‹ Le mal du pays; ou, La batelière de Brienz, tableau. Par MM. Scribe et Mélesville. Représenté, pour la première fois, à Paris, sur le théatre de MadameChapitre 3 sur 9 · TOUTES DEUX · texte numérisé non relu

TOUTES DEUX

Pierre l

LISBETH

C'est lui !

GRITLY

C'est mon frère !

AUGUSTE

Votre frère !

LISBETH

Il est revenu?...

GRITLY.

Sans nous prévenir...

LISBETH

Il a donc son congé ..?

GRITLY.

Ah! quel bonheur... mais où est-il ?...

Courons vite!..

AUGUSTE

Et parbleu... le voici!...

Les MÊMES, PIERRE, en veste de couleur , un pantalon blanc et des guêtres, GRITLY, l'embrassant.

Mon frère!...

LISBETH, lui prenant la main.

Mon ami !...

PIERRE

Je vous revois!., chère Lisheth!... ma bonne sœur !...

GRlTLY^.

Quoi! nous surprendre ainsi!...

LISBETH

Vous avez donc obtenu un congpe'?... et ne pas nous l'e'* crire !...

PIERRE , préoccupé.

Mon congé' ?.... oui.... je suis... parti... j'ai demaude"... mais ne parlons maintenant que du plaisir que j'ai à me retrouver près de vous deux., dans mon pays... dans ces vallons ( avec attendrissement ) que je de'sirais tant revoir,.. et auprès desquels Paris lui-même me semblait si triste!... Le inal du Pays . 3

AUGUSTE, rivcment.

Ques-rc que vous dites, mon ami P mon cher ami , tous •étii z a Paris !.. vous venez de Paris!., et vous ne m'en prc^vencz pas! pendant une Lcure que nous avons marche' enson»l.lc, nous aurions cause... enfin , en voilà un au moins «|ui me donnera des nouvelles.

cniTLY , dnnant sns lettres.

Des nouvelles!... eli ! mou Dieu! j'en ai pour vous.

AUGUSTE

Des lettres de France... donne donc vite... ( il en ou- Tre une , et lit, pendant que Pierre , Lisb^th et Gritly qui •ont remonté la accne ier<; la droite , causent cutr'eiix) « Cher Aujjdste. »... ah! c'est d'elle... eUe ne p'^ut se consoler., elle est i)ien malheureuse!., j'en e'taissur... elle m'aime toujom-s.. j:ai:vre prlile.. elle en e'pou'oC un autre! ha! bien, parexemple!.. voyagiez donc en Suisse ( lien regarde uneautre ) Kncoreune t'criture de femme !.. je me doute du contenu Ah! celle-ci est d'E'-nest, un ami!...(t7 l'ouvre.) « Moucher Auguste, ton af- ' »' faire f.'cst pas encore airangee, mais la petite comtesse .«. q&i te protège a hon espoir; et quoique ton retour ne >. soit pas formellement accorde' , si tu trouves un moyen .' ingc'nieux de venir à Paris, sans que ça paraisse... on fer- ». mer a les yeux , elle le promet. » ( ^ lui-même ) La belle «vanceî un moyen ingénieux... sans que ça paraisse.., parbleu , si je ne dois plus me montrer qu'au bal mas- «|ue' !... Et pas d'autres nouvelles! comme c'est aimable!.. {A Pierre.^ Mais au moins, vous, mon ami, vous qui anivez de Paris, dites-moi un peu ou en est on? ses ]>romenades, ses spectacles!., la Bourse, la fonlaine de l'Éle'phant... tout cela doit être achevé depuis long-tems?.. le Gafe' de Paris est-il encore à la mode ?. . le Gymnase, ies Nouveautés , le Tbe'âtre Anglais ?^ ( Aux femmes. ) Pardon, mes loutes belles... mais c'est un si grand bonheur de pouvoir pai'ler de son pa^'s !

PIERRE

Je vous avoue, monsieur, que tout cela m'est inconnu... et que d'ailleurs , je l'aurais bien vite oublie', à la vue de ces montagnes , dece village, où j'ai passe mon enfance.

AUGUSTE

Oui , oui , le pays est superbe. .. mais, puisque vous arrivez de Paris... encore une demande... une seule... mais pardon, mille pardons... je vois de l'inquie'tude dans vos veux., de limpatience dans cenx de Lishetb... l'amour du pays

m'avait aussi fiait oublier... même le danger crêlrc iin portail.

PIERRE

Comment, monsieur, vous pourriez croire...

AUGUSTE

C'est trop juste, trop naturel... Des admires de faniiilc... le plaisir de se revoir... {Aj)arl) Moi je m'en vais songer à mon moyen inge'nieux... Diable de moven ingénieux !.... ou le trouverai-je?... rentrez donc h Paris sans que ça paraisisc!.. ( Il sort. )

LISBEÏ, PIERRE, GRITLY.

LISBETC

C'est un aimable bomme... mais il a raison... il a bien t'ait de s'en aller...

GRITLY.

Oui... oui, que nous puissions un peu être ensemble , çt nous aimer à notre aise.

LISBETH

Quel bonbeur ! quelle surprise de vous revoir ! tout à l'beure encore nous demandions de vos nouvelles à Natz.. .

PIERRE

Natz... il est déjà ici ?...

LISBETH

Oui, avec tous ses eompignons...

Il ne manquait plus que toi, maintenant, voilà tout© la jeunesse du canton qui est de retour.

LISBETH

Mais aucun d'eux ne s'est condnit comme vous...

PIERRE

0 ciel! qui a pu vous apprendre?...

LISBETH

Oui , monsieur , le courage que vous a^ez montre' , les blessures que vous avez reçues; nous savons tout cela...

GRITLY.

Aussi ma mère et moi nous sommes fières de toi et si mon* père vivait encore... c'est lui qui serait glorieux...

LISBETH

Je le crois bien; un vieil invalide qui a servi quarante ans... et qui est mort sous ses drapeaux! PIERRE , eniu.

Assez... assez... ne parlons pas de ea...

LISBETH

Vous avez raison! plus heureux que lui , vous voila de retour... vous avez un conjyeî Que ce doit être doux de rentrer dans son pays quand on y revient comme vous avec honneur... quand on s'est Lien conduit... qu'on a fait son devoir... E!i! mais, qu'avez vous donc ?

PIERRE

Rien , rien.., je vous jure...

Mais si vraiment... je ne vous vois pas cet air de joie , de bonheur, qu'on doit avoir... quand on se retrouve avec ceux qu'on aime ; il me semble que je suis plus contente que vous...

PIERRE

Pouvez-vous le penser ?

GRITLY , l'observant.

Le fait est qu'il y a quelque chose... voyons, qu'est-ce que tues ?

LISBETH

Saus doute... des larmes roulent de vos yeux...

PIERRE

C'est <le bouheur... c'est d'e'motion...

GRITLY.

Cependant... plus je te regarde... tu es change' , tu es pâle... Est-ce que c'est aussi le bonheur qui a produit cet effet là ?

PIERRE

Non vraiment... mais je marche depuis ce matin... je suis venu pur de là Stanz... et peut-être la fatigue... le besoin...

LISBETH

Est il possible ?... il n'a pas déjeuné!...

GRITTi' .

Et nous le laisssons mourir de faim...

LIS:;ETH

Je cours lui chercher du lait de nos vaches... du lait tout chaud... et nous de'jeuneront tous ensemhle.... cela vaut bien mieux; n'est-ce pas, monsieur?

PIERRE

Oui , sans doute !... Combien vous êtes bon !

GRITLY, à Lisbeth.

Apporte en même temsune boatelle de vin ; ça ne lui fera pas de peine...

LISBETII.

Tu as raison ; je vais en chercher à la maison tlu maître ci'ecoh; ; c'est un peu loin... mais c'est e'gal... ne vous inipaticutez pas. ( Elle sort. )

Sicètxc 10.

GRITLY , PIERRE.

GRITLY.

Il est de fait que, pour un militaire... ça vaut uiiLnix... lu pre'fères ce dejeunere-là , n'est-ce pas?

PIERRE, lui répondant sans l'entendre

Oui... oui... ma sœur... comme tu voudras... ça m'est e'gal... je n ai pas faim.

GBITLY.

Comment tu n'as pas faim ? et ce que tu nous disais tout à riieure.. iUous v'ih qu'il n'y est plus... et qu'il no in'ccoute pas... Pierre , Pierre , mon frère... il y a quelque chose que tu me caches.

PIERRE

Que veux-tu dire ?

Que tu nous trompes... moi je ne sui^ pas comme Lishcth... je suis ta sœur... et les sœurs y voient clair... tu as des chagrins!... peut-être que tune l'aimes plus?...

PIERRE

Moi!

GRITLY.

Ça ne serait pas bien ! mais c'est possible... ça peut arrivrr à tout le monde, et moi qui te parle... Mais il s'agit de toi ! Qu'est-ce qui te tourmente ? qu est ce qui t'inquiète ? tu peux me le confier à moi... a ta sœur ! Allons je le vois, tu vas tout m'avouer... ton cœur en a besoin.

PIERRE

Oui je suis trop malheureux... tu sauras tout... mais anmoins, Gritly , n'en parle à personne... et surtaut bLisbct..

GRITLY.

Sois donc tranquille... dès que c'est un secret... ça sulHt !

PIERRE

Tu sais, quand je suis parti , combien je regretJais lopays et comme j'e'tiiis triste de m'en e'ioigncr... Pendant les deux premières années, le soin de mon service... une campagne que je fis a côte des Français... deux blessures que je reçus, m'avaient fait prendre goût à mon e'tat, ou plutôt mavaient fait prendre mon mal en patience.. Mais je revins h' Paris... est alors que l'ennui d'une vie uniforme et paissible me reu-

dit tous mes souvenirs... je ne révais qu'a mon pays, à ma famille, à ma Lisbeth che'rie... j'e'tais tle'vore du besoin de retrouver ce beau ciel... ces vallons... ces banieaux... il me semblait qu'ils étaient perdus pour moi , que je ne les reverrais plus... et te le dirai-je? moi , un soldat, que ras])ecl tic la mort n'avait jamais ëmu... eh bien! quand jetais seul... cette ide'e me rendait plus fail)le qu'un eufant , et je sentais des larmes s'e'cliapper de mes yeux..»

GRITLY.

Pauvre frère !

PIERRE

Tout s'e'taitre'uni pour augmenter mon supplice. . la plupart de mes camarades avaient fini leur tenis... ils partaient , ils retournaient au pays... et je ne pouvais lessuivre... Je demandai quelques semaines de congé' ; on me les refusa ; et ce jour-là même , le soir, en revenant à la caserne... j entends au loin un air de nos montatjnes... cet air cbe'ri , quiy dès l'enfance, fait battre notre cœur., ce futle dernier co.u p.. ' je n'y tins plus... j'avais la fièvre, le de'lire. Je serais mort., oui ma sœur , je serais mort... si j'e'tais reste' un jour de plus loin de vous... et je partis a l'instant !

GRITLY.

0 ciel ? qu'as tu fait? et quel e'tait ton des.^îein ?

PIERUE.

Je n'en sais rien... j'ai tout laisse' , tout abandonne ; j ai toujours marche' devant moi ; je n'avais point de but, point de projet arrête'... je voulais voir mon pays... m'y voilà! maintenant... arrivera ce qui pourra!...

GRITLY.

Mais si ton absence se prolonge , tu vas être comlamne comme déserteur.

PIERRE

Je le sais!...

GRITLY.

y aurait-il un moyen de rejoindre ton re'giment?

PIERRE

Jamais... pour rien au monde... je ne sortirai d'ici... d'ailleurs il n'est plus tems.

GRITLY.

Mais ça ne peut pas tarder à se découvrir.

PIERRE

Qu'importe ?..

Air de la Seniiuelle.

Loin de ces lieux qui furent mon berceau , Chez l'élraoçer où je portai les armes ,

Si j'étais mort... hélas ! sur mon tombeau Aucun ami n'aurait verse de larmes...

Maint nant du sort quel que soit le hasard , Si j'dois ici quitter la vie...

Mes amis plcur'onl n)on départ , Ft du moins mon dernier regard \'erra le ciel de ma patrie.

Oui... tous mes désirs sont remplis ; je voulais tous revoir... vous embrasser... je voulais respirer encore une fois J'air de nos montagnes... entendre les refrains de nos bergers... e'coute... écoute ma ? œur , je ne me trompe pas... cet air que nous chantions autrefois... c'est lui... je le reconnais.

GRITLY.

Mais calme -toi donc !..

( Chant lointain de la musette qui se rapproche peu à peu. )

Les mêmes, NATZ, en habit de vacher , et descendant lente" ment la montagne en finissant l'air sur sa cornemuse ,• les premières mesures de l'air ne sont dites que par la cornemuse de Natz.

Tyrolienne , Musique de M. Adam, PIERRE , irès-ému et suivant l'air. 0 douce ivresse !

De ma jeunesse , Oui , le voici L'air si chéri.., Trouble enchanteur !

Ah ! de bonheiu" Je sens battre mon cœur !

( Natz s arrête sur un son prolongé.

NATZ , reprenant haleine.

C'n'esl pas troj) mal , j'espère...

Quand on a d'Ia facilité ; J'ai r' trouvé tout d'suit' le dotg^fé,

( Il aperçoit Pierre. ) Que vois-je ?... Pierre !... mon ami Pierre ! ( Il lui saute au cou. )

PIERRE

Mon cher Natz...

NATZ.

Bonheur inattendu !

C'congé qu'tu désirais , tu l'as donc obtenu? (iif. )

PIERRE , embarrassé.

Mais... à peu prés...

NATZ.

0 dieux !.. . moi qui voulais l'écrire ; Comm'ça s' rencontre heureusement !

Tu d'vines ce que j'veux dire. ..

( Montrant Gritly. )

C'est pour not' mariage...

CEITLY.

Un moment...

WATZ .

Tu vois comme ta sœur soupire ; Pauvre petit'... v'Ià quatre ans qu'elle attend.

PIBBBE.

Chère Gritly!..

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