‹ Le maître inconnu, CagliostroChapitre 8 sur 49 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

STRASBOURG - L'EMPIRIQUE

orsque Cagliostro vint à Strasbourg, il s’adonna très rapidement (i) et presque uniquement à la pratique de la médecine, soignant sans distinction de classe et d’état tous ceux qui vinrent à lui. On dit qu’il s’adressa d’abord aux gens du peuple, ne cherchant dans leur guérison que le moyen de conquérir la confiance et la clientèle de l’aristocratie. Il est certain que ses premiers malades furent des pauvres : mais n’est-ce pas naturel? Les déshérités du sort n’ont-ils pas plus de souffrance, moins de fausse honte que les heureux de la vie ; ne sont-ils pas plus dignes d’intérêt, plus prompts à venir vers qui leur tend la main (2) ? Ceux qui se trouvaient autour de Cagliostro, le voyant disposé à les secourir, s’empressèrent à le consulter; ceux que la maladie retenait au lit reçurent ses visites. De Gleichen a raconté son dévouement à les soigner (3) et le Suisse Burkii témoigne qu’il se privait de toutes sorties, n’allait jamais au théâtre, de peur qu’un

(1) Au début cependant, pendant les quelques semaines qu’il passa à l’hôtel, Cagliostro ne fit pas montre de ses connaissances médicales. Cf. Blessig. Lettre , p.7, in: Cagliostro à Strasbourg. Article de G. Weisstein i nElsass Lothringische Zeitung, IVe année, n° 3 7. Strasb. 1882, (Laurent Blessig, philosophe et théologien, était professeur à l’Université depuis 1 778) ; et : H. Funk. Cagliostro à Strasbourg, in : Archiv.für Kultur Geschichte,vo\.\l\, pp. 223-234. Berlin, igo5. Cette étude contient des extraits de lettres de J. Burkii, poète et chef de corporation de Zurich, écrites à son ami Bodmer pendant un séjour qu’il fit à Strasbourg en janvier 1782 pour connaître Cagliostro.

(2) « Dieu n’a-t-il pas choisi les pauvres de ce monde pourêtre riches dans la foi et héritiers du royaume qu’il a promis à ceux qu’il aime ? » Epitre de Jacques , II, 5.

(3) Cf. page 18 de ce livre.

malheureux, venu en son absence, fut forcé de s’en aller sans l’avoir trouvé (1).

Les abandonnés, les indigents, trouvèrent auprès de lui des secours matériels, et, ce qui vaut mieux encore, la sympathie si précieuse aux misères morales (2). Il allait partout où la souffrance l’appelait : que la maladie fut légère ou grave, le malade riche ou pauvre, il ne s’en souciait guère et ne changeait pas pour cela de costume ou de manière d’agir (3).

Sur les faits particuliers de cette première période de sa vie médicale, sur les guérisons qu’il opéra dans le peuple, il nous est parvenu peu de documents.

De Gleichen nous rapporte cependant le fait suivant ; une femme en travail, ayant été condamnée par les accoucheurs à une mort certaine, sans promettre qu’il sauveraient l’enfant, on fit appeler Cagliostro qui annonça qu’il la délivrerait avec le succès le plus complet et il tint parole (4).

Spach a connu et interrogé un vieillard de Strasbourg qui affirmait avoir été guéri d’une grave maladie de poitrine, dont il était atteint à l’âge de vingt ans, et qui l’aurait probablement emporté sans l’intervention de Cagliostro (5).

C’est bien peu, sur les milliers de cas traités et guéris : sa voiture roulait en ville et aux environs, du matin — six heures en hiver, cinq heures en été — jusqu’à neuf ou dix heures du soir (6).

« II était entouré d’estropiés, de pauvres diables, de goutteux, de sourds qu’il guérissait... Il les recevait avec douceur, leür donnait des essences, des élixirs et de l’argent aussi ; il les guérit... Son escalier et son vestibule sont remplis de malades » (7). Mais tous ces malades, gens du commun, sans notoriété, n’ont pas laissé de

( 1 ) Lettre de Burkli, in : Funk. Loc. cit.., p. 14. Cestmieux encore que le trait de charité bien connu de Louis Cl. de Saint-Martin.

(2) « Au commencement de son séjour, Cagliostro fit libérer, en payant pour lui, un prisonnier pour dettes. » Gorge. Lettre du 10 juin 1781. Variétés haut-rhinoises. Bâle, 1781, art. VIII, p. 120.

(3) Weisstein. Loc. cit.,p. 7. Funk. Loc. cit., p. 7 et 12. Meiners. Briefe iiber Schweiz, II* partie, citée p. 19 de la Lettre de Mirabeau sur Cagliostro. Berlin 1786, in-8, p. 19.

(4) De Gleichen. Souvenirs, p. 1 36 . Voir'plus loin les détails de cette affaire, qui fit grand bruit.

(5) Spach. Œuvres , tome V, pp. 72,73.

(6) Funk. Loc. cit., p. 7.

(7) Funk. Loc. cit., p. 7. — Weisstein. Loc. cit., p. 7. — Georgel, Mémoires, p.52

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Maison habitée par Cagliostro pendant son séjour a Strasbourg Maison dite : de la Vierge, actuellement Kalbsgasse, n° i.

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mémoires; les pauvres, s'ils meurent ignorés, guérissent aussi sans bruit; leurs observations médicales, l’importance et la quantité des cures effectuées par Cagliostro nous resteront toujours inconnues. Seule, sa réputation, qui grandit alors de jour en jour, témoigne qu'elles furent surprenantes et nombreuses. Le haut public, peu à peu, vint à lui. Dès lors, les succès obtenus furent retentissants et le souvenir s’en est conservé plus précis.

Une de ses premières guérison fut celle d'un officier de dragons, déclaré incurable, rongé par une mauvaise maladie (i) et réduit à l'état de « cadavre hideux» ; cet officier, dit le baron de Gleichen, m'a été montré par son capitaine : il était gros et gras et parfaitement rétabli par Cagliostro (2),

Un des secrétaires du commandant (3) tomba malade; son médecin le disait perdu et ne lui donnait que vingt-quatre heures à vivre. Sur les instances du commandant, Cagliostro le prit en traitement et le rétablit, on peut dire complètement, au grand étonnement de tout le monde (4).

« J’ai vérifié cette cure merveilleuse, dit un autre contemporain; le secrétaire se mourait de la gangrène à la jambe et il était abandonné de tous les médecins (3) ».

Ce succès incontesté porta à son comble la renommée de Cagliostro. Mme Sarrasin, femme d’un banquier de Bâle, s'éteignait lentement depuis huit mois de fièvre intermittente avec ictère chronique: le sommeil était devenu impossible; immobilisée au lit, grelottant sous des fourrures, elle dépérissait de jour en jour, et les meilleurs médecins de l'Europe, consultés, la déclaraient perdue. Cagliostro la guérit ; bien plus, malgré son âge, peu de temps après, elle eut une grossesse qui se termina fort heureusement, le 4 avril 1782, par la naissance d’un fils qu’on appela Alexandre, en l'honneur de son sauveur. Mme Sarrasin racontait avec émotion comment Cagliostro « l’avait arrachée des griffes de la mort (6) ».

(1) Mme d’Oberkirch. Mémoires , p. 8.

(2) De Gleichen. Souvenirs , p. 1 36-

(3) Le commandant de la province, le marquis de la Salle. Burkli. Lettre, in: Funk. Loc. cit p. 5.

(4) Weisstein. Lettre de Blessig , p. 8 in : Cagliostro à Strasbourg.

(5) De Gleichen. Souvenirs, p. 1 36.

(6) Funk. Lettre de Burkli. Loc. cit., pp. 10 et 20. Cf. plus loin : Lettre de Sarrasin. Schlosser, beau-frère de Gœthe, ami des Sarrasin, indigné des

Sarrasin, dans son Journal ( i), nous rapporte aussi la cure d’un de ses fils, Félix, atteint d'une « maladie goutteuse des nerfs » qu’aucun médecin n’avait pu soulager et qui disparut après une seule visite à Cagliostro.

Burkli, après avoir plaisanté sur la guérison d’une vieille demoiselle sourde depuis l’âge de sept ans (2), reconnaît que sa femme, en mauvaise santé lorsqu’elle arriva à Saint-Pétersbourg, reçut de Cagliostro des soins qui améliorèrent considérablement son état général et guérirent sa maladie d’estomac (3).

Labarthe écrit à Séguier presque à la même époque: « Mme Augeard, jeune et très jolie femme de Paris, que je connais beaucoup, très riche par les emplois de son mari, fermier général, attaquée d’une maladie incurable, a été le trouver. Elle en a reçu en présent un élixir qui a fait disparaître tous ses maux et je tiens de son frère qu’elle jouit maintenant de la plus brillante santé (4). »

Le Chevalier de Langlois, capitaine de dragons au régiment de Montmorency, mourant, sauvé par Cagliostro, lui garda une profonde reconnaissance et le prouva en écrivant une lettre touchante où il dit quels bienfaits il a reçu de son sauveur. « Oui, Monsieur, je dois tout à M. le comte de Cagliostro ; la lettre ci-jointe, que j’écrivis dans le temps à MM. les auteurs du journal de Paris et qui fut imprimée (5), vous apprendra qu’il est mon sauveur. Mon existence était menacée depuis huit ans, sans que j’éprouvasse le moindre soulagement des remèdes qui me furent administrés par les médecins les plus accrédités. Dans mon état une mort prochaine était la perspective la moins effrayante pour moi et pour ma famille ; j’apercevais la dégradation totale de mes facultés intellectuelles ; le comte m’a donc rendu la vie, la santé, la raison et le bonheur ; je n’ai pas eu le plus léger ressentiment des souffrances affreuses et

mensonges que l’on publiait en 1787 sur ce cas — on disait que Cagliostro avait tué Mme Sarrasin, — écrivit au Deutsches Muséum une lettre remarquable de protestation. Il témoigne que, depuis l’intervention du comte, la santé de Mme Sarrasin a été parfaite et que, cette année encore (1787), l’ayant revue, elle lui a paru plus jeune et plus gaie que jamais, n° i3, p. 388.

(1) Au 21 mai 1781 . Archives Sarrasin. Bâle.

(2) Lettre de Burkli , in : Funk. Loc. cit., p. io.

(3) Ibid., p. i5.

(4) Lettre à V archéologue Séguier , in : Funck-Brentano. Aff. du Collier, p. 91.

(5) Elle a été traduite dans les Ephemeriden der Freymaurerei, mais est demeurée presque inconnue.

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des accès violents dont j’étais tourmenté ; enfin ma guérison a été parfaite et radicale, ainsi qu’un très grand nombre d’autres que le comte a opérées sous mes yeux et que je pourrais vous citer comme en ayant été le témoin, si vous le jugez à propos,... etc. (i) »

M. Wielandt (2) a raconté, lui aussi, dans une lettre ouverte, la cure merveilleuse de sa fille âgée de 29 ans, réduite à un état de consomption désespérant, par une gastrite chronique ulcéreuse. Aucune alimentation n’était possible : quelques cuillerées de lait la soutenaient encore et cela durait depuis dix ans : elle s’éteignait dans des souffrances continues. « Jusqu’au commencement de l’année 1782, elle alla toujours de mal en pis malgré les soins des médecins les plus expérimentés de notre ville. C’est vers ce temps que M. le comte Cagliostro vint faire un séjour à Bâle, et, par l’entremise d’un ami, cet homme admirable et bienfaisant vint la voir. Il lui ordonna d’abord quelques remèdes, les lui envoya de Strasbourg ; immédiatement elle alla mieux, et, au mois d’août, se trouva assez bien pour aller à Strasbourg auprès de son bienfaiteur; là, elle guérit entièrement en quelques semaines. « Jugez de notre reconnaissance, écrit Wielandt, envers cet homme unique, toujours occupé à tendre une main secourable aux personnes affligées par des maladies crues incurables, qui pourtant cèdent enfin à son art sublime, et dont le grand cœur ne veut d’autre récompense que celle des âmes vraiment grandes : le plaisir ineffable d’avoir fait des heureux (3). »

Il serait fastidieux de continuer : les guérisons de la baronne de Dietrich (4), du chevalier de Montbruel (5), du prince de Soubise, sont des faits rapportés partout. Cette dernière cure toutefois, si nette, si rapide, mérite une mention spéciale.

Le prince de Soubise avait une scarlatine violente : les médecins désespéraient de le sauver ; le cardinal de Rohan, à Saverne, parle à

(1) Lettre de Langlois à Tliilorier. Archives Sarrasin à Bâle. Volume XXXIII. Cote i3, f° 1, v°.

(2) Trésorier de la République de Bâle.

(3) Lettre de Wielandt à M. Wielandt, colonel d’infanterie , datée de Saarwer. den, in: Supplément au n° 27 du Journal de Paris, lundi 27 janvier 1783. Autant la lettre de Sarrasin à Straub est connue, autant celle-ci est ignorée.

(4) Cf.: Burkli, Lettre in: Funk. Op. cil., p. 17.

(5) « Qui témoignait partout des merveilles que Cagliostro avait opérées et s’en offrait lui-même en preuve, comme guéri miraculeusement de je ne sais combien de maladies dont le nom seul portait l’épouvante .» Beugnot. Mémoires •

Cagliostro de son cousin ; Cagliostro consent à s’en occuper et part aussitôt pour Paris en toute hâte, avec le cardinal. On arrive ; le cardinal va chez le prince, seul d’abord et rapporte la nouvelle que le malade est mieux, que le pronostic des médecins a changé un peu et qu’ils espèrent. Cagliostro demande alors à retourner àSaverne ; il n’a rien à faire avec un malade guéri : le cardinal, fort ennuyé, hésite à repartir. Mais le lendemain, changement total : le prince est au plus mal ; aucun doute cette fois, il est perdu, disent les médecins et l’entourage (i). Cette fois Cagliostro pouvait agir :

« Cagliostro monta dans le carrosse de Son Eminence, et se rendit avec elle à l’hôtel de Soubise. Le cardinal annonça un médecin

sans le nommer. La famille laissa faire ; quelques domestiques seulement étaient dans l’appartement du prince. Cagliostro demanda à rester seul dans la chambre du mourant. On l’y laissa. Une heure après, il appela M. le cardinal de Rohan, et lui dit en lui montrant le malade :

« Dans deux jours, si on suit mes prescriptions, Mêr le prince de Soubise quittera ce lit et se promènera dans ta chambre. Dans huit jours il sortira en carrosse. Dans trois semaines il ira faire sa cour à Versailles. »

Le cardinal ne répondit rien à cela. Il suivit Cagliostro et, dans la journée même, il revint avec lui chez le prince de Soubise. Cette fois Cagliostro apportait une petite fiole dont il donna dix gouttes au malade.

« Demain, dit-il au Cardinal, nous donnerons au prince cinq gouttes de moins. Après demain il ne prendra que deux gouttes de cet élixir, et il se lèvera dans la soirée. »

L’événement justifia la prédiction. Deux jours après cette première visite, le prince de Soubise était assez bien pour recevoir tous ses amis ; dans la soirée, il demanda à se lever, et on le vit, sans fièvre aucune, faire le tour de sa chambre, causer assez gaiement, s’asseoir dans un fauteuil et demander une aile de poulet qu’on ne lui

(i) Qu’on observe bien le mieux apparu dès que le cardinal a recommandé son malade à Cagliostro, l’aggravation dès que Cagliostro déclare qu’il ne s’en occupe plus et veut s’en aller. Cf. Mémoire pour le comte Cagliostro contre le Procureur général, 1786, in-16, p. 3i.

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donna pas, car le médecin amené par M. le Cardinal s’était formellement prononcé pour la diète.

Le troisième jour se passa à merveille. Au quatrième jour le prince était en convalescence. Dans la soirée du cinquième jour, M. de Soubise mangea son aile de poulet (i).

Le Cardinal et Cagliostro repartirent aussitôt pour Saverne : leur séjour à Paris n’avait duré que treize jours (2). Cette cure eut un grand retentissement et de Paris, un flot de gens du monde, « des dames de qualité et deux comédiennes » dit Mme d’Oberkirch fort choquée de ce mélange (3), le suivirent à Strasbourg pour ne pas interrompre leur traitement. La réalité de ces cures merveilleuses (4), la notoriété de ceux qui en avaient bénéficié, le désintéressement de Cagliostro, tout cela était trop nouveau, trop attirant pour que du Nord et du Sud, savants, théologiens, curieux, n’accourussent pas vers le demi-dieu implorer de lui la santé, solliciter quelques bribes de ce savoir, quelque atome de cette puissance qu’il manifestait si généreusement.

On venait en effet : Strasbourg regorgeait d’étrangers arrivés pour le voir : on courait à son hôtel (5) on entrait, et quand on

(1) De Saint-Félix. Aventures de Cagliostro. P. 1875, in- 1 6, p. 99 (d’après la Correspondance de Grimm.)

(2) Lettre au peuple anglais, 1787, in-4, p. 62.

(3) Mémoires de Mme d’Oberkirch., tome 1, ch. vu, p. g.

(4) Qu’on le remarque bien : nous n’avons cité que des textes authentiques, des témoignages de contemporains, souvent hostiles, mais forcés de constater ces faits. « Aucun homme raisonnable et impartial, ayant passé trois mois à Strasbourg ne peut nier les profondes connaissances de Cagliostro , quel que soit son désir de ne pas lui reconnaître de qualités extraordinaires en dehors de son art. » Lettre de Burkli. Loc. cit., p. 8. « Des guérisons subites de maladies jugées mortelles et incurables, opérées en Suisse et à Strasbourg, portèrent le nom de Cagliostro de bouche en bouche. » Georgel. Mémoires, p. 46. « Cagliostro est ici ; il dit posséder la médecine universelle ; il a fait de très belles cures et ne prend rien, se disant très riche. » 22 nov. 1780 . Lettre de Salt^mann à Willermoy. Collection Bréghotdu Lut. Le P. Stark, son ennemi personnel et qui le traite fort durement dans son Krypto-Catholicon, p. 33 7, est forcé de reconnaître qu’il surpassait tous les autres « chevaliers d'industrie » par ses remarquables connaissances de psychologue, de médecine et de chimie.

Et qu’on ne parle pas d’un engouement spécial aux Strasbourgeois. Ces cures extraordinaires, Cagliostro en fit quand il le voulut, à Londres comme à Paris : la guérison d’Ivan Isleniew à Saint-Pétersbourg, celle de l’Américain à Lyon sont restées célèbres. A Bordeaux, son succès fut si grand que la police du défendre sa maison contre l’assaut des malades reconnaissants.

(5) Arrivé en septembre 1780 (le 19 ou le 27, d’après Sarrasin, d’Oberkirch, Saltzmann) Cagliostro s’établit quelques jours à l’hôtellerie de l’Esprit, quai Saint-Thomas, n° 7. Sur cette maison on trouve encore une plaque avec cette ins-

avait franchi le couloir, la petite cour intérieure, monté les quelques marches de l’escalier et pénétré dans une grande chambre à demi salon et à demi vestibule (i), on trouvait, adossé à la cheminée, un homme de taille moyenne, vif, aux cheveux noirs rejetés en arrière, qui vous accueillait sans morgue ni timidité, et qui gardait avec tous sa libre allure et son franc parler. Son regard pénétrant, plein de vie, frappait tous les visiteurs.

« C?est un homme très intelligent et très sympathique, gai, sobre, actif, se sentant quelqu’un, s’affirmant bien lui-même, et causant, pour cette raison, avec les grands et avec les princes comme un homme qui peut leur faire du bien et n'attend rien d’eux (2). »

Cagliostro recevait de cinq heures à sept heures; les hommes restaient avec lui : on trouvait là, à côté des amis intimes comme Sarrasin, Straub, directeur de la manufacture d’armes, Barbier de Tinan, commissaire des guerres, les plus grands personnages de la ville : le prêteur royal ; M. de Gérard ; le Cardinal de Rohan ; le Maréchal de Contades, gouverneur d’Alsace ; M. de l’Ort (3),

cription : «Ici se sont rencontrés Herder et Goethe en septembre 1770. » C’était, on le voit, un hôtel réputé, ancien (il datait de i3oô), et jusqu’en 1785 beaucoup de sociétés particulières, les francs-maçons aussi, sans doute, se réunissaient dans ses vastes salles.

Ensuite, il habita quelques semaines un logement que le comte de Medem, frère de Mme de Recke, avait occupé chez le sieur Yogt, dans la petite rue du Marché-aux-Vins (Alte Winmarkstrasse) au n° 8o(n°25 depuis 1785). Cette maison, voisine de l’église, appartenait à la servante du chanoine de Saint-Pierre-le- Vieux, et déjà, dans ce petit logement, la foule assiégeait sa porte. (Spach. Œuvres. Tome V, p. 69). Forcé pour cela de changer, il loua un grand appartement près de la place d’Artnes (actuellement place Kléber). C’était un hôtel à hautes fenêtres, à longs balcons, qui s’appela longtemps maison de la Sainte Vierge, à cause de la grande statue qui en ornait l’angle. Actuellement une boulangerie, à l’enseigne de la Sainte Vierge, en occupe le rez-de-chaussée. Cette maison, où vécut Cagliostro, forme le n° 1 de la rue des Veaux (Kalbsgasse) ; elle constituait, en 1782, le n° 6 de la nie des Ecrivains (Schreiberstubgasse).

On a dit aussi que Cagliostro eut, hors la ville, une maison de campagne appelée Cagliostrano ; le fait est douteux, et nous n’en trouvons pas de trace. Cedevaiiêtre la villa d’un de ses disciples, ainsi désignée en l’honneurdu maître, et le nom a prêté à confusion.

Cf. Weisstein. Lettre de Blessig , Loc. cit., p. 7. — Spach. Strasbourg historique, p. 69. — Ad. Seyboth. Der alte Strassburg, in-q. Ed. Heitz, Strasbourg. S. A., p. 236, I.

(1) Lettre de Blessig, in Weisstein. Loc. cit., p. 8. Lettre de Burkli, in Funk. Loc. cit., p. 9.

(2) Lettre de Blessig, in-Weisstein. Loc. cit , p. 10. Mme d’Oberkirch, l’abbé Georgel, Lavater, de Gleichen, etc., nous ont tous laissé de lui des portraits analogues.

(3) Ou Deslort . Lettre de VAnmeister Lemp au Prêteur royal. Cf .Manuscrits

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lieutenant du roi; la baronne de Reich; M. de la Gaîaizière (i) ; des savants: le professeur Ehrmann ; Mathieu Béguin, conseiller du roi ; des membres de la noblesse : le comte de Lutzelbourg, le baron de Dampierre, de Zucmantel ; des prêtres: le curé de Saint-Pierrele-Vieux en particulier ; parfois des visiteurs étrangers comme Lavater, Breitinger, Touchon, Ullmann, Saltzmann ou de grands personnages venus de Paris ou de Russie (2).

Dans une petite pièce, au fond, les dames entouraient Mme de Cagliostro qui tenait la place d’ honneur à côté du feu ; auprès d’elle était sa grande amie, Mme Sarrasin, plus âgée qu’elle, plus mondaine (3), et présidente toute indiquée de ce petit cénacle.

Mme de Cagliostro, forcée de recevoir quotidiennement à cause de l’affluence des visiteurs (4), de tenir presque tous les jours table ouverte pour les hôtes de passage que lui amenait son mari, ne se retrouvait pas chez elle, ces visiteurs partis. Des favorisés restaient encore: les Sarrasin vivaient avec les Cagliostro, dans la plus grande intimité, « soupant en famille tous les jours de la vie, habitant avec eux comme les premiers chrétiens (5) ». La maison, toujours pleine, était une hôtellerie plus que l’hôtel de la comtesse.

Mme de Cagliostro, reçue chez le Cardinal, était entourée de beaucoup d’hommages dont sa simplicité et sa timidité s’accommodaient assez mal: quelques habitués, sachant que les moindres

de la Bibl. de Strasbourg. Liasse AA, 2110. et: Hermann. Notices historiques sur Strasbourg. Strasbourg, 1 8 1 g, 2 vol. in-8.

(1) L’Intendant de Chaumont delà Gaîaizière.

(2) Cf. Mraa d’Oberkirch. Mémoires , tomel, ch. vii, p. 8. — Lettre de Blessig. hi Weisstein. Loc.cit., pp. 8 et 11. — Funk. Lettre de Burkli. Loc. cit., p. 5.

(3) C’est ce que le Suisse Burkli rapporte en ces termes au moins déplacés : « Mme Sarrazin jouait le rôle principal dans cette farce. » Loc. cit., pp.9-10.

(4) On le lui reprochait! Burkli (loc. cit., p. 9) écrit :« Mme de la Salle, Mme de la Gaîaizière ne reçoivent que deux fois par semaine ; elle, tous les jours. Chez les autres, on reste une demi-heure, chez elle, de 5 à 8 heures du soir!» Pauvre femme ! Au lieu de la plaindre, d’admirer ce sacrifice fait de son intérieur à l’œuvre de son mari, on représente cette abnégation comme une marque de vanité- II y avait encore une autre différence que Burkli a oubliée dans sa comparaison. Aux réceptions de ces dames, comme dans tout salon mondain, on ne causait que de scandales, on lançait d’élégantes méchancetés, on menait des intrigues ; dans le salon de la comtesse on ne parlait que de souffrances à soulager, de bienfaisance, de charités vraies.

(5) Lettre d’un Suisse , in:Spach. Œuvres, V , p. 80. Lettre datée du L’avril 1782.

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attentions pour la comtesse touchaient beaucoup Cagliostro (i), s’arrêtaient parfois dans le petit salon pour se mêler à la conversation des dames; mais les nouveaux venus, tout entiers à Cagliostro, restaient, sitôt présentés, auprès de lui, dans le grand salon.

Là, on interrogeait, on écoutait, on observait le mystérieux thaumaturge. Suivant les gens, l’accueil était différent : « Bon et affectueux pour les uns, brutal pour autres, il manifestait, dès la première minute de ses entretiens et de ses consultations, des sympathies ou des antipathies prononcées (2). »

Ces caprices n’étaient qu’apparents : comme Siegfried, éclairé par le sang du dragon, il entendait parler les cœurs malgré les mots que prononçaient les lèvres ; il regardait l’âme, indifférent aux grimaces du corps (3) et il répondait selon cette pensée intérieure, d’une bonté tendre et pénétrante avec certains, d’une raideur déconcertante avec d’autres.

Sa manière de parler aux malades, de même, était fort variée ; le le plus souvent, très réservé, très simple, il s’offrait seulement à joindre ses prières à celles du malade, l’engageant à espérer. « Quelques-uns trouvent Cagliostro d’une modestie extrême : « il a dit franchement à une dame qui le consultait : « Madame, le « comte ne connaît absolument rien à votre mal (4); mais il y a un « Dieu dans le ciel qui, de l’herbe la plus insignifiante, peut tirer un « sucqui vous rendra la santé ; lecomtede Cagliostro se prosternera cc devant lui pour le solliciter (5) .»

D’autres fois, et non sans raison, il parlait avec une assurance, avec une autorité qui devaient révolter médecins et philosophes.

(1) A Strasbourg, comme à Paris, comme partout, Cagliostro témoignait beaucoup de tendresse à sa femme et l’entourait de petits soins. Il exigea toujours que sa femme fût reçue avec lui dans les maisons si on l’invitait et, dans l’attitude des gens, dans leurs attaques contre lui, ce furent les impertinences, les sous-entendus équivoques à l’égard de la comtesse qui suscitèrent ses plus vives colères.

(2) Blessig. Lettre, in : Weisstein. Loc. cit , , p. io. L’auteur observe combien cela contribuait à faire porter sur lui des jugements variés, opposés et faux par ceux qui ne l’avaient vu que sous un seul de ces aspects. Cf. : Id. Ibid., p. 5.

(3) « Il éventait les athées et leur seule présence, sans qu’ils parlent, provoquait en lui des frémissements spéciaux » disait-il exotériquement à ceux qui lui demandaient des explications. Lettre de Mirabeau sur Cagliostro, 178b, in-8, p. 17.

(4} Cagliostro parlait presque toujours de lui à la troisième personne. Spach. Loc. cit., p. 75.

(5) Lettre d'un Suisse , du 27 octobre 1781, in : Spach. Loc. cit., p. jb.

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« A un malade qui se jette à sa tête, il a dit carrément : « Monsieur, « vous êtes aussi mal que possible ; mais je vous réponds que le « comte Cagliostro vous guérira (i). »

Si le cas le comportait (s’il fallait excuser la réflexion secrète d'un ami présent par exemple), le comte ajoutait en souriant: « Peut-être suis-je un peu léger en promettant la guérison : car bien des cures n’ont pas réussi surtout chez des sourds et chez des aveugles, mais le ciel fera bien quelque chose pour nous (2). »

En général, on le trouvait fier, ayant toujours Pair de dire aux gens, grands ou petits : « Je puis vous être utile et je n’ai rien à attendre de vous (3). »

La conversation roulait sur divers sujets, le plus souvent médicaux: on sollicitait sa propre guérison, on recommandait un ami malade. Cagliostro, toujours bienveillant, ne repoussait aucune demande; il écoutait, observait ; sa figure devenait recueillie; son œil prenait souvent une expression étrange (4), comme si la vie intérieure absorbait en ce moment l’éclat habituel de ses yeux; il répondait, promettant gravement son intervention. Puis, sa figure redevenait souriante et s’adressant à l’un des grands personnages présents, qui ne dédaignaient pas de jouer le rôle de secrétaires - — car Cagliostro n’écrivait pas une seule ordonnance — , il lui frappait sur l’épaule et disait « Mon ami de Flachsîand, ou : mon ami de la Salle, ou: mon ami de Rohan, écrivez ce que je vais vous dicter. » Ils écrivaient et Cagliostro contresignait leurs écrits (5), ajoutant parfois quelques explications.

(1) Cf. Spach. Œuvres, tome V, p. jb. Le théologien Blessig lui reprochait de promettre avec trop d’assurance; mais comme ses promesses n’étaient jamais vaines, la critique est déplacée. Le Dr Martius en cite un bel exemple : « A un sous-officier qui le consultait, il donna un médicament et lui assura qu’il serait guéri dans quinze jours et qu’il l’invitait à dîner pour fêter cette guérison; ce qui se produisit exactement. » Cf. Dr Martius, Erinnerungen ans meitiem...- Leipzig, 1847, p. 74.

(2) Blessig. Lettre , in rWeisstein. Loc.cit., p. 7, cite cette phrase sans la comprendre.

(3) Il le disait parfois, brutalement même, à certains, comme il fit au cardinal de Rohan et à Lavater. Cf. Spach. Loc. cit., p. 71 et Meiners. Lettre, in : Lettre du comte Mirabeau sur Cagliostro, 1786, in-8, p. 17.

(4) D’Oberkirch. Mémoires , T. I, ch. vii, p.2. «C’était en même temps de la glace et de la flamme. »

(5) Lettre de Burkli, in: Funk. Loc. cit., p. 11.

LE MAITRE INCONNU, CAGI.IOSTRO

Lorsqu’on pouvait éviter les questions purement médicales, les esprits curieux comme le Cardinal, comme Saltzmann ou Ramond de Carbonnières, s’efforçaient d’interroger Cagliostro sur ses pouvoirs, sur les sciences secrètes; on essayait de le faire parler, ce qui n’était pas toujours facile. Avec la même spontanéité déconcertante, tantôt il discourait d’abondance, tantôt on ne pouvait lui arracher un mot. Lorsqu’il lui convenait de parler, que ce fut de lui, du livre de la nature ou des secrets de l’esprit, tous, même les plus difficiles, étaient captivés (i).

Il critiquait sévèrement les médecins, gens superficiels pour la plupart, qui croient avoir examiné un malade quand il lui ont tâté le pouls. A l’école où il avait été formé (2), on lui avait appris que rien n’était isolé dans la nature, que tout être avait des liens l’unissant intimement au centre ; que la série des faits formant une chaîne ininterrompue (3), tout acte doit s’accomplir d’abord dans le monde spirituel avant de se réaliser dans la matière. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Le vrai connaisseur de la nature doit donc regarder en haut et en bas, pénétrer le monde de l’esprit comme celui de la matière. Toute la médecine, la chimie pour ses « dissolutions » et ses « compositions (4) », doivent s’appuyer sur cette connaissance de la vie. La science donne tout pouvoir; mais, pour la posséder, et, avant même de la posséder, pour en être jugé digne, il faut être régénéré physiquement et moralement. Cagliostro laissait déjà comprendre ainsi que des épreuves, une initiation graduée, devaient préparer l’homme à ce degré d’évolution qu’il lui fallait atteindre; ce devrait être l’oeuvre

(1) «Je m’étonnai de ses réponses, dit un visiteur très prévenu contre lui, et je trouvai en lui non seulement un médecin entendu, mais un philosophe observateur, un vrai connaisseur d’hommes, un fin physionomiste... •> Lettre de Burkli , in : Funk. Loc.cit ., p. i5.

{2) C’était à Médine, disait-il, dans une école où il y a bien peu d'élèves; de là il avait traverse la mer Rouge et l’Egypte pour venir ici ; il avait fait vœu, comme tous ceux de sa société, de voyager pour le bien de l’humanité et de distribuer gratuitement ce qu’il avait reçu de même. Blessig, Lettre in : Weisstein, Loc. cit., p. 6. La déclaration paraîtra claire à ceux qui ont un peu étudié le symbolisme; le nom même de Médine est significatif; ces déclarations rappellent celles des Rose-Croix.

(3) Cf. Spach. Œuvres, t. V, p. 70.

{4) C’est le « Solve et Coagula » des alchimistes. Cf. Lettre de Blessig, in: Weisstein. Loc. cit., pp. 5,6.

STRASBOURG

i/empirique

de la franc-maçonnerie, et ce le serait si elle suivait le rite pur et primitif (1).

Le médecin préparait ainsi l’œuvre de l’initiateur : le but de la maçonnerie égyptienne, c’était de former de tels hommes, libres, ayant recouvré, comme lui-même, et il en donnait des preuves, leurs pouvoirs originels. Parmi ceux qui écoutaient, beaucoup, sans doute, laissèrent la bonne parole se perdre, mais quelques-uns se se mirent à l’œuvre et travaillèrent selon ses conseils.

Si l’on arrivait à l’heure de ses « audiences (2) », c’est à dire au moment où il recevait en commun dans sa grande salle tous les malades de la ville et des environs, on assistait à une cohue indescriptible où, seuls, le respect à l’égard du Maître, le désir de l’entendre, maintenaient un peu de silence et d’ordre. Le vestibule, l’escalier, la cour et même le trottoir devant la porte étaient encombrés de gens qui se pressaient (3). Il passait au milieu d’eux, seul, ou accompagné de son aide, parlait à tous (4) : un regard, un mot, un nom lui suffisait pour voir, secourir et parfois guérir à tout jamais le malade. Son aide prenait en note des adresses, et, l’audience finie, courait porter ça et là médicaments, ordonnances et secours ou prendre des nouvelles de malades retenus au lit (5).

Parfois Cagliostro s’arrêtait plus longtemps auprès d’un malade, lui parlant devant tous ou en particuleir, lui décrivant des symptômes de sa maladie ou des plaies secrètes de son cœur, que le consultant croyait connus de lui seul. Et, en redressant les travers de l’âme, il guérissait aussi le corps (6). D’autres fois, à l’occasion d’un mot qu’on lui disait, il élevait la voix et parlait à tous. Alors c’était avec autorité, de très haut, et de choses éternelles.

(1) « Calliostro dit : Un maçon qui a besoin de médecin lorsqu’il est malade, n’est pas un maçon : il prétend que la science (maçonnique) est intimement liée à l’art de guérir. » Lettre écrite par Saitqmann à Willermoq, le i" juin 1781, après une visite faite à Cagliostro. Collection Bréghot du Lut.

(2) « Calliostro a fait imprimer des affiches par lesquelles il instruit le public de ses jours d’audience ». i'r juin 1781. Lettre de Saltqmann à Willermoz. Colléetion Bréghot du Lut.

(3) Lettre de Blessig, in Weisstein. Loc . ait., p. 7.

(4) Un nommé Jaquaut, ancien commis à l’hôtel des ventes, fut le premier; il en eut plusieurs qu’il payait fort cher » dont les noms sont restés inconnus. Sachi (Voir p. 1 18. de ce livre) remplit aussi ce rôle. Cf, Burkli. Lettre , in : Funk. Loc. cit., p. 12.

(5) Burkli, Lettre in: Funk. Loc. cit., p. 12.

(6) Cf. Burkli, Lettre in : Funk. Loc. cit., p. i5.

ic8

cc Je sors de son audience, écrit un contemporain... Représentez vous, Madame, une salle immense, remplie de ces malheureuses créatures, presque toutes privées de secours, et tendant vers le Ciel leurs mains défaillantes qu’elles avaient peine à soulever pour implo. rer la charité du comte.

« Il les écoute l'un après l’autre, n’oublie pas une de leurs paroles, sort pour quelques instants, rentre bientôt, chargé d’une foule de remèdes qu’il dispense à chacun de ces infortunés, en leur répétant ce qu’ils lui ont dit de leur maladie, et les assurant qu’ils seront bientôt guéris, s’ils veulent exécuter fidèlement ses ordonnances. Mais les remèdes seuls seraient insuffisants ; il leur faut du bouillon, pour acquérir la force de les supporter ; peu de ces infortunés ont les moyens de s’en procurer : la bourse du sensible comte est partagée entre eux; il semble qu’elle soit inépuisable. Plus heureux de donner que de recevoir, sa joie se manifeste par sa sensibilité. Ces malheureux, pénétrés de reconnaissance, d’amour et de respect, se prosternent à ses pieds, embrassent ses genoux, l’appellent leur sauveur, leur père, leur dieu... Le bon homme s’attendrit, les larmes coulent de ses yeux ; il voudrait les cacher, mais il n’en a pas la force; il pleure et l’assemblée fond en larmes...

« Larmes délicieuses, qui sont la jouissance du cœur et dont les charmes ne peuvent se concevoir, quand on n’a pas été assez heureux pour en verser de semblables !

« Voilà une bien faible esquisse du spectacle enchanteur dont je viens de jouir, et qui se renouvelle trois fois la semaine (i). »

On a beaucoup parlé de ses drogues secrètes ; les médecins, ne pouvant nier les résultats, et ne voulant les attribuer qu’à des actions du domaine de leur art, ont prétendu que toutes ces merveilles n’étaient dues qu’à l’emploi de médicaments bien connus, disaient les uns; secrets, affirmaient les autres, mais qui, entre les mains de tout autre, auraient agi de même; poisons violents et « incendiaires (2) », dont il usait sans mesure, écrivent certains auteurs;

(r) (Laborde) Lettres sur la Suisse. Genève, 1783, 2 vol. in-8. Dans les lettres de recommandation de M. de Vergennes, du Cardinal de Rohan pour Cagliostro, on trouve les mêmes éloges et les mêmes témoignages du nombre énorme de malades qui passèrent dans sa salle et furent guéris par lui. Cf. Lettreà Mme de Créqui , Brevet de De Vergennes, in : d’Alméras. Loc. cit ., p. 200-201. Lettre au Prêteur royal, in : Manuscrits de Strasbourg. Liasse AA. 2110. pièce VII.

(2) Burkli, Lettre, in : Funk. Loc. cit., pp. 19-20. — Dr Ostertag. Mémoire, p. 49.

STRASBOURG — i/EMPIRIQUE

préparations anodines, sans autre vertu que de laisser faire la nature, déclarent d’autres praticiens. Bref, les plus ridicules, les plus contradictoires affirmations (1).

En fait, Cagliostro n’usait pas d’une thérapeutique unique ; il variait ses procédés à l’infini, se guidant moins sur la maladie que sur l’état d’âme du malade et de son entourage, envisageant le résultat — scandale nécessaire ou encouragement utile — que son geste allait déterminer.

Tantôt, comme l’aurait fait tout médecin avisé, il employait des médicaments courants : extrait de Saturne (2), aloès, tisanes rafraîchissantes, formulant selon les habitudes de l’époque une ordonnance que le pharmacien exécutait (3) ; tantôt il heurtait de front les usages courants: c’étaient sa Poudre rose (4), son Baume ou Vin d’Égypte (5) qui faisaient merveille; et si le médecin traitant avait ordonné la diète à l’eau, Cagliostro taisait manger le malade et lui administrait une rasade de vin rouge.

Sa connaissance profonde de l’âme humaine lui ouvrait aussi des portes cachées au commun des médecins : il savait panser les blés-

Bibl. de Strasbourg. Liasse AA. 2110. Oherrheinische Mannigfaltigkeiten, 1781, icr trimestre, p. 114. Lettre de Gœrge.

(1) Burkli. Lettre , in : Funk. Loc. cit ., pp, 16, 17. D’Oberkirch. Mémoire, tome I. ch. vii, p. 1. Mme de la Motte dans sa Réponse au mémoire du comte de Cagliostro. P. 1786, in-40, pp. 21 sqq. a répété tout cela.

(2) Blessig. Lettre in : Weisstein. Loc. cit., p. 9. Spach. Œuvres , t. V, p. 70.

(3) Le D1' E. W. Martius, ancien pharmacien de la cour et de l’Université à Erlangen a laissé, dans ses Souvenirs, des notes intéressantes à ce sujet « Cagliostro, «dit-il, avait déposé plusieurs de ses formules dans la pharmacie où je travaillais «(Pharmacie Hecht) et j’avais a les préparer. Ces médicaments à qui le comte «avait donné des noms très ronflants, expressifs (sehr viel versprachende) rele- « vaient de la pharmacopée générale (tisanes de plantes purgatives, pilules pur- « gatives, stomachiques, électuaire pectoral, pommade pour les soins du visage). » La formule la plus originale est celle de son Oléo-sacchari (sic) qui se rapproche des préparations hermétiques. On trouvera ces recettes à l’Appendice p.299. Le Dr Martius, comme beaucoup de gens de l’époque, témoigne en deux autres passages desgrandes connaissances scientifiques, chimiques en particulier, que possédait le comte (Dr E. W. Martius : Erinnerungen ans meinem neun^igjœhrigen Leben. Leipzig. Voss. 1847, in-8,pp. 74, sqq.) Le 1> Ostertag dans son Mémoire, donne la formule complexe d’une poudre fortifiante de Cagliostro, à action spéciale sur l’utérus, qu’il tient, dit-il, d’une personne de confiance, mais dont l’origine est moins sûre. Cf. Appendice, p. 299.

(4) Consolidante. Cf. chap. III p. 34.

(5) Ostertag. Mémoires , p. 49. « Le vin d’Ég)rpte ou Baume du comte de Cagliostro guérit tout. » 11 se donnait par gouttes. Laborde, dans ses Lettres de Suisse , en parle avec enthousiasme. Cf. et : (Manuel). Lettre Lun garde du roi ,

in- 1 6, p. 21.

LE MAITRE INCONNU, CAGLlOSTRO

sures du cœur, rendre l’énergie et le bonheur aux pauvres êtres découragés, écrasés par la tristesse. L’emploi de forces spéciales, niées de son temps, à peine admises du nôtre malgré leur étiquette de magnétisme, d’hypnotisme, de suggestion, lui était familier. S’il ne les appelait pas de ces noms spéciaux, il en connaissait les lois, ce qui valait mieux et les appliquait selon ses besoins, rarement il est vrai (i), comme il usait d’autres médicaments. Jugeait-il bon de prouver à ses disciples, à quelque sceptique, l’existence de ces forces, il y avait recours, non que ce fût indispensable au malade, mais parce que c’était utile aux témoins.

Enfin, derrière tous ces procédés extérieurs, dans chacun de ces traitements, il y avait la véritable, l’unique action qui lui était propre, qui ne se confondait en rien avec aucun d’eux, pas plus avec le magnétisme qu’avec la pharmacothérapie, action aussi entièrement inconnue de nos jours que des siens, je veux parler de l’action spirituelle. A Strasbourg, comme à Lyon, comme à Paris, lorsque Cagliostro disait : « Il nous plaît qu’à l’instant tel mal disparaisse » , ou : « Le ciel vous accorde votre demande »; que ce fut en audience publique, dans le cabinet du cardinal ou en loge égyptienne, le monde spirituel obéissait à sa voix et l’acte matériel se produisait immédiatement. Ce pouvoir là, il en usait à sa guise mais avec discrétion, et lorsqu’il voulait l’appliquer à la médecine des corps, la maladie, fût-elle mortelle, disparaissait avec ou sans extrait de Saturne, avec ou sans gouttes jaunes (2).

Cette puissance, ce droit de commander était sa propriété et reste son secret (3). Mal fournis de documents, limités par notre intelligence, nous ne pouvons que signaler quelques cas où sa merveilleuse action thérapeutique se manifesta, mais nous ne pouvons

(1) Cf. pages 63 et 7 7. Nous avons indiqué que Cagliostro ne s’en servit qu’exceptionnellement ; à Strasbourg même il ne fit jamais de magnétisme. Le Dr Martius, connaisseur en la matière puisqu’il suivait les expériences de Puységur, alors à Strasbourg, déclare que Cagliostro ne s’occupait pas de magnétisme animal. DrMartius. Loc. cit., pp. 74 sqq.

(2) La dernière phrase de son Avertissement au public est bien explicite à ce point de vue pour qui saitla lire : Le comte désavoue «les gouttes jaunes fabriqués par Sachi, en imitation des siennes, ainsi que toutes celles qui pourraient être administrées par un autre que par lui. » Cf. p. 56.

(3) « C’est le coup de maître , le secret que je garde dans mon cœur » disait-il un jour à une dame qu’il estimait sincèrement et à qui il venait d’expliquer beaucoup de choses,... mais pas celle-là. Blessig. Lettre , in: Weisntein. Loc. cit., p. 5.

STRASBOURG — L’EMPIRIQUE

songer à l’analyser. Pour comprendre Cagliostro, disait un contemporain, il faudrait être lui-même. Vouloir l’expliquer, parler deprocèdes, serait plus absurde encore ; contentons-nous, comme firent les disciples fidèles, de respecter son nom, d’admirer ses œuvres, et de nourrir en nous cet espoir qu’il nous a laissé « d atteindre un jour, par des efforts continus et avec la grâce de Dieu, à la maîtrise morale (i). »

On devine la ferveur qui l’entourait : les gens les plus délicats de la haute société s’empressaient à ses audiences, sans s’inquiéter s’ils côtoyaient des boutiquiers, des malades contagieux ou des miséreux en haillons ; il fut de mode d'aller chez lui (2).

Comme il logeait près de la place d’ Armes, une grande partie de la garnison venait le voir vers midi ; d’autres, de cinq à huit ; d’autres, au moment des audiences. « On allait à l’assemblée chez Cagliostro (3) ».

Dans l’intervalle des réceptions, la maison ne désemplissait pas ; des courtisans désireux de plaire au cardinal, espérant rencontrer là quelque grand personnage, ami du maître, survenaient à toute heure. Cagliostro avait à peine le temps de manger; souvent il prenait son repas, du pain et du fromage, de l’eau et du café, debout, en courant (4).

Du matin à midi il courait voir ses malades, à pied ou en carrosse, par n’importe quel temps (5).

Le reconnaissait-on dans la rue, on l’arrêtait, on se jetait à ses genoux ; de vieilles femmes égrenaient des rosaires ou se signaient à son passage, en signe de vénération (6).

Il revenait et trouvait sa maison pleine de solliciteurs strasbourgeois, disciples anciens, nouveaux venus, qu’on lui présentait, d’étrangers accourus de loin pour le consulter, et qui croquaient

(1) Rituel de la Maç.\ égyptienne. Entrée du récipiendaire. Mss. Papus, page 5.

(2) Blessig. Lettre , in : Weisstein. Loc. cit., p. 7.

(3) Blessig. Lettre , in : Weisstein. Loc. cil., p. 8. La clientèle dans le monde des officiers fut très grande, à la suite de quelques cures retentissantes. Dr Mar. tius. Loc. cit , p 74, sqq.

(4) Blessig. Lettre, in: Weisstein. Loc. cit., p. 14. — Lettre de Labarthe à Séguier, in : Funck-Brentano. Affaire du Collier, p. 90. — D’Oberkirch. Mémoires, t. I., ch. vu, p. 2.

(5) De Gleichen. Souvenirs. P. 1868, in- 1 6 , p. 1 3 6.

(6) Burkli. Lettre , in : Funk. Loc. cit., p. 7.

le marmot de longues heures, plusieurs jours quelquefois, avant de pouvoir le joindre (i).

Si grande était l'affluence que, malgré le peu d’instants accordés à chacun, malgré la discrétion de ses amis, les réceptions se prolongeaient tard dans la soirée, si bien que le comte dormait aussi peu et aussi mal qu’il mangeait (2).

Il était l’homme du jour, l’orgueil des Strasbourgeois; il faisait la fortune des hôteliers, le bonheur des malades, l’édification de toutes les âmes. Pour l’attacher à Strasbourg tout le monde était d’accord; des amis, avec son assentiment, firent des démarches pour lui obtenir du roi une autorisation en règle d’exercer la médecine et de fabriquer ses médicaments à Strasbourg. Cette patente aurait officiellement consacré son succès (3).

Une telle renommée rendait furieux les médecins (4) : l’orage grondait dans le temple d’Esculape ; il éclata à l’occasion suivante.

Le 23 mai 1781, une pauvre femme de la Leimengoessel, Catherine Grœbel, femme d’un maçon, était au plus mal. Une grossesse, presque à terme, déterminait chez elle des symptômes alarmants. Mme de la Fage, qui s’intéressait à la famille, pria le Dr Ostertag, un des accoucheurs les plus réputés de Strasbourg, de la visiter. Celui-ci jugea le cas très dangereux : il décrit fort longuement et peu nettement, dans son mémoire (5), l’état de la malade : faciès péritonéal, état infectieux, crises éclamptiques, utérus renversé à droite, col très haut, appliqué à gauche, entr’ouvert, mais non dilaté ; syncopes fréquentes; voilà ce qu’on devine à travers les termes imprécis et surannés qu’il emploie; l’enfant sans doute mort. Deux autres médecins, MM. Wittel et Schnabé étaient là avec la sage-femme, Magdelaine Leidnerin. Le cas était grave, on le voit. Ostertag rassura un peu la sage-femme pour le présent, mais lui dit que la

( 1) Blessig. Lettre , in : Weisstein. Loc. cil pp. 7 et 9.

(2) Souvent il somnolait, quelques heures seulement, sur un fauteuil. Cf. p. 21

(3) La demande, appuyée par une lettre du cardinal de Rohan, datée du 17 juillet 1781, se trouve à la Bibliothèque de Strasbourg: Manuscrits, liasse AA, 21 10.

(4) BurkIi. Lettre, in: Funk. Loc. cil., p. 8.

(5) Mémoire pour le sieur d’ Ostertag ... 56 pp. in~8. Levrault, imprimeur, Strasbourg, 1781 (ad finem). Bibliothèque de Strasbourg: liasse AA, 2110, I. C’est de ce mémoire, écrit contre Cagliostro, que nous extrayons le résumé de l’affaire.

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Vue et plans dans l’état actuel (1912) du pavillon pour la régénération

CONSTRUIT A RlEHEN, EN 1 7 8 I , DANS LA PROPRIÉTÉ DE SARRASIN SUR LES INDICATIONS DE CaGLIOSTRO

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