L EMPIRIQUE
situation pourrait s’aggraver, qu’il serait peut-être forcé de recourir à une intervention, qu’elle ne quittât pas la femme et l’envoyât chercher en cas d’urgence (i).
Tous les jours suivants, il revient: la malade souffre toujours, par crises, mais son état ne semble pas empirer. Le 28, à 4 heures du soir, on le rappelle; aggravation subite: la malade a une syncope. Il vient à 7 heures du soir ; pressé sans doute de rentrer, il ri examine pus la malade , cause seulement avec la sage-femme, lui dit de venir le chercher s’il arrivait quelque accident. La nuit se passe ; le lendemain, 29, vers 11 heures du matin, il revient et, en ouvrant la porte, il voit auprès de la malade Cagliostro et le curé de la paroisse, M. Zaegelins. Il referme la porte, fait appeler la sage-femme et lui demande si c’est elle qui a fait appeler Cagliostro ? — Non, c’est M. le Curé qui l’a amené; du reste, M. le Comte n’a pas touché la malade, ajoute-t-elle; il ne lui a rien ordonné, mais il lui a donné un écude six francs. Ostertag, furieux, se retire, et dès lors, ne revient plus.
Après avoir vu la malade, Cagliostro lui envoya, par M. Zaegelins, une poudre rouge qu’il recommanda de donner le jour même à 5 heures du soir, dans du vin rouge : il autorisait la malade à prendre du vin, du café avec du pain trempé si elle avait faim, ce qui se produisit en effet à 8 heures du soir. A 10 heures, la malade étant debout, la poche d’eau se rompit ; en une demi-heure elle accoucha, avec deux douleurs expulsives seulement; délivrance spontanée, très rapide, presque immédiate.
Le lendemain à deux heures, Cagliostro lui fit une visite : on doit penser avec quelle reconnaissance il fut reçu : il tira de sa poche un flacon, l’ouvrit, versa quelque goutte du baume qu’il contenait dans une cuillerée d’eau qu’il fit boire à la malade. Peu de temps après, la mère était levée et l’enfant baptisé à la paroisse de Saint— Pierre-le-Vieux, en présence de Cagliostro. Cette belle cure fit grand
(1) Ostertag fit-il une ordonnance ou non? Lui l’affirme avec insistance, expliquant que, faute d’encre et de papier, elle fut faite verbalement : il aurait prescrit 1/2 scrupule de nitre dans du bouillon de veau. Le traitement médical n’avait évidemment aucun intérêt ; mais l’affirmation d’Ostertag est bien invraisemblable: il sembletrop extraordinaire qu’après consultation de trois médecins, aucune ordonnance n’ait été rédigée, et qu’une prescription dosée au 1/2 scrupule, ait été faite seulement de vive voix.
bruit: la malade reconnaissante et bavarde, le bon curé, protecteur de la famille, témoin des faits, tout heureux d’avoir amené le sauveur au moment du péril, racontaient avec joie le fait dans la paroisse. Cagliostro de son côté, ne devait pas ménager le médecin. Les amis vrais ou faux d’Ostertag, venaient chez lui, avec des mines navrées, lui apporter leurs consolations, lui donner des conseils (i).
Ostertag, de plus en plus irrité, fit appeler la sage-femme, lui fit faire une déclaration tendant à prouver que, jamais, il n’y avait eu de danger; que le cas était tout simple, qu’il n’avait pas parlé d’opération césarienne, ni pensé que l’enfant était mort, que Cagliostro n’avait rien fait que du mai. C’était une honte, disait-il, de discréditer un homme de l’art de son importance.
Cagliostro fut-il révolté de cette mauvaise foi du professeur et du faux témoignage imposé à la sage-femme, fut-il poussé par ses amis; on ne peut le dire. En tout cas, il ne garda pas le silence. Cette guérison avait été éclatante, elle devait faire réfléchir certains esprits. Pour rétablir la vérité, il fit appel au témoignage du curé Zaegelins qui avait assisté à tout le drame, du commencement à la fin, comme la sage-femme, et qui, en outre, avait reçu les confidences d’Ostertag au chevet de la mourante.
Voici, dans son intégrité, le certificat qu’il donna:
« je soussigné, curé de la paroisse Saint-Pierre-le-Vieux, certifie que j’ai été appelé par Catherine Noirot, épouse de Nicolas Grœbel, bourgeois et maître maçon de cette ville, le 24 mai dernier, pour recevoir sa confession et lui donner s’il y avait lieu la sainte communion, précaution que lui avait conseillé de prendre M. Ostertag, docteur en médecine et accoucheur de la ville, trouvant, ainsi que la sage-femme, que la malade pourrait avoir des couches malheureuses, ainsi que l’étaient ses dernières, étant dans un état de fièvre continuel avec des douleurs sans relâche ; la sage-femme disant même que M. l’Accoucheur, ainsi qu’elle, craignait que son ^ruit ne fut plus en vie ; poussé par les sentiments de compassion '’enparlaià M. Milliaut, par formedeconversation, qui ne crutpouvoir prescrire aucun remède, n’ayant pas vu la malade. Je m’adressai à M. le comte Cagliostro dont la sensibilité d’âme m’était connue, ainsi que ses largesses et les secours qu’il avait déjà répandus dans
(1) Mémoire d’Ostertag. p. 25.
STRASBOURG — L’EMPIRIQUE
ma paroisse, depuis qu’il demeure dans cette ville ; ce dernier me promit aussitôt de la soulager, me donna un remède qu’à peine l’accouchée eut avalé, que les maux d’enfant la prirent. M. l’Accoucheur étant survenu, il trouva l’état delà malade assez changé pour abandonner l’accouchement à la sage-femme, disant que l’enfant se présentait naturellement. Le lendemain, M. le Comte administra encore un remède et les maux la reprirent aussitôt, mais sans effet. Enfin, le 30 mai, il lui administra de rechef le premier remède ; elle accoucha fort heureusement d’un garçon si bien portant qu’elle ne lui conféra pas le baptême qui lui fut donné à l’église à 4 heures après midi .
En foi de quoi j’ai donné le présent certificat, signé de ma main et muni du sceau paroissial. »
Zaegelins, curé (1).
Cette attestation d’un homme connu par sa bienfaisance et dont la parole était respectée, fut un coup de massue pour Ostertag. En vain essaya-t-il, par son long mémoire (2), de diminuer la valeur des témoignages du curé, de prouver qu’il ne pouvait pas s’être trompé, que Cagliostro n’avait fait que recueillir le fruit des soins qu’il avait donnés, que les médicaments du comte étaient sans valeur ; que l’ordre des faits rapportés par Zaegelins était inexact, il se débat contre l’évidence, se contredit, évoque en vain l’autorité de la Faculté, accumule inutilement des termes savants sur des citations hors de sujet (3).
(1) Le récit du curé diffère par quelques petits détails, fort intéressants, du récit d’Ostertag; mais le fond reste le même, et les rôles d’Ostertag et de Cagliostro y sont rétablis selon la vérité.
(2) Le mémoire qui a 56 pages parut à ce moment.
(3) Nous relevons au hasard dans le mémoire du professeur ces phrases monumentales : « La malade n’avait plus de fièvre parce que les douleurs utérines avaient cessé et que la fièvre est toujours et uniquement en rapport avec les contractions douloureuses de la matrice» (p. 3 1 ) . — « L’enfant n’était pas mort puisqu’il n’y avait ni fétidité, ni hémorrhagie et que la femme ne sentait pas de mouvements extraordinaires en son ventre» (p.32). — « L’accouchement est une opération mécanique qui se fait toujours avec un bassin normal si la présentation est de la tête, et qui ne se fait jamais seule si la présentation est autre » (pp. 38 et 3g). — Enfin celle-ci pour terminer : «Si le comte de Cagliostro croit qu’un médicament peut provoquer les contractions utérines, il ne fait pas honneur à ses connaissances médicales» (p. 36). Cagliostro le croyait certes, car c’est une vérité ; il s’en est peut-être servi : en tout cas Ostertag l’ignorait, et de plus, tout médecin en conviendra, il a fort mal accompli ce qu’il avait à faire
Son mémoire fut désapprouvé par la Chambre des Quinze (i) qui fit appeler Ostertag et lui déclara que l'allocution adressée par lui dans son ouvrage au Conseil des Quinze était indécente , de nature à compromettre cette Chambre et qu’il eût à la supprimer (2).
La permission d’imprimer donnée à Ostertag par les magistrats avait été considérée par plusieurs, et par Cagliostro, comme une approbation donnée au libelle de l’accoucheur par le Prêteur royal, et la rectification précédente demandée par le Cardinal (3) et obtenue du Conseil des Quinze, montrait à tous que le mémoire du sieur Ostertag n’était que l’exposé d’une querelle personnelle et non pas l’énoncé d’une protestation générale, d’ordre scientifique, émanée de la Faculté (4).
Ostertag, humilié, exaspéré par son insuccès et par la déclaration peu flatteuse du Conseil des Quinze, ne se tint pas pour battu ; il résolut de se venger et trouva des alliés.
La rude franchise de Cagliostro, sa libre allure, qui n’admettait pas de contrainte et ne s’arrêtait pas aux conventions mondaines (5), avaient heurté déjà plusieurs de ces personnages vaniteux qui courent les salons ; entre autres, un officier de cavalerie, M. de Narbonne. Le vicomte de Narbonne, colonel au régiment de la Reine, dînait, un soir d’août 1781, en très brillante compagnie chez le Cardinal (6), avec le comte et la comtesse.
d’après sa science et d’après les devoirs de sa profession. Voilà sans doute pourquoi Cagliostro, d’habitude fort indifférent aux attaques de ses détracteurs, se montra a son égard si énergique et si sévère.
(1) Funfzehnmeister ; une des trois assemblées consultatives de la ville : cette Chambre veillait au maintien de la Constitution. Cf. E. Müller. Le magistrat de la ville de Strasbourg. Strasb., Salomon, 1882, in-8.
(2) Séance du lundi 16 juillet 1781. Un compte-rendu de cette désapprobation officielle fut inséré, par les soins d’un ami dans les Variétés Haul-Rhinoises p. 196, à la date du 27 juillet 1781.
(3) Lettre du Cardinal de Rohan au Préteur royal, du 17 juillet 1781. Bibl. de Strasbourg : Mss. liasse AA, 2110, II.
(4) Le Préteur royal écrivit en outre une lettre à M. Barbier de Tinan où il lui confirme officiellement que « tous les membres du Magistrat (c’est ainsi que se nommait la Chambre des XV) sont bien loin d’adopter les impressions que l’écrit en question cherchait à répandre sur le compte de M. de Cagliostro ». Du 27 juillet 1781. Bibl.de Strasbourg, liasse AA, 2110. VIIe pièce.
(5) D’Oberkirch. Mémoires, t. I, ch. vu, p. 4. — Ein paar Trôpflein..., p. 2.
(6) Lettre de l’Anmeister Lernp, au Préteur royal, 7 août 1781, Bibl. de Strasbourg, Manuscrit liasse AA, 2110, XL pièce, p. 1. — Le mot: Anmeister est intraduisible : il désignait une fonction de surveillance et de direction sans analogue chez nous. Cf. E. Müller. Le magistrat de la ville de Strasbourg. Strasbourg, Salomon, 1862, in-8.
STRASBOURG
l'empirique
A cette époque on discutait déjà Cagliostro et Ton colportait sur la comtesse quelques petites méchancetés, d’autant plus volontiers qu’on en disait, d’autre part, beaucoup de bien et qu’elle était charmante. M. de Narbonne se faisait-il l’écho de ces racontars ; son amour-propre avait-il été blessé antérieurement par le comte? toujours est-il qu’il regardait Cagliostro d’un assez mauvais œil et cherchait une occasion de manifester son animosité (i).
Ne la voyant pas venir, il la provoqua: au cours du dîner, il renversa une saucière sur la robe de Mme de Cagliostro (2).
Agitation générale : tout le monde s’empresse autour d’elle. De Narbonne, sous couleur de s’excuser, accentue son impolitesse pour forcer Cagliostro à intervenir.
— Voilà bien du bruit pour une robe, s’écrie-t-il, je la payerai.
— Je vous avais bien dit de ne point vous placer à côté de cet homme, répond Cagliostro fort calme, en s’adressant à sa femme.
— Vous êtes un insolent. Monsieur, et vous m’en rendrez raison, l’épée à la main, crie le vicomte.
— Je ne suis point un escrimeur : c’est votre métier de vous battre ; ce n’est pas le mien.
— Eh bien ! nous prendrons le pistolet.
-—Je n’accepte pas davantage; mon métier est de guérir et non pas de tuer.
Le vicomte se lève et lui jette une assiette à la tête en criant à travers la salle : « Voilà ce qui arrive, quand on est forcé de dîner avec des comtes et des comtesses faits à la hâte, tombant comme des bombes, on ne sait d’où (3)»-
Tout le monde est debout ; le dîner s’arrête : le Cardinal, son grand vicaire l’abbé d’Aymar, le maréchal de Contades, interviennent, supplient à droite, menacent à gauche, essayent d’arrêter de Narbonne, font des excuses à la comtesse, et, quand même, tant bien que mal, la soirée se termine.
(1) Peut-être même était-il un bretteur, délégué par quelques-uns, pour chercher une mauvaise querelle à Cagliostro et les débarrasser de ce personnage ; ce que lui dit Cagliostro, ce soir-là, semble le prouver.
(2) Lemp. Lettre citée, f° 1 r*. — Lettre d'un Suisse in: Spach. Œuvres, t. V, p. 76.
(3) Spach. Ibid,, Lettre d'un Suisse , du 27 octobre 1781, p. 76.
L’affaire fit grand bruit dans Strasbourg : la haine de M. de Narbonne, antérieure à cette histoire, accrue encore ce soir-là, continua à poursuivre Cagliostro. Ce fut le premier allié, et non le moindre, d’Ostertag dans la campagne qu’ils menèrent en 1781 contre le comte (1).
Un deuxième acolyte vint se joindre à eux quelques mois après : un ancien garçon d’hôpital, qui se faisait passer pour dentiste, arriva d’Espagne à Strasbourg en novembre, au beau milieu de la lutte. Ostertag manquait de renseignements : les serviteurs de Cagliostro étaient fidèles; il lui fallait un espion sur la place ; Carlo Sachi avait assez de besoins pour accepter ce rôle et toutes les qualités voulues pour le remplir (2).
Cagliostro racontait avoir été à Valence vers 1771 ; cela suffit à l’entrée en matière. Sachi se présenta au comte, lui affirma l’avoir connu en Espagne, se souvenir de ses bienfaits, et vouloir consacrer sa vie à son service par reconnaissance. Cagliostro partait pour Saverne ; il lui promit de s’intéresser à lui et à son retour, le 27 décembre, il prit Sachi à son service comme « galopin (3) », pour faire ses commissions auprès des malades.
(1) Une nuit, le grossier placard que voici fut affiché dans tous les quartiers de la ville, aux endroits les plus fréquentés :
Le comte Cagliostro
Marchand d’orviétan en Malte, y étant arrivé en habit turque, charlatan à Toulouse et Rennes, fourbe et imposteur en Russie, menteur et aventurier à Strasbourg, impertinent et jean f à Saverne.
Sera regardé partout de même.
août 1781.
Un deuxième suivit, affiché à la porte des auberges,
Flachsland le faquin protège Cagliostro le coquin.
7 août 1781.
puis un troisième, où Mme de Cagliostro et Mrao de la Terche étaient odieusement insultées.
C’était l’œuvre de M. de Narbonne : la police en était presque sûre: pour satisfaire le maréchal, indigné, la police fit semblant de rechercher les coupables, sans rien trouver, et se contenta de lacérer les affiches et d’étouffer le bruit. Lettres de Lemp. du Préteur royal, à la date du 16 août 1781, même liasse, XII9 pièce, p. 2 — Blessig. Lettre in Weisstein. Loc. cit., p. 9, parle aussi de ces affiches.
(2) Lettre de Barbier de Tinan, commissaire des guerres au Préteur royal, 18 janvier 1782. Bibl. de Strasbourg, liasse AA, 21 10, III.
(3) Spach .Ibid. Lettre d'un Suisse , p. 78, du 25 février 1782. — Lettre de Barbier , p. 2.
STRASBOURG
l’empirique
Sachi ne perdit pas son temps: il devait porter des médicaments et les remettre gratuitement ; il les faisait payer fort cher à l’insu de son maître, raflait l’argent des pauvres et présentait au comte les notes de l’apothicaire à payer. Cagliostro passait ainsi pour un habile marchand de drogues, perdait l’estime de ses malades, et offrait prise à la critique. Cela faisait l’affaire d’Ostertag et aussi celle de Sachi qui remplissait ses poches (i).
Sachi se répandait, bavardait dans les maisons, dans les cafés, sur les places publiques; on faisait cercle autour de l’aide chirurgien de M. de Cagliostro. Lui, parlait de son maître avec importance d’abord, puis entremêlait de réticences, risquait des allusions à son passé, qu’il connaissait bien; enfin, semblant se laisser aller à des confidences, il déversait dans l’oreille des auditeurs toutes les infamies que nous avons retrouvées depuis, rééditées par ses ennemis : « A Valence, disait-il, je l’ai soigné, lui, le malin, pour une affreuse maladie vénérienne, qu’il avait attrapée, et la petite comtesse aussi, en courant les mauvais lieux (2). Et voilà votre grand homme! Toutes ses formules ne valent pas quatre liards ; toutes ses grimaces, je pourrais les faire si je n’étais pas un honnête homme. J’ai bien souvent envie de lui jeter tout cela à la tête quand je l’entends me traiter de petit garçon et traiter les médecins d’ânes bâtés ».
— Et pourquoi ne le faites-vous pas ? disaient les naïfs, immédiatement ébranlés dans leur sympathie, déjà ralliés à Sachi.
— Pourquoi? Parce qu’il me tuerait, comme il a déjà fait pour d’autres; qu’on me donne six grenadiers pour me défendre et je le lui dirai en pleine audience. »
Comme il racontait cela, le 2 janvier 1781, dans un café de Strasbourg (3), il se trouva parmi les auditeurs un malade de Cagliostro, reconnaissant, mais très ému par ces paroles, qui courut tout raconter au Maître, le suppliant de le tirer du trouble où cet homme venait de le plonger.
(1) Lettre de Barbier, p. 5.
(2) Sachi a répété ces histoires répugnantes et fausses dans son Libelle ; on les trouve à nouveau dans la Réponse de M™ de la Motte au comte de Cagliostro. P. 1786, in-4, p. 6.
(3) Lettre de Barbier, p. 2. — Spach. Lettre d’un Suisse du 21 janvier 1782, p. 78. Un rédacteur de la Berliner Monatschrift (déc. 1784) se fit aussi l’écho des insolences de Sachi et de ses menaces.
Cagliostro fait venir Sachi, le semonce et lui donne congé; Saehi, décontenancé, s’excuse, se retire, mais à peine sorti, court, fou de colère, chez le dénonciateur, le pistolet au poing, prêt à le tuer (i). L’affaire vient devant M. de la Salle qui, après enquête, prononce contre Sachi l’expulsion hors de Strasbourg, tant à cause de ses menaces contre la vie d’un citoyen que de ces calomnies contre un homme de bien universellement respecté ; Sachi a beau renouveler ses excuses, déclarer qu’il s’est trompé, qu’il parlait d’un autre, que le comte a été et est son bienfaiteur, qu’il sera toujours heureux de le servir (2), le décret fut maintenu : Sachi dut se retirer à Kehl. Là, mettant bas le masque, il joignit immédiatement ses attaques à celles de sa bande, réclamant à Cagliostro, par lettres ouvertes, par voie de journaux et d’affiches, 125 louis d’or pour ses bons services, l’assignant pour cela devant les tribunaux (3).
Cent vingt-cinq louis pour six jours de service, pendant lesquels il en avait peut-être extorqué autant à des malheureux, et fait le plus de mal possible à celui qui le nourrissait, c’était un peu trop ! Les juges ne l’écoutèrent pas; mais le public, toujours méchant, prenait goût à ces débats. Ostertag et Narbonne entretenaient le tapage : les soupirants éconduits de la jolie comtesse, les femmes jalouses d’elle, les médecins hostiles (4), les ennemis nombreux de Rohan, les envieux, se joignirent à eux : un parti se forma contre l’homme de bien trop longtemps respecté, et les méchantes langues allèrent leur train.
Ce qu’on admirait jadis, on le dépréciait maintenant : ses bienfaits, ses vertus mêmes on les retournait contre lui, on y trouvait des indices révélateurs de la noirceur de son âme (5). Sa simplicité d’existence, sa frugalité ? C’était une comédie pour frapper l’ima-
(1) Leilre de Barbier, p. 3.
(2) Lettre de Barbier, p. 4.
(3) Lettre de Barbier, p. 4. Affiche du 12 janvier 1782, in : Bibl. de Strasbourg, liasse AA, 2110, V' pièce.
(4) « La jalousie des médecins, acharnés entre eux autant que les prêtres quand ils se persécutent, Ta poursuivi sans relâche partout : la haine qu'on portait au cardinal de Rohan, avec qui il était intimement lié, a aussi fortement rejailli sur lui. Qu’on joigne à la calomnie de tant d’ennemis positifs, la malveillance des hommes qui aiment en général à croire et à répéter plutôt le mal que le bien, et on verra qu’il est au moins possible qu’un inconnu, excitant l’envie plutôt que la pitié ait été opprimé par la médisance. » De Gleichen, Souvenirs, p. 13/.
(5) D’Oberkirch. Mémoires, tome [, ch. vu, p. 2.
STRASBOURG — L EMPIRIQUE
ginatioa du vulgaire (i); une preuve d’avarice, disaient les autres. S’il s’habillait simplement, sans suivre la mode, on criait au sansgêne: «Recevoir les gens, et des gens du monde ainsi coiffé, les cheveux flottants, quelle impertinence (2) ! »
S’il sortait, richement vêtu, accompagnant sa femme, c’était de l’ostentation, « luxe révoltant, scandaleux (3) », disait-on.
Son attachement pour le Cardinal était suspect : pourquoi recherche-t-il les grands seigneurs, puisqu’il prétend ne pas avoir besoin d’eux ? Si ses menées secrètes n’étaient pas subversives, il ne se ménagerait pas de protecteurs, disaient ceux qui auraientbien voulu lui faire perdre ces précieuses amitiés.
Ses succès médicaux, eux-mêmes, n’échappèrent pas à la critique : s’occupait-il d’un cas léger ? Il ne soigne que des bobos (4), des femmes à vapeur, s’écriait-on ; la belle affaire ! S’agissait-il de quelque malade incurable, abandonné ? là aussi la dent des critiques trouvait à mordre. «Je crois pouvoir affirmer que l’ambition remplace chez lui l’égoïsme, écrit sottement et lourdement Burkli, car il ne donne des soins qu’aux malades abandonnés des médecins, incurables, tandis qu’il néglige indignement ceux qui ont des maladies ordinaires des nerfs, de l’estomac ou qui souffrent de fièvre (5) ».
Vous me rapportez cinquante guérisons de malades désespérés: la question n’est pas là : ma femme a toujours mal aux dents et M. deCambis est bel et bien mort (6).
(1) « Sa vertu n’était qu’un vice déguisé ». Burkli. Lettre, in : Funk. Loc. cil., p. i3.
(2) Lettre de Burkli, in : Funk. Loc. cil., p. 19.
(3) Mmo de Lamotte. Réponse au comte Cagliostro. P. 1786, in-40, pp. 27 et 3 7. — Burkli. Lettre, in : Funk. Loc. cit., p. 18.
(4) D’Oberkirch. Mémoires, t. ï, ch. vii, p. 1. — Lettre de Gorge, in : Oberrheinische Mannigfaltigkeiten, 1781. p. 10.
(5) Lisez: Il néglige Mme Burkli. C’était le gros grief. — Burkli. Lettre, in : Funk. Loc. cit., p. 17.
(6) On ne cite, en face de centaines de cures remarquables que deux malades, abandonnés des médecins et morts malgré les soins que leur donna Cagliostro. « Deux personnes sont mortes entre ses mains ; quoiqu’il n’ait point assuré leur guérison, les médecins ont beaucoup profité de cette occasion pour le noircir davantage. » Lettre cle Sallzmann à Willermoz, du ier juin 1782. Collection Bréghot du Lut. Une de ces personnes était M. de Cambis: « En mars 1782, un lieutenant général, M. de Cambis, se mourait à Strasbourg, abandonné de son médecin, et pour cause, car c’était lui qui l’avait mis en si mauvais état. Cagliostro vit le malade et il mourut quand même. Là dessus, violentes attaques du médecin régulier et, je dois le dire à l’honneur de Cagliostro, grande mansuétude de ce dernier qui aurait pu faire des révélations piquantes sur le méde-
Vraiment n’est-ce pas amusant à force d’être absurde? Irréligion et jésuitisme ; avarice et prodigalité, toutes les accusations, même nettement contradictoires, étaient bonnes pour ses ennemis (i). On attaquait jusqu’à ses mœurs, on lui reprochait d’aller dans le monde, à lui qui 11e sortait pas ! de tenir table ouverte, de jouer (2).
Les insinuations méchantes se glissaient jusqu’à sa femme : « Elle est du dernier bien avec le vicomte : elle reçoit des cadeaux princiers ; elle doit être criblée de dettes (3), mais le vicomte est riche et Cagliostro sait si bien fermer les yeux sur ce qu’il ne faut pas voir ! »
Nous avons peut-être insisté un peu longuement sur ce mouvement d’opinion habilement créé à Strasbourg contre Cagliostro par ses trois ennemis acharnés ; c’est que de là vint toute la campagne de chantage et de haine qui le poursuivit à Paris, à Londres et se termina à Rome par sa mort. De l’état de suppositions malveillantes, de pures plaisanteries, de calomnies discrètes, à travers pamphlets et réquisitoires peu scrupuleux, cela s’est transformé en légende bien établie et les chroniques modernes en ont fait la base de leurs soi-disant histoires de Cagliostro. Et qu’y avait-il à l’origine ? Rien que des bavardages de commères alsaciennes ou les insultes de méprisables coquins. Il était nécessaire de le montrer : nous espérons y avoir réussi.
Strasbourg, donc, était divisé : on discutait ; on commençait à douter de Cagliostro. Ce résultat ne suffisait pas au triodes meneurs; il fallait que Cagliostro tombât ; on lui tendit des pièges.
cin, mais qui se contenta d’envoyer une certaine somme d’argent au médecin pour le récompenser de ses généreux procédés. » (Spach. Œuvres , t. V. Lettre d’un Suisse, p. 79.) Encore n’est-il pas impossible que la malveillance de ses ennemis ait aidé à ces événements. « Cagliostro prétend que certains de ses malades qui devaient guérir ont été empoisonnés. » Lettre de Gorge, in : Oberrheinische Mannigfaltigkeiten, 1781, p. 1 1 3, sqq.
(1) Spach accuse Cagliostro « d’amasser de l’argent sauf à en dépenser plus qu’il n’en recevait », Loc.cit., p. 68. Singulière avarice et singulier style!
(2) 11 est vrai qu’il jouait quelquefois avec les dames mais perdait presque continuellement. Borowski, Cagliostro .. ; p. 102, et: Meiner's, Lettre , in: Mirabeau, Lettre sur M. de Cagliostro et Lavaler , 1786, p. 20.
(3) «La femme qu’on dit être la sienne fait des dettes et reçoit des cadeaux; seulement ce n’est pas moi qui ai pu vérifier la chose. » Lettre de Gorge, in : Oherrhein. Mannigfaltigkeiten , 1781, pp. ii3, sqq. « Sa femme, ou sa maîtresse, Dieu seul le sait ! » Burkli. Lettre, in : Funk. Op. cit., p. 4.
STRASBOURG