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LA SUISSE — BALE ET BIENNE

oin de trouver en Angleterre l’accueil sympathique qu’était en droit d’espérer un Maçon anglais, victime de l’arbitraire, loin de pouvoir y goûter un repos si nécessaire après tant d’épreuves, Cagliostro n’avait rencontré à Londres que la haine et la raillerie. Lassé de ces luttes, écœuré de l’attitude de la maçonnerie, des gens et des institutions, Cagliostro supportait avec plus de peine chaque jour le contact des Anglais. Il ne recevait plus guère que Lord G. Gordon et Loutherbourg. Lorsque Sophie Laroche (i) vint le voir et lui apporter les meilleurs souvenirs des Sarrasin, elle put constater combien il lui tardait de quitter ce pays, quelle amertume gonflait son cœur. « Si je n’avais pas cette chère créature, lui dit-il en désignant sa femme, j’irais dans le désert, parmi les animaux sauvages et je suis sûr que j’y trouverais des amis (2). » Sophie Laroche, fort délicatement, lui rappela qu’il avait de vrais, de bons amis à Bâle ; que les Sarrasin lui étaient dévoués, corps et âme, espéraient toujours son retour auprès d’eux. Cagliostro en fut ému : il aimait, lui aussi. Sarrasin, pour son fidèle attachement ; il se souvenait des preuves

(1) Écrivain allemand, mort en 1807, auteur de F Histoire sentimentale de MIU de Sternheim , et rédactrice en chef de la : Pomona fiir Teutschlands Tôchter.

(2) S. Laroche. Tagebuch einer Reise... OfFenbach, 1788, p. 297.

qu’il lui avait données de son dévouement, lui ouvrant sa bourse aussi franchement que son cœur (i). Il ne put s’empêcher de laisser voir à sa visiteuse la douce émotion que lui causait la nouvelle assurance de cette affection et les sentiments de sympathie qu’il avait pour Sarrasin (2), et, lorsqu’il eut décidé, peu de temps après cette visite (décembre 1786), de quitter Londres, Cagliostro écrivit à Sarrasin, le priant de lui procurer, dans un coin de la Suisse, un asile, un lieu de repos, où il puisse oublier un peu les méchants et leurs œuvres (3). Sarrasin s’occupa immédiatement de sa demande : à son appréciation, Neuchâtel ou Bienne (Biel) convenaient le mieux ; il donna la préférence à Neuchâtel comme étant la plus importante des deux villes. Neuchâtel était alors principauté prussienne, et Sarrasin pensait arriver plus aisément à son but, en intéressant à son protégé le prince Henri de Prusse qui l’avait honoré d’une visite deux ans auparavant (4) et il écrivit au prince à ce sujet. Il adressa, en même temps, une lettre au gouverneur de Neuchâtel, M. de Belleville. Le 15 mars 1787,1e prince lui répondit par une lettre autographe, en français, qui figure aux Archives Sarrasin et dont voici le passage, concernant sa requête :

«... Quant au comte Cagliostro, que vous voudriés attirer à Neuchâtel, permettés-moi de vous faire quelques observations à ce sujet. Un homme dont les mœurs sont pures, qui se fait un devoir de respecter les loix du pays qu’il veut habiter, qui ne demande qu’à vivre tranquillement au sein de ses amis, cet homme n’a pas besoin, ce me semble, d’une permission pour s’établir dans un pays quelconque, encore moins d’une protection particulière. S’il a eu des torts vis à vis d’une puissance étrangère, et que cette puissance a des droits de réclamer sa personne, alors une protection particulière ne lui peut pas être accordée. Vous tirerez aisément la conclusion de ces réflexions. Je souhaite du reste que tous vos vœux se réalisent : j’y prendré (sic) une part conforme à l’intérêt que je vous conserve et aux sentiments

(1) Schmidt. Reise Journal. Biogr. Blatter. B. I., p. 217. — Cf. et : Ma Correspondance, n° 55, du 3o juin 1786. Avant le départ de Cagliostro pour Londres, Sarrasin donna l’ordre à un banquier anglais de mettre à sa disposition toutes les sommes qu’il demanderait.

(2) « La comtesse ne se lassait pas, elle aussi, de m’interroger, parlant avec amour de ses amis de Bâle ». S. Laroche. Op. cil ., p. 296.

(3) A. Langmesser. Jacob Sarrasin, der Freund Lavalers. Zurich, 1899, p. 53.

(4) Journal de Sarrasin. Archives Sarrasin, Bâle; à la date du 21 juillet 1784..

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de beaucoup d’estime avec lesquels je suis, Monsieur, votre affectionné ami. »

Henri.

Berlin, i5 mars 1787 (1).

C’était aimable, mais très réservé ; Sarrasin comprit que la cour de Prusse, si elle ne mettait pas d’obstacle à l’établissement de Cagliostro à Neuchâtel, ne ferait rien pour le protéger. Il abandonna son premier projet et s’adressa au banneret (2) Sigismund Wildermett,de Bienne, à qui il avait été présenté par leur ami commun Pfeffel (3). Wildermett s’employa sérieusement à le satisfaire ; s’étant assuré que le consul français à Berne (4) ne faisait aucune objection à l’installation de Cagliostro à Bienne, il fit une active propagande auprès des autorités locales et des citoyens de la ville en faveur de Cagliostro. Au mois de mars 1787, Sarrasin alla lui-même à Bienne chercher au Conseil le permis de séjour du comte et louer en son nom une belle propriété appelée Rockhalt (5).

Quant tout fut prêt, il avertit Cagliostro qui partit aussitôt, et arriva à Bâle le 5 avril 1787. Sarrasin se hâta de lui faire visiter son nouveau domaine (6), et le présenta aux notabilités de Bienne ; puis ils revinrent à Bâle. Tous étaient heureux de le revoir ; il retrouvait là, en outre de la famille Sarrasin, les Hazenbach, le pasteur français Touchon (7), Haas, le professeur Breitinger, De Gingin, Burckhardt (8), tous gens sérieux, libéraux, respectueusement dévoués à Cagliostro. Au premier voyage qu’il avait fait à Bâle, en octobre 1781, Cagliostro les avait connus, et se les était attachés ; avec eux il avait examiné les plans du pavillon destiné aux travaux secrets de son rite, pavillon

(1) Langmesser. Op. cit., p. 53.

(2) Vieux titre nobiliaire, disparu en France, mais qui s’estconservé en Suisse.

(3) Beau-frère de Gœthe qui prit la défense de Cagliostro en 1787.

(4) Biel relevait de Berne.

(5) Rocaille, dont les Suisses ont fait Rockhall et Rockhalt: au commencement de la Pasquart-Promenade, aux portes de Bienne. Cf. Langmesser. Op.cit.,p. 54. Cette maison existe encore. Voir la gravure ci-jointe d’après une photographie prise en 1 9 1 1 .

(6) Mme Sarrasin les accompagna. Langmesser. Op „ cit., p. 54.

(7) Malade qu’il avait guéri à Strasbourg.

(8) Cf. H. Funk. Die Wanderjahre (1er Frciu von Branconi, in: Westermann’s Deutsche Monalschrift, 1896, pp. 172, sqq. et : Lettre de Bürhli, in : Funk. Op. cit., p. 20.

dont Sarrasin surveilla la construction (i). Depuis lors, ses disciples suisses s’entretenaient de sa doctrine, cultivaient son souvenir. Le milieu était tout prêt à recevoir de nouveaux enseignements et Cagliostro, tout disposé à leur en donner. A la suite de son séjour à Paris, où il avait vu s’agiter stérilement les convents maçonniques, à la suite de ses discussions avec les Philalèthes, de ses déceptions auprès des maçons anglais, Cagliostro avait rejeté tout projet de regénérer le corps maçonnique en lui infusant, par le rite égyptien, un sang vraiment pur. Il comptait plutôt sur la création d’hommes nouveaux que sur la transformation d’esprits déjà imprégnés de traditions erronées, et, s’il avait jusque là ménagé avec le plus grand soin les usages et le symbolisme habituels des rites acceptés, pour faciliter la route aux adeptes de l’Écossisme ou du Grand Orient, il n’y voyait plus maintenant d’intérêt, du moment où la méfiance et l’ignorance présomptueuse des maçons avaient repoussé toutes ses avances. C’est dans ce sens qu’il parla à ses amis de Bâle, à Lavater (2), les amenant à une conception plus simple, plus purement religieuse du rite égyptien qui devait remplacer de toutes pièces, et non plus perfectionner, les rites maçonniques (3).

Une « Loge mère des Pays helvétiques » qui réunissait pour la première fois, en tenue régulière, les adeptes initiés isolément en 1781 , ouvrit ses travaux, dans la maison de Sarrasin, le 2 mai 1787 (4). Elle était installéesur le modèle de la loge de Lyon, mais plus simplement: on y voyait peu d’ornements, presque pas de symboles ; au milieu de

(1) Ce pavillon, bâti à Riehen, à 6 kilomètres de Bâle, sur le Glôcklihof, dans le domaine des Sarrasin-Bischoff, existe encore ; il est actuellement la propriété de M. Fritz Lindemeier. Nous en donnons ci-joint le plan et la vue dans son état actuel. On l’appelle encore le « Cagliostro », et la légende est établie qu’il contient le monument funéraire de Cagliostro.

(2) Lavater, définitivement conquis par ce changement, devint son actif collaborateur. Le Mercure de France (1787), annonce la réunion de Cagliostro et de Lavater « travaillant ensemble à Bâle et avec la loge des Amis réunis à Strasbourg, à Mannheim et à Brême, à la fondation de la Jérusalem céleste. » Borowski, qui rapporte le fait, dit que cette action commune, tout imprégnée de mysticisme catholique et de superstition, fut très désorganisante pour les esprits. (Borowski). Cagliostro einer der merkwürdigslen ..., p. i3o.

(3) « Il avait conçu beaucoup de doutes sur la Franc Maçonnerie, dit-il dans son interrogatoire, depuis son séjour à Londres, et ne voulait plus en entendre parler. » Vie de Joseph Balsamo, p. 1 88. C’est ce qui a permis à l’auteur de prétendre, en jouant sur ces mots, que Cagliostro lui-même désavouait son rite égyptien.

(4) Langmesser. Op. cil ., p. 55.

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la pièce se trouvait le buste de Cagliostro en marbre (i). C’était plus une salle de réunion, un oratoire mystique qu’un atelier maçonnique. Sur la patente et sur les diplômes, aucun symbole ; une simple arabesque encadrait les feuilles, en tête desquelles le nom de Dieu, seul, était gravé (2).

En dehors du temple, des soirées intimes réunissaient ceux qui n’étaient pas initiés au rite. En l’honneur de Cagliostro, Sarrasin recevait beaucoup : le pasteur Schmidt (3), qui dîna avec lui, un général français et quelques dames, le 8 mai, chez Sarrasin, a raconté sa soirée dans son journal (4). Il l’entendit, ce soir-là, parler, avec véhémence, contre le caractère anglais et contre la société française . Ces réceptions et ces travaux prenaient tout son temps, il ne s’occupait plus de médecine comme à son premier passage (1781), où la maison de Sarrasin ne suffisait pas à recevoir tous ses malades (5).

A la fin de mai, lors de la 27e réunion annuelle de la Société helvétique, Sarrasin l’emmena avec lui à Olten pour assister à cette assemblée, Cagliostro fit, là, grande impression. Matthéi (6), qui s’y trouvait et qui rapporte le fait, s’empressa de signaler cette nouvelle sensationnelle à sa maîtresse et amie, la marquise de Branconi (7) qui,

(1) Buste par Houdon dont nousdonnons deux photographies, pp. 16 et 176 de ce livre et qui se trouve actuellement au musée d’Aix.

(2) Vie de Joseph Balsamo, pp. 1 5 1 - 1 52.

(3) Christian Gottlieb Schmidt, auteur du : Reise Journal eines sàchsischer Geistlichen (Journal d’un ecclésiastique saxon).

(4) Récit analogue à ceux que nous connaissons déjà ; comme Beugnot, le commensal de Cagliostro fut surpris par l’originalité de ses manières, par l’opposition de son mutisme, à certains moments, avec son exubérance de langage à d’autres instants. « Son regard vous domine, vous anéantit, écrit-il, et vous échappe; c’est le type idéal du mage. La structure seule de son crâne indique un homme extraordinaire... mais il fait trop de bouffonneries, de plaisanteries ; il manque de gravité. » C’est un pasteur qui parle. Langmesser. Op. cil., p. 55.

(5) Lanqmesser. Op. cil., p. 55; et : Frankfurter Zeilung, Staat und Ristrelto, 1783. Extrait se trouvant aux Archives Sarrasin, vol XXXI11, cote 12. « Pendant son séjour à Bâle, il dicta à Mm' Sarrasin et à sa mère un grand nombre de formules pour tous les malades qui venaient le voir, car il n’écrit jamais ses ordonnances. »

(6) Littérateur allemand, ami de Gœthe, né à Nuremberg.

(7) Mme de Branconi, née de Elsner, veuve à quinze ans de Pessoni di Branconi, maîtresse du prince héritier Charles-Guillaume-Ferdinand de Brunswick dont elle eut un fils, le comte de Fürstenberg, en 1767, anoblie par Joseph II en 1774, était une femme d’une beauté et d’une intelligence exceptionnelles. Après sa rupture avec le prince en 1776, elle voyagea et séduisit tous les hommes éminents qu’elle vit: Lessing et Gœthe l’admiraient; ses relations

charmée de savoir Cagliostro en Suisse, impressionnée par le récit de Matthéi, écrivit aussitôt à Sarrasin la lettre suivante :

Neuchâtel, le 9 juin 1787.

« Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien témoigner àM. le comte de Cagliostro le plaisir que j’aurai de le savoir mon voisin (1), et combien je serai vite de renouveler connaissance avec lui ; je suis en même temps sensible à son obligeante attention de m’avoir fait passer la petite brochure, que je lirai avec autant d’indignation que j’ai lu tout ce qui a voulu attaquer sa bienfaisance trop connue et que les plus mal intentionnés ne pourront jamais révoquer. J’ai félicité les ha bitants de Bienne et des environs du séjour que le comte y fera et, sans chercher à faire son apologie, j’ai dit ce que je pense, partout où on me l’a demandé, dans ma course de Berne à Soleure que j’ai terminé (sic) heureusement hier soir (2). »

C’était en effet une ancienne connaissance de Cagliostro : elle l’avait rencontré à Strasbourg, chez les Sarrasin, lui avait amené Lavater (3) et avait fait beaucoup d’avances à Cagliostro, qui lui plaisait: « J’ai de la sympathie pour le comte ; il faut qu’il soit mon ami », écrivait-elle (4) à Sarrasin et, d’après lui, elle se « jeta imprudemment à sa tête ». Le procédé pouvait lui avoir réussi avec d’autres, avec Lavater, avec Goethe qui se sentait faible devant cette « sirène (5) ». Cagliostro ne fut pas subjugué. Cette femme séduisante, irrésistible, adulée, n’admettait pas qu’un homme ne tombât pas à ses pieds si elle lui laissait entrevoir quelque sympathie ; elle fut outrée et devint brus-

intimes avec Lavater sont connues. Cf. Zenker. La marquise de Branconi , in: Allgemeine Zeitung. N° 199, 'du 20 juillet 1889, et : Heinrich Funk. Die Wanderjahre der Frau von Branconi. in : Westermann’s Illustrirte Deutsche Monatschrift. Vol. LXXIX, oct. 1895, p. 172, sqq.

(1) Mme de Branconi habitait Chanet, près Neuchâtel.

(2) Archives Sarrasin. Bâle. Lettre écrite en français.

(3) Funk. Die Wanderjahre , pp. 5 et 7. Mme de Recke avait déjà écrit à Lavater en 1779 au sujet de Cagliostro. Von der Recke. Nachricht von des berüchtigten.. , p. 1 1 5 .

(4) De Strasbourg, en 1780.

(5) « Elle a été assez aimable pour me laisser entendreque je l’intéresse et que ma personne lui plaît, ce qu’on croit facilement avec ces sirènes; je suis heureux de ne pas être à la place de Matthéi ; car c’est un poste diantrement difficile d’être toute l’année, « par devoir », comme le beurre devant le soleil. » Lettre de Goethe à Lavater, in: Funk. Die Wanderjahre , p. 174. Cf. et : Langmesser. Op. cil., p. 38.

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quement Fennemie déclarée de Cagliostro (i). Elle scandalisa les Sarrasin, chercha à les détourner de Cagliostro. « Votre Cagliostro n’existe pas ; c’est moins que rien, criait-elle à Mme Sarrasin, à ses amis (2) », à tous ceux qu’elle voyait. Sarrasin ne se laissa pas impressionner par cette rancune, mais il s’en plaignit à Lavater : « Cette jolie poupée peut penser et dire ce qu’elle veut; qu’elle s’en aille, si cela lui plaît ; je donnerais mille Branconi pour un Cagliostro (3). » Mais d’autres en subirent l’influence. Lavater se troubla; il hésita entre sa belle amie et Cagliostro, sacrifia même ce dernier; dans une de ses lettres à Mme Sarrasin, il cherche à la détourner, lui aussi, de son sauveur et de son maître (4).

Telle avait été la brouille ; mais des années s’étaient écoulées et, revenue à Chanet, la marquise de Branconi ne songeait plus à tout cela : elle était heureuse de retrouver l’homme extraordinaire, unique, qui l’avait si vivement intéressée à Strasbourg.

Sarrasin fit part de la demande à Cagliostro qui ne refusa pas, exigeant seulement que l’entrevue eut lieu chez des tiers. Quelques jours après, Mme de Cagliostro arrivait à Bâle (5) et, le 29 juin, accompagnés des Sarrasin et des Loutherbourg, le comte et sa femme partirent pour Bienne. Ils déjeunèrent chez le banneret : Mme de Branconi s’y trouvait (6). La réconciliation fut aisée : Mme de Branconi était alors fort éprise de L. M. Leuchsenring, conseiller à la

(1) Langmesser. Op. cil., p. 40.

(2) H. Funk. Die Wcinderjahre , p. 7.

(3) Langmesser. Loc. cil., p 80.

(4) Langmesser. Loc. cil. (Lettre du 1 7 août 1781), p. 38. Peu après, du reste, rendu à lui-même et désensorcelé des charmes de la magicienne, il se reprit, et ses lettres à Sarrasin en juillet, en octobre 1782, et plus tard témoignent de son affectueux respect pour Cagliostro En 1793, aprèsla condamnation de Cagliostro, il n'attachait aucune créance aux bruits qui couraient et, vivant avec le souvenir de celui qu’il avait su apprécier, il déclarait que toutes les infamies qu’on disait de Cagliostro, de Joseph Balsamo à Rome, ne pouvaient s’appliquer au grand homme qu’il avait aimé. « Cagliostro qui faisait des miracles, Cagliostro que j’ai connu, était un saint personnage, » écrit-il à Gœthe. Cf. : Heinrich Duntzer. A 7 eue Gœlhesludien. Nürenberg. Bauer und Raspe 1867, p. iq3.

(5) Cagliostro avait envoyé à Londres pour chercher et ramener la comtesse ainsi que la famille Loutherbourg, un Allemand « qui avait voyagé dans les Indes et y avait, paraît-il, découvert des trésors (?)» Ce personnage était arrivé à Bâle avec Cagliostro, amené par lui. (Borowski). Caglioslro, einer der merkwürdigsten... p. 129.

(6) Ainsi que Mme Von der Lippe, en présence de qui Cagliostro reçut la marquise de Branconi. H. Funk. Die Wanderjahre... p. 1 1 .

cour de Darmstadt (i), ce qui désolait Matthéi et provoqua quelques scènes de jalousie (2). Tout entière à cette passion récente, elle ne songeait pas plus à la rancune passée qu’à des coquetteries nouvelles ; elle fut prévenante, aimable pour la comtesse ; elle retrouva en Cagliostro le médecin et le directeur spirituel dévoué qu’elle avait perdu par sa faute ; ses visites à Rockhalt, pendant l’été 1787, furent fréquentes et cordiales.

La vie de Cagliostro à Bienne se fut écoulée, paisible, au milieu des visites et dans l’exercice de la médecine (3), quand un événement imprévu vint troubler cette paix. Loutherbourg, sous quelles influences, on l’ignore, se brouilla tout à coup avec Cagliostro, entraînant dans son parti quelques personnalités importantes de Bienne (4). L’affaire Loutherbourg est difficile à expliquer, bien qu’elle ait donné lieu, devant le Grand Conseil de Bienne, à un procès dont les actes et, en particulier, la défense (Dillationschrift) de Cagliostro, figuraient au répertoire des archives de Bienne (5) ; mais, malgré l’indication du répertoire, les pièces ne se trouvent plus aux Archives. Le Dr Turler, de Berne, qui a publié, en 1900 un travail, sur cette époque, avait déjà, comme nous, constaté leur absence. Elles ont disparu, croit-on, en 1792 ou 1793, volées ou brûlées, on ne le sait (6). Dans la correspondance et dans le Journal de Sarrasin, on trouve bien quelques

(1) Langmesser. Op. cit., p. 55.

(2) Cette nouvelle aventure, la dernière de sa vie, se termina en 1789. Mme de Branconi disparut, voyagea, et revint, peu après, avec un jeune enfant qu’elle avait, disait-elle, adopté et qu’elle éleva. Malade, elle alla se soigner à Albano, où elle mourut, le 7 juillet 1793. Matthéi, fidèle jusqu’après sa mort, écrivait à Lavater : « Tout est vide pour moi. maintenant » H. Funk. Die Wanderjahre , p. 184.

(3) « Je me trouve dans ce moment ici, écrit Sarrasin, pour avoir accompagné M. le comte et Mme la comtesse de Cagliostro à leur nouveau domicile, où ils paraissent fort bien se plaire et où ils sont fêtés comme ils le méritent. Faisant tranquillement le bien et se vengeant de ses envieux en ne leur laissant que la bonne cause à persifler, M. le Comte espère trouver enfin ici la paix qu’il cherchait ailleurs. » Lettre de Sarrasin à M. d’Epresmesnil, datée de Bienne, 5 juillet 1787. Archives Sarrasin. Bâle, vol. XXXIII, cote 18. F° 1, vo.

(4) « Loutherbourg nous a tous bien trompés par sa physionomie honnête. Je le croyais un aimable et galant homme, mais ses procédés avec le comte annoncent et prouvent le contraire ; il ne désire que sa ruine et pourrait bien y trouver la sienne. » Lettre de Gingin à son beau-frère Sarrasin, datée de Bienne, janvier 1788. — Archives Sarrasin. Bâle, vol. III (1788), cote 20, f» 3.

(5) Raths-Kartabel. 1787.

(6) Ce fait est à rapprocher de la disparition aux Archives du Vatican de tous les documents concernant le procès Cagliostro à Rome. Cf. page 25 5 de ce livre.

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notes concernant son intervention à ce sujet ; mais, sur le motif du différend, sur les causes de la rupture entre Cagliostro et Loutherbourg, silence absolu, on expressions trop vagues (1), pour qu’on en puisse rien conclure.

Selon toutes probabilités l’affaire Loutherbourg est la suite de manœuvres tentées à Londres antérieurement, lorsque la comtesse était restée seule chez les Loutherbourg, pour essayer d’obtenir d’elle quelques confidences, quelques secrètes révélations, relatives à son mari, à ses aventures ou ses mystères; on fit alors des tentatives pour l’éloigner de son mari. Qu’espérait-on de cette séparation ? Qui avait intérêt à la provoquer ! Mystère ; il semble que Thilorier lui-même ait été du complot. Une lettre indignée de Sarrasin à M. d’Epresmesnil, écrite de Bienne le 5 juillet 1787, contient en effet le passage suivant : « En vain les personnes avec qui Me Thilorier concourt, selon son propre aveu, se flattent-elles de tirer parti des insinuations qu’elles ont faites à Mme la Comtesse. Tout est découvert, prouvé originellement, et consigné dans une déclaration légale et volontaire sous les meilleurs formes (2). »

« Veuillez, s. v. p., instruire incessamment M. le Comte du succès de son procès et faire entendre à M. votre parent, Thilorier, que ce n’est ni M. Rey de Morande, ni M. de Vismes, ni M. de Lansègre, mais

(1) « Cette infâme affaire, selon les lois. » Vol. III, cote 20. fo 1. — « Cette maudite histoire ». Vol. III, cote 20. Fo 3. Le Dr Turler (Neu.es Berner Taschenbuch, moi. Bern. Wvs, 1900, in-16, pp. 110-118) a publié, d’après les archives de la famille Heilmann de Bienne, un récit humoristique de cette querelle. Dans cette narration non datée, et fort mal écrite, l’auteur, Niklaus Heilmann, fait parler Cagliostro dans un patois moitié nègre, moitié allemand, qui n’était nullement le langage de Cagliostro ; il montre le banneret Wildermett s’adressant à Cagliostro en l’appelant : Signor Joseph Balsamo... » ce que personne n’aurait songé à faire en 1788, puisque le thaumaturge était encore pour tous le comte de Cagliostro, et moins que tout autre, le banneret, ami de Sarrasin, et protecteur de Cagliostro. Ce texte, bien qu’ancien (circa 1790?...) n’est donc pas un document historique : c’est une œuvre de fantaisie et le Dr Turler, du reste, ne le cache pas (Cf : Ibidem, p. 1 10).

(2) Mme de Cagliostro fit en effet devant les magistrats de Bienne une déposition toute en faveur de son mari, annihilant les imputations injurieuses de Loutherbourg. C’est cette déposition volontaire que la Vie de Joseph Balsamo signale, toujours avec la même fausseté, en ces termes : « Cagliostro força sa femme à faire une déclaration en sa faveur, où elle rétractait des confidences qu’elles avait faites à Londres, en son absence.., déclarant, en particulier, que, contrairement à ce qu’elle avait avoué, Cagliostro avait toujours été honnête homme et bon catholique. » Vie de Joseph Balsamo , p. 70. On peut juger, par cet exemple encore, de la véracité historique du Père Marcello.

M. le comte de Cagliostro, dont il a la cause à plaider et à soigner, et que ce n’est pas à l’avocat du mari d’inviter sa femme à séparer ses intérêts du sien (i). »

Loutherbourg et sa femme avaient agi dans le même sens que Thilorier ; tout à coup, l’intrigue fut dévoilée. Cagliostro changea d’attitude à l’égard du peintre et celui-ci ne cacha plus son jeu ; l’animosité s’accrut. Deux partis se formèrent : d’une part, les Loutherbourg et le maire de Bienne, leur intime, sur qui Mme Loutherbourg avait une grande influence (2), les enfants du maire, jeunes écervelés, unis aux Loutherbourg par une question d’intérêt, non précisée (3) ; de l’autre, Cagliostro et la comtesse, De Gingin, Sarrasin, et, avec eux, le bourgmestre et le banneret. Voilà quels étaient les deux camps ; les situations se tendirent de plus en plus (4) ; les hostilités commencèrent. Le 11 décembre 1787, à la séance du conseil, le comte de Cagliostro déposa une plainte contre Loutherbourg, exposant que, la veille, Abraham Ritter, domestique dudit Loutherbourg, avait, sur l’ordre de son maître, acheté, chez un armurier, de la poudre et des balles pour charger ses pistolets, afin, disait-il, de tuer le comte de Cagliostro (5). En conséquence, le comte sollicitait la protection des magistrats et l’expulsion de Loutherbourg et des siens hors de la ville.

Là-dessus, grand bruit dans Bienne ; enquête qui confirme le fait ;

(1) Archives Sarrasin . Bâle, vol. XXXIII. cote 18, f 0 3 vo.

(2) Mme Loutherbourg, remarquablement belle, avait entièrement séduit le maire qui «aimait beaucoup le cotillon» au dire de Sarrasin, (Lettre du 12 janvier 1788. Archives, vol. XXXIII, cote 20) ; elle avait enthousiasmé de même De Gingin qui la déclarait « la plus belle des femmes ». Au cours des discussions qui eurent lieu pour arranger l’affaire, Mme Loutherbourg protesta devant les enquêteurs officieux, siégeant chez le banneret, que « les bruits qui couraient étaient sans fondement, qu’elle n’avait jamais eu avec M. le Maire que des relations d’amitié très réservées (!) ». Cette singulière protestation, rapportée par Sarrasin ( eodem loco) en des termes plus crus, est encore une énigme du procès ; qu’avait à faire la conduite privée de Mme Loutherbourg avec le procès de Cagliostro ?

(3) Archives Sarrasin. Bâle, vol. XXXIII, cote 20, f° 1 v°, et fo 4.

(4) D’autres influences venaient encore envenimer la discorde : l’écho de la campagne de presse, que Morande menait en Europe, retentissait à Bâle et à Bienne; en outre, Loutherbourg, alchimiste, trouvait peut-être que les expériences et les promesses de Cagliostro étaient bien lentes à se réaliser.Cf: Deutsches Muséum. 1787, vol. 1, p. 388, — Berliner Monatschrift, novemb. 1787, pp. 449, sqq. — Langmesser. Op. cit., p. bj.

(5) Registre des procès-verbaux du Tribunal de Bienne. Volume allant de 1782 à 1796, pp. 1 04 et io5.

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mais hésitations, incertitudes du maire ; la partie adverse riposte, accuse, mobilise les huissiers (1). L’affaire s’envenime; un grand scandale règne dans la petite ville si tranquille d’habitude, et retentit même au dehors (2). Sarrasin s’empresse de venir « arracher Cagliostro des griffes de ses ennemis (3) » ; il accourt à Bienne (4), sermonne le maire deux heures durant, chez le banneret, essaye de lui persuader de séparer la cause de ses enfants de celle des Loutherbourg ; il veut obtenir que le maire renvoie de chez lui ce couple gênant (5). Des scènes violentes, de longues conférences eurent lieu ; enfin, le 4 janvier, Sarrasin, « usant de toute son éloquence (6) » et, aidé par Loutherbourg lui-même, enleva la position, et arriva à faire établir le texte de deux projets : i° un arrangement pour la famille et les fils du maire; 2° un arrangement pour Loutherbourg. Ces procès-verbaux furent signés le lendemain à la maison de ville et certifiés par le Grand Conseil. La solution obtenue, le texte du compromis ne plût sans doute pas à Cagliostro ; peut-être jugeait-il que Sarrasin n’avait pas mis à cette affaire toute l’énergie nécessaire et qu’il avait eu tort d’acheter ce qu’il aurait dû imposer (7). Peut-être ces défections répétées, ces hostilités dans

(1) « On a fait arrêter les effets du comte qui a réclamé... Cela va faire un procès dans toutes les formes... Vous pouvez juger combien tous ces procédés indisposent le comte qui, naturellement vif et altier, n’aime pas trop les contradictions... Cela l’occupe ainsi tout entier et il n’a plus le temps ni la liberté de s’occuper de ses malades. » Lettre de Gingin à Sarrasin, janvier 1788. Archives Sarrasin, vol. III, cote 20, f° 2.

(2) Un article paru dans la Schaffauser Zeitung, en mars 1788, sur ces scandales déplut fort aux magistrats de Bienne. Registre des procès-verbaux du Tribunal de Bienne. Vol. cit. , p. 1 3g.

(3) Langmesser. Op. cit., p. 57, d’après une lettre de Sarrasin à Lavater, du 19 janvier 17S8. Toutefois cette nouvelle intervention, nécessaire, dut lui coûter; après tant d’efforts pour procurer la paix à Cagliostro, tant de démarches pour disposer les esprits en sa faveur, ce nouveau scandale dut l’affecter beaucoup.

(4) Le 12 janvier 1788.

(5) Le maire, bien que lié avec Loutherbourg, commençait à en être las, dit Sarrasin : c’était excellent pour l’affaire ; mais, d’autre part, il tremblait de déplaire à Madame et, déplus, avait le grand défaut d’être bête : cela fit traîner les affaires. Loutherbourg, plus homme d’affaires, était prêt à un arrangement.

(6) Il ne peut écrire, dit-il, quels furent ces procédés oratoires irrésistibles, mais il les dira de vive voix à son correspondant : «Le comte y gagne tout l’honneur et perd un peu sur les frais. J’ai cru, dit le bon Sarrasin, qui certainement paya de sa poche la différence, que l’un valait bien l’autre. » Archives Sarrasin. Bâle. Rapport de Sarrasin sur ses négociations à Bienne. vol. XXXIII, cote 20, fos 3 et 4.

(7) Si Cagliostro montra quelque mécontentement, les difficultés de cesderniers jours ne portèrent cependant pas atteinte à l’affectueux respect de Sarrasin et de

sa propre maison lui furent-elles aussi fort à cœur. Toujours est-il que Cagliostro songea à quitter la Suisse ; après une courte visite à ses amis de Bâle (du 17 janvier au Ier février 1783), il revint à Bienne. On le voit encore assister avec Sarrasin à la 28e session annuelle de la Société helvétique à Olten, en juin. Sarrasin le reconduisit à Rockhalt et prit congé de lui le 19 juillet (1). Il ne devait plus le revoir : le 23 juillet Cagliostro quittait Rockhalt.

ROVOREDO. — TRENTE

Après avoir passé à Aix-les-Bains (2) une saison nécessaire à la santé de la comtesse, Cagliostro passa par Turin sans presque s’y arrêter (3), et arriva le 24 septembre 1788 à Rovoredo. Sa vie, en cette ville, nous serait restée aussi inconnue qu’elle l’est à Turin ou

ses amis pour leur maître. En 1790, pendant que l’Inquisition sévissait contre Cagliostro, Sarrasin écrit à Lavater : « Les souffrances du comte me peinent ; mais je sens que si les choses sont ainsi, c’est qu’il l’a voulu ; le monde n’y comprend rien ; moi, je connais par expérience sa valeur intérieure.. » (Langmesser. Op cit ,p. 57.) — De Gingin écrit de même : « J’espèreque la détention du comte ne sera pas longue et qu’il s’en tirera aussi bien que de la Bastille. » (Archives Sarrasin, vol. III, cote 38, F0 3.) Et, en 1793, après que tous les événements eurent semblé donner tort à Cagliostro, alors que sa mémoire ellemême était diffamée, Sarrasin écrit encore a l avater : « Nous nous forgeons un idéal, et nous nous fâchons ensuite vivement si le beau et le bien sont autres que nous ne les avons conçus. Marist de physionomiste) ne reconnaîtrait pas le Christ s’il se promenait avec lui !... » (Langmesser. Loc. cil. , p. 68.) Ces paroles révèlent le travail intérieur que Sarrasin avait dû faire pour arriver à s’expliquer la fin de Cagliostro et les circonstances qui l’entourèrent. Mais sa foi n’avait pas faibli, non plus que celle de Lavater. Cf. Ch. VIL Paris, p. 203.

(1) Ces documents précis, tirés du Journal de Sarrasin , nous font rejeter comme inexact le récit d’un séjour de Cagliostro à Vienne (Autriche) qui aurait eu lieu, d’après Borowski, en juin 1788. Boroswki cite comme références les Archiv fiir der Schwcirmerey, Fol. II, part. II, p 79, et raconte, qu’après avoir eu de grands succès, rappelé un mort à la vie, disait-on, il s’enfuit parce que Marie- Thérèse (? morte en 1780) voulait le contraindre, parla force, à lui vendre son secret d’immortalité. Les détails semblent fantaisistes, les dates en tout cas sont fausses, et tout cela est à négliger.

(2) Casanova l’y rencontra Casanova. Mémoires , t. VIII, p. i3 sqq.

(3 ) La Vie de Joseph Balsamo 1 p. 1 5 3) dit qu’il séjourna aussi à Genève et à Vérone, mais sans donner de preuves de cette assertion. Entre son départ d’Aix, qui eut lieu dans les premiers jours d’août, et son arrivée à Rovoredo 24 septembre), le laps de temps est si court, que si l’on en retranche encore le séjour à Turin, les arrêts à Gênes et à Vérone, s’ils sont exacts, n’ont pu qu’être des stations en cours de route, sans intérêt pour l’histoire de Cagliostro.

LA SUISSE ET ROME

à Trente, s’il n’avait rencontré là, pour la première fois dans le cours de son existence, un observateur impartial. Critique désintéressé, ni disciple, ni ennemi, ce prototype du « reporter » prit à cœur de contrôler jour par jour, de noter tout ce qu’il pourrait voir, entendre ou apprendre de Cagliostro pendant les quelques semaines qu’il passa dans cette ville. Les notes prises, il en fit un livre et, comme il était de bon ton au xvme siècle de mêler le sacré au profane et de badiner sur ce qui aurait pu devenir sérieux, il les publia en latin sous le titre: « Liber memorialis de Caleostro cum es set Roboreti » dans un style pastiché des Évangiles.

Le livre resta connu sous le nom à' Evangile de Cagliostro ; c’est le document le plus précieux que nous ayons sur sa personne, celui qui nous permet de revivre un peu dans son temps, auprès de lui, de nous représenter ce qu’il était, ce qu’il disait, ce que purent penser de lui ceux qui l’approchèrent. Ce n’est pas seulement à ce point de vue que le Journal du passage à Roveredo possède une valeur inestimable, c’est aussi parce que tous les exemplaires de cet ouvrage, réunis aux papiers de Cagliostro, ont été brûlés par le Saint- Office dans l’autodafé qui suivit sa condamnation par le pape et qui fut exécuté à Rome le 4 mai 1791 sur la place de la Minerve. Quelques volumes, déjà entre les mains de particuliers, échappèrent au bûcher; ils ont, depuis, disparu, détruits ou perdus. On n’en trouve pas dans les bibliothèques publiques, on n’en voit point passer dans les ventes de livres rares, et le titre de l’ouvrage avait été seulement transmis par des contemporains. Nous avons eu le bonheur d’en trouver un exemplaire en Italie. Dans cet ouvrage, dont nous avons publié la traduction exacte et complète (1), on voit qu’à Roveredo, comme à Strasbourg, comme à Paris, sa maison était assiégée de malades (2) ; sa charité et ses succès médicaux lui conquièrent la reconnaissance enthou-

(1) L’Evangile de Cagliostro, retrouvé , traduit pour la première fois du latin et publié avec une introduction par le Dr Marc Haven. P., Libr. des Sciences hermétiques, 1910, i vol. in-16 avec portrait et sceau de Cagliostro. Nous n’avons pas cru devoir reproduire l'Evangile de Cagliostro en appendice à ce présent ouvrage pour ne pas faire de double emploi. Mais nous engageons beaucoup ceux qui s’intéressent à Cagliostro à lire ce mémorial ; ils y trouveront une série d’instantanés, pris à toutes les heures de sa vie, et qui donnent, mieux que tout le reste, la vision de ce qu’il fut.

(2) Evangile de Cagliostro , pp. 28, 36, 47. 5i.

siaste du peuple; plusieurs notables devinrent ses amis (1).

Pendant six semaines, avec une inlassable bonté, il reçut des malheureux, enseigna, parlant plus librement, plus ouvertement encore qu’ailleurs de sa mission et de ses actes (2) ; mais là aussi, les cabales des médecins, l’animosité des gens d’église lui rendirent la vie impossible (3) ; il partit, le 10 novembre, pour Trente où l’un de ses malades reconnaissant l’engageait beaucoup à venir et où il le présenta (4). Borowski donne, pour ce départ, la date du 22 octobre, sans référence ; le chiffre du Liber Memorialis nous semble faire autorité. Le même auteur parle d’un séjour de Cagliostro à Venise où, réduit à la misère, il aurait été obligé de faire argent de ses bijoux ; sa belle montre, entourée de diamants, aurait été achetée par un joaillier de Mayence, nommé Chardon. Mais, ne l’oublions pas, ce sont là des informations puisées dans le Courrier de r Europe ! Nous savons, d’autre part que, peu de temps après, Cagliostro avait à sa disposition une caisse d’argent et une lettre de change de 10.000 thalers. Cela se passait à Trente, le 3 avril 1789 (5). L’histoire de la gêne de Cagliostro à Venise n’est donc guère admissible. Il est vraisemblable qu’à Trente les choses se passèrent de même qu’à Roveredo et qu’ailleurs : sympathie au début, jalousie et hostilités à la fin ; c’était la succession habituelle des sentiments chez ceux qui recevaient de Cagliostro des soins matériels et des bienfaits spirituels. Ses excellentes relations avec le prince-évêque l’auraient engagé à demeurer plus longtemps dans cette ville, si la haine de ses ennemis ne l’avait pas poursuivi dans sa nouvelle retraite. Ils obtinrent de Joseph II une lettre comminatoire à l’évêque de Trente, où l’empereur lui manifestait son déplaisir de le voir héberger un illuminé dangereux, un grand-maître d’un rite

( 1 1 « La voix du peuple s’élevait pour lui et grondait dans l’assemblée ». Evangile de Cagliostro, p. 38. — Le témoignage de l'auteur impartial réduit à néant les calomnies publiées à cette même époque par un anonyme dans le Journal von und far Deutschland, déc. 1788, pp. 5i6-52o, sur la soi-disant déconfiture de Cagliostro à Rovoredo.

(2) Evangile de Cagliostro , pp. 26, 5o.

(3) Evangile de Cagliostro, pp. 5q, 3 7. Joseph II, cédant à des pétitions émanées de médecins et de gens hostiles, lui interdit l’exercice de la médecine. Evangile de Cagliostro, p. 71 et Vie de Joseph Balsamo, p. 70.

(4) « Festus, dont il avait loué l’appartement à Rovoredo, était originaire de Trente et y demeurait souvent; tombé malade à Trente, il appela Cagliostro. » Evangile de Cagliostro, p. 59.

(5) Borowski, Loc. cit., p. 1 33.

LA SUISSE ET ROME

proscrit, et, pour rassurer son protecteur, Cagliostro dut quitter ses

Etats. A son départ, le prince-évêque lui donna pour les cardinaux Albani Colona et Buoncompagni, à Rome, de chaudes lettres de recommandations, ce qui prouve la solidité des bons rapports qui unissaient Cagliostro et l’évêque de Trente (1).

On dit, dans la Vie de Joseph Balsamo (2), que ce fut sur les instances de sa femme, désireuse de retourner dans sa famille et de se rapprocher de la religion (3), que Cagliostro vint habiter Rome. Nous avons vu l’un des motifs de son départ ; les sentiments de sa femme influèrent peut être aussi sur sa décision. D’autre part, plus éloigné de jour en jour de la Maçonnerie ordinaire, plus désireux de propager en face d’elle son rite véritable, religieux et chrétien, Cagliostro conçut l’espoir de le faire approuver par le pape et soutenir par l’ordre de Malte, et de lui donner alors une extension universelle. Sa venue à Rome était donc la suite naturelle de ses travaux. Mais il est un motif plus réel, plus irrésistible que les désirs de sa femme ou ses projets maçonniques, qui poussait Cagliostro vers le Vatican. Une voix intérieure l’appelait là ; lorsqu’il franchit les portes de Rome, il accomplissait la dernière étape de son calvaire ; il marchait vers le martyre.

(1) Ist Cagliostro Chef... Gotha, 1790, p. 216. Cette estime réciproque et ces relations aimables n’empêchaient pas les discussions courtoises ; Cagliostro disputait souvent maçonnerie et théologie avec l’évêque ou avec son entourage, et, c’est à ce séjour de Trente, que se rapporte l’anecdote suivante, citée maladroitement par sa femme, et dont on se fit une arme contre lui : un jour, au retour d’une entrevue intime avec un théologien, Cagliostro rentrant chez lui dit à sa femme, au cours de la conversation : « Ah ! j’ai bien attrapé ce prêtre. » Vie de Joseph Balsamo , p. 74. Cela fut dit en italien sans doute ; quel mot fut employé ? la traduction est-elle exacte ?Nous ne le savons pas. Cette phrase, interprétée péjorativement par l’auteur, signifierait, d’apres lui, que Cagliostro, par une feinte religiosité, a joué la comédie auprès du prêtre, et l’a trompé, alors que cette même phrase peut signifier aussi bien, et mieux même : « Nous avous discuté ; il a voulu me dominer par ses arguments théologiques, mais je l’ai bien remis à sa place ; je l’ai battu sur son propre terrain, et il en est resté fort attrapé. » Comme on s’est beaucoup appuyé sur ce fait pour démontrer l’hypocrisie de Cagliostro, il nous a paru nécessaire, quoique ce ne fut là qu’un détail, de réfuter encore cette calomnie.

(3) Il est vrai, qu’à Rovoredo déjà {Evangile de Cagliostro, p. 72), qu’à Trente ensuite, à la cour de l’évêque, des prêtres entourèrent la comtesse, la voyant faible et timide, et s’efforcèrent de la ramener aux croyances et surtout aux pratiques de la religion catholique dans laquelle elle avait été élevée.

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