U TENTATIVE SUPRÊME
Le lendemain de lx>n matin, Daniel arpentait sa chambre avec tous les signes d'une indisposition physique et d'un désespoir sans bornes. Ses joues étaient pftles, ses yeux enflammés et tout son visage contracté et fatigué. Les douloureuses contorsions de ses membres faisaient présumer que son estomac et ses entrailles brûlaient encore du feu de l'orgie.
De temps en temps il s'arrêtait, portail avec une énergie convulsive la main à son front, comme pour y rappelerun souvenir précis, et il semblait reculer d'horreur devant l'idée de ce qui s'était passé. D'autres fois, U écoutait avec surprise le bruit du profond et calme sommeil de son ami Gombert, qui dormait dans une chambre voisine, et, comme si son repentir et ses angoisses lui &isaient honte en présence de l'insensible indifférence de Gombert, il murmura le mot : Lâche, contre luî-méme, s'arracha les cheveux et reprit sa course à travers la chambre pour fuir les cruelles pensées qui le poursuivaient.
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Enfin, peut-être sans bien savoir ce gu*il faisait, il descendit les escaliers et ouvrit la porte de la grande salle. Il frissonna de dégoût en voyant encore une partie des débris de la débauche de la veille sur le parquet; mais, ce qui le frappa encore comme un coup de poignard, ce fut le regard inquisiteur et hardi de deux ouvriers qui étaient occupés à ramasser les fragments de verre, et qui, en le saluant, eurent l'air de lui demander comment il se portait après une telle soirée.
Le jeune homme pencha la tête, baissa les yeux et traversa la salle pour gagner une chambre plus retirée.
Accablé par le sentiment de sa honte, il se laissa tomber sur un siège, regarda un instant dans Fespace avec une prunelle fixe, et murmura, avec le rictus sarcastique du désespoir :
^ Âh! la mesure est-elle comble maintenant? Suisje tombé assez bas? Devoir baisser les yeux devant mes serviteurs I Trembler de honte sous le regard de mes laquais! Et j'habiterais désormais le Wulfliof? Non, non, ce sol m'est fatal : chaque pas me conduit plus près de la fin décisive, de la récompense de mon a&euse lâcheté ! Quelle malédiction pèse donc sur moi? Sqis-je fou peut-être? Il me semble qu'il y a dans ma tête un jouffre plein de ténèbres et d'incertitude... Hier, mon ioaur s'était évanoui devant un rayon d'espoir ; je stn-
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tais restime de moi-même, la confiance, Tamour se ré;veiller dans mon âme et croître^ comme les fraîches fienrs de la vie; depuis lors un siècle s'est passé, une longue et orageuse nuit. Le feu de la débauche, Téclair du doute, le ver du remords ont desséché, consumé, dévoré en moi les derniers germes du sentiment. C'était l'étincelle de la lampe mourante, qui jette encore une brillante lueur avant que toute lumière meure...
n se tut et secoua la tête, comme si ses pensées étaient dans un désordre complet; mais bientôt le nom de Céleste s'échappa indistinct de ses lèvres. Ce nom le frappa d'une vive émotion; un amer ricanement de dédain parut sur sa bouche.
— Impie! murmura-t-il. Tu oses vautrer dans la fange de tes pensées maudites, le souvenir de tout ce qui est pur, beau et bon I Et j'oserais encore lever les yeux en présence de la plus pure image de la foi et de la vertu? Oh I elle saura comment j'ai répondu à son amour, comment j'ai, le même soir, étouffé le souvenir de ses douleurs dans la plus ignoble débauche... Elle regardera du haut de sa grandeur le misérable ivrogne. Je me sentirai écrasé, et ramperai comme un vil insecte dans son regard accusateur. Non, non, si quelqu'un doit voir ma honte, que ce ne soit pas Céleste.
Il interrompit son discours, et promena dans l'espace des yeux égarés. Âpres une courte réflexion, il sourit à
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sas propres peusées; un expression de contentement intérieur se peignit sur son visage.
— Fuir son regard : partir dès aujourd'hui! s'écria* t-il. Persévérer inébranlablement dans cette résolution; rester impitoyable, insensible aux prières et à la raillerie I C'est dit»
Il se leva vivement et tira le cordon de la sonnette suspendu dans un coin de la chambre. Peu après, im domestique ouvrit la porte.
— Allez prier l'intendant, dit Daniel, de venir ici, à, rinstant, sans retard.
Le domestique disparut pour aller remplir Tordre qu'il venait de recevoir. Le Jeune homme resta quelques instants dpbout, rœil âxé sur la porte et attendant la venue de l'intendant. Gomme celui-ci ne parut pas immédiatement, il retomba peu à peu dans ses pensées et posa les deux mains sur son front.
Lorsque l'intendant entra enfin dans la chambre, il surprit le jeune homme dans cette attitude. Une expression de triste compassion contracta le visage du vieillard; mais, quand en promenant les yeux autour de lui, il se fut assuré que cette fois Daniel était tout seul, une lueur de joie illumina ses yeux.
— M. Daniel m'a fait appeler? dit-il d'une voix douce.
-* Eh bieni dit le jeune homme» sortwt en sinMot
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de sa préoccupation, madame van Everdael veuteUt, oui ou non, acheter le Wulfbof î
— Elle veut bien Tacheter, répondit WilUbald, mai* elle ne fait pas d'of&e acceptable.
— n faut accepter son offre, quelle qu'elle soit. L'intendant s'effraya du ton âpre et impérieux de la
voix de Daniel.
— Avec votre permission, monsieur, balbutia-t-il| ;ous ne pouvez cependant vendre votre patrimoine paternel au-dessous de sa valeur.
— Épargnez-moi les raisonnements, monsieur l'intendant, dit Daniel, en l'interrompant avec une remar* quable dureté. Le Wulfhof doit être vendu aujourd'hui même, peu importe à quel prix. Si madame van Ever^ dael consentait à me remettre en mains, immédiate^ ment, ime bonne partie de ce prix, je ne regarderais pas à quelques milliers de francs de moins. Je veux partir ce soir. Qu'on me donne l'argent; tout le reste m'est indifférent I
Peux larmes brillantes scintillèrent dans les yeux du vieillard, mais il comprima sa douleur et dit avec calme :
— Daniel, je ne puis prêter la main à une vente aussi désavantageuse. Madame van Everdael n'offre que cent mille francs au-itessus des sommes qu'elle a déjà prêtées. Ce serait uiie perte certaine de plus de
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quinze mille francs. J'ai trouvé un meilleur moyen, il y a une personne, un ami de feu votre père , qui , par sollicitude pour l'honneur de votre nom, consent à donner, en hypothèque, l'équivalent complet de la valeur non engagée du Wulfhof et des propriétés qui en dépendent, c'est-à-dire cent treize mille francs; de cette façon, du moins, le Wulfhof continue de vous appartenir. Laissez-moi le soin de forcer le sol à produire les intérêts, et le consolant espoir que iton pauvre maître, le malheureux Daniel, reviendra un jour encore, et non en vain, demander à son patrimoine paternel le repos et la paix du cœur.
Le jeune homme était profondément touché par le ton pénétré avec lequel le vieillard avait dit ces derniers mots, n lui prit la main, la serra avec effusion et lui dit :
— Bon Willibald I toujours le même. Rien ne peut altérer votre sympathie pour moi. Eh bien , conservez, du moins en apparence, la propriété du Wulfhof, au nom que je porte si indignement... Mais la personne, Tami de mon père, qui veut me fournir l'argent, le peut-il immédiatement?
— Je ne doute pas qu'il ne puisse rendre une partie de la somme disponible en traites sur Paris ; mais pour cela il faut qu'il aille à Courtrai. Si, pour l'accomplissement décisif et la réalisation de votre désir, il faut