‹ Le mal du siècle. Scènes de la vie comtemporaineChapitre 15 sur 30 · L'ORGIE · texte numérisé non relu

L'ORGIE

dans la laborieuse préoccupation de Fintendant, une teinte de sombre solennité.

Longtemps encore, Willibald poursuivit le résultat de son calcul. Puis le bruit s'accrut en bas et des cris plus forts retentirent jusqu'à l'étage. Déjà , plus d'une fbis, il avait interrompu son travail, et, secouant la tête avec tristesse, écouté ces cris étranges. Enfin, il entendit les voix s'élever à un diapason si haut et si sauvage, qu'elles semblaient retentir dans tout le Wulfhot Le vieillard déposa sa plume, jeta un triste regard sur les portraits et quitta la chambre à pas lents. Il descendit les escaliers et traversa un corridor obscur pour arriver derrière le bâtiment dans le petit jardin du Wulfhof. Chemin faisant, il devait traverser une chambre, qui communiquait par une porte avec la salle où le souper de Daniel et de son compagnon avait été servi. Il entendit Gombert parler à Daniel sur un étrange ton d'orgueil et d'ironie. Ce que le vieillard comprit de ses paroles le fit frissonner d'efEroi, et, comme cloué au sol, il écouta le cœur palpitant.

— Ah! ah! s'écriait Gombert, élève ton esprit audessus de toute faiblesse. Sois un géant au milieu des nains, et regarde avec mépris, surtout ce que l'homme égoïste a inventé pour régner sur l'homme ignorant ou moins fort, comme sur un esclave. Qu'esirce que l'amour? Un instinct de notre nature animale dissimulé

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80US rhypocrite manteau d'une inclination morale*. Ou'estrceque la loyauté? Un masque pour tromper plus sûrement. Qu'est-ce que la générosité? L'orgueil qui triomphe de l'humiliation du prochain. Qu'est-ce que la simplicité de cœur? La reconnaissance de sa faiblesse et la conviction qu'on est né pour vivre en agneau au milieu des loups. Qu'est-ce que la prudence ? De la lâcheté et de la duplicité... Et que sont toutes les vertus tant vantées, sinon des inventions deTégoîsme, de l'avidité et de Tambition?...

— Oui, oui, des inventions de l'égoïsme et de la fausseté 1 s'écria Daniel d'une voix bégayante. A boire! à boire!

Un douloureux soupir échappa à l'intendant; tremblant d'anxiété et d'indignation, il quitta la chambre, ouvrit une porte et entra dans le jardin, qm'il traversa dans les ténèbres jusqu'à un berceau où se trouvaient , une table et un banc de jardin.

Le vieillard accablé s'y assit et dirigea la vue vers les fenêtres^ brillamment illuminées de la salle. Les rideaux étaient baissés ; mais on pouvait, sur leur surface transparente, voir flotter de çà et de là deux x)mj)res les bras en l'air, avec le verre et la bouteille à la main, et se mouvant avec des bonds sauvages et désordonnés ; on pouvait entendre les cris et les hurlements retentir ; on pouvait même percevoir en partie

L'ORGIB. m

\m Qban%B insensés que les convires faisaient retentir à plein gosier jusqu'au fond du jardin.

Anéanti par cette vue si terrible pour son cœur aiman ty l'intendant avait essuyé deux larmes qui ntiouil* laient ses joues et avait baissé la tête.

— Hélas t c'en est fait, dit-il en soupirant| plus d'e8« poir. S'il est venu id avec l'intention de vendre son patrimoine paternel, comment pourrait-il y rester après un pareil scandale? Quel rayon peut illuminer son esprit, aussi longtemps que le démon du doute, aussi longtemps que le perfide Gombert est à son côté ? Sncore un seul remède. La nodsërel L'ennemi de son lepos et de sa foi ne le lâchera pas avant qu'il n'ait tout dissipé; et ainsi l'heure de la pauvreté pourrait être pour Daniel l'heure de la délivrance. Quelle situation ! devoir espérer de Tezcès du mal 1

Soudain un éclat étrange, comme celui^d'un incendie, vint interrompre sa triste rêverie. Il bondit en jetant un cri et allait se précipiter à travers les iénë^ bres; mais il remarqua ce que c'était et se laissa de nouveau retomber sur le banc.

A travers les rideaux on pouvait voir, eur la table, une large coupe où des flammes vertes, bleues et jaunes montaient en l'air en serpentant, et, avec cria deux ombres qui, avec un fou rire, remuaient et attisaiwt le feu liquide avec de longues cuillers. Le

IflO LE MAL bu SIÈCLE.

ptinch et le cognac flambaient sur la table : dans le bol bouillonnait le poison mortel. |

Si l'intendant n'eût pas été saisi, jusqu'à la stupéfaction, par cet afireux spectacle, il eût en cet instant entendu que, dans la cour, les voix des ouvriers et des servantes se mêlaient aux hurlements des ombres et même les surpassaient parfçis ; mais il avait l'œil si fixement arrêté sur le foyer ardent, et toute son intelligence était en proie à un tel sentiment d'angoisse et de chagrin, que ses sens étaient comme paralysés.

Après avoir serpenté et ondoyé pendant longtemps, les flammes diminuèrent sur l!t table; bientôt elles perdirent leurs tons colorés et leur éclat se changea en une lueur violette, comme la lumière mourante d'une lampe funéraire.

L'intendant vît ime longue ombre humaine, qui prenait sous le bras ime ombre de moindre taille, et semblait vouloir l'entraîner de force vers la porte... Les ombres disparurent de la salle et un morne silence remplaça les sauvages hurlements. i

Alors l'intendant entendit un bruit de voix dans la cour et en même temps les gémissements d'une femme. Il se leva et suivit, dans l'obscurité, le même chemin par lequel il avait gagné le jardin.

Dans l'escaUer de la maison il s'arrêta et écouta avec douleur les plaintes d'une jeune fille qui, & quelquea

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