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CHAPITRE IV

IA RUSSIE - LE SORCIER

Mitau

ous ne suivrons pas Cagliostro dans son parcours à travers l’Europe ; ce voyage, de loges en loges, où il fut reçu, écouté,, honoré, par les maçons de tous les rites, où il rencontra des chercheurs sincères et beaucoup d’ambitieux malhonnêtes, où s’accomplit, par son influence, une transformation des idées maçonniques, se rapporte plutôt à son action sociale et nous aurons l’occasion d’en étudier les détails dans le chapitre consacré à la maçonnerie égyptienne (i). Son voyage se termina à Mitau, en Courlande (2). Il y arriva à la fin de février 1779 (3) venant de Kônigsberg (4); il y demeura plusieurs mois. Nous l’avions quitté isolé, presque inconnu en Angleterre, livrant de petites batailles personnelles dans un groupe de gens offrant peu de surface ; nous le retrouvons au milieu du grand monde Courlandais, sous un aspect nouveau, celui de thaumaturge.

Le comte de Cagliostro apparaît là vraiment, pour la première fois, possesseur de pouvoirs étranges, maître de forces inconnues ; il est

(1) Cf., Ch. vi, Lyon.

(2) A ce moment, Etat indépendant sous le protectorat de la Prusse.

(3) C. E. K. von der Recke. Nachricht von des berüchtigten Cagliostro Aufenthalte in Mitau. Berlin, 1787, in-8, p. 6.

(4) A Kœnigsberg, Cagliostro fit un court séjour : arrivé le 25 février 1779, il descendit à l’auberge Schencken dans la Kehrwiedergasse. 11 fut reçu, plutôt avec méfiance, dans quelques bonnes familles ; mais le ministre et chancelier Von KorfF, qui abhorrait les Jésuites, crut deviner en Cagliostro un émissaire de cet

entouré de disciples cultivés qu’il domine de tout son mystérieux savoir et qu’il charme de son attrait puissant.

Il change, là, de mode d’action ; qu’y a-t-il d’étonnant qu’il se présente aussi sous un nom nouveau (i) ?

Dans cette première station de son chemin, il est plus difficile de reconstituer sa vie et de retrouver l’emploi de son temps que dans les suivantes ; les documents, surtout les documents de valeur, manquent et nous n’avons guère à consulter que des récits satiriques, défigurés par l’ignorance et par la haine, fabriqués même de toutes pièces et publiés longtemps après, lors du procès du Collier (2).

Nous devons faire une exception pour le livre de Mme de Recke : Nachricht von des berüchtigten Cagliostro , etc... (1787) qui, bien qu’il rentre par sa date et par son but dans cette catégorie de livres hostiles tardivement parus, contient cependant un Mémoire ancien où l’auteur, sous l’impression même des faits, presque au jour le jour, notait les événements et recueillait de son mieux les paroles de Cagliostro qui l’avaient frappée. En publiant ces souvenirs, Mme de Recke les a accompagnés d’un commentaire plus volumineux que le texte, destiné à en détruire la portée, à expliquer rationnellement par la prestidigitation et la supercherie tous les actes merveilleux du thaumaturge. Cagliostro, selon sa nouvelle opinion, n’était plus qu’un habile émissaire des Jésuites (3), dont la doctrine pernicieuse, les vertus simulées et les pouvoirs trompeurs avaient séduit leur naïve confiance.

ordre et prévint tout le monde contre lui. Cagliostro, de son côté, ne fit rien pour le détromper et pour conquérir cette ville. Il quitta bientôt le pays où, dit-il, il ne pouvait faire aucune œuvre éclatante à cause du mauvais vouloir des gens. Borowski. Cagliostro einer der Abentheuer... 1790, pp. 52-53. Von Korff revint d’ailleurs sur son opinion et, à Mitau, montra beaucoup de sympathie à Cagliostro. De Recke. Op. cit., p. 6.

(1) Il avait voyagé sous le nom de comte Fénix , de comte Harat ; il se présente là sous le nom de Cagliostro. C’est le droit de tout voyageur, dit-il, de garder l’incognito. Ci. Mémoire pour le comte de Cagliostro contre le Procureur générai, in-16, p. 23, et Lettre au peuple anglais , S. L. S. A., in-q, p. bj.

(2) Cagliostro démasqué à Varsovie. S. L. 1786, in-iô. — Ein paar Trôpflein ans dem Brunnen der Wahrheit. Im Vorgebirge, 1781 (en réalité 1786), in-16. — Le charlatan démasqué. P. 1786, in-16.

Ces pamphlets ont été recueillis et reproduits avec des compléments par l’auteur de la Vie de Joseph Balsamo. P., 1791, in-8.

(3) De Recke. Op. cit pp. 26, 107, sqq. et 148.

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Nous verrons que si cette rétractation, due à des influences étrangères (i), a pu servir aux adversaires de Cagliostro et troubler beaucoup de lecteurs, elle ne résiste pas à la critique et que le Mémoire primitif de (1779) demeure dans son intégrité, comme un document de grand intérêt pour l’histoire impartiale de Cagliostro. Nous aurons fréquemment à le citer.

En outre, dans les aveux involontaires échappés aux pamphlétaires, dans leurs contradictions, nous pouvons aussi découvrir quelques bribes de vérité. Cagliostro n’ayant pas limité ses actions thaumaturgiques à la Russie, nous retrouvons aussi à Strasbourg, à Lyon, à Paris, des témoignages importants qui nous permettent de mieux apprécier ce que furent ses travaux et sa vie en Courlande.

A cette époque, et dans ces contrées, le danger que couraient les esprits était grand : l’illuminisme, un mysticisme vague fait de paresse, d’orgueil et de crédulité, était à la mode : on ne parlait que devisions célestes, de commerce avec les anges, de révélations, de conjurations et d’évocations. L’intelligence tendait à s’égarer dans l’illusion avec Swedenborg ; la volonté pouvait se pervertir dans la superstition avec les Scieffort, les Weishaupt et consorts. L’Allemagne était pénétrée de leurs sectes secrètes (2).

A Mitau même, leDrStark, professeur de philosophie, chef d’une société d’illuminés très fermée, enseignait à ses adeptes une magie cérémonielle dont on ne parlait qu’avec effroi (3).

Mme de Recke (4) qui jouera un rôle important dans cette histoire, tout entière plongée dans ces études mystérieuses, hantée par le désir de « communiquer avec l’âme » de son frère (5) s’était bâti avec les idées de Swedenborg et de Lavater un système mystique confus

(1) Voir plus loin, p. 60.

(2) De Recke. Op. cit., pp. 1 55- 156. — Luchet. Essai sur la secte des Illuminés, pp. 99, 102, 1 17.

(3) De Recke. Op. cit., p. 5o. de Recke cite Y Anti-Saint-Nikâse qui exprime

sur Stark la même opinion.

(4) Anne-Charlotte de Medem, née le 3 février 1761 à Mesothen (Courlande), morte le 20 août 1821 à Loebrehan, fille du comte de Medem et d’Elise Von der Recke, poète plein d'esprit et écrivain ascétique, sa femme parun troisième mariage. La comtesse A. Charlotte de Recke épousa, en 1779, Pierre deBiren.Elle était fort belle, d’une intelligence vive et fut mêlée à plusieurs intrigues politiques du vivant et après la mort de son mari.

(5) Son frère aîné , le comte de Medem, uni à sa sœur par les mêmes idées mystiques était mort à Strasbourg en 1778. Mme de Recke, persuadée que l’âme de son frère devait lui apparaître, passait des nuits à l’évoquer dans les cimetières. De

dont elle était fort entichée et très fière. Elle faisait autorité dans son milieu (i).

Les loges, passionnées pour ces recherches, pénétrées de ce s influences, abandonnaient leur rôle social, devenaient des groupes de sectaires inutiles à Thuinanité, dangereux pour leur entourage. Un homme superficiel et autoritaire se fut contenté, s'il en eut eu le pouvoir, de réagir violemment en passant à l’extrême opposé, en détruisant chez ces rêveurs toute croyance, toute vie spirituelle, pour les ramener au sensualisme le plus étroit et le plus positif (2).

Cagliostro n’en fit rien; il sut à la fois alimenter ce qu’il y avait de vivant en eux, en leur donnant une nourriture saine, appropriée à leurs facultés assimilatrices, et orienter leurs recherches dans le sens où elles pouvaient les amener à des connaissances vraies des lois de la nature.

Il fallait enseigner, démontrer à des chercheurs tâtonnant sur la route, que notre connaissance du monde est une connaissance relative, très erronée, nos sens ne nous donnant des phénomènes que des notions subjectives toutes conventionnelles ; que, de plus, ces notions sont incomplètes parce que nos perceptions sont limitées à ce que nous révèlent le toucher, l’ouïe, la vue et l’odorat. Or, il

Recke. Op. cit., p. 5 et p. 167. « Vous n’aimez pas la magie pour elle-même, lui disait Cagliostro qui lisait dans son cœur, vous ne la recherchez pas pour avancer et acquérir la puissance d’aider des millions d’hommes, sans distinction, mais parce que la mort vous a ravi ce à quoi votre âme était le plus liée et que vous voudriez ressaisir. » Ibid., p. 52. Et ailleurs : « Si vous ne voulez vous détacher de tout, si vous restez attachée à un être ou même à un savoir spécialement, étroitement, vous ne pourrez acquérir le développement complet et la liberté. Dans ce casjvous pouvez obtenir dans un art ou une science le plus haut degré, et je vous y aiderai, mais vous renoncerez à la magie. Je vous en laisse le choix. » Ibid., p. io3.

(1) Lorsque Cagliostro vint à elle, elle le traita d’égale à égal, le conseillant, le reprenant parfois, persuadée qu’elle pouvait lui cacher certaines de ses pensées. [Op. cit., pp. 62-63). D’un caractère entier, heurtée sur certains points de son système, ébranlée dans quelques-unes de ses croyances par les paroles de Cagliostro, elle était sans cesse en évolution à l’égard du thaumaturge : un jour elle était convaincue et toute pour lui ; le lendemain, elle refusait de l’écouter davantage {Op. cit., pp. 1 35, 167). Et, comme elle dirigeait son entourage, c’est autour de ces hésitations et de ces volte-face que se déroulèrent la plupart des incidents du séjour de Cagliostro en Courlande.

(2) Cela lui eut été d’autant plus facile qu’un courant de réaction rationaliste se dessinait déjà en face de ces excès et que, dans le milieu même de la famille de Medem, un tel réformateur eut trouvé d’actifs auxiliaires : le conseiller aulique Schwander, directeur intellectuel de Mmo de Recke ; le notaire Hinz, familier de la maison. Cf. Op.cit., pp. 8, 9, 26, 28, 77.

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est d’autres sens, encore embryonnaires, qui, développés dans des conditions exceptionnelles, peuvent nous mettre en rapport avec une série de forces inconnues, nous ouvrir un monde de phénomènes inaperçus de la plupart des êtres et reculer ainsi les limites du connaissable. Cela, il fallait surtout le prouver; il était nécessaire de faire percevoir la réalité et la valeur de ces phénomènes aux observateurs.

C’est ce que tenta Cagliostro en s’entourant de toutes les conditions accessoires qui pouvaient paraître indispensables à ses élèves, adeptes, pour la plupart, de systèmes spéciaux, et fixer leur attention. Il avait affaire à des occultistes : les uns, fervents alchimistes (i), ne songeaient qu’à la transmutation, à l’élixir, à la poudre de projection, n’attendant qu’un mot qui leur donnât la clef des énigmes hermétiques et la puissance qu’ils rêvaient : les autres, sans rejeter l’alchimie, ne la considéraient que comme une dépendance de la magie et cherchaient d’abord les rites qui devaient soumettre les esprits à leur volonté (2).

C’est en partant de ces données, en tenant compte de ces dispositions que Cagliostro dût leur parler. Chacun d’eux avait un but pratique, très personnel ; tous s’en tenaient à la lettre et, malgré leurs déclarations de désintéressement, ils ne sortaient pas, dans leurs ambitions, du domaine de l’égoïsme et de la matière (3).

Il dut les prendre à l’endroit où ils étaient (4), leur parler leur langage, faire briller à leurs yeux, au début, la réalisation possible de

(1) MM. deMedem et de Howen avaient travaillé avec les hermétistes Muller, deMitau; Schmidt, d’Iéna; et Freund, de Strasbourg. Op. cit., p. 3.

(2) « Nos âmes étaient plus désireuses de communiquer avec des esprits que de voir des transmutations. » De Recke. Op. cit., p. 10.

(3) Mme de Recke pas plus que les autres. Elle, qui professait le plus grand détachement des biens de la terre [Op. cit., p. 1 1), le sollicita beaucoup plusieurs jours pour qu’il lui procurât, par voie hermétique, une somme d’argent dont elle avait besoin à l’insu de sa famille, non pas pour quelque œuvre de charité, mais pour elle-même. Cagliostro s’y refusa, alléguant des difficultés matérielles d’abord, lui disant enfin : « Pour pouvoir grandir, pour que le Ciel vous confie de plus vastes trésors, ceux que vous désirez tant, il faut d’abord que vous sachiez résister à la tentation des richesses de ce monde, comme le Christ. » Op. cit . pp. i2-i3.Cf. aussi p. 52. Mais M”e de Recke s’entêtait à demander, ne s’apercevant même pas de sa propre contradiction.

(4) Schlosser comprit cela et, dans son article sur Cagliostro, il soutient la même thèse que nous, à savoir que Cagliostro, voulant débarrasser ses élèves des illusions dans lesquelles il les trouvait plongés, a dû, d’abord, leur parler leur langage, s’occuper avec eux des questions de magie, descendre dans les enfersavec eux,pourles emmener avec lui en en remontant. Cf. (Borowski) Cagliostro, einer der Abentheuer...., 1790, in-16, p. 149. — De Recke. Op. cit ., p. 112.

leurs rêves étroits, pour pouvoir ensuite, peu à peu, les amener de là vers de plus vastes horizons. Dans cette période préliminaire d’éducation, lors même qu’il les intéressait à la recherche du trésor magique deWilzen (i), à l’accroissement de l’or, à l’élixir d’immortalité, apanage du troisième cercle des initiés, Cagliostro sut leur parler avec un si pur langage symbolique que ses paroles, frappant des oreilles ouvertes, eussent été, pour celui qui les eût comprises, profondément révélatrices.

Cagliostro avait été adressé au maréchal de la noblesse, M. Von Medem ; celui-ci le présenta à son frère, le comte Von Medem et à l’Oberburggraf, le Chambellan Von Howen, tous trois maçons (2).

Cagliostro leur exposa ses titres dans l’ordre et son but, qui était de fonder une loge mixte, ou il pourrait leur révéler beaucoup des secrets qu’ils cherchaient. Ses hôtes étaient intéressés mais méfiants; pour vaincre leurs hésitations, Cagliostro fit, en leur présence, une opération alchimique qui les enthousiasma et, immédiatement après, une expérience magique qui les frappa plus encore (3).

Dès lors ils s’empressèrent de suivreles indications de Cagliostro : une loge mixte fut fondée (4). Voici quels en étaient ordinairement les travaux :

Dans une chambre, ornée de symboles, à jour et heure fixes, les membres de la loge, dûment initiés maçons égyptiens, préparés selon les instructions du grand maître, sans épée et sans métaux sur eux, se réunissaient. Cette chambre communiquait par une

(1) Op. cit. pp. 02, sqq.

(2) Initiésà Halle en 1741 . Op. cit., pp. 3 et 7.

(3) L’expérience magique fut la suivante : Cagliostro ayant consacré, par quelques rites, le fils de M. de Howen, âgé de six ans, lui dit de regarder dans sa main. « A l’insu de l'enfant, Cagliostro demanda à mon oncle quelle apparition il désirait. Ce dernier souhaita, pour que son fils ne fut pas effrayé, qu’il pût voir sa mère et sa sœur qui étaient à la maison. Dix minutes après l’enfant déclara voir sa mère et sa sœur. A la question de Cagliostro : « Que fait ta sœur ?» l’enfant répondit : « Elle a la main sur son cœur comme si elle souffrait. » Ensuite le petit s’écria : « Maintenant elle embrasse mon frère qui vient de rentrer à la maison. » Or, lorsque ces messieurs étaient partis de chez eux pour la séance, ce frère de ma cousine n’était pas en ville, et même nous ne l’attendions nullement ce jour-là, vu que nous le croyons à plus de sept milles de là. Et, à l’heure de l’expérience, mon cousin rentra en effet subitement, d’une manière inattendue, et ma cousine avait eu auparavant des battements de cœur si forts qu’elle s’était trouvée mal. » Mm0 de Recke. Op. cit., pp. 28, 3o-3i.

(4) Le 29 mars 1779- Cf. De Recke. Op. cit., p. 33 et : Borowski Cagliostro , einer der Abentheuer, p. 57.

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porte avec un autre local, plus petit, où l’on avait placé une table couverte d’un tapis blanc, une chaise et, sur la table, plusieurs lumières en triangle, entourant une carafe de verre blanc, pleine d’eau. Devant la carafe, un papierrecouvert de caractères bizarres (i).

Le grand maître, en costume maçonnique, l’épée à la main, introduisait un tout jeune enfant(2), et, l’ayant consacré devant tous par l’imposition des mains, par des onctions avec une huile qu’il appelait huile de la sagesse (3) et par quelques paroles pour l’œuvre qu’il voulait accomplir, il le faisait asseoir devant la carafe, dans la petite chambre, sortait, fermait la porte derrière lui et se plaçait debout devant cette porte, dans le même local que les assistants. La colombe restait seule dans son tabernacle. Les assistants et le grand maître, après avoir récité quelque psaume de David, se recueillaient, priant en silence (4).

Au bout d’un instant, Cagliostro demandait à l’enfant s’il voyait quelque chose dans la carafe : « Je vois un ange... des anges... répondait-il souvent (5). Alors, après avoir remercié ses visiteurs spirituels, le grand maître annonçait qu’on pouvait faire toutes les questions que l’on voudrait, et les assistants interrogeaient. Cagliostro transmettait les questions; les anges répondaient, soit par des

(1) Op. cit ., pp. 63-65. — Rituel de la maç.\ égyptienne : Mss. Papus, p. 5-8. Nous ne pouvons nous empêcher de citer ici un passage d’Eliphas Lévi sur ces expériences de Cagliostro auxquelles il n’a rien compris. « Cagliostro, écrit-il. pratiquait l’hydromancie, parce qu’il savait que l’eau est à la fois un excellent conducteur, un puissant réflecteur, et un milieu très réfringent pour la lumière astrale, comme le prouvent les mirages de la mer et des montagnes. » Histoire de la Magie, 1892, p. 217. De telles phrases, pompeuses et vides de tout sens, ne sont malheureusement pas rares dans les ouvrages des occultistes et d’Eliphas Lévi en particulier.

(2) Ces sujets, filles ou garçons, appelés colombes ou pupilles devaient être très jeunes et de la plus parfaite innocence : leur ignorance et leur naïveté étaient les conditions nécessaires, disait Cagliostro, à la manifestation d’un pur esprit. Ils devaient être revêtus d’une robe blanche, symbole de pureté aux yeux des assistants. Rituel de la maç.\ égyptienne, Mss. Papus p. 3i.

La première colombe fut le neveu du comte de Medem, petit garçon de six ans, mais sans aucune instruction: il ne connaissait même pas ses lettres. De Recke. Op. cit., pp. 40, 66.

(3) Op. cit., p. 3o.

(4) Vie de Joseph Balsamo, pp. 100, 122, 177. — Ein paar Trôpflein , p. 7. — De Recke. Op.cit., pp. 66, 70, 72. Cagliostro recommandait le pins grand recueillement et l’immobilité, l’éloignement de toute distraction. Quelquefois des parfums furent brûlés dans la première chambre. Rituel de la maç.- . égyptienne. Ouvert, des travaux au grade de maître. Mss. Papus, p 64.

(5) Op. cit., pp. 69-70. — Vie de Joseph Balsamo, pp. 122- 179. — Cagliostro démasqué à Varsovie, 1786, in-16, p. 3.

signes ou par des paroles perças seulement par l’enfant, soit en lui montrant un tableau changeant que l’enfant décrivait (i).

Un grand nombre de ces réponses nous ont été conservées dans les mémoires de l’époque, souvent par les interrogateurs euxmêmes. En Russie, à Strasbourg, à Lyon ces mêmes faits se sont reproduits et tous les historiens de Cagliostro en ont cité. En voici quelques exemples, pris çà et là dans les auteurs contemporains.

Une dame demanda ce que faisait sa mère, alors à Paris. La réponse fut qu’elle était au spectacle entre deux vieillards. Une autre tendit une embûche au thaumaturge: elle voulut savoir quel était l’âge de son mari. Il n’y eut pas de réponse, ce qui fit pousser de grands cris d’enthousiasme, car cette dame n’avait point de mari, et l’échec de cette tentative de piège fit qu’on n’en tendit pas d’autre (2).

Quelquefois la question fut posée secrètement ; un billet fermé fut remis au jeune pupille — -c’était un garçon. —Il ne l’ouvrit point, mais lut immédiatement dans la carafe ces mots : « Vous ne l’obtiendrez point». On ouvrit le billet qui demandait si le régiment que la dame sollicitait pour son fils serait accordé. Cette justesse de réponse soulevait l’admiration (3).

(1) « Cagliostro nous expliqua que ce n’était pas toujours l’enfant qui parlait de lui-même, mais qu’un esprit magique (inspiration, force mantique, médiumnité , dirions-nous) lui dictait les réponses qu’il faisait souvent inconsciemment et sans rien voir. Aussi ignorait-il ensuite parfois ce qu’il avait dit. » De Recke. Op. cit., p. 67. C’est pour cela qu’il interdisait formellement de le questionner après les expériences. Mmcde Recke, qui ignorait tout des phénomènes psychiques, a vu dans cette défense une habile précaution prise par Cagliostro pour que ses comédies ne fussent pas percées à jour. Aujourd’hui, mieux renseignés, nous ne trouvons dans cette recommandation sévère qu’une preuve de savoir ; questionner le sujet en dehors des séances, c’est ouvrir la porte à l’erreur, c’est faire l’éducation du médium pour l’amener à tricher. On le sait depuis longtemps : « Si l’âme a été auparavant troublée... on dérange l'harmonie divine, les prédictions deviennent confuses et mensongères et l’enthousiasme cesse d’être véridique et authentiquement divin. » Jamblique. Le livre sur les mystères, III, 7, trad. Quillard. P., 1895, p. 82. Nous trouvons maintenant ridicule l’explication par la prestidigitation donnée par Mrac de Recke, sur tous les points où l’expérience des faits nous est acquise ; mais nous avons une tendance à accepter cette même interprétation pour ceux où la science n’a pas encore pénétré. N’est-ce pas absurde? La raison ne devrait-elle pas, en constatant les erreurs de Mme de Recke, nous faire réserver notre jugement et admettre la probabilité d’autres interprétations que celle de supercherie pour les faits surprenants encore inexpliqués?

(2) Cela se passa à Strasbourg ; c’est un contemporain qui nous rapporte le fait. Cf. Figuier. Histoire du merveilleux. P. Hachette, 1861, t. II, p. 16.

(3) Figuier. Ibid., p. 16.

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Les réponses, on le voit, pouvaient concerner des faits à venir et ne se rapportaient pas seulement à la connaissance d’événements présents. La fameuse prophétie de la révolution et de la mort de Louis XVI furent ainsi faites par l’intermédiaire d’un jeune sujet (i).

Les anges apparus manifestaient parfois leur présence d’une façon plus tangible encore pour la colombe : leur matérialité était si nette que le sujet pouvait les toucher (2), embrasser leurs mains, leur remettre ou recevoir d’eux des objets matériels. Une des séances magiques les plus impressionnantes dont le récit nous soit parvenu, est celle de Varsovie où il avait fait brûler un papier sur lequel les assistants avaient mis leur signature ; bientôt après la colombe vit tomber à ses pieds un pli, cacheté de cire, qu’elle remit à Cagliostro; on l’ouvrit et chacun reconnut sa signature (3).

Une fois les phénomènes produits, constatés par ses disciples, lorsqu’après des expériences réitérées, ils eurent pu comprendre la portée qu’ils avaient, tant pour le bien de l’humanité que pour l’acquisition d’un savoir plus vaste, il fallait les amener à concevoir, malgré leur étonnement religieux, que ces phénomènes ignorés n’étaient pas d’ordre anti-naturel ni même surnaturel, mais relevaient du fonctionnement de facultés qui pouvaient devenir la propriété des êtres décidés à les acquérir.

C’est ce qu’il fit en modifiant ses expériences, en changeant tantôt ici, tantôt là, les conditions accessoires ou la nature des manifestations pour arriver, à la fin, à démontrer par des faits que la perception des phénomènes spirituels et l’action directe de la volonté humaine sur eux étaient l’apanage naturel de l’homme régénéré. Il réduisit, puis supprima le cérémonial, les tentures, décors et formules mystérieuses (4). Le cercle magique, d’où les assistants ne devaient pas sortir, fut omis ou franchi quelque fois. Mme de Recke, fine observatrice, lui en fit la remarque: « Ne jugez pas, luirépondit-il ; si vous aviez le pouvoir de commander aux esprits, vous comprendriez le cercle magique. J'ai le droit de changer les règles que je vous

(1) Cf. Rome, Chapitre ix de ce livre.

(2) Vie de Joseph Balsamo , p. 1 36.

(3) Cagliostro démasqué à Varsovie , 1786, p. 4. L’auteur y voit un simple tour d’escamotage, inutile de le dire.

(4) Ein paar Trôpjlein , p. 6.

donne , de modifier ma conduite, d’agir différemment selon les personnes ; mais je suis responsable si je mésuse de ces pouvoirs (i)».

Mais, malgré cette réponse si claire, si conforme au plan que Cagliostro suivait dans ses démonstrations, Mme de Recke ne vit là que des infractions incompréhensibles au rituel, et, plus tard, s’appuyant sur cette prétendue contradiction, elle la présenta comme unargumentprouvant, disait- elle, que toutes ces opérations n’étaient que charlatanisme.

Les lumières non plus n’étaient pas nécessaires : Cagliostro fit asseoir simplement l’enfant devant une carafe; d’autres fois,« il fit les expériences sans le secours de la carafe, en plaçant seulement la pupille derrière un paravent qui représentait une espèce de petit temple (2) ».

Voici un autre exemple de ces simplifications : il s’agit d’une expérience où la pupille vient de voir, dans une carafe, l’hôtel du personnage qui interrogeait. « On ôta la carafe : l’enfant dit qu’il continuait toujours de voir l’hôtel et la même personne qui était alors dans telle chambre. Ce seigneur n’eut pas plutôt entendu ce qu’on venait de dire qu'il vola dans le même instant à son hôtel et reconnut la vérité de tout ce que l’enfant lui avait annoncé (3) ».

Le sujet, nous l’avons dit, devait être au début un enfant dans toute l’innocence du premier âge, préparé, dès la veille au moins, à la cérémonie ; peu à peu, Cagliostro diminua le nombre des conditions requises ; il prit, sans préparation, et employa sur-le-champ, celui qu’on lui présenta (4). « Quelqu’un soupçonnant d’abord que, dans ce s sortes de travaux, il y avait quelque intelligence entre la pupille et Cagliostro, lui marqua le désir de lui amener une enfant tout à fait neuve et qui lui serait inconnue pour qu’il travaillât avec elle. Cagliostro consentit aussitôt à le satisfaire, ajoutant que tout ce

(1) De Recke. Op. cit ., p. 79, p. 33. Remarque V, et p. 98.

(2) De Recke. Op. cit., p. 88 et Vie de Joseph Balsamo, p. 134. Au cours de l’expérience faite avec le sujet Henry en présence du. prince Joseph et du prince de Lamballe pour le duc d’Orléans (Cf. Ch. iv) la vision eut lieu dans une glace « d’environ un pied carré » et non dans une carafe. C’est aussi dans un miroir que Cagliostro fit voir au duc de Richelieu, qui se présentait incognito, qui il était et ce qu’il serait.

(3) Vie de Joseph Balsamo, p. 148. Et l’on viendra parler d’hydromancie et en donner, comme Eliphas Lévi (Cf., p. 55, note 1) une soi-disant explication physique !

(4) Vie de Joseph Balsamo, pp. 147, 148.

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qu’il opérait n’était qu’un effet delà grâce divine. La pupille fut donc amenée ; les travaux réussirent heureusement (i) ».

Cagliostro prenant celui qu’on lui amenait, sans l’avoir vu, et le transformant immédiatement en voyant ; l’opération réussissant aussi bien avec ce sujet qu’avec les autres, voilà qui ne laisse plus place au moindre soupçon de connivence et qui détruit toute l’enfantine hypothèse de comédie convenue entre Cagliostro et son sujet, hypothèse sur laquelle Mme de Recke a étayé tout son système de diffamation contre Cagliostro : sa triste apostasie n’a pas même l’excuse d’un motif plausible de doute.

A Paris, il se servit souvent de jeunes gens plus âgés (2) : Il s’offrit même à opérer sur 50 jeunes filles à la fois, pour prouver que son pouvoir sur ceux qu’il employait ne dépendait pas uniquement d’une disposition spéciale et anormale du sujet (3).

Les qualités nécessaires à faire un sujet, les facultés de lucidité étaient donc en puissance dans presque tous les êtres et non pas seulement dans quelques personnes d’exception ; cette conclusion s’imposait. Une preuve convaincante en fut donnée : des assistants en outre du sujet, perçoivent tout à coup les manifestations (4), ou même les perçoivent en l’absence de toute pupille (de tout mé-

(1) Vie de Joseph Balsamo, pp. 134-1 35.

(2) A Varsovie, un de ses sujets fut une jeune fille de 16 ans. Cagliostro démasqué à Varsovie , 1786, p. 6. Un de ses sujets de Paris, qui avait dix ans lorsque le duc d'Orléans l’amena à Cagliostro, vivait encore en 1843. Il était inspecteur de la salubrité, s’appelait M. Henry et demeurait Marché des Innocents, n°24. Cf. Initiation. Mars 1906. Travaux de Cagliostro, p. 257.

(3) Vie de Joseph Balsamo , p. 1 38. — «La force mantique des dieux [connaissance] est... partout intégralement présente à ceux qui peuvent la recevoir, écrit Jamblique ;... il n’y a aucun être vivant et aucune nature à qui elle ne se communique, donnant à tous, plus ou moins, une partie de la connaissance du futur. Toutefois, les êtres simples et jeunes surtout sont plus aisément propres à la divination. » Le livre des mystères. Trad. Quillard, pp. 91 et m. (III, 12 et IV, 24).

(4) Un juge qui doutait envoya secrètement son fils à la maison pour savoir ce que faisait en ce moment sa femme ; puis, quand il fut parti, le père adressa cette question au grand Cophte. La carafe n’apprit rien, mais une voix perçue de tous, annonça que la dame jouait aux cartes avec deux voisines. Cette voix mystérieuse, qui n’était produite par aucun organe visible, jeta la terreur dans une partie de l’assemblée et le fils du magistrat étant venu confirmer l’exactitude de l’oracle, plusieurs dames se retirèrent.

En Courlande, Mme de Recke témoigne que les baisers que les anges rendaient à l’enfant, en signe de paix et d’union avec lui, au début et à la fin des séances, étaient souvent entendus des assistants aussi nettement que ceux donnés par l’enfant. Op. cit., pp. 85 et 108.

dium, diraient les modernes), par la seule volonté du grand maître.

A Versailles, devant de grands seigneurs, Cagliostro fit apparaître non pas seulement l’image de personnes absentes ou mortes qu’on lui désignait et visibles seulement pour la colombe, mais ces personnes mêmes, des fantômes animés et se mouvant, visibles par tous les assistants (i).

Le cardinal de Rohan assista à Strasbourg aune semblable opération, faite pour lui, et où lui apparut l’image d’une femme qui lui était chère (2). « A Lyon, Cagliostro fit voir à toute une salle de maçons stupéfaits l’ombre de leur frère, le vénérable Prost de Royer, magistrat éminent, qui venait de mourir (3) ».

On voit combien ces phénomènes gagnent en généralité, en extension, au fur et à mesure de leur production. Il ne s’agit plus là d’un petit cas isolé d’hydromancie ou de cristallomancie produit inconsciemment dans un être anormal. Il s’agit de l’éclosion, de la mise en oeuvre d’une faculté nouvelle, révélée aux hommes, par l’application du seul pouvoir de Cagliostro. Le maître commande et l’œil spirituel du disciple, de l’indifférent même, s’ouvre, comme sa main agirait si le maître l’avait ordonné. Pouvoir effrayant et qui faisait tomber à ses genoux bien des gens !

Cagliostro ne voulut pas cependant que l’admiration excessive de ses disciples se transformât en une sorte de dévotion fétichiste à son égard où à l’égard des puissances qu’ils entrevoyaient : son but était de développer les âmes, de faire réfléchir. Il expliqua à ses disciples que ce pouvoir, qu’ils admiraient avec terreur, n’était pas strictement limité à lui-même et qu’il pouvait le transmettre, dans certains cas et à certains êtres, pourvu qu’ils fussent purs, de bonne volonté, et que Dieu leur accordât cette grâce. N’était~ce pas le but de la maçonnerie égyptienne ?

(1) Figuier. Histoire du merveilleux. P. 1861. T. IV, p. 2S. L’auteur des Mémoires authentiques s’est servi de ces récits et d’autres analogues, des indiscrétions qui filtraient au sujet de ces évocations théurgiques pour bâtir de toutes pièces le conte humoristique du dîner des Treize. Il est regrettable que l’esprit satirique soit venu, par une fantaisie de ce genre, ridiculiser et dénaturer le souvenir de ces merveilles; mais cela ne saurait porter atteinte aux documents eux-mêmes.

(2) Mémoires de Robertson.

(3) Péricaud. Cagliostro à Lyon, broch. in-8, p. 2.

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En sa présence d’abord, il fit consacrer et interroger la colombe par un tiers (i) : l’expérimentateur choisi et les assistants constataient ainsi que les pouvoirs de Cagliostro s’étaient bien transmis à son représentant et que les phénomènes s’accomplissaient parfaitement. Il fit plus : ayant choisi quelques disciples instruits, sûrs, et dont tous les efforts étaient orientés vers le bien et vers la vérité, il leur transmit ses pouvoirs non pas temporairement et en sa présence, mais définitivement, en son absence même (2).

Sa femme, pressée et interrogée devant le Tribunal du Saint Office à Rome, a témoigné qu’il avait octroyé plusieurs fois tout ou partie de ses pouvoirs à des disciples et qu’elle-même avait reçu le droit de travailler « par le pouvoir qu’elle avait reçu du grand Cophte » mais pour certains sujets seulement (3). Et ce pouvoir, acquis ainsi par quelques-uns, était si bien leur propriété spirituelle qu’euxmêmes purent en déléguer l’emploi et le transmettre à leur tour à des remplaçants ou à des successeurs, selon les ordres et les préceptes du maître (4).

Enfin, sur la forme même des révélations, des manifestations, sur la nature des connaissances ainsi obtenues, Cagliostro donna par le fait — et avec quelle sagesse ! — des enseignements qui passèrent inaperçus de beaucoup de ses disciples sans doute, que les critiques n’ont pas observés non plus, l’attrait du bizarre, du fantastique l’emportant sur tout le reste chez la plupart des hommes, mais que nous devons, nous, faire remarquer.

Le savoir n’est pas l’érudition : la vraie connaissance est d’ordre personnel et ne nécessite pas l’intervention d’un autre esprit humain, élémentaire ou angélique (5), encore moins un déploiement quelconque de procédés et de rituels. Cagliostro trouvait en lui cette

(1) Vie de Joseph Balsamo, pp. 147, 148, 1 53. — Mm° de Recke. Op. cit., p. 89.

(2) Vie de Joseph Balsamo, pp. 1 38, i5i, 17g.

(3) Vie de Joseph Balsamo , p. 178.

(4) Saint-Martin certifie cette transmission efficace de pouvoirs dans la loge égyptienne de Lyon. Correspondance de Saint-Martin et Kirchberger. 73“ lettre, p. 2o5. La Lettre de M. Brice de Beauregard que nous rapportons plus loin en est une autre preuve. La Vie de J. Balsamo, pp. 134, 198 sqq. en cite des preuves authentiques.

(5) « Il y a en Egypte, répondit Cagliostro au franc-maçon Saltzmann qui l’interrogeait, des loges où l’on travaille avec les esprits et d’autres où il n’y a que des hommes. » Lettre de Saltzmann à Willermo {, du 3i décembre 1780. Collection Bréghot du Lut.

connaissance directe, en démontrait la réalité par sa clairvoyance et ses prophéties ; peu de gens l’ont compris ; peut-être même n’y en eut-il pas. On cherche toujours encore quelque formule mystérieuse, sylphe, diable ou ange expliquant Cagliostro ; on ne l’admet pas sans un esprit familier.

Et cependant ces faits de clairvoyance directe furent nombreux: les contemporains nous en ont parié; Mme de Recke en a noté (i).

L’annonce de la mort de Marie-Thérèse faite à Strasbourg au moment même où elle se produisit à Budapesth, est une anecdote bien connue (2).

M. de Laborde, fermier général, raconte, dans ses Lettres sur la Suisse , une histoire encore plus frappante sur les révélations et les prédictions qu’il fit à Varsovie à une jeune dame de la Cour (3).

Tels sont les faits ; le disciple, qui avait suivi Cagliostro dans ses progressives démonstrations était donc forcé de conclure à la réalité des phénomènes, à la possibilité de connaissances dépassant de beaucoup le domaine de la science officielle. De plus, il était logiquement amené a rejeter les formes extérieures comme inutiles, à constater que tout dépendait uniquement de la présence spirituelle et de la volonté de Cagliostro, en qui s’affirmaient un savoir et un pouvoir illimités. Or, le maître déclarait : « Tout être qui voudra suivre la route avec énergie et patience obtiendra les mêmes puissances ; car Dieu a tout donné à l’homme (4). » Il n’avait donc plus à chercher d’autre voie.

Et qu’opposer à cela? Certes, du temps même de Cagliostro les sceptiques ne manquèrent pas : supercherie, jonglerie, illusion, hasard, tout cela fut donné comme explication (5).

(1) Cagliostro indiqua exactement un jour les symptômes qu’éprouvait Mm0de Recke absente, le travail qu’elle était en train de faire, la position même où on la trouverait en entrant dans sa chambre. (Op. cit p. 71.) Il lui révéla un autre jour les pensées secrètes qu’elle avait au moment où elle lui parlait d’autre chose. (Ibid., p. 78.) Il annonça un soir que M. N. N. tomberait malade la nuit suivante, souffrirait de tels malaises, enverrait chercher tel médecin, ce qui fut absolument exact [Ibid., p. 87). Il traça, devant M. de Medem, le plan d’une forêt située à Wilzen où il n’était jamais allé, mais que connaissait bien M. de Medem, lui indiquant les sentiers et jusqu’à la forme de certains arbres. (Ibid., p. 58.)

(2) D’überkirch. Mémoires. T. I et ch. vii.

(3) On en trouvera le récit détaillé plus loin.

(4) De Recke. Op. cit.. pp. 1 1 7 , 120, 1 3 1 .

(5) Mm0 de Recke, dans ses commentaires, développe toutes ces fausses interprétations : l’hypothèse d’une comédie jouée par l’enfant ne tient pas debout,

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Mais qu'on veuille bien observer et réfléchir et l’on verra que ces interprétations ne méritent pas d’être discutées. La multiplicité des faits, leur authenticité, les conditions spéciales où ils se sont produits, et surtout la vérité des révélations souvent prophétiques, éloigne toute idée d’illusion. La prestidigitation peut imiter n’importe quel fait naturel, déplacer une table, illuminer une chambre: elle n’illuminera jamais un cerveau. Devant presque tous les faits nouveaux de la science, n’a-t-on pas crié à la supercherie ? Quand on présenta le phonographe à l’Académie des sciences, un des savants le plus en vue n’a-t-il pas accusé l’expérimentateur de ventriloquie ? Un hasard toujours exact, une illusion toujours vraie, ne s’appellent plus hasard ni illusion. La clairvoyance de Cagliostro, la transmission qu’il fit de certains de ses pouvoirs à ses disciples, sont des faits indiscutables.

Magnétisme — ont dit et disent encore certains critiques. Cagliosne faisait pas de magnétisme (i) : un disciple de Cagliostro qui vivait encore en 1850 a écrit à ce sujet une lettre bien intéressante très peu connue, que nous tenons à reproduire ici, car elle confirme absolument la vérité de la thèse que nous soutenons.

Cahagnet, ayant cité dans son journal, Le magnétiseur spiritua-

nous l’avons démontré. Cagliostro prenait qui l'on voulait, sur-le-champ, comme sujet. Mme de Recke prétend ailleurs que Cagliostro écrivait sur le parchemin talismanique les réponses que devait faire l’enfant, oubliant qu’elle reconnaît elle-même (p. 80) qu’ii ne savait pas lire et que les questions étaient posées par les assistants, après que la colombe était enfermée dans le tabernacle. Du reste cette clairvoyance, ce développement d’un œil magique, comme l’appelle Gichtel [Theosophia practica , IV, 10, 1 8, 28.) connue de tout temps (Actes des apôtres, XX I, g; XVI, 16. Mathieu, VI.) n’a guère été niée qu’aux premières heures de la crise positiviste qui sévit jusqu’au milieu du xix° siècle, et, de nos jours, où la science est moins outrecuidante parce qu’elle est un peu mieux renseignée, les cas de télépathie, de psychométrie, de lucidité, sont des faits courants dont on ne discute plus l’existence. Les soupçons de supercherie, pour expliquer l’inconnu, nous semblent enfantins; et le livre de Mm5de Recke, tout entier composé sur de pareilles billevesées, eût été aussi insignifiant que le libelle du comte M. ou du Sr. Motus, s’il n’eût fort heureusement contenu le texte primitif de son Journal.

(1) Cagliostro se trouva à Bordeaux en 1783 au moment oùle père Hervier y propageait par la parole et l’action la science du magnétisme, prêchant en pleine cathédrale cette doctrine nouvelle. Le Père Hervier, ce magnétiseur réputé, ayant voulu lutter de puissance avec Cagliostro pour démontrer que l’action du thaumaturge était purement magnétique et rentrait dans la catégorie des faits qu’il pratiquait, fut publiquement terrasse et reçut à cette occasion, de toute la société mesmérienne, le blâme que méritait son imprudence. Figuier. Histoire du Merveilleux, t. IV, p.26.

liste (1), M. Brice de Beauregard, un ami, dit-il, comme se servant de miroirs magiques composés d’un globe d’eau clarifiée qu’il influence et fait influencer par des esprits qui viennent ensuite écrire les réponses aux voyants, et l’ayant assimilé aux autres magnétiseurs (Morin, etc...) et aux cristallomanciens antiques, en reçut la réponse suivante (2) :

« Monsieur,

«J’ai lu avec intérêt dans votre excellent journal un article sur les miroirs magiques, où j’ai trouvé mon nom accolé à celui de M. Morin.

« De la lecture attentive de votre article il résulte, si je ne me trompe, qu’on serait porté à croire que, par suite des succès obtenus en gastromancie (sic) ? par Cagliostro, le comte de Laborde et le baron Dupotet, je me suis mis à l'œuvre dans une route différente. Il s’en faut de beaucoup qu’il en soit ainsi.

« En septembre 1827 j’ai été initié aux mystères de Cagliostro par un de ses disciples qui l’avait connu et qui tenait l’initiation du grand maître lui-même. Dès cette époque j’ai fait et je fais encore tous les jours ce que Cagliostro faisait lui-même.

« Je pense que, seul en Europe, je possède son secret àce sujet car tous ses disciples sont morts et l’ont emporté avec eux dans la tombe. Depuis 1827, je n’ai pas rencontré, un seul homme qui le sut : j’ai trouvé par centaines des hommes dont l’imagination s’égare en émettant de nouvelles théories, mais pas un seul praticien de l’ancienne école.

«QueM.du Potetne vienne pas dire qu’il a découvert la magie : longtemps avant lui, en 1827, je savais sur cette science des choses et je produisais des faits qu’il ignore et qu’il ignorera peut-être toujours.

« M. Morin a beaucoup simplifié cette expérience » dites-vous. Je le nie. M. Morin, que je n’ai pas l’honneur de connaître ni personnellement ni nominativement, n’a pu simplifier une chose qu’il ne connaît pas ou qu’il ne connaît qu’imparfaitement sur le rap-

(1) 2° année, i85o, n° 8, p. 204.

(2) Parue dans le même journal, même année, p. 342.

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port d’intrigants qui lui ont parlé de moi en se vantant à tort de savoir mon secret.

« Ne confondons pas les choses, Monsieur le Gérant : la voyance n’est pas le somnambulisme et le théurgien n’est pas le magnétiseur. M. Morin fait du magnétisme animal ; c’est un magnétiseur; vous le dites et vous en convenez de bonne foi. Mais moi je fais du magnétisme que je nomme angélique, ce qui est bien différent. Ici, je refuse l’accolade avec M. Morin et je déclare formellement qu’il n’y arien de commun entre nous ; nous ne professons point le même art ni la même doctrine.

« En cela je puis être cru. Depuis trente ans que je suis reçu de la Société de magnétisme de Paris, fondée par le marquis de Puységur, depuis trente ans que je fais du magnétisme dans l’intérêt de l’humanité..., il m’est permis d’avoir une opinion et de dire : ceci est du magnétisme ou cela n’en est pas.

« Mais revenons à M. Morin. Tout ce qu’il fait est du magnétisme vulgaire, et ce que faisait Cagliostro est de la voyance, ce que vous appellerez magnétisme spirituel, faute de connaître le mot propre. Où j'attends M. Morin, c’est à la vision béatifique (i).

« Veuillez agréer

« Comte Brice de Beauregard,

« Secrétaire général de la Société de Magnétisme de Paris. » Belleville, 25 juin, i85o.

Figuier l’a très bien remarqué : Cagliostro réunit en lui les prodiges de tous les êtres exceptionnels: thaumaturges, guérisseurs, alchimistes, sans être d’aucune de ces classes en particulier. Il ne parle d’aucun fluide, ne proclame jamais son art, mais ne le déguise non plus sous aucun appareil et se contente de produire des résultats qu’on est d’autant plus forcé d’admirer que la cause en reste inconnue (2).

Cette puissance qui dominait les esprits, commandait à la vie et courbait la matière sous ses lois, ce savoir pour qui tout était pré-

(1) C’est le nom employé par Cagliostro lui-même; c’est ce qu’il a dit à ses jugesà Rome. Voir Vie de Joseph Balsamo, pp. 1 90-191.

(2) Figuier. Histoire du Merveilleux. P. 1861. IV, p. 119.

sent, qu’on les appelle du nom que l’on voudra, pourvu qu’il soit nouveau, j’y consens. Mais qu’on ne leur donne pas une étiquette servant déjà à quelque case mal définie d’une classification artificielle des sciences humaines.

Nous nous leurrons souvent de mots vides : on croyait avoir dit quelque chose, en 1830, lorsqu’on parlait de lucidité somnambulique ou de magnétisme animal. Aujourd’hui nos savants critiques expliqueront Cagliostro par l’hypnose, la suggestion, l’extériorisation de la motricité et se déclareront satisfaits. Quelle vaine et vide logomachie ! Nous avons changé de langage ; c’est tout ; le secret de l’esprit nous reste aussi caché. La moindre prophétie, la plus petite guérison de Cagliostro est aussi peu explicable de nos jours, même par le polygone de M. Grasset, qu’elle l’était à son époque par le fluide mesmérien, ou cinquante ans après par la médiumnité des spirites.

Qu’on le remarque bien : il n’y avait, dans les œuvres de Cagliostro, ni superstition, ni pratique étroite relevant d’un magnétisme, d’un spiritisme avant la lettre, d’une magie cérémonielle erronée et dégradante pour l’esprit humain ; rien qui ne fût sûr, total, indéfiniment extensible. Partant des idées courantes, avec le langage de l’époque et du milieu où il opérait, il amenait peu à peu les esprits à ne songer qu’à la régénération de l’homme, à ne concentrer leurs efforts que sur l’augmentation de puissance et de dignité de leur âme, leur apprenant que, si grandes que soient les merveilles que pouvait percevoir l’homme, eût-on devant soi les anges eux-mêmes, les sept grands anges qui sont devant la face de Dieu « on n’avait pas à les adorer, mais à leur dire d’adorer avec les frères (1) » ; que, dans le monde des esprits, l’homme doit, ou ne pas pénétrer, ou parler en maître, mais jamais supplier ou s’abaisser « car il a été fait à l’image et ressemblance de Dieu ; il est le plus parfait de ses ouvrages ; il lui a confié le droit de commander et de dominer les créatures immédiatement après

(1) Rituel de la Maç.\ égyptienne. Mss.Papus, p. 41. — Vie de Joseph Balsamo, p. 186. Parole que Gichtel aurait comprise, mais qui scandalisa Lavater : « Fais attention, mon cher, pour ce qui concerne les sept esprits de Dieu. Si le dernier des derniers des serviteurs du dernier des anges m’avait adressé une parole, quel homme serais-je! La prétention est aussi énorme que si l’on voulait porter le soleil dans sa poche comme une montre. » Lettre à Sarrasin. Langmesser. J. Sarrasin. Zurich, 1899, p. 41.

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lui )> (1) et que, pour tout cela, il n’était finalement besoin ni de luminaires, ni d’hiéroglyphes, ni de formules magiques, qu’il suffisait « d’un cœur pur et d’une âme forte, d’aimer, de faire du bien, et d’attendre (2). »

Ce sont ces belles et grandes leçons que Cagliostro donna en Courlande et l’on conçoit quel enthousiasme il dut soulever autour de lui: son autorité était si grande que, s’il eût voulu l’employer à conquérir un royaume, la Courlande était à lui. L’auteur de la Vie de Joseph Balsamo prétend qu’on lui offrit secrètement le trône et que, s’il le refusa, ce fut seulement par peur des suites (3).

Cette phrase, écrite pour les princes et destinée à justifier à leurs yeux la condamnation d’un aventurier redoutable, jamais Cagliostro ne l’a prononcée ; il affirma sans doute que, s’il eût voulu devenir roi, cela ne tenait qu’à lui ; mais il ajouta aussi qu’il avait repoussé cette idée parce que tel n’était pas son chemin et qu’il fallait respecter l’ordre établi et le souverain de chaque pays (4).

L’auteur de la Vie de Joseph Balsamo , on le voit, a, là encore, totalement défiguré les paroles et les actes de Cagliostro et le traducteur de son ouvrage, si hostile soit-il, n’a pu s’empêcher de protester contre cette insinuation.

Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’il s’était acquis la vénération d’un grand nombre de Courlandais et que toute la noblesse était venue à lui (5).

La loge, cependant, resta constituée comme elle l’avait été au début. Fondée parMmede Recke,Mme deKayserhng, sa tante, et Mme de Grotthaus, sa cousine, elle comprenait M. de Medem et son frère, le maréchal, qui fut vénérable ; M. de Medem de Tittelmunde, fils du précédent ; le conseiller aulique Schwander et le Dr Lieb, le notaire Hinz ; M. de Howen ; le major Von Korff, et plus tard, la

(1) Rituel de la Mac.', égyptienne. Grade de maître. Mss. Papus, p. 48.

(2) Rituel de la Mac.', égyptienne, Mss. Papus, p. 75. « Chez nous, dit Mm® de Recke, Cagliostro relia très exactement la religion à la magie et à la franc-maçonnerie. » Op. cit., p. 14. Cf. et. Ibid., pp. 3 1 , 35, 119.

(3) Vie de Joseph Balsamo , p. 46. « Il l’a reconnu lui-même », dit l’auteur.

(4) C’est ce qu’il déclara et enseigna toujours : Mémoire pour le comte de Cagliostro contre le Procureur général, 1786, in-16, p. 6. — Rituel delà Mac.', égyptienne. Catéchisme de maître. Mss. Papus, p. 84. — Mémoire contre Chesnon, in 40, 1786, p. 3y.

(5) « Il avait tourné toutes les têtes en Courlande.» Heykin g. Le comte Cagliostro parmi les Russes. Initiation. Août 1898, p. 129.

belle-mère de Mme de Recke (i). Les autres élèves voyaient Cagliostro, l’entendaient parler en public, mais n’assistaient pas aux travaux de la loge qui restaient secrets.

Pendant les dernières semaines de son séjour, Cagliostro habita la maison même de M. de Medem (2), consacrant tout son temps à l’instruction de ses disciples, ne pratiquant pas la médecine (3).

Des réunions avaient lieu chaque soir, où Cagliostro opérait et parlait. Mme de Recke a publié dans son ouvrage quelques pages de notes prises à ce s cours, notes confuses, souvent mal interprétées, mais intéressantes à comparer avec le Rituel de la Maç.\ Egyptienne et les autres enseignements de Cagliostro. Dans son discours d’adieu, il leur demanda instamment de songer souvent à lui, de rester fidèles, de travailler avec ardeur et de garder le silence. Cette dernière recommandation fut faite plus spécialement à Mme de Recke : il la lui renouvela en particulier (4).

On sait comment elle la suivit.

A son départ de Russie, Mme de Recke écrivit à Cagliostro « une lettre qu’il conserve encore, dit-il, mais qu’il ne montrera que si la comtesse l’y autorise et dans laquelle elle l’assure non seulement de son affection, mais de son respect (5). »

Ces sentiments qui étaient ceux de tous ses disciples en Courlande, survécurent à son départ ; ils lui écrivirent et il leur répondit plusieurs lettres (6).

Plus d’un an après, ils défendaient toujours Cagliostro contre les médisants (7) ; tous, et Mme de Recke surtout, l’attendaient à son retour de Saint Pétersbourg (8), espérant qu’il se fixerait à Mitau, où

(1) De Recke. Op. cit ., pp. 7-8-25, io5 et remarque V, p. 35.

(2) De Recke. Op. cit., p. 92.

(3) De Recke. Op. cit., p. io5. Le 10 avril 1779, la loge reçut de Cagliostro le dernier degré initiatique qu’il devait leur donner. Ibid., p. 33. Remarque V,

(4) De Recke. Op. cit., pp. io5-ii2.

(5) Lettre au peuple anglais, in-4, p. 65. Cela fut écrit en 1787 pour répondre au tapage que faisait Morande autour d’un article hostile à Cagliostro, publié par Mmo de Recke dans la Berliner Monatschrift (mai 1786, pp. 3q5, sqq.) Mais Cagliostro faisait vainement appel à la fidélité de Mm° de Recke : déjà elle avait trahi ses anciennes promesses.

(6) De Recke. Op. cit., p. 146.

(7) De Recke. Op. cit., pp. 177 180. On les avait tournés en ridicule à Mitau même, et ils avaient a soutenir quelques attaques dans leur propre monde. Op. cit., p. 33. Remarque IV.

(8) Comme il le leur avait fait espérer. M“1 2 3 4 5 6 7 8 de Recke. Op. cit., p. 142.

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tant de respectueuses sympathies lui étaient acquises. Mais après que Mmede Recke eut changé de sentiments, tous l’imitèrent. Voici dans quelles circonstances eut lieu ce brusque et total revirement :

En 1782, Mme de Recke, déjà déçue dans les espérances qu’elle avait formées d’une éclatante révélation de Cagliostro à Saint-Pétersbourg (1), déjà blessée d’avoir vu Cagliostro aller à Varsovie au lieu de reveniren Courlande, rencontra à Saint-Pétersbourg le prince Poninski. Il venait d’héberger Cagliostro un mois, et, très monté contre son hôte, dit à Mme de Recke, le plus grand mal de son « homme à miracles ». Pour lui, ses transmutations n’étaient que supercheries, ses évocations que comédies, ses prophéties que connaissances secrètes, mais fort naturelles, des gens et des choses. Bien que Poninski eut mauvaise réputation (2), ces déclarations troublèrent Mme de Recke. Revenue à Mitau, elle se mit à repasser ses souvenirs, à chercher à chaque fait une explication « scientifique (3) », matérielle.

Peu à peu ses convictions anciennes s’émiettèrent ; les sceptiques . Hinz, Schwander, l’y aidèrent activement. On interrogea l’enfant qui, inconscient de son état second (4), facilement suggestible sous l’influence de son entourage, par crainte et par intérêt, fit des réponses confirmant les doutes de ses interrogateurs. A la fin l’opinion de Poninski devint le sentiment général : ils avaient été trompés ! La lecture du Cagliostro démasqué à Varsovie , que l’auteur envoya à Mme de Recke en 1786 (5) et d’autres pamphlets analogues (6), accrut son scepticisme. Elle écrivit à Strasbourg, où Cagliostro se trouvait, voulant savoir ce qu’il faisait, et ce qu’on en pensait. L’homme qui lui fournit ces renseignements, le théologien Laurent Blessig, lui raconta tous les bruits qui couraient, surtout les mauvais, et ce fut ceux qu’elle enregistra de préférence. Cependant elle hésitait encore ;

(1) De Recke.' Op. cit., p. 10.

(2) Lettre de Salt^mann à Willermo 7 du 22 novembre 1780. Collect. Bréghot du Lut.

(3) «A chercher le pourquoi du pourquoi » selon le mot de Cagliostro qui voulait la préserver du danger de cette fausse route. De Recke. Op. cit., p. 45.

(4) Cagliostro les en avait prévenus. Voir plus haut. Cf : De Recke. Op. cit., p. 102.

(5) De Recke. Op. cit., p. 10.

(6) Les Mémoires authentiques, entre autres. Mme de Recke y reconnut des faussetés sur ce qu’elle savait, mais en accepta les calomnies sur ce qu’elle ignorait. De Recke. Op. cit., p. 20.

elle avait vu trop de choses ; elle ne trouvait pas en elle ni autour d'elle, de raisons suffisantes pour tout rejeter ni de moyens pour tout expliquer (i).

L’influence de Nicolaï, qu’elle connut au cours d’un voyage fait plus tard en Allemagne (2), triompha de ses derniers scrupules : il sut transformer ses regrets en rancune et son éloignement en haine. C’est alors, sept ans après les événements de 1776, que Nicolaï et ses amis décidèrent la comtesse à publier contre le grand maître de la Maçonnerie égyptienne d’abord une note hostile qui parut dans la Berliner Monatschrift en mai 1786, puis un ouvrage où, poursuivant Cagliostro de ses diffamations, elle l’accusait de supercherie et d’ignorance, le dénonçant à tous comme un dangereux émissaire des Jésuites.

On le voit, ce n’était pas son impression personnelle, le résultat de ses observations qu’elle publiait (ces notes, tout à la louange de Cagliostro, constituaient le texte primitif de son journal en 1779) c’était une déclamation violente, une dissertation bourrée de suppositions malveillantes, d’interprétations défavorables, réunissant les railleries d’un polonais moqueur, l’opinion d’un théologien strasbourgeois, les critiques acerbes de publicistes allemands contre tout ce qui sentait le mysticisme»

Telle est la genèse de ce petit livre où Mme de Recke renie son maître et ami.

Le comte de Cagliostro n’ignorait pas, lorsqu’il était à Mitau, que Mme de Recke aurait à subir les assauts du doute et même, peut-être, prévoyait-i 1 qu’elle y succomberait. Une première fois il lui dit : « Méfiez-vous lorsque je ne serai plus là, de vouloir toujours rechercher le pourquoi du pourquoi ... La curiosité, la vanité et l’esprit de domination peuvent avoir comme suite le malheur jusqu’à la millième génération... Si ce n’est pas le désir seul de faire le bien qui vous pousse dans le mysticisme, n’allez pas, je vous en prie, plus loin (3). »

(1) « Il ne nous a rien promis qu’il n’ait tenu en apparence. » De Recke Op. cit., p. 10.

(2) De Recke. Op. cit., pp. 9, i56.Mme de Recke s’entoura alors de rationalistes allemands, de « philosophes » français à esprit nouveau, ennemis de toute religiosité et même de toute métaphysique. Son livre fut édité et préfacé par Nicolaï.

(3) De Recke. Op. cit., pp. 46. 47, 48.

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LE SORCIER

Une seconde fois, à la veille de son départ, à Altauz, il la prévint encore et magistralement : pendant la dernière cérémonie qui eut lieu, Cagliostro fit tout à coup sortir Mrae de Recke de sa place et l’amena dans le cercle où il se tenait, la regardant gravement; puis il demanda à l’enfant ce qu’il voyait dans son tabernacle.

« Le petit répondit que j’étais à genoux devant Cagliostro avec une montre dans la main (c’était exact) ; puis un esprit avec un long vêtement blanc, une couronne d’or sur la tête et une croix rouge sur la poitrine lui apparut. Cagliostro commanda à l’enfant de lui demander son nom. L’enfant le fit ; l’esprit se tut.

Après un moment, Cagliostro dit : Eh bien ? L’esprit ne vous at-il pas dit son nom ?

L’enfant : Non.

Cagliostro : Pourquoi ?

L’enfant : Parce quil l’a oublié (i).

Cagliostro parut ému. Il fit quelques gestes, se recueillit, prononça quelques paroles incomprises de Mme de Recke, puis la séance continua. Quand elle fut finie, Cagliostro dit à ses disciples :

« L’un de vous sera pour moi un Judas qui me trahira et cherchera à me nuire; j’ai découvert ce triste événement au moment où l’esprit se tut et nous cacha son nom. Je ne vous dirai pas combien mon cœur souffre à cette découverte et je ne tremble pas pour moi, mais pour le malheureux qui sera un traître à mon égard... Je regretterai et pleurerai sa chute, mais je ne pourrai intervenir en sa faveur. Mais vous tous, priez avec moi, priez pour lui, priez également pour moi (2)... »

Mais ces avertissements si clairs, si précis, furent, comme ses enseignements, incompris deMme de Recke.

Saint-Pétersbourg

Ce fut en plein succès que Cagliostro quitta Mitau : sa loge marchait à souhait ; les gens du meilleur monde, briguaient l’honneur d’être ses disciples. Cet enthousiasme des Courlandais, loin

(1) De Recke. Op. cit., p. 106.

(2) De Recke. Op. cit., p. ni.

de lui faire prolonger son séjour à Mitau, fut au contraire la cause occasionnelle de son départ (i).

La cour brillante de Catherine II, la puissance naissante de l’empire russe attiraient les nobles de Pologne et de Courlande. Mitau n’était pas Saint-Pétersbourg : là seulement, dans la capitale, les ambitions avaient chance de se faire jour. Et quel succès plus grand pouvait-on espérer que d’amener à l’impératrice un être puissant, conseiller sans égal, protecteur dans le visible et l’invisible ? N’était-ce pas s’assurer à la fois la reconnaissance de la grande Catherine et celle du grand Cagliostro ? Celui qui aurait cet avantage pouvait être sûr de la fortune terrestre et des grâces du ciel.

L’impératrice s’intéressait à la Maçonnerie : « Qu’on pense ce qu’on voudra de Catherine II au point de vue de la moralité et du sentiment, écrit un historien (2), qu’on la juge sévèrement sur ces deux points, il n’en reste pas moins qu’elle avait le coup d’œil d’un homme d’État et une grande supériorité intellectuelle, La France avait le monopole de la culture qui y était personnifiée par des hommes tels que Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, d’Alembert, Grimm. Peut-on s’étonner que Catherine étudiât leurs œuvres avec passion ? Mais son esprit clairvoyant reconnut immédiatementl’impossibilité d’utiliser pratiquement pour son peuple les idées suggérées par leurs œuvres : le matérialisme, l’athéisme, les tendances démocratiques subversives qui se faisaient jour dans cette philosophie, ne pouvaient être que périlleuses pour un peuple aussi peu mûr que le peuple russe. Pour l’éducation de ce dernier, elle avait besoin d’appuis sûrs et ceux-ci se présentèrent juste au moment où elle cherchait autour d’elle : c’étaient les Francs-Macons. Les Francs-Maçons qui venaient de s’établir en Russie, faisaient dans leurs loges une guerre acharnée à l’athéisme, et à l’immoralité prônée par la philosophie française, et les remplaçaient par une foi pure dans la Divinité, foi non rétrécie par des dogmes ; ils exigeaient en outre deleurs adhérents la reconnaissance droite et fidèle des auto-

<i) Cagliostro partit à la fin de mai 1779 pour Saint-Pétersbourg: le i3 mai, il était encore à Mitau. De Recke. Op. cit., p. 146. Cf. Ibid.., p. 25.

(2) Le Dr Friedrichs, professeur au Corps des Cadets, dans son très intéressant livre: La Franc- Maçonnerie en Russie et en Pologne. P. Dorbon-Aîné, 1908, in-16, p. 32.

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rités supérieures de l’État. Culture des arts et des sciences, relèvement de l’éducation populaire et de la santé publique : c’était le programme de Catherine et c’était l’idéal de la Franc-Maçonnerie. Ne devaient-ils donc pas lui être sympathiques? C’est ainsi qu’elle leur accorda la protection qu’ils lui demandaient (1). »

Aucun homme 11e pouvait aider plus effectivement à l’extension de la Franc-Maçonnerie que le grand Cophie ; nul doute qu’il serait un auxiliaire précieux pour l’impératrice et que celle-ci l’apprécierait. On décida Cagliostro à partir ; la chose ne fut pas difficile : il avait fait à Mitau un premier arrêt dans son voyage en Europe et s’y était posé nettement sous le jour qui lui convenait : rien ne le retenait davantage en ce lieu. Le comte de Cagliostro était apparu : il pénétrait le monde des esprits, y donnait des ordres, en recevait des hommages : grand maître de la maçonnerie véritable, il secourait sur terre toutes les misères, âmes inquiètes, cœurs dolents, corps en proie au mal physique. C’est ainsi qu’on l’annonça à Saint-Pétersbourg*

Il fut adressé au baron Heyking (2); malgré la très chaude lettre de recommandation qu’il apportait de M. de Howen, Heyking le reçut avec le dédain d’un homme haut placé pour un « homme du commun sans aucune teinte de littérature (3). »

Il était prévenu contre lui : Heyking, allemand de race et de tendances, représentait en maçonnerie le parti autocratique de la grande Landes-Loge de Berlin (4) déjà en rivalité avec les loges anglaises et celiesdu système suédoisqui se développaient en Russie ; non seulement il n’aimait pas Cagliostro comme homme, mais encore il redoutait en lui un adversaire politique dangereux. Cagliostro vint à lui fraternellement et ne se formalisa pas d’abord de sa méfiance et de son hostilité.

a Je vous pardonne, lui dit-il, votre incrédulité et votre ignorance, car vous n’êtes qu’un bambin dans l’ordre malgré tous

(1) En 1763, Catherine se déclara protectrice de l’ordre.

(2) Henri-Charles, baron de Heyking, né en Courlande en 1751, mort en 1809, fit ses études en Allemagne et entra au service de la Prusse. Revenu en Russie, il était en 1779 major des cuirassiers de la garde. Disgrâcié plus tard, sous Alexandre I", il dut se retirer à Mitau.

(3) Heyking. Mémoires : fragment cité dans Y Initiation, août 1898, p. 129.

(4) Cf.: Les enseignements secrets de Martinès de Pasqually. P. 1900. Préface : pp. cxx, sqq.

vos titres maçonniques. Si je voulais, je vous ferais trembler.

— Oui, si vous me donnez la fièvre, répliqua ironiquement Heyking.

— Eh ! qu’est-ce que la fièvre pour le comte de Cagliostro qui commande les esprits (i) ! »

La conversation se poursuivit, Heyking toujours narquois, Cagliostro toujours patient. Comme tout bel esprit de cette ville qui copiait Paris, le baron se piquait de « saines » connaissances scientifiques (2) et de scepticisme élégant : deux causes qui empêchaient tout contact avec Cagliostro.

De la maçonnerie on passa à la chimie : Heyking faisait étalage de son savoir, voulant dominer, là aussi, son interlocuteur. Voici la conversation d’après les souvenirs d’Heyking :

« La chimie est une bêtise (3) pour celui qui possède l’alchimie et l’alchimie n’est rien pour un homme qui commande aux esprits. Pour moi, j’ai de l’or (en frappant sur les ducats qu’il avait en poche), j’ai des diamants (en montrant une bague de diamants noirs et mal montés) (4), mais je méprise tout cela et je mets mon bonheur dans l’empire que j’exerce sur les êtres formant la classe au-dessus des hommes».

Je ne pus m’empêcher de sourire. « Je ne me fâche pas, me dit-il, de votre incrédulité ; car vous n’êtes pas le premier esprit fort que j’ai soumis et pulvérisé (5).

- — Lequel de vos parents morts voulez-vous voir ?

— Mon oncle, mais à une condition.

— Laquelle ?

— De tirer un coup de pistolet sur l’endroit auquel il apparaîtra.

Comme il n’est qu’un esprit, je ne puis lui faire aucun mal (6).

fi) Heyking. Loc. cit., p. 1 3 1 .

(2) Heyking. Loc. cit., p. 1 3 1 . Les saines notions chimiques de l’époque !

(3) Un enfantillage. Il faut tenir compte, dans ce récit, que le dialogue eut lieu en italien, et que c’est un Courlandais qui le traduit et le rapporte. Cf. : Heyking. Loc. cit., pp. 1 3 1, i32.

(4) Ceci n’est guère vraisemblable après tout ce qu’on a dit des éblouissants bijoux de Cagliostro

(5) « Che ho soggiocato e sminuzzato ». Ce sont les termes de Cagliostro: Heyking dit avoir écrit immédiatement cette conversation en revenant de chez Cagliostro. Loc. cit., p. i32.

(6) Heyking s’empressait de justifier, par sa sottise, le jugement de Cagliostro qu’il n’était qu'un bambin ignorant.

LE SORCIER

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— Non ! Vous êtes un monstre ! Je ne vous montrerai jamais rien : vous n’en êtes pas digne ! »

Cagliostro se leva de table d’un bond, et sortit brusquement, comme indigné. La comtesse tremblait, connaissant la puissance de Cagliostro : elle mesurait combien téméraire était l’insolence du baron. Mais elle ignorait une chose, étant la femme de Cagliostro, c’est que, chez lui, les colères n’étaient pas de celles qui viennent au gré des événements, dominent l’âme, possèdent l’individu ; Cagliostro ne s’emportait que quand il le voulait bien; Cagliostro ne se vengeait pas.

Il rentra, quelques instants après, souriant, aimable, comme si rien ne s’était passé et dit simplement : « Je vois que vous êtes courageux : c’est bien. Le temps vous fera connaître le comte de Cagliostro et son pouvoir. » Et il ne parla plus désormais du monde spirituel à M. de Heyking qu’il revit fort peu (1).

Cagliostro trouva meilleur accueil auprès d’autres personnages: le chevalier de Corbéron, chargé des affaires de France en Russie (2), pressentant en lui un maître, conquis dès la première visite,

(1) Ce fut le baron Heyking qui lui suscita quelques ennemis à la cour, entre autres le comte de Gœrtz, envoyé du roi de Prusse « personnage hautain qui ne daignait parler à personne ». Mémoires de la margrave d' Anspach. P. Bertrand, 1826, 2 v. in-8. Tome I, p. 232.

(2) Marc-Daniel Bourrée, chevalier de Corbéron en 1775, baron en 1781, né le i5 juillet 1648 à Paris, joua un rôle important en 1779 dans les difficiles démêlés avec la Turquie. Fort estimé comme diplomate, il était en outre redouté pour son esprit caustique et son caractère intraitable. Reçu maçon à Paris, initié du septième et dernier degré du Rite de Mélissino, c’était un esprit vif, curieux, un cœur loyal, une âme sensible, mais sujette à toutes les passions mondaines. Il aima Cagliostro, le protégea ouvertement en Russie, lui resta très attaché. Ses croyances, sa fidèle amitié pour Cagliostro le faisaient appeler par l’impératrice un: déterminé voyeur d'esprits. L’influence de Cagliostro, en tournant ses pensées vers de plus hauts sujets, le métamorphosa. Son historien, M. Labande, a noté le fait sans en saisir la cause : il cite à ce sujet une lettre de Corbéron qui se ressent de cette transformation initiatique :

« Le baron de Corbéron accepta sa disgrâce (1784) avec une résignation que sa bouillante jeunesse n’aurait pas connue. « Pendant la durée de mes faibles services, écrivit-il, si j’ai apporté zèle, loyauté et désintéressement, l’amour de la gloire déguisait chez moi un sentiment d’orgueil que je prenais pour grandeur d’âme, et, loin de remplir les fonctions dont j’étais chargé dans l’esprit seul de faire le bien, j’ai à me reprocher d’avoir eu pour but ma réputation et d’avoir tiré van té de mes succès, en oubliant de m’humilier devant le Seigneur, le seul de qui nous tenons nos qualités et nos vertus. Ce juge terrible mais équitable, ce père sévère mais bon et mille fois plus encore m’a châtié, mais ;.bien doucement. Il m’a puni dans mon orgueil, dans l’amour de moi-même... O mon

le présenta à la Cour. Le lieutenant général Mélissino, hermétiste et propagateur d’un rite maçonnique qui porte son nom, le général Gelacin, le prince Potemkine (1) deviennent ses adeptes, l’entourent ne le quittent plus. Les uns, comme Mélissino, l’interrogent sur la maçonnerie. Ils entrevoient, à son école, la vraie base et le but de cette association ; les travaux , au lieu d’être de futiles cérémonies, de petites fêtes mondaines, se révèlent tout à coup dans leur réalité théurgique : la régénération de l’homme, tel est le but; l’aide spirituelle, tel est le moyen merveilleux.

D’autres, philosophes hermétiques, découvrent en Cagliostro l’adepte si longtemps attendu, seul capable de les diriger au milieu des contradictions de tous les auteurs, de les rassurer sur leurs doutes. Ce n’est pas qu’il cite Le Trévisan ou Geber ; non, le comte de Cagliostro ne repète pas les leçons des alchimistes anciens : il regarde dans le laboratoire de la nature et répond à l’interrogateur : « Voici comment doit se faire ce que vous cherchez ; voilà ce qui manquait à votre travail (2) ».

Quand il ne voulait pas répondre lui-même, il faisait interroger un enfant en sa présence, comme en Courlande. Que ce fut hiéroglyphique, hermétisme, recherche dans le passé, prévision dans l’avenir, conseil pour le présent, des êtres spirituels apparaissaient à la colombe, répondaient à l’interrogation faite.

Mais, plus encore que les souffrances spirituelles, que les curiosités intellectuelles, ce sont les maladies physiques qui troublent les hommes et leur font chercher avidement secours et guérison. Cagliostro n’eut-il pas songé à exercer la médecine, on l’y aurait

père, bénissez-le pour moi et avec moi.» Journal de Corbéron, préface, p. lxiii.

Le baron de Corbéron se maria en 1 78 1 à Strasbourg ; arrêté en Brumaire An III, il échappa miraculeusement à la guillotine et mourut à Paris le 3 1 décembre 1810. Cf.: L. H. Labande. De Corbéron. Plon, 1901, 2 v. in-8.

(1) Lettre de Saltpnann du 22 nov. 1780. Collection Bréghot du Lut. Alexandre Potemkine, né en 1736 à Smolensk, général en chef, premier ministre et favori en titre de l’Impératrice depuis 1774, fit la conquête de la Crimée et fonda Sébastopol. Mort en 1791.

(2) Bode, dans son pamphlet anonyme, nous confirme que Cagliostro, à Saint- Pétersbourg, s’occupa d’alchimie spécialement avec le général G... (Gelacin) qui travaillait avec l’eau régale et au feu de lampe, et avec le prince Potemkine. De Corbéron déclarait à l’auteur, en 1781, qu’il était convaincu du pouvoir de Cagliostro, qu’il l’affirmait — ce qui revient à dire qu’il en avait eu des preuves — ce qui n’empêche pas l’auteur du libelle d’en plaisanter sans autre discussion. Cf.: Ein paar Trôpflein , p. 10.

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forcé. Son savoir, son pouvoir n’étaient-ils pas immenses ? L’expérience quotidienne le prouvait : il avait plus de serviteurs dans le monde des esprits (i) que l’impératrice n’avait de sujets dans toutes les Russies ; de quel médecin pouvait-on donc attendre autant que de lui ?

Les malades accouraient : il consolait, il guérissait pauvres et riches avec le même désintéressement. « A Saint-Pétersbourg, il commence à guérir les pauvres et leur donner de l’argent; dans cette classe d’infortunés, fournir des aliments, c’est guérir, puisque c’est la faim qui commence la maladie. Un homme, d’un état honnête essaye le nouveau docteur : il est sauvé ; il veut payer, on lui renvoie son argent (2). »

Cagliostro, de plus en plus sollicité s’occupa, pour la première fois, de médecine d’une façon suivie. Ce fut cependant une occupation secondaire : les travaux de laboratoire, tels qu’il les pratiquait, l’absorbaient avant tout.

Les cures frappaient d’autant plus qu’elles s’accomplissaient souvent sur des cas désespérés et sans l’application des procédés médicaux habituels. Cagliostro guérit un assesseur du nom d’Ivan Isleniew, atteint d’un cancer ouvert de la région cervicale pour lequel on avait perdu tout espoir, il emporte le certificat de cette cure (3). « Cagliostro a guéri à Pétersbourg le baron de Strogonof qui a eu des accès de folie provenant des nerfs, Guélaguine, Mrae Boutourline, etc... (4). »

Il usait peu, souvent pas du tout, de médicaments. Il se contentait de demander la guérison au ciel, d’interroger les colombes sur les cas se présentant : parfois aussi il commandait, et le mal disparaissait. Suggestion, diront les esprits

(1) Cf. Liber Memorialis. Trad. franç., p. 78.

(2) Mémoires authentiques , nouv. éd. P. 1786, in-8, p. 12. « Il ne manque pas de charlatans opérant gratuitement! » dit l’auteur anonyme du pamphlet Ein paar Trôpflein, p. 8. Dans cette méchanceté il y a du moins l’aveu que le désintéressement de Cagliostro n’était pas discutable même pour ses ennemis les plus acharnés. Meiners a dit la même chose de ses guérisons « Guérir ne prouve rien; tous les charlatans guérissent les malades.» Briefe über Schiveiq. III, p. 424.

(3) Ein paar Trôpflein , p. 12.

(4) Journal de Corbéron au 2 juillet 1781. Tome II, p. 3g6. « Il ne guérit pas tout le monde, dit ailleurs de Corbéron, mais beaucoup. » Manuscrit 3o5g de la Bibliothèque J Avignon , p. 146.

superficiels ; je ne connais dans toute sa vie médicale qu'un cas où fi on peut supposer qu’il usa de suggestion ; c’est le suivant, et il se passa justement à Saint-Pétersbourg. « Dans la ville de Pierre dit le Grand, un des ministres de la reine des Russes avait un frère qui avait perdu la raison et se croyait plus grand que Dieu. Et personne ne pouvait résister à la violence de sa fureur et il criait à haute voix, menaçant toute la terre et blasphémant le nom du Seigneur. On le gardait à vue. Et ce ministre me suppliait de le guérir (i).

Quand j’entrai près de lui il se mit aussitôt en fureur, et, me regardant avec férocité, et se tordant les bras, car il était attaché avec des chaînes, il semblait vouloir se jeter sur moi. Et il hurlait : Qu’on précipite dans le plus profond abîme celui qui ose ainsi paraître en présence du grand Dieu, de celui qui domine tous les Dieux et les chasse loin de sa face. Mais moi, réprimant toute émotion, je m’approchai avec confiance et je lui dis: Te tairas-tu, esprit menteur? Est-ce que tune me connais pas, moi qui suis Dieu par-dessus tous les Dieux et qui m’appelle Mars ? Et vois ce bras en qui est toute la force pour agir du sommet des cieux aux profondeurs de la terre. Je venais à toi pour te prendre en pitié et te faire du bien, et voilà comme tu me reçois, sans considérer que j’ai le pouvoir de réparer, mais aussi celui de réduire à néant. — Et aussitôt je lui donnai un tel soufflet qu’il tomba par terre, à la renverse. Lorsque ses gardiens l’eurent relevé et qu’ils se fut un peu adouci, j’ordonnai qu’on m’apportât un repas et je me mis à dîner, lui interdisant de manger avec moi. Et lorsque je vis qu’il s’était humilié, je lui dis: Ton salut est dans l’humilité, être dépourvu de toute force devant moi ; approche et mange. Et, après qu’il eut un peu mangé, nous montâmes tous deux dans une voiture et nous allâmes hors delà ville, sur le bord de la Néva, où les gardiens avaient préparé, par mon ordre, une barque et ils étaient assis sur la berge. Quand nous eûmes embarqué, on rama, et la barque commença à avancer. Alors, voulant le jeter dans le fleuve, pour que la brusque terreur amenât la guérison (il y avait des gens postés pour venir à son secours), je

(0 C’est Cagliostro qui raconte l'histoire; on voudra bien tenir compte du style pastiché des Évangiles, dans lequel l’auteur du Liber Memorialis le lait parler, et ne considérer que le cas médical dont il s’agit.

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le saisis tout à coup ; mais lui, m’entourant brusquement à son tour de ses bras, nous tombâmes tous deux dans l’eau, lui s’efforçant de m’entraîner au fond, et moi, placé au-dessus de lui, je l’écrasai de mon poids, et après une lutte qui ne fut pas courte, j’arrivai adroitement à me dégager, et je sortis de l’eau en nageant, lui, retiré par les gardiens, fut placé dans une chaise à porteurs. Et quand nous fûmes de retour et changés, il me dit : En vérité, j’ai reconnu que tu es Mars et qu’il n’y a pas de force égale à la tienne, et je te serai soumis en toutes choses. Je lui répondis et lui dis : Ni toi tu n’es un rival pour l’Éternel, ni moi je ne suis Mars, mais je suis un homme comme toi. Tu as le démon de l’orgueil et cela te rend fou ; moi, je suis venu t’arracher à cet esprit du mal, et si tu veux m’être soumis en toutes choses, tu agiras comme le commun des mortels. Et dès ce jour il commença à se laisser soigner et ainsi revint à lui celui dont la raison s’égarait en idées délirantes (i). »

Admettons, là, l’usage de la suggestion. Mais lorsque Cagliostro guérit un cancéreux abandonné comme Isleniew, ou lorsqu’il s’agit d’un malade en pleine fièvre, délirant dans un lit d’hôpital, et que, de son fauteuil, chez Potemkine, Cagliostro dit : « A l’instant même, nous ordonnons à la fièvre de tomber », fait que l’on trouve exact une heure après en allant voir le malade, je prétends qu’employer pour ces cas le mot de suggestion, c’est outrepasser le sens des termes et dissimuler, avec mauvaise foi, sous une apparente explication, un fait profondément troublant.

Le succès de Cagliostro à Saint-Pétersbourg fut très grand (2), cela est indiscutable ; ses détracteurs eux-mêmes, qui l’accusent de mille infamies à Mitau et à Varsovie, ne trouvent rien à dire contre lui en Russie. La jalousie des médecins, preuve de sa notoriété, la colère du médecin anglais de la cour, le Dr Roggerson (3) en particulier, firent rage contre lui. Qu’011 en juge par cette anecdote.

Un jour, le D1 2 3' Roggerson, furieux à perdre la tête, vint insulter

(1) Liber Memorialis, trad. française, sous le titre L'Évangile de Cagliostro par le Dr Marc Haven. P. 1910, in-16, pp. ôysqq.

(2) M. d’Alméras, qui prétend le contraire sans preuves, s’est contenté de reproduire les sarcasmes de quelques pamphlétaires et néglige entièrement les attestations positives et dignes de créance que nous avons rapportées plus haut. Cf. : D’Alméras, Cagliostro, p. i63.

(3) Et non Rugensonou Rogerson comme l’ont écrit des auteurs mal informés {Vie de Joseph Balsamo, p. 48). Cf. Journal de Corbéron, II, p. 372.

et provoquer Cagliostro chez lui : « Je lui répondis, raconte plaisamment Cagliostro (i) : Si vous venez me provoquer en tant que Cagliostro, j’appelle mes serviteurs et ils vont vous jeter par la fenêtre ; si vous me provoquez en tant que médecin, je vous donnerai satisfaction en médecin. Effrayé, il répondit : C’est le médecin que je provoque. Et en effet j’avais à mes ordres une grande foule de serviteurs. Alors je lui dis : Eh bien, ne nous battons pas à l’épée, prenons les armes des médecins. Vous allez avaler deux pilules d’arsenic que je vous donnerai, et moi j’avalerai le poison que vous me donnerez, quel qu’il soit. Celui d’entre nous deux qui mourra sera considéré par les hommes comme un porc (2).»

Le médecin anglais refusa ; l’impératrice calma Cagliostro, éloigna Roggerson ; le duel aux poisons n’eut pas lieu (3),

Tant que la faveur de l’impératrice lui fut acquise, tant que Catherine, intéressée à propager la Maçonnerie, étendit sa protection sur Cagliostro, personne ne bougea ; mais on le guettait, et lorque, par un revirement d’esprit habile et non capricieux, l’impératrice se détacha des loges (4), les ennemis de Cagliostro virent le moment propice. A l’occasion d’une cure retentissante qu’il avait faite sur

(1) Récit fait par Cagliostro à des amis et rapporté in : Liber Memorialis trad. française, p. 77. La Galette de Santé a publié la même histoire en abrégé en 1786. Cf. Figuier. Histoire du merveilleux, 1 8 6 1 . T .IV, p. io.

(2) C’était le terme dont Cagliostro se servait à l’égard de ceux qu’il méprisait.

(3) On a critiqué le procédé de Cagliostro comme peu chevaleresque et déplacé. Je lui trouve au contraire une certaine noblesse. Le duel médical est le seul qui serait intelligible. Le Dr Jacquet, écrivain de talent en même temps que savant incontesté, discutant indéfiniment avec le Pr Hallopeau au sujet de la transmissibilité de la pelade, lui offrit récemment (Quinzaine thérapeutique , 1909, p. 1 52 ) : i° une expérience contradictoire, lui, soignant les maladies à sa façon; M. Hallopeau, à la sienne; 20 une expérience personnelle : il s’olfrait à se faire inoculer la soi-disant maladie contagieuse par son contradicteur, prédisant qu’elle ne prendrait pas sur lui ; le tout avec une ironie qui, pour être moins dramatique que celle de Cagliostro, n’en relève pas moins du même esprit de sincérité scientifique qui animait Cagliostro provoquant Roggerson. Des exemples analogues existent dans l’histoire médicale et n’ont pas été trouvés ridicules.

(4) La Franc-Maçonnerie, en multipliant ses rites, s’affaiblissait dans la confusion et les rivalités : « Qu’importait désormais à Catherine, lemme de ferme volonté, une société divisée contre elle-même, flottant d’un système à l’autre, composée de gens sans valeur, une association de cochers et de domestiques selon l’expression forte de Bergmann. Catherine les rejeta, tourna même ses anciens alliés en ridicule et écrivit contre les maçons trois comédies : L 'Enchanteur sibérienne Trompeur , V Aveugle en prenant Cagliostro comme protagoniste.» Friedrichs. La Franc-Maçonnerie en Russie. Berne, 1908, in- 16, p. 42. Nicolaï a publié des trad. de ces pièces en allemand en 1788 à Berlin sous le titre: Lustspiele wider Schwœrmerey... von J. K. m. d. K. v. R.

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une enfant de deux ans, mourante, et tellement transformée par ses soins, en quelques jours, que sa mère la reconnaissait à peine, les intéressés insinuèrent qu’il y avait eu, peut-être, substitution d’enfant (i).

Les Russes, très changeants, facilement enthousiastes, plus facilement oublieux, se désintéressèrent du thaumaturge ; des bruits fâcheux circulèrent sur Cagliostro qui, disait-on, recevait secrètement de l’argent ; sur la comtesse, qu’on mélangea habilement à des intrigues mondaines (2).

On parla de complot politique ; en Russie, la puissance de ce mot est magique. Les amis de Cagliostro, redoutant à ces symptômes des persécutions probables, l’appelèrent auprès d’eux à Varsovie (3). Il s’y rendit.

Beaucoup plus tard, en 1786, on mélangea toutes ces histoires et, brodant sur le tout les fantaisies les plus méchantes et les plus osées, on prétendit qu’il avait été chassé de Saint-Pétersbourg par ordre de l’impératrice, sur la requête de M. de Normandez, chargé d’affaires du roi d’Espagne (4).

Cette légende, comme tant d’autres, est restée ; il importe de la détruire.

Le baron Heyking, qui n’avait cependant pas Cagliostro en odeur de sainteté, rapporte le fait Normandez avec plus d’impartialité et le ramène à de justes proportions : l’affaire arriva, notons le d’abord, au commencement de son séjour à Saint-Pétersbourg, le lendemain de son arrivée (5) ; elle se borna à une intervention du chargé d’affaires qui voulut le voir, vérifier ses titres, et lui défendit, paraît-il,

(1) Le Cagliostro démasqué à Varsovie reprit cette histoire beaucoup plus tard; mais ce pamphlet lui-même ne reproduit l’accusation que sous forme d’hypothèse (p. 62). Mme de la Motte et Morande la répétèrent; la calomnie prit corps; on la retrouve çà et là, présentée comme un fait positif.

(2) Théodore Mundt a écrit sur ces données une nouvelle intitulée Cagliostro à Saint-Pétersbourg. Leipzig, 1 858, in-12, pure œuvre d’imagination, échappant par conséquent à la critique, mais qui, comme tous les romans analogues, a le tort de contribuer à défigurer le personnage de Cagliostro.

(3) Roggerson dirigeait ces menées. « La jalousie du premier médecin de la Cour l’obligea à quitter la Russie ». Cf. Ein paar Trôpjlein, p. 12 (note 3 page suivante) et Ephemeriden der Freymaurerey in Deutschland. Anno 5y85,p. 1 12.

(4) Mirabeau. Lettre sur MM. Cagliostro et Lavater.^erYm, 1786, in-8, p.

« C’est une vieille calomnie tiréedes mémoires de Mma de la Motte et qui a déjà été démentie par M. de Corbéron » écrit Cagliostro dans sa Lettre au peuple anglais , 1787, in-4, p. 64.

(5) Heyking. Loc. cit p. 1 3 1 .

de se dire colonel au service de l’Espagne (i). Mais après cette entrevue, Cagliostro demeura plusieurs mois à Saint-Pétersbourg, jouissant de la protection de l’impératrice, de la sympathie des grands, du respect de la population (2).

O11 voit que l’intervention Normandez n’eut pas grande portée ; et, de fait, peu importaient les titres du comte de Cagliostro ; ses actes, sa puissance, suffisaient à l’imposer et à lui conquérir les suffrages. A son départ, loin d’être chassé, il reçut de tous les témoignages de gratitude les plus marqués (3). De chaudes recommandations pour Varsovie, un passe-port en règle lui furent accordés sur sa demande et Cagliostro offrait encore de montrer ce document à qui voulait le voir en 1787 (4).

Il conserva de bons amis à Saint-Pétersbourg ; lors de l’affaire du Collier, il fit appel au témoignage du baron de Corbéron, alors ministre plénipotentiaire près du duc des Deux-Ponts, pour qu’il déclarât ce qu’avait été sa vie à Saint-Pétersbourg, quel souvenir il y avait laissé et dans quelles conditions honorables il avait quitté cette ville.

Varsovie

En avril 1780, sur les instances du prince Poninski (5), Cagliostro vint à Varsovie. Le prince Adam Poninski, fondateur de la loge

(1) De Normandez aurait fait insérer dans la Galette de Saint-Pétersbourg, qu’il n’existait aucun colonel espagnol du nom de Cagliostro. Notons que De Gœrtz, représentant du roi de Prusse; Harris, ministre plénipotentiaire anglais; et de Normandez étaient des adversaires politiques de Corbéron, ami et protecteur de Cagliostro. Voir Journal de Corbéron , passim.

(2) Le roi de Suède, Gustave III, lui envoya le colonel Toll pour l’interroger et l’inviter à venir auprès de lui. On peut lire dans l’ouvrage de M. Geffroy: Gustave III et la Cour de France. P. 1887. Tome II, p. 258, les belles paroles et l’émouvant entretien de Cagliostro avec l’ambassadeur du roi de Suède. « Le prince de Prusse vit Cagliostro à Saint-Pétersbourg; il rendait hommage à ses connaissances. » Journal de Corbéron , tome II, p. 396. L’auteur du pamphlet : Ein paar Trôpflein... qui relate fort au long le séjour à Saint-Pétersbourg ne signale aucun fait ayant forcé Cagliostro à partir et précise même que c’est de son plein gré « qu’il jugea bon de porter ailleurs ses lumières », p. 12. S’il y eut eu le moindre scandale, il se fut empressé de le dire.

(3) L’imperatrice, à son départ, lui fit présent d’une importante somme d’argent. Le Charlatan démasqué. Francfort, 1780, p. 62.

(4) Lettre au peuple anglais. 1787, in-4, p. 64.

(5) Saltzmann. Lettre à Willermoq du 22 nov. 1780. Archives de M. Bréghot du Lut, et; Ein paar Trôpflein , p. 12.

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templière de Varsovie dite: Charles aux trois casques (i), était féru d’alchimie. Il avait connu Cagliostro par ses amis de Saint-Pétersbourg et désirait beaucoup l’avoir auprès de lui et de ses collaborateurs pour diriger leurs travaux. Il était entouré d’alchimistes de toutes sortes, car l’hermétisme était en grand honneur en Pologne (2) et rien n’est plus riche en variétés que l’espèce alchimiste.

Au bas de l’échelle, c’est le souffleur, ignorant le plus souvent, superstitieux quelquefois, toujours très matérialiste, aimant la chimie par instinct, le fourneau pour lui-même, s’étonnant à chaque pas de faits très connus des autres, mais nouveaux pour lui, brûlant son charbon et dépensant sa vie au hasard, attendant tout de l’imprévu. Les souffleurs ont été légion : s’il estvenu d’eux quelques découvertes, le nombre en est restreint.

L’alchimiste mystique est tout autre : son logis est moins encombré : les symboles et le rêve l’occupent seuls ; le feu qui brûle dans son laboratoire, c’est le feu de lampe régulier et doux. Le mystique cherche le grand œuvre en lui ; son athanor, c’est l’être humain. A cette classe peut se joindre celle de l’alchimiste social, réformateur, cachant ses audaces sous le voile des symboles chimiques, le plus redouté, au moyen-âge, du clergé et des princes. De peur de laisser échapper quelqu’un de ceux-là, l’Inquisition a compris tous les autres dans ses implacables poursuites.

Au plus haut degré de culture se trouve le philosophe hermétique qui observe la nature, cherche à pénétrer ses secrets et ses lois, opère avec leur concours. C’est le savant qui, des faits observés, s’élève à la conception d’une hypothèse générale, puis la vérifie expérimentalement avant de l’ériger en loi. A ces philosophes hermétiques nous devons la plus grande partie des découvertes chimiques constituant notre richesse scientifique actuelle.

Des chercheurs de toutes ces catégories, sans parler des simples curieux, formaient la cour de Poninski, dissertant et chauffant avec

(1) Installée en 1745. Poninski fut aussi un des fondateurs de la loge du Grand Orient de Varsovie en 1780.,

(2) La Pologne, où les rabbins cabalistes sont encore nombreux aujourd’hui,

était au xviii1 2 * * * 6 siècle un foyer de sciences occultes. Jean de Thoux de Salverte,

fondateur vers 1750 de la loge: « Au bon pasteur » de Varsovie passa cinq ans

de sa vie à étudier la cabale et l’alchimie, pour pouvoir en apporter les lumières à sa loge. Cf. Friedrichs. La Maçonnerie en Russie, Berne, p. 55, et U occultisme

en Pologne, in: Initiation. 1904. Article de M. Erny.

lui, souhaitant tous la venue de Cagliostro qui les intriguait et qui devait être un grand adepte. Cagliostro, certes, ne se disait pas disciple d’Hermès (1), mais on parlait déjà de son Elixir (2), de sa Pierre lumineuse (3), de ses secrets pour faire grossir les diamants (4), pour amollir le marbre et l’ambre, le travailler et lui rendre ensuite sa dureté, pour donner au coton et au chanvre la finesse de la soie et son lustre (5) et des preuves qu’il avait données de son pouvoir

(1) La chimie est un enfantillage pour qui possède l’alchimie et l’alchimie n’est rien pour un homme qui commande aux esprits, disait-il à Heyking. Cagliostro était le maître du feu parce qu’il connaissait les êtres du feu, comme il était le maître de la maladie parce qu’il connaissait les êtres humains ;il n’avait ni à tâtonner, ni à vérifier; il n’avait qu’à commander.

(2) A base d’or potable, si l’on en croit les Souvenirs de la marquise de Créqui, t. III, p. 272. Sa médecine universelle se présentait sous plusieurs formes: gouttes jaunes, vin d’Égypte, Barba Jovis, baume ou pilules égyptiennes, dans l’une ou l'autre préparation figurait toujours le principe vivifiant qui en faisait l’activité. Cf. De Recke. Nachricht von des berüchtigten... p. 56. — Galette d’Utrech, 2 août 1787. — (Borowski.) Cagliostro, einer der Abentheuer... Kônigsberg, 1790, p. 1 38. — Ma correspondance, n° 73, 1785. 5 sept.

(3) « II m’a parlé d’une espèce de pierre... pour la confection de laquelle il ne lui faut que cinq jours et qui a la qualité de luire en la frottant dans l’obscurité avec un peu de crachat de sorte qu’on peut y allumer une chandelle et qu’on éteint en la nettoyant avec un mouchoir. » Lettre de Saltqmann à Willermoq du i3 décembre 1780. Collection Bréghot du Lut.

(4) Mms d’Oberkirch raconte à ce sujet une intéressante anecdote : le cardinal de Rohan lui montra un jour un gros solitaire qu’il portait au petit doigt et sur lequel étaient gravées les armes de la maison de Rohan et lui demanda ce qu’elle en pensait.

— C’est une belle pierre, Monseigneur, et je l’avais déjà admirée.

— Eh bien! c’est lui qui l’a faite, entendez-vous ? il l’a créée avec rien; je l’ai vu ; j’étais là, les yeux fixés sur le creuset et j’ai assisté à l’opération. Est-ce de la science? Qu’en pensez-vous, Madame la baronne? On ne dira pas qu’il me leurre, qu’il m’exploite; le joaillier et le graveur ont estimé le brillant vingtcinq mille livres. Vous conviendrez au moins que c’est un étrange filou que celui qui fait de pareils cadeaux.

Je restai stupéfaite, je l’avoue.

— Ce n’est pas tout : il fait de l’or ; il m’en a composé devant moi pour cinq ou six mille livres, là haut, dans les combles du palais. D’Oberkirch. Mémoires. T. I, ch. vil Cf. et : De Recke. Nachricht von des berüchtigten... p. 11.

L’œuvre adamantin a été tentée à froid, par voie humide, et àchaud ; avant les travaux de Moissan au four électrique, Albert Poisson s’en est longtemps occupé avec un de ses amis. Le D1- Papus indique la méthode suivante: le charbon se dissout dans le vinaigre de bois à haute température, sous pression. C’est dans la solution de carbone ainsi obtenue que le diamant augmente. Était-ce la façon dont procédait Cagliostro ? Nous ne le croyons pas ; le cardinal a aussi vu faire un diamant au creuset; c’était un cas particulier. Cagliostro a indiqué un détail de son procédé: c’est qu’il mettait en terre les diamants qu’on lui confiait pour les faire grossir. ( Vie de Joseph Balsamo, p. 36). Cela correspond mieux à sa technique habituelle.

(5) De Recke. Nachricht,.. pp. 10, g5. — Ma correspondance.. , 1786, p. 3, 22, 84.

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sur la matière. On espérait beaucoup de lui ; on savait qu’il pouvait puiser à bonne source, dans le monde spirituel, tous les renseignements utiles à l’art hermétique, et souffleurs, mystiques et savants, comptaient également sur lui pour atteindre leurs buts divers.

Poninski surtout était attiré vers Cagliostro ; d’une nature ardente, il désirait la puissance occulte (i); d’autre part Cagliostro s’intéressait au prince; il le savait, malgré ses passions, d’une âme généreuse et, s’il était capable de violences, susceptible aussi de nobles sentiments.

Il vint donc à Varsovie et logea chez le prince. Poninski fit transformer pour lui en laboratoire sa maison de campagne de Vola. Rien ne fut épargné et Cagliostro «qui refusait tout argent, donnait en revanche toutes ses indications pour un arrangement parfait du laboratoire (2) ».

Pendant que la maison se transformait en cabinet de chimie, Cagliostro étonnait ses hôtes par ses conversations et ses prodiges. Il se montrait encore autre qu’à Mitau et qu’à Saint-Pétersbourg, plus impressionnant. Sans doute les vérités qu’il incarnait et enseignait restaient les mêmes : la matière, la nature et ses lois, celles de l’esprit n’avaient pas changé ; mais il se trouvait entouré de gens pour qui la recherche delà pierre était la merveille unique, la grande préoccupation. Il semble que, dans ce milieu plus lourd, plus matériel, moins teinté de philosophie que celui de Russie, Cagliostro ait tout fait pour apporter un germe de développement spirituel. Devant les yeux des viveurs, devant le sourire des sceptiques, il jette des phénomènes troublants; aux souffleurs, il parle d’une philosophie hermétique qu’on ne trouve pas dans les livres; à tous il apprend quelque chose de surprenant ; il ne flatte personne, ne tient compte d’aucune autorité, et parle, comme il agit, en

(1) D’une façon très égoïste, il est vrai et peu honorable. Figuier raconte qu'il demanda d’abord à Cagliostro un esprit familier pour le servir et que, ne pouvant obtenir de lui ce qu’il voulait, il en fut profondément irrité ; qu’il réclama alors le succès dans ses entreprises auprès de la belle Képinska. Là encore, Cagliostro se contenta de lui faire voir au miroir la personne qui occupait ses pensées; mais cela ne satisfit pas le prince. Figuier. Histoire du merveilleux, IV , p. 108.

(2) Ein vaar Tropflein, p. 12. Le prince lui donna, pour le seconder dans cette installation, le comte Moszinski, chimiste amateur, dont nous aurons à reparler plus loin.

toute indépendance, sans souci même de s’aliéner les uns ou les autres (i).

Il eut dans le monde un grand succès : on célébra l’anniversaire de naissance de sa femme par une fête splendide (2).

Il fut aussi reçu par le roi (3).

(( M. de Cagliostro était à Varsovie depuis quelque temps, écrit un contemporain, et il avait eu l’honneur de voir plusieurs fois le roi qui l’estimait et rendait hommage à son esprit, à ses talents et à ses connaissances. Une jeune dame de la cour, sceptique, qui entendait un jour le roi faire ces déclarations, se mit à rire et soutint que ce ne pouvait être qu’un charlatan et qu’elle le mettait au défi de lui dire certaines choses qui lui étaient arrivées.

Le lendemain, le roi fit part de ce défi au comte, qui lui répondit froidement que si cette dame voulait lui donner rendezvous dans le cabinet et en présence de Sa Majesté, il lui causerait la plus grande surprise qu’elle aurait de sa vie. La proposition fut acceptée et au moment convenu le comte dit à la dame tout ce qu’elle croyait qu’il ne pourrait jamais lui dire, ce qui, par la surprise qu’elle lui causa, la fit si subitement passer de l’incrédulité à l’admiration que le désir ardent de savoir ce qui devait lui arriver par la suite lui fit conjurer le comte de l’en instruire. D’abord il s’y refusa ; mais, vaincu par les supplications réitérées de la dame et peut-être par la curiosité du roi, il lui dit : «Vous allez bientôt partir pour un grand voyage ; votre voiture cassera à quelques postes de Varsovie ; pendant qu’on la raccommodera, la manière dont vous serez vêtue et coiffée excitera de tels ris qu’on vous jettera des pommes. Vous irez de là à des eaux cé-

(1) L’homme qui l’a poursuivi de sa haine dans le Cagliostro démasqué à Varsovie est forcé de reconnaître cette franchise d’allure, cette indépendance de caractère, qui cadrent si mal avec les menées d’un intrigant et ne sait comment se les expliquer: « La plupart des imposteurs, dit-il, sont souples et cherchent à se faire des amis; celui-ci semble s’étudier à paraître arrogant et à se rendre tout le monde ennemi. Les autres charlatans conservent soigneusement les liaisons avec ceux qui servent à exécuter leurs supercheries; celui-ci se brouille pour des riens avec eux. » Cagliostro démasqué, pp. 5o, 5i.

(2) Cagliostro démasqué à Varsovie , p. 5o.

(3) Stanislas-Auguste Poniatowski, le dernier des rois de Pologne, membre de la loge « Charles aux trois casques » et qui fut un prédestiné; le jour de sa naissance, un astrologue mystérieux prédit son élévation et ses malheurs. (Cf. : Initiation 1904. Erny. Lé occultisme en Pologne.) A l’époque où Cagliostro le vit, il était encore dans la période heureuse de sa vie.

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lèbres, où vous trouverez un homme d’une grande naissance, qui vous plaira au point que vous l’épouserez peu de temps après, et quelque effort que l’on fasse pour vous amener à la raison, vous serez tentée de faire la folie de lui donner tout votre bien. Vous viendrez vous marier dans une ville où je serai, et, malgré les efforts que vous ferez pour me voir, vous ne pourrez y réussir. Vous êtes menacée de grands malheurs, mais voici un talisman que je vous donne : tant que vous le conserverez, vous pourrez les éviter ; mais si l’on ne peut vous empêcher de donner votre bien par contrat de mariage, vous perdrez aussitôt le talisman, et dans le moment que vous ne l’aurez plus, il se trouvera dans ma poche, en quelque endroit que je sois.

J’ignore quel degré de confiance le roi et la dame donnèrent à ces prédictions, ni quelle fut leur façon de penser, à mesure qu’elles s’effectuèrent, mais je sais que toutes eurent leur exécution, et M. de Cagliostro m’a fait voir le talisman qu’il avait retrouvé dans sa poche, le jour qui fut constaté être celui où elle avait signé le contrat de mariage par lequel elle donnait tout son bien à son mari (1) ».

La fameuse séance magique où le parchemin brûlé fut rematérialisé et restitué aux assistants (2) eut aussi lieu à Varsovie à ce moment. Cagliostro tenait souvent loge égyptienne avec ceux qui avaient voulu être ses élèves ; il faisait des cours qui portèrent d’abord sur les opérations chimiques, puis sur la médecine hermétique (3). Il les préparait ainsi à la pratique qui devait suivre.

Dès que le laboratoire fut prêt, les travaux commencèrent : le premier fut la transmutation d’une livre de mercure en argent fin, faite en une séance, sous les yeux des spectateurs (4) ; à cette occasion, il promit à ses disciples de leur donner plus tard la formule de la poudre rouge qui lui avait servi pour cette transmu-

( 1 ) Lettres sur la Suisse adressées à Mme M *** par un voyageur français (de Laborde) en 1781. Genève, 1783, in-8, tome I, p. i3.

(2) Cf. plus haut, même chapitre : Courlande, p. 57.

(3) « Il dictait une quantité de secrets ou absolument faux ou connus dans la chimie. » Cagliostro démasqué , p. 7. Ce qui signifie qu’il enseigna des vérités, ou déjà connues du comte Moszinski — et il les méprisait — ou inconnues de lui — et il les rejetait, L’auteur critique de la même façon admirable son cours de médecine.

(4) Cagliostro démasqué, pp. 8 sqq. — Ein paar Trôpflein, p. i3. Prestidigitation, dit l’auteur.

tation ; en retour, il exigeait le zèle, le respect, l’élévation d’esprit de ses élèves, il remettait vertement à leur place les railleurs et les esprits forts (i).

Nous n’avons malheureusement sur la suite de ces opérations intéressantes et sur les travaux alchimiques de Cagliostro à Varsovie que peu de renseignements ; encore sont-ils défigurés par la malveillance. En 1786, au moment de la campagne de presse contre Cagliostro, parut, sans nom d’éditeur ou d’auteur, un libelle intitulé Cagliostro démasqué à Varsovie (2).

L’auteur, le comte M. Moszinski (3), placé comme aide auprès de Cagliostro à Vola, y raconte force histoires, destinées, dit-il, « à « démasquer l’imposteur qui a déjà trop longtemps abusé de la cré- « dulité publique (4) », c’est-à-dire destinées à corroborer les attaques de ses adversaires, à essayer de le faire passer pour un ridicule et éhonté charlatan. Bien que les trivialités et les sottises abondent dans ce pamphlet, il est toutefois plus intéressant que les autres en ce qu’il nous fait assister à quelques scènes de la vie de Cagliostro dans son laboratoire.

Le comte M... raconte qu’il a assisté à une transmutation; il le reconnaît, mais il prétend que ses yeux ont dû le tromper, que Cagliostro a dû user de subterfuge. Cagliostro a fait verser du mercure dans un creuset, y a ajouté une pincée de poudre rouge, a fait luter le creuset, l’a fait mettre au feu ; on l’a retiré au bout de quelques instants ; on l’a cassé : il contenait un lingot d’argent avec un peu d’or. Voilà ce qu’il a vu, ce qui a été fait devant tous, exécuté par un tiers personnage en présence de Cagliostro. Le comte M... a vu, mais n’admet pas et cherche à expliquer les faits par les fantaisies suivantes : Cagliostro a dû ajouter de l’or à son mercure. Il adil escamoter le creuset et le remplacer par un autre où il avait dû préparer à l’avance le lingot d’argent. Sa femme, de connivence

(1) Einpaar Trôpflein, p. i3.

(2) Publication à laquelle Morande ne fut sans doute pas étranger: l’éditeur y cite en effet la Lettre de Mirabeau, la Réponse de Mme de la Motte et fait allusion aux accusations portées par Morande dans le Courrier de V Europe contre J. Balsamo.

(3) Mmo de Recke nous a révélé la personnalité de cet anonyme et Borowski l’a confirmée. Cf. Cagliostro, einer der Merkwilrdigsten Abentheuer... 1790, in-16, p. 142, et : Düntzer. Neue Gœthestudien, Nüremberg, 1 85 1 , p. 1 38.

(4) Préface, p. 1.

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avec lui, a dû faire disparaître le vieux creuset. Enfin, sa poudre rouge, inutile dans cette interprétation des faits, ne devait être que du carmin.

Telles sont, en face du fait obtenu dans de bonnes conditions d’expérience, la série des suppositions toutes gratuites du comte M... Nous pourrions les examiner l’une après l’autre et montrer leur inanité ; ce serait trop long. Remarquons seulement en bloc qu’il n’y a laque de simples hypothèses malveillantes, dont aucune n’est prouvée, ni même fondée, dont quelques-unes se contredisent (1), pour essayer d’expliquer par la seule fourberie un fait indiscutable et fort embarrassant.

Un ennemi qui se cache dans l’anonymat, a constaté une transmutation et suppose, sans preuves, la supercherie ; le cardinal de Rohan a assisté à plusieurs expériences et affirme leur réalité (2). Pourquoi adopterions-nous l’hypothèse douteuse du premier en rejetant les témoignages multiples et nets du second ? Ne devonsnous pas, au contraire, considérer comme suspectes toutes les assertions d’un homme qui s’efforça, en même temps qu’il feignait d’aider Cagliostro, de jeter le trouble dans ses travaux (3)? Il était décidé et intéressé à perdre Cagliostro dans l’esprit de son protecteur le prince Poninski et il s’y employa de tous ses moyens.

Dans ses critiques il montre une égale mauvaise foi: qu’une opération se fasse instantanément, c’est une preuve qu’elle est fausse ; si Cagliostro demande des semaines pour un passage (4) c’est, d’après Moszinski, un prétexte pour gagner du temps et traîner en longueur une expérience qui ne devait pas réussir (5).

Dans un autre endroit de son libelle, il raconte que la poudre de

(1) Exemple: i° l’or ajouté au mercure ; 20 la substitution des creusets.

(2} Cf. page 84 de notre livre.

(3) Il circonvient les sujets. Cagliostro démasqué, p. 6. La lampe confiée à ses soins fut trouvée éteinte le 24 juin. Ibid,, p. 36. Une feuille de myrte fut découverte, nageant dans le contenu de l’œuf hermétique confié au comte le même jour, et retiré par un troisième personnage. Ibid., p. 38. Voilà une opération singulièrement conduite! 11 y eut un changement de flacon fait par le comte M... qui provoqua une scène entre Cagliostro et le comte M... Ibid., p. 36, etc. L’attitude du comte parfois obséquieuse, parfois hostile était toujours ironique; il tournait en ridicule le recueillement que Cagliostro exigeait des assistants, « ne pouvant supporter ces mômeries. » Ibid., pp. 24, 29, 3i.

(4) On appelle passages en hermétisme les transformations de couleur et d’état que subit la matière en évolution dans l’œuf alchimique.

(3) Le comte Moszinski, malgré ses prétentions scientifiques, n’avait donc pas

go

projection que Cagliostro avait « et qu’il tenait sans doute de quelque alchimiste (i) » lui avait été volée par « une de ses maîtresses de rencontre » à Londres, alors que, devant elle, il opérait une transmutation. Or, nous avons élucidé l’affaire Scott et Fry en son lieu (2) et l’on voit quelle confiance on peut accorder à un écrivain qui travestit ainsi la vérité.

On comprend ce qui se passa : lorsque l’animosité de Moszinski s’affirma plus violemment, lorsqu’il tendit des pièges à Cagliostro, diffamant la comtesse elle-même, s’efforçant de détourner le prince de son maître, Cagliostro voulut en finir avec ce traître qui jouait devant lui la comédie de la déférence. Il y eut une explication violente (3) et, voyant que la calomnie avait porté des fruits, que ses disciples étaient ébranlés, il quitta prince, seigneurs polonais et laboratoire (4).

Les esprits forts, très forts comme le comte Moszinski et ses partisans n’avaient aucun besoin de lui; il partit, les laissant avec leurs sarcasmes et la facile satisfaction de leur apparent triomphe.

De juin à septembre 1780 où nous le retrouvons à Strasbourg, Cagliostro, attristé sans doute, désireux d’oublier, se retira chez un de ses disciples, la comtesse de H... dont il fut le médecin particulier et dont il resta le maître spirituel (5).

lu les anciens auteurs hermétiques ni le Journal de Philalethe dont l’œuvre dura plus d’un an ?

(1 ) Cagliostro démasqué à Varsovie, p. 20. Ce n’était donc plus du carmin ?

(2) Cf. p. 33 de ce livre.

(3) « Cagliostro fut grossier ». Ein paar Trôpflein, p. 6. Cf.: Cagliostro démasqué à Varsovie, p. 49.

(4) Le 27 juin 1780. Cagliostro démasqué, p. 16. Cagliostro a confié un jour à Mme de Recke qu’il devait quelquefois favoriser le doute à l’égard de ses œuvres lorsqu’il s’agissait d’aveugles à qui la lumière ne pouvait que nuire et qui devaient plonger plus avant encore dans l’erreur. « A Varsovie, il n’a voulu procéder à aucune éclatante transmutation et a tout arrangé de façon que l’apparence fut contre lui parce que ses disciples ingrats n’avaient pas mérité une meilleure récompense, et il ne leur a rien voulu laisser deviner de sa grandeur. » De Recke. N achricht von des berüchtigten... p. 128. Celui qui apportait la lumière pouvait admettre la contradiction, la lutte ouverte, loyale, mais ne pouvait supporter autour de lui la fausseté et la trahison. Les actes théurgiques, la mise en œuvre de ses pouvoirs pouvaient se faire devant des ignorants, des pauvres d'esprit, des révoltés même, pourvu qu’ils fussent sincères; mais il ne devait pas profaner les dons du ciel en les prodiguant à des êtres qui riaient de la parole divine, se renfermaient dans leur supériorité et n’interrogeaient l’envoyé de Dieu que pour lui tendre des embûches.

(5) Ce fait suffirait à réduire à néant les histoires forgées longtemps après sur

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Peut-être se demandera-t-on pourquoi Cagliostro, dans ses travaux alchimiques, ne fit pas plus d’efforts pour entraîner les convictions ? Alors que les faits de clairvoyance, de divination, de vision provoquée, de guérisons extraordinaires, nombreux, indiscutables, ont été enregistrés à son actif un peu partout, nous ne trouvons que de rares témoignages de ses réalisations alchimiques. Les pouvoirs de Cagliostro étaient-ils limités ou les doctrines hermétiques sur la vie de la matière sont-elles erronnées ?

Non ; Cagliostro avait une puissance et une liberté sans limites, et l’action de l’esprit sur la matière est une vérité aussi positive que l’action de la volonté d’un hypnotiseur sur le cerveau de son sujet, bien qu’elle ne soit pas encore entrée, comme celle-ci, dans le domaine scientifique officiel. Mais tandis que, par les expériences psychiques, Cagliostro initiait l’humanité à l’emploi de facultés dont l’évolution amenait à cette heure le développement naturel et général, dans les études de laboratoire sur la vie de la matière et sur ses transformations, il devançait de beaucoup l’heure marquée parle destin, pénétrait plus profondément dans le sanctuaire de la nature et mettait en œuvre des forces que, ni les hommes de son temps, ni bien des générations encore ne devaient connaître et employer. Il ne pouvait qu’indiquer les principes, faire entrevoir quelques lueurs sur la route dont il déblayait les abords.

Qu’étaient ses élèves ? Que demandaient-ils ? Comme tous les chercheurs de pierre philosophale, ils voulaient voir en quelques heures ou quelques jours transmuer sous leurs yeux un métal vulgaire en or pur, acquérir la formule de cette opération pour pouvoir ensuite, grâce à ce secret, réaliser leur ambition de richesse, et faire admirer leur savoir exceptionnel. Leurs yeux n’étaient fixés que sur ce point ; le reste leur était égal.

Etait-ce le but que recherchait Cagliostro? Cet état d’esprit pouvait-il lui permettre d’accomplir pour eux des miracles prématurés ? Tandis que dans les expériences avec la colombe, dans

sa prétendue disgrâce S’il eût été « démasqué », « percé à iour », « honteusement chassé » par les gens de Varsovie comme des eazetiers n’ont pas craint de l’écrire, eut-il été si bien traité par une grande dame de cette même société? Dès qu’on examine à fond, sans parti pris, une quelconque des accusations formulées contre Cagliostro. on voit qu’il n’en reste rien ; on le plaint, on le respecte un peu plus; c’est la seule impression qui demeure.

les séances théurgiques de Courlande, les assistants désintéressés, respectueux, écoutaient religieusement, recevaient sans arrièrepensée ce qui leur était révélé, dans les travaux de laboratoire, à Vola, les expérimentateurs voulaient une chose : l’or; ne réclamaient que cela, s’offusquaient de l’insistance que Cagliostro mettait à leur faire observer des phénomènes qu’ils considéraient, eux, comme dépourvus d’intérêt, à leur faire suivre des méthodes longues et détournées. Et cependant c’était seulement sur ces états intermédiaires et instables de la matière que Cagliostro aurait pu les instruire, leur faisant constater quelques phénomènes nouveaux dont la connaissance eut été révélatrice pour eux et dont la réalisation était possible pour la science de l’époque (i).

Entre le corps humain, le plus évolué sur notre terre, et le corps minéral le plus arriéré, il y a ceux du règne animal et du règne végétal. Aucun interrogateur n’a demandé à Cagliostro d’agir sur un animal ou de faire évoluer, de modifier une plante (2) ; cette œuvre, purement scientifique, désintéressée, aussi satisfaisante pour l’observateur, eut été peut-être réalisée plus volontiers par Cagliostro.

Si le développement des pouvoirs spirituels de l’homme commence à se faire — et les révélations de Cagliostro comme les expériences récentes le prouvent — la sphère d’action de ces pouvoirs s’étendra, en dehors du règne humain, d’abord au règne animal, puis aux végétaux, et n’atteindra qu’à la limite extrême, si même elle doit le toucher, le règne minéral. L’ordre de la nature l’exige ainsi ; l’accomplissement des lois de l’évolution le nécessite; c’est la sauvegarde du progrès. Et si nous concevons, par un développement logique de pensée, la possibilité d’une action de l’esprit sur la matière dite inorganique, nous me devons aussi la considérer que comme une limite encore indéterminable pour nous,

(1) La pierre lumineuse, l’évolution des gemmes étaientde ce genre; les expérimentations modernes ont signalé ces états intermédiaires de la matière, ces formes de passage où les processus d’évolution de la matière deviennent saisissables et qui permettent d’en concevoir quelques conditions. (Méta-éléments de Crookes, transformation de l’Hélium, radioactivité.)

(2) Une biographie contemporaine de Cagliostro contient cette phrase qui semble indiquer que Cagliostro fit quelques démonstrations de ce genre: « J’ai entendu des gens de bonne foi, bien avant qu’il s’agit de cette scène si fameuse au procès de l’apparition de la Reine devant Mmo Lamotte (Mme de la Tour) soutenir qu’il leur avait montré la Palingénésie ... » Nous n’avons pu malheureusement identifier ce document anonyme: 2 pp. in-4’, circa 1800. .

LA RUSSIE

LE SORCIER

quoique nous assistions aujourd'hui à l’éclosion de ce pouvoir dans le règne humain, limite dont les contemporains de Cagliostro étaient encore bien plus éloignés. Donc, même s’il n’y avait pas eu dans leurcœur des obstacles s’opposant à la satisfaction de leur désir, aucune raison supérieure ne pouvait engager Cagliostro à réaliser devant les yeux de ses disciples de multiples, de prodigieuses transmutations, malgré la facilité qu’il avait de le faire.

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