient les étouffer. Son calme ne se démentit — et volontairement — qu’une seule fois : ce fut lorsque, après huit mois de cachot, de lutte, huit mois de séparation de sa femme, d’angoisses à son sujet, huit mois pendant lesquels son œuvre avait été abandonnée, ses disciples et ses malades forcément délaissés (2), il se trouva enfin face à face avec Mme de la Motte, avec celle qui était la cause de tout cela et qui continuait, par une odieuse campagne, à traîner dans la boue le cardinal, la comtesse et lui-même; Cagliostro laissa alors libre cours à son indignation (3).

Le lendemain, ce fut le tour du cardinal : « Je suis affronté demain avec la scélérate, écrivait-il à Target ; elle a eu aujourd’hui une scène avec le comte de Cagliostro ; elle lui a jeté un flambeau qui a frappé le ventre du comte, mais elle a été punie sur-le-champ car elle s’est porté la bougie dans l’œil (4) ». Mais déjà tout était fini : Rétaux, grâce à Cagliostro, avait avoué ; Mme de la Motte, dans une affreuse crise de nerfs, avait laissé, elle aussi, échapper des aveux. Le cardinal n’avait qu’à recueillir les fruits du dévouement et de la sagesse de Cagliostro : il le reconnut.

Du reste, depuis le jour de son arrestation, le cardinal n’avait cessé de témoigner un réel intérêt, un respect marqué pour Ca-

(1) Funck-Brentano. Op. cit., p. 268.

(2) « Depuis l’emprisonnement de Cagliostro tous ses amis sont désolés, désespérés.Plus rien n’existe pour eux ; on leur a enlevé ce qu’ils ont au monde de plus cher. » Ma correspondance, 5 décembre 1785, noioi.

(3) « Mme de la Motte ne sut lui répondre qu’en le traitant d’imposteur à gages. » Mém. de l'abbé Georgel. T. II, p. 186. Ses violences contre ses coaccusés et contre les gardiens croissaient au fur et à mesure que l’instruction suivait son cours. Gazette de Leyde, 14 avril 1786. — Journal de Hardy. Bibl. Nat. Mss. français 6685, p. 3 1 6 .

(4) Lettre du cardinal à Target. Dossier Target. Bibliothèque de la ville de Paris. Manuscrit à la Réserve.

PARIS

LE FAUX PROPHÈTE

gliostro ; était-ce vraiment remords de conscience ou n’était-ce pas plutôt, qu’en ces jours d’épreuve, il n’espérait qu’en lui? En tout

cas sa correspondance secrète le montre préoccupé de l’état du

comte, désireux que ses avocats, ses gens lui témoignent tout le

respect possible, lui rendent tous les services qui étaient de leur

ressort (i).

Le 30 mai, l’instruction close, le Parlement siège : les accusés sont interrogés publiquement (2). Le cardinal est digne, mais abattu, Cagliostro apparaît ferme, dominateur même.

« Qui êtes-vous ? demanda le juge.

« Un noble voyageur » répond-il d’une voix forte, éclatante, qui tranche avec les balbutiements, les pleurnicheries des précédents accusés (3)-

Puis, sans attendre une nouvelle question, la tête haute, il commence à parler à pleine voix, à pleine âme, de sa vie, du mystère qui l’entoure, de ses pouvoirs, de ses épreuves, de Dieu, dont il est le soldat et qui le protège, de tout ce que l’esprit soufflait en lui (4), improvisant, n’ayant rien préparé de ses réponses, tantôt souriant, tantôt terrible, amusant et impressionnant tour à tour, disant des choses qui pénétraient profondément dans les cœurs. Sa gaîté, son geste fort, son autorité de parole, emballent le public. Quand il a fini, le président est sur le point de le féliciter; la salle applaudit à tout rompre. Vers six heures les accusés sont ramenés à la Bastille ; on est forcé de faire sortir les voitures par la cour Lamoignon. Les noms du cardinal et de Cagliostro emplissent les airs avec des acclamations enthousiastes et des vœux pour leur liberté. Cagliostro répond à tous, salue, remercie, lève les bras, jette son chapeau, « que mille mains se disputent » écrit M. Funck-Brentano (5). C’est peut-être

( 1 ) Cf ; Funck-Brentano, Affaire du Collier pp.102 et 275, d'après la correspondance Target. Lorsque le cardinal fut gravement malade à la Bastille, il eut recours pour se soigner, et avant de voir aucun médecin, à des poudres de Cagliostro qu’il avait toujours avec lui. Ce n’est que sur l’instance des siens qu’il fit venir ensuite le Dr Portail. Gazette de Leyde, i3 déc. 1785, no 99.

(2) Cagliostro fut transféré à la Conciergerie, dans une cellule de la Cour des hommes et le cardinal dans le cabinet du greffier en chef. Mémoires de Bachaumont , 2 vol. in-8. P., 1808. T. II, p. 268.

(3) Gazette de Leyde, n® 96, 9 juin 1786.

(4) « Quand on vousemmènera devant les juges, ne vous inquiétez pas d’avance de ce que vous aurez à dire, mais dites ce qui vous sera donné à l’heure même : car ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit Saint. » Marc, XIII, 11.

(5) L’affaire du Collier , p. 3io.

exact : Cagliostro savait parler à la foule comme à chacun, dans son langage.

Le 31 mai 1786, à 9 heures du soir, le jugement est rendu, proclamant le cardinal et Cagliostro innocents , leur donnant décharge honorable , ordonnant leur mise en liberté avec impression et affichage de l’arrêt, destruction des pamphlets écrits contre eux. L’atroce cauchemar du cardinal était fini : il sortait de l’enfer avec son libérateur; le roi ne devait-il pas chercher à lui faire oublier ces douloureux moments ? Et surtout ne devait-il pas réserver à Cagliostro des compensations pour les persécutions subies, des témoignages de sa bienveillance pour réparer les abus de pouvoir, exercés en son nom, sur un sujet innocent, sur un homme dont la vie se passait à pratiquer la bienfaisance? Devait-il rester autre chose dans le public que de la pitié pour le cardinal, de l’admiration pour Cagliostro ?

Nous verrons, hélas ! qu’il n’en fut rien : le roi n’y voulut plus songer; la reine se souvint, elle, de Cagliostro, le sauveur du cardinal : mais ce fut pour le frapper encore ; le public se porta vers d’autres amusements. Et, bien vite, oubliant son innocence absolue, son courage dans l’adversité, sa noble conduite, malgré les preuves établies, les aveux, le jugement rendu, dès que les historiens auront à parler de Cagliostro, ils recommenceront à laisser flotter autour de son nom une atmosphère de suspicion (1); leurs insinuations plaisantes, leurs termes vagues, leurs mots à double entente contribueront à annihiler les faits les plus éclatants, à laisser sa mémoire ternie, quand même, d’une « probable » complicité dans cette affaire à laquelle il fut cependant plus étranger que le roi lui-même ! N’estce pas inique, révoltant, et terrible à constater ?

Bien des gens se demanderont pourquoi Cagliostro, s’il était vraiment clairvoyant, s’il connaissait les menées criminelles de Mn,e de la Motte, s’il avait pénétré les projets secrets du cardinal, s’il voyait l’abîme vers lequel tous couraient, bien des gens, dis-je, se demanderont pourquoi Cagliostro, pouvant tout prévenir, a laissé s’accomplir ces douloureux événements.

(1) Tel, l’historien alsacien Spach : « La scandaleuse histoire du Collier était là, irréfutable, écrit-il sottement; Cagliostro s’y était trouvé mêlé : ce seul fait aurait jeté un jour sinistre sur sa précédente carrière, eut-elle été d’ailleurs irréprochable. » Biographies alsaciennes. Œuvres, t. Y, p. 61.

Rockiialt, maison de campagne de Cagliostro, a Bienne

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La question est naturelle ; mais si Y on veut réfléchir, si l’on a vu se dessiner peu à peu la grande figure de Cagliostro, si nous avons réussi à l’esquisser telle qu’elle était, et non pas défigurée, telle que la mauvaise foi des chroniqueurs nous l’a transmise, la réponse sera bien facile.

A l’égard de Mrae de la Motte, nous l’avons expliqué, rien ne devait engager Cagliostro, peu enclin au rôle de dénonciateur, à arrêter dans son développement cette puissance en pleine action. Tout doit progresser, et, si l’on ne peut grandir dans le bien, mieux vaut faire le mal immédiatement que ne rien faire et conserver en soi un germe mauvais qui se développera plus tard. Cela, ce n’est pas notre opinion personnelle, ou celle de Cagliostro seul : le Fils de David, il y a bien des siècles, l’avait déjà dit.

Était-ce en faveur de son ami, le prince de Rohan, que Cagliostro aurait dû intervenir? Que voulait-il du cardinal? Il le lui avait dit, comme à ses autres disciples, bien souvent : le rôle de toute initiation, le but de la vie humaine, c’est la rénovation spirituelle, l’obtention, par des efforts quotidiens, de cette lumière qui illumine tout homme venant en ce monde et que, dans la vie profane, nous repoussons, nous obscurcissons par nos désirs égoïstes et nos actions personnelles. Il avait reconnu chez le cardinal un esprit capable d’atteindre un degré supérieur de savoir (1); il ne lui avait donc ménagé ni les exemples, ni les encouragements, ni les leçons. Une affection respectueuse unissait le cardinal à son maître et Cagliostro pouvait espérer pour son disciple l’acquisition des bien spirituels les plus grands, lui promettre qu’il le mènerait loin, plus loin que les autres, s’il restait fidèle à lui et à ses enseignements. Mais le cardinal était faible, impatient et ambitieux ; sa belle et vive intelligence ne voyait dans l’obtention de pouvoirs surnaturels, dans la protection de Cagliostro, qu’un moyen de satisfaire son ambition mondaine. Il voulait l’or, l’autorité, les succès à la cour,

(1) Cf. Funck-Brentano. L’Affaire du Collier , p. 97. Mais s’il avait témoigné au cardinal qu’il l’estimait spécialement, « il ne lui avait jamais dit qu’il le ferait réussir en tout ce qu’il désirait. » (Déclarations de Cagliostro dansson Interroga loire. Cf. Campardon. Loc. cil. p 349.; Au contraire, il a toujours conseillé au cardinal de « rester dans ses terres, loin de la cour, de vivre isolé à Saverne ». (Ibid., p. 18.) Cagliostro pouvait dire, car c'était la vérité, que ses pouvoirs étaient illimités mais il ne pouvait pas les employer à faire réussir les uns aux dépens des autres.

avec les meilleures intentions du monde sans doute, mais avec un sentiment tout personnel. Interprétant les promesses de son maître dans le sens de ses désirs, et ne voyant pas leur réalisation s’effectuer, il douta de ses paroles, voulut conquérir lui-même les trésors qu’il convoitait : la faveur auprès de la reine, le pouvoir auprès du roi. Il agit d’abord sans Cagliostro, puis en cachette de lui. Le jour où sa conscience lui fit sentir que la conquête de la gloire humaine n’était pas celle de l’immortalité, il essaya de calmer ses scrupules en divisant sa vie, laissant à Cagliostro le soin de son âme et à l’intrigue celui de ses succès. Il comprenait si bien, secrètement, que son maître l’aurait entravé dans ses projets, qu’il lui cacha soigneusement les moindres de ses actes : les choses furent concertées, exécutées hâtivement à son insu. En agissant ainsi le cardinal paralysait l’action protectrice de Cagliostro, fermait les voies de la Providence, appelait l’obstacle où se brise l’orgueil. Cagliostro le laissa faire, comme on laisse un enfant, obstiné et prétentieux, se brûler les doigts, pour qu’il apprenne à connaître le feu.

Lorsqu’un être de lumière vient à vous, lorqu’il vous offre, avec des preuves d’une puissance grandiose les témoignages d’une bonté sans égale, est-il admissible qu’un sentiment mesquin de méfiance puisse amener un être intelligent à jouer au plus fin avec l’envoyé de Dieu, à chercher l’or et la gloire à son insu, à le tromper dans ses paroles, à le fuir dans son cœur, tout en conservant les apparences d’une dévotion extérieure ? Et cependant c’est ce que fit Rohan.

Or, le ciel est aux violents ; il ne se donne pas aux tièdes ; encore moins s’impose-t-il de force aux récalcitrants. Il faut, pour qu’il fasse sa demeure chez un homme, non pas les apparences, mais la réalité d’une paix intérieure, d’un bon vouloir sincère. Il n’y a pas de partage : celui qui veut servir Dieu, et qui se retourne après avoir mis la main à la charrue, n’est pas digne du salaire. Le cardinal voulut adorer le Dieu de Cagliostro et sacrifier en même temps, à son insu, sur l’autel de Mammon. Cagliostro dut s’en attrister ; mais il respecta l’illusoire mystère dont son disciple s’enveloppait ; il le laissa mépriser ses avis, s’enorgueillir de ce qu’il croyait des succès ; le temps, bien vite, fit sa tâche et l’expérience vint avec la chute. Quel remords dut le ronger, quel humble acte de contrition dut s’élever de lui vers Cagliostro lorsque, d’heure en heure, pendant le

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procès, il put constater que, de tous, Cagliostro seul avait vu clair ; que seul il se révélait son ami loyal, et qu’il avait librement, malgré tout, accepté une part de sa croix pour l’aider à la porter, pour le sauver. Et tandis que lui, prince et cardinal, cousin du roi, pâlissait et tremblait devant une poignée de petits robins, Cagliostro parlait aux juges avec cette même grave assurance, avec cette même grandeur qui l’avait impressionné jadis à Saverne, avec noblesse, presque avec autorité (1). Quelles leçons et comme il dut se rappeler ses blasphèmes intérieurs et les hères paroles de son maître : « Vous m’offrez votre protection; j’en suis touché. Monsieur le Cardinal; eh bien, moi, en retour, je vous prends sous la mienne ! »

Il y avait encore des raisons moins personnelles, d’ordre général qui dictèrent la conduite de Cagliostro. En supportant, lui, innocent, pour la cause de la vérité, pour la défense du droit et de la dignité humaine, l’injustice d’une arrestation arbitraire, les violences de la police, le pillage de ses biens, les tortures physiques et morales de la séquestration, les blessures de la calomnie, il augmentait la responsabilité des coupables, leur faisant atteindre le terme extrême de leurs abus et déterminait ainsi dans le temps la fin de leur criminelle carrière. Une chose frappe, dans la vie de Cagliostro : c’est que, partout où il a dû subir quelque injustice de la part d’un homme ou d’une loi, homme ou loi sont tombés immédiatement, comme si la coupe d’iniquité était pleine, du jour où la persécution de Cagliostro y avait mis la dernière goutte (2). Non pas qu’il se soit à jamais révolté contre un de ces abus ; il les a supportés, montrant toujours le respect du gouvernement et des institutions du pays qui le recevait. Mais il est écrit dans les lois du ciel que le mal a une limite et que, lorsque sa dent, après avoir broyé petits et grands, se porte sur un ami de Dieu et le blesse, elle se brise, là, définitivement (3). Des historiens, des philosophes l’ont écrit :

(1) Lorsque le cardinal est arrivé au moment terrible où toute l’intrigue se découvre, affolé, il court chez Cagliostro qui, seul, trouve alors des paroles pour remonter et affermir son cœur. Il sort de cette conversation « transformé, dit l’abbé Georgel, et jamais peut-être le cardinal ne déploya plus de dignité et de courage que dans les moments qui suivirent. » Mémoires de l’abbé Georgel, T. I, p. 99.

(2) Cf. Lettre an peuple anglais, p. 74.

(3) La Lettre au peuple français ne contient-elle pas l’annonce prophétique de la suppression des lettres de cachet, de la chute de la Bastille, de la convocation des Etats-Généraux ?

l’affaire du collier a été le prélude immédiat de la Révolution française (1). Il ne faut pas entendre par là que ce procès fut la seule cause de la Révolution, ni que l’emprisonnement de Cagliostro à la Bastille fut l’unique motif de la journée du 14 juillet ; ce serait faire preuve de peu de jugement. Depuis des années en effet des ouvriers travaillaient, consciemment ou non, à préparer 1789 ; les conditions nécessaires, les efforts s’accumulaient. On avait semé, peiné; la récolte approchait. Mais la moisson ne commence que lorsque le Maître, en entrant dans son champ, donne le premier coup de faucille au blé mûr. A l’heure même où Desbrugnières, au nom du Roi , porta la main sur Cagliostro, à l’heure où les portes du cachot se refermèrent sur l’être de lumière, le génie de la France quitta Versailles, et les fondations de la Bastille tremblèrent : le cliché de la Révolution venait de passer ; les hommes firent le reste.

Le Ier juin, à 11 heures et demie du soir, afin de lasser, si possible, la patience du public qui attendait Cagliostro pour lui faire une ovation (2), de Launay ouvrit les portes de la Bastille à son prisonnier. Malgré l’heure tardive, la manifestation fut grandiose : huit à dix mille personnes entouraient son hôtel (3); des cris de joie, des battements de tambours (4), des illuminations éclataient ; c’était presque une révolution en germe. « On avait forcé ma porte. La cour, les escaliers, les appartements, tout était plein ; je suis porté jusque dans les bras de ma femme : mon cœur ne peut suffire à tous les sentiments qui s’en disputent l’empire. Mes genoux se dérobent sous moi. Je tombe sur le parquet sans connaissance. Ma femme pousse un cri perçant et s’évanouit. » On s’alarme, on s’empresse... ils reviennent à eux, fondent en larmes, et l’allégresse de tous fête « ce premier instant de bonheur après dix mois de supplice (5) ». Le lendemain

(1) Gœthe, Mirabeau, le comte de Lamarck, etc. — La Gazette de Leyde en 1786, (n° 2) fait remarquer que le procès soulève la question de lèse-majesté et que c’est là dessus que le public se passionne, que les brochures se multiplient.

{2) Un ordre de Breteuil à De Launay (Bibl. de l’Ars. Mss. 12457, fo 69) fixe cette heure tardive de sortie et précise la volonté du roi que Cagliostro et le cardinal resteront chez eux et ne recevront queleurs parents et gens d’affaires.

(3) Hardy. Journal, à la date du 1 er juin 1786; et Bachaumont. Mémoires, tome II,

(4) Mémoire de Cagliostro contre Chesnon, 1786, in-4, p. 16.

(5) Mémoire de Cagliostro contre Chesnon , 1786, in-4, p. 16. Vie de Joseph Balsamo , pp. 63-64.

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matin la foule se pressait encore devant sa porte et devant l’hotel du Cardinal qui parut sur sa terrasse et salua la foule '(i). Ces manifestations furent très commentées à la Cour (2).

Lajoie de Cagliostro devait être de courte durée : en récompense de ses services, en compensation de souffrances imméritées, on lui offrit l’exil ! La haine de Breteuil (3), poursuivait sa victime; l’orgueil blessé de la reine se vengeait, et c’était encore par un acte arbitraire. Douze heures après sa libération, le même Desbrugnières, au nom du roi, lui apporte un ordre de départ : il doit quitter Paris sous vingtquatre heures et le royaume sous trois semaines, avec défense d’y rentrer jamais sous aucun prétexte.

Il obéit sans murmurer (4): le 3 juin au matin, laissant à Paris sa femme recueillir les épaves de leurs biens échappés au pillage, il partit pour Passy, accompagné d’amis dévoués, et y passa neuf jours (5).

La fureur des gens de Versailles, augmentée par les témoignages de sympathie populaire qui lui avaient été donnés, était telle que ses amis craignaient pour sa vie ; on redoutait un coup de main ; il vécut dans sa chambre (6). Ses amis, deux par deux, l’épée au poing, gardaient sa porte jour et nuit, se relayant pour cette faction. Un grand nombre de disciples, hommes et femmes, vint à Passy, logeant dans les auberges et les maisons privées, pour rejoindre leur maître. Thilorier,son avocat dévoué, ne le quitte pas. Sur ses conseils, il intente à Chesnon et à De Launay une double action en dommagesintérêts ; toute sa fortune n’a-t-elle pas sombré en effet par leur faute dans cette aventure où il était injustement mêlé ? Au moment de

(1) Bachaumont .Mémoires. P., 1808, tome II. p. 271. L’hôtel du cardinal, contigu à l’Hôtel deSoubise(Arch. Nat. actuelles), avait son entrée rue Vieille-du- Temple ; il a été longtemps occupé par l’Imprimerie Nationale.

(2) Les journaux, la Gazette cle Leyde en particulier, faisaient chorus avec le public et offraient bruyamment leurs félicitations aux accusés libérés.

(3) Manuscrits de la Bastille. Bibl. de l’Arsenal. No 12457, fo 69.

(4) « Impatient de prouver mon obéissance aux volontés d’un souverain qui me permit, six ans entiers, de faire du bien dans son royaume, je me suis hâté d’obéir,... etc... » Mémoire de Cagliostro contre Chesnon. P., 1786. in-4. p. 18.

(4) De là il se transporta, le 12 juin, à Saint-Denis à l’auberge de l’Épée, où sa femme vint le rejoindre (Bachaumont. Mémoires. II, p. 274.) La Gazette de Leyde (no XLIX) du 20 juin 1786 dit qu’il alla à Essonne et que c’est là que la comtesse vint le rejoindre : c'est sans doute une erreur, car les autres journaux, et Cagliostro lui-même, désignent Passy et Saint-Denis comme seules étapes de ce court voyage. Cf. Mémoire contre Chesnon. 1786, in-4, p. 18.

(6) « Il ne voulait pas, en sortant et en ameutant la foule, provoquer à nouveau la colère du Gouvernement. » Mémoire contre Chesnon. 1780, in-4, p. 18.

son arrestation subite, une horde de pillards avait fait main basse sur ses objets les plus précieux : Chesnon, fourrageant dans ses papiers, prenant titres, valeurs, documents, sans inventaire (i) ; Desbrugnières, mettant en poche subrepticement ses élixirs, ses baumes rares (2) ; après son emprisonnement, la maison demeurée sans gardiens, ouverte à tous les escrocs, policiers et autres ; afin de l’empêcher de prendre la moindre précaution pour la sauvegarde de ses intérêts, le faux serment fait, à deux reprises (21 et 26 août), que sa femme est demeurée chez elle ; la comédie des lettres et des envois ; au retour de la comtesse, l’abus de confiance par lequel on lui fait donner décharge de tous ses objets précieux alors qu’on ne les lui rend pas ; à sa propre sortie, la même escroquerie tentée, contre laquelle il doit se défendre (3), les mauvais traitements subis, les faussetés supportées pendant sa détention ; tous ces abus de pouvoir, toutes ces exactions, contraires à l’esprit de la loi, sinon à la lettre même, n’était-ce pas plus qu’il n’en fallait pour justifier la protestation de Cagliostro, pour lui faire réclamer la punition des coupables et, dans l’avenir, la surveillance nécessaire pour que de pareils faits ne puissent jamais plus se reproduire?

Dans un mémoire présenté par Thilorier, Cagliostro demanda la restitution de 100.000 livres, somme à laquelle il estimait, approximativement, ses biens et valeurs dérobés (4), et 50.000 livres de dommagesintérêts pour des documents et papiers inestimables (5), disparus au

(1) « Si même j’avais pu prévoir que j’allais être arrêté, écrit Cagliostro, j’aurais cru encore cette précaution (de faire dresser un inventaire de ses biens par voie d’huissier) inutile et injurieuse pour la nation qui m’offrait l’hospitalité. » Mémoire contre Chesnon , 1786,^-4, p. 23.

(2) Mémoire contre Chesnon, p. 5.

(3y « Un pauvre prisonnier trop heureux, trop content de décamper ne se fait pas prier pour signer tout ce qu’on veut, que le compte soit juste ou non... et les dogues de la Bastille ont bon marché de sa facilité pour s’approprier ses dépouilles. » Remarques historiques sur la Bastille. Londres, 178g. in-8, p. 78.

(4) « Ma fortune est le patrimoine des malheureux, et lorsque je fais mes efforts pour la conserver, ce sont leurs droits que je défends. » Mémoire contre Chesnon, 1786, in-4, p. 4. — Le riche, enseignait-il, est le banquier du pauvre: « Ces richesses passagères (que le savoir et les pouvoirs acquis peuvent un jour vous procurer), vous ne vous en servirez que pour le soulagement de vos semblables; carvousn’en êtes que les dépositaires et devez les partager avec les indigents. » Rituel de la Maç.’ . égyptienne. Mss. Papus, p. 201.

(3) « Tout ce que je puis dire, c’est que ces papiers sont pour moi d’une valeur inappréciable. Des raisons particulières m’empêchent, dans ce moment-ci, de m’expliquer d’une manière positive sur la nature de ces papiers, mais leur importance est telle, que je donnerais tout ce que je possède au monde pour les

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cours de perquisitions ; et, tenant à prouver qu’il ne s’agissait pas là pour lui d’une spéculation, mais d’une question de principe, il précisait que ces 50.000 livres seraient « appliqués à améliorer la nourriture des pauvres prisonniers du Châtelet (1) ».

Les procédés du commissaire Chesnon, la conduite du gouverneur de la Bastille, furent évidemment des actes semblables à ceux que subissaient la plupart des gens arrêtés. Chesnon n’était peutêtre pas forcé (2) de dresser un inventaire ni d’apposer les scellés, parce que, la lettre de cachet étant hors la loi, aucune législation n’est applicable à ce cas. Mais c’est justement là contre que s’élevait Cagliostro : c’est la légalité, la justice pour tous, le respect de la personnalité humaine et la suppression de tout ce qui est « hors la loi » qu’il réclamait. Il se faisait l’avocat des malheureux, le défenseur des faibles, rôle qu’il garda dans toutes les circonstances de sa vie. Son mémoire contre Chesnon a l’importance d’une œuvre sociale ; ce n’est pas une simple revendication personnelle, c’est un plaidoyer pour les droits de l’homme (3). Il respecte l’autorité, il ne se révolte contre aucune loi, nous l’avons vu ; il en a supporté toutes les rigueurs sans se plaindre et sans protester ; mais, où la loi manque, où le bon plaisir règne, Finiquité se glisse. C’est contre les abus de la police, contre le désordre et les pouvoirs discrétionnaires d’un de Launay, geôlier en chef de la Bastille, contre les procédés illégaux et déloyaux dont on usait envers les prisonniers (4) qu’il élève la voix. Au-dessus de tout, il y a la justice en

ravoir et que... la Providence seule peut me dédommager de les avoir perdus... » Mémoire contre Chesnon, p. 3q.

(1) Mémoire contre Chesnon, p. 3q. Pendant son séjour à la Bastille, sur ses propres deniers, Cagliostro donna fréquemment des secours aux prisonniers, ses compagnons de misère.

(2) C’est ce qu’il dit pour sa défense.

(3) « L'idée sacrée du droit, oubliée ou méconnue pendant quinze siècles, s’affirme à la face du monde (en 1789) et met un abîme infranchissable entre la nuit d hier et l’aurore d’aujourd’hui... L’Assemblée a détruit ce qu’on nommait les abus de l’autorité royale; elle a aboli les lettres de cachet qui avaient fait exiler ou emprisonner sans jugement cent cinquante mille personnes sous le dernier règne, et quatorze mille depuis. » L. Ménard. Lettres d’un mort. P., i8g5, in-16, pp. 74-75.

(4) « La perte delà liberté, l’incertitude de son sort, la vue continuelle d’objets hideux et les mauvais traitements multiples d’êtres féroces, qui se font un jeu barbare d’aggraver les peines des malheureux..., sont les moindres des maux que l’on souffre à la Bastille. Le mépris de toutes les lois humaines y semble affecté. A la détention la plus sévère, aux précautions les plus minutieuses et les plus

esprit. Celle-là, Cagliostro la connaissait et ne pouvait pas permettre qu’elle fût lésée impunément. Aussi, dès cette époque, dans son mémoire (i), laisse-t-il entendre ce qu’il écrira nettement peu de temps après (2) : qu’un temps viendra, qui verra la suppression des lettres de cachet et la fin des tortures que cachent les murs de la Bastille.

Ce mémoire fut pris en considération (3); il était impossible qu’il en fût autrement ; mais ce fut tout. Malgré une deuxième Requête en exécution de T arrêt (4), aucune suite ne fut donnée à l’affaire ; les coupables gardèrent leur place et l’argent spolié. De Launay et Chesnon se défendirent, tant bien que mal, en des mémoires peu clairs (5), et qui ne répondent aux revendications

humiliantes, on y joint la lésine la plus dégoûtante dans le régime, l’hypocrisie la plus noire dans les offres de service, la duplicité la plus maligne dans l’art de tendre des pièges, l’indifférence la plus impardonnable pour les maladies qu’engendre l’air infecté de ce repaire, l’ironie la plus amère envers des plaintes longtemps étouffées par la crainte ; enfin, tout ce que l’on peut concevoir de plus désolant pour le cœur humain y est rassemblé pour le supplice des hommes souvent les moins coupables (pp. 10-1 1 ). Le gouverneur actuel, M. de Launay est peut-être de tous ceux qui ont occupé ce poste jusqu’à présent le plus avare, le plus insensible aux maux de l’humanité et, par-dessus tout, le plus insolent de tous les gens de rien parvenus. M. de Launay a acheté sa place en vendant sa fille et en payant fort cherau prince de Gonti la recommandation qui le ht agréer (p. 74). La place vaut, outre ses appointements decour, plus de 60.000 livres qu’il gagne, ou plutôt qu’il vole, sur les prisonniers qu’il appelle plaisamment ses pigeonneaux (p. 77), louant le jardin réservé aux prisonniers (p. 65), vendant leur vin à un cabaretierjp. 55), qui lui donne pour le remplacer un vinaigre imbuvable (p.5y).» Remarques historiques sur la Bastille écrites en 1774, rééditées à Londres, 1789, in-8. Les derniers actes et la mort de De Launay furent tragiques: lors de l’assaut de la Bastille, de Launay feignit de capituler, hissa un drapeau de paix, ouvrit les portes et laissa entrer 6oo des assaillants dans la forteresse; puis relevant le pont-levis, les fit mitrailler à l’intérieur de la cour, à bout portant. Le peuple, indigné de cette perfidie, se rua sur les portes, les enfonça, et en quelques heures fut maître de la forteresse et s’empara de De Launay, qui, tremblant, pleurant, demandait grâce: « Pitié, sanglotait-il, déchiré de remords; je reconnais avoir trahi ma patrie! » Ce tardif aveu, cette dernière lâcheté, ne désarmèrent pas ceux qui avaient à venger leurs frères assassinés et les martyrs de la Bastille. La tête de De Launay fut la première de toutes celles qui tombèrent pendant les journées sanglantes de la Révolution, et les vainqueurs de la Bastille la promenèrent dans Paris. La seconde fut celle du major de la Bastille. Révolutions de Paris. Londres, 1789, in-8, pp. 10, 11 et 12.

(1) Mémoire de Cagliostro contre Chesnon. 1786, in-4, pp. 16, 21, 3 7.

(2) Dans la Lettre au peuple français. Cf. p. 209 de ce livre.

(3) Arrêt du roi pour faire examiner le cas ; 10 juillet 1786, in-40.

(4) Du 11 août 1786. Dans cette requête, Cagliostro proteste aussi contre les nouveaux libelles que De Launay et Breteuil — avec son propre argent — faisaient imprimer contre lui.

(5) Mémoires. Pièce importante dans l’affaire Cagliostro-De Launay, sept. 1786, in-40.

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du plaignant que sur certains points de détail ; l’affaire s’arrêta (i).

Sauf peut-être Thilorier et quelques amis, personne ne comprit la

portée de l’acte humanitaire de Cagliostro.

sonna : on avait espéré que, grâce à des

interventions amicales, ou par la marche même des événements, le décret d’exil serait rapporté ; il n’en fut rien ; les ennemis restaient au pouvoir; il fallut obéir. Le mardi 13 juin, à cinq heures du soir, au milieu de la douleur de tous ceux qui l’entouraient, Cagliostro quitta Saint-Denis; le 15 juin, il était à Boulogne, et le 1 6 s’embarquait pour l’Angleterre (2). De nombreux disciples l’avaient suivi, ou, le devançant, étaient venus l’attendre à cette dernière étape de son passage en France. Car, s’il eut des ennemis acharnés, il faut le dire à la louange des Français, c’est chez nous qu’il trouva les affections les plus profondes, les dévouements les plus nombreux et les plus sûrs : sans parler du cardinal de Rohan, Thilorier, Ramond de Carbonnières, d’Epresmesnil (3), l’appréciaient et, chaque jour, lui étaient plus attachés : dans ses loges de Paris, le respect, le dévouement ne firent que croître avec ces journées de lutte, d’épreuves, couronnées de succès, suivies de nouvelles persécutions. Quelques-uns de ses disciples l’avaient rejoint à Passy ; tous accoururent à Boulogne (4), pour passer avec lui les dernières heures qui lui restaient à demeurer en France. A l’instant de la séparation, hommes et femmes, à genoux, sur la côte, sanglotant, demandaient à Cagliostro de les bénir une dernière fois ; lui,

(1) Le roi évoqua en son conseil l’affaire et la classa sur une Requête non signée (Pièce O’ 5g8 C1 2 3 4 des Archives nationales) mais qui émane de De Launay, et ce fut la fin de ce procès. Sarrasin, sur les réclamations de Cagliostro, eut beau relancer plus tard M. d’Epresmesnil pour lui demander quel jugement avait été rendu ; il n’en eut pas de réponse et pour cause.

(2) Cf. Note en tête du Mémoire contre Chesnon. 1789, in-4, f* 1, v°.

(3) M. Duval d’Epresmesnil, conseiller au Parlement, s’était occupé de magnétisme : il approcha Cagliostro, l’étudia, ne devina sans doute pis sa grandeur mais reconnut que c’était un honnête homme et une victime; il employa tous ses efforts à le protéger contre l’ignorance et la méchanceté de ceux qui le persécutaient. Cela lui valut l’honneur d’être pris à parti par les pamphlétaires aux gages de Mm9 de la Motte et de De Launay.

Ramond de Carbonnières « se multiplia pendant le procès pour déjouer les machinations de Mme de la Motte. Il fit en Angleterre même une enquête personnelle et arriva à découvrir les complices de Mm0 de la Motte, les recéleurs des diamants ». Mémoires de l'abbé Georgel , t. II, pp. 176 sqq.

(4) On vint de Lyon même : des « milliers » de gens vinrent à Boulogne, dit un journal du temps.

debout sur le navire qui l’emportait, tendait les mains vers eux et ne pouvait contenir son émotion : « Quel souvenir ! souvenir cher et cruel », s’écrie Cagliostro dans sa Lettre au Peuple français’, et, dans son Mémoire contre Chesnon, se souvenant avec émotion de ces témoignages d’affection sincère qu’il reçut à Paris, après son acquittement, et à Boulogne , à son départ, il écrit encore ces mots : « Français, nation vraiment généreuse, vraiment hospitalière, je n’oublierai jamais ni l’intérêt touchant que vous avez pris à mon sort, ni les douces larmesque vos transports m’ont fait répandre... Un seul jour de gloire et de bonheur m’a dédommagé de mes longues souffrances... Habitants de cette heureuse contrée, peuple aimable et sensible, recevez les adieux d’un infortuné, digne peut-être de votre estime et de vos regrets. Il est parti, accoutumé à se soumettre sans murmurer aux volontés des rois. Il est parti, mais son cœur est resté parmi vous. Quelque région qu’il habite, croyez qu’il se montrera constamment l’ami du nom Français (i). »

Ces démonstrations touchantes n’ont pas été exagérées par Cagliostro par emphase littéraire : le tableau reste, au contraire, sans doute audessous de la réalité ; la vénération que tous montraient pour leur maître est incroyable.

Cagliostro avait ailleurs qu’à Paris des disciples fervents ; ceux qui, éloignés ne pouvaient combattre à ses côtés, brûlaient de lui rendre service et s’y employaient de leur mieux.

Barbier de Tinan, de Strasbourg, avait envoyé à la Correspondance secrète de Neuwied une lettre rectifîcatrice, où il témoignait hautement de son affection, de son dévouement pour Cagliostro (2).

Le chevalier de Langlois écrivait à Thilorier à la même époque : « Que je serais donc heureux, si je pouvais lui donner des preuves de cet attachement tendre et respectueux dont je suis pénétré, de cette affection de l’âme que je ne sais pas rendre et que je sens si vivement. Mon existence physique et morale lui appartiennent ; qu’il en dispose comme de l’apanage le plus légitime... Ma femme, mes frères, mes parents, M“ du Picquet et sa famille, qui lui ont aussi de grandes obligations veulent... queM. le comte de Cagliostro soit persuadé que nous sommes affectés au delà de l’expression de tout ce que des

(1) Mémoire du comte Cagliostro contre Chesnon. P., 1786, in-4, p. 37.

(2) Cette lettre est reproduite in-extenso dans I’Appendice, p. 3o3.

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événements imprévus lui font éprouver, et que notre ambition et notre gloire seraient satisfaites, si nous pouvions trouver des occasions de le servir utilement ; c’est l’hommage simple et naïf de nos coeurs.

Le Chr de Langlois, capitaine de Dragons au Régiment

de Montmorency (i). »

Sarrasin confiait les sentiments dont son cœur était plein à l’égard de son maître à celui qu’il aimait et respectait le plus après lui, à Lavater. « Aide-moi à remercier Dieu et son serviteur tant méconnu, Cagliostro, pour tout le bien que j’ai reçu. Il me semble que ces dixsept mois si agités n’ont été qu’un beau et splendide rêve qui, si Dieu le veut, doit me rendre meilleur pour le reste de ma vie et je compte bien en emporter quelquechoseen me réveillant de l’autrecôté. Cagliostro ne m’a jamais paru si grand que les derniers jours et lors de mon départ ». — Et, quand il apprit ses épreuves à Paris : « Nous sommes bien tranquillement et mieux que jamais attachés à notre père et bienfaiteur. Dût-il même avoir la destinée de Socrate, nous serions toujours encore honorés d’être ses élèves et ses apôtres (2) »

Ces preuves d’attachement sont nettes et sincères; mais, si belles soient-elles, ce n’est rien à côté des témoignages rares, extraordinaires, de l’amour filial qui unissait certains disciples à leur maître et qui éclatent dans des lettres à Cagliostro, heureusement conservées (3), écrites de Boulogne au lendemain de son départ et dont voici la première :

« Mon Maître éternel, mon tout, il semblait que la mer s’opposât à la séparation que j’étais forcé d’éprouver ; nous avons été dix-huit heures en mer et nous sommes arrivés le 1 1 dans la matinée. Mon fils a beaucoup souffert. Mais, Maître, j’ai eu le bonheur de vous voir

(1) Archives Sarrasin. Bâle, volume XXX1I1, cote i3, f° IV, v*.

(2) Lettres in Archives Sarrasin, de Bâle. D’après Langmesser. Jacob Sarrasin. pp. 4100. La dernière lettre est datée du ier mars 1786.

(3) Elle nous sont parvenues grâce à l’effroi quelles ont produit sur le Tribunal de l’Inquisition. Un homme capable de provoquer des sentiments si intenses de susciter de tels dévouements était redoutable, pouvait tout entreprendre. L’historien de Rome a publié ces lettres comme une preuve du fanatisme dangereux que Cagliostro entretenait autour de lui : cela nous a, du moins, permis de les connaître.

cette nuit. L’Eternel a réalisé la bénédiction que je reçus hier : Ah ! mon Maître, après Dieu, vous faites ma félicité. Les jeunes... et... se recommandent toujours à votre bonté ; ce sont d’honnêtes jeunes gens et, par le moyen de votre pouvoir, ils seront un jour dignes d’être vos fils.

« Ah ! Maître, combien je désire d’être au mois de septembre, combien je suis heureux quand je puis vous voir, vous entendre et vous assurer de ma félicité et de mon respect. Nous partons demain ; quel plaisir auront nos Frères!...

« Est-il possible que je ne trouve plus à Paris celui qui faisait ma félicité ! Mais je me résigne et je m’humilie devant Dieu et devant vous.

«J’ai écrit à M... comme vous me l’avez ordonné. Ah! mon Maître, combien il est dur pour moi de ne pouvoir plus vous assurer que par lettres de tous mes sentiments ?

« Le mois de septembre viendra; moment heureux où je pourrai, à vos pieds et à ceux de la Maîtresse, vous assurer de la soumission, du respect et de l’obéissance qui animeront toujours celui qui ose se dire de son Maître et de son tout, le plus humble et le plus indigne des fils...

« Oserais-je vous prier, ô Maître, de me mettre aux pieds de la Maîtresse? »

« Boulogne-sur-Mer, le 20 juin 1786.

La seconde lettre n’est pas moins touchante :

« Monsieur et Maître, N... m’a donné la manière de vous faire parvenir les hommages de mon respect ; le premier usage que j’en fais est de me jeter à vos pieds, de vous donner mon cœur et de vous prier de m’aider à élever mon esprit vers l’Éternel. Je ne vous parlerai pas, ô mon Maître, de la douleur que j’ai éprouvée dans le moment où les flots de l’Océan ont éloigné de la France le meilleur des Maîtres et le plus puissant des mortels: vous la connaissez mieux que moi.

« Mon âme et mon cœur doivent vous être ouverts; votre morale et vos bienfaits ont seuls droit de les remplir pour toujours. Daignez, ô mon souverain Maître, vous souvenir de moi, vous rappeler que je reste isolé au milieu de mes amis, puisque je vous ai perdu, et que l’unique vœu de mon cœur est de me réunir au maître tout bon, toutpuissant, qui seul peut communiquer à mon cœur cette force, cette

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persuasion et cette énergie qui me rendront capables d’exécuter sa volonté.

« Daignez seulement, ô mon Maître, ne pas m’abandonner, m’accorder votre bénédiction et m’envelopper de votre esprit; alors je sens que je serai tout ce que vous voudrez que je sois.

« Ma plume se refuse à toutes les impulsions de mon âme ; mais mon cœur est tout rempli des plus respectueux sentiments. Ordonnez donc de mon sort ; ne me laissez pas trop longtemps languir loin de vous. La félicité de ma vie est celle que je vous demande ; vous m’en avez fait naître le besoin, ô mon Maître, et vous seul pouvez le satisfaire.

« Avec tous les sentiments d’un cœur résigné et soumis, je me prosterne à vos pieds et ceux de notre Maîtresse. Je suis, avec le plus profond respect, Monsieur et Maître,... etc. »

« Boulogne-sur-Mer, le 20 juin 1786(1).

On sent dans toutes ces lettres la même foi, le même souffle, qui animaient Sarrasin écrivant à Lavater, ou le cardinal de Rohan parlant à l’abbé Georgel et àMme d’Oberkirch. Quel devait être le maître dont les disciples s’exprimaient ainsi ? Quel pouvait être l’homme capable d’inspirer de pareils enthousiasmes ?

(i| Vie de Joseph Balsamo. P., 1790, in-8, pp. 194-195. Voyez aussi la Lettre d’un Maçon lyonnais, p. 154 de ce livre.

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