L'ÉPREUVE DE L'AMOUR
— Hélas ! le rosier vit encore, et le sentiment dont il devait être l'emblème...
Céleste ne comprit pas le sens de ces paroles dëses* pérées; elle crut voir que le rosier, souvenir d'un des jours les plus marquants de sa vie, l'émouvait profondément Pour détourner son attention de ce symbole de sa sympathie, elle lui prit la main et, l'entraînant de là, dit :
— Venez, Daniel, les plantes vivent plus longtemps que les oiseaux. Je vous en montrerai beaucoup qui ne seraient pas ici, si votre amitié pour Céleste ne les y avait apportées. Voyez-vous ces deux camélias à haute tige ? Lorsque vous me les avez donnés, c'étaient de pe« tites plantes que vous aviez achetées à Gand. Je les
soignés comme des enfants bien-aimés. Maintenant ce sont presque des arbres. Là, en bas, se trouvent encore dans leur écorce les deux lettres que vous y avez gravées, en souriant, comme souvenir. Et ces deux yuccas panachés, et ces azalées, et ces mimosées... et toutes ces belles plantes autour de nous, qui me les a apportées? Là-bas, dans le coin, contre le mur , se trouve encore la grotte que vous avez construite en galets, de vos propres mains, pour y mettre mes plantes grasses. Ciel ! quel plaisir, quand la jolie grotte commença à montrer des formes I Comme l'affectueux maçon travaillait avec ardeur ! Quelle fête
lorsque nous dûmes placer les plantes dans les creux des pierres , et que nous nous disputions à l'envi comme si nous étions occupés à décorer un autel t
Ainsi la confiante Céleste continuait de montrer au jeune honune tout ce qui| dans la campagne, était rôstè de son enfance et de sa jeunesse. Elle le conduisit autour de la maison, le guida dans le jardin, lui prit affectueusement la main, et semblait vraiment reportée aux années de simplicité et de bonheur dont elle parlait avec tant d'effusion. A mesure qu'elle acquérait la conviction que ces souvenirs ne causaient pas à Daniel une émotion pénible, elle donnait pleine carrière à la joie qui débordait de son cœur : sa voix prit im ton pénétrant de douceur et d'amour, à la puissante in-* fluence duquel le jeune homme ne put résister, quoiqu'il luttât en lui-même^ pour ne pas être entraîné tout à fait dans le monde de la foi et des doux rêves.
Il ne disait presque rien ou ne répondait que par de courtes phrases ; mais sur son visage brillait un radieux sourire et dans ses yeux une étincelle de bon* heur tranquille. Il était rare qu'une pensée soudaine vint jeter un nuage sur son front et assombrit ses traits; et alors encore un nouvel épanchement de la joie de Céleste ramenait immédiatement le confiant sourire sur ses lèvres.
Quand pendant un temps pasaablement long on eut
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ainsi montré à Daniel ce qu'on avait religieusement conservé comme les souvem'rs de sa présence, Tentretien prit une tournure moins favorable. Les deux dames peignirent, avec un enthousiasme enfantin, les jouissances de la vie tranquille des champs, sous le ciel bleu, au milieu d'une riante nature, loin des orages du monde et seul avec tout ce que Ton aimç.
Le jeune homme pouvait presque comprendre, par chacune de leurs paroles, qu'elles ne doutaient pas qu'il n'eût l'intention de rester jusqu'à la fin de sa vie au Wulfhof. Son départ immédiat était donc un secret pour elles? et il était venu pour leur dire un éternel adieu! Gomment annoncer cela à Céleste? Irait-il briser ce cœur si pur, si plein de foi, si débordant de pur amour? et pourtant il ne pouvait échapper à cette fatalité cruelle. 11 était bien résolu à quitter un lieu où tout l'accusait, le troublait et lui criait qu'il ne pouvait plus y avoir de repos pour lui, au milieu d'une nature qui était devenue hostile à Thommo désenchanté et privé de sentiment. Gombert se trouvait devant ses yeux, se raillant de sa faiblesse.. •
Ces réflexions assombrirent son esprit et émurent ses nerfs. Le sourire avait disparu de son visage, et il poussait de temps en temps un soupir comme si quelque chose lui pesait sur le cœur. '
Céleste remarqua cet inexplicable changement dans
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la disposition d'esprit du jeune homme et ne dit plus grand'chose; mais madame deBerg, devenue tout à fait de bonne humeur, continuait le développement de ses joyeuses perspectives. Elle était occupée à faire une esquisse du Wulfhof , comme elle croyait qu'il devait être disposé pour rappeler à Céleste la riante campagne où elle avait passé ses jeunes années. Elle parlait d'un séjour d'hiver à Bruxelles, de voitures et de chevaux, et faisait le calcul de la fortune présumée de Daniel avec la dot de Céleste, pour prouver que leurs revenus seraient sufQsants pour leur permettre une vie moins retirée et plus variée. Elle fit allusion à la noce en mots peu couverts, au plaisir d'avoir une famille, et elle alla enfin si loin qu'elle paria d'enfants, de baptême et d'être marraine.
Alors un violent saisissement frappa tout à coup le jeune homme ; tous ses membres se mirent à trembler et un cri étouffé de désespoir s'échappa de son sein.
Céleste murmura des plaintes de pitié pleines d'angoisses ; et, comme on s'approchait de la petite table à ouvrage, elle le conduisit à une chaise. Il s'y affaissa, et voulut répondre aux questions de madame de Berg, mais la parole mourut sur ses lèvres.
La vieille dame remarqua qu'il voulait dire quelque chose, qu'un secret errait sur ses lèvres. EUecrut que sa présence empêchait le jeune homme de parler. Elle
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jeta encore xm triste regard sur lui, s'éloigna et dit à haute voix en se dirigeant vers la maison : — Je viens , Thérèse, je viens, pour faire croire qu'on l'avait appelée.
La jeune fiUe^ se voyant seule avec Daniel, ne savait n elle devait lui parler ou laisser à son émotion le temps de se calmer. Au bout d'un instant, elle murmura dHine voix presque distincte et d'un ton de profonde compassion et d'inqi4et amour :
— Daniel , pauvre Daniel , tenez-vous tranquille ; cela se passera.
Le jeune homme releva la tête, promena autour de lui un regard égaré , puis, joignant les mains comme pour une prière, il dit, surexcité par la fièvre :
— - 0 Céleste , pardon, pardon! Je dois frapper votre cœur sensible d'une sanglante blessure ; mais une im« placable fatalité me domine. Ame innocente et aimante, toute votre vie vous avez rêvé un avenir qm", pour nous, tranformerait la terre en un paradis de paix et d'amour. Vous avez cru que l'homme peut être destiné à tant de bonheur. Hélas! Céleste, vos rêves étaient vains... Ma bouche se refuse à la cruelle révélation , et cependant je ne puis me soustraire à l'impitoyable nécessité. Céleste , je suis venu ici pour vous dire un éternel adieu, je quitte pour toujours la terre paternelle ; mes yeux ne vous reverront jamais !
La jeune fille le regarda toute tremblante; mais elle semblait ne pas comprendre ses sinistres paroles*
Il reprit d'un ton sourd et avec des larmes dans la voix : -v
— Et cependant, je donnerais tout le reste de ma vie. Céleste, pour pouvoir jouir une seule année de celte félicité que vous avez rêvée pour nous deux, et pouvoir habiter ici une seule année « sous votre doux, regard avec une pleine foi dans la réalité du bonheur.*, mais mon cœur est vide, le doute seul y règne, le doute, le désespoir, le dégoût...
Céleste poussa un cri perçant, se mit les mains sur les yeux et s'écria du ton d'un douloureux effroi :
— Mon Dieu, mon Dieu, protégez-le I malheureux Daniel I
— Vous ne pouvez croire à de si tristes choses ? dit le jeune homme avec une sorte de sourire convulsif, ce qui prouvait qu'il était presque égaré jusqu'à la folie. Vous me croyez incapable d'une aussi afEreuse cruauté? Vous m'accusez d'ingratitude, de perfidie? Mais, Céleste, si j'acceptais le sacrifice de votre vie, de votre être, avec l'espoir que votre cœur pur et croyant pourrait réchauffer mon âme glacée par le doute.,, alors vous auriez le droit de vous plaindre de moi à Dieu, comme" d'un monstre d'égoïsme. Si je ne puis plus vous aimer comme autrefois, votre pur sentiment,
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wtre douce Tortu, votre asgéUqpie confiance m'inspi* rent encore asaes de respect pour me foire reculer d'e£Eh>i devant un crime. Non, je ne ferai pas de tous la martyre démon désenchantement; tous ne vivrez pas à côté d'un époux, gui n'a plus pour vous payer votre amour que l'ennui, le dégoût de la vie et un incurable découragement I
— Taises^vous, taises-vous, Daniel , vous me foites mourir ! s'écria la jeune fille, d'une voix faible, altérée, dont le ton navrant fit frémir le jeune homme.
Il regarda longtemps Céleste en silence; elle tenait toujours les mains devant son visage et haletait en sanglotant sous le poids de sa douleur. Il vit une à une des largues brillantes rouler entre ses doigts... n Jbaissa lentement la tête, et de ses yeux aussi coulèrent des larmes muettes.
Déjà le soir était près de tomber; le soleil allait descendre derrière l'horizon, Tombre des arbres s'allongeait indéfiniment.
La vieille dame, peut-être inquiétée par le cri de Céleste, sortit de la maisonet s'approcha des deux jeunes gens. En les trouvant en pleurs, elle s'écria effrayée :
— Ciel! qu'est- il arrivé? Pourquoi ces larmes?
déleste, à la voix de sa tante, se leva vivement et se Jeta à son cou. ^
^ Ah I je me sens défoillirl s'ôcria-t-elle. Daniel dit
qu'il va partir pour toujours ; que mes yeux ne le verront plus jamais. Ses terribles paroles ont accablé mon cœur; ma vie est brisée !
I — Allons, allons y calme-toi , murmura la dame à son oreille, ce sont les nerfs; il ne sait ce qu'il dit; vois, il n'entend même pas tes plaintes, le malheureux jeune homme !
Daniel, comme s'il sortait d'un abîme de pensées, se leva avec une énergie fébrile et marcha droit à la jeune fille en pleurs. Il tremblait sur ses jambes et était pâle comme un mort : on eût dit qu'il avait pris une grave et douloureuse résolution. Mais quand son regard rencontra les yeux en pleurs de Céleste, il comprima violemment son émotion et dit :
— Je m'égare, ma raison se trouble. Céleste, que vous ai-je dit? Ahl je le sais. Que j'allais quitter le Wulfhof pour toujours, n'est-ce pas? La nouvelle vous perce le cœur? Vous m'accusez d'inhumanité? Daniel est-il le bourreau qui devait donner le coup de mort à Céleste? Non, non, puisque vous voulez sacrifier votre belle âme, eh bien I eh bien I soyez tranquille. Céleste, ne désespérez pas ; peut-être accepterai-je le sacrifice; mais, maintenant, j'ai un crêpe devant les yeux. Mes pensées sont sombres et indistinctes comme la nuit. Ohl je vous en prie, laissez-moi m'en aller; laissez-moi partir ! Ayez encore confiance ; attendez,
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attendez, tout espoir n'est pas perdu 1 Â demain I à
demainf
; n se retourna et marcha en chancelant comme un
homme ivre, dans le sentier qui conduisait à l'entrée
de la campagne.
— Danielf ah ! mon pauvre Daniel 1 s'écria la jeune fille en tendant les mains, comme si elle voulait courir après lui.
Hais sa tante la retint, et, bien gué d'abondantes larmes tombassent aussi de ses yeux , elle s'efforça de faire comprendre à Céleste que ce qui venait de se pas« ser n'était qu'une conséquence de la maladie du jeune homme. Que Daniel l'aimât encore comme auparavant et même avec une ardeur extraordinaire, cela lui était démontré sans contestation possible par tout ce qui s'était passé ce jour-là.
Ainsi, consolant sa nièce et plaignant le triste sort de Daniel , la bonne dame reconduisit la malheureuse jeune fille à la maison.
Daniel s'était mis à courir sur le chemin du Wulfhol H murmurait, grommelait, s'arrachait les cheveux, et fouillait avec ses ongles dans la chair de sa poitrine.
Fouetté par ses orageuses pensées, il prit le premier sentier qui se présenta à lui et disparut sous les arbres qui descendaient sur la pente méridionale de la colUne, jusqu'au fond des vallées.
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Dans une salle brillamment éclairée du Wulfhof, M. Oombert était assis devant une table encore couverte des restes d'un souper. Devant lui scintillaient quelques bouteilles demi-vides de différentes formes. En ce moment , son verre était rempli d'un vin jaune qui, sous la lumière oblique des lampes, brillait comme une topaze taillée à facettes; et il fallait que la' généreuse liqueur eût déjà versé l'exaltation et la gaieté dans son cœur, car ses joues étaient hautes en couleur, et un sourire ouvert et plein de contentement flottait continuellement sur ses lèvres.
Non loin de lui, contre le mur de la salle, gisaient sur deux ou trois chaises, les livres de comptes qu'il avait examinés ce jour-là. De temps en temps il dirigeait son regard de ce côté, et haussait les épaules ou murmurait d'ironiques paroles. Sur ces entrefaites, il vidait son verre à mainte reprise, et croquait distraitement quelques bribes du dessert.
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n tourna de nouveau les yeux vers les livres et se dit à part lui :
— Maudit intendantl il a si bien établi et embrouillé ses comptes, que je me suis rendu fou et aveugle & les eiammer, sans y pouvoir rien comprendre. Allons, allons, soyons franc : j'y ai bien compris quelque chose, mais cela n'est pas du tout consolant. Cent treize mille francs; d'où il faut déduire soixante mille fi-ancs pour le payement des lettres de change de Paris, restent cinquante-trois mille francs I Quelques mois, et puis !«.• Mais à quoi bon raisonner? Je serais bien sot si j'allais me désoler pour si peu. Ce sera la sixième fois que je verrai le fond de ma bourse. Et comme les autres fois, le sort, le hasard sera mon banquier. Jusqu'ici je n'ai pas à me plaindre de la Providence.
n reporta son regard sur la table et murmura après un instant de réflexion :
— En attendant, je ne dois pas me laisser vaincre par l'intendant. Cinquante mille francs , ce n'est pas beaucoup ; mais le sort est un banquier qui ne paye pas à jours fixes les lettres de change qu'on tire sur lui. Avec cinquante mille francs on peut attendre le jour inconnu de l'échéance. Je dois avoir l'œil à la voile ; il y a péril à bord. L'air de ce pays exerce une influence nuisible sur Daniel. Si je ne l'arrache pas bientôt d'ici.
Mo LE MAL DU SIÈCLE.
il pourrait bien gagner envie d'y rester étemellemônt. Où serait-il maintenant? Il est sorti, disait-il, pour se promener solitairement aux environs du Wulfhof. Il n'est pas avec l'intendant, car j'ai vu celui-ci deux ou trois fois dans la coiur. H est donc près de Céleste, une autre ennemie gui m'offre le combat ! L'afEsiire devient grave, très-grave...
il secoua la tête avec inquiétude; mais inmiédiatement après, il éclata de rire et dit :
— N'ai-je pas ressenti là comme im frisson? La rîdiciQe maladie de ner& me saisirait-elle aussi? Gombert craindre? Quelle ironie 1 Bahl bah! Daniel est mon esclave ; le démon ne tiendrait pas mieux une âme perdue que moi la sienne; je puis pétrir son cœur entre mes mains comme un morceau de cire ; il me suivra jusqu'au bout.
n saisit la bouteille pour remplir son verre; mais, la trouvant vide, il fit retentir la sonnette de table et dit au domestique qui, à cet appel, entra dans la salle: j — jQsse, apporte-moi encore ime bouteille du dernier vin. Comment s'appelle ce vin?
j — Je n'en sais rien, répondit le domestique. L'intendant semblait fâché lorsque, selon vos ordres, j'allais à différentes reprises lui redemander du vin. Il m'a donné la clef, et j'ai pris ce qui m'a paru le meilleur.
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— Dis ce que tu as trouvé de meilleur, goinfî^l dit Gombert en plaisantant. Tu as la face encore plus rouge qu'à Tordinaire. Prends garde de faire des sottises... Âh çà, as-tu fait ta paix avec la vachère, comme H. Daniel te Ta ordonné ?
— Plus souvent ! dit le domestiqué en riant, elle ne veut entendre parler d'autre paix que de mariage. Je devrais devenir paysan et courir derrière la charrue. Non, non, je retourne avec vous à Paris, M. Daniel a aussi une vieille connaissance ici : il la quitte bien.
— Au fond, tu as raison, Josse; le mariage, c'est la fin fatale de toute liberté, de tout pljiisir de la vie. Va me chercher encore une bouteille; apportes-en deux; cela fépai^era une course.
Un instant après, le domestique apporta les deux bouteilles demandées et quitta de nouveau la salle.
— C'est du vin d'Espagne, sans doute ; de vieux vin d'Espagne ; un peu doux, mais chaud et généreux. Il y a longtemps que je ne me suis senti bien gai. J'ai grande envie ce soir de me venger de ce long jeûne... Qui ouvre la porte de la maison? C'est le pas de Daniel!
Le jeune homme entra et s'approcha silencieusement de la table. Son air était étrange et incompréhensible; ses cheveux étaient ébouriffés, ses vêtements en désordre, ses joues pâles. Cependant, sur son visage.
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U 7 avait UD sourire de contentement de lui-xndme, et s'il n'y avait pas eu quelque chose de maladif dans son expression, on eût pu penser qu'il sortait d'une iutte violente et qu'il savourait le plaisir d'être resté vainqueur.
Goml)ert se méprit sur l'état de l'âme de Daniel, et, posant un verre plein devant lui, il s'écria :
— Ciel I qu'est-il encore arrivé ? Tu t'échapperais d'une caverne de voleurs que tu n'aurais pas plus mauvaise mine. Tiens, bois vite ce verre de vin; cela te rafratchira. Tu refuses ?
Sans prendre garde à cette invitation, le jeune homme prit une chaise, et, s'asseyant non loin de son ami, dit avec un calme surprenant dans la voix :
— Gombert, je dois te dire ime chose qui t'étonnera sans doute. J'ai résolu de rester ici et de ne pas quitter le Wulfhof, avant d'avoir acquis la conviction que je ne puis y trouver le bonheur ni la paix.
— Tiens, tiens I quel nouveau caprice est-ce là? grommela Gombert, surpris du ton de ferme résolution avec lequel le jeune homme déclarait son dessein* ' : — Ne plaisante pas, Gombert ; cette fois, ce n'est pas . un caprice. Je sors d'une lutte de l'esprit, d'une fièvre des nerfs, comme je n'en ai jamais subies; mais du ^ désordre même de mes sens a jailli un rayon de lumière, qui a rempU mon cerveau de clarté* J'ai com-
L'ORGIK. les
pris qad la vie oragease et dissipée de Paris n'offire que des plaisirs mensongers; c'est une fièvre qui dévore les forces de l'âme, la source qui dessèche tout sentiment vrai^ et ne laisse que le doute, le remords et le dégoût de la vie. Il y a peut-être encore en moi quelques germes de foi et de simplicité de cœur qui ne sont pas toutàflGdt étouffés. Qui sait si le séjour dans cette paisible contrée ne les réveillerait pas? Je veux l'essayer.
— Ahl ah! voilà Tarbre qui montre ses fruits! dit ironiquement Gombert avec un ricanement de colère et de mépris sur les lèvres. Je te remercie du congé que tu me donnes. Pourquoi tourner autour du pot, Daniel? Tu pouvais me dire plus brièvement : — Je n'ai plus besoin de toi, va-t'en au diable, Gombert I — Oh ! naïf imbécile que j'étais I avoir été assez stupide pour croire du moins à ton amitié !
Les paroles acerbes de son ami firent une pénible impression sur le jeune homme, et ce fut avec dépit qu'il
— Non, Gombert, tu ne t'es pas trompé sur la sincérité de mon amitié. Cela m'attriste profondément de devoir entendre que tu me crois capable d'ingratitude envers le seul homme qui me soit resté fidèle dans le malheur. Si j'ai adopté le projet de ne pas quitter tout de suite le Wulfhof, c'est parce que je pensais pouvoir espérer que, par sympathie pour moi, tu consentirais à
rester ici qaelg[ues mois. Gela peut me guérir du trouble gui afflige mon cerveau; cela peut me rendre la paix de l'âme que j'ai perdue. Pourquoi me refuserais-tu ce sacrifice, si je te conjurais au nom de notre amitié même de le faire pour mon bien ?
Bien que Gombert fûX intérieurement inquiet, et que la demande du jeune homme le mit dans l'embarras, il éclata de rire et s'écria :
— Encore plus beau ! Tu es fou sur ma parole i moi, Gombert, j'irais m'ensevelir dans cette vaste tombe? Ne plus entendre que le grognement des porcs et le beuglement des bœufs? Ne plus rien voir que de stu« pides paysans et d'affreux peupliers ? Et j'irais sacrifier ainsi le peu d'années de force et de jeimesse qui me restent à je ne sais quel sot remords et quelle ridicule espérance. Pour te plaire, je devrais me consoler en t'aidantà te guérir de ta soi-disant maladie de nerfs; mais je ferais tout, excepté te fortifier dans une erreur qui te coûterait probablement la raison et la vie.
— Tu te trompes, Gombert, sois-en sûr, répliqua le jeune homme d'un ton de conviction. La vie à Paris nous a rendus insensibles aux beautés de cette paisible nature; mais, c'est une sensibilité de l'âme qui revient bientôt. Sous l'influence de l'œuvre infinie de Dieu, le cœur fatigué retrouve de nouvelles forces, une nouvelle faculté d'aimer et de jouir. Peu à peu, notre âme
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se xnel eti hannonie ayec la création; bientôt nous découYionSy dans ces choses qui vivent et croissent autour de nous, des beautés cachées et de merveilleux secrets f et, enfin, 11 s'établit entre nous et la nature une sorte de communauté de tendance et d'amour qui devient y pour nous, une source abondante de doux bonheur, d'inaltérable paix de cœur et de poétique enthousiasme.
— Ah! quelle émouvante idylle ! Les larmes m'en viennent aux yeux I s'écria l'autre.
Daniel secoua la tête avec tristesse en entendant l'ironique plaisanterie de son ami ; mais il resta calme et reprit :
— La vie ne serait pas ici aussi monotone que tu te l'imagines. Nous irions souvent à la chasse, il y a beaucoup de gibier dans ce pays. Il y a aussi de belles promenades, nous nous entretiendrions de notre vie passée, de questions de philosophie, ou des secrets et des merveilles de la nature. Nous ferions des connaissances dans les villages et les châteaux voisins et à Gourtrai. C'est une belle ville où on trouve bonne société et des gens affectueux, et qui savent bien vivre. Maintenant qu'on croit au Wulfhof que j'y resterais pour toujours, si tu n'étais pas avec moi, on semble un peu fâché contre toi, mais, dès qu'on saura que nous ne partons pas, chacun te respectera et t'aimera. Et ne crains pas^
Gombert, de m'étre jamais à charge. Si rôprmxvé notui réussissait et que tu consentisses à demeurer déflniti-* vement ici, sois assuré que tu serais estimé et respecté par moi et par tous les miens, comme un membre de ma famille.
Gombert regardait le parquet et murmurait, à part lui, des paroles inintelligibles.
— Une famille I pensait-il. Le mariage lui trotte en tête, il veut se marier ! Diable ! cela devient menaçant; nos affaires prennent une dangereuse tournure^
— Eh bien, que dis*tu? demanda le jeune homme avec une pleine confiance, comme s'il croyait pouvoir voir dans le silence de Gombert le précurseur de son consentement.
— Ce que je dis? Je ne sais que dire, je ne sais que penser, répondit Gombert avec une feinte surprise. Parles-tu sérieusement, Daniel? Gomment, tu veux que je passe ma vie dans ce désert?
I — Non, non , quelques mois seulement. Âhl je f en prie, fais-le par amour pour moil
— Par amour, par amitié pour toi, je devrais m'opposer avec colère à ton inconcevable projet; mais je n'en trouve pas la force. Bien que depuis quelque temps tu sois devenu capable des plus grandes folies, il m'est cependant impossible de croire que tu puisses être décidé à un anéantissement aussi décisif de toi*même«