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Apres l« neinn des deux comédiennes, nous enont t unie tous trois, lorsque le chevalier, prenant un air innocent, demanda des nouvelles de M"* Clairon.
— Je n'irai poiol chez elle, rjpondit Pierre en baissant le nei sur son assiette.
A la seconde séance, l'ébauche du portrait fiit poussée fort loin, et l'on commençait à reconnaître les traits du modèle. A mesure que la pétulance et la gaieté des deux sœurs réchauffaient la Terve de Servandoni, le peintre semblait devenir plus soucieux. Son agilation fut telle, k la troisième séance, qu'il voulut abr^er d'une demi-heure. Quand il se ',it seul avec le chevalier :
— Mon maître, lui dit-;,, n'exigez pas que j'achève ce portrait. Je ne sais quel >oison sort des jeux admirables de cetie jeune fille.
— Ce soDt d'honnltes poisons, répondit le chevalier; la candeur unie à l'esprit, la loyauté du cœur, l'élévation des sentiments, le génie comique.
— Comme il vous plaira, ïnterrompil Pierre, mais je suis perdu, si je m'en abreuve encore. Pour la première fois, je sens le mal que peut me faire un module. Je connais le danger ' de la peintuie, le malheur d'être du sang des Brenghel, et la ma-lédiclion héréditaire de ma mère Marceline.
— C'est durèrent, reprit Servandoni. Ne badinons point avec les légendes infernales: il hul partir.
— El où aller? demanda Pierre en pAlissant.
— Où tu voudras; en SuisM, en Allemagne, en Italie. Fais ton paquet; dé péchons-nous. Prends ma chaise de voy;^, et eo route i l'histant même !
Un vieux négociant noinoié Aiilliier Itabitail, ru lïiO, une maison gothique, sombre et mal commode , silucc à Monlpellier, dans la rue de l'ArgenUrie. .Après quarante ans d'un tratatl d|ii- Diàlrc, ce bonhomme s'était réveillé millionnaire, sans qu'il ; parût à son costume et à sa mine. La fortune n'avait poiul modiOé SCS mœurs simples et ses habitudes laborieuses. Il contmua il à se lever avant le soleil pour expédier au bout du monde les olives, le vin, les fruits seLs,le trois-six, et toutes tes productions du sol fécond de la Provence et du Languedoc. De temps ii autre , il faisait une loitmée d^ms la camjKigne pour acheter une ferme ou un champ. Il ajoutait quelque bon morceau i ses
Outre cette nombreuse progéniture , le bonhoinme entretenu! plusieurs parents, tous pauvres, sortis du peuple comme lui, auxquels il dounail la table, le logement, des gages et beuitev; de besogne. Ia cuisinière elle-même était sa cousIm. Chaque année, le personnel s'augmentait de quelque entant qui vcaàt de la campagne, son paquet suus la bras, pour demander dt l'omrf^e au cher de tàniille.
Le ileniier commensal arrivé dans cette maison patiiarcak était une jeunesse de quinte ans , fille d'un pauvre charbonnier des Cévennes, et qui, ne sachant ni lire ni écrire, s'estimait fort heureuse et bonorée de l'emploi de lingère. Madelon s'acqnittûl , de sas fonctions avec enthousiasme. Rien au monde ne lui semblait si beau qu'une nrmoire garnie de lioge. Elle portail xs rJe^ avec plus de fierté que les chambellans du roi, et quand l'époque de la lessive approchait, elle en perdait le sommeil huit jours d'avance. M. Antbier, qui n'avait plus d'jeax pour les jolis visages, ne se doutait pas que Mudelon était une beau^F k faire pAlir les plus huppées de la ville; mais il remarquait son activité, son air nierle, son courage, et, après un an d'exercite, il en fil une femme de confiance et lui donna la liauie main, avec deux cents écus' de gages. Tant de partialité éveilla l'attention des commis. iU se dispulèrcnt la mnin de la jeune cousine, prévoyant que le patron tirerait de l'escarcelle une dot et un trousseau; mais Madelon coupa court aux galanleries, en déclarant qu'elle ne voulait pas se marier avant l'ige de vingt ans.
Un matm, la demoiselle de confiance fut appelée dans le cabinet de M. Anlbier. Elle ; trouva un jeune homme d'une Qgure mélancolique et intéressante, et qui parlait avec un accent qu'elle ne connaissait pas. Le patron lisait une lettre de recom-
vivre sans occupalion, je vous propose de verser cinquanlemiUt l (eus dansvolre maison Je commerce el de partager vos \n\m. Si cette offre vous agrée, ce sera fait demain, et au lieu d'un «trespondant, vous aurez en moi uq associÉ.
— Touchez-là, mon cher associé, répondtlle père Anihier. It me demandais depuis Irois mois comment un jeune horau aussi aimable que vous pouvait vivre sans se livrer au om- \ merce ; mais je vois .\ présent que vous n'ilaa point un parts- \ seux. Vous contitLuerez d'habilcr la chambre jaune, «tnnn i partagerons la besogne. Je me fais vieux ; cela nie soul^m. Mon dessein était d'accorder un petit intérêt dans mes affaires i Poljcarpe, qui est mon neveu, mon protégé , mon premier ammis, tout ce que vous voudrez. Si vous n'y voyei pas d'iocwivénieul, nous lui donnerons celte récompense, qu'il a bien gagnée, et noire raison de commerce deviendra Aulhicr, Bajcni el compagnie.
M. Baj'cm approuva ce (irojcl. On divisa le cabinet en detn, nu moyen d'un paravent. Uue tible lâchée d'encre el un fauleud de cuir suflirent à l'inslallalion du jeune associé. Le comnùi Poljcarpe pensa s'évanouir de joie en recevant le prix de quiu» i ans de service, avec la perspective de consumer dans un tnviil | plus assidu, mais plus lucratif, le reste de son existence. On ' annonça ce changement i toute la maison, en vidant au lepis suivant une Louteille de vieux Saiul-Geor^es, el Uadelon but avec les autres k la santé de M. Baycm cl à la prospérité de la nouvelle raison de commerce.
Une sorle de rouUne s'iilail établie dans les aBaires du père Anihier. On m; fait pas la mi'me chose durant quarante ans «!«■
25i LE MAITRE INCONNU
pour ce jeune Alleoiand dont le carictère rloii^, la sagcs^ i\ la fortune olfraicnt au <( filles à marier laperspeclived'uDbunhsur parfait. On saisissait toutes les occasioQs de fiire voli i M. Bajern les plus jolies filles de la ville. On le sondait idroitemeul, et dans la conversation te mariage revenait incessammenl sur le lapis; mais il feignait de ne pas remirquer les insinuations, pi gardait un silence opiniâtre et flegmatique. Enfin, pour se débarrasser de ces importunit^s, il chareei U. Anthier de répondre à toutes les ouvertures par nn refm bien net.
Le neveu Poljcarpe ne partageait point l'horreui de M jeune associé pour le mariage. La gentillesse et la iieaulede Madelon avaient amolli son cœur, et tout raisonnable qn'iUlùt, il éveillait par de gros soupirs les échos étonnés du ma^sia de 1 marchandises. Ce fut M. Bayern qu'il choisit pour confident de I ses peines, en le priant de parler pour lui à Madelon. M, Bajcrn accepta cette ambassade ; mais il voulut que Polycarpe fSl prisent k la conférence, pour juger par lui-même du zèle de son avocat, et prendre l^parole au besoin, itiadelon parut lombcrde son haut en apprenant qu'un associé de la maison daignait jeter les jeux sur elle.
— M. Polycarpe, dit-elle, a-t-il perdu l'esprit, qu'il souhaite la main d'une pauvre servante? Si le goût qu'il a pour ma figure, et mes seize ans, l'aveuglenl aujourd'hui, c'est à moi de lui montrer son erreur. Je n'ai point reçu d'éducation, el il est savant comme un docleiir. On ne ra'a pas seulement appris h. signer mon nom, et l'on dit qu'il a une superbe écriture. Je ne saiâ que mon patois, moitié languedocien et moitié auvergnat, el lui
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