‹ Le maître inconnuChapitre 4 sur 14 · SQ I · texte numérisé non relu

SQ I

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de $3 sauté et l'appelait par son nom, comme s'il eùl éprouvé di |ilaisir à prononcer ce nom auvergnat. De son cflté, Madelon ne manquait pas de lui répondre :

— Bonjour, M. Baycrn ; vous avei bien de la bonté, M. Bayera. Et ils lelouroaicnt à leurs aJTaires, l'un à pas comptés, l'autre

en courant à perdre haleine. Ces inarques réciproques de sympathie étaient iù légères que ni M. Anlbicr ni .'es commis ue s'en apercevaient ; et quand môme on eût remarqué ces petits manèges, on n'aurait osé en rien conclure, sinon que M. Itayera voulait du bien à Madelon, cl qu'elle le méritait. L'intérêt que partait le jeune Allemand h la petite Auvergnate n'allait pas bien loin puisqu'il ne savait pas même son nom de fjmille. L'idée lui vint de s'en informer dans une de leurs rencontres fortuites sur les degrés de la Jingeric.

— Je m'appelle Delpcucli, M. Bayern, répondit la jeune Elle, Madelon Dclpeuch, pour vous servir. Le nom de mon père est Jean Delpeucb, cher M. Bnyem l

— Et en quel endroit de l'Auvergne habitent vos parents, , Madelon ?

— Entre Aubijoux et Riom-lc-Cliétif, au milieu des bois, M. Baycm,

Après un si long discours, M. naycrn, jugeant qu'il en avait dit assez pour une fois, passa son cliemin en adressant à la jeune fille une inclination de tête amicale. Au bout de huit jouri, il la rencontra de nouveau dans la cour de la maison, et, reprenant la conversation au point où il l'avait laissée :

— Mais que font-ils à Aubijoux, vos parents, ma chère Sl.-i- . delon t dit-il. Quels sont leurs moyeni d'exisleiice ou leur ir,-

duslric * ■ .

Quoique «oD temps ne lui T&t point marcbantM, M. Bajeni mvinl, comme il l'avait promis, au bout de deux Kmainet. A riioure même où il avait quitté le cabinet de travail quinie jours auparavant, il s'inslallait à Eon poste en liraol sa montre, pour constater son exactitude ainsi que l'expiraiion de ^on congé.

S'il ne parut point à l'expédition des affaires que le jeune AUemanrl se fut absenif, il ; parut à ses relations avec Hadelon, car, pendant un grand mois, il ne donna pas signe de - vie â cette brave Aile, Il évitait de lui parler avec une sorte d'affectation, et répondait ï peine au bonjour qu'elle lui adressait ea passant. 4 table, fl n'avait plus pour elle ni regards ni attentions

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rouson, j'obéirais (|uoiqu'à regret ; mait qu'eel-u que b paufR Madelan ira faire dans cetie ville dont je ne peux dire le nom! Je vois bien, qu'on me vu melire en condition chez des incomius, qui ne m'aimeronl poini comme voub, M. Antbier, ni comtoc le bon H. Bayero, dont l'amitié pour mai eal bien diminuée, uni que je puisse deviner pourquoi...

Madelon n'aurait pas arrêté de sil&t son ilu\ de paroles liles l.inneB ne lui eussent enlevé la. voix.

— Essuie tes larmes, ma fille, dit M. Anthier, le cousin lean entendra raison, et lu ne quitteras pas ainsi ma maison.

— 11 le faut pourtant, cousin, dit Jean Delpeuch; je m'en rapporte à vous-même. Un de nos parenls de Narbonne veut bailler son bien h ma fille, l'établir, l'élever, la marier, la changer en demoiselle, cl il m'a commandé de la venir quérir pour la mener dans une maison d'éducation, à Genève. On lui apprendra la lecture, l'écrilureet tant de choses que je ne sais pas seulement dire quoi. Elle portera des belles robes. Au lieu de servir les autres, elle sera servie; elle jouera de la musique et parlera français. Enfin, elle deviendra mademoiselle Delpeuch en altendànl qu'elle épouse un gerililliommc. Peut-on refuser cela quand on est fille d'un charbonnier et servante chez un négociantT

— Et qui donc, demanda )1. Anthier, qui donc dispose ainsi des enbnts de la famille? No serait-ce pas le cousin Thibaut de Narbonne qui se croit un grand sei^meur depuis qu'il s'est fait procureur ou bien la vieille cousine Flore Anthier, qui n épousé pour son argent un chevalier iricbeur au jeu ?

— Cousin, répondit l'Auverpnal,' ne parlcï pas mal de nos parents. Le protecteur de ma fllle me le dirait bien : • Jean Del|»eucli . disait-Hl, le cousin Antbier de Montpellier est plus riclie que

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raison, uous pourroDS vous dire noire chagrin de wus Tinr partir.

— Mais, s'écria Madelon, ce parenl de Na'rlwnne, je ne lecoBnais puint, tandis que je connais et j'aime ma lingerie, mes occupations, cette maison et tous ses habitants.

— Ou sait bien que vous avci un bon cisur, Madelon. Vous ne serez pas depuis trois mois avec d'autres gens que tous les aimerez comme nous. Vous regretterez cette lingerie, cette maison et ses habitants ; mais partez, parce que la raison le veut, parce qu'il le faut.

— Eh bien, parlons, dit la jeune lille en essuvant ses pleurs. Allons nou8-en tout de suite. Que je reste ou que je patte à présent, mon cœur n'en sera pas moins brisé.

Le départ fut fixé au lendemain de grand matin. lean Delpeuch passa le reste de la journée chez son cousin. Au repas du soir, on but au bonheur et à h fortune de la lingère transformée. Vingt fois, durant le souper, les larmes vinrent au bord des paupières de Madelon ; mais, eu regardant !e visage impassible et l'air placide de M. Bayern, la jeune fille réussit à renfoncer son chagrin. Au point du jour, on mil le cheval k U carriole de U. Anthier, pour mener les deux voyageurs à Beaucaire. où ils devaient prendre le carrosse de voilure de Ljon. Tous tes habitants de la maison descendirent dans la cour. Les joues de Hadeion reçurent quantité de gros baisers. Le bonhomme Anthier souleva' sa petite cousine entre ses bras robustes et la pressa contre sa large poitrine. M. Bayem s'avança le dernier, et prenaul les deux mains de la jeune fille dans les tiennes :

— Madelon, lui dit-il, avec votre cœur lendre, vous allez vous .illacher, comme un lierre h d'autres objets, aimer d'au—

très gpns : tâchez au moins de ne pas oublier vos anciens amis.

— Jamais, répondit Madelon, jamais, cher monsieur Bayern. Mais vous m'avez fait grand mal avec vos conseils, votre raison, et ce refroidissement dont je cherche la cause depuis un mois sans la deviner. Si je vous ai déplu en quelque chose, voici le moment de me le pardonner, monsieur Bayern.

— Vous ne m*avez point offensé, Madelon. Vous ôtes la meilleure et la plus aimable fille que je connaisse. Ne vous fiez pas à de fausses apparences. Si je vous semble froid, c'est l'humeur et le tempérament qu'on a dans mon pays. Mon amitié vous suivrait en Chine. Emportez seulement la vôtre jusqu'à Genève.

— Au bout du monde, monsieur Bayern, au bout du monde.

— Adieu, Madelon ; trois ans seront bientôt passés. Nous avons des affaires à Genève , et j'irai vous voir à votre peusionnat.

— Adieu , monsieur Bayern. Vous m'avez rassurée. Je pars moins triste.

Le jeune Allemand déposa un baiser sur le front de Madelon, lui donna la main pour monter dans la carriole, lui souhaita un bon voyage, et rentra dans son cabinet de travail, où il se remit à la besogne aviic sa tranquillité accoutumée.

Pendant le voyage, Madelon interrogea son père sur ce parent mystérieux, dont la générosité voulait garder l'incognito. Le montagnard répondit que le secret lui était recommandé expressément, et qu'il ne serait point si sot que de perdre par des bavardages la protection et la faveur d'une personne si puissanté. Eq arrivant à Genève, Jean Delpeuch mena sa fille au pensionnat des dames Calvinistes. Une chambre avait été préparée, dans laquelle était le trousseau de la nouvelle pension-

grémeot devaient êlre enseignés à M'" Sladelon outre l'Uuu- ] tioo ordinaire de la maison. La jeune flUe quitta ses coilei et ' ses jupes de paysanne pour prendre l'unifanne du pensioonat, j qui était à peu près celui du .pays. On lui donna une robe ùmple, ' mais bien Ciite pour sa taille; on divisa ses cheveui en deui longues nattes oniées de rubans, qu'elle laissa tomber sur ses I épaules ; et, quand elle se regarda dans le miroir de sa cellule, I elle se sentit tonte joyeuse en se voyant aussi jolie que ses * compagnes. I

Ainsi que l'avait prévu H. Bayera, Uadelon De tarda pas à | prendre du goût pour tout ce qui l'entourait. Des fenêtres de la | maison, qui était assise sur les bords du lac, ou découtnit des 1 montagnes de Termes hiianes, des glaciers brillants dont tes \ sommets anguleux découpaient le ciel à l'horizon, et, au-dessiu, le mont Blanc, dont la télé grise, tanlAl enveloppée de nuages, M dérobait aux regards de la terre, el tantôt dégagée de tapeurs, prenait encore un bain de lumière, tandis que la nuit élendait son voile noir dans les vallées. Le jardin du pensionnat était garni de fleurs el d'arbres. La régie de la maison n'était point sévère, et la supérieure savait la rendre agréable en n'ibusant point de son autorité. Madelon reçut des caresses et des témoignais d'amitié de ses compagnes. Parmi tant de jeunes filles de son âge, elle eut bientôt des préférences, et puis une confidente, une amie intime. La maison sombre et mal comnaode du père Anthier ne gagnait point à la comparaison avec les vastes bâtiments du pensionnat. La vne des pignons de la rue de l'Ai^enlerie ne souffrait aucun r^procbement avec celle du lac de Genève, etlesouveuir de la lingerie bien-aimée n'éveillait qu'A peine de légers regrets dans le cœur de Madelon. L'îmafif

reviendrai diiiis une heure avec mon l>:'g:ipe île peintre. Made- \ . maiselln ne rfian^n rien & sa toitetle ni â sa coitTun. S«n>'3n- (lonî me dil dans sa lettre que la personne qui a commandé c» portrait, désire avoir l'image de mademoiselle dans Ses hilnts de loiis les jours.

— El pour qui donc ce portrait? demanda Madelon.

— Je l'ignore, répondit la supérieure ; j'ai seulemeol reçu i l'ordre do voire correfpnnitant. à Genève, de laisser fiire et I ^rirait par un élève de H. Servaudoni, parleur d'une leltir d'introduction du chevalier.

— Et vous, monsieur, dil Uadelon, est-ce que vous m »vet point qui vous a commandé ce travail*

— C'est mon maître, Nicolas Servandoni, peintre et décora- i leur du roi de France, répondit le jeune homme. Je saÎE, il est vrai, h qui je dois expédier le portrait quand il sera achevé; mais c'est un secret qu'on m'a fait promettre de garder, et ki peintres sont obli);és à la discrétion , comme les médecius et les confesseurs. Je suis autorisé pourtant à vous dire que votre portrait sera envoyé, avec la permission de voire père, à la personne dont vous devez un jour, recueillir l'héritage.

— Que de précautions ! dit Madelon. Je vois bien que je ne saurai rien. Mais quand doue finiront tous ces mystères?

— Dans six mois, mou enfant, répondit la supérieure, et d'une façon qui vous sera douce; ainsi, prenet: patience.

Le jeune homme sortit, et revint au bout d'une heure- avec son attirail de peintre. Il mit k faire le portrait tous les soins imaginables, et travailla presque sans iuterroplion durant quatre joure.

— Ce sera, dit-il, quand il eut achevé, un de mes meilleurs ouvrages.

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C'était pour obéir h M. Serrandoni que Pierre entreprenait un long voyage, sans but délcrminé, sans autre dessein que celoule quillei' Paris. Il avait commencé par prendre la route de Iknèvr, Plusieurs fois, avant d'arriver & Lvnn, il murmura contre l'autorité que s'arri^eait !e chetalier, et il sentit quelqu'envîe it retourner en arnèrc, en songeant à tous les phisirs dont il it privait par une crainte indigne d'un liomme raisonnable. Mai$ à mesure qu'il mnrcliait, l'appétit de l'inconnu et de la liberté diminuait ses regrets. Au premier âte pittoresque qu'il renconlra sur son chemin, cet appétit s'éveilla davantage. 11 employa deu^ jours à visiter les antiquités d'Aulun, une semaine h parcourii les grands établissements d'industrie de Lyon, et quand les mou

tagnes de Nantua et le petit lac où se mire cette jolie ville, lui eurent donné un avant goût des beautés delà Suisse, il approuva fort la prudence de M. Servandoni. En arrivant à Genève, Pierre écrivit à son.mattre pour lui faire part de son itinéraire et des bonnes dispositions d*esprit où il était. Il reçut la réponse suivante ' :

« Mon garçon, je connais Teifet certain des voyages sur une imagination de vingt ans. Que je sois cassé aux gages si je ne réussis à te préserver de malheur tant que tu écouteras mes avis. Ma prudence ne va point jusqu*à juger nécessaire de te laisser sans nouvelles de tes bonnes amies. La Carmago danse avec sa vivacité accoutumée. Tandis que ses pieds folâtrent par habitude, et que les amours se nichent dans les fossettes de son minois, la sagesse et la piét^ gagnent chaque jour un pouce de terrain dans son cœur. Elle parle de quitter bientôt le théâtre pour se livrer toute à ses pratiques de charité. Les dévots Ten^ couragentf à recueillir ce divin rayon de grâce ; et les mauvaises langues assurent que les progrès de Tembonpoint sont la cause de ses réflexions chrétiennes. Electre touche à son plus haut période de gloire; dans Tenivrement de ses succès, elle boit ses médecines et ses bouillons avec la majesté qui sied à h fille du roi des rois. Nina Blancolelli demande où est son peintre et pourquoi il a planté-là le portrait commencé. Je lui ai répondu que les beaux yeux du modèle avaient mis le feu dans le cœur du peintre, et que lui, sentant cela, s'était enfui comme un poltron.

' L'anthograpli0 de cette lettre faisait partie de la collection du baron de k;

AiiKsjtAt le viMgiî de celte adorable fille s'est empourpré romme un soleil couchanl, el la petite rusée m'a dit qu'elle ne doDiuil point dans le pi^i^e, et que les ailes élanl la premii'-re chose qui brûle dans un cœur enflammé, tu ne semis point parti- si tu l'eusses aimée aiiLint que tu te dis,

> Poursuis Ion chemin, sans l'embarrassée da et qu'on à pense dans les coulisses de Paris. Noie les amourettes dans Ik eaux du Léman el respire h grands traits l'air pur des monlagnes, qui est un remède admirable pour chasfer du cerreau les fumées des chandelles de tliéàtre. Il faut pourlant que nous fichions si lu es desliné l'i jouer toujours la comédie de l'Amour peintre, et si lelle est la persécution que t'eufer prétend Burcer sur le dcsceodanl de Jacqueline Breughel; car enfin, je ne vois pas quel autre mal que l'amour une pauvre et bonne TilIe comme Nina te pourrail {aire. Nous allons tenter un éclaircissement, au bout duquel cent louis d'or te seront comptés pour les frais d'expérience.

> J'ai connu, il y a quatre ans, ii Hambourg, un jeune blondtn, négociant, nchc et flegmatique. Une maladie de poitrine l'a mené à Mouipellier, où les soins du docteur Le mure et le dimal du Midi l'ont promptement guéri. Cet Allemand s'est pris d'une passion folle pour une petite servante autergnite. Au lieu de lui faire la cnur, il ne lui a pas dit quatre mois en quatre ans. Un malin, il 'est parti pour les.Cévennes,où demeuraieut lespèreet mère de la jeune fille, et il leur a conté je ne sais quelle fable, par suite de quoi les parents ont mené la petite dans nn jtensionnal de Genève pour y faire son éducaiion. Tandis qu'un lui élève une femme i la brochcite, mon Allemand continue \aWiblement son commerce. Eu atlendaul l'explication qu'il ne veut point donner avant irois an« révolus, il d^ire avoir dans sa

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Icniels n'ont pas £lé faits après coup, pour la jusiificaiim le \i ) légende? Je n'en voudrais pas jurer. Mais comme il s'^it dt | tui, je ne voudrais pas non plus braver un monde ténjïma el inconnu, où le flambeau de la raison humaioe n'a eatan \tii qu'une lumière pâle et incertaine qui ne pénètre pas au ddidg seuil de la caverne.

• En sortant de Genève, je te conseille de visiter SallaHlK et le val de Cbamouni, les bords du Léman jusqu'à li liaile petite ville de Veve;, et puis Berne et l'OberlanJ. Après >m ainsi regardé tout ce que le monde a vu, cherche ud peu à glaner dans le reste. Le canton des Grisons, par exemple, que les vojrageurs ne fréquentent guère, mérite attention précisémenl a cause de sa sauvagerie. Si quelque vue de la Suisse te frappe particulièrement, ne te prive pas du plaisir de la peindre. |

• Voici mes idées sur le pa)-sage ; il est à remarquer que l« I ^nds maîtres n'ont point choisi les sites les plus exlnordi- 1 naires et les plus tourmentés- Avec un buisson, un champ de 1 biè, un bout de prairie, une mare aux canards, le divin Rujidael peusait avoir assez d'ouvrage. Il n'ignorait point, cependant, que la Suisse était là-bas, offrant à son pinceau des torrenli, des glaciers et des abîmes. Il eut ses raisons pour ne pas k rendre i l'invitation d'une nature gigantesque dont l'ex^ration eût ennuyé son esprii. Claude Gelée, comme Rujsdacl, a eu peur

. des moulues. N'est-ce pas une chose significalive t Dieu sait fi nous manquons de vues de la SuisseT Combien en volt-uD de vraiment belles 7 Presque point. Plus le site était suidime, plus le tableau s'est trouvé froid. Les éceliers mordent Ipujours .\ cet hameçon de ta nature. De là vient qu'on les rencontre, le carton sur les genoux, au sommet de tous les rocs escarpés. Un seul

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27(1 LE MAITRE IKCOKNU

liers, un Tront de vierge sur leiiuel se divisait en deux paris une abondante mnisson de cheveux ; dans la physionomie la tfrénilé de la jeunesse, mais pomi binale, et quelque chose dans le regard de curieux et d'interrogatif. Vous auriez dté content de moi, mon cher maître, sî vous m'eussieï \-u remplir mon métier Je priD're, avec la gniïilé magistrale d'un docteur. Votre M. Bajern n'aurait pas M plus flegmatique, ni M. Purgon plus solenoel. 1 Hais ne changeons point les rUes ; c'est vous qui êtes le mUe- I cin, et je vous envùe par écrit la consultation qne vous souhaitez.

1 Durant les quatre séances, je causai avec la supérieure cl presque pas avec le modèle. Pour vous obéir, je tâlai le pouls à mon c«eur, et je ne vous cacherai pas qu'une sorte de lièvre en | précipita les battements dés le premier jour. Était-ce un mal 1 causé par la beauté de la jeune fille? Ilipporrale dit oui, et Gallien dit non ; c'est à vous à trancher la question. Je sens le ridicule de ces incendies perpétuels ; mais puisque vous me demandez la vérité, je vous confesse ma sottise et ma faiblesse ; les yeux de tous mes modèles distillent du poison ; ce que j'éprouve en étudiant leurs traits est une sorte d'augoisse que la Bèvre du travail vient compliquer et cbaoger eo plaisir. C'est par le regard que cette peste se communique, et il me semble qu'on m'injecle dans l'àme un venin brûlant auquel le goût de la peinture sert de véhicule, comme ces drogues achéronliques qu'on administre dans un vin généreux. Il restn k savoir si tous ces empoisonnements Tmiront par ruiner ms constitution, ou ai, au contraire, je m'y accoutumerai.

> Vous l'avrï dit vous-même ; s'il ne s'agissait que de vous. mon cher maître, vous n'auriei aucun ^gard puur la supersU—

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je cours. J'ai plus besoin de philosopbie que de prJcauUous. He cherchez plus, mon cher maîlFo, â me mettre eu garde conlre les dangers extérieurs qui n'existent point. Ne m'inlentiseï plus tel ou tel genre de travail. Je ne sais si le mouvcmeDl, les wiges et la contemplation d'une nature poissante el sublime oui augmenté les forces de ma raison ; mais il me umble que lu frayeurs et les préjugés de mon enfance ont creusé dans mon àme recueil de ma vie ; j'en ai plus peur que des abtmes des Alpes, sur lesquels je marche d'un pied libre et sûr. Entreleneimoi dans ces fermes résolutions, et ne me parlez plus de légrades fabuleuses.

• Vos idées sur le paysnge m'ont frappé. La raison par laquelle les peintres de h nature tourmentée ne produisent point d'effet, c'est qu'ils ne savent point dompter leur émotion, cl qu'ils prennent cette émotion pour le feu sacré. Ils croient mettre sur la toile le sentiment qu'ils éprouvent, et le spcctaleur, ne l'y trouvant pas, demeure froid. Cela prouve qu'il ue faut point se laiser troubler par son modèle ; qu'il faut l'étudier d'un «il ferme et scrutateur ; que si on l'aime, il faut attendre, pour reproduire son image, que le temps vous ait rendu le calme a la liberté nécessaires au travail. D'où vient donc que pour lutu cette loi n'a point de force, et que l'émotion causée par la beauté du modèle, le trouble de mon cœur et l'enlliousiasme pareil i celui qui égare les écoliers amoureux de la Suisse, au lieu d'arrêter mon inspiration, lui prêtent plus de chaleur cl ne gèucnt pas la sûreté de mon pinceau î Suis-je donc une exception à U .règle générale? Pour éclaircir cftpolnt,jecboisirai parmi les sites des Alpes celui qui me plaira le plus ; j'en ferai un tableau que je vous enverraià Paris, et s'il ne vous'donne pas une idée grande Ot terrible de ce oavs. nous connattrons nar \h nue in ida «iir<i

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L'i Le yi Berne faisan libres clôtui carton I dvilisi I mente, sant a' ces ari i défen»

là-bas, feiller i point cl ; de Tars i lètes du I rouiilée saillir c \ Témcrai i

» Uni an jour I ^mis d coquettei i maiu le 1 !

collines d( sauvages nj'appelail

défilé OÙ Ti^e une ombre perpétuelle, et la nuit avait denncf les heures lorsque j'arrivai à Ragai, après une demi-jûiinifc tli roule sur uu mulet, dont le jarret solide, le courage etrairtranquille invltaienl le voyageur à la confiance.

> La maisonnelle où je trouvai uu g!te ftail située au coofluenl de deux lorrenls, dont l'un s'appelle la Tamina el sort tu bouillonnant d'une gorge hérissée de rochers; l'autre eslle Rhin A peu de distance de sa source. L'obscurit£ ne me permettan plus i!e Jislinguer les objets, je compris seulement au Iruil du cascades qu'un sgiectacle agréable m'attendait à mon réieil, et je m'endormis bercé par les mugissements des deux torrents. Le lendemain, je me levai aussilAt qu'un rajon de soleil m'eut annoncé que le paysage était suffisamment éclairé. De ma fenètte, je coutemplai le combat du Ithin et de la Tamina. Des bestiaux couchés dans un petit pré d'un air béat et nonchalant semblaieot prendre en pitié l'éternelle fureur des eaux, et peut-être aussi la curiosité du voyageur venu de si loin pour les regarder. Je sentais dans mes jambes i'humaiae inquiétude dont ces inimaux me miilaienl, et je m'armai de mon carton comme l'éculier paysagiste dont l'enlhousiame tous, ftiit sourire. Par un sentier qui suit les bords du torrent, je pénétrai dans la vallée de la Tamina, qui o'a qu'une lieue de profondeur. Celle vallée étant un cul-de-fac, je ne risquais point de m'y égarer. Les montagnes à pic dont elle est^ bordée se resserrent de plus en plus et finissent par former, en s'appuyant l'une contre l'autre, une caverne' i'où la Tamira sort atec un vacarme époutantable. Si Piertc Breughel eût passé par h, il y aurait trouvé le sujet d'une e;i- Irée de l'enfer, en y mettant du Teu au lieu d'eau ; maïs je dnuti que l'art eût réussi à prêter plus d'horreur à ce séjour de I.

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f Mon cher matirc ',

I Puisque vous avez pris plaisir au ricit àr. mon ^ajtft, «i que TOUS souhaitez d'en connaître la suile, je reprendni voIihiliers noire correspndance au point «ù je l'ai laissée. J'ai fail trop de chemin depuis ma dernière lettre pour vous écrire le journal que vous demandez ; mais je puis vous envoyer une relation comme celle des ambassadeurs lorsqu'ils renenatot d'une cour dtrangère.

• Anssiiai après ma rencontre avec la lamille du baron Je

En

Rag î mas i port

vallé I deux !

deM ; ^ m 1 prend | se nu ' majsc

un vil ; leRhi !

rayons tiens 3 ; lecloc.

le ciel ; nuages prodigi< I uns COI prendre I ditions :

cieux, c ne sont contrast la Suissi le refroii Tindifféri

litaniques ^ l'élat modeste d'accessoires, il y a plus de ehaoi» d'en faire remarquer les immenses proportions, que si je leur donnais le premier rflle? Ce plan une fois conçu, je transpor- Iai mon nécessaire de peinture à Felslierg. et j'achevai moD paysage en huit jours. Un marchand grison qui partait pour Saint-GatI a liieii voulu s'en charger et l'envoyer k Conslanff , d'où il vous sera expédié à Paris. Quand voua l'aurei reçu, bilesmoi la grâce de m'écrire ce que vous en penserez.

> Au moment où je mellais la dernière main à ce Uhleau, je travaillais en plein air, sous un noyer, k trenic pas d'un pont de bois jelé sur le Rhin, et qui fignresur ma toile. Des paysans, qui allaient à Coire, s'arrfilaii ni en souriant, et si je tournais la tJte de leur cAlé, i!s me saluaient et codtinuaieul leur roule pour ne point me gjncr. Mes Allemands de PfelTers, moins discrets que les pauvres Grisons, vinrent à passer et s'approchèrent sans Taçon pour regarder mon ouvrage. L'illustre baron m planta debout derrière mon pliant, et me donna ses avis en prenant des airs de connaisseur. Le très-haut baronnet, son fils, daignn jeter un regard sur mon ouvrage, et fit un signe de léle approbatif, sans ouvrir la bouche. La jeune Slle se tenait k distance.

'» — Yenei donc, Lisbctb, lui dit le père. Je vous assure que ce tableau mérite d'èlre regardé. Ce jeune Français a du U- . lenl.

• H y avait dans le Ion de cet homme et dans cette manière de parier de moi en ma présence quelque chose d'arrogant dont je fus assez choqué pour attendre sans me déranger qu'on me témoiguM plus de polilesse; mais mademoiselle IJsbelh s'élant approchée timidement, examina longtemps le tableau et se tourna vers ton père pour lui dire en français ;

» L'impertinence du baron nie parut aussitôt moins déplaisante, et la morgue de ces étrangers ne fut plus à mes yeux que de roriginalité. Pour vous prouver que je ne fais point de mystère avec vous, mon cher maître, je vous avouerai tout de suite la véritable cause de ce changement : Dans les yeux couleur de myosotis de la jeune fille, dans son visage pâle, dans le son mélodieux de sa voix et dans toute sa svelte personne, il y avait un charme irrésistible, un air de bienveillance et de sensibilité qui apaisèrent tout à coup ma mauvaise humeur. Le père, comme s'il eût saisi Toccasion de revenir à quelque point de controverse souveut débattu entre sa fille et lui, reprit brusquement la con- ' versalion interrompue dans la vallée de la Tamina.

» — La peinture, dit-il, est un art honnête qui ne porte pas le désordre dans les imaginations, et qui procède ouvertement au grand jour. On ne voit pas les peintres abuser de la confiance des parents pour souffler dans Tâme des jeunes filles des feux secrets s(»us le prétexte .perfide d'un amusement. Il n'y a pas moyen de déguiser le sentiment d'un tableau, ni de donner aune figure ces expressions à double sens qui échappent aux gens raisonnables et embrasent les esprits faibles ou exaltés. Un simple coup d'œil suffit à juger le sujet d'un tableau, et le professeur de dessin ne s'aviserait point de donner pour modèle à une fille de qualité,'.une image subversive. Il n'oserait même pas concevoir la pensée d'une pareille insolence. Le paysage surtout, est le genre que je préfère à tous les autres. Quoi de plus innocent que de représenter sur la toile ces montagnes, ces prairies et ces bestiaux couchés dans l'herbe? Jeune homn^^ je me plais à le déclarer solennellement : Fart que vous pratiquez a toute mon cslime, et, par conséquent, vous avez droit à ma sympathie.

* — ' En UD root, dit H"* Lisbeth, vous aimei les petits inootoDS et les boiiBhDroines.

• — Ma Qlle, reprit le père, ne biles pas semblant de ne point m Gompreodra. Je n'interdis au peintre ui la passion, ni la poésie, ni la mélancolie, ui l'expressiou de la douleur- nuis je Is loue da ne point déguiser sa pensée et de l'étaler loyalement à tous les feux. Le musicieu, au couiraire, procMepardesmojeas Insidieux. Rien de clair, de précis, ni db franc daus soa ait. D comoiauce par amollir les sens, cbarmer l'oreille, et puis, tandis que les uns rêvent k leurs affaires ou k leurs interdis, les autres Ârien, il entretient publiquement la personne dont ou lui confie l'éducation, dans un langage que le vague et l'obscurité rendent d'autant plus dangereux. Un commerce insaisissable s'établit ainM entre l'artiste et son élève imprudente, où les pensées et les sentiments s'échangent directement sans l'entremise de 1& partie. L'exaltation s'y met, et bienlAt, le maître exerce une sorte de fascinatioD- diabolique. A ce niélier-li, il n'est pas étonnant que la sensibilité s'exaspère.

• — Il paraît, dis-je au baron, que vous avei à vous plaindra de la musique T

* — Plus que TOUS ne pouvei vous l'imaginer. Je voudrais que tous les fabricanli de duos et de sonates fussent en enfer. Je falsuneexceptionen faveur des vieux mnilres. l*alesLrina, Sébastien Bach, Scarlalli, sont des génies purs et sainement con> slitués; mail depuis peu on a inientéjc ne sais quel genre plaintif et mystérieux, où le bucc^ consisle à faire le plus de cliagrin possible à soifiuditoire. PergolAse a donné le signal, et il vient de mourir A trente ans pour s'Jtre nourri des poisons qu'il a dislilés. Le fléau fait des progrés en Allemagne. On dit que le jeune Haydn, dont un commence à parler, s'abandonne par me>

menu a une aouieur que nen ne jusuiie, ei cnercne a glisser dans les âmes quelques pensées mélancoliques au milieu de ses gracieuses compositions. En France, Rameau se permet cerlaios Ubertinages d'imagination. Durante lui -m ême^ Te savant Durante, qui n'avait encore Écrit que pour l'église, met dans les mains de la jeunesse quelques morceaux h deux voix, où les ben mio, les idol mio reviennent sauvent avec des chants plus tendres cent fois que les paroles. Cela finira mal, monsieur. Ah I la peinture! voîlÂun art lionnèle et convenable!

t — Je suis fier, dis-jeau baron, de votre prédilection pourmod métier ; mais au risque de perdre un peu de votre sympathie, je ne vous cacherai pas que la peinture a, comme la musique, ses génies malfaisants, ses maîtres dangereux et perfides, ses relations avec les puissances ocultes, ses légendes diaboliques, ses morts violentes, ses suicides et ses catastrophes. Ne vous fiez pas trop à eUe. J'ai des raisons de la craindre autant que de Taimer.

t — N'en doutez pas, mon père, s'écridlajeune fîlle; totis lés iiils ont letirs dangers; toute recherche de l'idéal conduit aux mêmes écueils. Et tenez, ce tableau, que vous croyez innocent, c'est une inspiration de l'enfer ; le cônlrasle entre la fraîcheur de ce vallon et le chaos de la montagne, vous semble fait pour donner plus de douceur au paysage ; selon moi, c'est tout le contraire : le calme de bvailéo augmente l'horreur de ce site lugubre. Le sentiment du peintre n'est pas dans ce village paisi" ble; il est l\-haut parmi ces rochers, qui ressemblent à dés démons enchaînés. C'est pour eux qne l'auteur a pris ses pinceaux, et il ne tiendrait qu'à moi de reconnaître sur celte toile la main d'un maître maudit.

1 — Que la pesle soit des têtes exallées! murmura le baron:

> — Excusei-mai, monsieur, reprit ia jeune fille, si je Ws te honneurs de votre tableau avec tant de liberté. Lorsqu'on Jiscolf, on soutient comme on peut son opbion.

> — Défendei-vous donc, me dit le père.

• — Je suis forcé d'avouer, répondis-je, que millemoisellei deviné ma pensé?: C'est pour les rochers de Fdsberg, et nonpow la prairie, que j'ai entrepris ce tableau. Si c'est uu crime, doniiei-moi voire malédiction, comme au musicien dont vous iiti à vous plaindre.

> — La courtoisie française ne se dément jamais, dit le baron en ricanant.

• Nous retournâmes ensemble à Coire. Chemin faisant, le père me prit à part, et me dit avec plus de bonhomie que je D'en attendais d'un personnage eûtiché de ses quartiers :

• — Quand vous vienilrei i Munich, faites-moi une peûletisile. Vous me rendriez un véritable service si vous inspriei à ma fille le goût de la peinture. En vous montrant comment on pratique l'hospitalité allemande dans mon château d'Ernstbetf. je vous dirai quelles dreonstances ont fait de moi le plus milfieureuji père du monde.

• — La Bavière, répondis-je, n'est point sur mon chemin pour aller en Italie ; cependant je prends note de votre iavitatioa, et j'en profiterai tût ou tard. La curiosité me conduira quelque jour h Emstbeiï pour vous rappeler la confidence que vous me promettez de votre ch;igrin musical.

> M'" Lisbelh entendit les derniers mois de me réponseàson père, et sans doute elle se méprit sur le sens de mes paroles, car elle me lança un regard de reproche.

> — Ne parlez pasdc cela, dit-elle au baron avec la vivacité il'un eafant en colère. Il est incrovahle qu'on ne puisse se taircel tnc

laisser en repos. Je ne veux plus |qu*on parle de cela. Je ne veux point de railleries. C'est une indignité ! Prenez-y garde. Je vous ferai pleurer à tous des larmes de sang.

» Nous eûmes beaucoup de peine, le baron et moi^ à faire revenir la jeune fille de son erreur. Elle s'apaisa pourtant, et finit par me prier, avec une amertume qui me fut sensible, de r honorer de mon indifférence, ce qui parut exciter la joie du stupide baronnet. M""" Lisbeth prit le bras de ce frère dont elle avait mérité Tapprobatiou, et marcha devant avec lui.

» — Tout cela, me dit le père, ne m'empêchera point de vous confier mon chagrin « Je ne sais pourquoi je m'imagine qu'il dépend de vous de guérir ma pauvre fille, avec votre art et vos pinceaux.

» — Et de quel mal, monsieur le baron?

9 — Ne voyez-vous pas qu'elle est à moitié folle?

• — Je n'ai rien entendu sortir de sa bouche que de fort . sensé.

» — C'e.st que vous ne savez pas... Mais n'allons pas éveiller encore quelque explosion de sa folie. Ma fille a l'oreille fine. Parlons d'autre chose.

» Nous rentrâmes à Goire après le coucher du soleil. A peine avions-nous fait trente pas dans la ville, que le baron me pressa fortement le bras en s'arrétaut :

■ — Écoutez! me dit-il. N'entends*je pas de la musique?

> En effet, les sons d'un clavecin sur lequel un enfant essayait des gammes, sortaient par une fenêtre ouverte.

■ — Cette musique-là, répondis-je, n'excitera la sensibilité de personne.

t En ce moment, Lisbeth, quittant le Iras de son frèro, accourut hors d'elle-même.

» — Mon père, dit-elle, un clavecin ! Vous voyez bien qu'il n'est point défendu de jouer du clavecin. Par grâce, laissez-moi faire un peu de musique.

» — Vous savez, dit le père, que je vous ai interdit cet art pernicieux.

» — Je le sais, répondit la jeune fille en frappant du pied; mais je vous déclare que je n'y tiens plus, que cette tyranuie . m'est insupportable, et que vous . me réduirez à quelque extrémité.

» — Monsieur, dis-je au baron, ne craignez-vous pas de faire à M"e votre fille plus de mal que de bien en la contrariaul ainsi? J*ai vu de funestes efiets des vocations étouffées.

» — L'agitation de la jeune fille, le tremblement de ses lèvres et de ses mains annonçaient les préludes d'une attaque de nerfs.

» — Qu'elle fasse donc ce qu'elle voudra ! dit le père. Mais voici le fruit d'un mois de voyage à tous les diables.

» — Entrons ! s'écria Lisbethen tirant le baron par sou babit. Les Grisons sont si bons qu'ils me permettront de jouer du clavecin.

» Les habitants de cette maison furent un peu étonnés de notre visite. Le joli visage et la douceur de M'^* Lisbeth changèitnt leur surprise en plaisir, lorsqu'elle demanda d'un ton suppliant la permission de se mettre au clavecin en disant qu'elle n'y resterait pas longtemps. Une petite fille, dont nous avions intorrompu les gammes, s'était blottie dans tm coin par timidité, la boui^eoise nous offrit des sièges et dit en allemand û M"** Lish<ith que le clavecin était à sa disposition. Elle n'eut pas besoin de le répéter. La jeune fille s'installa devant Tinstrument. De'

les premières notes d*un prélude rapide, qu'elle altaqua fortement, je reconnus un talent solide, appuyé d'une connaissance profonde de l'harmonie. A lar suite d'une foule de modulations capricieuses, la belle musicienne adressa un sourire à son père en commençant un allegro brillant.

f — Vive Scarlatti I dit le baron. C'est im maître bien portant et sans malice.

f — Après l'allégro, M"* Lisbeth entama un menuet d'une vivacité tempérée par des nuances délicates. L'artiste s'animant par degrés, marquait le rhythme avec des mouvements de tête d'une grâce inimitable. Un chant large et mélancolique succéda sans interruption au menuet.

t — Ma fille, ma Lisbeth! cria le père, je t^'eii conjure, point A^ adagio! Ces morceaux me mettent la mort dunsTàme. Chère Lisbeth ! point de mélodie triste ! assez par charité ! — Maudite rencontre ! chien de clavecin ! — La voilà possédée ! le diable est après elle I

» — Eh ! monsieur, dis-je, c'est le génie de la mu.sique et non le diable. Vous allez le mettre en fuite avec vos cris.

V La jeune musicienne, emportée par l'inspiration, ne nous entendit point; la beauté du morceau, où se mêlaient la science et la sensibilité, nous émut assez pour nous imposer silence. Le baron cacha son visage dans ses mains ; le bourgeois grisou de« vint sombre ; sa femme parut comme suffoquée ; le stupide baronnet lui-même laissa tomber son menton parmi les plis de son jabot. A certains accents passionnés qui revenaient par intervalles, nous frémissions tous. Un trouble tour à tour pénible et enivrant me remua jusqu'au fond de Târae. Il me sembla que les rochers de Felsberg roulaient du haut de la montagne pour m*écraser. L'image de Nina Blancolelli passa devant mes yeux :

cUe porlait des haillons, et ses cheveux épars étaient sonillfe de pous-iSre et de brins de paille. L'all£gorie du suicide de Jacqueline Breughel vint après, et s'éloigna en me faisant signe de la suivre. Mais je flxai mes regards sur les traits channauts de U musicienne, et je me sentis comme trausperté soudain dam ua mnnde délideuv. L'adagio s'éteignit doucement avant l'eitase où j'étais plongé. M'" Lisbelh avait quitté le clavedn. Elle essuya les larmes qui baignaient son visage et s'approchanl de moi brusquement elle me désigna du doigt, en me disaol : , • — Voua seul, vous avez voyagé avec moil

■ Ce doigt fin el mignon, qui s'avanta tout pris de mes jeux, me porta un coup, comme s'il m'eût percé le cœur. La jeune fille se tourna aussitfil vers son père, el battit des mûns aiec une joie convulsive en s'écriani :

• — Je l'ai TU I il n'est point mort ! Monsieur le baron, il reviendra. Je vous assure qu'il reviendra, puisque je l'ai seolî Ui loul prés de moi, tandis que je jouais.

■ — Il n'y a pas le moindre doute, dit le pire ; mais allomnous-en, et que je sois roué si jamais je vous laisse toucher us clavecin.

• Un garçon d'auberge vint cbex moi le lendemain m'annonce que loule la famille allemande était partie pour Munich. U baron me faisait rappeler l'eagagemeot pris de visiter son château d'Emstbe^. Je commençai par me bien promettre àmMméme de n'y point aller, et pour tourner le dos ï la roule de Munich, je m'enfonçai dans le Septimer. Après huit jours dV<:cursion au milieu de sites d'une effroyable sauvagerie, je revins à Lcnz, et puis à Coire, et machinalemeut je me àin^fn sur Feldkirk et j'entrai dans le Tyrol, avec l'intention d'à ppujer

I Enfin, mon chermattre, jeconnais les amoursdefetlcLifbclh, don! la maladie a dû vous rappeler le souvenir de ma ;«U' vre mère. Le baron m'a lout raconté, il j a huit jours, m miliffl de son parc, dans une espèce de kiosque en \crre5 de fniilWi d'un goûl (|ui vous ûonnerail des convulsiouE. Un reflet it 1^ fenêtre teignait en bleu cru le visage de ce père infortuné fendant son récit, ce ijui ne m'a pas empêché de l'écouler aief un vif intérêt ; mais, avant de vous répéter ses conEdence^, il la"' vous dire la vie qu'on mine .'i Ernstlierg.

• La moT^c aristocratique et lèvent du nord,aussifroid^Vi"i que l'autre, régnent ici depuis le souterrain des'cuisines jBsquJ" toit gothique orné de gargouilles. Les portes mal jointes crirni sur leurs gonds rouilles. Un domestique velu d'une livrée iiniH': eommc les ailes d'un papillon de nuit ouvre cl referme les visiez

Bavière, û quel clmpilre les filles de chaque niaison pcoteil ' prétenilrB, cl quels maris elles peuvent cspi'rer. Quelques-unes ont lant de quarlicrs, que, dans toul le cercle électoral, leui au If ois jeunes gens seulement oseraient les demander h luiri pireiits, en sorte qu'elles risquent fort de mourir vie^s.

■ Dans ce pays, les enrants baisent par grande laveur la nuù de leur père une (ois par an. Les jeunes filles ne prenneat jamais la parole sans qu'on les interroge, et le pelit garçen de la cousine mésalliée a reçu l'autre jour le fouet bien serré pour s'Stre jeté avec une tendresse élonrdie au cou de sa minuii. Depuis que j'ai observé les vieux usages allemands, je comptcoè la bonté du baron d'Emstbei^, dont la bdiilé de mœors, l'ilfectionet le dévouement pour sa lillc font une eu^ption leiuiquable i la règle générale. Tandis qu'il me racontait la n romanesque de M"* Lisbeth à son puint de vue de père, jem'tii faisais pourtant un autre. Je vais donc vous expbquer les (Jiojh comme je les ai dans l'esprit, en les dégageant autant que possible des bavardages passablement obscurs du narrateur.

I La mère de Usbeth était une Lithuanienne fort Itelle, capricieuse, exaltée, tourmentant ceux qu'elle aimait, tonduot en syncope pour la contrariété la plus légère, et causant aatinr d'elle, avec un cœur tendre et bon, plus de maux qu'une ftiUK détectable n'en eût pu faire. Le baron passa dix ans àracoblH de petits soins; mais son aveugle complaisance ne luiépar)^ ni larmes, ni scènes, ni attaques de nerfs. Un beau jour sa patience fut h bout; il se permil quelques reproches tempérés par les formes les plus douces. La dame s'emporta, Al ses bagages, relouma dans son pays, où elle mourut peu après, et Uibn^i revint à Ernslberg, k l'.lge de quatre ans.

• Dèssesplus ieunesannées.ccttenetite Blledonnades si^f

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