ORDONNANT L ARRES TATION DU COMTE DE CAGLIOSTRO
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LONDRES
SECOND SÉJOUR
ministre de France, en présence de Lord Georges Gordon et de M. Bergeret de Frouville, officier de cavalerie au service de France.
Cagliostro avait éventé le piège. « Quiconque a gémi innocemment pendant neuf mois à la Bastille, écrit-il dans sa Lettre au peuple anglais (1), et qui, déchargé d’accusation par un arrêt unanime, n’a eu pour tout dédommagement qu’une lettre d’exil, a droit de tout redouter et de ne voir que pièges autour de lui. L’intention du roi est pure sans doute, mais la manière dont on a rédigé la lettre a droit de m’alarmer. Le terme qu’on met à mon séjour en France est un terme incertain. Mon procès peut être jugé d’un jour à l’autre et, le jour du jugement, on serait libre de m’arrêter, sans que ma lettre de rappel put alors me servir de sauvegarde. Je veux épargner à mes ennemis de nouvelles atrocités, et à l’Europe un nouveau scandale. Je n’irai point en France. »
Il savait fort bien d’où venait le coup, et, presque aussitôt, parut, signée de Cagliostro, une Lettre au Peuple français , spirituelle critique de la jurisprudence française, vive riposte au baron de Breteuil et à ses agissements déloyaux. Cette lettre (2), devenue très rare, est une pièce trop intéressante pour qu’on 11e soit pas heureux de la trouver ici in-extenso.
Lettre écrite par M. le Comte de Cagliostro a M... (3).
De Londres, le 20 juin 1786.
Je vous écris de Londres, mon cher... Ma santé est bonne ; celle de ma femme aussi. Vous aurez su les détails de ma route. Que de scènes touchantes! il semblait que mes amis m'eussent devancé partout. Boulogne a mis le comble. Tout ce bon peuple sur le rivage! les bras tendus vers mon paquebot, m’appelant, s’écriant, me comblant de bénédictions, me demandant la mienne!... Quel souvenir ! souvenir cher et cruel ! on m’a donc chassé de France! on a trompé le roi! Les rois sont bien à plaindre d’avoir de tels ministres. J’entends parler du baron de Breteuil, de mon persécuteur. Qu’ai-je fait à cet homme ? de quoi m’accuse-t-il ? d’être aimé du cardinal ? de l’aimer à mon tour t de ne l’avoir pas abandonné ? d’avoir de bons
(2) La lettre est datée du 20 juin ; elle dut passer de mains en mains à l’état de manuscrit, et ne fut imprimée que plus tard. On la trouve presque entière dans les Mémoires de Bcichaumont, à la date du 10 août 1786, tome II, p. 279.
(3) Bibl. de l’Arsenal. Mss. 12437. F» 21. 3 p. et 1/2 pet. in-folio. — Lettre connue sous le nom de Lettre au peuple français.
amis partout où j’ai passé ? de chercher la vérité, de la dire, de la défendre, quand Dieu m’en donne l’ordre, en m’en donnant l’occasion ? de secourir, de soulager, de consoler l’humanité soudante, par mes aumônes, par mes remèdes, par mes conseils ? Voilà pourtant tous mes crimes 1 M’en fait-il un de ma requête d’atténuation ? Cela m’est revenu. Singulière défaite ! Mais avoisje présenté cette requête, lorsque, voyant mon buste chez le cardinal, il dit, avec colère, entre ses dents : Onvoit partout cette figure; il faut que cela finisse; cela finirai Mon courage l’a, dit-on, irrité: il ne peut digérer qu’un homme dans les fers, qu’un étranger sous les verrouils de la Bastille, sous sa puissance, à lui, digne ministre de cette horrible prison, ait élevé la voix, comme je l’ai fait, pour le faire connoître, lui, ses principes, ses agens, ses créatures, aux tribunaux françois, à la nation, au roi à toute l’Europe. J'avoue que ma conduite a dû l’étonner; mais enfin, j’ai pris le ton qui m’appartenoit. Je suis bien persuadé que cet homme, à la Bastille, neprendroit pas le même. Au reste, mon ami, tirez-moi d’un doute. Le roi m’a chassé de son royaume, mais il ne m’a pas entendu. Est-ce ainsi que s’expédient en France toutes les lettres de cachet ? Si cela est, je plains vos concitoyens, surtout aussi longtemps que le baron de Breteuil aura ce dangereux département. Quoi, mon ami! vos personnes, vos biens sont à la merci de cet homme tout seul? il peut impunément tromper le roi? il peut, sur des exposés calomnieux, et jamais contredits, surprendre, expédier, et faire exécuter, par des hommes qui lui ressemblent, ou se donner l’affreux plaisir d’éxécuter lui-même, des ordres rigoureux, qui plongent l’innocent dans un cachot, et livrent sa maison au pillage ? J’ose dire que cet abus déplorable mérite toute l’attention du roi. Me trompaije? et le sens commun des François, que j’aime tant, est-il autre que celui de tous les hommes? Oublions ma propre cause, parlons en général. Quand le roi signe une lettre d’exil ou d’emprisonnement, il a jugé le malheureux sur qui va tomber sa rigueur toute-puissante. Mais sur quoi a-t-il jugé ? Sur le rapport de son ministre, et, ce ministre sur quoi s’est-il fondé? Sur des plaintes inconnues, sur des informations ténébreuses, qui ne sont jamais communiquées ; quelquefois même sur de simples rumeurs, sur des bruits calomnieux, semés par la haine, et recueillis par l’envie.
La victime est frappée sans savoir d’où le coup part ; heureuse, si le ministre qui l’immole n’est pas son ennemi ! Je le demande, sont-ce là les caractères d’un jugement? Et, si vos lettres de cachet ne sont pas au moins des jugements privés, que sont-elles donc ? Je crois que ces réflexions, présentées au roi, le toucheraient.
Que serait-ce s’il entroit dans le détail des maux que sa rigueur occasionne ? Toutes les prisons d’Etat ressemblent-elles à la Bastille ? Vous n’avez pas d’idée des horreurs de celle-ci : la cynique impudence, l’odieux mensonge, la fausse pitié, l’ironie
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SECOND SÉJOUR
amère, la cruauté sans frein, l’injustice et la mort y tiennent leur empire ; un silence barbare est le moindre des crimes qui s’y commettent. J’étois depuis six mois à quinze pieds de ma femme, et je l’ignorais: d’autres y sont ensevelis depuis trente ans, réputés morts, malheureux de ne pas l’être, n’ayant, comme les damnés de Milton, de jour dans leur abyme, que ce qu’il leur en faut pour apercevoir l’inpénétrable épaisseur des ténèbres qui les enveloppent; il seroient seuls dans l’univers sil’Eternel n’existoit pas, ce Dieu bon et vraiment tout-puissant, qui leur fera justice, un jour, au défaut des hommes. Oui, mon ami, je l’ai dit captif, et libre je le répète, il n’est point de crime qui ne soit expié par six mois de Bastille. On prétend qu’il n’y manque ni questionnaires ni bourreaux ; je n’ai pas de peine à le croire. Quelqu’un medemandoit si je retournerois en France, dans le cas où les défenses qui m’en écartent seroient levées. Assurément, ai-je répondu, pourvu que la Bastille soit devenue une promenade publique. Dieu le veuille ! Vous avez tout ce qu’il faut pour être heureux, vous autres François : sol fécond, doux climat, bon cœur, gaîté charmante, du génie et des grâces, propres à tout, sans égaux dans l’art de plaire, sans maître dans les autres ; il ne vous manque, mes bons amis, qu’un petit point, c’est d’être sûr de coucher dans vos lits quand vous êtes irréprochables. Mais l’honneur! mais les familles ! Les lettres de cachet sont un mal nécessaire... Que vous êtes simples ! On vous berce avec des contes. Des gens instruits m’ont assuré que la réclamation d’une famille étoit souvent moins efficace pour obtenir un ordre, que la haine d’un commis ou le crédit d’une femme infidèle. L’honneur des familles ! Quoi 1 vous pensez que tout une famille est déshonorée par le supplice d’un de ses membres ! quelle pitié! Mes nouveaux hôtes pensent un peu différemment; changez d’opinion enfin, et méritez la liberté par la raison.
Il est digne de vos Parlemens de travailler à cette heureuse révolution. Elle n’est difficile que pour les âmes faibles. Qu’elle soit bien préparée, voilà tout le secret : qu’ils ne brusquent rien ; ils ont pour eux l’intérêt bien entendu des peuples, du roi, de sa maison ; qu’ils aient aussi le Tems, le Tems premier ministre de la vérité ; le Tems, par qui s’étendent et s’affermissent les racines du bien comme du mal ; du courage, de la patience, la force du lion, la prudence de l’éléphant, la simplicité de la colombe, et cette révolution, si nécessaire, sera pacifique, condition sans laquelle il ne faut pasy penser. Ainsi vous devrezà vos magistrats un bonheur dont n’a joui aucun peuple connu, celui de recouvrer votre liberté sans coup férir, en la tenant de la main de vos rois.
Oui, mon ami, je l’annonce, il régnera sur vous un prince qui mettra sa gloire à l’abolition des lettres de cachet, à la convocation de vos Étatsgénéraux, et surtout au rétablissement de la vraie religion. Il sentira, ce prince aimé du ciel, que l’abus du pouvoir
est destructif, à la longue, du pouvoir même: il ne se contentera pasd’être le premier de ses ministres, il voudra devenir le premier des François. Heureux le roi qui portera cet édit mémorable 1 heureux le chancelier qui le signera ! heureux le Parlement qui levérifiera ! Que dis-je, mon ami, les temssont peut-être arrivés : il est certain, du moins, que votre souverain est propre à ce grand œuvre. Je sais qu’il y travaillèrent, s’il n’écoutait que son cœur: sa rigueur, à mon égard, ne m’aveugle pas sur ses vertus.
Adieu, mon ami; que dit-on du Mémoire? La dernière lecture que Thilorier m’en a faite à Saint-Denis, m'a causé bien du plaisir : a-t-il su les détails de Boulogne assez à tems pour en faire un article? Ce mémoire est-il public ? il doit l’être. Bonsoir l Parlez de nous à tous nos amis ; dites-leur qu’ils nous seront présens partout: demandez à d’Eprémesnil s’il m’a donc oublié; je n’ai point de ses nouvelles.
Adieu, adieu, mon bon ami, mes bons et vrais amis; c’est à vous que je m’adresse, pensez à nous ; que cettelettre vous soit commune; nous vous aimons tous de tout notre cœur.
Cette lettre, prophétisant la convocation des Etats-Généraux, la suppression des lettres de cachet, et la démolition de la Bastille, dénonçant franchement, et d’une façon mordante, les abus du toutpuissant Breteuil, porta la colère de la reine et la haine du baron à leur comble. Cagliostro devenait un danger public : tous ses adversaires se groupèrent pour agir : on tint conseil.
A Londres, Cagliostro semblait invulnérable ; on n’avait pu le faire revenir ; on songea à l’enlever (i), mais c’eut été bien scandaleux, et surtout Cagliostro prit ses précautions. On trouva mieux : on lança sur lui « le bravo littéraire auquel on avait recours dans les cas embarrassants, et qui se prêtait à toutes les besognes, pourvu qu’on ne lésinât pas sur le prix (2) ». Nous avons nommé Morande. Un parent de De Launay, M. de Saint-Hilaire, capitaine des dragons, vint à Londres, avec M. de J... ancien mousquetaire, s’aboucher avec le
(1) « A peine cette lettre eût-elle para, que j’aperçus dans le sieur Swinton un redoublement d’assiduités et de caresses. Il voulait absolument me faire connaître les environs de Londres. « Une promenade en bateau sur la Tamise était, « disait-il, une partie de plaisir délicieuse dont je ne pouvais me formerune idée. » Je suis naturellement sédentaire et penseur. Cette fureur du sieur Swinton de vouloir absolument que j’allasse me promener surl’eau... me fitconcevoirquelques soupçons. Je pris des informations un peu tardives, il est vrai, sur mon prome neur. Je me tins sur mes gardes. » Lettre au peuple anglais , 1787, in-4, p. 3q. L’idée n’était pas neuve; on y avait songé déjà à l’égard de Morande en 1773. Robiquet. Théueneau de Morande. P., Quantin, 1887, in-S, p. 3g.
(2) Robiquet. Op . cit., p. 198.
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journaliste (i). Morande eut un premier geste qui paraissait beau ; il refusa; le temps d’aller voir Cagliostro, de s’assurer, en recevant quelques paroles définitives que Cagliostro ne donnerait pas plus, ne donnerait même rien (2), et il revint auprès de ses clients, où son second geste, moins beau, mais plus pratique, fut d’accepter les offres faites (3) : il devint le porte-voix des ennemis de Cagliostro, l’organisateur de cette chasse à l’homme (4) qui devait aboutir aux cachots de Rome. Morande était bien choisi pour cette tâche (5) : Charles Théveneau, qui ne fut jamais ni Morande, ni de la Morande, ni chevalier, fils d’un notaire d’Arnay-le-Duc qu’il fit mourir de chagrin, fit ses premières armes dans les maisons de débauche de Paris, exploitant hommes et femmes, « joueur malhonnête, détestable sujet, escroc dangereux, entremetteur des riches seigneurs qui les fréquentaient, fort soupçonné de servir de patient à ces vilains (6) ». Arrêté pour vol et menaces d’assassinat, emprisonné à For-l’Évêque en 1768, il s’empressa, dès sa libération, de se réfugier en Angleterre ; il y continua avec succès son commerce de chantage, menaçant tous ceux qui pouvaient payer, vendant sa plume au plus offrant. Son audace ne s’arrêta pas devant le roi : ses attaques contre Louis XV et la Du
(1) C’est Morande lui-même qui le reconnaît et l’écrit dans son journal, à la date du 27 février 1787.
(2) L’entrevue eut lieu chez Swinton : « Le sieur Morande avait voulu luimême sonder le terrain ; en conséquence, il était venu chez le sieur Swinton un jour que j’y étais. Sa figure ne m’avait pas prévenu en sa faveur; j’avais trouvé ses questions déplacées, son ton indécent et ses menaces ridicules. Je le lui avais dit avec franchise, et j’avais ajouté que je m’embarrassais fort peu de ce qu’il pouvait écrire sur mon compte. » Lettre au peuple anglais, p. 32.
(3 ) Lettre au peuple anglais , p. 46, note.
(4) Morande donna deux fois, dans son journal, le signalement de Cagliostro pour que ses correspondants pûssent, dans toute l’Europe, le reconnaître et lui signaler sa présence. Cf. p. 42 de ce livre.
(5) L’auteur du Diable dans un bénitier, parlant des aptitudes de Morande à son rôle de policier, écrit ce qui suit: « On manda le Gazetier cuirassé. Peu de gens étaient plus propres que lui à former une société agréable pour le baron de Livermont ( pseudonyme de l'agent Receveur) ; Godard lui-même (autre agent), avait trop de noblesse dans l’àme. Un cœur aussi noir, aussi dur, quoique pleurant quand il en a envie, une tournure d’esprit aussi commune, des expressions aussi basses, ce même argot qu’il a apporte de Bicêtre (prison à cette époque, et non pas asile) et que le baron, qui y passe la moitiéde sa vie, possède supérieurement... semblait prédestiner notre Gazetier à partagerles plaisirs durecruteur de Bicêtre. » Robiquet. Théveneau de Morande , p. 63.
(6) Rapport de l’inspecteur Marais, t. XII des Archives de la Bastille, publiées
par M. Ravaisson. P., 1881. Nous avons extrait la plus grande partie des docu-
ments sur Morande de l'excellent ouvrage de M. Robiquet : Théveneau de Morande.
Barry furent terribles. Après la publication du Gautier cuirassé (1), on mit sa tête à prix. De Sartines et ses policiers se déclarèrent impuissants ; on dut transiger, traiter avec l’auteur. Pour acheter son silence au meilleur compte possible, on lui dépêcha Beaumarchais; Morande s’en amusa (2). Sa réputation était établie : on le méprisait à un tel point que son nom était devenu une injure (3). Un pamphlet anonyme met dans la bouche d’un policier français, bafoué, revenant bredouille à Paris, ce cri de colère contre les Anglais. « Je suis assez vengé, cruels Anglais, je vous laisse Morande (4) ! » Mais on le redoutait : son cynisme était sans bornes : il raillait si cruellement, il mordait à si belles dents, il insultait avec tant de violence, que les amateurs de scandale s’amusaient quand même et que tous les gens en vue tremblaient devant lui.
Le Courrier de l Europe, qu’il dirigeait, était, sous le couvert d’informations générales, une véritable officine de chantage. Il avait groupé autour de lui toute la lie des Français réfugiés à Londres : caissiers infidèles, banqueroutiers, prêtres défroqués après de scandaleuses aventures, officiers déserteurs, sans compter les simples bandits. Gazette et pamphlets s’imprimaient chez Boissière, ancien laquais du Polonais Matousky, l’escroc distingué, devenu libraire à Londres, lorsqu’il eut volé à son maître la somme nécessaire à cette
(1) Le Gazetier Cuirassé, ou anecdotes scandaleuses de la cour de France, imprimé à cent lieues de la Bastille. S. L., 1771, in-8. C’est ce pamphlet que Voltaire décrit en ces termes : « Il vient de paraître un de ces ouvrages de ténèbres où, depuis le monarque jusqu’au dernier citoyen, tout le monde est insulté avec fureur, où la calomnie la plus atroce et la plus absurde distille un poison afFeux sur tout ce qu’on respecte et qu’on aime. L’auteur s’est dérobé à l’exécration publique. » Voltaire. Questions sur l'Encyclopédie , éd. 1772, t. IX, p. 224.
(2) Beaumarchais, à son retour, lui en fit de naïfs reproches: « Je travaille nuit et jour pendant six semaines, lui écrit-il, je fais près de sept cents lieues, je dépense près de5oo louis, pour empêcher des maux sans nombre. Vous gagnez à ce travail roo.ooo francs et votre tranquillité, et moi, je ne sais plus même si je serai jamais remboursé de mes frais de voyage. » Lettre à Morande, citée in: Robiquet. Op. cil., p. 5i.
(3) «Il faut traiter son nom comme la justice traiterait sa cendre », écrit Linguet, dans ses Annales. — « Beaumarchais s'est rendu abominable et odieux aux yeux de Mlle D’Eon parce qu’il a eu la bassesse de prendre pour confident, de se donner pour substitut auprès d’elle, un homme plus vil, plus taré, l’auteur du Gazetier Cuirassé , pour tout dire en un mot : Morande. » Observateur Anglais, t. IX, p. 14. — Mirabeau le jugeait de même. (Cf. Robiquet, p. 2(53), et Voltaire disait de lui : « Cet échappé de Bicêtre abuse trop du mépris qu’on a pour lui. » Questions sur l' Encyclopédie, édit. 1772, t. VIII, p. 261.
(4) Robiquet. Op. cil., p. 88.
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entreprise (i). Lorsque Morande eut été racheté parla police secrète, et de braconnier fut devenu garde-chasse (2), c’est-à-dire à l’époque qui nous intéresse, le Courrier de V Europe devint une feuille presque officielle, et Morande y jouait avec aisance sa double partie, dupant, selon les cas, la police française au profit de littérateurs clandestins, ou ceux-ci au profit de la police (3), mais toujours endetté, toujours à l’affût d’expédients et d’argent. Lorsqu’on vint lui proposer la campagne contre Cagliostro, il était précisément dans la situation pécuniaire la moins brillante. « Sans argent, sans crédit, obéré de dettes, entouré d’arrêteurs, il n’osait quitter sa maison que le dimanche. Tout à coup, on le voit payer ses dettes, acheter, argent comptant, des habits et des meubles, montrer avec ostentation un portefeuille bourré de billets de banque (4). »
Morande ouvrit le feu le 25 août en publiant dans le Courrier un compte-rendu, inexact et hostile à Cagliostro, de son entrevue avec MM. Barthélemy et d’Aragon ; puis, ce premier article paru, il s’en vint cyniquement trouver Cagliostro et lui proposa de traiter, Cagliostro n’ignorait pas quel terrible adversaire se présentait à lui. A son arrivée à Londres, il avait été mis en rapport avec un certain Swinton, co-propriétaire du Courrier , ami intime de Morande (5). Par lui Cagliostro connaissait Morande ; on lui avait raconté les ressources et la force de cet homme « qui avait fait trem-
(1) Robiquet. Op. cit., p. 61.
(2) En mars 1774. (Robiquet. Op. cit., p. 90). Le « Gazetier cuirassé fut métamorphosé en mouche » comme le dit un pamphlet de cette époque.
(3) Goezman (le Baron de Thurne), Robert de Paradès, Bouchardat (Belson), même Meaupou, l’ancien membre du Parlement, qui remplissaient à Londres ce métier de policiers patentés, étaient intéressés au Courrier de l’Europe. (Robiquet, p. 63) Une preuve irréfutable que le Courrier était acheté par la police, c’est que, seul des imprimés venus d’Angleterre, il n’était pas soumis à la censure. Du reste, ce n’était là un secret pour personne: le journal servait d’organe de représailles contre tous les personnages hostiles au ministère. Le continuateur des Mémoires Secrets (à la date du 3 avril 1785) le dit expressément. Trois ans après, il en était encore de même: « Le Courrier de V Europe, gazette vendue aux Lenoir, aux Beaumarchais, aux Albert et à tous les fripons de France... Grâce à la vigilance du comte de Montmorin (ministre des Affaires étrangères en 1788, en remplacement de M. de Vergennes), c’est dans ce papier public qu’on déchire périodiquement la réputation des personnages les plus respectables. » Lettre à M. de Beaumarchais, écrite d'Aix en 1788, in-8.
(4) Lettre au peuple anglais, in-4, p. 47.
(5) Swinton lui servit d’interprète et de guide pendant les premières semaines de son installation, se fit grassement payer, usant de procédés fort peu délicats pour grossir ses honoraires. Lettre au peuple anglais, p. 35.
bler le roi de France, mis sur les dents les plus habiles agents de la police secrète, joué Beaumarchais, dont la réputation d’homme d’esprit est assez établie, et amené à composition la favorite de Louis XV, la toute-puissante Du Barry et le Roi lui-même, (i) »
Morande lui-même lui avait dit ce qu’il pouvait craindre s’il était son ennemi, ce qu’il fallait pour acquérir son amitié. Cagliostro ne jugea pas à propos de faire cas de ces avis. Et, cependant, ayant déjà subi les attaques des pamphlétaires, les vexations des policiers, il savait ce que devaient être, réunies dans un même personnage tel que Morande, la puissance de la presse et celle de la police ! Il lui plut sans doute d’entrer en lutte avec ce pouvoir nouveau-né, déjà redoutable comme Hercule au berceau, et qui devait, un siècle après, sous le nom de journalisme, grandir colossalement sur les ruines de tous les autres.
Sans la moindre hésitation, Cagliostro accepte donc la bataille, refuse tout compromis avec le maître chanteur, et envoie au Public advertiser (2), une note rectifiant les erreurs du Courrier de T Europe et signalant la mauvaise foi du rédacteur. Morande, bravé, fit rage : le icr septembre, parut une chronique de plusieurs colonnes, bourrée de toutes les billevesées, de tous les contes scandaleux, de toutes les accusations ridicules dont les mémoires de Mme de la Motte étaient composés (3).
Dès lors, chaque numéro du Courrier de l’Europe (4) contient un paragraphe, un article, hostile à Cagliostro ; les insultes, les attaques contre la personne du comte, contre sa femme, contre ses amis deviennent de plus en plus violentes et révoltantes (5). Morande
(1) Robiquet. Op.cit., p. 6.
(3) Cette éternelle réédition des mêmes histoires sans fondement, en eût-on fait justice dix fois, les imposaitquand même à l’attention publique. Un auteur, qui cependant n’étudiait pas spécialement Cagliostro, M. Robiquet, signale ce plagiat dans son excellent ouvrage (p. 108), faisant preuve, là, comme dans tout son livre, d’une consciencieuse exactitude et d’un sens critique parfait.
(4) Cf. Bibliographie, p. 3 1 8 de ce livre.
(5) Réédités, répandus par les soins de Morande dans toute la presse européenne qui, pour n’être pas encore syndiquée, n’en était pas moins fort unie, les mêmes articles, presque inchangés, les communiqués identiques apparaissaient à Namur, Leyde, Hambourg, Berlin, Florence, Schaftouse, Amsterdam et Paris, presque aussitôt qu’à Londres. C’est devant cette campagne de presse, qui venait indigner chez eux les amis fidèles de Cagliostro, que certains dévouements s’affirmèrent : Barbier de Tinan, Langlois, Schlosser, Sarrasin, Lavater, défendirent leur ami contre toute accusation. Des lettres ouvertes, rectificatrices,
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cherche à forcer la main à sa victime, à lui arracher soit une offre d’argent pour se taire, soit une réponse qui envenime encore la polémique.
C’est cette dernière solution qui se produit : Cagliostro, blessé dans son honneur, se laisse aller enfin à écrire une lettre àMorande ; c’est la lettre où, donnant des explications sur des paroles de lui, que Morande avait sottement tournées en ridicule (1), il lui offre enfin de venir voir si ses affirmations sont des plaisanteries et si ses pouvoirs sont ceux d’un charlatan. Voici le texte de ce cartel:
Du 3 septembre 1786.
«Je ne connais pâs assez. Monsieur, les finesses de la langue française, pour vous faire tous les compliments que méritent les excellentes plaisanteries contenues dans les nombres 16, 17 et 18 du Courrier de l’Europe , mais, comme tous ceux qui m’en ont parlé, m’ont assuré qu’elles réunissaient la grâce à la finesse, et la décence du ton à l’élégance du style, j’ai jugé que vous étiez un homme de bonne compagnie, et, à ce titre, j’ai conçu le plus vif désir de faire connaissance avec vous. Cependant, comme les méchants s’étaient permis de débiter sur votre compte de très vilaines histoires , j’ai cru devoir les éclaircir avant de me livrer tout à fait à l’inclination que je ressens pour vous. J’ai vu, avec bien de la satisfaction, que tout ce qu’on avait dit à votre sujet était pure médisance, que vous n’étiez point du nombre de ces calomniateurs périodiques qui vendent leur plume au plus offrant, et font payer jusqu’à leur silence et qu’enfin
furent adressées aux éditeurs; Schlosser protesta contre les imputations calomnieuses de Meiners qui jugeait et condamnait Cagliostro sur des ouï-dire, sans l’avoir vu davantage que passant, un jour, dans sa voiture. (Article de Schlosser in Deutsch. Muséum , avril 1787). Barbier de Tinan lui donna publiquement le témoignage d’un «attachement respectueux » et certifia son absolu désintéresment. (Voir Appendice, p. 3o3 de ce livre, la lettre de Barbier de Tinan.) Le cardinal de Rohan écrivit plusieurs lettres pour recommander et faire connaître son ami. Lettre à M. de Créqui ; Lettre au prêteur (Bibliothèque de Strasbourg. Mss. AA, 2110) ; Lettre à l’archevêque de Lyon (Collection privée de M. Alfred Sensier.) Cette dernière lettre est d’autant plus intéressante qu’elle est datée de décembre 1789.
(1) Cagliostro avait parlé dans un petit cercle d’amis « d’une expérience connue de tous les chimistes, qui consiste à accoutumer insensiblement un animal à une nourriture empoisonnée (arsenic), et à rendre, par ce moyen, sa propre chair un poison des plus subtils. » Lettre au peuple anglais, in-4, p. 40. C’est ce qu’on appellerait aujourd'hui préparer des toxines arsenicales.
les propositions secrètes que vous m’aviez fait faire par votre digne ami, M. Swinton, m’avaient effarouché mal à propos, étant tout aussi naturel de demander de l’or à un adepte que de puiser de l’eau dans la Tamise.
<c De toutes les bonnes histoires que vous faites sur mon compte , la meilleure, sans contredit, est celle du cochon engraissé d’arsenic qui empoisonne les lions, les tigres et les léopards des forêts de Médine. Je vais, Monsieur le railleur, vous mettre à portée de plaisanter en connaissance de cause. En fait de physique et de chimie, les raisonnements prouvent peu de chose, le persiflage ne prouve rien ; l’expérience est tout. Permettez-moi donc de vous proposer une petite expérience dont l’événement divertira le public, soit à vos dépens, soit aux miens. Je vous invite à déjeuner, pour le 9 novembre prochain, à 9 heures du matin. Vous fournirez le vin et tous les accessoires ; moi, je fournirais seulement un plat de ma façon ; ce sera un petit cochon de lait, engraissé selon ma méthode. Deux heures avant le déjeuner, je vous le présenterai en vie, bien gras et bien portant, vous vous chargerez de le faire tuer et de le faire apprêter et je n’en approcherai plus jusqu’au moment où on le servira sur table. Vous le couperez vous-même en quatre parties égales ; vous choisirez celle qui flattera le plus votre appétit, et vous me servirez celle que vous jugerez à propos. Le lendemain de ce déjeuner, il sera arrivé, de quatre choses, l’une : ou nous serons morts tous les deux; ou nous ne serons morts ni l’un, ni l’autre; ou je serai mort et vous ne le serez pas ; on vous serez mort et je ne le serai pas. Sur ces quatre chances, je vous en donne trois et je parie 5.000 guinées que le lendemain du déjeuner vous serez mort et que je me porterai bien. Vous conviendrez qu’on ne saurait être plus beau joueur, et qu’il faut nécessairement que vous acceptiez le pari ou que vous conveniez que vous avez sottement plaisanté sur un fait qui n’était pas de votre compétence.
« ...Je suis, Monsieur, avec les sentiments qu'éprouvent universellement tous ceux qui ont le bonheur d’avoir des relations avec vous.
Votre... etc.
Morande riposte par une lettre un peu lourde où il refuse les preuves par le fait ; il se retranche derrière son caractère d’homme
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de lettres ; il ne veut pas charger sa conscience de la mort d’un homme. Si Cagliostro veut faire l’expérience sur un chat ou un chien, il accepte ; mais sa vie est trop précieuse pour la mettre en balance avec celle d’un Cagliostro. Le lendemain, nouvelle lettre de Cagliostro qui, cette fois, met définitivement les rieurs de son côté :
Seconde lettre de Cagliostro au sieur Morande .
« Recevez, Monsieur, mes remerciements d’avoir bien voulu insérer ma lettre dans le Courrier d’aujourd’hui. Votre réponse est fine, honnête et modérée : elle mérite un réplique, je me hâte de vous l’envoyer pour qu’elle puisse paraître dans le prochain numéro.
La connaissance de l’art de conserver est essentiellement liée avec celle de l’art de détruire. Les remèdes et les poisons dans les mains d’un ami des hommes, peuvent également servir au bonheur du genre humain, les premiers, en conservant les êtres utiles ; les derniers, en détruisant les êtres malfaisants. Tel est l’usage que j’ai toujours fait des uns et des autres, et il ne tenait qu’à vous. Monsieur, que mon nourrisson de Londres ne fut autant et plus utile à l’Europe que celui de Médine ne l’a été à l’Arabie. J’en avais, je vous l’avoue, le plus vif désir : vous aviez eu la bonté de me faire connaître quel était le genre d’appât le plus propre à vous attirer. Le pari de 5.000 guinées était justement l’amorce à l’aide de laquelle j’espérais vous prendre dans mes filets. La prudence extrême dont vous avez donné des preuves dans plus d’une rencontre, ne vous a pas permis de mordre à l’hameçon. Mais, comme les 5.000 guinées vous tiennent fortement au cœur, vous acceptez le pari, à une condition qui en détruit tout l’intérêt et à laquelle je ne dois pas souscrire. Il m’importe peu de gagner 5.000 guinées, mais il importe beaucoup à la société d’être délivrée d’un fléau périodique. Vous refusez le déjeuner auquel je vous invite et vous me proposez de faire remplir votre place par un animal carnivore. Ce n’est pas là mon compte. Un semblable convive ne vous représenterait que très imparfaitement. Où trouveriez-vous un Ranimai carnivore qui fût parmi les animaux de son espèce, ce que vous êtes parmi les hommes ? D’ailleurs, les volontés sont libres. Ce n’est pas votre représentant, c’est vous que je veux traiter. L’usage de combattre par champions est passé de mode depuis longtemps ; mais quand
bien même on vous rendrait le service de le remettre en vigueur, l’honneur me défendrait de lutter contre le champion que vous m’offrez : un champion ne doit pas être traîné dans l’arène ; il doit s’y montrer de bonne grâce et vous conviendrez, pour peu que vous supposiez de raison aux animaux, qu’il ne s’en trouvera pas un seul, soit carnivore, soit herbivore, qui consente à devenir le vôtre. Cessez donc de me faire des propositions auxquelles je ne puis pas entendre. Votre acceptation conditionnelle est un véritable refus et mon dilemne subsiste.
«Au surplus, je vois avec une véritable satisfaction. Monsieur, que c’est vous qui êtes chargé de défendre les sieurs Chesnon et Delaunay (i).
« Il ne manquait à une pareille cause et à de pareils clients qu’une pareille défense et un pareil défenseur.
« Continuez, Monsieur, rendez-vous plus digne que jamais de l’estime et des applaudissements du public. Je n’interromprai point votre éloquente plaidoirie. Quand vous aurez parcouru 'l’honorable carrière dans laquelle vous êtes entré, je verrai quel parti je dois prendre.
« Je suis... etc... »
Morande n’ayant réussi ni à ridiculiser Cagliostro, ni à le faire sortir des bornes de la modération, ni à l’effrayer par ses articles, changea le terrain de la bataille. Il recueille tous les bruits qui courent sur Cagliostro, fouille Londres et l’étranger pour y chercher les gens prêts à lancer sur le comte une accusation, à présenter une réclamation, pouvant servir de base à une action judiciaire (2). Les lois anglaises favorisent en effet les faux créanciers et les exploiteurs : sur le seul serment d’un plaignant, le débiteur supposé est immédia-
(1) Morande avait lâché cette phrase imprudente.
(2) « On le vit, parcourant en voiture les carrefours de la ville et des environs, aller, de porte en porte, de tabagie en tabagie, de prison en prison, sollicitant, la bourse à la main, des suffrages contre moi. Ces faits sont à la connaissance de tout Londres. Le sieur Dubourg, notaire de l’ambassade de France, qui a accompagné quelquefois le sieur Morande dans ses ténébreuses recherches, est convenu avoir reçu de ce dernier 5o guinées pour ses honoraires. Le sieur Morande en a offert jusqu’à ioo au sieur Reily, propriétaire de l’hôtel des Francs- Maçons, et chez lequel je demeurais, lors de mon départ d’Angleterre en 1777, pour déclarer seulement que j’étais parti sans payer. » Lettre au peuple anglais , in-4, p. 47.
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SECOND SÉJOUR
tement arrêté. Cagliostro eut à subir plusieurs fois de semblables vexations.
Le Courrier de l’Europe tenait ses lecteurs au courant des soidisant nouvelles de Morande. Un jour, il annonçait l’arrivée d’un .sieur Sylvestre qui avait à se plaindre, disait-on, d’escroqueries commises à son détriment vingt ans auparavant. Le lendemain c’était le récit d’un sieur B... qui allait réclamer 60.000 livres extorquées par Cagliostro, affirmait-on, aux loges de Lyon ; toutes calomnies dont on sait l’absurdité, si l’on a lu nos précédents chapitres, mais qui produisaient le plus mauvais effet et dont Cagliostro devait songer à se défendre (1).
Parfois, le Courrier publie des lettres de l’étranger, comme le rapport Bracconieri, qui fit tant de bruit et tant de mal, accompagnées de documents « authentiques ». Morande les réussissait à ravir (2). Il alla jusqu’à solliciter de la justice un Writ contre Cagliostro, comme faussaire, parce qu’il avait déclaré à Paris qu’il était prince de Trébizonde. Le chevalier de la Morande ne plaisantait pas sur les titres nobiliaires.
Toutes ces attaques, malgré l’emploi de figurants payés, échouèrent. Morande découvrit mieux : grâce à ses relations policières, il retrouve Sachi, le fait venir à Londres, aux frais du ministre, bien entendu, et s’en sert sur place, comme instrument de persécution et moyen de chantage envers Cagliostro. Chassé de Strasbourg, chassé de Bordeaux, jugé, condamné deux fois en France, Sachi ne demandait qu’à se venger et qu’à produire, devant une nouvelle juridiction, ses cris, ses menaces, ses mensonges, et ses réclamations (3). C’était un aide admirable pour Morande.
(1) Il l’a fait dans la Lettre au peuple anglais (p. 70) pour l’accusation présentée au nom du sieur B... « Le sieur B... se trouvant à Paris lorsque parut cette calomnie, l’a démentie formellement par déclaration passée devant Maître Piquais, notaire au Châtelet, et j’en ai une expédition entre les mains. »
« Quant au sieur Silvestre qui ne parut jamais ailleurs que sous la plume de Morande, ce n’est pas le seul créancier dont on le menace, dit-il ailleurs; on m’assure que la diligence de Paris doit amener incessamment à Londres quatre Portugais du faubourg Saint-Antoine et six Allemands du Marais qui jureront, l’un après l’autre, que je leur dois des sommes considérables. » /6/c/., p. 65.
(2) Brissot, son vieil ami, devenu son ennemi, en témoigne : il le dépeint « ... déchirant dans la feuille qu’il dirigeait, les hommes les plus estimables, ... fabriquant ou faisant fabriquer des pièces pour perdre ceux qu'il redoutait. » Brissot. Réponse à tous les libellistes qui l’ont attaqué. P., 1791.
(3) Sachi a été l’instrument des malheurs de Cagliostro: sa cupidité , sa
Dès qu'il l’eut en mains et qu’il eut convaincu le procureur Pridle (i)? Morande fit décerner, très en secret, contre Cagliostro, un mandat d’arrêt. Si Cagliostro n’eût été averti, on l’arrachait de chez lui, on l’enfermait à New-Gates (prison des criminels). Scandale, procès, tout était merveilleuse matière à articles sensationnels pour Morande.
Mais, ayant ayant appris l’existence du Writ et le danger qu’il courait, Cagliostro s’assura en hâte deux cautions, et se présenta avec elles chez l’arrêteur, devançant l’exécution du mandat, et déjouant ainsi le complot (2). La dernière cartouche de Morande avait fait long feu.
Sans doute, l’Europe instruite et cultivée connaissait Morande et savait le peu d’importance que l’on devait attacher aux outrages et aux calomnies de ce personnage ; les gens avertis voyaient très clair dans la manœuvre ministérielle, faite pour sauver Chesnon, de Launay et venger Breteuil (3), et Cagliostro avait amusé ce public spécial par ses réponses spirituelles : mais bien des gens devaient être trompés et s’arrêter aux diffamations haineuses, aux calomnies de l’insulteur à gages. N’est-ce pas ce qui est arrivé à beaucoup d’historiens ? Aussi, sur le conseil d’amis dévoués, pour réfuter toutes les assertions inexactes et hostiles publiées dans le Courrier de l'Europe au nom de Ricciarelli, Pergolezzi, Sachi, Jakton et autres, pour éclairer l’opinion publique avant les procès que lui intentèrent Sachi et Pridle, Cagliostro écrivit sa Lettre au peuple anglais (4).
jalousie ont poursuivi Cagliostro à Strasbourg, annihilant les effets de la reconnaissance de tout une ville ; Sachi se retrouve à Bordeaux pour empêcher Cagliostro d’y jouir de son succès ; lors du procès du Collier, il est l’appui, le fournisseur de documents de Mmade la Motte; à Londres, Morande s’en sert à nouveau, et l’Inquisition, à Rome, réédite ses calomnies. Adversaire de tous les jours, toujours renaissant, rongeant sans cesse le terrain autour de Cagliostro, il a été le calomniateur à voix basse, l’ennemi domestique. Morande n’arriva qu’à la fin pour jouer le rôle d’accusateur public, préparant le procès de Rome. On peut dire que sans cet homme, Cagliostro, aimé à Strasbourg, glorieux à Bordeaux et à Lyon, inattaquable à Paris eut été aussi heureux qu’il a été persécuté. Mais il figurait sur la route de Cagliostro; il a été comblé de ses bienfaits: argent, science, places, recettes, il en a tout reçu : Cagliostro, loin de s’en défaire, ne l’a-t-il même pas protégé contre le zèle de ses amis qui s’offraient à l’en débarrasser ?
(1) Pridle joignit une réclamation personnelle à celle de Sachi.
(2) Lettre au peuple anglais. 1787, in-q, p. 48.
(3) « Le public trouvait la prose de Morande imprégnée de maximes ministérielles. » Mémoires Secrets, 9 oct. 1786.)
(4) 1 vol. in-4. S. L., S. A. (1787), 78 pp. -j- I f.
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Cette lettre, très documentée, très digne, très écrasante pour ses ennemis, et dont nous avons cité les principaux passages au fur et à mesure des événements racontés, se terminent par ces mots adressés à Morande :
« Ni mes amis ni moi n’accepteront jamais de cartel du sieur Morande (i), par une raison bien simple et que le lecteur approuvera. Le sieur Morande la connaît parfaitement et c’est précisément la certitude du refus qui lui donne le courage de proposer. »
Le comte de Cagliostro rappelle ici la conduite indigne de Morande à l’égard du comte de Lauraguais, comment il essaya de le compromettre en le faisant passer pour l’auteur d’un de ses plus odieux pamphlets (2) ; comment il l’insulta et le diffama ensuite ; comment, bâtonné par le comte de Lauraguais en pleine rue, assigné devant le ban de la reine, il envoya sa femme et ses enfants supplier le comte, vint lui-même se traîner à ses genoux, dut insérer dans un journal public (3) une rétractation, où il se reconnaît faussaire et calomniateur; et comment enfin, lorsque toute poursuite fut arrêtée, il se déclara prêt à recommencer.
« Voilà l’homme que nosennemis ont pris à leur solde. Voilàle digne défenseur qu’ils se sont choisi : et cet homme a l’audace d’appeler en duel mes amis et moi ! et il nous donne insolemment choix des armes, sans songer qu’il n’en est qu’une seule dont on puisse honnêtement se servir contre lui.
« J’abandonne à sa propre turpitude un écrivain flétri que la France a rejeté, que l’Angleterre désavoue, que toute l’Europe apprécie depuis longtemps ; il peut en liberté continuer à m’injurier. Je ne le citerai pas devant le Tribunal des Lois ; ce malheureux a une femme ; il est le père de six enfants ; sa ruine inévitable, si je l’atta-
(1) Le défi de Morande cachait un piège nouveau : les lois anglaises sont formelles. C’eut été l’arrestation de Cagliostro à son arrivée sur le terrain — si ce n’eût été son assassinat.
(2) « C’est un gredin qui s’avise de dire du bien de moi dans un libelle où il déchire ce que j'aime et que je respecte. » Corresp. de Grimm, t. X, p. 222.
(3) London Euening Post. n° 8062. Amende honorable . « M. le comte de Lauraguais, après les humbles soumissions que je lui ai faites, ayant bien voulu arrêter les poursuites faites contre moi pour l’avoir diffamé par des vers pleins de faussetés et injurieux que j’ai fait insérer,... etc..., je vous prie de publier, dans ce même journal, mon repentir sincère d’avoir diffamé aussi injurieusement M. le comte de Lauraguais et mes très humbles remerciements pour avoir accepté mes soumissions et arrêté les poursuites. Signé: Morande. »
quais, entraînerait celle de sa nombreuse famille. Je remets ma vengeance entre les mains de celui qui ne punit pas sur les enfants le crime de leur père (i). »
Et c’est sur ces mots qui appellent Morande au Tribunal de Dieu, c’est en lui rappelant le sort de ceux qui ont diffamé et persécuté les envoyés du Ciel, que Cagliostro termine sa note sur Morande ; ce fut le dernier mot de sa réplique (2). Morande comprit-il qu’il se heurtait à un bloc de granit ? En habile journaliste eut-il le sentiment que les rieurs n’étaient plus pour lui (3), qu’il était démasqué, qu’on entendait trop les écus de France sonner dans ses goussets, lorsqu’il frappait sa poitrine, en des gestes oratoires ? Les motifs d’agir lui furent-ils retirés par le ministère ? Toujours est-il qu’il arrêta sa campagne.
Cagliostro avait triomphé du journalisme, de cette force qui devait renverser les trônes, rester la seule puissance régnante, la seule qui, de nos jours, peut encore faire pâlir d’effroi dans leurs forteresses les derniers princes de la terre, je veux dire les rois du fer, du cuivre et de l’or.
Demeuré maître du terrain après cette bataille, la plus terrible qu’il eût jamais livrée, il vécut à Londres au milieu de ses amis anciens et nouveaux, continuant ses enseignements, prodiguant ses bienfaits dans tous les milieux où il se trouva, dans le monde maçonnique en particulier. Le comte de Cagliostro fut l’intime de lord Gordon (4) et l’inspirateur de ses travaux dans la Theological Society ; invité dans plusieurs loges des plus anciennes et des mieux composées, il y fut reçu avec les égards les plus marqués (5). On a raconté que des maçons, dans une tenue plaisante, s’étaient moqués
(1) Lettre au peuple anglais, p. 74.
(2) Le succès de Morande diminua dès ce jour : forcé de quitter Londres et le Courrier en 1791, il revint à Paris essayer de pêcher dans l’eau, fort trouble à ce moment, et fonda l 'Argus patriotique, « destiné à défendre le patriotisme, les mœurs et la royauté» osait-il écrire en tête de ce nouveau journal. L 'Argus changea de couleur souvent, bien qu’il ne vécut que quelques mois : Morande l’abandonna au moment du danger, s’enfuit à Arnay-le-Duc, échappant à la guillotine, mais destiné à mourir assez misérable et fort ignoré dans ce village en juillet 1 8o5.
(3) Cf. Mémoires secrets, cités par Robiquet. Op. cit., p. 204.
(4) Le Courrier de l’Europe cite parmi les amis et défenseurs de Cagliostro à Londres, M. Cr... f .. d., M. du T..., Lord G... (Gordon), M. le Mi ... re M. Ag... sis. ( Courrier , 1787, p. 1 52 . )
(5) Lettre au peuple anglais, in-4, p. 74.
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de lui en sa présence; ce n’est là que l’interprétation d’une caricature de l’époque, imprimée et publiée par les soins de ses mêmes ennemis et qui n’a aucune valeur documentaire (i). Jugera-t-on de nos jours nos savants, écrira-t-on l’histoire de nos hommes d’État, d’après les dessins de Forain ou de Caran d’Ache ?
Dans ses travaux maçonniques Cagliostro s’efforça, comme il l’avait fait à Lyon et à Paris, de donner aux loges une direction morale ; à l’ordre, une réalité spirituelle. Voici un manifeste publié, sinon par lui, car il n’est pas signé, du moins en son nom et sous son inspiration (2), dans le Morning Herald à la date du 2 novembre 1786.
A tous les maçons véritables au nom de 9, 5, 8, 14, 20, 1, 8, — 9, 5, 18, 20, 18 (3).
Le temps est venu où doit commencer la construction du nouveau temple ou la nouvelle 3, 8. 20, 17, 8 (4) de Jérusalem. Cet avertissement est pour inviter tous les véritables maçons à Londres, de se réunir au nom de 9, 5, 18. 20, 18 (5) (le seul dans lequel est une divine 19, *7, 9, i3, 9, 19, 2 3) (6), de se trouver demain soir, le 3 du présent 1786 ou 5790 sur les neuf heures à la taverne de Reilly (7), Great Queen Street, pour y former le plan et poser la première pierre fondamentale de la véritable 3, 8, 20, 17, 8 (8), dans ce monde visible qui est le temple matériel de la spirituelle 9, 5, 17, 20, 18, 1, 11, 5, 12. (9). Un maçon est membre de la nouvelle 3, 8, 20, 17, 8 (8).
Il désirait, par cet appel, réunir non pas un convent de haut gradés, mais une assemblée générale de tous les maçons désireux de s’instruire, et, dans cet excellent terrain, semer la bonne parole, rénover les anciens rites, revivifier les volontés engourdies. Il se heurta, en Angleterre, plus encore qu’en France, aux petites rivalités et à l’indifférence générale. Sentant ses efforts inutiles, cédant aux instances de Sarrasin, qui n’avait pas cessé de le regretter et de conserver
(1) Monist, p. 544. Cette caricature, que l’auteur prétend rare et précieusement conservée dans la bibliothèque du rite écossais à Washington, est une gravure très connue et dont on rencontre assez fréquemment des exemplaires dans les ventes. Cagliostro dément cette calomnie dans sa Lettre au peuple anglais, p. 70.
(2) C’est Bonneville qui, dans la Berliner Monatschrift de mars 1786 a signalé Cagliostro comme l’auteur de ce manifeste anonyme.
(3) Jehovah-Jésus.
(4) Churh (pour Church) : église.
(5) Jésus.
(6) Trinitv.
(7) Hôtel des Francs-Maçons.
(8| Churh (pour Church) : église.
(9) Jérusalem.
à son égard une profonde dévotion (i), il quitta l’Angleterre le 30 mars 1787. Cagliostro partit seul; la comtesse resta à Londres aux soins de son amie, Mlle Howard ; il lui laissa la charge de finir les préparatifs du départ, et, en particulier, de vendre le mobilier qu’ils ne pouvaient pas emporter dans leur long voyage. Cette vente eut lieu le 13 avril, dans lePall Mail, parles soinsde Christie, commissaire priseur.
Apprenant ce départ, Morande reprit violemment et, cette fois, pour son propre compte, sa campagne d’insultes dans le Courrier de V Europe : ce fut, d’abord, une fanfare de triomphe, le gazetier, s’attribuant la gloire d’avoir mis en fuite son ennemi ; puis une soudaine commisération pour la comtesse, cette femme malheureuse, délaissée par son mari qui s’était sauvé, sans payer même leur domestique, emportant ses bijoux, l’abandonnant pour toujours après lui avoir fait subir une existence des plus douloureuses» La vente aux enchères devint, sous sa plume, une vente après saisie ; il en détaille les objets, ajoutant, pour rendre le tableau plus piquant, des athanors, des creusets, et surtout mille exemplaires de la Lettre au peuple anglais , vendus, dit-il, au poids du papier.
Dans plusieurs numéros consécutifs il publia le signalement détaillé de Cagliostro afin qu’on put le reconnaître et lui indiquer immédiatement la présence de sa victime en quelque endroit qu’elle apparût.
Maintenant que nous avons fait connaître Morande, il serait presque inutile de réfuter ces mensonges et ce dernier effort du policier. Et cependant ces calomnies de la dernière heure, restées sans réponse, ont eu leur effet. Des historiens (2) y ont attaché quelque importance et s’en sont faits malheureusement l’écho. Une seule observation suffira à en établir toute la fausseté : Cagliostro, après un voyage rapide, s’arrêtant quelques jours seulement en Belgique pour visiter des loges qui sollicitaient sa présence, à peine installé à Bâle au milieu de ses anciens amis, y fut
(1) Cagliostro, avant son départ définitif, fit d’abord un séjour de quelques semaines à la campagne, chez Loutherbourg, peintre du roi (né en 1740 à Strasbourg, mort en 1812 à Chiswick), grand amateur d’alchimie, pour travailler avec lui dans son laboratoire. C’est ce même Loutherbourg et sa femme, qui reçurent et hébergèrent Mme de Cagliostro, après le départ de son mari, lorsqu’elle eut déménagé et quitté sa maison de Knights-Bridge, Sloane Street, n° 4.
(2) Même M. Robiquet, pourtant très impartial et fort édifié sur la valeur des assertions de Morande. Cf. Vie de Théveneau. de Morande, note 2, p . 2o5.
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immédiatement rejoint par Mme de Cagliostro, débarrassée des dernières affaires qui la retenaient à Londres. On voit avec quelle impudence, avec quelle désinvolture Morande se moquait de la vérité et de son public ; mais on doit remarquer aussi avec quelle légèreté les critiques accueillent les histoires les plus fantaisistes quand elles présentent un caractère scandaleux. L’accusation portée contre Cagliostro d’avoir dépouillé, abandonné sa femme; la légende qui les représente, lui, comme un mari brutal, et la comtesse comme une victime terrorisée, ont été reprises, odieusement amplifiées dans la trop fameuse Vie de Joseph Balsamo par l’anonyme secrétaire du Saint-Office. C’est ainsi que Morande avait préparé l’œuvre de Rome.