‹ Le maître inconnu, CagliostroChapitre 16 sur 49 · LONDRES- SECOND SÉJOUR L’EXPLOITEUR DE LA CRÉDULITÉ PUBLIQUE · texte numérisé non relu

LONDRES- SECOND SÉJOUR L’EXPLOITEUR DE LA CRÉDULITÉ PUBLIQUE

A reine avait été furieuse de l’acquittement du cardinal et de Cagliostro; l’enthousiasme de la foule pour les deux accusés l’avait blessée comme une insulte personnelle (i). Aussi exigea-t-elle l’exil du cardinal, afin que sa présence à la cour ne réveillât pas continuellement le souvenir de cette affaire. Dans sa province (2), le cardinal de Rohan se tint coi, et, de ce côté, son but fut atteint. Elle avait également obtenu l’éloignement de Cagliostro : on le savait en Angleterre, et l’on pouvait croire que tout était fini. Mais si le cardinal troublé, écrasé par la lutte et la maladie (3), se terrait et ne donnait plus signe de vie, il n’en fut pas de même de Cagliostro. Libéré, réhabilité, d’accusé devenu plaignant, il adressait par l’entremise de son

(1) Mémoires secrets , t. XXXII, p. 91. A Paris et à l’étranger, les journaux s’apitoyaient sur les souffrances du cardinal, le félicitaient bruyamment. Partout on fut dans la joie ; la ville de Mutzig, où il avait un château, rival de celui de Saverne, organisa une fête éclatante pour le retour de son prince. Le cardinal parcourut toute la ville, fort ému. « Avant de finir sa tournée, il ne dédaigna pas d’entrer dans la Synagogue, magnifiquement illuminée. Pendant la demiheure qu’il y resta, on chantait des actions de grâces, un cantique hébraïque, composé pour Son Altesse, qui lui fut si agréable qu’Eile témoigna une deuxième fois toute sa satisfaction aux habitants. » Le Roy de Sainte-Croix. Les quatre cardinaux de Rohan. Strasb., 1880, gr. in-8, p. 149.

(2) Le Cardinal partit pour la Chaise-Dieu en Auvergne le lundi 4 juin 1786. Gazette de Leyde, n° XLIX du 20 juin 1786.

(3) Il avait eu à la Bastille de l’arthrite suppurée du genou gauche. Gaz. de Leyde , n° IX, 3i janvier 1786. «Le cardinal dépérit à vue d’œil. » Ma Correspondance, n* 24, 1786.

défenseur, Me Thilorier, réclamations au Parlement, assignations à Chesnon, à de Launay, comme nous l’avons vu. Ces preuves de vitalité, chez celui qu’on croyait avoir tué, inquiétèrent les intéressés. Le baron de Breteuil, factotum de la reine, ministre de la police, qui détestait Cagliostro au point de ne pouvoir regarder son buste sans grincer des dents (i), fut consulté : il proposa d’attirer Cagliostro en France par une feinte libéralité ; là, sur les terres du roi, on pourrait le ressaisir et le loger de nouveau à la Bastille.

M. Barthélemy, ministre de France à Londres, reçut des ordres en conséquence et convoqua Cagliostro. Voici le récit de l’entrevue :

Le 21 août, entre onze heures et midi, le comte de Cagliostro se rendit chez M. Barthélemy, accompagné de Lord Georges Gordon et de M. Bergeret de Frouville. Après quelque insistance, car on ne voulait recevoir que le comte de Cagliostro, Lord Georges Gordon et M. de Frouville obtinrent d’ètre présents à la conversation, que voici :

— M. Barthélemy: « Monsieur le Comte, j’ai des ordres pour vous donner la liberté de retourner en France. »

— Le comte : « Je me suis rendu ici avec plaisir pour y recevoir les ordres de Sa Majesté. »

M. Barthélemy tira alors de sa poche, non pas un ordre du roi, comme le comte avait lieu de l’attendre, mais une simple lettre du baron de Breteuil, à quoi le comte répondit :

« Est-il possible de reconnaître un ordre pareil ? Pour entrer à la Bastille, pour en sortir, et pour m’éloigner de Paris, n’ai-je pas reçu une lettre de cachet signée du Roi lui-même ? Une simple lettre de M. de Breteuil peut-elle suffire pour révoquer les ordres positifs de Sa Majesté ? Je vous le dis. Monsieur : je ne connais ni M. de Breteuil, ni ses ordres ; il n’y a que Sa Majesté que je reconnaisse pour souverain des Français. Je vous parle avec ma franchise ordinaire. Je ne suis pas venu chez vous comme ministre, mais comme un Français dont tout le monde dit grand bien, et je vous prie de me remettre la lettre de M. de Breteuil, ou du moins une copie. »

— M. Barthélemy : « M. le Comte, cela m’est impossible : je comprends, je sens tout ce que vous me dites; j’ai exécuté mes ordres; je ne puis entrer dans aucun détail. »

Tel est le véritable exposé de ce qui s’est passé entre le Comte et le

( i ) Cf. plus loin, p. 210, Letlre au Peuple français.

Page 1