ROME
En mai 1789, Cagliostro et sa femme descendirent à la Scalinata,. auberge de la place d’Espagne à Rome(i). Il arrivait avec des recommandations nouvelles dans un pays déjà connu, encore habité par beaucoup de ses anciennes relations de 1773 ; il y retrouvait, en particulier, le bailli Le Tonnelier de Breteuil, ambassadeur de la religion, c’est-à-dire de l'ordre de Malte, à Rome. Très rapidement, il fut reçu et recherché dans le monde, que ses aventures et ses pouvoirs intéressaient, et dut changer son premier domicile pour un bel appartement, place Farnèse (2).
L’abbé Luca Antonio Benedetti, avocat à la Curie, a cité, dans ses Mémoires , le nom de beaucoup de personnages qui reçurent Cagliostro et se lièrent avec lui. Il les énumère dans le récit d’une séance de magie donnée par Cagliostro à Rome, à laquelle assistait une assemblée nombreuse de grands seigneurs italiens et français. Voici, textuellement ce document ; nous le discuterons plus loin.
« J’ai dû assister à une réunion présidée par Cagliostro à la villa Malta (3) n’ayant pu résister aux prières de la marquise M. P. qui me voulait absolument pour son « cavalière ».
« Nous sommes arrivés environ à deux heures du matin. Un laquais en livrée, après avoir reçu nos cartes, nous introduisit dans une salle magnifiquement éclairée, dont les murs étaient couverts de dessins et d’emblèmes : le triangle, la perpendiculaire, le niveau et autres symboles. Il y avait aussi des statues d’idoles assyriennes, égyptiennes et chinoises. Sur le mur du fond et en gros caractères :
Sum quidquid fuit, est et erit,
Nemoque mortalium mihi adhuc Vélum detraxit.
<( La salle était remplie de personnes distinguées et même de personnages de haut rang.
« Imaginez ma merveille, quand je reconnus au milieu de l’assemblée
(1) Gagnière. Cagliostro et les Francs-Maçons, p. 25. Art. in: Nouvelle Revue, pp. 25-56.
(2) Gagnière, Loc. cil., p. 28.
(3) La Villa Malta, porta Pinciana, était la résidence d’été des ambassadeurs de Malte.
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l’Éminentissime Bernis, ambassadeur du roi T. C. et, à son côté, la princesse Santa Croce. Un peu plus loin étaient assis le prince Frederico Cesi, l’abbé Quirino Visconti, le baron de Breteuil, ambassadeur de Malte et une infinité d’autres personnages et de grandes dames, notamment la princesse Rizzonico délia Torre avec son cousin, la comtesse Soderini, le marquis Vivaldi, avec son secrétaire le prêtre Tanganelli ( notus lippis et tonsoribus, pour toutes sortes de fourberies) le bailli de Malte Antinori, le marquis Massini et un capucin français.
« Au fond de la salle, sur un autel, on voyait, rangés en lignes, des têtes de mort, des singes empaillés, des serpents vivants renfermés dans des manchons de verre, des chouettes qui roulaient des yeux phosphorescents (i), des parchemins, des creusets, des ballons de verre, des amulettes, des paquets de poudre et autres diableries (2). »
Cagliostro, s’étant assis sur un trépied , commença un long discours : il parla de lui, de sa science (3), de ses mystères, se disant immortel, « antédiluvien » tout-puissant : pour montrer ses pouvoirs, il amena sur l’estrade une enfant à qui il ordonna de regarder dans une carafe de cristal pleine d’eau. La « pupille, s’étant penchée, dit qu’elle voyait, sur une route conduisant d’une grande ville à une ville voisine, une foule immense d’hommes et surtout de femmes qui marchaient en criant: « A bas le roi ! » Cagliostro ayant demandé à la pupille de quel pays ils étaient, l’enfant répondit qu’elle entendait le peuple crier : « A Versailles ! » et qu’elle apercevait, à leur tête, un grand seigneur.
« Ma pupille dit vrai, s’écria Cagliostro. Peu de temps s’écoulera avant que Louis XVI ne soit assailli par le peuple dans son palais de Versailles... Un duc conduira la foule... La monarchie sera renversée... La Bastille rasée... La liberté succédera à la tyrannie (4).
(1) En pleine lumière, voilà un phénomène qui ne se produit sans doute qu’en Italie !
(2) Mémoires de Benedetti, à la date du i5 sept. 1789. Cf.: Gagnière, Loc. cit ., p. 33.
(3) Un de ses invités lui ayant demandé en quoi consistait cette science, il aurait répondu: « Le savant Lavater est venu expressément de Bâle à Paris pour m’interroger et je lui ai répondu ces mots textuels : In herbis et in verbis. » Gagnière, Loc. cit., p. 36.
(4) Fait arrivé le 5 octobre suivant lorsque le peuple, sous la conduite du duc d’Aiguillon, marcha sur Versailles. La première fête de la Liberté fut célébrée le ib avril 1792 et le 21 mai 1791 la Bastille était rasée.
— Oh ! s’écria le comte de Bernis, quels tristes présages au sujet de mon roi !
— - Je le regrette, mais ils se réaliseront, répondit Cagliostro d’une voix grave.
— Je n’en sais rien... nous verrons bien... reprit d’un ton nerveux
l’Eminentissime en se rasseyant. »
Mais ce ne fut pas tout, au dire de l’abbé : Cagliostro multiplia les miracles, réalisant en cette soirée tout ce qu’on a raconté de lui en divers lieux : il changea de l’eau pure en vin d’Orvieto, fit grossir un diamant sous les yeux des spectateurs, rajeunit instantanément des vieillards en leur faisant boire quelques gouttes de son élixir de vie, etc...
Enthousiasmés par ces faits impressionnants, deux des assistants se levèrent et réclamèrent leur initiation au rite égyptien. C’étaient dit l’auteur, le capucin français San Maurizio et le marquis Vivaldi. Après un interrogatoire maçonnique sommaire, Cagliostro les reçut à l’instant même, publiquement, maçons égyptiens (2). Quelle qu’ait été la valeur morale de l’écrivain (3), nous ne pouvons cependant accepter comme exacts tous les détails de cette intéressante narration ; Fauteur, pour corser son récit, a rapporté, à côté de souvenirs personnels, des histoires déjà trop connues, des descriptions fantaisistes, qui prouvent, à notre avis, que ces pages furent écrites plus tard, après le procès de Cagliostro. Comment expliquer, sans cela, qu’il remarqua dans cette élégante assemblée la présence d’un obscur capucin français au même titre que celle du cardinal de Bernis ? Cagliostro siégeant sur un trépied, comme les sybilles, les singes empaillés, les idoles égyptiennes et assyriennes, les bocaux, les creusets, les serpents ornant la salle, tout cela, ce sont des notes empruntées à la Vie de Joseph Balsamo (4). Le rajeunissement, l’accroissement des diamants, opération longue et délicate dont Cagliostro s’occupa seulement à Strasbourg pour le cardinal de Rohan, l’histoire du Christ aux noces de Cana, l’Ego sum qui sum, sont des anecdotes venues d’autres endroits (5) et réunies pour donner une
(1) Ici. Ibid., in: Gagnière, Loc. cil., pp. 34-35.
(2) Ici. Ibid., in: Gagnière, Loc. cil., p. 36.
(3) Gagnière, Loc. cil., p. 32, fait son éloge.
(4) Cf. : pp. 1 5 1 , 1 5g.
(5) Nous avons déjà indiqué leur origine.
LA SUISSE ET ROME
impression d’ensemble. Comment admettre, qu’au milieu d’une soirée officielle de ce genre, deux assistants, ceux-là même qui furent soupçonnés ultérieurement d’appartenir à la maçonnerie égyptienne, et ceux-là seuls, se levèrent pour demander leur initiation, ce qui fut fait séance tenante, en public ? Il y a là une invraisemblance qui saute aux yeux, pour qui connaît tant soit peu les usages maçonniques et, en particulier, le rituel égyptien. Les idées, le style prêté à Cagliostro, ne ressemblent guère à ce que nous savons de lui et l’auteur, par ignorance, met dans sa bouche des erreurs de faits (1) qui soulignent l’invention et montrent combien cette histoire est fantaisiste. Nous n’en acceptons donc les détails que sous réserves : il doit y avoir du vrai ; l’auteur a sans doute assisté à la soirée où fut faite la fameuse prophétie de la chute de Louis XVI; l’émotion du cardinal de Bernis, le trouble des assistants, à cette parole audacieuse, voilà sans doute ce qui fut vrai, ce qui est original; le reste est banal et vient de seconde main.
Le même auteur nous assure que d’autres réunions « selon le rite égyptien » eurent lieu dans le même local; il est vraisemblable que le baron de Breteuil y reçut Cagliostro et ses amis plusieurs fois (2) ; mais, nouvelle erreur de Benedetti, ce ne furent en rien des tenues maçonniques. Cagliostro recevait et faisait des visites, soignait des malades (3), avait des amis et des disciples; il s’efforça sans doute de les intéresser à l’étude de sa doctrine, au rite égyptien ; mais, aucune loge égyptienne ne fut ouverte à Rome. Pour ouvrir une loge, on n’ignore pas qu’il faut sept membres déjà anciens dans l’ordre; or, ils n’existaient pas autour de lui et en voici la preuve : lors de l’arrestation de Cagliostro, on ne retrouva comme maçons inscrits au rite égyptien que trois personnes : i° Cagliostro ; 2° sa femme; 30 un capucin, le frère Francesco da San Maurizio, dont nous aurons à reparler; et Cagliostro n’avait caché ni détruit aucun de ses papiers (Vie de J. ‘Balsamo, p. 7 6) : les lettres de Donato et de Damiano confirment le fait. Ses amis, Vivaldi et Tanganelli, furent seulement soupçonnés d’appartenir à la Maçonnerie, mais on ne put le prouver. Cagliostro n’a jamais assisté non plus à Rome
(1) Lavater connut Cagliostro à Strasbourg et ne vint jamais à Paris.
(2) Gagnière, Loc. cil., p. 32.
(3) « Sans succès », dit la Vie de J. Balsamo, p. 75. Ce fut, en ce cas, spécial à Rome, comme la phosphorescence des yeux de chouette en pleine lumière.
à des tenues d’autres rites ; mis à l’index depuis son affaire des Philalèthes (1), mal reçu par Lubel et les maçons de Rome, il était lui-même, nous le savons, fort hostile à la maçonnerie ordinaire.
La situation n’était pas aisée à cette époque dans les Etats du Pape pour les Français, encore moins pour ceux qui semblaient s’occuper de sociétés secrètes. Les nouvelles de Paris semaient l’épouvante ; le pape s’inquiétait, les policiers redoublaient de surveillance, les délations affluaient. Les édits contre les maçons furent renouvelés, la
lutte contre l’esprit philosophique des loges se faisait très active et Cagliostro, déjà suspect, fut serré de plus près.
|; On lui tendit des pièges ; bien qu’il fut averti (2), il y donna, les yeux ouverts. Loin de se cacher, il parla ouvertement ; il avait vécu jusque là avec circonspection, dit la Vie de Joseph ‘Balsamo (3), il fit dès lors, sans réserve, profession de foi d’aimer la France, d’approuver le mouvement de liberté qui s’y dessinait ; il adressa même
une pétition aux Etats-Généraux, demandant qu’on autorisât à rentrer en France celui qui n’en avait été banni que par un acte arbitraire royal (4), et, dans ses causeries, il fit plus nettement de la propagande en faveur de sa Mac.*, égyptienne (5). Cagliostro avait alors auprès de lui un homme qui lui témoignait la plus grande déférence et se déclarait son disciple : c’était un capucin français, Francesco de San Maurizio, qui fut, dit-on, son actif collaborateur et jouit de sa confiance pendant l’année 1789. Quel fut le rôle de cet homme ? Le fait que son zèle n’aboutit qu’à compromettre Cagliostro, qu’à
(r) Gagnière, Loc. cil., pp. 27, 32.
(2) Une première fois, puis une seconde, des amis le prévinrent des dangers qu’il courait. Il les remercia, mais ne s’y arrêta pas. ( Vie de Joseph Balsamo , p.77.) « Je serais assez porté à croire, écrit de Gingin à Sarrasin, en apprenant la nouvelle de l’arrestation de Cagliostro, que c’est une suite des intrigues de la France, les Poîignacet compagnie étant là. » Archives Sarrasin, 1790, vol. IV, cote 38, f° 3.
(4) Vie de Joseph Balsamo , p. 77.
(5) Vie de Joseph Balsamo, p. 1 55 sqq Le ministre de Sardaigne à Rome écrit à cette date à un de ses correspondants : « Ces jours derniers, M. Mazin, (agent secret de Marie-Caroline), qui peut, je ne sais comment, intercepter les lettres arrivant de Naples, en a soustrait une, adressée par une dame à Cagliostro. Cette inconnue écrit dans un style de fanatique admiration et d’obéissance aveugle à cet hom ne; elle s’adresse à lui, comme à so n père spirituel, en terminant par ces mots textuels : « La commission est faite... Tout est prêt... Les élus sont éprouvés... Ce sont personnes jouissant de toute ma confiance, prêtes à tout entreprendre. ». Gagnière, Loc. cit., p. 42.
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provoquer la réunion du Saint-Office qui décréta son arrestation ; le fait que ledit moine, seul témoin à charge dont les aveux permirent d’établir que Cagliostro avait initié un maçon à son rite à Rome (Lettres de Donato), bénéficia d’une faveur spéciale, 11e fut condamné qu’à dix ans de réclusion dans la prison d’Aracœli, tout cela permet bien des suppositions. La plus naturelle est de penser que ce fut un agent secret de l’Inquisition qui s’acquitta fort bien de sa tâche.
Avec un homme aussi confiant, aussi simplement audacieux que Cagliostro, la police de l’Inquisition eut la partie facile : un dernier rapport fut remis et, le matin du dimanche 27 décembre 1789, la Congrégation des quatre cardinaux du Saint-Office (1) se réunit dans les appartements du cardinal Zelada. « La congrégation se composait du secrétaire d’État, Zelada, vice-gérant du cardinal Vicario, des cardinaux Campanella, Antonelli et Pallotta ; en outre. Sa Sainteté a voulu intervenir en personne, ce qui est sans exemple depuis des années (2). » Et le soir même Cagliostro fut arrêté ainsi que sa femme et le capucin San Maurizio : son appartement fut fouillé et tous ses biens saisis (3).
L’effroi fut extrême, lorsqu’on apprit cette nouvelle, parmi ceux qui connaissaient Cagliostro et l’avaient fréquenté : Vivaldi et Tanganelli se sauvent immédiatement (4). La marquise Vivaldi, qui se trouvait chez Cagliostro le soir même de l’arrestation, put, déguisée en officier de hussards hongrois, partir quelques jours après par le courrier de Venise. De Loras, francmaçon et ami de Cagliostro, membre important de l’ordre de Malte, sollicite des appuis, se voit fermer toutes les portes, et rentre précipitamment à Malte, sans rien faire pour Cagliostro. Lubel, peintre de l’Académie de France, membre d’une loge
(1) « La plus importante de toutes les congrégations et la seule qui fût présidée nominalement par le Pape était la Sacra Romanae Universale Inquisizione contre les hérétiques, qui faisait trembler les plus hauts. Elle n’était composée que de quatre cardinaux, le pape n’intervenant que dans les affaires exceptionnellement graves ». Gagnière. Loc. cil., p. 39, note.
(2) Lettre du chevalier Damiano de Priocca, Ministre de Sardaigne à la cour de Rome. Gagnière, Loc. cil., p. 38.
(3) Chez lui on a trouvé des habits riches, variés, peu d’argent, des bijoux. (Borowski), Cagliostro einer der Merkwürdigsten..., p. 134.
(4) Gagnière, Loc. cit., p. 44.
maçonnique française (i), accusé de complicité avec Cagliostro à cause de ses rapports avec de Loras, se défend de son mieux en chargeant Cagliostro « un aventurier, dit-il, qui n’a jamais été reçu en loge française ». Le cardinal de Bernis n’intervient en rien, se hâte, au contraire, d’approuver officiellement les poursuites dirigées contre les francs-maçons et contre Cagliostro (2).
Mais l’effroi ne fut pas moindre du côté du Vatican : le pape, les cardinaux s’affolèrent et se crurent entourés d’un réseau de menées secrètes ; on vit des complots partout, et partout la main des Illuminés (3). « Enfermé dans sa cellule, Cagliostro apparaît au pape et au gouverneur de St-Ange comme encore très redoutable et l’entrée du château est interdite à toute personne non munie d’un permis spécial. Beaucoup de Français rôdent autour de la prison et essayent de converser avec lui par la fenêtre dans une langue inconnue (4). »
« Je vous assure, écrit Astorri (5), que Rome se trouve, en ce moment, sous le coup de la plus atroce inquisition et qui enlève toute confiance en chacun. On n’ose se fier à personne. » — « Les arrestations se poursuivent, et toujours dans le plus grand mystère. Il me semble être dans le pays des fées », écrit de son côté l’agent de Toscane (6). Journellement on annonçait de nouveaux complots : la panique saisissait ceux-là même qui n’avaient rien à craindre ; on était sans cesse sous le coup d’une dénonciation. « Un édit du gouvernement de Rome défendit les illuminations et les réjouissances qu’on avait l’habitude de faire durant la dernière soirée du mardi gras, mesure qui fut accueillie par les malédictions de tout un peuple affolé des plaisirs du car-
( 1 ) Celle dont la Vie de Joseph Balsamo parle longuement, Ch. IV, en essayant de la faire confondre dans l’esprit de ses lecteurs avec le rite égyptien.
(2) Il est à remarquer que cet abandon de Cagliostro, alors qu’il intervenait en faveur de Lubel, ne porta pas bonheur au cardinal. Peu de mois après, le cardinal perdit toute sa fortune et sa place : la princesse, dont l’affection fidèle et sûre devait le consoler, le quitta aussitôt et ces déceptions successives minèrent la santé du Cardinal qui survécut fort peu à ces deux disgrâces. Gagniere, Loc . cil., p 38.
(3) Das polilische Journal, 1789, Vol.l, p. m. — (Borowski). Op. cit., p. 134.
(4) (Borowski), Op. cit., p. 134.
(5) Dépêche du ministre Astorri au gouvernement de Sienne,
(6) Corrispondenze di Diplomalici délia Republica et del Regno cVltalia, citée in: Gagnière, Loc. cit., p. 46.
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naval (i). » Le peuple, sachant que ces interdictions, cette terreur policière, étaient dues à Cagliostro, joignit sa colère aux persécutions de la police et sévit furieusement contre tout ce qui était français. Cet affolement ne fut pas limité à Rome. La reine de Naples, consultée par le Pape, lui ht répondre par son ministre Acton qu’elle avait fait surveiller Cagliostro personnellement à cause de la correspondance qu’il entretenait chez elle avec des personnages inquiétants et qu’il était nécessaire de réprimer énergiquement les menées de ces innovateurs dangereux (2). Elle-même agit avec rigueur : « J’apprends, écrit le ministre de Sardaigne, qu’on a enfermé à Saint-Elme le duc de San Demetrio en raison des intelligences qu’il avait eues avec Cagliostro. Le margrave d’Anspach a quitté Naples précipitamment... On affirme que l’affaire de Cagliostro n’y est pas étrangère (3). » On voit quelle surexcitation agitait les esprit et quelle importance significative avait l’arrestation du grand-maître de la Maçonnerie égyptienne.
Cagliostro fut enfermé d’abord au château Saint-Ange et mis strictement au secret (4) dans un affreux réduit donnant sur l’escalier qui joint le haut de la rampe centrale avec la cour des Pâlie (5), et c’est là qu’il demeura pendant toute la durée du procès, à la disposition des Inquisiteurs. Le 21 avril 1791, sur l’ordre du cardinal Francesco Saderio Zelada, il fut transféré à la forteresse de San Léo (6), sous la conduite de l’adjudant Grilloni, de la garde corse, et entre quatre soldats. Il y fut enfermé dans un cachot
(1) Gagnière. Loc. cit . , p. 45.
(2) Gagnière. Loc. cit., p. 47.
(3) Gagnière. Loc. cit., p. 34. Le margrave d’Anspach qui s’intéressait à Cagliostro l’avait reçu et visité à Trente en avril 1789. Cf. : (Borowski). Op. cil., p. 1 33), et depuis il était resté en bons rapports avec lui. Cf.: Mémoires de la margrave d’ Anspach. P., 1816, 2 vol in-8. T. II, p. 28.
(4) Vie de Joseph Balsamo , pp. io3 et 203. C’est ce que l’auteur appelle sans doute être dans les « mains douces » des juges ecclésiastiques. — «L’affaire est menée très secrètement... Cagliostro, tombé dans une grande tristesse, a refusé toute nourriture pendant quelques jours; il a réclamé du chauffage pour sa cellule ; on le lui a refusé. Le 16 janvier a eu lieu un interrogatoire de 5 h. 1 f 2, apres quoi, le 17, le pape a ordonné de lui mettre un collier et des menottes en fer. Cagliostro a prophétisé le renversement du pape et la destruction du château Saint-Ange. Comme il avait prophétisé la chute de la Bastille et que cela est arrivé, sa nouvelle prédiction a fait grande impression. » (Borowski). Op. cit., p. 1 55.
(5) E. Rodocanachi. Le château Saint-Ange. P., Hachette, 1909, in-f”, p. 238.
(6) Près Urbino. Rodocanachi dit: le 25 avril.
appelé II Tesoro. Nous ne décrirons pas les détails de cette captivité sous la haute direction du gouverneur Sempronio Semproni. Mais, d’une façon générale, nous pouvons dire que Cagliostro a souffert affreusement dans sa prison ; soumis à la surveillance continuelle de gardes-chiourme, plantés à poste fixe dans son cachot même, de peur que, par le suicide, il ne veuille échapper à la souffrance, on ne le considérait même pas comme l’un des autres prisonniers de la forteresse ; tout était matière à soupçon à son égard. Était-il calme ? Il dissimulait. Manifestait-il des sentiments religieux ? C’était de la comédie. Vivait-il de pain et d’eau, jeûnant trois jours dans la semaine ? C’était par hygiène, car il mangeait trop les autres jours, dit le journal. Si tout à coup des cris déchirants, des hurlements (i) s’entendaient au point de bouleverser la forteresse on rassurait tout le monde : c’était Cagliostro qui était ivre, et on se précipitait vers son cachot ; les coups, la bastonnade systématiquement appliqués n’arrivaient même pas à le faire taire, dit cyniquement le gouverneur Semproni dans sa lettre du 30 juillet 1793. Ses demandes étaient toujours repoussées ; on lui refusa même, un jour, où il se tordait dans d’affreuses coliques, le secours d’un lavement qu’il réclamait du médecin (2).
(1) Lettre de Semproni du 23 oct. 1792. Était-ce sous les coups des geôliers, sous les « interrogations » de l’Inquisition que se produisaient tout à coup ces cris déchirants, on ne peut le préciser. Toutefois les passages suivants ne s’expliquent guère que par ces hypothèses:
I. « Interrogé pourquoi il avait ainsi crié, il a répondu qu’on voulait l’assassiner dans son intérêt. Le commissaire Stéfani n’a pas pensé devoir chercher quelque sens mystérieux à cette parole et conclut raisonnablement que Cagliostro était fou. Il se vit obligé de recourir à la bastonnade. » (Lettres de Semproni des 4 juillet et 3o octobre 1792).
IL « Cagliostro était enfermé en présence de son confesseur, le père Passi, dominicain, quand tout à coupon entendit des cris et ces mots; « Halte-là, mon père, arrêtez-vous! Je ne veux pas! Cela ne sert à rien !... je proclame que je suis schismatique! » (Lettre de Semproni du Ier nov. 1791.)
(2) Cf. Initiation , déc. 1905. Quelques documents nouveaux sur le comte de Cagliostro , par le Dr Marc Haven. Ces documents nouveaux proviennent d’une étude du marquis Sommi Picenardi faite d'après les lettres de Donato et les Archives d’Etat de Pesaro (Carteggio sulla personna di Giuseppe Balsamo denominato il Conte Cagliostro, relegato nella fortezza di S. Léo per ordine délia Santita di Nostro Signore Papa Pio VI). Ces documents forment deux volumes de 137 et 43 pages (N° 8718-8719). Deux autres cartons, numérotés 8721 et 8720, contiennent des lettres des officiers, des chapelains et de differents personnages officiels relatives à l’administration de la forteresse, à Cagliostro, et des
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Bien que ce travail, fait uniquement au moyen de rapports émanés du clergé ou des officiers de police chargés de la surveillance de Cagliostro, soit évidemment hostile au prisonnier, on y trouve des documents intéressants.
Du 24 décembre 1789 au 7 avril 1791, la procédure du Saint- Office s’accomplit méthodiquement. Sitôt arrêté, Cagliostro comparaît devant ses juges. Tout d’abord, le Saint Office cherche à obtenir des aveux, à faciliter des déclarations compromettantes permettant de formuler nettement le cas d’hérésie. On emploie pour cela les procédés les meilleurs : on feint la bienveillance, l’estime pour son savoir; on l’engage à parler (1), à parler beaucoup, sans avoir l’air de remarquer rien d’étrange, sans manifester d’autres sentiments que de l’intérêt.
Cagliostro n’ignorait pas qu’on se jouait de lui, mais il dédaignait de s’en apercevoir ; on le laissait parler; c’était l’essentiel. Il importait que l’envoyé de Dieu fît entendre sa voix devant le plus haut tribunal de l’Orthodoxie, devant ces quatre cardinaux, représentants directs du Souverain Pontife, pour que Rome, un jour ne put nier l’avoir entendue. Le subtil calcul des hommes, à leur insu, comme toujours, accomplissait une œuvre providentielle (2).
S’adressant à ses juges, plus gravement, plus sérieusement encore qu’il 11e l’eût fait à des disciples, sans voir leurs sourires, car il parlait à leur âme, il leur exposait, sans crainte et sans voiles, les principes de sa doctrine, leur disait ce que devait être la maçonnerie égyptienne, leur en révélait l’importance. « La maçonnerie ordinaire est une route dangereuse qui mène à l’athéisme ; j’ai voulu sauver les maçons de ce danger et les ramener, pendant qu’il était temps encore, par un rite nouveau, à la croyance en Dieu et en l’immortalité de l’âme (3). » Et si, frappés par son éloquence, ses juges lui
réponses à ces lettres. Qae de choses nous trouverions là, sans doute, et comme il serait désirable que ces archives de Pesaro fussent intégralement publiées par quelque éi udit italien et traduites en français.
(1) Vie de Joseph Balsamo, p. 2o3.
(2) « Lorsque l’Enfant d’amour est venu lui-même nous l’annoncer, en nous enseignant le chemin de la vie éternelle, nous l’avons d’autant moins compris qu’il parlait un langage étranger à notre domaine ; il parlait amour et c’est pour cela même que nous l’avons mis à mort; mais par un mystère inconnu dans le temps, nous avons accompli son œuvre». Triomphe de V Amour. P., 1828. T. III, p. 1 18.
(3) Vie de Joseph Balsamo , pp. 1 65 et 167.
demandaient d’où lui venaient cette science et cette force persuasive, il répondait que, par une faveur spéciale, Dieu l’inspirait (1) et lui donnait une puissance que, de lui-même, certes, il n’aurait pas. Il leur expliquait comment il priait, ranimant sa foi avant d’opérer (2) ; puis, par l’intermédiaire de sujets purs et jeunes, sous forme de visions, ou directement, en lui-même, sous forme d’impulsions intérieures, comment il recevait les révélations, les directions qu’il avait demandées à Dieu (3). « Je crois, disait-il, que l’homme, créé à l’image de Dieu, peut, par sa protection spéciale (4), parvenir à la connaissance et à la domination des esprits, qui, eux, procèdent d’un autre mode de création, parce que Jésus, avant sa mort, nous a laissé et donné la vision béatifique comme en témoignent ses propres paroles : « Ego claritatem quam dedisti mihi, dedi eis. » Mais rien ne se peut faire que par la grâce de Dieu (5), grâce qu’il dispense à qui bon lui semble, et que, seuls, des hommes de foi, de bonne volonté, et pratiquant la charité peuvent espérer l’obtenir (6). Tels sont le but, les principes, les rites de la maçonnerie égyptienne, leur disait-il ; des prêtres, des prélats l’ont approuvée et vous aussi, vous en reconnaîtrez la pureté et la bonté, vous m’aiderez à la présenter au Pape. Il m’écoutera, me rendra la liberté et même me donnera sa protection pour mon ordre déjà si répandu (7). » Ainsi parlait-il franchement, éloquemment (8) devant des juges qui lui laissaient concevoir toutes les espérances et l’encouragaient de leur approbation ; puis, quand il eut fait ainsi, sans la moindre prudence, l’aveu de ses réalisations sociales, de ses œuvres théurgiques, déclarations que des scribes enregistraient, quand les Inquisiteurs sentirent qu’il n’avait plus de lui-même rien à dire, le décor et le langage des acteurs changèrent. Plus de douceur, plus de promesses, plus de feinte estime ; les conseillers bienveillants
(1) Vie de Joseph Balsamo, p. 117.
(2) Vie de Joseph Balsamo, p. 177.
(3) Vie de Joseph Balsamo, pp. 174 et 190.
(4) Vie de Joseph Balsamo, p. 177.
(5) Rituel, Mss. Papas, p. i5i ; et Vie de Joseph Balsamo , p. 198.
(6) Vie de Joseph Balsamo, p. 192.
(7) Vie de Joseph Balsamo, p.209. — Jacques Molay aussi, croyant à la sagesse, à l’inspiration divine du pape, a demandé à être entendu directement par lui.
(8) Vie de Joseph Balsamo, p. 117.
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devinrent des inquisiteurs impitoyables; l’interrogatoire (i) commença.
Un interrogatoire peut être conduit au gré des juges et ceux du Saint-Office s’entendaient fort bien à le faire (2). Questions entremêlées assez habilement pour que la réponse sur un point engageât sur un autre (3) ; jeux de mots, pièges, duplicité (4), tout était mis en œuvre pour le perdre : parfois, sous prétexte de lui donner l’occasion de prouver qu’il était chrétien, on lui ordonnait de réciter telle ou telle prière du rituel catholique (5); on lui demandait des définitions théologiques : c’était un examen de catéchisme (6). Cagliostro, à qui cette logomachie ne convenait guère, répondait selon l’esprit, avec une ampleur philosophique plus catholique que la demande, avec un symbolisme large, à ces
(1) Pour suivre cet interrogatoire, nous n’avons que de bien médiocres documents : la rédaction du greffier, qui d’ailleurs a disparu (Gagnière, Loc. cit., p. 47) devait être déjà conçue dans un sens modifié, et le choix, fait dans ce procèsverbal par un auteur nettement hostile (le père Marcello) ne peut donner que des renseignements bien altérés sur les paroles que, réellement, Cagliostro a prononcées devant ses juges.
(2) Le juge, par insinuation, essayait de lui suggérer sa réponse ( Vie de Joseph Balsamo, p. 189), le dirigeait en quelque sorte par la main {Ibid.,), p. 171. « Il faudrait un volume pour détailler en entier tout ce qu’on a fait pour tirer de sa bouche la vérité » {Ibid., p. 190). On lui coupait la parole {Ibid., 207-171), on le ramenait brusquement en arrière pour le troubler, l’interrogeant vingt fois sur un même détail jusqu’à ce qu’il ait prononcé le mot compromettant qu’on voulait obtenir {Ibid., 1 63, 168, 169). On interrompait l’enquête: tout était fini ; l’assurance était donnée au prisonnier que ses réponses était satisfaisantes, que ses peines allaient finir; puis on reprenait la question et les pièges {Ibid., p. 207). Si même nous avions les textes prudemment supprimés dans les Archives du Vatican, nous ne pourrions y puiser qu’en nous souvenant sans cesse dans notre travail qu’il s’agit d’un procès de l’Inquisition. Le procès des Templiers, pour ne citer que celui-là, se rapproche beaucoup de celui de Cagliostro. Celui qui en aura étudié les pièces juridiques sera déjà mieux préparé à comprendre certaines obscurités du procès de Cagliostro.
(3) P. 3 1 5. On veut lui faire reconnaître exacte en bloc une dénonciation anonyme déclarant que Cagliostro parlait habituellement contre le Christ, contre les sacrements, ou contre d’autres vérités respectables.
(4) Pp. 189-190. Il avoue un jour que, depuis peu, il a conçu des doutes sur le but et le caractère de la maçonnerie : quelque temps après on lui déclare que lui-même a avoué et signé qu’il savait bien en propageant sa maçonnerie qu’il agissait contre la religion. — Je n admets pas ce jeu de mots ! est-ce que je ne m'entends plus moi-même? répond Cagliostro indigné et irrité de ces procédés.
(5) Actes de foi, d’espérance et de charité. Vie de Joseph Balsamo, p. 173.
(6) « Croirait-on qu’interrogé sur les vertus cardinales il répondit qu’elles étaient les mêmes que les vertus théologales ! — et que le sacrement de confirmation était la confirmation du baptême ! — qu’il ne savait pas le nombre des péchés capitaux ! » écrit avec indignation le père jésuite, auteur de la Vie de Joseph Balsamo. Évidemment cela méritait la torture et la mort exemplaire.
LE MAITRE INCONNU, CAGLlOSTRO
demandes étroites: et « son ignorance criminelle du nombre des péchés capitaux », « ses opinions hérétiques sur le jeune et le maigre des quatre temps (i) » étaient soigneusement enregistrées par ses juges.
Les dénonciations payées (2) ou spontanées s’amassaient aussi : ceux qui avaient fréquenté Cagliostro, tremblants devant l’Inquisition, étaient trop heureux d’acheter leur tranquillité par quelque déposition à charge (3). Quand les dépositions spontanées ne suffisaient pas, on s’en procurait d’autres, on interrogeait la comtesse de Cagliostro. Faible, timide brisée par sa vie d’épreuves, effrayée par les malheurs de son mari, livrée aux prêtres habiles qui l’entouraient, elle était un jouet entre leurs mains. L’intimidation, les promesses, les menaces, qui n’agissaient pas sur Cagliostro, réussissaient toujours avec elle. Suivant ce qu’on voulait obtenir, on lui représentait que sa réponse, faite dans tel sens, pouvait sauver son mari et la pauvre femme, naïve et dévouée, s’empressait de répondre ce qu’on voulait. C’est ainsi que tantôt elle certifia les étonnants pouvoirs théurgiques de Cagliostro (4), tantôt elle soutint que ses divinations s’expliquaient par des raisons très simples et tout humaines (5) ; qu’on lui fit déclarer tour à tour sur les supercheries, l’ignorance, ou, au contraire, sur les miraculeuses actions de son mari, tout ce qu’il fallait pour la procédure (6). Et lorsque
(1) Vie de Joseph Balsamo, p. 173. E Lévi, homme d’imagination, qui parlait souvent à la place de ceux qu’il était censé citer, raconte à ce sujet l'anecdote suivante dont l’esprit est exact sinon le texte : « Des juges se fâchèrent, lui demandèrent brusquement le nom des sept péchés capitaux ; il nomme la luxure, l’envie, l’avarice, la gourmandise et la paresse — Vous oubliez l’orgueil et la colère, lui dit*on. — Pardonnez-moi, reprit l’accusé, je ne les oublie pas, mais je ne voulais pas les nommer par respect et de peur de vous offenser.»
(2) Cf. deux pages plus loin.
(3) Vie de Joseph Balsamo, p. 216. — Gagnière, Loc. cil., pp. 49-40.
(4) Vie de Joseph Balsamo, p. 178.
(5) Ibid., pp. 176, 1 77.
(6) « Prouvez-nous que votre mari est un ignorant, qu’il ne devait ses succès oratoires qu’à l’excitation artificielle de l’alcool, la réussite de ses opérations qu’à des jongleries, et vous le sauvez du crime de magie. Nous n’avons plus à poursuivre un charlatan, cela ne nous inquiète ni ne nous regarde », lui disait-on. Et quelque autre jour : « Si nous avions vraiment des preuves de son savoir, des faits réels, indiscutables de la protection de D>eu sur lui et sur ces oeuvres, si ses prédictions, ses opérations étaient remarquables et vraies, ce serait matière à examen et cela relèverait de la mystique divine, non plus de la goétie. Votre mari serait un saint. » — Et la pauvre prisonnière, sans guide, isolément interrogée, faisait tout pour sauver son mari, pour se sauver elle-même, et tout était amené pour que ses réponses les perdissent davantage.
LA SUISSE ET ROME
Cagliostro, pour sa défense, faisait appel au témoignage de sa femme, il avait l’atroce douleur d’apprendre qu’elle avait justement déposé en sens contraire de ses déclarations.
Presque toujours, par ces différents procédés, le Saint-Office obtenait les éléments nécessaires à la rédaction de son acte. Mais lorsque, malgré tout, Cagliostro ne voulait pas les fournir, se refusait à admettre un crime dont il était innocent, à signer la feuille où l’on avait inscrit les aveux fictifs ou les blasphèmes (1) qu’il était censé avoir prononcés, il restait un dernier moyen spécial à l’Inquisition : la torture. On en usa (2).
La force physique a des limites ; le courage, la ténacité deviennent des révoltes irraisonnables, d’épuisantes illusions lorsqu’elles se heurtent à l’impossible. Cagliostro vit l’inutilité de ses efforts, la fausseté, le parti pris immodifiable de ses juges. Lassé d’être joué et torturé, il renonça à la lutte, s’abandonna, se livra à tout ce qu’exigèrent les Inquisiteurs, certain du résultat final, cherchant seulement dès lors à éviter, pour ses bourreaux aussi bien que pour luimême, le plus de mal possible. Les Inquisiteurs, maîtres de la situation, ayant en mains toutes les armes nécessaires pour accabler Cagliostro, convaincu du fait d’hérésie, passèrent au deuxième acte de leur œuvre destructive.
Il ne suffisait pas que Cagliostro disparût, il fallait le déconsidérer auprès de ses disciples, le perdre dans l’opinion des hommes. Pour que son œuvre s’écroulât, pour annihiler sa secte et ébranler la Maçonnerie par sa chute, il était indispensable de montrer à tous
un Cagliostro écrasé, repenti, revenu au giron de l’Eglise catholi-
(1) Vie de Joseph Balsamo, p. 214.
(2) Ce n'est pas le doux auteur de la Vie de Joseph Balsamo qui nous l’a révélé, quoique certaines phrases de son livre et certains actes de Cagliostro s’éclairent tout à coup lorsqu’on songe à lout cela. Mais les lettres deSemproni (Cf. p. 252) sont là pour le prouver. Les usages de l’Inquisition sont connus et ne se sont pas modifiés :« Les formes judiciaires de l’Inquisition n’admettaient aucun débat : ce n’était point un procès qui se débattait entre l’accusateur et l’accusé. La procédure était toujours secrète et faite sur des pièces que l’accusé ne voyait jamais. Aucun défenseur n’était ; dmis. Les dénonciations étaient acceptées comme des dépositions que l’accusé ne pouvait discuter. On payait les délateurs. Enfin l’inculpé devait s’accuser lui-même s’il voulait mériter l’indulgence des juges. On interdisait la comparution définitive des accusés comme Cagliostro dont on espérait tirer de nouveaux aveux et même, si leur mémoire se trouvait hésitante, une courte visite à la salle de torture déliait promptement la langue des plus obstinés. » Gagnière, Loc. cil., p. 5o.
que, reniant son œuvre, abjurant ses erreurs. Par les mêmes procédés, par la privation, par les souffrances, par la violence, on fit accepter à Cagliostro confesseur sur confesseur, capucin après jésuite. Ces directeurs de conscience entraient dans sa cellule, accompagnés, et n’en ressortaient qu’avec une rétractation nouvelle, une confession générale, une supplique humble arrachée au prisonnier (i).
C’était chose facile d’ailleurs ; Cagliostro résistait de moins en moins (2), épuisé et sans illusions. On lui envoya de tels livres, de tels moines, qu’il fut même amené à en demander d’autres ; c’était ce qu’on voulait. On racontait ensuite, car, pour cette œuvre pie, le Saint-Père àvait « daigné dispenser de la loi du secret inviolable qui accompagne toujours , avec autant de justice que de prudence , les procédures de la sainte Inquisition (3) », avec quelle confusion, avec quelle bassesse il reconnaissait son hérésie, de quel cœur contrit
il en demandait pardon à l’Eglise; sa résignation était représentée comme de la lâcheté, sa soumission aux exigences cruelles de Rome, comme une abjecte hypocrisie (4). On y joignait, sur ses mœurs et sur sa vie, toutes les calomnies empruntées aux délations, aux faux témoignages des intéressés. Publiées dans la presse, répandues par des pamphlets et des brochures, diffusées par toutes les conversations et les correspondances, ces nouvelles arrivaient vite aux oreilles de ses disciples, de ses amis, et troublaient leur âme (5).
Pour obtenir une abjuration officielle, on lui dépêcha sous couleur de le conseiller, non pas un avocat (6) ce qui était déjà contraire aux us de l’Inquisition (7), mais deux avocats, M. le comte Gaëtano Bernardini, et M*r Charles-Louis Constantini, avocat
(1) Vie de Joseph Balsamo, pp. 204, 206,217. — Gagnière, Loc. cil., pp. 54, 55. — Lettres de Semproni , p. 252 de ce livre.
(2) Quelques révoltes vite contenues lui échappaient encore, mais de plus en plus rarement. Vie de Joseph Balsamo, p. 2i5.
(3) Vie de Joseph Balsamo, préface, xxm.
(4) Il est triste de voir des auteurs même libéraux et éclairés comme M. Gagnière épouser ces opinions et ne pas comprendre les drames qui se passèrent dans l’âme de Cagliostro.
(5) Nous avons vu combien Sarrasin et Lavater en furent affectés. Le Testament de mort, les Confessions , la Vie de Joseph Balsamo, traduite dans toutes les langues, datent de cette époque.
(6) Avocat religieux, entendons le bien : un monsignor de la curie.
(7) Aucun défenseur n’était admis, nous l’avons dit plus haut, p. 25 7.
LA SUISSE ET ROME
des pauvres, qui employèrent leur éloquence à lui représenter que son affaire était claire, que le bûcher l’attendait, sinon plus (1) ; qu’un seul moyen s’offrait à lui d’échapper à cette mort atroce: c’était de signer une abjuration solennelle dont on lui apportait le texte ; cela le sauverait — « la garantie en est sûre et formelle (2) » — - de tortures nouvelles. Ils l’obtinrent et, dès lors, toute procédure fut close.
Le 7 avril 1791, Cagliostro comparut devant la Congrégration en présence du Pape (3), pour y entendre, à genoux, la tête couverte d’un voile noir, la lecture de la sentence suivante : « Joseph Balsamo, atteint et convaincu de plusieurs délits et d’avoir encouru les censures et peines prononcées contre les hérétiques formels, les dogmatisans, les hérésiarques, les maîtres et disciples de la magie superstitieuse, censures et peines établies tant par les lois apostoliques de Clément XII et de Benoit XIV (4), contre ceux qui, de quelque manière que ce soit, favorisent et forment des sociétés et conventicules de francs-maçons, que par l’Édit du Conseil d’État porté contre ceux qui se rendent coupables de ce crime à Rome ou dans aucun autre lieu de la domination pontificale. Cependant
(1) Cagliostro reconnu formellement hérétique « tombait dans toutes les peines et censures entraînant la mort exemplaire » ( Texte delà sentence.). Orles Bandi generali distinguaient deux sortes de mort : la pena délia vita, pendaison ou décapitation ; la morte exemplare, c’est à dire le bûcher, la roue, l’écartèlement, l’arrachement des entrailles, etc... (Gagnière. Op. cil., p. 5i.) « L’hérésie, dit le Manuel des Inquisiteurs, est le plus grand des crimes : la mort ne l’éteint pas; il faut le poursuivre jusque dans la tombe. Le mort est solidaire des actes et des pensées du vivant ; s’il arrive qu’il ait été inhumé, on l’arrachera à la terre protectrice, on le traînera misérablement par les rues ; on le jettera à la voirie et il sera un exemple terrible pour le peuple. » Les avocats de la Curie n’exagéraient donc pas les peines qui menaçaient Cagliostro.
(2) Vie de Joseph Balsamo , p. 216.
(3) «La présence de Pie VII prouve toute l’importance politique qu’il attachait à l’affaire. Il était sans exemple qu’un Souverain Pontife eut daigné assister à une comparution d’hérétique. » Gagnière. Loc. cil. p. 5o.
(4) La Bulle de ClémentXII Ineminenti du 26 avril 1738, confirmée par l’Édit du 14 janvier 1739, défend, sous peine de mort exemplaire, l’affiliation à la Franc- Maçonnerie, enjoint à tous l’obligation de la délation. La Bulle de Benoît XIV Providas romanorum ponlificum du 18 mai 1751 confirme les précédents édits.
La preuve de la sagesse de ces édits prononcés « parce qu’on ignore si la secte maçonnique est innocente ou criminelle » [Vie de Joseph Balsamo p.V); la preuve qu’ils furent inspirés par l’Esprit Saint, le père jésuite Marcello, auteur delà Vie de Joseph Balsamo , la trouve dans ce fait que plusieurs princes, entre autres le Grand Turc, en 1748, ont agi de même et proscrit les Maçons ( Vie de Joseph Balsamo , p. 88).
à titre de grâce spéciale, la peine qui livre le coupable au bras séculier ( cest-à-dire la mort exemplaire ) est commuée en prison perpétuelle dans une forteresse, où il sera étroitement gardé, sans espoir de grâce, et, après qu’il aura fait l’abjuration, comme hérétique formel, dans le lieu actuel de sa détention, il sera absous des censures et on lui prescrira les pénitences salutaires auxquelles il devra se soumettre (i). » Cette sentence, « également absurde et cruelle » dit la Feuille villageoise (2), souleva l’indignation de tous les esprits raisonnables en Europe. Le traducteur de la Vie de Joseph Balsamo , quoique fort hostile à Cagliostro, ne put s’empêcher de joindre sa voix au concert de réprobation qui s’éleva contre l’acte de l’Inquisition (3).
Treize jours après, le 20 juin, eut lieu l’odieuse cérémonie de l’abjuration publique et de l’autodafé. « Le Saint-Office voulait offrir le thaumaturge en spectacle à la populace, montrer, dans son abjection de repenti, ce franc-maçon hérétique. Cagliostro, en robe de pénitent, pieds nus, un cierge à la main, parcourut entre deux files de moines le trajet du château Saint-Ange à Santa-Maria. Là, agenouillé devant l’autel, il demanda pardon
à Dieu et à la sainte Eglise et abjura ses erreurs ! La comédie était jouée (4). » Quelle pensée sondera ce que devait être la douleur de Cagliostro !
Sur la place voisine, entre temps, le bourreau brûlait solennellement tous ses papiers, ses livres, les manuscrits et rituels, les ornements de la maçonnerie égyptienne, comme il avait été ordonné dans la sentence (5).
(1) Vie de Joseph Balsamo, pp. 220-221 . M. Gagnière donne, de cette sentence, une version plus courte, qu’il dit textuelle (?), identique pour le sens d’ailleurs, différant seulement dans le choix des termes.
(2) Année 1791, N° 3q, p. 129 « L’aigle romaine est armée des griffes de la superstition : malheur à qui tombe dans ses impitoyables serres. » Id., ibid.
(3) Vie de Joseph Balsamo. Avertissement, pp. 5 et 6.
(4) Gagnière. Loc. cit., p. 5q.
(5) « Le livre manuscrit qui a pour titre La Maçonnerie égyptienne... sera, brûlé publiquement par la main du bourreau avec les instruments appartenant à cette secte. » Sentence, in: Vie de Joseph Balsamo , p.221. — On écrivait de Rome à Paris, le 4 mai 1791 : « On a affiché hier la sentence qui a ordonné que les papiers et les effets de M. Cagliostro seraient brûlés par la main du bourreau. L’exécution s’en est faite ce matin sur la place de la Minerve. Elle a duré tr 3 is quarts d’heure. Le peuple s’en est faite une fête. A chaque ustensile qu’on jetait au feu, livres, pancartes, patentes ou cordons de Maçonnerie , la
LA SUISSE ET ROME
2Ôr
« Le lendemain, le prisonnier, réveillé en sursaut, était conduit nuitamment, et sous bonne escorte, à San-Leo. Durant son sommeil on avait remplacé ses vêtements habituels par un costume neuf qu’il dut endosser. Toutes ces précautions avaient été ordonnées par le cardinal secrétaire d’État, qui espérait peut-être retrouver les traces d’une correspondance de Cagliostro avec le dehors. Toujours est-il qu’aussitôt après le départ du prisonnier, le cardinal Zélada enjoignit au gouverneur de Saint-Ange de donner toutes les commodités possibles aux deux ministres du Saint-Office, chargés d’exécuter les ordres du Souverain Pontife consistant à faire une perquisition minutieuse, tant dans le cachot où avait été gardé Giuseppe Balsamo, que dans les vêtements, hardes et livres restés ici(i). » A San-Leo, dans son obscur cachot, plus étroit encore que celui de Saint-Ange, les tortures recommencèrent ; les lettres de Semproni, dont nous avons cité quelques passages plus haut (2) ne sont que trop explicites à ce sujet : la fin de sa captivité fut un martyre : l’Inquisition continua sur lui, même après la sentence, l’exercice d’inutiles tourments. Le 1 1 septembre, à la suite d’une lettre anonyme reçue par le cardinal Doria, l’avertissant d’un soidisant projet fait par des Français d’enlever Cagliostro à l’aide « de ces nouvelles inventions volantes appelées ballons », on transféra Cagliostro de son cachot dans un autre, dit II Po^etto (nom qui signifie quelque chose comme oubliette, puits ou égout), sans doute pour que ses cris s’entendissent moins ; et c’est là qu’il acheva de souffrir.
La notice consacrée par le marquis S. Picenardi à la détention de Cagliostro à San-Leo contient de nombreux détails sur ces longs et horribles mois d’agonie. L’auteur italien a beau présenter tout cela sous une forme atténuée, administrative, et démontrer par les chiffres du budget que cette prison devait être douce aux détenus (3) ; il a beau tout expliquer au début par la fourberie de
multitude battait des mains et poussait des cris de joie. » Gazette nationale ( Moniteur universel ), n° i5g du mercredi 8 juin 1791.
(1) Gagnière. Loc.cit., p. 54.
(2) Page 252 de ce livre.
(3) M. Gagnière trouve que Cagliostro fut bien traité ! « On ne lui mit pas même les fers aux pieds » dit-il. Loc. cit ., p. 43. Ce serait, après tout ce que nous avons dit des procédés du Saint-Office, un argument insuffisant, même s’il était exact. Mais il est même inexact. Cagliostro fut enchaîné dans son cachot. Cf : (Borowski). Op. cit., p. 134.
Cagliostro qui jouait la comédie ; à la fin, par sa folie, suite d’alcoolisme (!) chez un homme violent et maniaque, l’impression générale qui se dégage de cette lecture est atroce. Et si l’on pense qu’il y a cent ans de cela, que cet homme, quelque opinion qu’on puisse en avoir, n’était pas un criminel, qu’il n’était poursuivi que pour ses idées et non pour des faits (i), on se demande si l’on rêve? si demain ne reverra pas de pareilles choses, si les bûchers sont bien éteints ?
Lorsque [les troupes françaises pénétrèrent en Italie, lorsque leur arrivée à Rome parut menaçante, les Inquisiteurs tremblèrent et l’ordre fut donné d’achever Cagliostro dans son cachot. On répandit ensuite la nouvelle qu’il était mort d’apoplexie et l’acte de décès fut établi sur cette base (2). Mais le secrétaire du pape a avoué à l’antiquaire Hirt que Cagliostro fut bien mis à mort dans sa cellule pour avoir voulu, dit le secrétaire, sauter à la gorge d’un prêtre qui venait le voir (3).
D’après l’acte de décès, il mourut à San-Leo le 26 août 1795, à 3 heures du matin (4). Son corps fut enfoui dans un terrain vague de la forteresse, la sépulture religieuse lui ayant été refusée (5).
(1) Nous l’avons démontré: Cagliostro fut arrêté pour ses convictions, pour le rôle qu’il avait joué en Europe et non pas pour un acte illégal comme aurait été celui de fonder une loge sur le territoire romain: les enquêteurs du Saint- Office eux-mêmes ont été obligés de le reconnaître. « Les causes de son arrestation sont incertaines, écrit un contemporain, on l’accuse d’être un mauvais catholique ne pratiquant ni la messe, ni le maigre du vendredi, » (Borowski), Op. cil., p. i3q.
(2) Voyez Appendice, p. 294. La nouvelle fut répandue par le Kracas, journal semi-officiel du Vatican.
(3) Lavater informé de cela par Hirt, annonça cette nouvelle à Sarrasin par une carte qui se trouve aux Archives Sarrasin, volume VII, cote 39, et la lui confirma ensuite, après avoir causé avec Hirt à son retour de Rome. Mêmes archives, vol. VII, cote 40. Hirt lui répéta que l’exécution ne fut pas publique, mais que le fait est certain et notoire et qu’il le tenait de source très sûre. C’est ce qui a servi de prétexte aux amateurs de merveilleux, qui ne pouvaient admettre la mort d’un homme comme Cagliostro, pour raconter qu’il s’était évadé sous les habits de son confesseur et qu’on n’avait trouvé dans sa cellule qu’un cadavre défiguré (celui du prêtre), revêtu des habits de Cagliostro. Ce Cagliostro ainsi évadé, devint immortel : on le signale depuis, tantôt ici, tantôt là, selon les besoins de tels ou tels intéressés. Eliphas Lévi a sottement propagé cette légende irrespectueuse.
(4) Mais rien ne nous prouve la véracité de ces renseignements que l’acte des registres pontificaux. Les lettres de Lavater donnent une date plus récente pour la mort de Cagliostro. Le fait est secondaire, du reste ; ce qui est important, c’est l’aveu du meurtre du prisonnier, couronnant son martyre.
(5) Cf. Appendice, p. 294.
LA SUISSE ET ROME
L’archiprêtre de San-Leo, en dressant l’acte de décès reconnut qu’il fallut à Cagliostro un extraordinaire « entêtement » pour résister plus de quatre ans aux souffrances de sa prison (i). M. Sommi Picenardi aurait dû approfondir cette phrase : « On ne vivait pas dix ans dans un cachot de l’Inquisition ; la mort, plus clémente que le pape, venait vous délivrer » dit M. Gagnière dans son étude si consciencieuse sur l’Inquisition à Rome à la fin du xvme siècle (2). Aussi a-t-il compris et fait observer que les derniers moments de Cagliostro, de cet homme d’une énergie si vivante, durent être atroces (3).
Les bataillons français arrivèrent le 19 février 1797 aux portes de Rome. Immédiatement des [officiers s’enquirent de Cagliostro : on leur apprit qu’il était mort. Le général Dobrowski,qui occupa San- Leo, fit sortir de leurs cachots tous les prisonniers de l’Inquisition. « Amis, disait le général dans sa proclamation aux prisonniers, amis, vous êtes libres. La République cisalpine, en détruisant une des Bastilles du gouvernement pontifical, vous a rendu tous vos droits. » Puis il fit sauter la forteresse de San-Leo (4).
Mme de Cagliostro avait, elle aussi, disparu. D’abord enfermée au couvent de Santa- Appolonia du Transtevère (5), elle ne s’y trouvait
plus en 1799. Avait-elle été transférée secrètement ailleurs? Etaitelle morte de chagrin peu de mois après son mari, comme le déclarèrent les religieuses aux amis qui cherchaient sa trace (6), ou morte de mauvais traitements ? On ne le sait. Toujours est-il que le salut vint trop tard, pour elle, comme pour Cagliostro.
Cagliostro, fidèle à sa tâche, au mépris des souffrances et au mépris de sa vie avait apporté la lumière jusqu’au pied du Vatican qui la repoussa et l’éteignit dans le sang de l’apôtre : là aussi la coupe des iniquités était pleine. Ce furent les derniers actes et les derniers jours de l’Inquisition (7), et, pour Rome, le commencement
(1) Cf. Appendice, p. 295.
(2) P. 52 ; étude que nous avons eue si souvent à citer.
(3) Gagnière. Loc. cil., p. 56.
(4) Ce fait historique, inconnu jusqu’ici, est établi par les Archives de Milan et a été signalé pour la première fois par M. Gagnière. Loc. cil., p. 56. Il est à rapprocher de la destruction de la Bastille après la détention de Cagliostro.
(5) Rodocanachi. Le Château Saint-Ange, P., 1909, in f°, p. 238.
(6) Gagnière. Loc. cil., p. 52
(7) Figuier. Histoire du merveilleux. P. 1861, t. IV, p. 128.
de la déchéance. San-Leo sauta en 1796. Napoléon porta, en 1 797 (1), le coup fatal à l’autorité papale et nous voyons s’écrouler
depuis un siècle avec une vitesse progressive le colosse pendant quinze siècles
terrifia
les âmes.
(1) Le traité de Boulogne fut imposé le 23 juin 1796 ; le pape ayant manqué à tousses engagements, Napoléon envoya ses troupes à Rome (janvier 1797) ; le traité de Tolentino fut imposé en février 1797: les généraux Victor et Duphot demeurèrent à Rome pour en contrôler l’exécution Le pape fit assassiner Duphot ; le 10 février 1798, Berthier entra à Rome : le pape fut exilé à Sienne, à Florence, puis en Dauphiné: il mourut à Valence.