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CHAPITRE III

LONDRES - PREMIER SÉJOUR - L’ESCROC

« Londres, Cagliostro vécut en exploitant la naïveté de « joueurs, à qui il avait fait accroire qu’il possédait la « science de prédire les numéros et de faire de l’or. Par « ces moyens, il leur extorqua de belles sommes. Cependant, « comme aucun d’eux ne voyait s’accomplir ses désirs, ils décou- « vrirent enfin l'imposture, dénoncèrent l’escroc, et le firent em~ « prisonner plusieurs fois : Balsamo prit le parti de faire un faux « serment pour se tirer d’affaire. Il jura et fit jurer à sa femme « qu’ils n’avaient rien reçu, et ils s’échappèrent ainsi des mains « de la justice. »

Cette histoire, composée par Morande, est celle qu’on retrouve dans la vie de Joseph Balsamo et dans les autres pamphlets, romans ou histoires de Cagliostro (i).

La narration du séjour de Cagliostro à Londres n’est-elle donc qu’un récit de tours d’escroquerie, un défilé de naïfs exploités, de gens ruinés et de coquins achetant des juges pour faire emprisonner des innocents ? Hélas, c’est bien cela, et nous sommes d’accord là-dessus avec Morande et ses copistes, mais il y a une légère nuance à préciser et nous différons d’opinion sur un seul point : l’innocent opprimé fut Cagliostro ; les escrocs furent ses soi-disant victimes. Et le lecteur, s’il ale courage de nous suivre au milieu de ce monde d’aigrefins, de cambrioleurs et de retors,

(i) Courrier de l'Europe , avril 1787, et n°s suivants. — Vie de Joseph Balsamo, p. 35. — D’Alméras, Cagliostro, p. 65, sqq.

du cabinet du juge à celui du procureur, de tribunaux en prisons, verra celui qu'on accuse d'escroquerie semer l’argent à pleines mains, enrichir les autres, ne rien garder pour lui; il constatera que nulle part Cagliostro ne fut plus ingénieux, plus confiant et plus patient ; que dans aucun autre pays il n'a été plus persécuté de ceux-là surtout qu'il avait comblés de ses bienfaits. Arrivé riche, il part pauvre, laissant sa fortune aux mains de fripons et de juges anglais qui s’entendirent fort bien pour se la partager.

Nous allons raconter, presqu’au jour le jour, les faits qui se sont passés. Les détails en paraîtront peut-être un peu longs ; mais, comme tous les adversaires de Cagliostro se sont servis de ces démêlés réels du comte avec la justice pour jeter sur lui un discrédit autorisant ensuite toutes les suppositions malveillantes, et que ces insinuations déloyales, passées dans l’histoire, n’ont jamais été réfutées, il importe de saper à sa base tout cet échafaudage de calomnies.

Cagliostro, honoré en Courlande, en Russie, à Strasbourg, triomphant à Lyon, fêté et officiellement déclaré innocent à Paris, était, dans toutes ces phases de sa vie, invulnérable pour ses ennemis. Seul, le fait qu’il avait subi des jugements à Londres en 1777, offrait prise à la critique : il suffisait de le montrer compromis à cette époque dans des affaires d’escroquerie, pour qu'une ombre vînt ternir instantanément ses mérites et ses gloires. Morande le comprit et le fit : la version mensongère de la vie de Cagliostro à Londres en 1777, telle que nous l’avons rapportée plus haut, fut admise par tous ; on ne songea même pas à la mettre en doute malgré les protestations de l’intéressé.

Or, voici l’exposé exact des faits : qu’on lise et qu'on juge. Arrivé à Londres en juillet 1776 (1), sans recommandation,

(1) « Pour la première fois de sa vie » dit Cagliostro. Nous extrayons tous ces documents du Journal de Vitellini, personnage qui a joué dans cette histoire un des rôles les plus importants, et qui, sur le point de mourir, pris de remords, à légué ces documents à M. O’ Reilly, gentilhomme irlandais. Celui-ci les a communiqués à Cagliostro ; ce Journal a servi àlarédaction de la «Lettre au peuple anglais S. A.S.L., in-4, 78 pp. (P. Lottin, 1787) qui est la dernière et péremptoire réponse que Cagliostro fit aux calomnies de Morande. C'est à cet ouvrage et à cette édition que se rapporteront, sauf indications contraires, toutes les références de ce chapitre.

L’ouvrage anglais anonyme Lf/e ofthe Count Cagliostro , London, 1787, in-S. donne sur les événements de 1776-1777 des renseignements concordant très exactement avec ceux du Journal de Vitellini.

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apportant avec lui, tant en bijoux qu’en argent, plus de 3.000 livres sterling. Cagliostro descendit avec sa femme chez Mme Juliet, Whircomb Street n° 4, où il loua un appartement.

La propriétaire, voyant des locataires riches et charitables, leur recommande bientôt une dame de Blévary, Portugaise ruinée et malade (1) qui habitait le même immeuble, et un Italien, Vitellini, ancien professeur, amateur de chimie, lui aussi réduit à la misère par le jeu. Le comte et sa femme s’intéressent à eux, les hébergent, les habillent et les nourrissent (2), prenant l’un comme secrétaire pour lui, l’autre comme dame de compagnie pour la comtesse. Bien que Cagliostro sortit peu, travaillant pour son plaisir, chez lui, à des expériences de chimie (3), cependant, par l’indiscrétion de Vitellini qui bavardait dans les cafés (4), et par îes commérages de Mme de Blévary, on répéta bien vite dans le quartier qu’il était arrivé un homme extraordinaire, un véritable adepte, immensément riche, donnant généreusement ses secrets et son argent à ceux qui en avaient besoin.

Le résultat ne se fit pas attendre : les solliciteurs affluèrent. On en reçut quelques-uns ; ils revinrent plus nombreux, plus exigeants. Cagliostro resserrales cordons de sa bourse et ferma sa porte. Dès qu’on ne leur donna plus ou pas assez, selon leur gré, les quémandeurs se transformèrent en ennemis (5). Cagliostro, tant pour venir en aide à des malheureux (6) que pour expérimenter un système de calculs qui l’intéressaient (7), ayant plusieurs fois indiqué des numé-

(1) Lettre au peuple anglais, 1787, in-4, p. 5.

(2) Cagliostro accueillait largement ceux qui s’adressaient à lui Cf : Lettre au peuple anglais, pp. 7 et 8.

(3) Lettre, p, 8.

(4) Lettre, p. 6 et p. 1 3.

(5) Un certain Pergolezzi, plus audacieux que les autres, essaya, le premier, du chantage; il inventa et publia sur le compte de Cagliostro une histoire dont le procureur Aylett, et Morande après lui, se servirent, l’un pour escroquer 80 guinées au comte, l’autre pour le diffamer. Lettre, p. 6.

(6) C’est ici qu’entrent définitivement en scène deux chevaliers d’industrie qui avaient déjà extorqué plus de 200 livres sterling à Cagliostro par le récit de leurs infortunes : un nommé Scott, qui se faisait appeler Milord Scott et une demoiselle Mary Fry, soi disant lady Scott; ces deux personnages lui avaient été amenés par Mm° de Blévary. Lettre , pp. 8, 9 et 10.

(7) « A force d’attention, de travail et d’études, il était parvenu à réduire en certitude des calculs astrologiques fait sur le tirage des loteries », dit Cagliostro dans ses considérants sur la demande en restitution faite contre Fry et Scott. Il avait consigné ses notes sur un cahier qu'il gardait précieusement dans sa

ros gagnants dans les tirages de la loterie d’Angleterre (i), tous, par des supplications, des cadeaux, des objurgations essayent d’en obtenir encore et le harcèlent de visites intéressées.

« Scott et sa femme m’obsédèrent en vain; je résistai à leurs importunités, Scott voulut alors tenter la voie des présents: il fit à ma femme le cadeau d’une fourrure de mantelet, d’une valeur de quatre à cinq guinées. Je ne voulus pas l’humilier en le refusant. Mais, le même jour, je lui fis présent d’une boîte d’or de 25 guinées. Et pour 11e plus être tourmenté, je consignai à ma porte le mari et la femme. Quelques jours après, la prétendue Milady Scott trouva le moyen de parler à la comtesse Cagliostro : elle lui dit en pleurant qu’elle était de nouveau ruinée, que Scott était un chevalier d’industrie, auquel elle avait eu la faiblesse de s’attacher, qu’il s’était emparé de tous ses bénéfices de la loterie, et qu’il venait de l’abandonner avec ses trois enfants qu’elle avait eus de lui. La comtesse de Cagliostro, moins courroucée de la tromperie qu’on lui avait faite que touchée du sort de cette créature, eut la générosité de me parler en sa faveur. Je lui envoyai une guinée et lui indiquai le numéro 8 pour le 7 décembre. La dame réunit tout ce qu’elle put d’argent et misa sur le numéro 8 qui sortit de la roue de fortune.

« Ici, tous les détails du Journal de Vitellini deviennent intéressants. Il était dans la maison de la D!!e Fry (Milady Scott) lorsqu’elle y revint avec le produit de sa mise. Il compta lui-même 421 guinées et 460 liv. sterling en billets de banque. La demoiselle Fry fit présent à Vitellini de 20 guinées, et vint, dans le premier moment de son ivresse, me faire hommage de toute sa fortune. La réponse que je lui fis est écrite dans le Journal de Vitel -

chambre. Ce manuscrit, qui tenta bien des gens, était écrit, soit en langage secret, soit avec des interpolations voulues, qui en rendaient l’usage impossible pour tout autre que Cagliostro. C ï. Lettre p. g.

(1) « Letiragedela loterie d’Angleterre commença le 14: j’indiquai, en plaisantant, le premier numéro : personne de ma société ne voulut l’assurer, et le hasard voulut que le numéro sortit en effet. J’indiquai pour le 16 le numéro 20; Scott risqua peu de chose et gagna. J’indiquai pour le 17 le numéro 25; le numéro 25 sortit et fit gagner 100 louis à Scott. J’indiquai, pour le 18, les numéros 55 et 57 qui sortirent tous les deux. Les profits de cette journée furent partagés entre Scott, Vitellini, et la prétendue Milady Scott. » Cagliostro, ayant ainsi vérifié la sûreté de ses calculs, prit dès lors par discrétion la résolution de ne plus user de ce procédé. Lettre, p. 9.

LONDRES — PREMIER SEJOUR

— l’escroc

Uni : la voici mot pour mot: « Je ne veux rien ; reprenez tout cela; je vous conseille, ma bonne femme, d’aller vivre à la campagne avec vos enfants : reprenez le tout, vous dis-je ; la grâce que je vous demande, c’est de ne plus remettre les pieds chez moi.

« Vitellini assure que Scott gagna 700 guinées sur le même numéro que j’avais donné à la demoiselle Fry, ce qui annonce que leur brouillerie prétendue n’était qu’une fable, ou du moins qu’elle n’avait pas été de longue durée. Ce qu’il y a de certain, c’est que, depuis cette époque, ils ont toujours agi de concert.

« L’avidité de la demoiselle Fry n’étant pas satisfaite, elle s’occupa des moyens d’obtenir de nouveaux numéros. S’imaginant sans doute que le meilleur serait de faire accepter un présent à la comtesse de Cagliostro, elle lui offrit une petite boîte à cure-dents en ivoire dans laquelle étaient des billets de banque. La comtesse de Cagliostro lui ayant déclaré formellement qu’elle n’accepterait aucun cadeau, elle se concerta avec Vitellini sur la manière de lui en faire un qu’elle ne put refuser. Ils allèrent tous les deux chez M. P..., marchand dans Princes-Street, et là, la demoiselle Fry acheta un collier de brillants qui lui coûta 94 livres sterling et une tabatière d’or à deux couvercles qui lui coûta 20 livres sterling. Elle mit le collier de brillants dans un des côtés de la boîte, et remplit l’autre d’une poudre d’herbes, ressemblant à du tabac et bonne pour les fluxions, maladie dont la comtesse de Cagliostro était alors attaquée.

« La demoiselle Fry, ayant saisi le moment où la comtesse de Cagliostro était seule, vint la voir, sous prétexte de lui faire ses remerciements. Pendant la conversation, elle tira sa boîte sans affectation et pria la comtesse de vouloir bien prendre une prise de son tabac. Cette dernière, qui ne connaissait point cette espèce de tabac, en ayant vanté l’odeur, la demoiselle Fry lui offrit la boîte qui le contenait ; Vitellini était présent. La comtesse la refusa à plusieurs reprises. La demoiselle Fry, voyant que ses instances étaient inutiles, se jeta en pleurant aux genoux de la comtesse, qui, pour ne pas la désobliger, consentit enfin à prendre la boîte.

« Ce ne fut que le lendemain de cette scène que ma femme s’aperçut que la boite à double fond, contenait un collier de brillants. Ma femme m’avoua pour lors ce qui s’était passé la veille. Je ne lui déguisai pas le mécontentement que j’en éprouvais et j’aurais dès ce moment même renvoyé à la demoiselle Fry la boîte et le collier

si je n’avais pas craint de l’affliger et de l’humilier par cette restitution tardive (i).

« Je changeai de logement au commencement de janvier 1777 (2) et louai le premier étage d’une maison située dans Suffort Street. Vitellini en ayant prévenu la demoiselle Fry, elle se hâta de louer le second étage, de sorte que, quelque dépit que j’en eusse, il me fut impossible de ne pas la voir. Elle prétendit qu’elle avait placé son argent et qu’elle se trouvait de nouveau dans l’embarras ; elle parla d’un voyage à la campagne par lequel elle avait besoin de cent guinées et elle me fit prier de lui donner des numéros sur la loterie de France. Je répondis que cette demande était une véritable folie. Mais pour me débarrasser de la demoiselle Fry, je lui fis donner par ma femme quatorze portugaises valant 50 livres sterling 8 sch.et je fis prier le maître de la maison de ne mettre aucun obstacle à son départ et de m’apporter le reçu de ce qu’elle pouvait devoir aussitôt qu’elle serait partie.

« Le lendemain, 6 février, je lui fis demander si elle était enfin décidée à partir; elle me fit répondre que la somme que je lui avais fait donner était trop modique et qu’elle irait en ville pour voir si elle ne pourrait pas se faire payer d’une somme de 400 livres qu’elle disait lui être due. Elle revint, le soir, trouver ma femme en pleurant, lui dit qu’elle était sans argent, et la pria encore une fois de m’engager à lui donner des numéros. Cette dernière tentative ayant été inutile, elle résolut d’effectuer dès le lendemain un projet qu’elle avait concerté depuis longtemps.

« Il est bon de savoir que la demoiselle Fry avait un autre appartement dans la ville qu’elle partageait avec Scott ; Vitellini les voyait souvent l’un et l’autre, mais dans le plus grand secret; il avait eu l’indiscrétion de leur parler des expériences de chimie dont je l’avais rendu témoin ; et, comme il était naturellement présomptueux, il leur avait assuré que, s’il pouvait avoir entre les mains une certaine poudre dont je me servais dans mes expériences (3), il pourrait, en très peu de temps, faire sa fortune et celle de ses amis.

(1) Ce qui aurait aussi créé pour la comtesse une situation très fausse.

(2) Pour fuir ces gens et leurs embûches.

(3) Probablement la poudre rose, dite consolidante, que Cagliostro faisait aussi figurer dans la composition de certains médicaments. Cf. Strasbourg, pp. 109 et 1 1 3 du présent livre.

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A l’égard des numéros de loterie, il avait prétendu également que si le manuscrit que je possédais lui appartenait, il les prédirait tout aussi certainement que moi (i). Le sieur Scott et la demoiselle Fry avaient eu assez d’empire sur l’esprit de Vitellini pour obtenir de lui qu’il leur indiquât l’armoire et le lieu de l’armoire où je tenais renfermés la boîte d’or qui contenait la poudre, le manuscrit dont je viens de parler et mes papiers les plus précieux.

« De ce moment, le sieur Scott et la demoiselle Fry avaient conçu le projet de me voler le tout et de m’obliger, à force de mauvais traitements, à leur communiquer les connaissances qu’il me supposaient.

« A cet effet, il s’étaient associés un procureur, la honte de son état, qui a subi depuis le supplice infâme du pilori, pour cause d’escroquerie et de parjure. Le sieur Raynolse (c’est le nom de ce procureur) s’était mis à la tête de l’entreprise. Il fallait un témoin disposé à affirmer tout ce que l’on voudrait. On avait fait choix du sieur Broad,qui vivait avec la demoiselle Fry et qui passait pour son domestique. On avait besoin, en tout événement, d’un corps de réserve. Le sieur Raynolse avait indiqué un autre procureur de sa trempe, qui, pour de l’argent, était disposé à jurer tout autant de fois qu’on le désirerait; c’était le sieur Aylett, qui vient de subir le même supplice que son confrère, également pour crime de parjure.

« Les choses étant ainsi disposées, il avait été décidé que la demoiselle Fry prendrait un Writ (2) contre moi, et que Scott, Raynolse et Broad entreraient furtivement avec les arrêteurs et profiteraient du tumulte pour faire le coup de main qu’ils projetaient.

« J’étais dans ma maison avec ma femme et Vitellini, lorsque, le 7 février, à dix heures du soir, je vis entrer chez moi un arrêteur, accompagné de cinq ou six sbires qui me déclarèrent que j’étais arrêté pour 190 livres sterling à la requête de la demoiselle Fry.

« Quelque mauvaise opinion que j’eusse de cette fille, je ne m’attendais pas à tant d’impudence et de noirceur. Le premier moment

(1) C’est de cette prétention et du bruit fait autour du manuscrit que sont nés tous les livres qui, de 1790 à nos jours, sous le nom du Gros Cagliostro, du Vrai Cagliostro, de la Cabale de Cagliostro, etc., ont paru, donnant pour la divination des numéros de loterie les procédés les plus fantaisistes.

(2) Permission de faire emprisonner qui s’accorde en Angleterre à tout créancier réel ou simulé sur un simple serment vrai ou faux.

de surprise passé, je me disposais à suivre l’arrêteur, lorsque j’entendis du bruit dans la chambre voisine (i). C’était Raynolse et Scott qui brisaient mon armoire. Raynolse m’en imposa en disant qu’il était le Chérif de Londres (2) et qu’il avait le droit de faire ce qu’il faisait. Les arrêteurs, que l’on avait mis dans le complot, laissèrent enlever à Scott le manuscrit, la boîte d’or dont j’ai parlé, et plusieurs papiers parmi lesquels le billet de 200 livres sterling souscrit par Scott et la demoiselle Fry.

« Je suivis l’arrêteur dans sa maison où je passai la nuit. N’ayant pas de cautions à fournir, je déposai entre les mains de Saunders (c’était le nom de l’arrêteur) la valeur de 1.000 livres sterling environ, tant en bijoux qu’en Portugaises. Au nombre des bijoux se trouvaient une canne, dans la pomme de laquelle était une montre à répétition entourée de brillants, ainsi que la boîte et le collier dont la demoiselle Fry avait fait présent à ma femme.

« Je sortis de la maison du sieur Saunders le 8 février, dans la soirée. Le lendemain, à minuit, un connétable se présenta chez moi, avec son escorte, et déclara à ma femme et à moi qu’il nous arrêtait en vertu d’un Warrant ( 3) décerné contre nous à la requête de la demoiselle Fry. Je m’informe de quel crime je suis accusé ; le connétable me répond que je suis arrêté comme Magicien ( Conjuror ) et ma femme comme sorcière ( Witch ) et il nous emmène l’un et l’autre dans un Watchhouse (corps de garde) en attendant le lever du juge de paix qui avait décerné le Warrant. La nuit était froide : je parvins, avec l’aide de quelques guinées, à faire comprendre au connétable qu’il pouvait, sans manquer à son devoir, nous laisser rentrer chez nous jusqu’au lever du juge de paix, ce qu’il fît en effet.

« Le lendemain matin, étant seul dans mon appartement, je vis arriver Raynolse, qui me fit les plus grands compliments sur ma prétendue science et me pria, avec toute la douceur possible, de lui apprendre, ainsi qu’à Scott, la manière de faire usage du manuscrit et de la poudre. Il me dit, pour m’y déterminer, qu’il était le maître de tout arranger et de me faire rendre mes effets. Scott,

(1) Qui avait une entrée indépendante. Cf. Lettre , p. ib,

(2) Le Chérif avait en effet un délégué qui s’appelait Raynolse mais c’était un homonyme du procureur.

(3) Décret de prise de corps.

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qui, caché derrière la porte, écoutait la conversation, voyant que le ton mielleux de Raynolse n’opérait rien sur moi, entra précipitament, et, tirant un pistolet de sa poche, me l’appuya sur la poitrine, en me menaçant de me tuer si je ne lui enseignais pas la manière de se servir des objets qu’il m’avait volés. Je ne répondis rien. Raynolse le désarma et tous deux recommencèrent à me prier. Je leur répondis alors que ce qu’ils me demandaient était impossible, que les objets qu’ils avaient entre leurs mains leur seraient toujours inutiles et ne pouvaient servir qu’à moi seul (i). Rendez-les moi, leur dis-je, et je vous abandonne non seulement le billet de 200 livres sterl. que vous m’avez pris, mais encore la totalité des effets déposés entre les mains de Saunders (2).

« Scott et Raynolse acceptent, se retirent, vont trouver Saunders, puis se repententsans doute d’avoir accepté, car ils n’apportèrent rien, et je n’entendis plus parler d’eux. Quant à moi, après avoir comparu par devant le juge de paix, j’interjetai appel du Warrant en la Cour du Kings-Bench, et, moyennant deux cautions que je donnai, je cessai de craindre la visite des connétables (3). »

Cagliostro espérait avoir acquis la tranquillité ; hélas ! il n’était qu’au début de ses misères. A dater de ce jour, 10 février 1777, commence une lutte, sans cesse renouvelée, où Cagliostro est accablé tous les jours de menaces, arrêts, saisies nouvelles, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, et chaque fois ce sont des garanties à fournir, des sommes à verser (4).

Lassé d’être sans cesse arrêté, traqué, sur le conseil même de Saunders, il prend une décision énergique et va habiter chez l’arrêteur, de façon que, se constituant ainsi prisonnier volontaire en permanence, il évitât à lui et à sa femme l’invasion continuelle des policiers et des recors (5).

(1) Voyez note 7, p. 3i du même chapitre.

(2) Qu’on note que ces objets valaient 1.000 livres sterling et qu’ils contenaient la boîte et le collier qu’on l’accusait d’avoir escroqué et même vendu !

(3) Lettre, p. 17.

(4) Lettre, p. 18.

(5) « Par ce moyen, dit-il, ma personne devenait sacrée, et j’étais sûr de coucher dans mon lit. J’occupais le plus bel appartement de sa maison; j’y tenais table ouverte , je défrayais les prisonniers qui y étaient ; j’ai même payé les dettes de plusieurs d’entre eux qui m’ont dû leur liberté. Ma dépense ordinaire était de 7 à 8 guinées par jour et, tous les soirs, je comptais régulièrement avec

Pendant qu’il y demeurait, en juin et juillet 1777, il fit la connaissance du procureur Pridle, ami de Saunders, qui déclara vouloir prendre sa défense et lui fit intenter un procès à ses accusateurs pour essayer de le faire rentrer en possession de ses biens : le procès devait être plaidé le 27 juin devant Milord Mansfield, grand juge du Kings-Bench ; mais les avocats s’entendent, un arbitre, le sieur Howarth, est nommé et le 4 juillet, la cause arrive devant lui.

Là, nouvelle trahison : le procureur qui menait l’affaire se dérobe, et Cagliostro, ne sachant pas un mot d’anglais, est obligé, à brûle pourpoint, de plaider lui-même sa cause, par l’organe de Vitellini pris comme interprète, contre la demoiselle Fry, assistée d’un procureur aussi dangereux que Raynolse. Il en résulta que la cause de Cagliostro, qui eût été gagnée d’avance s’il eût eu un défenseur du métier, s’embrouilla, grâce aux finesses de Raynolse si bien que l’arbitre rendit une sentence insuffisante, vague, absurde même. Il ne se prononce ni sur le Writ du 7 février (arrestation pour une soidisant dette de 190 1. sterling), ni sur leWarrantdup février(arrestation pour crime de magie et sorcellerie), ni sur le Writ du 24 mai (arrestation pourvoi de 200 1. sterling en sequins), bien que tout cela eût été soumis à son arbitrage, discuté, et réduit à néant devant lui ; et, sans en donner décharge, il prononce seulement que Cagliostro devra rendre àMlle Fry une boîte en or et un collier de brillants qu’il avait en sa possession, et payer les frais, sans même noter que Cagliostro les avait offerts déjà avant le procès même, et que dans le cours même du procès il avait déclaré « qu’il savait parfaitement qu’il était maître de garder la boîte et le collier, soit parce qu’ils avaient été donnés à la comtesse, soit parce que la demoiselle Fry lui devait, pour argent prêté, le double et le triple de la valeur de ces deux objets; mais qu’il ne voulait pas user du droit qu’il avait de les retenir, qu’il consentait à les lui rendre, ainsi qu’il l’avait toujours offert. »

Vit-on jamais jugement plus inique dans le fond, plus vicieux dans la forme ? Encore la sentence ne fut-elle confirmée et définitivement prononcée que quelques mois plus tard, en novembre (1), et jusque là Cagliostro dut vivre dans cette situation d’accusé, rester

mon hôte. » Lettre , p. 20. On comprend que Saunders le vit partir avec peine et s’empressa de retourner l’arrêter dès qu’il le put.

(1) Lettre, p. 26; les grandes vacances étant survenues pour les tribunaux.

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sur le qui-vive, conserver ses cautions que ces atermoiements inquiétaient. Un des hommes qui avait accepté de lui rendre ce service, Badioli, se repentit d’avoir pris cet engagement et voulut subrepticement s’en dégager. Il vient en voiture chez Cagliostro, le 9 août, lui propose de sortir avec lui ; Cagliostro accepte sans défiance ; la voiture s’arrête devant une maison inconnue, Badioli descend, Cagliostro le suit ; la porte s’ouvre, Badioli le fait passer le premier, la porte se referme sur lui et on lui annonce qu’il est dans la prison du Kings-Bench et que ses cautions sont déchargées (i).

Il y resta un mois, et de nouveaux Writs tombent sur lui ; un jeune avocat, Shéridon, amené par O’Reilly, vint à son secours, lui obtint de nouvelles cautions, fit accepter un dépôt en garantie au maréchal de la prison, et le fit enfin remettre en liberté : tout cela lui avait coûté 3*500 guinées.

Enfin, en novembre 1777, la sentence Howarth est publiée ; cette injustice définitive venant s’ajouter aux persécutions continuelles qu’il avait subies dans l’espérance d’un jugement réparateur, l’écœure à un tel point qu’il refuse de continuer aucun procès, paye tout, maudit l’Angleterre (2), se décide à partir, laissant seulement à son ami O’Reilly sa procuration pour qu’avec l’aide de l’avocat Sliudon, ils essaient, par arrêt de justice ou transaction, de reconquérir la boîte à poudre et le manuscrit volés. Et n’ayant plus, de toute sa fortune, que 50 guinées (3) et quelques bijoux, il part pour Bruxelles, où, dit-il, la Providence lui permit de relever un peu l’édifice de sa fortune (4).

Le procès engagé après son départ par O’Reilly contre Scott se termina pendant ses voyages et c’est à Strasbourg (1780) qu’il apprit un jour que Scott était en prison, reconnu coupable du vol avec effraction et menacé d’être pendu si le jugement suivait son cours.

(1) Telle est la loi anglaise.

(2) « Je résolus de fuir pour jamais un pays où l’on méconnaissait ainsi les droits de la justice, de la reconnaissance et de l’hospitalité ». Lettre , p. 28.

(3) Lettre, p. 29.

(4) En décembre 1777. D’après les mémoires de Mme de Recke, c’est en purifiant ou augmentant des diamants que Cagliostro répara, à Bruxelles, les brèches faites par les tribunaux et les voleurs de Londres à son avoir. De Recke. Nachricht von des berüchtigten Cagliostro, 1787, in-8, p. 11.

Cagliostro intervint « ne voulant pas être la cause de la mort d’un homme » et retira sa plainte (i).

Scott paya les dépens et disparut sans rendre le manuscrit ni la boîte dont Cagliostro lui offrait cependant encore cinq cents guinées.

Quant à ceux qui l’avaient ainsi persécuté pendant cette année de séjour en Angleterre, leur fin est assez intéressante. Voici ce que, moins de dix ans après, Cagliostro écrit et livre à la méditation du sieur Morande (2) :

« J’ai toujours vu la justice de Dieu se manifester tôt ou tard et les méchants finir misérablement. Si le sieur Morande pouvait douter un seul instant de cette vérité, terrible pour eux, mais consolante pour les gens de bien, qu’il réfléchisse sur le sort de ceux dont il a défendu la cause et surpassé les horreurs.

«La Dame Blévari , pour prix de mes bienfaits, m’avait livré entre les mains de deux scélérats. Elle est morte.

« La Demoiselle Fry, mon implacable ennemie n’a pas joui de la fortune qu’elle me devait ; après l’avoir employée tout entière à suborner des témoins et à corrompre des officiers de justice elle est tombée dans la plus affreuse misère ; elle est morte.

« Le sieur Broad était l’ami, l’espion, le témoin de la demoiselle Fry : il est mort.

« La dame Gaudicheau , sœur de la demoiselle Fry était sa complice et celle de Scott : elle est morte.

« Le sieur Dunning , avocat de la demoiselle Fry avait été choisi pour faire triompher une cause manifestement injuste : il est mort .

« Le sieur Walace , mon avocat, au lieu de me défendre m’avait livré à la merci de l’arbitre, que la demoiselle Fry avait choisi. Il est mort.

« Le sieur Howarth avait rendu contre moi une sentence indigne,

(1) Lettre, p. 29. On remarquera combien la conduite de Cagliostro devait déconcerter ses amis et lui aliéner les bonnes volontés: voilà un homme qui bataille pour ses intérêts pendant trois ans, obtient enfin gain de cause et, au dernier moment, Cagliostro annule les résultats péniblement acquis en retirant sa plainte. O’Reilly qui ne semble pas étranger à la rédaction de The Life of the Count Cagliostro , a laissé échapper par endroits quelques plaintes sur les procédés incompréhensibles de Cagliostro.

(2) Nous l’offrons à notre tour comme sujet de réflexion à ses modernes successeurs.

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qui condamnait l’innocence et laissant le parjure impuni. Il est mort (noyé en traversant la Tamise).

« Le juge de paix d’Hammersmith avait fait arrêter ma femme et moi pour un crime imaginaire : il a été expulsé ignominieusement: il est mort.

«Le sieur Crispa maréchal delà prison du Kings-bench m’avait escroqué, avec Aylett, pour 50 guinées d’argenture. Il a perdu sa place ; réduit à la mendicité il s’est retiré dans un hospice de charité : il est mort .

« Viteilini enfin avait trahi ma confiance ; sa coupable indiscrétion l’avait rendu complice d’un vol dont il croyait un jour pouvoir retirer le fruit ; il a été renfermé dans une prison pour vagabonds ; il y est mort.

« Les dix personnes que je viens de nommer, si l’on excepte la dame de Blévary, étaient dans la fleur de l’âge et de la santé. Quatre ans après mon départ, à peine en restait-il une seule.

« De tous mes persécuteurs d’alors, il ne reste plus aujourd’hui que quatre individus dont l’existence est telle que la mort serait un bienfait pour eux.

« Raynolse , le procureur de la Dlle Fry et le complice du vol que Scott m’avait fait, a subi le supplice infâme du pilori pour parjure.

« Le procureur Aylett, qui m’avait extorqué 80 guinées sous prétexte de mon identité prétendue avec le Balzamo de Londres, vient de subir le même supplice pour un crime semblable.

« L’arrêteur Saunders avait trempé dans le complot formé contre moi : sa fortune a été dissipée en peu de temps : il a été emprisonné pour prévarication depuis plusieurs années.

«Pour Scott , si l’on ne m’a pas trompé, il vit en ce moment seul, sans parents, sans amis, dans le fond de l’Ecosse. C’est là qu’en proie à ses remords et éprouvant à la fois les inquiétudes de la richesse et les angoisses de la pauvreté, il se tourmente pour jouir d’un bien qui lui échappe sans cesse, jusqu’à ce qu’enfin il périsse d’inanition auprès de l’objet de sa cupidité devenu l’instrument de son supplice.

« Tel a été le destin des quatorze individus qui s’étaient réunis contre moi et qui avaient violé en ma personne les droits sacrés de l’hospitalité : une partie de mes lecteurs ne verra dans la série de ces événements qu’une combinaison du hasard : quant à moi,

j’y reconnais cette divine Providence qui a quelquefois permis que je fusse en butte aux traits des méchants, mais qui a toujours brisé les instruments dont elle s’était servi pour m’éprouver (i). »

On doit se demander comment, de tant de simples vérités, Morand e a pu faire sortir l’histoire révoltante qui nous avons rapportée plus haut. La chose lui fut aisée : racontant des procès où Cagîiostro lui-même ne put se faire rendre j ustice, il était facile d’en présenter les débats embrouillés sous un jour défavorable : quelques fauxtémoins, bien payés (2), permirent, dans les cas difficiles, de charger l’accusé.

Et puis, la partie était si belle pour un journaliste satirique ! De quoi s’agissait-il, en effet ? D’un cahier contenant des calculs cabalistiques (3) et d’une poudre rouge, la fameuse poudre de projection sans doute, très précieuse pour les opérations chimiques. Quelle superbe matière à raillerie! Et qui réclamait ces trésors? Un soidisant guérisseur, un misérable illuminé, venu on ne sait d’où, sortant de prison pour y retourner! Avec quelle facilité un écrivain caustique, comme Morande, pouvait transformer le savant en vulgaire charlatan, l’homme de bien en repris de justice ! Les meneurs de la campagne payaient bien, le public s’amusait, le Courrier de T Europe se vendait ; Morande ne s’acquittait que trop bien de cette tâche. Nous n’avons rien à dire de ses procédés; nous laissons au lecteur, maintenant éclairé, le soin d’apprécier où est la vérité et ce qu’on doit penser de ceux qui la travestirent ainsi par de tels moyens; mais il est un point sur lequel il est utile d’insister.

Bien des gens peuvent sourire encore aux plaisanteries de Morande ou hausser les épaules en lisant que Cagliostro prédisait la veille les numéros qui devaient sortir le lendemain à la roue de la loterie (4).

(1) Lettre, p. 74, sqq.

(2) Morande reçut de l’argent de France pour cela : on le vit, avec le sieur Dubourg, notaire de l’ambassade française, courir de bouges en tavernes à la recherche de ces figurants. Dubourg toucha cinquante guinées pour ce noble travail. Pridle et Saunders furent intéressés à l’affaire ( Lettre , p. i g), Morande offrit cent guinées au sieur O’Reilly, propriétaire de l’hôtel des francs-maçons pour déclarer seulement que Cagliostro était parti de chez lui sans payer ( Lettre , p. 47). Celui-ci refusa et raconta le fait.

(3) C’est le terme qu’on employait couramment, bien que la kabbale n’ait rien à voir là dedans.

(4) Les loteries, à cette époque, étaient analogues à celles qui existent encore hebdomadairement en Italie sous le contrôle du Gouvernement : cinq numéros

LONDRES — PREMIER SEJOUR — L’ESCROC

Prétention absurde, s’écriera-t-on ! Mais le fait est là. Pur hasard, répondront les sceptiques ; et, en outre de la mauvaise impression que produit toujours sur un esprit sérieux l’idée du jeu, il pourrait rester chez le lecteur un doute sur la bonne foi de Cagliostro. Nous ne voulons pas qu’il en soit ainsi; des jugements aussi catégoriques ne doivent pas être portés à la légère. Aux négateurs j’oppose le fait brutal (r); qu’ils l’expliquent. A ceux qui peuvent réfléchir, je soumets les observations suivantes :

L’usage établit entre les mots de prévision et de prédiction une distinction, peu conforme d’ailleurs à leur étymologie; prévision suscite en nous l’idée d’une déduction logique de cause à effet ; prédiction évoque au contraire la pensée d’une mystérieuse coïncidence entre une affirmation irraisonnée et un fait dont la cause nous échappe. Mais ces associations d’idées sont-elles légitimes ? Y a-t-il vraiment contradiction entre les termes ? Nous ne le pensons pas.

Lorsque Christophe Colomb, sur le point d’être tué par les Indiens, leur annonce une éclipse et conquiert ainsi leur respect, il avait prédit l’avenir à ceux qui le menaçaient. Lorqu’un chimiste prédit qu’en mélangeant deux liquides incolores, un solide rouge va se précipiter au fond de l’éprouvette, n’est-ce pas, pour un ignorant, la réelle prophétie d’un miracle ? Prenons un cas plus complexe : lorsqu’un médecin, à l’examen d’un malade qui lui montre sa gorge, devine la scalartine et annonce, pour le troisième jour, l’éruption qui va couvrir tout son corps, ne fait-il pas une véritable prédiction ?

Cependant, parce que le chimiste ou le médecin pourra donner à un initié, selon les théories du jour, et dans le langage de son art, l’explication des raisons qui l’on fait conclure à l’apparition du phénomène consécutif, nous ne devons pas ici parler de prédiction, de prophétie ; nous devons employer le mot : prévision et, aussitôt, notre esprit, satisfait, ne voit plus rien que de très naturel dans ce qui s’est passé. Mais si le médecin, et le cas arrive souvent, n’avait pas eu pour porter son diagnostic les données caractéristiques,

sont tirés parmi les quatre-vingt-dix premiers nombres, et, suivant leur ordre ou leur association, s’ils les ont indiqués, les joueurs peuvent gagner dix, cent ou mille fois leur mise.

(i) Lettre , pp. g, 10 et 11.

nettes, fournies par l’examen de la gorge ou par la température du malade ; si, néanmoins, par une de ces intuitions spéciales qui éclairent l’esprit, il avait porté le même pronostic, il n’aurait pu donner à un confrère aucune raison plausible de sa prédiction, pourtant exacte. Le mot de prévision serait-il encore applicable dans ce cas, ou sortons-nous du domaine scientifique pour flotter dans le monde de la prophétie ?

Un sentiment l’a dirigé ; une conviction, impossible à justifier, s’est faite en lui. Quel est donc ce sentiment ? D’où naît cette conviction ? N’est-ce pas la perception confuse de quelques sensations vagues, venues de ce monde de forces qui nous entoure et dont la plus grande partie échappe à notre pauvre conscience ? Sans critérium pour les classer, sans langage pour les traduire, le médecin en a cependant éprouvé une impression suffisante pour qu’elle déterminât en lui une conviction. L’intuition des «voyants (i)» n’est-elle pas de même ordre ?Eux aussi ne peuvent expliquer ni justifier leur conviction ; mais ils la sentent profondément ; ils affirment et souvent, on le sait, leurs prédictions se vérifient.

Chassons donc de notre imagination cette illusion qu’il y a antithèse entre prédiction et prévision ; ces mots, synonymes, expriment tous deux l’application du savoir, quelle que soit la forme de ce savoir, à la détermination de la succession des faits. Pour que la prévision soit possible, il faut qu’il existe des rapports constants unissant un état a d'un système de forces à un autre état ultérieur b, c, ou d, du même système ; et il suffit que nous connaissions exactement : i° l’état a ; 2° la loi unissant l’état A à l’état b, c, ou d. Dans les cas simples, dont le calcul des fonctions en mathématiques, ou l’expérience en physique (2), sont des exemples, la prévision est facile; c’est ce que nous appelons la détermination scientifique.

Si le fait se complique, la résolution de l’équation devient plus difficile ; mais elle reste toujours possible si nous avons des don-

(1) Nous employons ce mot, fort imprécis cependant, de préférence encore à celui de mystiques ou d’illuminés plus vagues encore et désignant, suivant les auteurs, les états spirituels les plus différents.

(2) Dans l’expérience on réduit l’état secondaire à son maximum de simplicité en éliminant les variables accessoires (pression, température, etc., supposées constantes) qui pourraient compliquer le problème.

LONDRES — PREMIER SEJOUR

l’escroc

nées suffisamment précises et nombreuses pour pouvoir transformer les inconnues accessoires en quantités connues et ramener ainsi progressivement le problème à un type plus simple (i).

Pour les faits biologiques (2) la complication devient si gran de que les problèmes sont considérés, le plus souvent, comme insolubles ; les rapports entre les très nombreuses données, plus ou moins clairement perçus, plus ou moins exprimables, nous échappent et nous ne pouvons plus arriver à une conclusion. Toutefois on conçoit que le problème n’est que très complexe et ne comporte pas d’insolubilité d’ordre logique. Si notre faculté de prévision est mise en défaut dans ce cas, ce n’est pas par l’apparition d’une spontanéité démentant la loi de causalité générale, par une solution de continuité infranchissable entre les faits ; c’est uniquement par la pauvreté, par l’insuffisance de notre savoir initial sur les données du problème. Car les lois enchaînant les faits dans une série continue de cause à effet, les rapports constants entre les choses se manifestent partout où nous voulons bien les chercher.

L’univers est un tout ; l’étroite solidarité des êtres, leur participation à une même vie universelle où toute individualité, principe synthétique d’un groupe d’unités inférieures, est élément constitutif à l’égard de l’unité supérieure, crée entre eux un lien tel que nulle action n’est isolée, que rien n’arrive par hasard (3). Un être, si infime soit-il, ne peut subir une modification sans que le monde entier n’en ressente le contre-coup, de même que toute action générale a sa répercussion sur les moindres parties de l’univers. L’homme ne choisit pas plus sa place que le rocher ; sa vie est liée à celle de son milieu. Un homme appelle certains événements autour de lui comme une crise sociale évoque l’homme nécessaire à sa solution ; un pays détermine sa flore et sa faune ; le milieu ne modifie-t-il pas les êtres qui l’habitent jusqu’au point de déterminer leurs formes et leurs couleurs (4) ?

La connaissance de ces rapports qui vont du minéral à l’homme,

(1) Equations à plusieurs inconnues, problèmes de dynamique en mathématiques ; analyse des corps organiques, des mélanges, en chimie.

(2) Individuels ou sociaux.

(3) Nous qualifions de fortuite la coïncidence de deux faits dont les causes nous échappent; dès que le rapport nous en est connu, le hasard disparaît; le rapprochement superstitieux dont on riait devient une prévision que l’on respecte.

(4) L’adaptation, le mimétisme sont des observations banales en biologie.

de la matière à la pensée, constitue le savoir. Les sciences, telle que nous les possédons, ne sont que des classifications partielles, d’empiriques recueils de faits. La prévision que donne le savoir surpasse la prévision scientifique autant quelesavoir lui-même dépasse une science particulière, la botanique ou la linguistique par exemple. Pour le savoir, l’apparition d’un héros, l’extinction d’un soleil, l’orage qui dévaste une contrée, la découverte d’une force nouvelle ne sont pas des accidents particuliers ; ils sont la conséquence d’autres faits, fort éloignés en apparence; leur réalisation est nécessairement marquée pour telle époque du temps et pour tel milieu. Il n’est pas de fait isolé, sans filiation avec ceux qui précédaient, sans rapport avec l’ensemble ; aucun mot ne tombe d’une bouche, aucune pierre ne roule au torrent que des causes n’en aient déterminé la chute ; celui qui peut percevoir ces causes peut aussi prédire l’événement.

Mais, est-il donné à l’homme d’atteindre â cette entière connaissance de la vie, de prendre conscience de tous ces rapports? Oui, répondait Cagliostro avec les sages de tous les temps ; le développementde ses facultés est illimité; l’homme microcosme peut trouver en lui les deux et leurs habitants, la terre et ses forces. Il doit arriver à tout connaître, à tout prévoir.

Et Cagliostro, non content d’affirmer cette vérité, en donnait des preuves: ce savoir, il le possédait; s’il devinait les malames les plus secrètes, les peines morales cachées ; s’il annonçait les événements à cent lieues de distance, au moment où ils se produiraient; s’il put prévoir, des années d’avance, la carrière d’un homme ou le destin d’une société, ce fut parce que ces faits n’étaient pas isolés pour lui et que leur réalisation se présentait comme la conséquence nécessaire d’états présents dont son esprit embrassait les multiples rapports ; et, s’il choisit à Londres, pour en faire un sujet d’études, la détermination des séries numériques dans les tirages de loteries, ce fut pour offrir un exemple de ce qui est possible à l’esprit (i),laréso-

(i) Cagliostro ne voulait que démontrer une vérité positivement, indiscutablement par des faits ; il ne tira jamais parti pour lui-même et ne se permit jamais d’abuser en faveur des autres de ses connaissances. Il aurait pu puiser indéfiniment dans les caisses de la loterie (c’est à dire dans la poche des perdants) l’argent nécessaire à sa générosité ; il ne le fit pas. « Quelle que put être la cause de cette bizarrerie, dit-il ironiquement en parlant de la constante exac-

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