LK REDDITION OËS GOVPTBS
demi néfUi le vainquit, il se laissa» i la. fin de oettd scnrtie, toinbar sur uno chaise, tandis qu'il disait d'un ton découragé et en soupirant :
— O mon Dieu, combien ce martyre durera-t-il encore? Si nous partions aujourd'hui pour ParlEi, Gombert? On pourrait faire la vente en notre absence.,.
— Tu es fou , vraiment « répliqua son compagnon ; je croyais avoir le droit d'être furieux de ta pitoyable conduite vis-â^-vis du vieux renard qui nous trompe, et voilà que tu tombes sur moi^ comme si j'étais la coupable. Et voilà que tu parles de partir pour Paris et d'abandonner tout au pillage 1
— Gombert, Gombert, que faire? dit le jeune homme surexcité par d'autres pensées. Lorsque notre dette, lorsque les lettres de change de Paris "seront payées, il ne nous restera plus que cinquante*trois mille francs !
— Je croyais que l'argent n'avait pas d'intérêt pour toi?
— Oh I qui ponvait s'attendre à un pareil résulta^? Je perds là tête, l'avenir m'eSraye. Cinquante-troie mille francs ! Et puis, et puis ?
— AUonSj allons, je te prouverai que je suis plus ton ami que ceux qui veulent te séduire ici. Je vois que tu es terriMement ému ; tu as besoin de repos et de Calme^ Va âsms ta chambre. £n attendant que tes
m liB MAL DU SIÉGLK»
sens reprennent leur assiette^ je vais examiner les livres ici dans la solitude; et sois-en sûr, je découvrirai le nœud. L'intendant n'en a pas encore fini avec moi.
Daniel ne bougea pas et parut absorbé dans une douloureuse préoccupation.
L'autre lui prit la main et lui dit en l'excitant à se lever :
-— y a à ta chambre § Daniel; il Jbut que tu sois seul pour calmer ton esprit; moi, de mon côté, je dois être seul pour pouvoir examiner les comptes sans être troublé. Je t%ppellerai lorsque j'aurai fini mon examen; alors seulement, je pourr£^i te dire conunent . sont les choses; sois sûr que j'aurai de bonnes nouvelles à te donner.
Le jeune honmie murmura quelques mots de doute et^ suivant le conseil de son ami, ouvrit une porte au fond de la salle et disparut.
fiombert ferma la porte derrière lui, écouta quelque temps le bruit toujours faiblissant de ses pas; puis il s'approcha de la table , croisa les. bras sur sa poitrine et murmura d'un ton irrité :
— Damnation I Quelle amère déception î Cent treize mille francs! et soixante mille francs de dettes! Moi qui croyais qu'il y aurait quatre cent mille francs à r&ûer. ^! ahl je dois encore rire malgré mon cha-
hk BXDDITiON P£S COMPTES. 4S7
grin. La belle Flore qui est maintenant à rêver à Paris qae nous allons lui apporter un bijou de vingt mille francs. Allons, allons, l'homme propose et le sort dispose.
n allait prendre un des livides , mais il l'etomba dans ses pensées et murmura :
— Et ces maigres cent treize mille francS|-*ott combien sera-ce en définitive^ — qui me garantit que j'en aurai ma part? L'intendant est un ennemi sérieux! Bâh! bah! Daniel est en mon pouvoir; il peut bien hésiter un peu ; mais, à la fin, il doit céder à mon ' influence. C'est un singulier garçon; je commence à croire qu'une maison de fous sera sa dernière demeure. C'est ridicule! Gela est savant, cela veut parler de tout, examiner tout, savoir la~ cause de tout, et, pauvre esprit, un enfant verrait plus clair que lui dans les affaires! Cela est plein d'orgueil, cela se croit philo* sophe, et, hélas 1 une femme le ferait rougir par sa force d'âme I Qu'est-ce que l'intelligent personnage fera quand ce peu d'argent sera dépensé? Il y en a qui, après avoir été ti*ompés , ont assez d'esprit pour tromper à leur tour. Daniel est trop stupide pour cela ; il n'a pas même assez de raison pour jouir de son argent, alors qu'il le gaspille. Il se jette à l'aveugle et avec une sorle de rage dans le torrent des plaisirs, pour s'oublier lui-même, et pour échapper 4 Dieu sait quelles sottes
idéeB, et à quel remords imaginaire! El; ce gentiment puéril qui le fait tomber d'une sottise dans Tautre, fl rappelle un ver qui git dans son cœur. Le ver est dans son cerveau, misérable rêveur! Examinons attentivement ces livres. Si je pouvais y trouver un trésor caché? Qui sait?
Il approciia une chaise de la table, ouvrit un livre de comptes^ posa la tête dans ses mains, et resta immobiloi enfoncé dans son examen.
L'ftPRSUVl Iȣ I.'AMOUR. M
LEPREUVE DE L'AiOUR
A une dixaine de minutes de WuUhof» à Côté du chemin qui conduisait au village, se trouvait une petite campagne qui attirait l'attention du passant par la fraîcheur de ses buissons fleuris et de ses arbres verdoyants et lui souriait par Tatmosphëre de joie et de bien-être qui semblait Tenvelopper.
Ce petit château moderne, quelque soit le nom qu'on lui donne, devait être une agréable demeure. La maison qui se trouvait au foad du jardin n'était ni très-haute ni très-large, mais elle était peinte à Thuile et resplendissante de coquette propreté.
Du balcon au-dessus de la porte et des deux fenêtres situées aux extrémités du premier étage, de vertes plantes grimpantes descendaient en gracieuses guirlandes; la plupart des appuis des autres fenêtres étaient garnis de pots de fleurs et de cages peintes en toutes couleurs. Â la droite du bâtiment brillaient les vitres d'une serre destinée à abriter pendant l'hiver les plantes des climats plus chauds ; au côté gauche s'éle-
vaitune volière en âlde laiton, et l'on pouvait entendre, aux gazouillements et aux sifflements perpétuels gui en sortaient qu'un grand nombre de chantres ailés y étaient captifs.
Devant la maison» et jusqu'à l'entrée de la campagnOi s'étendait un moelleux tapis de gazon^ où on avait ménagé certaines places vides pour les remplir de cor* beilles des fleurs les plus magnifiques. Un jet d'eau, scintillant comme de l'argent liquide^ jaillissait du sein de l'herbe et montrait sous la lumière oblique du soleil toutes les couleurs de l'arç-en-ciel.
Malgré le chant retentissant des oiseaux, un remarquable silence régnait sur la verte campagne, car pas un bruit ne venait y trahir la présence des habitants* Le seul signe qu'il s'y trouvât quelqu'un en ce moment, était une tête de femme qui, de temps en temps, se montrait à travers la verdure d'un lointain bosquet de seringats, regardait avec une mystérieuse curiosité vers l'entrée du jardin et puis disparaissait.
Cette femme était Céleste de Berg. Elle était assise à coudre à une petite table, et avait probablement choisi cette place en plein air, pour jouir de la douce brise de mai et du beau temps. Siu: la table, devant un siège plus large, se trouvait un tricot, comme si une autre lëmme venait de le quitter.
La jeune fiUe devait attendre quelque chose ou quel-
L'tPaBUVK BK L'AMOUR. M
qu'un, car elle semblait surexcitée par Timpattence et le désir» et chaque fois qu'elle avait regardé vers la barrière du jardin et qu'elle retournait son visage vers sa couture, un nuage de tristesse descendait sur son doux visage.
Elle resta longtemps assise ainsi, rêveuse et pensive, tantôt dirigeant les yeux vers l'entrée de la campagne, tantôt adressant au soleil im regard interrogateur, comme si elle eût voulu mesurer à quel degré d'avan* jcement le jour était; puis encore elle secouait la tête avec doute, comme si elle eût désespéré de la réalisa* tion du désir qui faisait battre son cœur.
Une dame âgée sortit de la maison, et, étant venue s'asseoir près de la jeune fille rêveuse, elle dit :
— Il faut t'en consoleri mon enfant, il ne viendra pas aujourd'hui.
— n l'a promis pourtant, dit l'autre en soupirant. -*- Mais, Céleste, tu dois être raisonnable. Qu'est-ce
qu'un jour dans la vie des hommes ? Daniel a besoin de repos, tu le sais. Et s'il ne venait ni aujourd'hui ni de<* main, je n'irais pas pour cela l'accuser d'indifiërence.
— Âhl je ne l'accuse pas, chère tante, répondi Céleste, mais s'il ne vient pas, s'il ne remplit pas sa promesse, que dois-je penser? Que son indisposition est aggravée, n'est-ce pas? Pauvre Daniel I !
— Non, ce n'est pas pour cela. L'intendant n'a-t-il
in Lfi MAL BU SIÈCLE.
po» dit à notre servante que son jeune maître allait un peu mieux?
— Hais les yeux de Willibald n'étaient-ils pas remplis de larmes, lorsqu'il a donné à notre servante ce renseignement douteux ?
~ Que cela ne t'étonne pas, Hélène : nous aussi nous avons versé des larmes. Willibald ne l'aime pas mieux que nous. Le bon vieillard croyait aussi que Daniel allait revenir en pleine santé, et il le voit souffrant d'un mal incompréhensible. Cette déception de notre espérance nous a péniblement frappés ; mais ce n'est pas une raison pour croire que Tindisposition de Daniel •oit très-sérieuseé
La jeune ûUe entendit quelque bruit et passa la tête avec une hâte fiévreuse à travers le feuillage des seringats, pour voir du côté de la barrière ; mais, lorsqu'elle remarqua que c'était une charrette qui passait sur la chaussée, elle reprit sa première attitude. Tandis que les mots : Ce n'est pas lui, s'échappaient de sa poitrine avec un profond soupir.
— Ne l'attendsplus aujourd'hui. Céleste, dît la vieille dame, sans doute il n'aura pu venir dans la crainte que ta présenco ne l'émeuve trop. Je ne puis lui donner tort, mon enfant; car tu dois avouer que ton regard seul a fait sur lui une impression bien profonde. Chaque ieia qu'il levait les yeux sur toi> 11 palissait d'émotion
t'ÈPRKUVE DE L'AMOUR. III
6t tiMflaillait de toat son corps. -— Entre ma compas^ 8ion e4 le cfiagrin de le voir maladOi cela m'a pourtant réjoui, parce que cela m'a dit combien le sènBlble Daniel t'aime toujours d'un amour profond* Cette bienheuie«de conviction n'est^lle pas aussi descendue dana ton cœur. Céleste?
Le touge d'mie virginale pudeur et d'une douoe émotion peut-être, colora le firpnt de Céleste, comme si elle voulait éviter de répondre à la question de sa tant^i elle dit, après un instant de silence :
» Hais quel mal mystérieux a &!appé le pauvre DaJiîel? Elles étaient bien terribles ses paroles Inccm» préhensibles s le ton de sa voix était si étrange, si souffrant, si désespéré ! Chaque fois que j'entends e!i(xM sa plainte amëre^ murmurer à mon oreille^ mon cœur se serre d'anxiété.
«^ Ce sont les nerfs, mon enfant. Tu ne sais pas en^* core ce que ce mot signifie; peut^tre rapprendraft-tu aussi quand tu s^as plus âgée^ C'est une maladie des âmes sensibles; elle prend les formes les plus singu*» lières et fait dire et faire à Thomme les choses les plus étranges, sans que lui-même le sache; mais c'est un mal qui trouble peu la santé et qui se passe et dispèrail avec le ¥epos de l'âme ; Daniel, dans ûeltétaltttè et p«Ék sible contrée> sera bientôt guéri.
Comme frappée par uu coup invisible, Céleste (OtMia
tu LE MAL DU SIÈCLE.
la tête, regarda à travers le massif de seringats et l)ondit debout, en s'écriant d'une voix tremblante : I —Ah Ile voilà ! Daniell
La vieille dame se leva aussi et fit un pas sur le côté, pour pouvoir voir vers lé sentier jusqu'à l'entrée dans la campagne.
Daniel avait franchi la barrière ; mais, dès qu'il eut mis le pied dans le riant jardin, où il avait passé en partie les plus belles années de sa vie, où tout ce qu'il Toyaitjui parlait de son heureux passé, où chaque objet lui envoyait un doux souvenir, il s'arrêta tout saisi, et, dans une sorte d'inconscience, promenant les yeux autour de lui, il commença à relire une à une ces pages du livre de scm enfance et de sa jeunesse.
— Voyons, ne te laisse pas emporter par la joie, Céleste, dit madame de Berg. Daniel est là-bas près de la barrière ; il regarde la volière, la serre, le jet d'eau, tous ses vieux amis* Gomme son sourire est cordial et heureux I II est déjà guéri. Viens, allons au-devant de lui.
Céleste s'avança avec sa tante dans le sentier.
Un instant après elles tenaient chacune une des* mains de Daniel, et toutes deux l'accablaient de témoigni^s de joie sur son prompt rétablissement et sur sa visite.
lie jeune homme sembla d'abotd embarrassé; mais
I L'ÉPREUVS DE L*A1I0UR. «45
e* j les douces paroles de Céleste firent cette fois une îm- I pression favorable sur son âme ; il leva bientôt le re- I gard sur elle, et murmura avec une douce expression
éf I de bonheur sur le visage :
» j — Ah ! je vous remercie pour tant de sympathie. Mes nerfe sont en eïïet un peu calmés ; mais je ne vais ce-
!t pendant pas bien pour cela.
a — Prenez courage, Daniel, dit la jeime fille. Le
1 changement d'air, la calme nature, la paix, l'amitié
t vous guériront bientôf. La vie est si belle et si douce
îd ! Et maintenant que vous y êtes, Daniel. ..
Le jeime homme, comme poussé par une autre pensée, marcha en avant sur le tapis de gazon^ et se dirigea en souriant vers la volière. Il s'arrêta, contempla l'un après l'autre les chanteurs ailés qui, à la vue de Céleste qui s^approchait, commencèrent tous ensemble à gazouiller, à sifiler et à se suspendre au treillage de cuivre, comme pour recevoir des mains dé la jeune fille leurs friandises accoutumées.
Trompé dans son attente et secouant la tête, Daniel dit aux deux femmes qui Pavaient suivi :
— Je ne les reconnais plus. Mes pauvres oiseaux sont morts, n'estrce pas ?
— De quel temps parlez-vous aussi? s'écria madame de Berg avec un feint sourire, comme si elle s'efforçait de détruire la triste impression des paroles de Daniel.
Alors VOUS étiez enfant, les oiseaux ne vivent pas si longtemps.
Céleste prit le bras du jeune homme, et, Tentrainant avec unp joie bruyante vers la serre, elle lui dît :
— Ah I il y a encore ici un oiseau qui vous connaît, Daniel. Venez, venez, je vais vous le montrer. :
Elle ouvrit la porte de la serre, montra du doigt une | grande cage suspendue sous le feuillage rampant " d'une passiflore et cria de loin à l'oiseau : j
— Annette, Annette, Annette, qui attends-tu? ^ Une grosse voix rauque répondit de la cage. " f
— Daniel, Daniel,
Son nom prononcé par la pie dut frapper profondé- '^ ment le jeune homme, car il resta un instant plongé dans ses pensées.
— Ne vous rappelez-vous plus Annette? demanda | Céleste avec une joie triomphante. Pour la prendre | dans son nid, vous avez monté sur le plus haut arbre qu'il y ait dans le pays. M. Willibald vous enferma pour quatre jours dans une chamire du Wullhof pour vous punir de votre audace.
-— Oh I si je m'en souviens, reprît le jeune homme avec un certain enthousiasme contenu dans la voix. Je sais encore, comme si c'était hier, comment je courais des jours entiers, parcourant les bois et regardant
dans le feuillage de tous les arbres, pour trouver tes
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mds des oiseaux les plus rares. Rien ne pouyait me retenir, ni les remontrances paternelles de M. Willi* baldy ni même le danger imminent de perdre la vie. La chasse aux nids était devenue pour moi comme une fièvre, comme une folie. ••
— Ah ! je vous vois encore accourir avec le nid à la main, dit madame de Berg. Je vois encore la joie et le bonheur briller dans vos yeux, tandis que, le cœur palpitant et haletant de fatigue, vous déposiez la jeune couvée sur les genoux de Céleste enchantée.
— Et moi, innocente enfant, murmura Céleste, j'étais aussi contente du cadeau que si chaque nid d'oiseau eût été un précieux trésor.
— Enfant, remarqua la tante. C'est-à-dire que Daniel était déjà presque un homme, qu'il venait encore toujours t'apporter des oiseaux ou des fleurs.
— C'est vrai, dit le jeune homme^ je suis resté si bngtemps simple de cœur. Heureux temps qui, hélasl ne peut revenir!
—Pourquoi? dit la vieille dame. C'était, dans l'enfance, des fleurs et des nids d'oiseaux. Maintenant ce seront des cadeaux plus sérieux ; mais en quoi consiste le changement, si le sentiment et les intentions sont restés les mêmes.
Céleste montra un rosier qui se trouvait tout seul près de la porte de la serre, et qui déployait en ce mo-
ment dans toute sa luxuriance sa première verdure de printemps.
Le rouge de la pudeur sur les joues, elle demanda :
— Connaissez-vous encore ce beau rosier? Savezvous encore, Daniel, gui Fa planté?
— Vous n'étiez plus des enfants alors, du moins, ajouta la vieille dame.
Le jeune homme fixa un instant son regard sur le rosier et fit, en gardant un silence rêveur, un signe aifirmatif de la tête. Dans ses yeux brilla une larme.
— Oui, oui, dit-il, c'était un joyeux et heureux jour! Vous alliez atteindre votre quinzième année, Céleste. J'étais allé à Courtrai et j'y avais acheté le plus beau rosier que j'eusse pu trouver; il était cultivé avec un art et un soin extraordinaires ; sa cime était couronnée d'au moins vingt fleurs. Nous l'avons tiré de son pot et placé ensemble ici : chacun de nous te tenait d'une main. Il devait être un emblème de notre constance et de notre espoir... Je fis des vers à cette occasion ; je crois que je m'en rappelle encore quelque6-uns...
Oh{ puisse ce rosier fleurir longues années » Et braver les hivers» la tempête ec le temps; Mais pins longtemps encore vivront les sentiments A Céleste voués
Il s'interrompit, et un sourire amer contracta ses lèvres. Il murmura ensuite avec une triste ironie :