‹ Le maître inconnu, CagliostroChapitre 4 sur 49 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

PORTRAIT - LU POSTE U R

e comte de Cagliostro, tel qu'on le connut en Europe de 1777 à 1787, était un homme de taille peu élevée, plutôt au-dessous de la moyenne (1), aux épaules carrées, à la poitrine large et bombée, donnant l’impression de vigueur et de santé ; la tête puissante était couverte de cheveux noirs ondulés, flottants et rejetés en arrière (2) ; il la portait droite, souvent même un peu renversée, ce qui laissait voir les lignes d’un cou rond, musclé, remarquablement gracieux (3). Contrastant avec l’ampleur de la poitrine, les mains et les pieds étaient petits, les attaches fines (4). Un embonpoint naissant, qui s’accentua seulement dans les dernières années de sa vie, ne lui enlevait rien de sa vivacité ; sa démarche était alerte, voltigeante (5) et révélait une richesse de vie, une énergie musculaire

(1) Cinq pieds un pouce (!) dit le policier Bernard dans le Courrier de V Europe. No 29, 1787. Cf. Evangile de Cagliostro, P . 1910, p.85. — Ein paar Tropflein ans dem Brünnen... 1781, p. 2. — De Gleichen. Souvenirs, p. i35.

(2) Cf. Langmesser. Jacob Sarrasin. Zurich, 1899, p. 54. Remarque faite par Schmidt.

(3) On peut le constater sur le portrait de Chapuis et sur le buste de Houdon, tous deux reproduits dans ce livre.

(4) Gedike et Biester. Berliner Monatschrift, T. IV, juillet-décembre 1784. Le pseudo comte Cagliostro . — Cagliostro démasqué à Varsovie, 1786, in-16, p. 32.

(5) A Rovoredo, en 1787, cette vivacité frappa l’auteur du Liber Memorialis , comme elle avait déjà étonné les gens du Nord en 1778. Cf. Evangile de Cagliostro , p. 85 et Langmesser. Loc. cit., p. 55.

toujours prêtes à se dépenser. Le visage était plein, le teint frais, le front ouvert, élevé. Très large au niveau des pommettes, la figure s'amincissait en bas où le maxillaire inférieur offrait un moindre développement. Les traits n’avaient rien d’asymétrique, ni de heurtant : le nez rond, l’oreille fine et bien dessinée (i), la lèvre supérieure prédominait sur l’inférieure et la bouche, souvent entrouverte, découvrait des dents solides et superbes. Le menton s’arrondissait sous une fossette médiane.

Cagliostro avait des yeux noirs, expressifs, et brillants de vie (2). S’il se fixaient sur vous pour vous examiner, on 11e pouvait soutenir ce regard. Lorsqu’il parlait avec chaleur de quelque sujet élevé, ses pupilles se dilataient, sa paupière s’élevait sous sa haute arcade sourcilière en même temps que sa voix augmentait de force ; ses gestes s’accentuaient : il marchait, secouant sa chevelure comme une crinière ; tout son corps vibrait à l’unisson de sa pensée. Un sang vermeil circulait sous sa peau et donnait à son front une sorte de luminosité rayonnante (3). Parfois cette tête léonine de prophète s’abaissait, perdait sa majesté terrible pour s’adoucir et refléter quelque sentiment de pitié ou de tendresse ; on se demandait alors si ce nouvel être, à la voix douce, au regard caressant, si bienveillant, était bien le même que celui qui terrifiait tout à l’heure les corps et les âmes par l’éclat de sa voix, par l’éclair de ses yeux, par la grandeur de ses paroles.

L’expression de sa physionomie changeait sans cesse, mais toujours elle était vive, attirante ; les contemporains qui ont parlé de lui sont unanimes à cet égard (4).

(1) Berliner Monaschrift. 1784, N° de Déc. Observations d'un voyageur.

(2) Lettre de Burkli in Funk : Cagliostro à Strasbourg , p. 14. « Son œil perçant de faucon. » Langmesser, Loc. cit ., p. 54 : « Son regard est fascinant ( verschlingend ). »

(3) « Lorsqu’il parlait, d’une voix sympathique, avec des gestes très expressifs, les yeux levés au ciel, il était semblable aux inspirés, ivres de l’esprit d’en haut.» Evangile de Cagliostro. p. 86. — Cf. Lettres sur la Suisse. (De Labordeé). — Langmesser, Jacob Sarrasin, Zurich, 1899, P- $4. Ibid. Témoignage de Schmidt, p. 55. — Notice de 1788, in-40, p. 3.

(4) « Il avait une fort belle tête, elle aurait pu servir de modèle pour représenter les lignes d’un poète inspiré. » De Gleichen. Souvenirs, p. 1 36. « Avec sa hardiesse, il avait une figure fort revenante. » Casanova. Mémoires. — « Cagliostro avait une physionomie très agréable. » Evangile de Cagliostro , p. 85.

PORTRAIT — L’IMPOSTEUR

Sa figure, son regard, avant même qu’il eût parlé décelaient un être intelligent, énergique et sympathique et, lorsqu’ensuite on l’entendait cnuser, le timbre de sa voix, ses gestes, ses discours venaient confirmer ce premier jugement. On éprouvait en outre une impression d’autorité, de puissance à laquelle la plupart cédaient avec plaisir, sans y songer, dans un élan de sympathie spontanée, contre laquelle quelques-uns se révoltaient et s’irritaient.

Lorsque l’âge, les luttes, les privations endurées la Bastille, les tortures subies à Rome eurent altéré ses traits et brisé son corps robuste, à la veille de sa mort, Cagliostro ne conserva sans doute plus cette allure de jeune héros. Un changement apparaît déjà dans le portrait de Londres (i). Récemment un médium, bien connu par ses travaux avec le professeur Flournoy et par les tableaux religieux qu’il a exécutés depuis sous l’impulsion de visions précises, a vu se tracer sous son pinceau un portrait de Cagliostro à ses derniers jours, peut-être même à sa dernière heure, ne ressemblant en rien, sauf par les formes osseuses de la figure et par le regard, aux portraits courants de notre personnage (2). Ce qui frappe surtout dans ce portrait, c’est, paraît-il, l’expression de souffrance empreinte sur ce visage amaigri, contrastant avec l’éclat intelligent des yeux grands ouverts, avec l’énergie que révèle l’ensemble de la figure. Bien que cette peinture ne présente aucune valeur au point de vue documentaire pour les critiques, elle est pour nous très intéressante et très instructive. L’évocation d’une image du passé n’est pas un phénomène inadmissible et qui choque la raison : peut-être sera-ce demain un procédé d’enquête admis et d’un usage courant (3).

(1) Peinture de Bartolozzi en 1787, gravée parMacquart, reproduite dans celivre.

(2) Portrait exécuté en treize semaines du 23 novembre au i3 avril 1908. Initiation , 1908, p. 208.

(3) La psychométrie est une science expérimentale fort curieuse et riche en faits nouveaux. Bien des cas frappants de divination peuvent tenir à cette perception accidentelle des vestiges du passé : l’érudit M. Campardon m’a conté un jour, d’une façon charmante, comment un des plus savants et positifs archéologues modernes, lassé de chercher sans fin et sans aucun succès un document précieux pour l’histoire de Marat, s’en fut, poussé par je ne sais quelle lubie chez une somnambule lui demander où était ce papier introuvable. La voyante lui décrivit une ville de province, une place, une fontaine, une maison en face de la mairie, un grenier... « C’est Amiens! s’écrie l’archiviste !... » Il y court, s’y fait ouvrir de force un vieux grenier et y découvre le fameux document.

Des faits analogues ne sont pas rares; chaque famille en a de personnels (télé-

Nous regrettons que Mme Smith se soit refusée à nous communiquer et à faire reproduire cette image douloureuse qui, répandue, aurait peut-être fait réfléchir quelques esprits observateurs, en tous cas aurait éveillé chez beaucoup de justes sentiments de compassion pour le martyr de San Léo.

Cagliostro, quoi qu’en dise la légende, s’habillait simplement (i). Cette affirmation va, sans doute, surprendre bien des lecteurs ; on s’est habitué, à la suite des romanciers, à se représenter un Cagliostro galonné sur toutes les coutures, tout cousu de diamants, empanaché comme un général, ameutant les passants par son costume de foire (2). On lui a mis sur le dos tous les bijoux que Chesnon a trouvés dormant dans son secrétaire, tous les costumes prestigieux de Saint-Germain, en 3^ ajoutant même les détails qui manquaient pour en faire un ridicule saltimbanque et c’est ainsi qu’on l’a présenté au public.

Ici, comme ailleurs, dès qu’011 étudie un détail des opinions admises sur Cagliostro, on s’aperçoit que la vérité est plutôt dans l’assertion exactement contraire. Il faut, si possible, tout détruire, faire table rase des inventions ; sinon, du moins, essayer de donner une interprétation moins fantaisiste des faits.

Qu’y a-t-il de plus établi en apparence, que le faste ridicule et de mauvais goût de Cagliostro? Or, d’où vient cette légende ?

De sa générosité et de son désintéressement d'abord : on le voyait semer l’argent aux malheureux, 11e rien demander à personne, c’était assez pour éveiller la critique. De plus, il parlait alchimie et connaissait des secrets hermétiques sur l’or et sur les diamants. Quel « trésor occulte » devait-il cacher dans ses coffres, pensaient les envieux î Quelle valeur devait avoir la moindre pierre de ses breloques ! Lorsqu’il fut mêlé, fort injustement, à l’Affaire du Collier où des millions étaient en jeu, Mme de la Motte s’empressa d’appuyer sur cette corde et c’est elle qui, la première (3), parla des costumes de Cagliostro, du luxe scandaleux de sa femme, de ses diamants, et

pathie ou psychométrie). Proposer une explication serait prématuré, mais les attribuer au hasard est un non-sens.

(1) Evang. de Cagliostro, p. 86.

(2) Lenôtrele dépeint ainsi.

(3) Réponse pour la comtesse de Valois Lamotte. Paris, Cellot, 1786, in-40, pp. 26 et 37. Le « trésor occulte » de Cagliostro était signalé à la méfiance publique dans son premier mémoire. Cf. mémoire pour Cagliostro, in-16, 1786, p. 61.

Biste par Houdon, — Musée d’Aix-en-Pho venge

PORTRAIT

l’imposteur

de son mauvais goût. Ce fut répété sans examen, admis, amplifié, et nous ne trouvons plus désormais chez les modernes que longues descriptions des somptueux costumes du charlatan.

Tout autre cependant est la vérité ; et les historiens, s’ils n’avaient été de mauvaise foi, auraient pu facilement la retrouver. En Russie, le comte M. (Moszinsky), qui ne perdait cependant pas une occasion d’attaquer sa « bête noire », nous apprend que Cagîiostro affectait une simplicité « extraordinaire » dans ses vêtements (i). A Strasbourg, un Suisse très observateur, plutôt hostile, qui lui reprochait, entre autres choses, de voir des grands seigneurs au lieu de se consacrer uniquement aux gens du commun (et surtout au citoyen de la libre Helvétie qui lui faisait l’honneur de venir le trouver — c’était là le grief) remarque qu’il avait beaucoup de simplicité et de naturel dans sa toilette (2). Dans l'Evangile de Cagîiostro (3) nous trouvons la même déclaration: voilà des témoignages variés, apportés à plusieurs années de distance, en des lieux différents, par des gens peu suspects de bienveillance. De tous ces témoignages, personne n’a voulu tenir compte. Et dire qu’il en est ainsi pour tous les faits de la vie de Cagîiostro !

Non seulement il s’habillait simplement, mais il affectait même, dit un de ses ennemis, « une négligence qui touchait souvent au cynisme (4) ». Nos soi-disant historiens, devant ce document, ont dû être fort gênés. Pour nous, c’est au contraire la confirmation de notre thèse : Cagîiostro était au-dessus de toutes les conventions mondaines ; il songeait à tout autre chose qu’à son costume et, lorsqu’on le poursuivait à son laboratoire, ce qui est le cas pour notre auteur, ou que, le surprenant dans sa chambre après une nuit de labeur, on venait le solliciter à l’improviste pour un malade en danger, Cagîiostro pouvait apparaître en costume de travail, sans poudre ni rubans, le col entr’ouvert (5) et les manches retroussées,

(1) Ein paar Trôpflein, p. 3.

(2) Lettres de Burkli in: Funk. Cagliostroà Strasbourg, p. ig.

(4) Ein paar Trôpflein, p. 2. « Il est assez négligé dans le port de ses cheveux et de ses habits, mais sans rien d’inconvenant », dit au contraire Borowsky. Cagîiostro..., p. 1 3 7.

(5) Voyez son portrait vis-à-vis la p. 144 et la Lettre de Burkli in : Funk. Ca gliostro à Strasbourg , p. 19.

les cheveux aux vent, tel qu’il était, quitte à choquer le petit marquis ou le pasteur cravaté de blanc qui venaient le visiter. Ses vêtements ne l’intéressaient guère ; ils étaient propres généralement (i), mais qu’il fût habillé ou non, qu’il fît beau ou mauvais, si son cœur ou son devoir l’appelaient au dehors, il se levait et sortait. De Gleichen le vit un jour « courir au milieu d’une averse, avec un très bel habit au secours d’un mourant, sans se donner le temps de prendre un parapluie (2) ».

Oui, voilà le vrai Cagliostro, tel qu’il devait être, tel qu’il fut. Ce mépris des mondanités n’était pas affecté; il venait des événements, de la préoccupation de sa pensée par de plus graves sujets que le temps ou l’heure. Ce n’était pas une attitude voulue, provocante ; lorsqu’il allait dans le monde il portait les vêtements de son rang et de son époque, un costume suffisant à se présenter partout et n’attirant en rien les regards. C’est ce costume de ville, simple et convenable, qu’ont décrit les auteurs que nous avons cités. Son portrait de Versailles (3) le représente ainsi vêtu, alors que les gravures de Basset nous le montrent en costume d’intérieur ou de travail (4).

Lorsqu’on entrait en relation avec lui, ce qui n’était pas chose facile, car il se montrait d’un abord rude aux curieux, aux esprits forts et aux gens à prétentions, on était frappé par la fierté de ses manières. Il ne s’abaissait jamais à faire « la moindre démarche pour se procurer la faveur des grands (5) ». Il repoussait même leurs avances s’il y sentait une arrière-pensée ou s’il percevait, dans leurs procédés, la moindre nuance d’impertinence, surtout à l’égard de la comtesse (6). Ses ennemis eux-mêmes l’ont remarqué :

(1) Témoignage de l’observateur de Rovoredo, Évangile de Cagliostro, p. 86. Sans doute parce que sa femme y veillait.

(2) De Gleichen. Souvenirs, p. 1 35- 1 36.

(3) Portrait reproduit dans notre livre en frontispice.

(4) M. Lenôtre, sans références, dit qu’il portait à Paris, et fort avant dans la saison, une pelisse de fourrure, rapportée sans doute, si le fait est authentique, de son séjour en Russie. Cf. Lenôtre, Vieilles maisons, p. 1 63 . M. Lenôtre a pris ce détail dans les Souvenirs de la marquise de Créqui, mémoires apocryphes, on le sait, dus au comte de Courchamps.

(5j Georgel. Mémoires , p. 52; et ailleurs : « Il ne faisait sa cour à personne. »

(6) Lorsque le Cardinal, sans le connaître encore, le manda à Saverne par curiosité, il fit répondre : « Si M. le Cardinal est malade, qu’il vienne et je le guérirai; s’il se porte bien, il n’a pas besoin de moi, ni moi de lui. » A Paris il refusa

PORTRAIT — L’IMPOSTEUR

son indépendance d’allures avec tous, grands et petits, hommes et femmes, était telle qu’elle provoquait souvent des ruptures. « Il agit à l’encontre de tous les intrigants, avoue avec étonnement un de ses détracteurs les plus violents, ayant presque l’air de chercher à s’aliéner les gens qui lui seraient le plus utiles (1). »

Les grandes dames, les diplomates, les abbés mondains, les raffinés de la cour de Louis XVI s’effarouchaient souvent à ses brusqueries et songeaient à s’en aller ; mais le regard de Cagliostro était si majestueux, sa parole si captivante qu’on oubliait bien vite cette idée et qu’on ne songeait plus qu’à rester, « tant était vive et pénétrante l’impression que cet homme faisait (2) ». Son autorité s’imposait; une grandeur, une puissance mystérieuses rayonnaient de lui, et tous ceux qui le fréquentaient « sortaient de chez lui en proclamant avec délire ses éminentes qualités (3) ».Même ceux qui ne restaient pas et ne faisaient que le voir en passant, ne pouvaient nier cette autorité extraordinaire (4). Les sceptiques les plus mal intentionnés s’y trouvaient pris quelquefois malgré eux. « Ceux qui venaient pour le surprendre s’en retournaient émerveillés de sa sagesse (5). » Quant aux malades, aux malheureux qui venaient épancher dans son sein leurs douleurs, l’assaillir sans fin de leurs sollicitations, ils trouvaient en lui une patience à toute épreuve,

les invitations du duc de Chartres et du comte d’Artois qui voulaient l’exhiber dans leurs salons. Cf. Georgel. Mémoires, p. 46.

(1) Cagliostro démasqué, pp. 5o-5i. On lit dans un autre pamphlet: « Ce qui frappe le plus dans ses manières, c’est une fierté sans pareille et un manque absolu de tout ce que nous appelons usages du monde et éducation. » Eirt paar Trôpflein , p. 2.

(2) Georgel. Mémoires, p. 52.

(3) Georgel. Mémoires, p. 48 . — Evangile de Cagliostro , p.7. Mm9 D’Oberkirch, d’abord blessée par son sans-gêne, fut ensuite entièrement conquise : « J’avais de la peine, écrit-elle, à m’arracher à une fascination que je comprends difficilement aujourd’hui, bien que je ne puisse la nier. » Mémoires, t. I, p. 1 35. Le cardinal, dès son premier entretien, fut, dit-il, pénétré d’un religieux saisissement.

(4) Gedike et Biester. Berliner Monatschrift. t. IV, juillet 1784. De Gleichen et les envoyés des Philalèthes qui furent reçus par lui ressentirent cette influence dominatrice et témoignèrent, à leur retour dans leur loge, de l’impression profonde que Cagliostro avait produite sur eux. Cf. Acta Latomorum, 1 8 1 5, in-8 : T. Il, p 1 14.

(5) Evangile de Cagliosti-o, p. 5. Voir plus loin, p. ie3, l’histoire des étudiants venus pour le berner et repartis convaincus de sa clairvoyance. Un policier de Paris envoyé à Strasbourg pour l’examiner, tomba à ses genoux pendant une de ses audiences.

LE MAITRE INCONNU, CAGI.IOSTRO

des secours miraculeux et leur voix était unanime, dans les mansardes et chez les grands, à proclamer sa puissance et surtout sa bonté (i).

La bonté de Cagiiostro n’était pas la pitié philanthropique du médecin ou du philosophe pour les douleurs des hommes: elle était plus grande. Il n’aimait pas seulement les siens, sa chère femme (2), ses disciples, ses amis (3); sa charité ne se limitait pas à ses malades, aux pauvres, aux prisonniers (4) ; il a donné des preuves de cette bonté à l’égard des deux êtres haineux, des deux misérables qui n’ont pas cessé un jour de lui faire tout le mal possible, qui ont été les artisans de toutes ses souffrances, les ouvriers de sa mort, à l’égard de Sachi et de MBe de la Motte. Aussi grand dans l’amour que dans la sagesse, il a élevé la voix en faveur de l’un et de l’autre lorsque la justice des hommes était sur le point de les frapper. 0 est intervenu pour empêcher l’emprisonnement du premier, pour tâcher d’amoindrir le chcâtiment de l’autre, ne voulant rien ajouter à leur malheur et leur pardonnant entièrement et publiquement leurs méfaits et leurs crimes (5).

« On ne lui connaissait aucune espèce de ressources, ni lettres de crédit, et néanmoins il vivait dans une grande aisance (6). « Sa maison était envahie du matin au soir de solliciteurs. La comtesse, douce, aimable, timide, aussi peu luxueuse que son mari, vraie femme d’intérieur (7), recevait à sa table tous ceux qu’il lui amenait, amis, curieux, pique-assiettes, pauvres à secourir, grands seigneurs aussi parfois. La table était toujours bien servie, même avec

(1) C’est le bon Dieu qui s’en va, disait-on dans le peuple à son départ de Strasbourg.

(2) Cf .Mémoire contre Ckesnon. P. 1786,0:1-4^. 16. — Evangile de Cagiiostro, p. 81. — Sophie Laroche, Tagebitch einer Reise, p. 297.

.. (3) Lettre de Burkli, in: Funk. Cagiiostro à Strasbourg, p. 1. « Il s’est montré plein de bonté pour nous. »

(4) Sa bienfaisance à Strasbourg, à Paris, à Londres, est le seul point qu’on n’ait pas discuté en lui.

(5) Cf. Requête à joindre au méynoire, Lottin, 1786, in-4, p. 6. — Mémoire contre le procureur général, 1786, in-16, p. y3, pour Mmedela Motte. Pour Sachi, Ch. VI. de ce livre.

(6) Geo r gel. Mémoires , p. 46.

(7) « Elle ne sortait jamais, n’allait jamais au théâtre; on lui voyait toujours la même robe. » Lettre de Burkli, in : Funk. Cagiiostro à Strasbourg , p. 14. Comme tout cela détruit les allégations mensongères deMœc de la Motte et renverse les opinions accréditées.

PORTRAIT

l’imposteur

une certaine abondance (i), en prévision des convives probables. Cagliostro aimait à recevoir ainsi et causait plus volontiers dans l’abandon cordial de ces repas familiers. Car il parlait plus qu’il ne mangeait; il arrivait au dernier moment, souvent en retard, ayant couru tout le matin, à pied ou en voiture, prêt à repartir; il mangeait un plat de macaronis, buvait de l’eau et, le premier service était à peine passé, que déjà le repas de Cagliostro était fini. Tandis que les plats se succédaient et que les invités y faisaient honneur, le comte causait, répondait aimablement, gaiement à tous, jusqu’à ce que vint l’instant du café qu’il aimait beaucoup et qu’il prenait avec ses hôtes (2).

Son activité était extraordinaire : il était toujours en mouvement et ne semblait jamais fatigué. Chez lui, il ne tenait pas en place : il sortait le matin, visitait des malades, rentrait pour en recevoir d’autres, recevait des visites, puis causait avec ses intimes. Il se retirait à neuf heures dans sa chambre ou dans son laboratoire pour se reposer, disait-il; en fait, il continuait à travailler fort avant dans la nuit (3), et souvent ne se couchait pas ; il dormait quelques heures sur un fauteuil (4), et le lendemain réapparaissait dispos, prêt à une nouvelle journée. Mais il réservait toujours ces heures nocturnes pour les passer seul, dans le recueillement et ce n’était qu’exceptionnellement qu’il veillait avec quelques disciples pour causer et travailler avec eux (5).

Sa bienfaisance est connue : il donnait non seulement ses conseils, son temps, ses secours, sa force à ceux qui les réclamaient, mais encore, on le sait, des médicaments qu’il préparait ou achetait, des secours, de l’argent aux indigents, payant loyers et dettes de ceux que la misère écrasait (6). Des riches, il refusait tout et il fallait

(1) Sophie Laroche. Tagebuch einer Reise. 1788, p. 3i5. A Paris, le cardinal arrivait souvent sans prévenir ; s’il amenait du monde, il envoyait quelquefois un plat de son hôtel.

(2) Sophie Laroche. Tagebuch einer Reise , 1788, p. 3 14. « Après le dessert il prend du moka. » Lettre de Labarthe à Séguier, in: Funck-Brentano. Affaire du Collier , p. go. — Ma Correspondance, N1 2 3 4 5 6 73, du 5 sept. 1785.

(3) Cagliostro démasqué ,p 11.

(4) Lettre de Burkli, in : Funk. Cagliostro à Strasbourg, p. 24.

(5) A Strasbourg, il veillait avec Sarrasin pour préparer des médicaments ; à Paris, avec le cardinal de Rohan; à Rovoredo, avec ses hôtes. Cf.: Evangile de Cagliostro, p. 26.

(6) Voyez Lettre de Gorge in : Oberrheinische Mannigfaltigkeiten. ier Trim. 1781, p . 1 1 3 sqq. et: Lettre au peuple anglais, pp, 5 à 9.

lutter, user de subterfuges pour faire accepter à la comtesse, pour lui, ou à lui directement, le moindre témoignage de reconnaissance, le plus insignifiant souvenir (i). Encore s'arrangeait-il souvent pour rendre quelques jours après, à celui qui croyait lui avoir fait un riche présent un objet de valeur dix fois supérieure, qu’on n'osait refuser venant de lui. Le fait est bien établi (2). Et, du reste, eût-il dû accepter parfois quelque chose de donateurs obstinés, qu’était-ce à côté de ce qu’il distribuait chaque jour aux indigents ?

Entouré, fêté, adoré des femmes comme des hommes, il passait au milieu d’eux, insaisissable, les attirant, mais ne subissant l’influence de personne. Un essaim de femmes de tout genre, riches, belles, intelligentes, puissantes (3), tournoyait autour de lui ; aucune ne le troubla jamais. De Saint-Pétersbourg à Rome, dans ces dix années où sa vie privée était suivie heure par heure, dont on a fouillé les moindres détails, nul n’a jamais trouvé la trace d’une aventure. « Personne n’a des mœurs plus pures » écrit Labarthe à Séguier (4); et personne, peut-on ajouter, ne connaissait mieux le cœur de l’homme, l’esprit de la femme et leurs dangers. Il était aimable, il plaisantait souvent; il était parfois d’une tendresse délicate avec des âmes d’élite (5), leur donnant, en quelques minutes d’abandon spirituel, plus d’amour véritable qu’il ne s’en serait trouvé dans une vie entière d’affection humaine; mais il savait, en revanche, se défendre contre les personnalités dangereuses : le Maître, impénétrable et sévère, réapparaissait aussitôt (6). Ni les intrigants comme la petite comtesse de la Motte, ni les belles mon-

(1) Isaac Iselin. Ephemeriden. Novembre 1781. — Langmesser. J. Sarrasin , p. 38. — Lettre de Langlois , Archives Sarrasin}\ ol. xxxm, cote i3, f* vi ; et : Ch. III. Londres, Premier séjour, p. 32.

(2) Cf : Londres, Premier séjour, Ch. III, p. 32. Le duc de Choiseul voulant faire accepter à Cagliostro une tabatière garnie de diamants ne put y parvenir qu’en recevant par échange une boîte d’un plus grand prix. Spach. Cagliostro à Strasbourg. Œuvres. T. V, p. 75.

(3) Cf. Paris. Ch. VII. La Maçonnerie des femmes, p. 172 sqq.

(4) Lettre datée de 1787. Cf: Funck-Brentano. L'Affaire du Collier , p. 99.

(5) Liber memoriaiis de Caleostro. Trad. franç. par Dr M. Haven. P 1910, p. 53 et de Recke. Nachrichtvon des berüchtigten... 1787, p.8o.

(6) Une grande dame, en Italie, essaya de joindre à ses séductions personnelles celle de sa fortune; elle y gagna de ne plus jamais revoir Cagliostro. « Elle ne me connaît donc pas, s’écria-t-il violemment, ni moi ni mes paroles ? Elle ne verra pas ma face jusqu’à ce que le bandeau qui couvre ses yeux soit tombé ». Liber Memoriaiis, trad. franç. p. q5.

PORTRAIT — L’IMPOSTEUR

daines comme la Branconi (i), qui lui en garda longtemps rancune ne réussirent à sa conquête. Son désir était trop vaste, son esprit trop clair pour qu’il pût s’arrêter sur la route à rêver au lieu d’agir.

Cagliostro s’exprimait couramment en français; des étrangers, qui lui parlèrent en italien, ont témoigné qu’il possédait fort bien cette langue et que ce devait certainement être sa langue maternelle (2). Bode, qui s’entretint avec lui en portugais certifie que le portugais est l’idiome qu’il parlait le mieux (3). En tout cas, c’est du français qu’il se servait le plus souvent et avec beaucoup d’aisance : ses dépositions à. Paris, dans l’Affaire du Collier, ses lettres le prouvent ainsi que le témoignage général de tous ceux qui l’ont fréquenté. Les Français en France, comme les Italiens, chez eux, remarquaient seulement que dans l’une et l’autre langue il avait un accent étranger qu’ils ne pouvaient caractériser. Il se servait aussi parfois d'un dialecte qu’on n’a pu identifier qui tenait le milieu, dit un contemporain (4), entre le français et l’italien (5). Il connaissait le latin : ses interrogatoires de Rome le prouvent (6), et citait parfois de l’arabe, au dire de Laborde (7).

En quelque langue qu’il s’exprimât, il le faisait avec vivacité: les images affluaient: il parlait d’abondance de toutes choses, traitant mille sujets, religion, sciences, morale, sans lien apparent, mais toujours avec originalité, s’élevant à de très hauts aperçus, ne demeurant jamais dans le cadre banal des conversations, ne tombant

(1) Cf. Bale, Ch. IX.

(2) Lettre de Blés si g, in: Weisstein. Cagliostro à Strasbourg. — Elssas Lothringische Zeitung. i882,n°37. — Heyking. Cagliostro parmi les Russes, in : Initiation. Août 1898, p. 129. Mme de Recke a publié une lettre de Cagliostro adressée à elle en 1779 et qui est écrite en italien.

(3) Ein paar Trôpflein , p. 2. L’auteur y voit la preuve qu’il était Portugais.

(4) Liber memorialis, trad. franç., p. 7.

(5) Etait-ce cette langue franque dont Cagliostro dit qu’elle est indispensable à tout voyageur visitant les Côtes africaines de la Méditerranée, ou un dialecte provençal ? Nous n’avons pas de spécimen permettant d’en juger.

(6J Vie de Joseph Balsamo , p. 190.

(7) Il possédait des manuscrits arabes parmi ses papiers; mais, dit Bode, qui rapporte le fait [Ein paar Trôpflein, p. 3), il ne savait sans doute pas en lire la première ligne. Le jugement est au moins singulier. Le fait qu’il ne voulut pas répondre à Norbert Lettre de Blessig. p. 23 qui lui parla arabe, prouve seulement qu’il lui déplut d’être mis à l’épreuve comme un personnage suspect, sous couleur de politesse. Le témoin impartial de Rovoredo nous dit, au co ntraire, qu’il se retirait souvent dans sa chambre pour écrire en arabe. Liber Memorialis , trad. franç., p. 16.

jamais dans la lourdeur du sermon. Il battait en brèche les dogmes scientifiques, les portes closes des théologies, les façades de la morale mondaine, ébranlant toutes les prisons de la vérité. Ce qu’il disait était vivant, personnel : s’il semblait, sur un point, adhérer à quelque système, on le voyait tout à coup s’en détacher nettement par un autre côté. Du ciel et de ses demeures, il passait à la chimie; de la gangrène, à l’amour du prochain; du soleil, aux intrigues de ses ennemis. Ceux qui l’entendaient pour la première fois, au sortir de leur régiment, au débotté de leurs chasses, au retour du Bois ou de chez Nicolet, sortaient de là l’esprit troublé, la tête cassée, et retournaient conter à leurs amis que nul « galimatias » n’égalait celui de Cagliostro (i). Du galimatias ! Condamnation facile ; des esprits graves ont appelé toute métaphysique du galimatias triple ; pour un paysan de Bretagne, les mathématiques sont un galimatias ennuyeux ; au jugement sans appel des Tribulat Bonhomet les vers de Mallarmé et les pages de Bœhme sont aussi du galimatias.

Tous les historiens parlent avec raillerie du style gonflé, prétentieux et vide de Cagliostro. Or, quand on recueille les citations de lui que nous ont laissées les contemporains, quand on lit ses Mémoires, on y trouve de fort belles choses, parfois grandioses; quand on étudie ses Requêtes, ses Lettres, on y rencontre une argumentation serrée, sèche même sur certains points. Enfin, s’il est des passages où la phrase prend une tournure périodique, où transparaissent des artifices de réthorique, il faut songer que ces pages sont d’une époque où la littérature s’ornait de draperies aujourd'hui démodées, que Cagliostro donnait à Me Thilorier l’idée générale de ses défenses(2)et quecelui-ci en était le metteur en œuvres. L’avocat du xvme siècle, si méritant fut-il, pouvait avoir de petits défauts littéraires. Que l’on compare les autres mémoires de l’Afiaire

(1) « Si le galimatias peut être sublime, personne n’est plus sublime que Cagliostro. » Vie de Joseph Balsamo , p. 171, note. Beugnot, à sa première entrevue, en fut, dit-il, abasourdi. Mémoires de Beugnot, p.46. Ed. in-8°. 1889.

(2) «On prétend que M. de Cagliostro a composé lui-même ce mémoire en italien et M. Thilorier n’a fait que le traduire. Cela est très vraisemblable. M. de Cagliostro a assez d’esprit, et, comme disent ses amis, assez de candeur pour avoir tracé l’histoire de sa vie avec autant de naïveté et d’intérêt, sans avoir besoin des secours d’un avocat. » Ma Correspondance., 24 février 1786, n“ 18.

PORTRAIT

l’imposteur

du Collier : s’il y a une différence, elle est toute en faveur de ceux de Cagliostro (i).

Il y des mots, des tournures de phrases, de saints transports qui ont le don d’exaspérer les hommes posés et sérieux. Tout le monde, cependant, ne peut pas être froid comme un notaire réglant le sort du porte-monnaie d’autrui. Quand un envoyé de Dieu parle de sa patrie, de la vie, de l’amour, que l’esprit souffle, il n’est plus d’une époque, et sa voix, écho du Verbe éternel, peut vibrer parfois d’étranges sonorités. Cagliostro parlait et agissait de haut, au nom du pouvoir qui lui avait été donné par Dieu, disait-il lui-même (2), et de ses enseignements chacun pouvait comprendre plus ou moins. Cagliostro ne s’adressait pas à l’imagination, mais à l’esprit; ce n’est pas la raison qu’il répudiait (3), mais les raisonneurs orgueilleux et ignorants dont les oreilles sont systématiquement fermées à tout ce qu’elles n’ont pas déjà entendu. Ceux-là seuls, du reste, le déclaraient inintelligible ; les esprits plus ouverts, impartiaux, même en dehors de ses disciples, appréciaient son savoir et ne trouvaient que du charme à sa conversation (4).

Ceux qui l’entendaient souvent et méditaient ses paroles les comprenaient de mieux en mieux: les contradictions apparentes

(1) Qu’on en juge par cet exemple tiré de La dernière pièce du Collier . p. 1. « Il est parti, ce grand Cagiiostro et, en fuyant, il dégorge après lui l’élixir de l’empirisme distillé à la fournaise de la calomnie... » L’auteur de ce chefd’œuvre n’était-il pas mal venu à traiter de littérature de foire le Mémoire de Cagliostro où l’on peut lire des pages' comme celle-ci : « J’ai écrit ce qui suffit à la loi, ce qui suffit à tout autre sentiment que celui d’une vaine curiosité. Direz-vous que ce n’est pas assez? Insisterez-vous encore pour connaître plus particulièrement le nom, les motifs, les ressources de cet inconnu? Que vous importe, Français ? Ma patrie est pour vous, le premier lieu de votre empire où je me suis soumis avec respect à vos lois; mon nom est celui que j’ai fait honorer parmi vous ; mon motif est Dieu ; mes ressources, mon secret. Quand pour soulager l’infirme ou pour nourrir l'indigent, je demanderai a être admis ou dans vos corps de médecine, ou dans vos sociétés de bienfaisance, alors vous m’interrogerez ; mais faire, au nom de Dieu, tout le bien que je puis faire est un droit qui n’exige ni nom, ni patrie, ni preuves, ni caution. » Mémoire pour le comte de Cagliostro accusé, 1786, in-16, p. 74.

Est-ce là du galimatias ?

(2) Interrogatoire de Rome. Vie de Joseph Balsamo, pp. 1 17 et 127.

(3) Ses détracteurs l’en accusaient faussement : « Son art est de ne rien dire à la ra’son; l’imagination des auditeurs interprète. » Vie de Balsamo, p. 3g, note.

(4) « Sa conversation ordinaire est agréable et instructive. » De Gleichen. Souvenirs. P. 1868. p. 1 35 Cf. Lettre de Burkli in: Funk : Cagliostro à Strasbourg igo5. p. i5. Jugements de Pfeffel, Schlosser, Iselin, Lavater in : Langmesser, Jacob Sarrasin, pp.I, 38, 5 1 , 68. Lettre de Burkli in : Spach. Œuvres. T. Y, p. 76.

s’effaçaient et ce lien qui, au début, semblait manquer entre les différents sujets qu’il abordait, apparaissait à leur réflexion; sa vie se montrait en harmonie avec ses paroles ; sa doctrine expliquait ses pouvoirs; ses actes démontraient la vérité de ses théories. Qu’il fût au laboratoire, chez un malade, ou dans le monde, Cagliostro leur devenait sans cesse plus compréhensible, plus grand, plus attirant. Lui-même encourageait leurs efforts, se révélant à ces hommes de bonne volonté sous un jour que les autres ne soupçonnaient pas. Au fond de ses discours, au milieu de ses digressions, dans ses actes, ils arrivaientà démêler quelques principes, toujours les mêmes, à retrouver quelques lois morales qui devaient diriger leur conduite; ils devinaient la route initiatique dont parlait Cagliostro, cette route qui mène à l’immortalité et à la toute puissance. Toujours creuser, toujours semer, et laisser les autres recueillir la moisson, marcher sans cesse plus loin, accepter toutes les tâches que les autres repoussent (i), sûr que la nature ne cachera rien, que le Ciel donnera tout à celui qui est incapable d’en user pour lui-même, conquérir son âme par sa patience, voilà la doctrine qu’enseignait Cagliostro.

Était-ce une doctrine ? Le mot est impropre : c’était une école d’énergie, d’abnégation, de ferme confiance en l’avenir. Ses disciples se sentaient plus forts et meilleurs auprès de lui ; iis partaient, pleins d’ardeur, s’efforcaient de vivre ainsi quelques instants, puis revenaient, vite épuisés, boire de nouveau et plus ardemment à la source de vie. Chaque lutte les rendait aptes à recevoir davantage, chaque illumination nouvelle accroissait la force de leur âme ; ils le sentaient, ils le vérifiaient; leur foi grandissait avec les épreuves.

Auprès d’un maître dont les actes étaient merveilleux non moins que la doctrine, à l’égard de qui chacun se sentait une dette de reconnaissance impossible à payer, on devine quelle devait être l’émulation générale. Dans les petits cénacles de disciples, c’était à qui apporterait une parole inédite, surtout un fait nouveau, une preuve encore des pouvoirs miraculeux de Cagliostro. Et, l’imagination aidant, la vanité s’en mêlant, des légendes, des exagérations

(i) C’était l’aphorisme des maîtres en hermétisme: « Cherche la matière première parmi les plus viles, parmi les rebuts que les hommes foulent aux pieds chaque jour. »

PORTRAIT — L’iMPOSTEUR

se glissaient parmi les enthousiastes. De là, par un besoin de prosélytisme maladroit, elles se répandaient au dehors, s’amplifiaient, se défiguraient si bien que, loin du petit cercle des disciples, dans le monde, une vaste zone trouble, agitée, existait où,, parmi des gens qui ne connaissaient pas Cagliostro ou l’avaient à peine entrevu, mais qui, de seconde main tenaient des renseignements « sûrs »,se heurtaient les affirmations les plus opposées, les assertions les plus invraisemblables et les plus arrêtées sur celui dont on parlait tant, sur sa religion, ses mystères et sa personne. Pour les uns c’était un simple hâbleur, pour d’autres, le Diable lui-même ; c’était un Rose- Croix italien, un mahométan, un juif portugais; chacun était sûr de son opinion : il en avait des preuves. Pour celui-ci, nul doute que ce fut le fameux Cosmopolite, ou Peregrini, ressuscité et revenu d’Autriche; pour celui-là, Cagliostro et le comte de Saint-Germain ne faisaient qu’un : on le tenait de Cagliostro lui-même. Mais la question la plus grave était de savoir si, vraiment, il avait assisté aux noces de Cana, comme on le disait, s’il était Simon le magicien ou bien un des apôtres du Christ (1).

Tous ces bruits revenaient aux oreilles des disciples ; ils s’en inquiétaient; la question de savoir si Cagliostro avait déjà vécu, s’il était la réincarnation de tel ou tel personnage du passé, coïncidant avec certaines de leurs propres pensées, les troublait, suscitait entre eux de graves discussions, et les amenait, si audacieux que cela fût, à solliciter une réponse de Cagliostro lui-même.

Or, suivant la demande et le demandeur la réponse n’était pas la même. Si on l’interrogeait, si on lui disait : « Maître, il y a cinq ou vingt-cinq siècles, vous étiez sur terre déjà et, vous vous appeliez de tel nom, n’est-ce-pas ? », il répondait d’une façon évasive et, quelquefois, racontait un fait inconnu de cette époque (2) qui, sans rien préciser cependant, confirmait les auditeurs dans leurs convictions. Il ne disait pas catégoriquement que cela était, mais ne protestait pas non plus violemment contre cette croyance s’il la sentait profonde chez son interlocuteur. N’agissait-il pas en sage ?

(1) Cf. Liber Memorialis , trad. franç., p. 25. — Galette de Leyde , n° 72 du 9 septembre 1 7 85. — Tableau mouvant, T. II, p. 3oy : « C’estun sylphe bienfaisant, c’est l’homme de 1.400 ans, le Juif errant, l’Anti-Christ». — Mémoire pour Cagliostro. In-16, 1786. p. 55.

(2) Lettre de Burkli, in : Funk. Cagliostro à Strasbourg, p. 5.

Celui-là seul qui connaît le mystère de l’esprit peut parler de la révolution des âmes, et pour lui seul les mots : J’ai été ou n’ai pas été celui-ci ou celui-là, ont un sens réel. Or, ceux qui interrogeaient Cagliostro ignoraient tout du monde de l’esprit. Aucune réponse ne pouvait donc leur être donnée que celle qui, sans blesser la vérité, les encourageait à chercher plus loin encore.

Mais si on lui demandait : « Maître, qui êtes-vous ? » il répondait seulement : « Je suis celui que je suis (i) » et il ne cachait à personne que le nom de Cagliostro, qu’il avait choisi, son titre de comte, le grade de colonel qu’il se laissa attribuer dans quelques endroits (2), n’étaient que des désignations fictives, des attributs conventionnels dont il avait plusieurs fois changé, et qu’il n’était qu’une seule dignité dont il s’enorgueillissait et se réclamait : c’était celle d’être l’Ami de Dieu, écouté de Lui et son fidèle soldat.

Puis, secouant la tête par un geste qui était à la fois un sourire et un adieu, il coupait court à l’entretien, laissant là son interrogateur, et le disciple, songeur, regardait s’éloigner, d’une démarche noble et légère, et se perdre dans la foule, cet homme mystérieux, toutpuissant, au regard insondable, aux actes merveilleux, se demandant avec trouble quel être venait de lui parler, quelle lumière venait de baigner son âme, pour qu’elle se sentit tout à coup si faible, si heureuse et si profondément en sécurité auprès du comte de Cagliostro.

(1) Rituel de la Mac.: Egyptienne. Mss. Papus, p. 75.

(2) Mémoire pour le comte de Cagliostro, 1786, in-16, p. 23. — De Recke. Nachricht von des berüchtigten... in-8, p. 1 12. — Lettre au peuple anglais, in-4, pp. 56-57. “ Lettre de Blessig à Mme de Recke : « Ce titre de comte ne se rapporte pas à sa naissance a-t-il expliqué clairement à quelqu’un, mais à ses connaissances occultes. » Weisstein. Cagliostro à Strasbourg, p. 7.

Page 1