‹ Le maître inconnu, CagliostroChapitre 2 sur 49 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

PREMIERS VOYAGES — L’ÂVEMTURIER

e récit allégorique donné par Cagliostro de son enfance, ce qu’il disait de ses voyages, n’a été pris à la lettre et accepté tel quel par personne sans doute ; presque tous ont considéré cette histoire comme un moyen prétentieux de se rehausser dans l’opinion des hommes ; ses ennemis se sont aussitôt efforcés de chercher une origine plus naturelle à Cagliostro, des détails plus terre à terre sur sa jeunesse, désireux de le prendre ainsi en flagrant délit d’invention et d’annuler par leurs protestations l’impression grandiose que produisaient sa bienfaisance et ses merveilles.

Sachi, le premier, annonça qu’il s’appelait Thiscio, qu’il était né à Naples, fils d’un cocher ; qu’il avait été perruquier, avait exercé ensuite, ici et là, les métiers les plus méprisables. D’autres le déclaraient juif portugais ; Mme de la Motte reprit et réédita ces récits. Plus tard, Morande et le commissaire Chesnon découvrirent en lui Joseph Balsamo, publièrent sur son compte des aventures de jeunesse suffisantes à le déconsidérer à tout jamais. Autre histoire, mêmes tendances, même richesse de détails, documents aussi sûrs en apparence. Cette seconde version eut plus de succès encore que la première et se répandit vite, grâce au Courrier de V Europe. On la retrouve presque chez tous les historiens.

Le but de ces romans, de ces publications était le même : il s’agissait de percer l’incognito sous lequel Cagliostro se présentait, surtout de jeter assez de méfiance, assez d’opprobres sur la portion inconnue de sa vie pour que sa réputation actuelle en fût atteinte ;

l’histoire admise, tout devenait matière à soupçon en lui, même la vertu la plus indiscutable.

Rien ne résiste en effet à ce procédé destructeur : la calomnie, même la plus fantaisiste, fait naître le doute et le doute est un dissolvant universel plus fort que celui des alchimistes. Les faits diffamatoires peuvent se détruire l’un l’autre, les suppositions ne reposer sur rien, les fantaisies se donner libre cours : le lecteur par curiosité, par indifférence, ne s’arrête pas aux évidentes malhonnêtetés ; il absorbe l’aliment agréable qu’on lui offre et l’oeuvre néfaste est accomplie: la méfiance est entrée ; le héros tombe et rien ne saurait le relever, de son temps ni aux siècles à venir.

C’est ce qu’on a fait pour Cagliostro : on a noirci de calomnies sa jeunesse ignorée de tous ; on a peuplé les premières années de sa vie, qu’il voulait laisser enveloppées de mystère, d’histoires scandaleuses, d’intrigues criminelles, sans mesure, sans preuves, sans scrupule, et c’est par cette sorte de préface que débutent tous les biographes de Cagliostro. Nous ne les suivrons pas dans ce chemin ; certes, nous étudierons, nous aussi, les différentes hypothèses offertes sur la naissance et la vie inconnue de Cagliostro, mais nous le ferons à la place qui convient à cet examen, c’est à dire après l’avoir suivi pas à pas dans son existence, depuis l’heure où sa vie est historiquement connue (i), jusqu’à son dernier jour. Nous aurons ainsi, à l’inverse des pamphlétaires intéressés ou des critiques irréfléchis, un type positif d’homme, un être vrai à comparer avec les images de fantaisie qu’on a présentées au public pour combler le vide de cette période inconnue, au lieu de partir comme eux de suppositions, de faits mal établis pour créer un personnage de roman, dont ensuite le reflet trompeur jetterait sans cesse sur l’homme que nous verrions parler et agir, une ombre de méfiance injustifiée.

En passant ainsi du connu à l’inconnu nous croyons procéder d’une façon plus scientifique et plus équitable ; nous évitons aussi des longueurs et des redites ; car, pour juger la valeur des différentes hypothèses présentées, il importe de connaître ceux qui les ont émises, et c’est en suivant Cagliostro dans ses travaux, dans ses luttes, à Strasbourg, à Paris, à Londres que nous aurons à parler

(i) En Angleterre, en 1777, à l’âge de 33 ans environ.

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